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REVUE
DEUX MONDES
XLVlir ANNÉE. - TROISIÈME PÉRIODE
I xvra. — !•* vu 187S. 1
DigitizedbïGoOgIC
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REVUE
DEUX MONDES
XLVIII- ANNÉE. — TBOISIÊHE PÉRIODE
TOME VINGT-SEPTIÈME
PARIS
BDRBAD DE LA RETIfE DES DEUX MONDES
IDB BOSAPilTS, 17
1878
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POLITIQUE MODEREE
sous LA RESTAURATION
LS OOMTE DB 8XRBE.
L'iCLir» D'OIK POLITlOnl ET Ll Fil D'DH HOin D'ÉTiT.
— DE 8EKBE i IIPLBS.
V eu tmU dt Stnt iV7a«-ia»s}, 4BnoUs it pnbU** pw wn DU; S Tol.lfr«>,
IWn. — n. DUtann fnnooeit ima Im ttiomirm pu la comU da Bmt, IBIt-tSM ;
1 voL ta-». — DoenmMU InMttt.
n y a dans nos crises publiques un problème d'une grave el
émouvante philosophie qui se reproduit sans cesse. Tous ces
r^mes qui depuis quatre-vingts ans ont passé sur la France, qui
différent de nom, d'origine et de caractère, ces régimes ont un
infime destin, lia auraient pu vivre ou du moins ils semblent réunir
quelques-unes des conditioQS essentielles de la durée, et suc-
cessivement, fatalement, ils périssent par l'exagération de leur
propre prinûpe, par le fanatisme de leurs partisans, par l'esprit de
dominatioD exclusive. Ils ont leur croîssaoce et leurs beaux jours
tant qu'ils savent se modérer et se conduire, tant que, par les in-
flnraces qui les gouvernent, ils répondent à un certain ensemble
ff) Vofra la AnnM dn 1" nOTKBbit, da V dteembn 1817 et da 1" fdrrler 1878.
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a IBrUB DU DBDX UOSUKS.
d'intérêts et d'instincts nationaux. Dn moment vient où l'équilibre
se rompt, où l'esprit de parti l'emporte, et alors c'est le déclin qui
commence, un déclin entrecoupé de toute sorte de péripéties, voilé
par instans encore d'apparences de succès, caractérisé ou accéléré
par des scissions irréparables. On en était là en 1820, au lende-
mûn des scènes tumultueuses du mois de juin et de cette discussion
ardente de la loi des élections où un homme presque -seul, par son
intrépidité et la puissance de sa parole, venait de tenir tête aux
plus viotens assauts.
Depuis cinq ans, la restauration avait passé par toutes les phases,
oscillant entre les partis, tour à tour attirée ou menacée par les
passions, par les chimères d'ancien régime qui voyaient en elle leur
propre victoire,et par les instincts vivaces d'une PVance nouvelle qui,
sans être ennemie, restait déliante. Elle avait essayé de se fixer dans
une politique de modération qui avait pour objet une patriotique
et libérale réconciliation de la monarchie traditionnelle et de la
société sortie de la révolution. Cette politique, elle l'avait inaugurée
par t'ordonnance du 5 septembre 1816 ; elle l'avait pratiquée sous
ïes auspices d'un roi sage, par une série de ministères évidemment
bien intentionnés; elle l'avait défendue contre les fureurs de réac-
tion, contre les ultras, au risque de subir cette condition étrange
d'avoir une opposition de royalistes et des majorités à demi compo-
sées de libéraux. C'était la première partie de sa carrière. — Main-
tenant, cette politique, elle la défendait, elle croyait avoii- à la
défendre contre les passions révolutionnaires qui se réveillaient
autour d'elle, qui se manifestaient par l'élection d'un conventionnel
à demi régicide, par le meurtre d'un prince, par les menées conspi-
ratrices. Après avoir contenu n l'aile droite, » selon le mot de M. de
Richelieu, elle se sentait débordée par « l'aile gauche, bien autre-
ment redoutable parce qu'elle avait ses réserves derrière elle, w et
pour faire face à celte a aile gauche » la restauration se repliait
d'un mouvement presque effaré vers la droite, jusque vers les roya-
listes extrêmes. Elle revenait sur ses pas, au risque de paraître se
désavouer dans son passé, de livrer peut-être son- avenir, et de se
trouver pour le moment sans point d'appui avec un centre désor-
ganisé entre deux u ailes » irréconciliables, également menaçantes.
La rupture avec des libéraux tels que Royer-Collard, Camille
Jordan, le duc de Broglie, M. de Barante, devenait dans ces condi-
tions le signe révélateur et émouvant de l'évolution gui s'accom-
plissait, d'un brusque déplacement de direction et d'équilibre. Elle
mettait subitement à nu le fond des choses; elle rendait plus sen-
sible, par ce « déchirement douloureux » entre des hommes d'élite,
la marche rapide d'une réaction qui exigeait déjà de tels samfices.
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U COUTE VE SERIE. 7
et ce n'est pas sans quelque nisoa que RoyeiMlollard pouvait bien-
tôt écrire dans l'intiniité : » Il y a des sièctâs entre les dernières
nmées et le temps qui court... »
^il n'y avait pas des siècles entre l'été de 1819 et l'été de 1820,
il 7 avait des évâaemens qui Avaient tout modifié, la situation, les
tafiports des partis, les dispositions des hommes, La restauration
«ait changé de route; elle venait de s'engager sur tme pente où
âisonnùg TuDique question était de savoir comment l'on pourrait
K retenir, quel allait être le sort d'un ministère qui se flattait encore
de resta- modéré en se séparant des modérés et de gouverner avec
fes royalistes sans s'asservir à leurs passions.
Oo racoote qu'on soir du mois de juin 1820, au sortir d'une des
plus violentes séances de la discussion orageuse de la loi des élec-
tions. De Serre, rentrant à la chancellerie, était tombé épuisé sous
le poids des luttes de tribune et des émotions. Il était resté long-
temps accablé et silencieux, puis d'un accent attristé il avait dit,
parlÂat de cette loi qu'il venait de faire triompber : « Elle donne dix
années de ré^ùt aux Bourbons, dix années de prospérité à la
France / ■> Quelques jours plus lard, au moment de la pénible révo-
cation des doctrinaires ses amis. De Serre, s'entretenant un matin
avec M. de Barante, avait dit à celui-ci : « Nous entreprenons une
chose diffidle et sans doute vous trouvez le succès peu probable.
Mous Tonloos gouverner raisoimablemeiU en nous appuyant sur Ut
ikvite. Si nous réussissons, si nous assurons le repos du peuple, il
est èvideot que nous aurons eu raison ; vous n'aurez plus à cous
bUmer et tous reviendrez peut-être k nous. Si nous échouons, cette
q^nrence de disgr&ce vous sauvera de toute responsabilité et
vous laisserait, j'espère, en bonnes relations avec vos amis. »
De Serre, pour parler lunsi de la situation de 1820, avait évidem-
ment plus de sincérité courageuse que d'illusions. Il ne se mépre-
nait pas sur ta valeur d'une victoire qu'il appelait un « répit, s sur
œ qu'il représentait lui-^nème comme une expérience d'un succès
incertain. Il croyait seulement à un danger pressant, à la nécessité
de défendre la monarchie contre des recrudescences d'esprit révo-
lationnaire cpa'il voyait partout, que selon lui ses amis les doctri-
naires ne voyaient pas assez. Cette défense, il l'acceptait comme un
devoir d'honneur à tout risque, et, dans ces luttes nouvelles, son
dernier rêve était de rester attaché à un idéal de gouvernement
m raisoDnaUe, b de former une arrière^garde de la modération.
Cétait la politique, c'est resté le caractère historique du second
BUoistëre Richelieu.
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8 BETtm DES DEUX MONDES.
Oui saQS doute, ce ministère de deux ans, — 1820-1821, — avait
l'ambition aussi généreuse que naïve de modérer la réactioo, de
se pas tout livrer à la droite, dont il recherchait et redoutait à la
fois l'alliance impérieuse. Il le voulait, et après avoir donné aux
royalistes des lois répressives, une loi des élections qui devait
presque fatalement leur assurer une majorité, ' — en leur prodiguant
\ts concessions d'influence, de positions, de dignités, il croyait gar-
der encore la force de résister à leurs exigences et à leurs folies.
H Ne pas effrayer le pays des ultras, » c'était dès le premier jour
le mot d'ordre dans le gouvernement. Froc de La Boulaye écrivait
à De Serre, qui avait cette vive préoccupation et qui venait de partir
pour le Hont-Dore : « Ce que j'ai communiqué hier au duc est
venu d'autant plus à propos que le vent y souffle. Tous sentent la
nécessité de ne point effaroucher; on reconnaît comme vous que
les prétendons seraient immenses et qu'on ne pourrait les satisfùre
sans folie; votre opinion ne trouvera dans le conseil que des
échos... On a été frappé de ce qu'une lettre de M. de La Ferron-
n&ys, de Pétersbourg, disait sur la nécessité de tenir ce parti de
très court, précisément ce que vous dites. » H. Pasquier, de sod
cAté, écrivait dans ses lettres intimes : u Nous ne pouvons plus sans
péril rien faire qui ait l'air de flatter ce parti, o Le président da
conseil, le duc de Richelieu lui-même, partageait entièrement cette
opinion. Ce personnage, séduisant de patriotisme sans faste et de
dignité simple, tout en avouant son « faible » pour la droite, avait
assez de lumières dans l'esprit pour comprendre que la restaura-
tion ne devait pas être une réaction. Le duc de Richelieu voulait
bien faire aux royalistes une part aussi lai^ que possible dans le
gouvernement, et en même temps il mettait son honneur à rappe-
ler des bannis comme le général Glausel, à effacer la trace des
proscriptions de iS15. II avait conçu un projet singulier qu'il com-
muniquait confidentiellement au garde des sceaux et par lequel il
espérait populariser la dynastie. Il voulait, au risque de toucher à
« l'arche sainte, n ainsi qu'il le disait par une douce raillerie, ouvrir
la cour aux classes nouvelles, créer une école de pages où seraient
admis les enfans de la bourgeoisie, du commerce, aussi bien que
les enfans de toutes les noblesses. « Ce serait, ajoutait^l, un com-
mencement de^fusion qui produirait un bon effet. »
En un mot, le ministère, avec ses bonnes intentions, avec l'as-
cendant européen d'un duc de Richelieu, la vigueur de parole d'un
De Serre, l'habileté de H. Pasquier, de H. Roy, ce ministère n'avait
certes rien que de modéré et de rassurant; mais il ne voyait pas
que par sa politique de condescendance incessante pour la droite
il était désarmé et entraîné, qu'il faisait les affaires de ses nouveaux
alliés sans les gagoeri qu'il se condamnait presque fatalement k
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LE COMTE DE SERRE. 0
une letraite pénible devant les royalistes purs dont il préparait le
règne.
Tout confirait contre lui dès le premier jour; tout commeoçait
k lui manquer, même le roi, doot la volonté avait livré son dernier
combat dans les scènes de famille qui avaient suivi la mort du duc
de fieny. Jusque-là Louis XVIII avait eu de la fermeté, il avait tenu
tëleam aultras », aux séides du comte d'Artois, aux royalistes qui pré-
tesdûeDi s'imposer à lui. Depuis quelque temps, il venait de passer
sons J'influence fascinatrice de celle qui allait être la fée équivoque
des dernières années du règne, la comtesse du Cayla. Chose cu-
rieuse , c'est M. Decazes qui avait introduit aux Tuileries cette jeune
feaune, séduisante de grâce, de distinction et d'esprit, éprouvée
par des embarras domestiques et pressée déjà plus d'une fois par
ses amis de se mettre sous la protection du roi ; mais ce que U. De-
cazes ne savait pas, c'est que cette présentation avait été tout un
complot formé contre lui, encouragé par un prince de l'église, le
cardinal de la Luzerne, préparé et conduit surtout par un homme de
cœur chaud, d'esprit évaporé et d'une grande turbulence mondaine,
le vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld.
On avait compté sur les malheurs et les charmes de la jeune
femme pour toucher et fixer le roi. « II fallait, — a dit plus tard
H. de La Rochefoucauld, racontant à l'héroïne elle-même cette comé-
die de cour, — il fallait inspirer au roi, toujours guidé par ses af-
fections, assex d'amitié envers une personne qui en fût digne pour
dÊtnire peu à peu la confiance sans bornes qu'il avait dans un
nùmstre assez malheureux pour s'être trompé... II me semblait que
TOns ëuez la seule personne qui pût parvenir à dissiper toutes les
Ulosions dont Louis XVIII était entouré... Le ciel se chargea de
réaliser ce qui d'abord semblait une chimère...» M*"' du Cayla avait
nn pen hésité... n Vous ne me prenez pas pour une Esther, disait-
elle à U. de La Rochefoucauld, et je ne puis et ne veux être ni
H" de HaintenoD ni H"*desDrsins... » Elle avait fini par se rendre:
elle était entrée furtivement, en suppliante aux Tuileries; elle en
était sortie avec la faveur du prince, et ses visites, ses lettres n'avaient
pas tardé à devenir un intérêt de tous les instans, une habitude at-
tachante pour celui qu'elle appelait o Assuénis. » M. de La Roche-
foucauld, en Mstoric^pïphe candide, en véritable Dangeau du temps,
De cache pas la part qu'il prenait à cette œuvre pie. u II était bien
important, dit-il, de ne pas laisser s'alanguir une correspondance
à précieuse, quoique fatigante. C'était moi alors qui servais à l'ali-
menter; j'écoutais, je causais, je passais tous les matins une heure
avec H. de Villète. J'enU^tenais avec soin auprès de vous les justes
craintes que chacun conservait sur la- situation de la France. » C'é-
tait là le rôle tracé à M°"du Cayla par ceux gui l'avaient poussée &
Google
10 BEVUE DES DEUX IIONDES.
la faveur. EUe était comme la plésipotentiaire des intacts ro7&-
listes auprès du vieui prince, qu'elle avait la mission de ramener à
la d bonne cause, » en le captivant et en l'amusant, &a lui donnant
toutes les illusions d'un attachement de cœur. Déjà, dans les crises
de 1820, H"" du Cayla n'avait pas été sans influence; à partir de
ce moment, elle avait pris possession de la volonté du roi, qui ou-
bliait insensiblement son ancienne politique, sou amitié pour M. De-
cazes, ses antipathies contre les n ultras, n et ne résistait plus à la
caressante tyrannie de celle qui avait plus de puissance que le gou-
vernement tout entier. Le comte d'Artois n'^piorait pas cette in-
trigue, qui servait ses passions ; les chefs de la droite se préparaient
à en profiter. Le galant vicomte Sosthënes de La Bodiefoacauld
pouvait se flatter d'avoir réussi et d'être de moitié dans le pouvoir
de la séduisante personne qui lui écrivait au début : « En vous
écoutant, on se sent animé d'une sainte ferveur, ami. La Provi-
dence peut faire de mot ce qu'^elle voudra... n La Providence avait
bien travaillé, et M. de La Rochefoucauld jouait peuirétre un sin-
gulier personnage pour la gloire de la bonne cause (1)1
L'ennemi, le danger pour le ministère Richelieu était là, au cœur
de la place, dans cette fascination intime qui enlaçait et dominait
le roi au profit d'un parti. Il était aussi an dehors, dans un cer^
tain état de la France et de l'Europe, dans les confpirations qui se
renouaient, qui affectaient une forme militaire autant que libérale,
dans les grandes séditions qui éclataient à peu d'intervalle tantftt
en Espagne, lantdt à Naples, tantôt à Turin. Un souille de révolution
semblait courir partout pendant ces années 1830 et 1821. Ces
mouvemens, plus superficiels que profonds et destinés dans tous
les cas à n'être que des éruptions momentanées, avaient un double
effet. Ils commençaient par réveiller les inquiétudes et surexciter
l'esprit de réaction ; ils provoquaient en Europe ces réunions de
laybach, de Troppau, — en attendant celle de Yérone, — où les
cabinets resserraient l'alliance des monarchies et concertaient leurs
répressions; ils semblaient justifier les plaintes et les pronostics
sinistres des royalistes sur le danger des prop^^des révolution-
naires et de la politique libérale, complice de tons les révoto-
tionnaires. C'était l'effet du premier moment. Les reprisions quî
suivaient bientôt, l'attitude de l'Europe monardiique, la prompte
défaite des révolutions de N^les et de Turin, toutes ces victoires de
réaction, par uile autre conséquence, enflammaient les royalistes,
exaltaient leurs passions et redoiiblaient leur jactance. Le vent
(i) Lw Minuùru que H. de lA RochefMicaald • Uiiaés et qui ne M Heot polDI I coap
eùi par l'vt liuéraire loiit lliiitoirfl U plai BingnUère des putlcnluilét iotimci da
cet épiw le de 1ï rcit«ur*tioD. On ne peat imaginer plus de Taaité et dHngéaniid dtu
le récH dtntrignot Tnimeot lon étncgei.
U COICTK DB SESRB. 11
soufll&it pour eux. — Ils triomphaient de tout, des mouvem^is révo-
lutiomuires qui les avaient effrayés et de la défaite des insurrec-
tioBS, qai relevait leur courage en servant leurs intérfits de parti. Ils
triomphaient des dé&iUances de volonté du roi sous le channe
féminiD qui bvvaillait pour leur cause et de l'asceodant croissant de
leur prince, \e comte d'Artois. Us triomphaient de la naissance du
duc de Bordeaux, qui, en Rompant le crime du 13 février, semblait
étK uoe faveur miraculeuse pour la royauté. Ils triomphaient des
Secdons de la Go de 1820, qui réalisaient du prunier coup tout ce
qu'ils avaient attendu de la loi nouvelle du double vote, qui les
fortifiait dans le parlement. — Et plus cette situation se dévelop-
pait, s'accentuait, plus le ministère, avec ses vues de modération,
se sentait «nburassé d'une alliance aussi onéreuse que. précaire.
Ce qu'on accordait à la droite pour l'apaiser ou la gagner ne
faisait que lui montrer sa puissance et aiguillonner ses appétits de
r^ne ; ce qu'on refusait & ses passions, & son esprit de représailles
et de domination exclusive ne servait qu'à l'irriter. Pour cette
majorité impatiente qui avait été dépossédée depuis 1816 et qui
se sentait revivre, qui voyait bien que désormais on ne pouvait
rien sans elle, le gouveraement du duc de Richelieu ne suffisait
plus; il n'était lui-même que le dernier et l'équivoque représen-
tant de la politique qui avait fait le <i b septembre, » — souvoiir
toujours cuisant 1 — qui avait favorisé les libéraux, qui avait pactisé
avec les révolutionnaireal On avait abattu le grand coupable,
IC. Decazes, d'un coup de massue, ce n'était pas assez. Les roya-
listes avaient de la peine à supporter un minillère qui, même ^
les flattant et en les comblant, leur mardiandait encore l'influe&ce,
les bénéfices du pouvoir, les réparations, qui ne procédait pas assez
vite aux épurations dans l'armée, dans la magistrature, dans l'ad-
ministration, dans les préfectures, — car en tout temps, dans les
lattes de partis, il y -a toujours des préfectures ! Le ministère gar^
dait encore trop du passé, et, par une logique invariable, depuis que
M. Decazes avait disparu, l'animosité se tournait contre ceux de
ses collègues qui étaient restés au pouvoir, contre M. Mounier,
le directeur de la police, contre M. Siméon, surtout contre U. Pas-
quier, qiù, lui aussi, avait servi l'empire, qui était soupçonné, —
justement soupçonné à sod hoimeur, — d'être assez libéral dans
sa politique extérieure en Italie contre l'Autriche. L'honnête Froc
de La Boulaye se montrait assee naïf lorsqu'il écrivait en ce temps-
là à H. Decares ; « Il est impossible que les royalistes mécon-
Baissent les bienfaits d'un gouvernement qui leur a tendu la main
lorsqu'ils étaient sur le bord de l'abîme. H est impossible que le
cAté droit se laisse conduire par une poignée d'intrigans et de
fous. I II y avait sans doute des royalistes de raison. Les vrais.
12 BETUE DES DEUX MONDES.
les purs pensaieot comme le conseiller secret, le familier audacieux
et remuant du comte d'Artois, M, de VitroUes, qui écrivait sans
scrupule à l'abbé de Lamennais : « Ce que nous avons à redouter,
c'est qu'on ne harcèle le ministère au lieu de l'attaquer vigoureu-
sement et qu'on ne lui donne beaucoup de coups d'épingle au lieu
d'un bon coup de poignard... »
Vainement le duc de Richelieu, sans illusion, souvent avec un
courage attristé, s'efforçait de tenir tête et de refaire cette union
royaliste que sa loyauté rêvait, qui lui échappait sans cesse. Vaine-
ment, vers la fin de 1820, il faisait un pas de plus dans la voie des
concessions en associant au gouvernement quelques-uns des chefs de
la droite. H. de Villèle consentait à être ministre sans portefeuille,
et M. de Villèle ne marchait pas sans M. Corbière, qui entrait & la di-
rection de l'instruction publique avec voix au conseil. M. Laine, l'ami
préféré de M. de Richelieu, rentrait dans le cabinet, un peu pour
faire équilibre. Chateaubriand, le polémiste retentissant du roya^
listoie, qui s'est peut-être exagéré son rôle dans cette négociation,
avait l'ambassade de Berlin. En réalité ce n'était qu'une étape de
plus dans une crise devenue chronique. Livré à lui-même, M. de
Villèle avait assez de raison et de finesse pour sentir le prix d'une
alliance avec M. de Richelieu; mais il n'était pas libre, il avait son
parti, qui ne se contentait pas d'un simple titre de ministre sans por-
tefeuille. « J'ai honte de l'avouer, disait-il, si je n'ai pas de places à
donner, le roi n'aura que M. de Villèle, et ce n'est pas son compte, u
Un instant, M. de Villèle passait presque pour un défeciionnaire
aux yeux des sieDS,'et il était exposé à s'entendre dire d'un ton dé-
daigneux par M, de La Bourdonnaye : u Sachez, monsieur, qu'il y a
encore des royalistes au cêté droit. » Et après quelques mois l'ex-
périence du mariage de raison avec la droite finissait étrangement.
Un jour, en plein conseil, M. Corbière demandait d'un seul coup le
changement d'une dizaine de préfets. Quels griefs avait-il ? Il ré-
pondait naïvement qu'il n'en avait aucun, qu'il ne connaissait pas
même ces préfets, mais qu'il y avait dans sou parti des gens qui
soulTraient et qu'il était temps » de faire quelque chose pour les
royalistes, n II fallait des préfectures, du pouvoir I
On discutait pendant quelques jours, ou négociait péniblement
pour arriver à une scission nouvelle, plus irréparable. Le duc de
Richelieu en éprouvait un vif chagrin, il l'écrivait à De Serre, que
sa santé venait encore une fois d'éloigner de Paris. Il se plaignait
moins de H. de Villèle que du ■ camarade, » H. Corbière, le
Breton entêté et peu conciliant, a Je suis contraint, disait-il à De
Serre, de vous annoncer l'issue malheureuse de ces longues négo-
ciations qui ont abouti avant-hier au soir à une séparation avec
nos deux collègues... Je ne me dissimule ni ies iaconvéniens ni
LE COMTE DB SEBBE. 13
mfime les dangers de cette position déplorable. Je n'avais malheu-
reusement que le choix des maux. Tout ce que je puis vous certi-
fier, c'est que j'u fait tout ce qu'il était en mon pouvoir de faire ; je
n'ai pas réussi, et en vérité avec un homme du caractère de H, Ôir-
l»ère cela n'était pas aisé. Maintenant que faut^il faire?., d H. Pas-
(fàeTf de son cdté, écrivait au garde des sceaux : a Au point où les
dioses étaient arrivées, le rapatriage aurait eu difficilement quelque
dorée... Toutes ces prétentions, toutes ces exigences, outre qu'elles
a> présageaient d'autres avec certitude, avaient fait naître dans
notre intérieur des méfiances et même des éloignemens dont les fà-
cbeux effets se seraient fait sentir chaque jour davantage. Ge n'est
pas une raison pour être satisfait de la situatioa présente... »
Royer-GoUard, quant à lui, regardant la crise pour ainsi dire du
dehors et la jugeant avec un dédain clairvoyant, écrivait à H. de
Barante : s Dans l'alliance du ministère et de ht droite, la fraude
s'est dédarée. Elle a éclaté, elle s'est en quelque sorte revendiquée.
L'alliance a été rompue. Cette petite révolution aura ses consé-
quences qui De tarderont pas à se faire sentir, malgré les elTorts
qu'on fait et qu'on fera pour les retenir... Ne vous y trompez pas,
c'est le parti qui a repris ses chefs au ministère... »
Voiià où aboutissaient les relations du ministère avec la droite.
Les royalistes reprenaient leurs chefs, qui subissaient peut-être « la
loi à contre-cœur, » — c'était le mot de Boyer-CoUard, — mais
qui la subissaient. Le duc de Richelieu, après avoir tant cédé, se
retrouvait au même point, obligé de céder encore, de tout céder ou
tf attendre l'assaut des royalistes, — et de revenir peut-être à la né-
ceanté d'un nouveau 5 septembre. Qae pouvait-il faire 7 il gardait
tODjoais, il est vrai, la pensée de maintenir sa politique, de ne point
I s'associer à un ministère de la droite pure qui ne serait en
harmonie ni avec les véritables intérêts de la maison de Bourbon;
ni avec les intérêts de la France, n qui, selon lui, « amènerait
nne catastrophe. » Ge qu'il avait voulu, il le voulait encore, et c'est
Ui qu'éclataient les conséquences de sa rupture avec les libé-
raux modérés, de l'absence de cette « aile gauche n qu'il avait
dispersée, sur laquelle il ne pouvait plus s'appuyer.
L'amertume en effet était au camp des libéraux modérés, des doc-
trinaires qui avaient tous les regrets des amitiés éteintes, des liens
brisés, des opinions trompées. Le coup qui avait atteint ce monde
d'élite lui avait laissé une blessure profonde, et ce qui aurait pu
d'abord n'être qu'une dissideuce momentanée n'avait pas tardé à
devenir une scission sans retour. Ces hommes éminens par l'esprit,
on pen embarrassans peut-être par leurs prétentions ou leur orgueil,
étaient peu nombreux, il est vrai, et un plaisant de la gauche disait
d'eux: n Us sont quatre qui tantôt se vantent de n'être qae troiSi_
;. Google
ih BETOB DES DEUX MOUDES.
ptroe qn'U leur parait impossible qn'il y ait &u monde quatre (Mes
d'une tdle force, et tmtdt prétendent qu'ils sont cinq, mais c'est
qnawl ils venlent eSnjer par teor nombre, b Ib ne Tq>ré9en(uent
paenu^ns la TsiscBi, les lumières, les intérêts, les sentimeDs de cette
partie de la nonreUe sodMé française qni se ralliait sans arrière-pen-
sée à la restanradan, qm avait sonlemi le premier ministèFe Riche-
liea, le & sc^ttembre, la politiqne modérée, et ils derenaient des
adrrasaires d'autant jdus dangereux qu'ils avaient été des amis. Ils
ne pardonnaient pas an ministère ses nonv^les aHiances, les conce»-
sons qu'il faisait an parti de iSlfi, le déssrea d'en passé commun,
une politiqae qni allait parfois, — ils le eroyaient ainsi, — jusqu'à
ressembler à un mélange d'empire et d'anden régime. Ils formaient
un camp d'opposidoo redoutable par le talent, une sorte de fronde
de penseurs et de philosophes, nne fronde éclairée et animée de la
grftce sérieuse de cette jenne duchesse de Bttiglie dont un Genevois
disait arec on enthousiasme familier en écrivant à Auguste de
Staël : • Vons ne faites pas encore assez de cas de votre sœnr.
Elle grandit à vne d'oeil, son esprit a des lumières perçantes. Nous
ne sommes que des sots auprès d'elle, tous tant que nous sommes,
et nous ne sommes pas dignes de délia* les ondoos de ses bottines*
i»en que ce fât une occupation fort agréable, a
D^à, vers ce temps troublé de 1830, la duchesse de firogjie était,
sans le chercher, sans le vouloir, par ie seul ascendant d'une vertu
aimable et d'une snpfriorité charmante, une inHuence de la société
parisienne. Brillante de tous les dons, alliant les séductions d'une
&rae pure à l'éclat de l'esprit, à )& justesse de la raison et du goût,
elle gagnait par sa griee les dévoûmeos passionnés et elle impo-
sait sans effort le re^ct. Tout chez elle attirait, la noblesse du
coeur, une dignité facile, un amour inné de la vérité et de la justice,
la vivacité des indignations généreuses contre le mensonge, les
calcula int^essés et les tyrannies. Son salon était le rendez-vous
de tout no monde intelligent, môme de royalistes comme M. de
Hontlosier, mais surtout de ceux dont ellff ptartageait avec son mari
les opinions, la foi politique, dont elle ressentait aussi profondément
les mécomptes et les di^r^ces. Bile aurait dit volontiers comme sa
mère, M"' de Staél : « On ne peut dans un temps de faction aimer
que les battus. » Au lendemain des crises violentes, après la rupture
des ministres et des doctrinûres, elle avait adressé k De Serre cette
lettre qni n'était qu'une r^onse ; « Je vous anrais écrit la première
si les circonstances ne m'avaient fait désira de garder le silence,
car, lorsqu'on se trouve arrivé k de certains points de division, les
explications sont à éviter plus qu*^ chercher... En exprimant tout
ce que j'ai prouvé lorsque j'ai vu frapper toutes lesp^-sonnes que
j'aime, que j'estime, dont je révère le caractère et l'opinion, par un
j,GoogIc
U CURB DB SEBU. JK
bii^M que j'n étd accontmnée i j(MDdre à eox, que j'arais qipré-
dft el steirt â aouKBt avec an, en exptinuA tout ce que fai
tpnxnéy j'irais trop loin et je bk récuse d'avinée en portant n
jogemeot qui ne peat être ni caloM ai impartial. » Elle ne tardait
pH & deTCBÎr eUe-mtaie assez aradra pour le garde des seeaox
qg'eUe avait tant admiré I
Ce que la dnciiease de Broglie s été dans ces amiées de lattes
■destes, quelques-ans de ses ccmtempn-aÎDs l'ont dit arec use
imoliOB presque religieuse. Seule elle poonait se peindre avee
iMé par des lettres qu'âne piété de famille a gardées, oà eUe se
■ODtre toot entière, impétueuse, rôicëre, ^writuellement passioiK
Bée, seDsible aux malbenra do temps, am défaites libérales. BDe
pvle de toat et de tous, de M. de Mootlosier, qm vient dans soh
salon c comme dans la fosse aox lioi» » et qui s'en tire fort bien,
de ce bon H. de Mëzy, l'ami des miinstres, qui se plaint des
« oltras. ■ Bile écrit à ses amies les plus intimes sons la vrre
impressioii da moment : ■ La. politique deviatt îon sombre, dit-elle
«Bconmencemeiit âei831... Excepté te bonbeor de voir ses amis,
rien n'est pins triste que cet biver-cî ; tout se rembrunit tons les
ynDs, et nous en arrivons non plus à des discnssions potitiqnes,
mns à des discossioDS de vie et de mort. Le colonel Pabvîer a été
mis eu accosatini avec cinquante autres, et il n'f a sur hii qoe des
propos d'an révélatenr qui vent sauver sa vie en ealomniaot. Ce
n'est pas la faute des ministres si d'autres pCTwmnes pins craiitues
■e sont pas accusées sor de simples ool^ire... Qière amie, c^
aigrit trop le cœnr de vivre dans ces temps-ci. Et cependant nous
somiaes encKve les plus heureux ; ceux qui stmtvraimrat à plaiocbe
ce sont des bcnmies que la natsre avait faits honngtes et à qui le
jmrrcnr aura teUemeol dépravé le cœur qu'ils en sortiront couverts
de honte et de sang... l'évite de sortir autant qu'il m'est possible;
lafirîvolité amiante de la société an milieu de toot cela me cause
tne autre espèce d'irritation, et ces gens qui dansent au milieu des
Goodainations et des crimes m'inspirent une sorte de mépris que je
ne pas cacher comme je le voudrais... (i) n Plus d'une fois eÔe re-
vient sur « cette pédanterie de la frivolité vaniteuse qui va toujours
son tram comme le cours de la nabire pbjsique au mîKen des situa-
tions les plus dangereuses. ■ Elle se i^tdte de la légèreté do
monde, et un jour elle écrit & une de ses oorrespwidaBtes d'élite :
« 11 noBS faut une révolution dans l'intérieur de nos &mes pour
aons rmdre capaUes de la liberté, car je suis bien sûre que, tant
qse nous resienns les mtaies, aucune rérohrtion politique ne nous
y condoita. »
(1) L<ettre inédite.
.ïGoogIc
ift BXTDB DBS DBDX MONDES.
Elle animait tout de son feu. Du de ses plus jeunes amis, Charles
de Bémusat, qui était pour le moment loin de Paris, auprès de son
père encore préfet à Lille, auprès de sa mère, femme k l'esprit
rare et à la raison aimable, Charles de Rémusat lui écrivait de son
exil des lettres pleines de vivacité ingénieuse et de sève lihérale.
n s'appelait lui-même galment a l'unique soldat de cet état-major
sans armée qu'on appelle les doctrinaires. » Charles de Rémusat,
alors au début de sa brillante et pure carrière, expliquait à la
duchesse de Brc^lie avec toute sorte de tours piquans comment,
ayant toutes ses a facultés de haine » occupées et excitées par les
choses du temps, il n'&vait d'autre moyen de se a racheter de ce
péché » que d'aimer un peu plus ceux qu'il aimait, u Ainsi, madame,
disait-il, vous ne l'auriez pas cru, ni moi non plus, je vous aime
par pénitence. — A quoi donc étions-nous destinés, et .quel rôve
c'était que le nôtre, quand nous espérions ramener un peu plus de
justice par l'exemple du pouvoir dans l'esprit de ta nation ? A quel
point et pour combien de temps ce qui se passe ne pervertira-t-il
pas la morale publique? Quels précédens I quelles autorités pour
l'avenir I quels prétextes de représailles I Et au milieu de tout cela
que dire de cette évocation de tout le système impérial ? L'ombre
de Bonaparte inspire et conduit encore le ministère... Hais & quoi
p^isé-je? est-ce à des confidences de colère et de mépris que je
devrais consacrer une lettre pour vous? Laissons cela, et chargez-
vous seulement de la prière que je fais à tous ces hommes que
TOUS savez, dont vous êtes la muse, de dire ou d'écrire le plus tôt
possible que le ministère est purement et simplement bonapar-
tiste. (1) » 11 pariait ainsi et tous parlaient ainsi dans une société
d'honnêtes gens Urités où l'on se montrait peut-être un peu
sévère, — le duc de Broglie lui-même et H. de Rémusat l'ont avoué
depuis.
C'était pour le moment le ton de ce monde doctrinaire, lettré,
libéral, qui, sans se confondre avec les conspirateurs, allait porter
une force nouvelle, l'éclat du talent à une opposition avancée, et
laissait le gouvernement désarmé, — de sorte que le ministère Riche-
lieu, avec des intentions évidemment droites, se trouvait dans la
situation la plus fausse entre des partis paiement impatiens. Il
avait raison contre la gauche giii conspirait, qui ne reculait plus
devant les entreprises révolutionnaires et ne se servait de la charte
que pour mieux préparer la ruine de la monarchie ; il était dans
son rAle en défendant la royauté contre les complots de Belfort ou
de Saumur, dût-il rencontrer dans ces complots ces hommes plus
connus dont la duchesse de Broglie parlait avec les illusions de son
(1} Lettre inédite.
.ïGoogIc
LE C(»rrB DE SEBKE. 17
initié pour H. de Lafayette. — II avait raison contre la droite, qui,
dans l'emportement de sea passions, menaçait tout haut les iostita-*
tioas nouvelles, les conquêtes sociales les plus inaliénables de 1789,
et dwit les déc^ialneniens ne faisaient qu'enflammer les instincts ré-
volntîonnùres en alarmant les intérêts nouveaux; il était aussi dans
son r61e en s'efforçant de contenir ces réveils d'ancien régime, et il
ne se trompait qu'en se flattant de neutraliser les n ultras « par les
tojiUstes seDsés. — Il avait à se débattre entre deux campa enne-
mis, entre des irréconciliables de diverse nature, les uns voulant a )e
roîsuis la charte, » les autres voulant « la charte sans le roi, » —
Mpour élever, pour maintenir entre des ennemis plus passionnés que
sincères une politique de modération efficace, le ministère aurait
eu besoiu de tous les groupes modérateurs. Ces groupes lui man-
quaient, il les avait dispersés et blessés de ses propres mains. II
s^ était enlevé les moyens de se dérober à cette logique de réaction .
qu'il avait créée lui-même, qui le poussait a du côté où. il penchait, u
en le livrant à ses nouveaux alliés.
Que pouvait-il iaire ? Son existence était un drame où il usait ses.
forces en concessions sans profit ou en résistances inutiles, fatale-
ment condamné k une retraite lente et ingrate que couvrait encore
l'honneur de U. de Richelieu, qu'illustrait la parole du garde des
sceaux dans des luttes qui n'étaient elles-mêmes que l'expression
tumultueuse d'une situation de plus en plus menacée.
II.
STil y avait en effet un homme qui fût vrûment le ministre, la
petïounificaUon expressive et saisissante de cette situation pleine
de troubles inUmes et de contradictions, c'était De Serre. 11 ne se
méprenait pas sur les difficultés, et ce qu'il avait dit dès le premier
jour k M. de Barante, il le répétait sous une autre forme à M. De-
caies : o Quelque route qu'on voulût prendre, elle serait hérissée
d'obstacles. La nôtre nous a été, je pense, tracée par la nécessité
même... Enfin, mon cher ami, si l'issue est douteuse, le devoir ne
l'est pas, et c'est là un grand point de sécurité, u C'est avec cette
pensée qu'il était entré dans l'expérience nouvelle sans craindre de
paraliie se désavouer, sans reculer devant les formidables assauts
des coalitions ennemies qui l'attendaient. C'est poiu" cette politique
qu'il avait livré la bataille des' élections et qu'il restait sur la brèche
pendant dk-huit mois, portant le poids d'une défense désespérée
avec une énergie que les crises d'une organisation toujours ébran-
lée rendaient plus pathétique.
L'épreuve la plus cruelle pour lui avait été cette rupture avec
SDM UTO. — 1818. 3
.ïGoogIc
18 ' BETOE DES DEirZ liOKDES.
ceux de ses tmis qni n'anient pas voulu le snivre. H arait eni ne
pas pouvoir faire autrement, il avait cédé à la violence des choses;
il ensouffraitplasqa'ilne l'avooiîtpent^tre, et si, ses anciens arais
Biettaient quelquefois dans les coDversatiixis one amertume qui
pouvait être eocore on dernier hominage à un lien brisé ^ re-
gretté, il ne se défendait pas de son cAté d'un sentiment grave et
triste. Il ne rencontrait pas sans émotion devant lui l'opposition
de Boyer-Gollard, il ne restait pas indifférent aux sévérités du duc
ou de la duchesse de Broglie. ■ Oui, lui écrivait le fidèle Froc de
La Boulaye i^ptsidant à ses préoccupations intimes, oai, il estdoD-
loureuz, il est déchirant d'être forcé de sévir contre des hommes
de talent, capables d'bononbles détenninations et qui ont rendu
d'importans services... S'il ne fallait pour gouverner que la snenr
du front, ce serait peu de chose. Les aogoisKs du oHur ne sèchent
pas si vite. La réflexion, le devoir, puis le numtetat rouge du car-
dinal r B De Serre, ce me semble, ne jetait pas fà promptement le
« manteau rouge du cardinal » sur le passé, poisqu'après bien des
mois, k un moment où il avait une grave résolution à prendre,
il écrivùt dans la frios profonde intimité à sa femme : a Dans les
premiers temps de ma course politique, j'ai eu des amis en la supé-
riorité de lumières et d'expérience desquels je me confiais. Je ne
sois plus dans ce cas et dois me décider par nKÛHmftme. » Il
gardait sa secrète blessure jusque dans les entrataemens des lattes
nouvelles qu'il avait à soutenir, où en épuisant ses forces il ne
cessait de grandir par le talent, par le courage, par tout ce qui
faisait de lui un orateur puissant et redouté, le premier des parle-
mentaires de son temps.
Il était fait pour la tribune, et nul certes n'est resté nne image
plus vire du pouvoir de la parole que De Serre dans ce monde
brillant de la restauration où les taless de tribune s'élevaient et se
déployaient & lafois de toutes parts, sous touslesdrapeaux. — Royer-
Gollard avait son éloquence à loi, une éloquence méditée, presque
auguste, ample de pensées et de forme, nourrie de philosophie et
parfois relevée d'une ironie qui semblait tranber de haut. 11 se
complaisait dans les encfaatnemens magoifiques de théories et d'<^
servations sur le gouvemepient des sociétés, sur la moralité des
révolutions, sor les droits de la raison, et volontiers H aiguisait ses
jngenKDS dans un trait d'un tour imprévu, dans un axiome frap-
pant et rnelTaçable. Il planait sur les choses et sur les bonunest
ayant natureUement la majesté du langage et par inslans l'épi-
grsmmesupeiiie.— Camille Jordan, sans s' éleveràceshaateurs,avait
la parole sentimentale et pathétique. Il touchait par l'ooctioo et
l'ingénuité d'une nature honnête déjà mortellement atteinte. Un
de ses plus piquans adversaires l'appelait dans nue débauche de
.ïGoogIc
LE COMTE DB SEARE. ±9
rwlterie le « saint ChrysostAme des nisis : » U touchait le point
foAie, une certaine banalité de candeur et d'attendrissement. — Foy,
net SB physionomie ouverte et ses airs cheraleresqnes, s'élançait
i (a tribune comme à l'assaut. C'était moins un orateur réfléchi
et correct qu'nn triban militaire séduisant par sa loyauté, par sa
bom» grâce virile et par son esprit, remuant d'un geste et d'un
uceot passionnés les fibres patriotiques et libérales de la nation.
Bea)ainiD Constant, ii^ënieux vulgarisateur des vérités constitution-
néles, avait la souplesse d'un polémiste, l'art des nuances, la finesse
nuée, la dextérité savante d'un lettré. Manuel, avec une passion
conceafrée eous son masque pâle et sévère, était un des plus habiles
'tacticiens de parlement, politique sans dons supérieurs, mais
résolu, animé de tous les instincts, de tous les ressentimens de la
bourgeoisie révolutionnaire. Et, dans d'autres camps, M. Laine était
l'orateur des émotions généreuses : nature ardente et impression-
nable, prompte à éclater, prompte â se décourager et à se replier
dans le silence. H. de Villèle avait le langage délié et précis des
a&ires. K. de Martignac n'avait pas encore paru. C'est l'élite par-
lemmtaire de la restauration vers 1820. Entre ces émules de talent
eS d'éloquence. De Serre reste le premier.
Tont séduisait chez lui. L'homme avait la taille élevée, la physdono-
mie pensive et prompte à s'éclairer du feu des impressions inté-
rieures, tme grâce naturelle et simple de manières, une dignité sans
^rts et sans recherche. L'orateur à la tribune, après un insunt
d'hésitation, s'animait rapidement et dominait l'assemblée par la
lurdiesse de sa pensée, par la justesse du geste et la distinction de
Torgane, par un accent vibrant d'irrésistible sincérité. Les idées se
{«essaient dans son esprit et s'enchaînaient avec une singulière
pfiissance. S'il était interrompu, il se détournait & peine, il réduisait
l'interrupteur au silence, et il poursuivait, parcourant d'un pas hâtif
(oQtes les parties d'une discussion, relevant les questions qu'il trai-
tait, laissant échapper sur son passage les réflexions profondes ott
les traits lumineux. U avait assez souvent de ces mots qui frap-
paient : u Notre trésor peut être pauvre, mais qu'il soit pur. — La
démocratie coule à pleins bords entre de faibles digues impuissantes
à la oHitenir. — Dne société bien ordonnée est le plus beau temple
gn'onpuiife élever à l'Étemel... a Et par instans il ne se défendait
pas de donner toute carrière à sa pensée. « Nous aussi, disait-il,
noua avons, dans la France émue, entendu ces cris d'ivresse : Hier
nous étions esclaves, aujourd'hui nous sommes libresl — En un
jonr BOUS avons tout changé, nos mœurs, nos coutumes, nos lois;
et bientôt nous avons vu ce grand peuple chanceler et les convul-
sions de l'anarchie le saisir I Instruits par les malheurs de votre
.ïGoogIc
20 BETDE DES DEUX MONDES.
patrie, vous savez, messieurs, les diances que lègue à l'avenir ce
vertige qui détruit en peu de jours l'ouvrage de tant d'années.
Vous savez ce qu'il en coûte pour réédifier les fortunes publiques
et privées, pour construire à la hâte un gouvernement quelconque
qui les abrite. Vous savez que de toutes les œuvres la plus diiOcile
est d'élever pour les siècles un gouvernement libre, que toute la
sagesse humaine s'y emploierait en vain sans le secours du temps,
et que le temps jaloux ne prend en garde que ce que lui-même a
fondé, u
La parole de De Serre sortait toute palpitante d'une âme noble
et pure; elle était animée, nerveuse, toujours nette et correcte
même dans l'improvisation, colorée sans fausses images, véhémente
sans déclamation, souvent profonde sans affectation de science, et
les exposés du garde des sceaux ressemblaient à ses discours :
témoin ce rapport sur k presse où il décrivait à grands traits, en
politique doublé d'un philosophe, comme eût fait plus tard un Toc-
queville, l'état social de l'Angleterre, des États-Unis et de la France.
— Ce qu'a été réellement cette éloquence, ce qu'en ont pensé
ceux qui en ont subi le charme, Royer-Gollard, qui fut toujours
peu prompt aux admirations, l'a dit bien des années après, de son
ton d'orade, dans des entretiens familiers où il se plaisait à évoquer
ces souvenirs avec Sainte-Beuve. It jugeait assez sévèrement
M. Laine, il parlait de Camille Jordan comme d'un homme char-
mant, n M. de Serre, poursuivait-il, avait la grandeur, son élo-
quence à lui se passait dans une région supérieure, — que vous
dirai-je? non pas la région où se forment les orages, mais quelque
chose d'élevé et de grand!.. Sérieux, im^nation, éloquence, il
avaittout.il y joignait seulement la faculté de se faire désillusions.
C'est ce qui l'a perdu à la fin. Il a cru sincèrement qu'il allait sauver
la monarchie... n Je ne dirai point assurément que De Serre n'avait
pas des illusions, et qu'à certains momens it ne laissait pas échap-
per de ces mots qui vont au-delà de la pensée, qu'il vaudrait mieux
retenir. 11 ne vivait pas impunément dans les agitations dévo~
rantes; il avait ses impatiences, ses irritations, et il ne gardait pas
moins cet ascendant d'orateur qui fascinait ses amis, qui faisait
dire à ce bon Froc de La Boulaye dans ses effusions intimes, un peu
lyriques ce jour-là : a Les circonstances sont grandes. Le monde
moral est secoué jusque dans ses fondemens. Tant que le sabre ne
brillera pas, la puissance est à la parole ; saisissez-vous-en pour le
salut de nos Bourbons, de la France et des vieilles races qui com-
mandent ailleurs. Toutes chancellent plus ou moins, et si elles étaient,
renversées, plus de liberté publique, plus de tribunes aux haran-
gues, mais partout des champs de bataille et des prétoriens pour
.ïCoogIc
LE COMTE DE SERRE. 21
y décerner les couronnes. Ménagez-vous, ne vous dépenser pas en
esunnouches, couvez vos idées, vos desseins, vos projets, Ëntrete-
nei notre excellent duc qui vous honore et vous t^oit... n
De Serre avait certes besoin de se ménager, d'aller réparer sa
BiDtë aq Mont-Dore, et il avait besoin aussi de cet éclat d'éloquence
!fà Usait sa force, qui restait l'espoir de ses amis, pour n'être pas
onpoTté du premier coup dans le conflit croissant des partis. Plus
qae loat aatre, il était engagé pour le ministère, pour lui-même,
«Bjilas épais d'une mêlée où il se sentait à demi isolé, faiblement
sontena, assailli d'hostilités et d'accusations contraires. Entre la
gauche et lui, c'était désormais un duel implacable. Les libéraux,
exaspérés contre le garde des sceaux, contre ce qu'ils appelaient
ses apostasies, ses défections, ses ingratitudes envers ses amis les
plus intimes, ne lui épargnaient ni les récriminations, ni les pro-
vocations, ni même les outrages. Ils ne laissaient échapper aucune
occasion de le harceler, de te pousser à bout, tantêt à propos du
drapeau tricolore, tantAt à propos d'un règlement de la chambre ou
du budget, et il y avait des Jours où le généreux Foy lui-même
éclatùt en violentes apostrophes. La gauche, à vrai dire, avait alfaire
À un rude jouteur qui ne laissait aucune agression impunie.
On l'attaquait dans son passé, dans sa politique du moment, sou-
vent dans son caractère ; — il faisait face intrépidement. Lorsque le
libéral Girardin croyait embarrasser le garde des sceaux en lui rap-
pdant ses discours d'autrefois contre la droite, et ajoutait iojurîeu-
semeat que « rien ne pouvait étonner de la part de celui qui avait
bit à la tribune l'éloge d'une assemblée honteusement fameuse, n
De Serre relevait aussitôt le défi; sans rien désavouer de son rôle
libéral en 1816, il rétablissait le sens de ses paroles sur la conveo-
ûon et il ajoutait avec fierté : « Au surplus, lorsque dans des temps
(Efficiles je me suis livré tout entier pour couvrir des hommes qui
s'étaient compromis, lorsque je n'ai peut-être pas assez craint de
me compromettre moi-même, ils s'emparent des paroles que j'ai
prononcées pour leur défense, eux qui se taisaient alors, qui se ca-
chaient peut>être, ils s'en emparent, dis-je, aujourd'hui pour les
tourner contre moi I Vous êtes Français, messieurs, et vous savez
conunent cela s'appelle !.. » A ceux qui l'obsédaient sans cesse du
souvenir de ses alliances, de ses engagemens avec l'opposition, il
répondait qu'& son entrée au pouvoir il avait écouté en effet tous
ceux qui avaient bien voulu lui communiquer leurs vues politiques,
et, fixant son regard sur la gauche, il ajoutait : « J'ai tout observé,
tout étudié, tout pénétré, et c'est en pleine connaissance de cause
que f ai choisi... Du moment où les principes que je désigne comme
marchiques et révolutionnaires ont été émis h cette tribune par les
membres de l'opposition qui siègent ici, je les ai le premier et le
; C^jODglc
Sz KEmE DES DEUX HORDES.
plus éoergiquement combattus... n De Serre rendait coup pour
coup, en. se défendant il attaquait sans hésitation, souvent avec
passion ; mais il n'avait point de fiel, et au milieu des plus vives
excitations, par un généreux retour sur lai-mëme, il pouvait un jour
déclarer tout haut en pleine chambre qu'il avait pu comn^ttre des
fautes, qu'il n'avait jamais cependant poursuivi personne de son
animosité et de sa haine, a Je ne sais pas, disait-Û avec une fran-
chise pleine de noblesse/exempte de toute amertume, je ne sais pas
et je ne veux pas savoir si j'ai des ennemis; ce que je sais bien
c'est que je a'ai donné à personne le droit de «lire que je suis son
ennemi. » C'était le secret de sa supériorité morale dans ces guerres
de partis où s'agitaient tant de passions contraires.
Des ennemis, il en avait assurément plus qu'il ne le voulait ; il en
avait parmi les libéraux qu'il contenait de son énergique parole, i!
en avait au moins autuit parmi les royalistes, et il ne se détournait
de la gauche que pour se trouver en face delà droite, des La Bour-
donnaye, des Castelbajac, des Sallaberry, des Delalot, qui ne repré-
sentaient pas sans doute tous les royalistes, mais qui les intimidaient
et les entraînaient, K ce monda impatient et turbulent, il avait aussi à
tenir tète ; il se sentait plus embarrassé, il était cependant bien obligé
parfois de relever vertement les attaques trop. irritantes, de faire
de vives sorties contre H. de Castelbajac ou M. Delalot. La vérité
est que De Serre, selon le mot familier de la duchesse de Broglie,
restût la « béte noire des ultras. » On acceptait son secours contre
la gauche, on voyait toujours en lui l'adversaire des réactions de
ISlô, un libérd plus ou moins impénitent. Les efibrts inutiles du
garde des sceaux ne servaient qu'à montrer ce qu'il y avait d'étrange
et de critique dans cette situation où l'éloquence du plus brillant des
hommes et les intentions loyales du plus honnête des chefs de
cabinet ne suffisaient pas pour le succès d'une politique de modé-
ration. Le ministère avait tout épuisé : il avait essayé d'une alliance
avec la droite en s'associant M. de Villèle et H. Corbière, il avait mul-
UpUé les concessions, les complaisances du pouvoir dans les élec-
tions, — et à quoi arrivait-on î La retraite de M. de Villèle et de
H. Corbière laissait pressentir l'hostilité du parti u qui reprenait ses
chefs ; n les élections de 1821, plus accentuées encore que celles de
1820 en faveur de la droite, donnaient une force nouvelle à ceux qui
hriUaient d'aller jusqu'au bout et d'en finir avec les transactions.
Le moment approchait où le ministère avait la chance de trouver
contre lui un peu tout le monde, les exaltés du royalisme aussi bien
que les libéraux, et de recevoir k l'improviste ce « bon coup de poi-
gsaid H dont parlait M. de Vitrolles, que toute l'éloquence du garde
des sceaux ne pouvai.t plus détourner.
Ou était à la fia de 1821, à l'ouverture d'une sessioQ nouvelle.
jïGoogIc
IX CaHIB DE SIHIll. 3}
Le ministire saobUit vouloir enter le combat, les cbefs de l'ez-
trtme droite le recherchaient à tout prix: ils cherchaient le com*
bat par nos phrase de l'adresse qui mettait es doute la dignité ds
la politique extérieore suivie par M. Pasqujer ; ils le cfaaxrhaÔHit
aossi à propos d'une loi sur la presse, sur la prolongation de la
oasare. H. de La Boordoonaye et M. Deialot ne crai^aient pas
d'tlter demander l'alliance de Royer^-GoUard et de ses amis pooi
en Ënir avec le ministère. La crise était dans l'an*, et ici une dop-
BJàe fois s'^evait la qoestioo la phis délicate : que pooraient et que
devaient iaÙB les libéraux modérés, dont l'intemstif»! redeveatùt
déoEiTe?
Le ministère, il est Traî, avait rompu avec eux; il les avait pro-
Cmdément blessés, et il ne faisait rien poor les apaiser ou les ral-
bcr; y avait-it cependant quelqute intérêt on quslqfue prévoyancer
ooD-seuleiQeot pour des hoomies comme Boyer-Gollard et ses
anis, mais pour des hommes comme Poy, Casimir Perier, à prêter
main- forte aux royalistes qui s'impatientaient au seuil du pouvoir,
qui menaient l'assaut contre le cid)inet? C'était tonte la question,
Victor CousiD a raconté une scène qui aurait en lieu cbea lui, où se
seraient rencontrés Boyer-Collard, H. Humann. On avait discuté
sur ce qu'il y avait à faire, sur ce qui valait le mieux, de laisser
vivre le ministère Ricbelieu avec De Serre, M. Pasquiw, M. Lsiné,
ou de frayer le chemin à un ministère de royahsme pur qui ne
durerait pas sis mois, — on le croyait alors, — et préparerait noe
revanche prochaine, décisive pour la cause libérale. A cette scène
assistait ^nta-Boea, un proscrit piémontais, victime de la dernière
iévoloti<»i de Turin, qui était naturetlemenl de ses vœux avec les
libéraux français, mais qni avait une mâle raison. « Votre devoir
de bon citoyen, disait-il à Cousin, est de ne pas combattre un mi-
niat^v qui est votre dernière ressource contrôla faction ennemie de
tOBt progrès. 11 n'est pas permis de faire le mal dans l'espérance
du bien. Vous n'êtes pas sûrs de renv^ser plus tard MM. Corbière
et de Villèle, et vous êtes sûrs de faire le mal en leur livrant le pou-
voir. Pour moi, si j'étais député, j'essaierais de donner de la force
au ministère Richelieu contre la cour et le oftté dn»t. » On donnùt
tout bas raisim au sage proscrit, on se laissait alln* en réalité à une
tactique qu'on croyait habile, et la coalition ennemie éclatait dans
les votes sur la phrase insultante de l'adresse, sur les prélimi-
naires de la loi dé censure.
Un insUnt encore, il est vr», des amis du ministère avaient es-
sayé de détourner le conp, de dissoudre la coaliticm et de ralber
une majorité royaliste. M. Pasquier, qui au fond payait de la haine
pertieulière des » ultras n la pt^itique relativement libérale qu'il sui-
vait dans les aihires d'Italie, H. Pasqui» ^rt^osait de se sacrifier ;
NI- uu.Cooglc
2& HETDE DES DEUX MONDES.
il pressait le garde des sceaux de négocier une réoi^anisation minis-
térielle. « J'ai déjà vu une fois dissoudre un ministère de M. de
Richelieu, écrivait-il à De Serre, et je sais le mal qui en est résulté
pour la France. Je n'ai pas concouru alors à ce mal, j'ai fait au con-
traire ce que j'ai pu pour l'éviter ; je ne voudrais pour rien au
monde avoir à me reprocher un semblable événement, soit par ma
retraite, soit par ma persistance & demeurer. Faîtes donc venir au
plus tAt M. Laine et entendez-vous avec lui, car vous deux seuls
pouvez arranger les choses, soit relativement au duc, soit relative-
ment à la chambre. Ensuite, parlez ensemble en mon nom et soyez
sûrs q[ue je ne vous désavouerai pas. » M. Pasquier agissait avec
honneur; mais ce n'eût été qu'une vaine combinaison de plus, et,
en outre, l'expédient répugnait à la délicatesse des hommes. Le duc
de Richelieu avait déclaré qu'il ne se séparerait pas du ministre des
afiaires étrangères, et De Serre écrivait peu après à sa mère :
« Quelques personnes tous diront qu'on me pressait de rester, je ne
le pouvais ni sagement ni honorablement. »
Le seul qui aurait pu vraiment prévenir ou apaiser cette crise
était le comte d'Artois, qui avait assuré l'appui de ses amis à
H. de Richelieu, lorsque celui-ci avait pris le pouvoir. Avant le
dénoûment, le duc de Richelieu avait tenu & se rendre chez Mon-
sieur pour lui rappeler ses promesses ; il n'avait reçu du prince
qu'âne réjronse évasive et dégagée qui l'avait comblé de surprise,
et, courant plein d'émotion jusque chez M, Pasquier, le président du
conseil avait éclaté dans ce cri de l'honneur indigné : « Il manque
& sa parole de gentilhomme, n Le comte d'Artois était passé à l'en-
nemi, ou pour dire plus vrai, il restait avec ses amis, encourageant
leurs esp^ances et leurs intrigues. M"* du Cayla conspirait pour
les menetirs de la droite en pressant de ses séductions la volonté
défaillante du vieux roi, qui ne décidait plus rien sans elle, qui, au
milieu de ces troubles intimes, lui écrivait jusqu'à cinq billets en
quelques heures ; elle avait préparé Louis XVIIl à tout accepter.
Le secours imprudemment prêté par les libéraux « aux ultras »
avait fait le reste. Les royalistes arrivaient à leurs fins : après avoir
eu raison de H. Decazes, ils ne aaignaient plus de renverser bruta-
lement H. de Richelieu. Le ministère expiait ses condescen-
dances : après avoir sacrifié dix-huit mois auparavant Royer-Col-
lard, Camille Jordan, M. de Barante, il était sacrilié à son tour, il
ne suffisait plus ! Le mouvement allait jusqu'au bout, jusqu'au
dénoûment du li décembre i 821 qui faisait disparaître le der-
nier cabinet en donnant naissance à un ministère de la droite pure
avec H. de Villèle, H. Corbière, M. Mathieu de Montmorency, M. de
Peyronnet. A ce souvenir, quarante ans après, H. Pasquier écrivait
encore avec feu : u...£nl822,il faut bien que je le dise, la maison
.ïGoogIc
LE COHTE DE fiEKRE. 26
de BoorboD a commis un grand acte de déraison; elle a brisé, au
momeot où il pouvait lui être le plus utile, l'instrument qui lui
avait déjà rendu de si grands services. Ia destruction du second
miaîstëre du duc de Richelieu a été, voyez-vous, plus qu'une futte
politique : elle a été un véritable crime (1) I »
m.
An premier moment, en apparence, il est vrai, ce n'était qu'un
mm^tére royaliste succédant à un ministère royaliste. Les libéraux,
comme pour s'excuser d'avoir aidé au dénomment du li décembre,
affectaient de ne voir aucune différence entre les ministres de la
veille et les ministres du lendemain. En réalité tout avait chai^.
Ce qui venait de disparaître dans une échaulTourée de parlement
et de cour, c'était r^Iement tout ce qui restait des inspirations
modératrices de 1816, du gouvernement du centre ; ce qui rentrait
au pouvoir c'était l'esprit de 1815 à peine mitigé par l'expé-
rience avisée de H. de Villèle. Les obligations mêmes, les in-
fluences que devait subir le nouveau cabinet rendaient à l'ancien
soD vrai caractère , et , comme pour ajouter le pathétique du
drame à ces révolutions ministéiielles, il y a je ne sais quoi d' émou-
vant dans la destinée de ceux qui avaient représenté avec le plus
d'autorité et d'éclat la politique vaincue, — le duc de Richelieu
et De Serre. L'éclipsé définitive des hommes suit de près l'éclipsé
du système.
Avant que six mois fussent passés, le duc de Richelieu avait le
premier disparu de la scène qu'il avait illustrée de sa probité. Au
printemps de 1S22, on apprenait à la fois sa maladie et sa mort.
Personnage européen par ses relations, par son crédit auprès du
tear, patriote de cœur, par instinct de race, lié à l'ancienne mo-
narchie par les traditions, mais assez éclairé pour ne point partager
les passions des « ultras, » pour sentir le danger des réactions,
âme simple et modeste avec les délicatesses d'une généreuse
0ené, le duc de Richelieu avait fait de la droiture une politique.
Il avait été le garant de la France devant l'Europe pour la libération
du territoire, il croyait pouvoir être le garant de la vieille royauté
devant la France nouvelle : c'était l'œuvre qu'il avait poursuivie
avec l'ardeur d'une nature sincère. Il n'avait éprouvé aucun regret,
aucune amertume en quittant une première fois le pouvoir. L'échec
de son second ministère lui avait laissé, au contraire, une pro-
fonde blessure. Son honnêteté avait été offensée das intrigues de
partis sans scrupules; sa raison restait émue des périls que courait
(1) Voyei la Ufn m ^K«iw*-U«ri» Patvùtr, etenwKw d* Frattct, pw BL Louii
.ïGoogIc
26 BCrVE DES DBDE MONDES.
U monarchie livrée aux jeux d«s actions. Le chigrin svait dévoré
cette nature 6ère et sensible, c'était le loot de tout le monde à U
noQTella de cette mort prématurée qui édalait comme uo coup de
foudre. Chez tou&, il y avait cette impresnoii qu'avec le duc de
Richelieu disparaissait uu des modérateurs possibles de la restau-
ration. Ou le sentait, et ce qui prouve combien tout était changé,
lorsque le cardinal de Bausset relevait l'honneur de cette mémoire
dans la chambre des pairs en décrivant la tristesse des derniers
jouis du duc, le ministère était tout effarouché; il mettait le roi
eD'mouvemait pour faire atténuer le discoiu^ du cardinal. L'élo^
de H. de Bichâien sembbùt être un reproche pour la politique
nouvelle ! — Quant à De Serre, il s'éclipsait dans ane ambassade
avant de s'éclipser à son tour dans la mort.
L'ancien garde des aceaux, en quittant la chancellerie, avait
d'abtvd hésité sur œ qu'il devait faire, et un instant, & ce qu'il
semble, il aurait songé à reprendre sa place au barreau. U s'était
décidé pour l'ambassade de Naples, qui lui venait du roi encore plos
que du mini^ére. Il avait accepté avec dignité, sans déguiser ses
aentimens, sans oublier ce qu'il y avait de délicat dans sa position,
et au moment même où il acceptait, il avait toiu à montrer qu'il
restait ce qu'il était en défendant la libérée instituti<m du jury
dans une discussion sur la presse. Retenu par la maladie, il avait fait
lire le discours qu'Q avait préparé, — et il en avait prévenu M. de
Villèle. L'ambassade de Naples acceptée dans ces oondidoos, c'était
pour lui un moyen d'aller réparer ses forces perdues sous le dimat
du midi, de s'éloigner momentanément des agitations intestines des
partis; c'^ait aussi une occasion de s'initier & la politique ext^ieare
de h France, et, par une coïncidence curieuse, celui avec qui il
avait avant son départ le premier entretien diplomatique sur les
aSûres it^ieunes, c'était Lamartine, dont les Méditations avaient
fait un secrétaire d'ambassade & Naples. » Je passai quelques heures
mémtH^les pour moi dans l'intimité de M. de Serre, a dît I^mar-
tine... J'étais 6er d'entendre dans la conndence du coin du feu cette
âme (fui venait de remplir la tribune et l'Europe entière de sa voix...
Il êtùt brisé par la lutte... n 11 était ainsi, EOuv«it brisé et toujours
prorapt à se ranimer.
Ce n'est point «pendant sans garder, lui aussi, sa blessure, ce
n'est pas sans éprouver un serrement de cœur qu'il se voyût jeté
dans une cambre nouvelle krin de la France. Il partait l'âme énnre
d'une tristesse indéfimsstble qui ressemblait i un pressentiment,
et en ^let, dés ses premieiB pas att-deli des &lpes, à chaque étape
de son voyage jusqu'à Bwne, il était poursuivi par les messages de
deuil. Il avait d'abord perdu son père, u J'ai fait tristement le voyage
de Florence ici, écrivait-il de Rome à sa mère, pensant à mon pauvre
.vCoogIc
U COHTB DE fiBHIB. S7
pfcre, à VOUS, b, l'isolement où vous tobs trouvez. J'ai bientôt reçu
une antre noavelle affligeante et bien inattendue : la mort de ce bon
dnc de Richetieu, Vous savez toutes les preuves d'attachement que
f li reçues de lui. C'était une amitié que je croyais fonnfe pour le
Rste de mes jours, et c'est une grande perte que je fais. Cest dans
tes diapositimis mélancoliques que je parcours les grandeurs de
Borne païenne et chrétienne.. . d Peu après, h son arrivée à Naples,
il penûit OD enfant. Tout se réunissait pour l'éprouver, pour lui
Râdte]Aas amers ces premiers momeos dans U retraite où il allait
écl)(wer, après «voir parcouru, selon le mot d'un de ses amis, n la
Btee voie que Cicéron envoyé par des ingrats en exil. » Qu'allait-^t
Aire dans cette retraite aux bords du golfe de Naples, au milieu des
plus riantes contrées de l'Europe ? Il restait naturellement ce qu'il
était, on homme d'élite dans la diplomatie comme au parlement,
iàit pour relever et hmorer cette vie nouvelle par la vive intellî-
gence des intérêts supérieurs du pays, par tous les goûts généreux
de Tesprit, ccHume par la dignité simple et attachante du caractère.
Sa diplomatie, il la mettait tout entière, au moins pour l'insinrfr-
tioa,daiis ces mots qu'il écrivait à M. de Villète après trois mois de
séjour à Naples : a Les malheurs que la France a éprouvés ont trop
longtemps neutralisé son influence; h mesure que ces malheurs
s'effacent, cette influence doit renaître ; elle fait partie de l'hon-
neur de la couronne, elle est l'un des besoins d'une nation forte et
accoutumée à agir sur les autres, enfin et surtout elle est un be-
soin pressant de l'Italie... ■> Il n'avait pas tardé à faire sentir dans
ses dépêches le poliUque supérieur, le u ministre passé et peut-
être même futur, v Le danger pour lui était l'inactic»! dans une
petite coor d'Italie.
L'exil avait sans doute ses compensaUons et ses épisodes. De
Serre, coanne ambassadeur à. Naples, était bient5t appelé au con-
grès de Vérone, où il se rencontrait avec les souverains, les chance-
lins, les premiers dipltonates de l'Europe, avec le ministre des
aflaires étrangères de France, H. de Hontmoruicy et H. de Gba-
teautKÎand, qui allait prendre la place de H. de Hootmorency. Il
s'Intéressait à tout ce mouvement d'une grande rénnioa euro-
péenne. « Les premiers jours ici sont fort pris par les visites, pr^
seolatiODS, écrivait-il à sa mère. Cest on monde brillant à en être
ébloui; avec tout cela on prétend qa'oa s'ennuie... Ce dont je pro-
fite c'est de l'instruction qa'ofbe la ccnversation de tant d'hommes
pins ou moins distingués de toutes les nations, c'est dn plaisir de
démêler, au milieu de cette Gonfnsi<m appartmte de volontés di-
verses, la marche réelle de la pohtique; plaisir (f es^t qui d'ail-
leais,comoïe vous le penseï bien, n'est pas sans mélange...» Bien
qu'il ne f^nr&t pas au invmier rang et qu'il ftt même d'dxffd • OB
.ïGoogIc
S8 SETUE DES DEUX HONDES.
peu négligé pour ses idées libérales, » De Serre se faisait promp-
temeot écouter et considérer; il avait la faveur des souverains et
des diplomates. « Nous all&mes voir H. de Serre, quoique nous
eussions été dans des rangs opposés, a éoit Chateaubriand. Nous
trouv&mes un homme au-dessus de l'idée que nous nous en étions
faite; nous nous li&mes avec lui... » De Serre, de son côté, ne résis-
tait pas aux séductions du génie, il se prenait d'un vif attrait pour
Chateaubriand, qu'il allait avoir pour dief. Je ne sais pas si, réunis
ensemble au pouvoir, ils auraient été longtemps d'accord; ils s'en-
tendaient du moins en ce moment sur ce qui pouvait servir la*
grandeur nationale, sur quelques-unes des conditions de l'influence
française, et même sur certaines nécessités de libéralisme dans la
politique extérieure. Le congrès de Vérone était assurément utile à
De Serre : il lui avait ofTert l'occasion de se lier avec Chateaubriand,
de voir de prés les ressorts de la politique européenne, les princi-
paux personnages du temps ; mais le congrès de Vérone n'était
pour lui qu'une diversion après laquelle il retombait dans son
ambassade inoccupée, dans cette vie napolitaine où il n'avait que
la ressource de quelques relations de choix, de l'étude, des excur-
sions à Ischia ou au Mont-Cassin.
Au milieu de cette existence nouvelle, dès son arrivée en Italie,
De Serre avait rencontré un homme avec qui il avait formé une
amitié sérieuse et durable: c'était l'historien de Rome, l'érudit alle-
mand Niebuhr, qui repréaoïtaitalors la Prusse auprès du saint-siége.
' De Serre avait trouvé dans le savant prussien un guide empressé,
heureux de le conduire à travers les ruines romaines, de lui expli-
quer les Gracques, Marins et Sylla, les mœurs, la religion, la con-
stitution de Rome. Quelques jours passés ensemble, en promenades
communes, en éloquens entretiens, avaient suffi pour nouer entre
ces deux hommes une liaison qu'une correspondance suivie forti-
fiait et À laquelle un voyage de Niebuhr k Naples donnait bientôt
le caractère d'ime grave intimité. Niebuhr avajt un peu d'emphase,
il appelait ses enfans Cornélie et Harcus ; c'était au fond une tète
de savant et un CŒur plein d'ingénuité. Il avait pour De Serre un
vrai fanatisme. « J'ai passé avec lui des jours pleins d'enseignement,
des jours inoubliables, écrivait-il à une amie d'Allemagne... C'est un
des hommes les plus rares et les plus nobles que j'ai jamais rencon-
trés. Nous nous sommes expliqués réciproquement et avec fran-
chise sur tout ce qui préoccupe l'esprit humain, sur le passé et le
présent, sur l'Allemagne et la France; la nationalité ne nous sépare
point... II convient k une cour autant que moi, si ce n'est qu'il se
prête à toute diose avec plus d'enjoûment... Sa famille doit être,
grâce À lui, la plus heureuse du monde : une femme vive et sensée
qui admire son mari, qui est ûère de lui et en est fort aimée ; des
.ïGoogIc
LE COHTE DE 6BI18E. 29
eolana qaî sont l'objet de leur amour le plus tendre. Tous ceux
qoi sont de l'ambassade fout partie de la famille... » Miebuhr ne
Uûsait échapper aucune occasion d'écrire à De Serre de longues
lettres où il mêlait les témoignages d'un dévoûment passionné
aux dissertaUons substantielles sur les campagnes d'Anoibal ou sur
h politique de l'Angleterre. De Serre, à son tour, entrait tout aussi
TÎranent dans cette intimité. 11 se sentait sincèrement attaché i
Kiebubr, il lui savait gré de son affectueuse estime, de ces longues
lettres qui, disait-il, éveillaient ses idées et la forçaient à penser.
Il conGasce entre les deux amis était complète. De Serre se plai-
sait i ces relations prédeuses, et son imagination active cherchait
m besoin un intérêt d'un autre genre dans les distractions des
>ar(s. n n'babitait pas l'Italie au nom du roi de France pour rester
insensible aux belles peintures. Il aimait les tableaux, il les recher-
chait; il se faisait aider souvent par Niebuhr dans ses acquisitions,
et un instant même, en voyant arriver aux affaires étrangères Cha-
teaubriand, le patnm naturel de tous les arts, il avait eu l'idée de
négocier pour la France l'achat de la galerie du cardinal Fesdi;
les prétentions du cardioal et les dépenses de la guerre d'Espagne
découragèrent sa diplomatie. 11 s'en tint à acheter pour lui quelque
Pinturricluo, quelque belle copie de Léonard; il mettait son pla^ir
A avoir sa petite galerie & l'ambassade. Il s'intéressait à la peinture
comme il s'intéressait à la littérature italienne ; il achetait des livres
comme U achetait des tableaux. Il se sentait attiré par toutes les
œuvres du génie humain, il en jouissait en homme de goût. C'était
une manière d'snimer sa vie ; mais ni les séductions des arts, ni ,
même l'amitié de Niebuhr, ni la diversion momentanée du congrès
de Vérone ne suffisaient pour l'occuper, pour le ûxer sur ce coin
de t»re italienne où la fortune le laissut. L'exil dans une ambas-
sade auprès de Sorrente et d'Ischia, avec les plaisirs de l'imagina-
tioD, ta ressource des amitiés prédeuses et les honneurs de cour,
avait son diarme : c'était toujours l'exil pour lui, et rien ne pouvait
le détourner du seul point fait pour attirer sa pensée. Au fond, il
n'avût qu'une préoccupation, ceÛe de la France, de ce qui se passait
à Paris, des occasions qui pouvaient lui rouvrir la carrière.
C'était l'oli^et incessant de la correspondance suivie dès le pre-
nner jour entre De Serre s'acbeminant en Italie et ceux de ses anus
qui le regrettaient, qui sentaient vivement son absence. Le plus in-
van'able, le plus ûdèle de ces amis, Froc de La Boulaye, avait repris
plus que jamais son rôle de correspondant dévoué et toujours em-
pressé, quoique un peu découragé. Il tenait les exilés de Naples au
courant de tout ce qui pouvait les intéresser; il avait eu de la peine
i revenir de ce fametix a lA décembre 18S1 » qu'il renvoyait du-
mnent à l'histoire, La crise où avait disparu le ministère Richelieu
.ïGoogIc
80 UYU£ DES DEUX MONDES.
l'avait dégoûté; le départ désDeSerreavaitétéunch^rin pour lui.
a Je sois, écrivait-il, dans la situation où l'on se trouve après on
feu d'artiGce et lorsque l'obscurité profonde succède amc clartés qui
embrasaient le ciel... A {Vésent, Paris m'est insupportable, et je
vous te demande, n'en étes-vous pas la principale cause? Apiîs
TOUS que m'y Teste*t-il7 que voulez-vous que j'y fasseî J'ai borreur
des salons, des courbettes, de toutes ces figures sans cesse tournées
vers les puisaana... ■ Le pauvre Frocde La Boul&ye était souvent fcKt
partagé en tenant à rester toujours sincère. 11 ne voulait pas laissa
ignorer à De Serre les sentimens qui ne cessaient de se tourner vers
lui, et il ne voulait pas non plus le trcumper sur une situation qui ne
Itdssait prévoir aucun changement prochain. Tantôt il écrivait à
son ami : a J'ai eu des visites... Il a été question de vous, on ne.
s'accoutume pas k votre absence, on vous regarde comme une balle
lancée sur Naples et qui doit rebondir... a Tantôt, comme s'il craî^
gnait d'en avoir trop dit et d'avoir eicité des espérances prématu-
rées, il refffenoît •' u On me parle de vous, mais il ne faut pas se
faire illusion, on ne s'occupe ici que de ce qu'on a bous les yeux. 11
n'est pas plus question de vos anciens collègues que du damier
ministère de Louis XV, et l'on n'y parie pas plus de Decazes que da
duc d'Aiguillon. Vous faites exception parce que les débats des
chamlves vous rappeUeni aux esprits dans les momens difficiles. On
eotend bien parler de vous, on r^iond sur le même ton, et de la
mâme baleine oa loue tout ce qui fait du iHnit. Les délicats sont
rares, les fidèles plus rares encore !.. Vous voyez où le Sot nous
porte : bien des gens trouvent que l'on ne va pas assez vite... »
Le âot portait de plus en plus aux exagératicsis de la droite :
le sincère Froc de La Boulaye ne s'y trompait pas, et il ne le dégut*
sait pas. Il y avait des mmoens où U redoutait de voir De Sore
quitter sa paisible ambassade de N^les pour rentrer dans cette arène
de passions meurlnères; il y avait aossi des momens où. il ne
pouvait se défendre d' ane certaine amertume en présence des eicès
de la droite, où il rêvait pour son ami je ne sais quel rftle de chef
d'une oppositimi royaliste, constitutùnnelle, tenant tête aux ultras,
u Vous êtes triste, écrivait-il alors. Je le conçois ; de mon câté, je
suis prc^oodément affligé : nous sommes jetés dans de funestes
voies. Tous les ministres qui se sont succédé depuis la seconde res-
tanratioD ont pa coomieltre des fautes; mais que de lùen n' ont-ils
pas fait t Libératiffli du territoire, rébaJmlitatûm de nos Gnancea,
développement dn commerce, de Hodustrie, respect pour les lois,
sécurité pour les personnes : tout a prospéré! toutarénsait.. Qu'a-
t-on fait depuis quinze mois? les e^nits sont pins divisés que
jamais, et bous allons commencer tardivemcst one gnore, — la
guerre (fEepagoe, — cootie laquelle rinstînctiialianalae rév<^. »
.ïGoogIc
U GOITEB DB WBBE. M
U»xJto d'acoBsadwi contre le niiùstéare Villèle «t soo existence
de ffdiiue smiB èUât oo^ilet. De Serre, en écoutant tout, en sui-
vant de loin la siardie des cboees en France, ne se laissait pas
emporter à des éclats d'opposition peu conformes à son caractère
et à sa sitiuUim. Il ^>ronvait seulement l'inipatieDce înquiàie du
oonbattaat rettuiu loin de l'action ; il sentait pour lainoiëme ce
qi'iL disait an sujet du itiaréclial Davout qni venmt de mourir :
M. Le tepoB me ces bommes qui ont eo une actiTité exlnordinaire. >
D ne s'était jamais considéré cnnme banni de la vie parlemen-
ture pu- la dignité diplomatique qu'il anit acceptée; il n'avait
point renoncé à rfi|tarâltie dans Ifs chambres, et il y renonçait
Boins que jamais.
La parole avait été sa puissance, eUe restait la garantie de soa
■lUe public, de son avenir, de sa position personnelle. Au début de
500 ambassade, i la fin de 1B22, il avait pris assez patiemment les
dilliculiés de cens qui avaient empécbé sa réélection ; il acceptait
CDCOre on ékiignement qui ponvait paraître nécessaire, qui amt
aes avantages. A aesare qœ le temps passait et que les drcon-
•tances semblaient s'ag^arer, il retrourait son ardeur. Tout réveil-
lait en lui le désir de r^raidre son rang. De Serre, api^ avoir
été peu &v(irable 4 la guene d'Espagne, n'était point insaisible à
b force inoraie, au [irestige qu'une manifestaticm de puissance mi-
litaire don^t i la France de la restsuntios; il craignait mainte-
nant que le succès politique o'égal&t pas le succès militaire, que les
excès d*ab8(duti8me au-delà des Pyr^ées ne vinssent compromettre
tous les fruits d'une action heureuse. D'un autre càté, il voyait
dois la prépandérance croissante, irrésistible des « ultras n une
Menace incxâsante de troubles intérieurs, peut-être de Tévotutions
ooBveJles, on danger pour le pays et pour îe gonvemement. Ce qne
ftocde LaBoalaye hd disait, il se le disait lui-même; il l'écrivait à
fH**mh'' partant eu ce moment pour l'AUemagoe : u Vous me faites
an triste tableau de la situation dans laquelle vous comptez retrou-
ver votre patrie. Hélas 1 c'est absidumeot la situatioa de la mienne.
Dans le flux tA reânx des ofHoiooB et des passions, qni vent de-
neorer fidèle k la vérité et à sa propre raison fmit par demeurer
■eol en bntte i toutes les antatadversions. L'idée qu'elles s'appri-
«nserâent en mon absence, que j« ne retrouverais à mcno retour
tpte Je souvenir du peu de bien que j'ai fait <hi voulu faire est une
tie celles qui ont déterminé non expatriation. Cet état de malaise
général est-4l une prépention indispensable k des temps meilleunt
Ken le veuille! j'aime à l'espérer... » Avec ce soitnnent énei^iipie
m élevé des dioses. De Serre n'avait plus bésité. Aux derniers
IMÛ de 18U, aux approches des élections nouvelles, il avait fait
ifpel à KS amis de Heb ; il avait avoué sans détoor l'intentian de
j,GoogIc
32 UrUB DES DEOX HONDES.
rentrer dans la lutte, et c'est là justement qu'éclatait l'iaévitable
choc d'opinions , de sentimens, — l'incompatibilité entre l'ancien
garde des sceaux et le ministère qui représentait les passions de la
droite.
Cette affaire de la candidature de De Serre devenait tout un
drame inaperçu, entrecoupé de négociations et de péripéties inti-
mes. De Serre, quant à lui, avait évité toute apparence d'hostilité
contre le ministère, dont il aurait pu après tout être la défense
vis-à-vis des « ultras, » 11 se présentait avec ses opinions, avecson
passé, avec l'autorité de son éloquence. Il avait parlé de ses inten-
tions à son ministre, à Chateaubriand, avec qui il avait de plus en
plus des relations de confiance. Il écrivait souvent au brillant et
inconstaot ministre, et Chateaubriand lui envoyait quelquefois de
ces lettres de sublime ennuyé qu'il aimait à prodiguer ; n ce serait
de grand cœur, lui disait-it, que je changerais avec vous de posi-
tion. Je vous laisserais les spectacles de la cour et j'irais revoir les
barques de pêcheurs que vous avez sous les yeux. Au cas qu'un
succès d'affaire vienne augmenter la déplaisance que l'on a naturel-
lement de moi et que l'on me renvoie, j'irais vous diercher sur votre
beau rivage ; je cours après le soleil et la retraite comme la chatte
devenue femme courait après les souris. Ce sont là mes misères,
monsieur, je voua les confie, cachez-les bien. C'est mon gecret
diplomatique... n Chateaubriand, en homme supérieur, n'avait
vraiment que des sympathies et de bonnes paroles pour la candida-
ture de De Serre, mais Chateaubriand, déjà menacé lui-même, ne
comptait pas dans les élections. La difficulté était chez M. de Vil-
lèle, chez le ministre de l'intérieur, M. Corbière, qui ne voulaient
ni l'un ni l'autre entendre parler du retour de De Serre. H. de
Villèle, livré à sa propre iospiration, n'eût peut-être point résisté;
mais il voulut ménager la droite, dont il craignait d'exciter les
ombrages et de réveiller les rancunes. Il n'était point un ennemi
pour De Serre, mais il l'aimait mieux à Naples qu'à Paris. A ceux
qui venaient l'interroger sur les intentions du gouvernement à
l'égard du généreux absent, il répondait sans hésitation que De
Serre faisait une faute, qu'il ne pourrait rester à la fois ambassar
deur et député, qu'il serait un embarras pour lui-même et pour
les autres. « Il est dans l'erreur, disait-il, sur la véritable situa*
tion. Il Dous croit beaucoup plus près d'être débordés par les roya-
listes fous que nous ne le sommes, et pour les combattre il n'est
pas en aussi bonne position que nous, v Bref; le conOit éclatait
dans toute sa vivacité.
Le plus embarrassé dans ces pénibles négociations étut un çet-
s(M]nage influent à la chambre et en Lorraine, désigné par le roi
pour présider le grand coll^ de Mets; c'était H. de Wendel qui
j,GoogIc
tB COUTE DE SERBE, 33
se trouvait dans la situation la plus délicate entre sa partialité pour
le ministère et une vieille intimité avec l'ambassadeur candidat.
X. de Wendel, avec la bonne intention de tout concilier, n'arrivait
peut-être qu'à tout compliquer. Il avait fait tout ce qu'il avait pu
pour dissuader De Serre de se présenter. Il avait parlé à ses inté-
rêts, à ses seDtîmens, même un peu à son amour-propre; il était
allé jusqu'à lui écrire : « Je ne vois qu'une chose utile pour vous
dins une élection, c'est la certitude de rester où vous êtes, et
je pense que vous aurez cette certitude même sans être nommé...
Qnant à rentrer au ministère, je ne le désire pas dans votre propre
idlàét. J'ai vu la vie que vous meniez et j'ai souvent trouvé qu'elle
était affreuse. Vous n'aviez sans doute d'autre désir que de rendre
votre pays heureux, et cependant ceux qui remplissaient vos sa-
lons ont été les premiers à vous dénigrer... M. de Richelieu était
sans doute le plus honnête homme de France, celui peut-être qui
a rendu les plus grands services : j'ai vu plaisanter ceux qui se
plaisaient à rappeler son souvenir. Je n'ai plus trouvé rien à envier
dans la position des ministres, et je crois que vous devez être
beaucoup plus heureux qu'eux. » M. de Wendel avait cherché vai-
nement à délouraer De Serre, il n'avait pas réussi à l'ébranler. 11
avait essayé, d'un autre côté, de ramener M. de Villèle à des dispo-
sitions p/us conciliantes, de lui faire sentir qu'il était intéressé à
décorer son parti d'un tel candidat : il avait encore moins réussi.
M. de Wendel avait cru alors se tirer d'embarras en se réfugiant
dans une neutralité plus nuisible qu'utile à celui qu'il ne voulait ni
abandonner ni favoriser contie le gouvernement : de sorte que
De Serre, sans le vouloir, se trouvait être un candidat d'opposi-
tion désavoué, combattu par le ministère avec l'énergie la plus im-
prévue.
Le fait est que dans les deux collèges de Briey et de Metz, où
De Serre se présentait, l'administration organisait contre lui une
campagne à outrance. Tout était niis en œuvre, pressions, intimi-
datioDs, menaces de toute sorte. On réunissait d'avance les fonc-
tionnaires et on leur imposait un serment. On ne permettait pas
même au baron d'Huart de dire dans un journal que son beau-frère
n'avait pas perdu l'éligibilité. M. de Wendel, malgré sa réserve
silencieuse, ne pouvait s'empêcher d'écrire à De Serre, qui s'étonnait
de tout ce qu'on faisait contre lui : u Vous raisonnez comme si le
DiinistèFe n'avait pas mis depuis longtemps un grand intérêt à vous
éloigner... Le garde des. sceaux actuel a gourmande tous les juges,
et M. de X., que vous avez placé, a écrit plus de cinquante lettres
dans ce sens. L'autorité locale regarderait la nomination de Manuel
comme un moindre échec que la vdtre : Voilà la vérité 1 Gela est
TCOR uni. — 18T8. 3
.ïGoogIc
M RETI» MS DEin WRfDKS.
aèoniDoble, mais cela est. »' Chose curieuse, De Serre sa trounùt
ramené au point ait il ralliait de DonTeaa le» voix libérales, où les
« ultras n le représentaient conne im h jacobin, » où des amis,
des cliens n'osaieM voter pour lui son» l'oeil d'uas administration
ennemie. Et voilà comment on traitait un bomme' qui avait sacririé
sa popularité dans l'intérêt des royalistes, qui était enrore ambassa-
deur du roi I On avail prodigué les excès de gouvernement, on avait
poussé les efforts > jusqu'à la virulence' et à l'jndécence, » selon
le mot dn premier président de Chevers, et malgré tout il n'avait
manqué à De Serre ^e quatre vois pour atteindre la majorité aa
scrutin. Cette différence de quatre vois suffisait pour envoyer au
parlement un concurrent incoaau qui' n'apasméaje laissé im vestige
dans l'histoire !
IT.
Quand le résultat des élections fut cannu à Naples, De Serre &a
fut vivement impressionné-, il ne s'y attendait pas, il croyait en-
core au succès. « l'étais alors à r^ples, a dit M. Duvergier de
Hauranne, et au moment où lecourrier arrivait, j'appris tout à la fois
de la bouche de M. de Serre lui-même l'échec de mon père et le
sien. Je vois encore l'expression de sa figure, et j'entends l'accent
de sa voix quand' il m'annonça le coup imprévu qui le frappait, n II
voyait en effet la carrière se refermer devant lui, et il se sentait
rejeté indéfiniment dans un exil mortel ; il était surtout blessé de
l'hostilité violente d'un gouTemement qu'il avait servi avec éclat et
dont il restait l'honneur. II se contint néanmoins, et ce n'est qu'aprto
quelques semaines qu'il répondait à une lettre de M. de Vilièle avec
un certain calme où perçait la fierté : » Vous me dites que vous
n'avez pas compris mon désir d'être député. Je vous assure que, si
je ne l'eusse pas manifesté, nombre de personnes, et des meilleurs
serviteurs du roi, m'auraient taxé d'une indifférence qu'ils auraient
peut-être nommée plus sévèrement. Je n'étais pas préparé à votre
■ opposition; à peine maintenant je' la comprends encore. Bile a fait
toute la didiculté de ma situation. Je me suis demandé quel était le
devoir; j'ai tâché de le faire, et ainsi l'on attend tranquillement
l'avenir I » Il restait volontairement mesuré et froid. A Chateaa-
briand, il écrivut avec une vivacité plus libre et plus confiante,
comme un homme qui comptait sur quelque occasion ooavelle. k
son beau-frère. M'. Emmwiuel d'Hnart, qui l'avait servi de tout son
dévoûment, il disait : «Je vous console du non-succès. Mieux vaudrait
sans doute avoir réussi; mus c'est quelque chose d'avoir combattu,
d'avoir prouvé qu'on avait du courageet des forces... u ANiebuhr,
.ïGoogIc
J.E OOMTE DE SERRE. Sg
qtti l'avait intecrogé, il racontait toute «ettâ histoire 4'jui cœur un
peu aloëré, en ftjouMBt : « A tout prendre, je ne suis pas, quant à
moi, mécoBtent de la manière dont les chosas se sont passées : ma
force morale xeste eniifere, .ma .coaaidération en Ff auce s'est accrue
plntètqoe dioaidaée... 3)'«utre part je suia attristé d'avoir vu tant de
perHiuKS, «n oette occasion, peuier la conscience, le eang, la re-
coDuêsance et l'amitié ; je tle suis des pcésages qui doivent eaisir
tontbcnine de Insn lorsque l'iinmor&lilé-est érigéeen devoir et en
trapbée. le suis ici complétieraeDt isolé, «t cela est plus péuibls
^«ûdon -sDuETre de son inaction, n C'est toi^ours le cri qui jullit
éa OBur impatient.
Le ministère triomphait 4e celui qu'il avait traité en ennemi et
qu'il redoutut. M. de ViUële, esprit plus pratique et phis (m que
supérieiu', n'umait pas les hommes brillaos autour de lui. Il vemait
de coDÛgner le premier des orateurs au seuil du parlement, avant
trois mois, — on était au printemps de 182i, — il allait congédier
Chateaufatinad', maie Chateaubriand, en sortant du ministère avec
vne ioeictingmble passion de vengeance, devait vivre assez pour 'la
saiidaire, et au moment où Se Serre «e efmtait frappé dans ses es-
pérauces politiques, il n'avait plus que quelques semaines de vie;
il arrivait an terme où la flamme puisée -avant l'heure allait
Depuis longtemps, sans doute, il ne vivait plue qu'à travers des
aises de santé toujours renaissantes qui, en l'ébranlant, lui lais-
saient Ja viguenr de l'esprit, la puissance de la parole et la gr&co du
ciractére. 11 ne se soutenait que par la volonté et le courage, par
la ^ve d'une nature énergique au milieu de oes luttes où il payait
chaque effort de souffrances nouvelles. Son orguûsation semblait
alieiiile d'un nal qui se déplaçait et se ravwaît sans cesse, qui
l'avait plus d^une fois condamné au repas en France et l'avait suivi
en Italie. Le mal, qui avait d'abord paru menacer la poitrine, s'était
{snpliquÉ k Naples d'une affection au foie que les dernières émo-
tioBs dés élections avaient enflammée et qu'un accident de voiture
daus nne excuKsiou de famille au Mont^assin aggravait rapidement,
Lasaolé de De Serre décimait d'heure en heure. A la fm de juin, an
se k&tait de ie tran^jorter à Castellamare, où le roi lui avait offert
l'hospitalité. Par instaos encore il avait quelques illusions sur seoi
élat, el il dierchsit quelques distraotions. U écoutait des lectures,
il se faisait jouer par son jeune secrétaire des airs de Mo9^ et de la
Shninanidt qu'il aimait; il prenait plaisir à respirer sur U terra^ae
de CosiellaniBre l'air de la mer ou à entendre les ros^gnols qui
peupluent les jardins. Ge n'étaient que ides trêves, les crises se
presaieat,']! ne pouvait plus traoer qu'avec peine, d'une mundéfail-
.ïGooglc
36 fiETDE DES DEUX MONDES.
lante, quelques mots touchans pour M"» De Serre, malade elle aussi
et retenue d'abord à Naples. Il y parlait des enfans qui l'avaient suivi,
et de l'un d'eux il disait : h C'est l'fitre qui me fait sourire. » — « On
m'a mis en belle maison, bon air et grand repos , écrivait-il à sa
femme; que Dieu serait bon de nous y réunir tous bien portans! —
Espérons, assure-moi bien que tu as du courage : cela m'en donne I
— On me prend tout assoupi, je n'ai d'esprit que pour te remercier
de ta lettre tout'angélique. ii II était déjà perdu. Après quelques
jours de souf&ances cruelles, après quelques heures d'une agonie
supportée avec une douceur virile, il s'éteignait le 21 juillet, entouré
des siens, du prêtre et d'im petit nombre d'amis. Il s'éteignait loin
de la France, dans une sorte d'obscurité.
Ce' qu'il y a d'étrange en effet, c'est qu'en France, à Pai-is, comme
si l'esprit de parti avait voulu prolonger le silence et l'exil pour '
De Serre, on évitait tout bruit autour de cette mort. Les journaux
royalistes l'enregistraient à peine d'un mot banal. Ceux qui la
sentaient le plus vivement étaient d'anciens amis, k Oui, écrivait
Boyer-Collard à M. de Barante, la nouvelle de Naples m'a tristement
occupél Je savais bien qu'elle vous ferait la même impression.
Hélas I il n'y a que nous qui ayons été frappés de cette mort; ce
monde ne la pas remarquée! Sans ignorer, sans me demander
combien il était dangereux, je me plaisais à le replacer dans quelque
combinaison oùil aurait repris un bon rôle... Depuis que nous nous
sommes séparés, il n'a pas cessé de me manquer, il me manquera
toujoursl » Niebuhr, de son cAté, écrivait : u Notre siècle n'apas vu
de génie plus beau et plus vigoureux. J'ai l'intention d'écrire sa vie
si sa famille peut me fournir des données sur plusieurs époques.
Sa vie est l'histoire de la France depuis 1814... n
Celui que la mort surprenait ainsi dans la vigueur de l'âge, loin
de la France, a été du moius une des plus originales et des plus
saisissantes figures de cette histoire. Il emportait, en disparaissant
deux ans après le duc de Richelieu, la force et l'éclat d'une poli-
tique avec laquelle la restauration aurait pu vivre. De Serre, à un
moment décisif de sa carrière, a pu apparaître comme un athlète
fiévreux et agité, qui a, l'air de changer de camp , qui semble se
contredire, parce qu'il se porte tour à tour sur les points qu'il croit
le plus menacés, et qui dans ses variations apparentes subit les ré-
criminations, les attaques les plus contraires. En réalité, il ne
change pas, il ne se contredit pas ; il ne cesse pas d'être un royaliste
fidète même dans ses actes les plus libéraux, il ne cesse pas d'être
un libéral sincère, même lorsqu'il court à la défense de la monar-
chie menacée. 11 est le héros de la politique modérée. 11 est le repré-
sentant généreux d'une idée toujours vraie, c'est qu'il n'y a de fonda-
.ïGooglc
LE COUTE DE SEBBE, 37
don publique possible et durable que par les influences modératrices,
par l'action de ces groupes qui dans tous les temps s'appellent les
œntres. — C'est une politique qui n'a jamais réussi, dira-t-oû: toutes
tesfoisqu'elle a été essayée, elle a échoué. Elle n'estqu'un expédient
de tnnsactioD et de tactique fatalement impuissant ; il n'y a de vrai
que la « division en deux camps tranchés. » Tout ce qui est « entre
lea deux camps est exposé au feu croisé et doit faire retraite après
ane honorable défense. » C'est possible, c'est ce qu'on disait déjà de
son temps i De Serre ; c'est le mot d'ordre invariable de ceux qui,
selon les époques, veulent la domination des royalistes sous la
moaarchie ou la domination des républicains sous la république,
et qui dans les deux cas, en se croyant de grands logiciens, ne sont
que des politiques de partis exclusifs. Sur quoi se fondent donc ces
théoriciens des « deux camps tranchés » ou des dominations exclu-
sives pour se montrer si dédaigneux à l'égard des modérés? A quoi
onl-ils jamais réussi eux-mêmes, lorsqu'ils ont cru toucher à la
réalisation de leur rêve, lorsqu'ils ont été les maîtres ? Ils ont eu
parfois le pouvoir, ils l'ont toujoursperdu et ils le perdront toujoturs,
précisément parce qu'ils sont exclusifs, parce qu'ils ne représentent
qu'un intérêt ou une passion de parti. Ils ne fondent rien, ils ne
laissent après eux que le souvenir de victoires excessives, stériles
et éphémères. La politique modérée a eu ses échecs ; mais ce qu'il
y a de curieux, c'est que, même en échouant dans ses combinaisons
de parlement ou de ministère, elle n'a guère cessé de s'imposer, de
r^er par l'esprit, et c'est d'elle encore après tout que vient ce
qu'il y a eu de meilleur dans ce siècle. C'est elle qui a été l'inspi-
ratrice des plus belles œuvres, qui a donné à la France les plus
longues et les plus heureuses périodes de paix, qui compte la plus
glorieuse tradition d'hommes éminens depuis le duc de Richelieu
jusqu'à H. Tbiers, — car M. Thiers était avant tout un modéré.
Dans cette tradition nationale et libérale, De Serre, lui aussi, et plus
que tout autre, est un ancêtre par la raison courageuse comme par
l'incomparable puissance de la parole, à cette aurore de la restau-
ration où tout se renouvelait, la politique et la poésie, l'histoire et
l'éloquence,
Charles de Makade.
.ïGoogIc
L'HISTORIEN ET L'HISTOIRE
LA GUERRE DE CRIMEE
C'est BU moÎE de décemlDre 1861 que M. Camille Ronseet a oom-
mencé de mettre au jour le premier de ses grands ouvngss, Vilis-
toire de Loavois et de son adminiëtratwn politique et militaire^
c'est su moÎE de mai 1S77 qu'i! a donué ses deux derniers volumes,
l'itiiétoire Âe la guerre de Crimée (1), Dans l'intervalle de cesseize
auDées, l'auteur a mené à Lien tout un ensemble de trairaux qui
devaient le conduire d'étape en étape jusqu'à l'ceuvre m^istrale
dont im>u6 voulons iparler aujourd'hui.
Après avoir examiné à fond une des principales périodes de notre
histoire militaire au xvii' siècle, H. Camille Roussel a intwivgé su
Evai* plusieurs épisodes de ceLte mjème histoire, il l'a inlerragée sous
Louis XV, sous Louis XVi, sous la révoiutioo, sous l'empire, et, sui-
vant encore le cours des âges, il est arrivé tout naturellement à l'un
des plus grands évéuemeas de nos jours. Be ÏHittoire.de Louroie
k \' Histoire de la guerre de Crimée, il suffît de rappeler ces études
si curieuses, si diverses, et que relie toujours une m£me pensée,
la Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles, le
Comte de Gisors, les Volontaires, la Grande Armée de 18i3, enfin
les dix-huit volumes de la Bibliothèque de Farmée française, pu-
bliée par ordre de M. Thiers, — il suffit, dis-je, de rappeler cette
série de travaux, si bien enchaînés les uns aux autres, pour appré-
cier immédiatement la compétence technique de M. Camille Rousset
dans toutes les questions d'histoire militaire.
(1) Bittoirt d* la gverr» is Crimi*. ptr Camille Rousset, de l'Académie trantaiio,
S* édit., 3 Tol. in-S*. Pudi, 1S7S. Hachette.
.ïGoogIc
11 GVEinn DE CBnBK M
Ccnapétence technique, ce n'est pa» dire' asses; on n'auTsit pu
usa JDSle idée de la Taleur plus générale do livre et de l'autofité
(Toissute (fc l'auteur, si ou D'y rattachait paa tout ce <pn précède.
De \a première à. la plus récente dte acsoEUTres, il y a «Mime l'achè-
wneol d'un cycle. Qu'on veuille donc bien me permettre un rapide
retour en arrière. Pourjuger à fond-cette Histoire de ia guerre de
Crimft^ c'est d'abord rhistorien qull faat connaître.
I.
Sbîe premier jbar, iM recBerches de M*. Camille' Rdusset stw' lai
TR et le» setes de Loorois lui ont procuré, or* peut le dire, toute
ime msase de trésors. Son livre est vraiment une révélation. Nous ea-
noœbien arantlui quel «été le rôle du grand organiBateur; une pre-
mière tradition l'a dit, et bien des voix l'ont répété'. On n'a d^ ailleurs-
qn'à relire dans BP~ de Sévigné l'admirable lettre du 28 juillet tSM
à pmpes de la mort de Lonvois pour avoir comme une vision subite'
à« cette destinée extraordinaire : a Le voilà donc mort, ce' grand
ministre', cet homme si considérable, qui tenait nne si grande place,
dont \e moi était si étendu, qui était le centre de tant de chosest
Que d'aff&iresl que de d^seins ! quedfe projetai' que de seerels! que
d'intérêts à démêler! que de guerres commencées I qne^ d'intrigue» I
que die beaux coups d'échec à taire et à conduire! Ah !' mon Dieu ,
(tomiez-flMi an peu de temps ; je voudrais bien donner un échec au.
«Ihc de Savoie, un mat an prince d'Orange. — Nonl nont vous
n'aurez pas un moment, nn seul moment I » Oui, sans deutev on
n'anit qu'à se: rappeler cette page, et l'on voyait apparaître le puis-
sant bomme d'état dans l'w^eil et la fièvre de 3on activité ; maiS'
queDe était fe nature de cet orgueil ? sous quelle forme éclatait cette'
(lèvre? où trouver le détai de cet efTrayant labeur? L'ancienne his-^
toire résumait tout cela trop brièvement, soit pour l'éloge, soit pour
le blâme. Hiontesquieu appelait Lonvoia «o des plus mauvais ci-
toyens de la France, en le plaçant, il est vraii, à côté' de Richelieu dé-
signé sous le même titre; Voltaire l'appelait le plus grand ministre-
de la guerre, en ayant soin toutefois de rapporter à Louis SIV
llospiration dfe tous ses actes. Quelle est donc sa place- vérit^e?
quelle est sa véritable part?
La critique de notre siècle aime ces enquêtes précises-; elle veut
reganter fes gens à l'œuvre et découvrir le secret des choses. HIe
interpelle tes témoins, elle décachette les lettres, elle écoute les
amis et les ennemis; si l'aHifeé Vittorio Siri, un contemporain, a dit
un jour du ministre de la guerre :■ n C'est le plus grand commis et
le plus grand brutal qu'on puisse voir, m elle ne craini pas de ré-
péter ses paroles, à la condition de marquer avec précision ce
.ïGoogIc
AO BETUE DES DEUX MONDES.
qu'elles cODtienaeat de vrai et ce qu'elles cootienneut de faax,
« Brutal, peut-être, répond hardiment M. Camille Rousset, il n'avait
pas le temps d'être gracieux; et d'ailleurs la franche hrutalité de
LouTois valait mieux que l'obséquieuse et perfide politesse de son
père. Mais pourquoi l'appeler un commis ? Est-ce à dire qu'il pre-
nait ses inspirations d'autrui, de Louis XIV sans doute? 11 y a
longtemps que l'histoire a fait justice de ces flatteries. Ni Colbert,
ni Louvois n'ont été des commis ; ils ont été des maîtres, n
Comment Louvois est-il devenu un maître? Comment a-t-il réussi
à créer, à diriger, à gouverner U plus importante machine de
l'état, au milieu des prétentions altières de l'aristocratie et en face
d'une volonté souveraine absolue? C'est ce que M. Camille Rousset
a mis en pleine lumière avec une merveilleuse abondance de
preuves. Réformateur opiniâtre et administrateur vigilant, Louvois
a refait l'armée détruite par les abus; il l'a refaite, pour ainsi dire,
pièce à pièce, s'occupant de l'ensemble et du détail, organisant la
compagnie et surveillant le soldat, relevant l'honneur et restaurant
la discipline, exigeant beaucoup de l'armée et lui accordant plus
encore, féroce, comme disait Saint-Simon, bienfaisant et humain,
comme nous le montre l'HAtei des Invalides. On ne comprend cette
œuvre immense de Louvois qu'en suivant pas à pas le créateur in-
fatigable; c'est la tâche que s'est donnée M. Camille Rousset, et il
y prend un intérêt passionné qui se communique à son lecteur. La
prépondérance de la cavalerie sur l'infanterie dans les anciennes
années, cet état de choses prolongé longtemps encore après l'in-
vention des armes à feu, le rfile du mousquetaire, le rôle du pi-
quier, puis la révolution qui réunit ces deux armes, le mousquet et
la pique, et, les ajoutant l'une à l'autre, assure désormais la supé-
riorité du fantassin dans les péripéties des grandes, batailles, tout
cela est exposé avec une précision technique et une netteté de vue
gui ne laissent rien à désirer. Le lecteur se sent conduit par une main
sûre; c'est un terrain solide sur lequel nous marchons. Une des
plus utiles créations de Louvois a été celle des inspecteurs qui sur-
veillaient dans toute la FVance l'exécution des réformes et se ren-
daient compite de l'état de chaque régiment; M. Camille Rousset
ressemble à l'un de ces inspecteurs, il a l'esprit éveillé, le coup
d'œil prompt, la mesure exacte, il voit et il juge sans rien livrer à
la conjecture, sans jamais se contenter dé l'à-peu-prës.
Ne soyez pas surpris de la précision de ses renseignemens , il
les doit à Louvois lui-même. Le grand mérite de M. Camille Rousset
est d'avoir soupçonné le premier, l'un des premiers du moins, tout
ce que le dép6t de la guerre contient de richesses accumulées ; le
dépôt de la guerre , encore une création de Louvois. Pour nous
autres, hommes d'étude, chercheurs passionnés de la vérité vraie.
.ïGoogIc
lA GUERRE DE CRIMÉE. Al
c'est [à UD des meilleurs titres de Louvois, qui en a taDt d'autres si
^orieui. Voilà un homme qui, pendant le tiers d'un ^rand siècle,
pannides difficultés sans nombre, au risque de froisser les préten-
lions les plus hautes et de se faire des milliers d'ennemis, traos-
faime de fond en comble l'organisation de l'armée; aura-t-il l'idée
de cacher son jeu pour agir plus à l'aise? Non, il veut que tous ses
utes, tuas ses ordres, toutes ses dépêches, tout ce qui peut le con-
âaumeroQ l'absoudre, soit rassemblé là pour la postérité. C'est ce
qu'il ippelle le dépôt de la guerre, dépdt confié à l'avenir, et que
Il franœ, suivant la pensée du fondateur, devait enrichir de siècle
eu siècle, n Par le dépôt de ta guerre, dit très bien M. Camille
Bousset, Louvois s'est livré lui-même et tout entier aux investiga-
[ioDs des historiens ; sa vie ofiicielle et privée est là, jour par jour,
beure par heure, pendant trente ans. »
Ou s'explique mal que de tels documens aient écbappé si long-
[eœps à la curiosité de la critique. Sept ou huit tomes publiés au
iTiu' siècle par le père Grlffet, voilà tout ce qui avait paru
jusqu'alors de cette collection immense ; sept volumes in-12 ei-
iraits tant bien que mal de neuf cents volumes in-folio I 11 faut que
ia grandeur même de la mine ait effrayé les mineurs, il y avait
trop de fouilles à faire, trop de galeries à pratiquer; l'entreprise
était de nature à décourager les plus bardis. H. Camille Rousset n'a
pis eu peur, il s'est mis bravement à l'œuvre, il a creusé, fouillé,
péiétré, et tout cela si sûrement, si méthodiquement, que, de trace
eQ trace, de filon en ûlon, il a fini par découvrir tout un monde.
Lire des lettres de Turenne, de Condé, de Louvois, de Vauban,
de Luiembourg, des lettres de Louis XIV et de Colbert, les lire dans
k texte original, sur ce ferme papier qui a défié les attaques du
temps, et, grâce à cette écriture qui semble toute fraîche encore,
se trouTer reporté aux plus grands jours de notre histoire, c'est là
urtainement un des plus- vifs plaisirs que puisse goûter l'esprit. Ce
charme n'est pas tout cependant, la jouissance serait bien vaine si
ie travail ne s'en mêlait. Toutes ces lettres si précieuses, il faut les
relier entre elles, en retrouver l'à-propos, en marquer la portée,
eo réiëler le véritable sens. Quand de tels hommes se communi-
quent leurs projets, ou se racontent leurs actes, on assiste aux se-
crets de Ja destinée, c'est comme un laboratoire où se préparent
les ëvénemens. Voici une idée qui apparaît, une combinaison qui
Se d^;age; demain ce sera un fait, un fait capital peut-être, et la
tDTcbe des choses humaines suivra un'autre cours. Quelle fortune
pour un historien d'avoir à reconstruire l^t plus grandes choses à
l'aide de pareilles archives! M. Camille Rousset en a ressenti la joie
aTec un sincère enthousiasme. « Je vivais, dit-il, au sein même.de
U vérité, j'en étais inondé, pénétré, enivré. »
Google
it RBJriX. DES DE£S MOKBBS.
Gequi l'eiiivrut, il a raiscin de te dire, c'était la vérité même, la
vérité préciae, authmitique, iadéiûable, Ja vérité revAtue des sigoa-
tuces les plus iiaules et enregistrée dans les paipiers d'état. Ces
eaivi*eroeB9-là se concilient parlafteisent Avec une impartialité
scrupuleuse. A pareiUe école, on apprend bieo vite à toul dire.
Ge ne eoat pas toujours de grandes, cbsses que révèlent cee docu-
mens du temps de Louis XIV; & câté des opérations immortellefi,
il y a les meoBdnges et les fraudes. fiaiale-Benve, daas un «rtide
(rèsiasle:6ur'0ette ffiWotrfde /.âueois, a pris plaisir àaoïUrer oee
deus aspects du livre. D'un o6té, appréciant les actes de oes tribu-
saus qui, eous le iitve de chambres de réimions, complétaient k leur
mamëre l'action de la diplomatie, il signale, d'a^ûès Si. Camille
AouBseL, les finesses, les habiletés, et, il faut bien le dire quoi qu'il
en coûte, les fraudes patriotiques de Louvois; de l'autre, il met en
relief 'l'anBesioB de Strasbourg, vrai chef-d'œuvre de [politique et
d'art, où l'ardent nùnistre sert ai bien Je paya -sans faire tort à la
justice. Sainte-Beuve a pris plaisir aussi à mettre en lumière la
Âg;ure de Victor-Amédée, duc de Savoie, celui qui, avançant ou
reculant touf à tour, ardent et jiisé, opiniâtre et iisobile, ou plutôt,
poursuivant toujours le même dessein sous les formes les plus oppo-
sées, ^soule jtassjdnaé de Guillaume d'Orange alors même qu'il se
battait à la tête de nos années, a causé les plus graves embarras à.
Louis XIV. Q(ù donc connaissait ce personnage étrange avant les
révélations de M, CamiUe Rdusset? Le duc Victor-Ainâdée -est désor-
mais devant nous, non plus boutonné comme autrefois, mais percé
à jour. Émerveillé lui aussi de ces u découvertes historiques au
sein du règne de Louis XIV, » Sainte-Beuve nous dit sans mar-
cbander : « On y éprend du neuf à chaque pas, » et il ae promet
bien d'y revenir.
■ On né peut lire, en effet, cetA& Histoire deLouvais sans éprouver
le besoin 'd'y regarder de plus près, et d'en détacher soit^es figures
absolument inconnues, soit des épisodes appréciés à faux jusqu'ici
et remis désormais dans leur. vrai jour. Histoire militaire, histoire
politique, histoire sociale môme, tout est complété ou renouvelé
■par les découvertes de M. Canûlle Housset. La guerre de dévolu-
-tion, la guerre de Hollande, la .guerre de la ligue d'Aqgsboui^,
toutes ces cunpagoes si bien cAunues dans leur ensemble, bous
sont racontées ici par un bonune qui, a tenu en main chaque rap-
iport et qui suit t(His les mouvemens sur l'échiquier des batailles.
Hais ce n'est pas seuiomeat la guerre qui est la grande préoccupa-
>tion de Louvois; comme l'ardani réfonnaieur militaire a surtout
•en vue l'accfoissement de la puissance française, dl .tient à em-
ployer toutes les armes, et la strat^e -des JiégociatioDs ne -lui
est pas plus étrangère qaa la pr^wcation des luttas & coujfts de
U eOEHBE DB CKIlCâB.. U
«UMI. Il-faot ^DOtet aet^nrait que la paissant oi^ftaisateor est
fiufim le {dus téménirs du» diplomates. Il engage des pariùs
teHt^, il se jette es des aTentaies iaouïesy il trompe^ il eat
uaaçé^le mi bâ-mbme., httoaé à- U' suite de'soa>miinstra,.devieB«-
dnii la riaée de fËuropCi si; Ik farce ne rrasiL eo. aide ài la rusa;.
Il r k telle de ces Bventuoes où. la-, eomédie lounie subitement aa"
àamt. Je aignale porticidiëremeat l'aventnre du comte Mattiolï..
Sommes-nous bien au xtii* sièie7 Est-ce lûea: en lft7â, à l'heuis
ta ^ iM^Uwate du siàole, à L'heure' où tant de dwfs-â'œuTTe
dtmeuL k ta société française un merreiUeus éclat, lonsque toat
semble çricev harmonie, sérénité victorieuse et régnlaiitégnaadîiis^
cst^e bien alor»(|ue la. politique a recours à de si mesquines, à de
si beoleuses manœuTres? ¥oici un ministre du duc de ttmtoae
qn'uk ministre du roi dé Fiance achète à beaux, deniers- oon^tsi»
pour obtenir la cession' de la ville forte de Gazal^. la aie de Ifitalie
SHpâneore. C'est le conte MattdotLriin drftle, Scopin ou BigœcariUev
qni essaie de jouer tout le monde en recevant Itvgent de toutes-
naioe. U ponmiti dire comme le peraonoa^ de Hiotiàre ;.
i-pi» ce rare Biploil, jp vmi q^ie L'on t'kfy^le,
A me peindra en hËros, un luirier sur la tfilo,
£1 qaïn bas da portrait on mette en tettrci d'Or ;
' l%al Maiearillut ttmrtfum imperator!
Halheorensement pour te comte Mattioli, ses intrigues lui sont on,
piège, k toon^^eur, tnnn|ieuiiet demi. L'tuuiiiâte bomma a réy4i'é à
Madame Boyale,. duchesse de Savoie, le plan qu'il vient de faire
■rTe&lfiminBtre de Louis XIV.. La duohesse:, qui devrait le remer-
der^se défie et flaire lÀT4essoii8'dea trabUiHis nouvelles.. A son
tour, elle trahit le traître, et. potn! se tirer au. pluft- vile de cet im-
iHti^o de vUenies, ello avertit. Louis XIV des &its et. gestes du
Haoifdi. Ausàtdt tout change. La. négociatioa qui avait pour but la
prise d'une ville a'ea & plu» d'autce que la. prise d'un honnne. 11
but que Mattiolï, skos- se douter de rien, tombe aux mains des
i^os de Louis XIV et disparaisse à jamais; aaos quoi^le secret
de l'aventure: serait hientât la fable de l'Europe, et le cynisme de
Maacanlle éclabousserait le fou Mattîoli est attiré adroitement à
l'euirée du terrttoira français éuie une hôtellerie borgne où. une
Eona somoe. d'argent doit Iul être remise pour lfi> suite des (aéra-
tions. C'est la. souricière où il va être pris, tin, détail plaisant,, c'est
qpi'cD se-rwuluit. de Turin à- la. frontière de France, Kattioli et ceux
qui l'aocompagneat rencoBtreat une petite rivière, la Chisola, fort
grossie pav les plaies. U n'y avait \i qu'un mauvais pont à demi
rompu.. On eût dit: une bonne chance arrétaat Maacarille au bord,
da iffécqiice,, Uais le courte Mattioli est lancé, rien ne l' arrête. Ou
Google
i4 RErUE DES DEUX MOUDES.
descend de voiture, on se met à l'œuvre pour rétablir le pont, et
Hattioli lui-même y travaille de ses mains. Cela fait, Mattioli se
h&te vers le lieu du reqdez-vous, où il est saisi, bâillonné, garrotté
par les dragons du roi. Une heure après, il était enfermé au don-
jon de Pignerol. Savez-vous qui l'accompagnait de Turin à l'hôtel-
îerie de la frontière de France? L'ambassadeur du roi à Venise,
H. l'abbé d'Estrades. Et qui donc l'attendait dans ce conpe^rge
avec les dragons? Catinat en personne.
Mattioli pourrait bien être le mystérieux personnage si sévère-
ment gardé à Pignerol par M. de Saint-Mars, celui que l'histoire et
la légende appellent l'homme au masque de fer. M. Camille Rousset,
si bon juge en de tels sujets, partage l'opinion des critiques, pour
lesquels le prisonnier de M. de Saintr-Hars n'est autre que Mattioli.
Aux ai^mens déjà employés, il ajoute ici l'autorité de ses propres
recherches. Le fait est qu'après ce rendez-vous avec Catinat, Mat-
tioli disparut complètement. Cette disparitidn inexpliquée, tes pré-
cautions inouïes prescrites au commandant de Pignerol, l'espèce
d'acharnement avec lequel on voulut que le nom, la condition, l'exis-
tence même du prisonnier, demeurassent à tout jamais un pro-
blème, tout cela fut combiné, dit M. Rousset, « moins pour préve-
nir les réclamations du duc de Mantoue ou les récriminations des
Espagnols, que pour frapper plus vivement l'imagination des peu-
ples et leur inspirer je ne sais quelle mystérieuse et salutaire hor-
reur. B
Étrange histoire, en vérité, que celle de Mascarille devenu un
personnage de tragédie I Si cette conclusion est vraie, et la chose
me semble très plausible, adieu les beaux vers d'Alfred de Vigny I
Ce n'est pas à ce double traître que le poète aurait prêté un si noble
langage. Peu importe, après tout, quant au sujet dont nous par-
lions tout à l'heure. Que Mattioli soit ou non le Masque de fer, c'est
bien assez qu'il soit Mattioli, qu'il ait imaginé de pareilles panta-
lonnades, qu'il y ait joué si effrontément ses râles, qu'il ait cru pou-
voir bafouer Louis XIV et Louvois comme des Gérontes, qu'il ait été
arrêté enfin d'une façon si brusque, ai tragique, au beau milieu de
sa comédie, et que Catinat, l'austère Catinat, ait été obligé lui-même
de prendre un d^uisement et un masque pour intervenir au mo-
ment décisif, à la dernière scène du dernier acte. Notez, encore une
fois, que ces aventures se passent à l'heure la plus éclatante du règne
de Louis XIV. Je demandais tâut à l'heure si nous sommes bien au
xvn* siècle quand de tels faits se déroulent sous nos yeux. Oui,
certes, nous y sommes ; mais il n'y a pas longtemps que Paul de
Gondi luttait contre Mazarin avec une verve endiablée, il n'y a pas
longtemps que Gabriel Naudé, le bibliothécaire de Mazarin, écrivait
la théorie et la justification des coups d'état; de Gabriel Naudé, on
LÀ GDERBE DE CBDEÉE. AS
remonte aisément au xyi" siècle, et le xvi» siècle, parmi cent per-
sonnages du même gem%, nous offre les Borgia et les MachiaTel.
Ces épisodes ne sont pas les seuls qui intéressent l'histoire poli^
tique dans le Louvoie de M. Camille Bousset. Jl faudrait citer en-
core maintes scènes, maintes aventureâ, très heureusement éclairées
et mises en relief par les recherches de l'historien, l'expédition de
Can^e et la disgrâce du duc de Navailles, les rivalités de Colbert et
deliOnTois, l'attitude de Vaubau en face des deux puissans minis-
tres, te zèle froidement respectueux que Colbert lui inspire, l'affec-
lioB profonde qu'il témoigne à Louvois tout en lui rendant boutades
pour boutades et, si on l'ose dire, coups pour coups; il faudridt citer
tout ce qui concerne le rôle et le caractère de Turenne, du duc de
Luxembourg, de Catinat, les rapports si curieux.de Louvois et de
Louis XIY, 1^ sentimens contraires que le roi éprouve & l'égard du
ministre, la confiance faisant place à la jalousie, et les intrigues de
cour profitant de ces péripéties quotidiennes.
Quant à l'histoire sociale, un des traits les plus vifs que renfer-
ment ces pages, c'est précisément cet incroyable mélange de ma-
nœuvres, de roueries, de combinaisons, de mines et de contre-
mines, tout cela revêtu d'un grand air de noblesse intellectuelle et
et de beauté mwale. Un jour, pendant le siège de Gand, au mois
de mars i 678, Louvois reçoit au camp un livre qui vient de paraître :
c'est la Princesse de Cléves, que lui envoie son frère l'archevêque de
Reims. L'archevêque pensait sans doute que les opérations de guerre
allaient se prolonger et que cette nouveauté serait de temps à autre
on délassement pour un homme accablé d'affaires; mais le siège de
Gand ne dura pas dix jours, et c'est le jour même de la capitulation
gae Louvois répondit à l'archevêque de Reims : « J'ai reçu le roman
de ia Princesse de Cléves. Je vous remercie de la part que vous
m'avez bien voulu donner de cette nouveauté, mais j'aurais de la
peine à vous en dire mon sentiment, les occupations que j'ai ici ne
me laissant pas la liberté de donner attention k de pareilles choses. »
Dans )e même moment, tandis que tant de braves gens exposent
leur vie sous les murs de Gand et d'Ypres, la cour tout entière, sui-
vant l'itinéraire de Louvois et sous la conduite de M. de Villacerf,
accompagne l'armée à distance. Là, par les chemins défoncés, cou-
raot la chance des mauvais gîtes, maugréant fort de tant de fatigues
et se consolant au jeu de la bassette, on aperçoit des personnes
assez surprises d'être rassemblées en pareil Ueu, Marie-Thérèse la
timide et Montespan la superbe, sans oublier le héros des compa-
gnies galantes, M. de Langlé, parfait courtisan, beau joueur, maître
expert dans l'art de la braverie, conseiller assidu de M"' de Mon-
tespan quand il s'agit du choix d'une étoffe ou de la coupe d'un habit
de gala. M. Camille Rousset, qui ne perd jamais de vue les détails
CÎODgIc
M' HETtlZ DES DEDX! KONIffiS.
OU railien des grandes choses qu'il raconte, apprenrf par les lettres
de Viltaeerf que M. de Luiglé a perdu hier dix^nit cents pialoles à
labassette et avanMiier deux mille sept cents. Noassommea toujours
au mois de mars 167S, pendant les opérations de la guerre de
Fia^idres. L'ittstorien note ces menus propos et ajoute spirilueUe-
ment : « Ainsi' va le' monde sous Louis XIT : la guerre et la poli-
tique d'un c6té, le jeu et la galanterie dte l'autre; un air de littéra-
ture par-dessus tout. La prise de Gaod, la bassette, /« Princesse àe
Clènes. voilà ee awnde en abrégé. » Des notes comme celle-là font
travailler l'esprit et le mettent en garde contre la banalité des
admirations convenues. La conclusion que l'auteur en tire n'est pas
nwins significative- : « Celui qui mêle toutes ces choses, ajoute
M. Camille Bousset, est l'homme accompli, rbonnëte homme, sut-
vanl une expression tellemeiit particulière à ce temps-là qu'elle
pouvait s'appliquer, par exemple, au maréchal de Luxembourg: Le
sens des expressions change avec te temps et les mœnrs. Le maré-
di^ de Luxembourg sera toujours un personnage illustre; on ne
mettra' jamais en doute' qu'il ait été un grand général, un parfait
ourtisaD, bien vu des femmes, spirituel, homme de go&t, attentif
aux boas ouvrages et presque un' écrivain lui-même r qui' oserait
dire aujourd'hui quelemaréchd de Luxembourg était un honnête
homme? »
Combien de pages encore j'aurais à agnalerl Combien de UHh^s
jugsmens et de fortes imites! la révocation dé l'éditde Nantes,
les re^ons^ilités des divers coupoles en cet odieus événement,
la part de l'opiiiioB' publique, le rôle de ce forcené qui s'appelât
Foucault, le rèle de Louvois; do' Bâville, les ss^es paroles de tel et
tel personnage, oubliés aujourd'hui, tout cela, étudié à' neuf d'apite
les papiers du d^ôt delà guerre, offre l'ioeértt Ifr plus vif. M.Hous-
set parie au nomde la raison commeau nom du christianisme'. Ses
jugemens sont d'autant plus déci^fe qu'il ae déclame-jamais. Il n'y
a ici aucune trace de ee parti-pris qui' chez certains écrivains traid
à abaisser partout l'uicienne France. II admire à cœur ouvert cequ'il
faut admirer, et on ne ferme pas ce livre sans en garder une impres-
sion de grandeur. Sur l'un des plateau'xdela balance, l'auteur a- mis
les fautes, les excès, les- violences, les iniquités, sur Tautre les
immenses services rendus à la patrie, et il conclut' en' exprimant le
vcBU que le mausolée de Louvois, relégué aujourd'hui dans l'église
de l'hôpital de Tonnerre, soit restitué à sa vraie place, en cette
église des Invalides où le corps du grand ministre a reposé sept ans
et drani avant d'en ôtre expulsé par une misérable vengeance de
Louis XIV.
Cette impartialité, ce savoir, ce parfkit discernement du vrai et
du faux se letrourent au; même degré dans les deux ouvrages que
Là. -WEMX Dfi CHUES. k7
H. Cuàlle ilousset a ^Mosacrés tu xtuC siède, J'un qui porte ce
litre : Im Corrtepvndamce 4e Louis XV et du tnaréchal de TieaUîet,
l'Autoe iatitalé «iioplemeat : le Comte 4e Giaors, Ce août encore
des études d'histoirâ loiiitaire. Mis eu goût par ses premières
ncbercfaes, H. Camille Rousaet icontinue de Balle iOa salle l'eKplo-
ittkm du EÎche dép6t qw lui a. révélé uo LouveisioconDu. Après
lesgnndes ferres du règne de Louis XIV., quelles .sont les luttes
flonpËunes àm xnu* siècle? 11 y ea a deux surtout, la guerre de la
BOCCSGsiQn d'Autriche et la guerre de Sept ans. C'est à la .guerre
dt la «iccessÛKi d'Authcbe que «t rapporte la correspondance de
Lmù XV el du miFécàal de Noailles, c'est à la guerre de S^ ans
qa'af^partieat la noble et touchante histoire du cnmte de Gisors. La
^emt^e lettre du naaréchal de Noailles à Louis XV est du mois
d'octiAre 17d2, c'eu-à-dire des ^premiers temps de cette lutte que
tOTOÎDeront si glorieufiement en 17/iâ les victoires de Maurice de
Sve. La plos importante parmi les denûères est celle du 28 mare
17â3 où le vieux maréchal signale au roi les dangers de la guerre
nouvelle qui se prépare et lui demande la permission de se renfer-
mer dans la retraite à laquelle le condamnent ses inlirmîtés. Au
contrùre, c'est dans cette £uerre-là maffia, dans cette guerre de
1 756, que le jeuoe comte de Gisors montra des qualités d'un ordre
Bupéneur, c'est le 23 juin 17d8, à la bataille de Crevelt, qu'il
Joôiba frappé mortellement, après avoir conduit à travers l'iufan-
Krie hanovrieune l'héroïque charge des carabiniers. Ces deux
livres contiennent donc une vive image de nos destinées militaires
aux dernières heures de J'ancian régime. Ici, dans une ample et
himiaeaae introduction à la correspondance du -vieux maréchal, là
«ians un récit très exact, très étudié, de la virile jeunesse du comte
de Gisors, il excelle à peindre les transformations de l'armée, il
BOUS initie aux secrets de l'administration guerrière, et, rattachant
toutes ses recherches .à une conclusion unique, il la résume en ces
termes : a Nous savons essayé de montrer dîins Vliitloire de Lou-
voit ceoMBent se fait une bonne armée ; nous essayons de montrer
dans ce livre comment une bonne armée :se défait. r>
iioutoQB que tiate S(àa encore, comme dans son Histoire de
£>ouwiù, l'auteur ne néglige jamais de rattacher Tbistove générale,
l'histeire sociale et politique, à l'iùstoire technique dont il s'occupe.
Bien que tout semble dit sur Louis XV, il a su renouveler par des
traits inattendus la physionomie du personnage. Le souveraiu qui
a entretenu avec le maréobal de Noailles une' correspondance si
bmêEiiUe pour l'un et .pour l'autre, le roi qui a senti, qui a décou-
vert et nommé chez île imeràcbal de Noailles la qualité maîtresse
ra l'appelant HR «roi' ct>oy^,ji'apas toujours -été. l'honoue qu'on a
fusiJMiet«fnp8<anlir le itit^oe let préfwrer les oaïastroidies. Sa jeu-
.ïGoogIc
AS BETUE DES D£DX UONDES.
nesse a eu de nobles ambitions. Le souveDtr du feu roi l'aiguilloD-
nait. A regarder de près ces élans généreux, on regrette que le
suprême et inflexible jugement de la postérité ne soit pas adouci
dans son texte par quelques paroles de sympathie. C'est le senti-
ment qu'a éprouvé M. Camille Roussel en étudiant la jeunesse de
Louis XV, Ennemi des sentences passionnées, qui sont toujours
étroites et fausses, attentif à toutes les nuances, respectueux de
toutes les vérités, il aime l'histoire exacte, incorruptible, la grande
justiciëre « qui fait descendre Louis XIV de son olympe et tire
Louis XV de ses bas-fonds. » Prenez garde, dira-t-on peut-être ;
n'est-ce pas là un paradoxe ? N'est-ce pas le mauvais désir de relever
ce qui est bas afin de mieux rapetisser tout ce qui nous dépasse ?
Je réponds : Rien de pareil. La justice rendue à Louis XV dans les
pages consciencieuses de M. Camille Rousset, bien loin de rieo
coûter à la grandeur de Louis XIV, ne fait que la replacer en pleine
lumière. « Entre le bisaïeul et l' arrière-petit-fils, on avùt mis l'infini
en quelque sorte ; en diminuant la distance qui les sépare, on la
rend plus sensible. Le premier, pour n'être plus ime idole, un
fétiche, n'en demeure pas moins un roi hors de pair ; on l'apprécie
mieux en voyuit les efforts, même inutiles, que le second a faite
pour approcher d'un si grand modèle. '>
C'est surtout dans le Comte de Gisort que se retrouve cette
préoccupation constante de l'histoire de la société française à pro-
pos de notre histoire militaire. Voltaire, en son Précis du siècle de
Louis XV, i. écrit un magnifique éloge du comte de Gisors, il l'a
montré » également instruit dans les affaires et dans l'art militaire,
capable des grandes vues et dis détails, d'une politesse égale & sa
valeur, chéri à la cour et à l'armée. » Quand le comte de Gisors
tombe frappé d'un coup de feu à la journée de Crevelt, il nous
représente le vainqueur, le prince héréditaire de Brunswick, pre-
nant soin du jeune héros avec la tendresse la plus touchante et le
pleurant comme un frère. Le livre de M. Camille Rousset est le
commentaire le plus complet de cette. belle page. Il faut le rappro-
cher de ces autres pages non moins belles où Voltaire trace l'éloge
funèbre des ofilders morts dans la guerre.de 17A1, où il pleure la
mort de Vâuvenargues qui avait célébré lui-même l'héroïque tré-
pas d'Rippolyte de Seytres. Au milieu de tous ces jeunes hommes
dont la vertu, le dévoûment, la grâce austère et pure, arradiaient
des cris d'admiration à Voltaire, une place particulière est due au
comte de Gisors. En un siècle de petitesses, comme disait le poète
du Mondain, il a eu la jeunesse la plus laborieuse et la plus tour-
née aux grandes choses. Il a fait voir, malgré la corruption gêné- -
raie, quelles étaient encore les ressources de la France. Il a prouvé
que les peuples dégénérés, comme les familles déchues, pouvaient
.ïGoogIc
LA GUEBBE DE CRIUEE. 49
se lelever par une éducation stoïque et une volonté forte. N'oubliez
pas, eo effet, que le comte de Gisors, fils du maréchsl de Belle-Isle,
éiïit l'uTière-petit-fils de Fouquet. Le maréchal de Belle-Isle,
peiit-fils du surinteudaDt, fils d'un homme que la catastrophe de
bnuisoD paternelle avait comme anéanti, ne se contenta point de
rëhibiliter sa famille en méritant les plus hautes charges de l'état,
il voulut faire de son fils un modèle de vertu, de savoir, de dévoû-
meDl, de patriotisme , il l'éleva comme les enfans de Sparte, en
ijouttDt à cette préparation virile la vigueur morale des âmes chré-
iKimcs et les grâces de l'ancienne France. C'est ce rare jeune
homme qui, frappé à Crevelt à la tête des carabiniers du roi, mou-
rut quelques jours après entre les bras du vainqueur désolé. Le
comte de Gisors avait à peine vingt-six ans. Le détail de cette édu-
cïUoD, les voyages du jeune comte, l'éclat de ses débuts militaires,
il faut demander tout cela aux sympathiques et précises études
de H. Camille Rousset. On y verra en même temps tout un côté
inconnu de l'histoire morale du iviii* siècle.
Ces pièces si intéressantes, lettres, dépêches, mémoires, docu-
mens sans n<Hnbre du dépfit de la guerre, U. Camille Housset
n'était plus seulement admis à les consulter comme un chercheur
avide, il avait l'honneur d'en être le gardien. Le 1" mai 1864,
siu" la recommandation de H. Guizot, ou plutôt aous la protection
de son Sittoire de Louvois, il était entré au ministère de la guerre,
où l'on avait rétabli, je ue sais pourquoi, le titre un peu suranné
d'historiographe, qui allait être remplacé bientôt par un titre plus
moderne. Conservateur des archives de la guerre, c'était le vrai
nom de l'emploi pour lequel H. Camille Rousset, on peut le dire,
était désigné par avance.
Le voilà donc commis désormais à, la garde de ce dépôt dont il
vient de révéler les trésors, et cette récompense si pleinement
méritée, il la justifie coup sur coup par une série de travaux excel-
lens. Après ^îa Correspondance de Louis XV et du maréchal de
Noaillet, il a publié le Comte de Gisors ; après le Comte de Gisors,
il publie les Volontaires^ et la Grande Armée de iSiS.
J'ai entendu dire plus d'une fois que M. Camille Bousset, armé
comme il l'était de documens irrécusables, aurait dû nous donner
une peinture trien autrement vive du mal fait aux années de la ré-
publique par le système des volontaires. Il était trop mesuré, disait*
on, il épargnait trop la vieille légende et surtout les écrivains qui
trompent la France depuis quatre-vingts ans avec cette rhétorique
révolutionnaire; il fallait, l'épée haute et le verbe haut, disperser les
écoles menteuses. Je ne saurais pour ma part m'associer à ce re-
proche. H. Rousset n'a pas voulu opposer scènes à scènes, pein-
lom jx\a. — 18Ï8. *
.vGoogIc
&9 aBfCE BE8 DEUX HSNDEe.
tupes à peintures, il a fut mieux, il & rédigé <an rapfwrt, et je ae
Skis lien -de plus accràlutt qie ce f apf>ort fnnr ia routiae dédama-
toire qui s'obstine à glorifier '.l'anaarc^îe. « Les vol»ttlaii«s ne Tealeot
s'assujettir à aucime dtsciplioe, ils saat le flâau de Jeurs bdtes et
désolâat DQficunpagnes... Nos volontaires 'SOQttaQJoarSDus, à{>eiae
un «oldat a-^il des souJiers qu'il va les veadre ; il en «3t qui ven-
dent jus^'i. fleurs habits, ieurs fusils, brûlent ikwr poudre et insul-
tent leurs otmciloyens... r«sprit de cupidité fait Wut, perd .tout, -et
l'boaneur n'est plus rien., . 'Quant à. nou&, cttoyeus nos c(dl^ues, U
Q0U8 est impossible de soutenir le epecUcls'de setobiaUes déscH'-drea,
«t nous vous ^ioRs de naus faire niveler au sein de la convcotioA
ie plus tM possible, » Qui donc parlait «iasi ? Deux membres de la
«ODvention délégués en 17dS au armées du Nord, eti'uB de ces
deux bomiDeB s'appelait Carnot. Oui, c'est ie grasd Caroot-qul, dans
une série de rapports tracés -du mois d'avril au mm» de juin fiS,
Hérissait en oes tefiaes l'avilissement des voiontaires. Biea d'antres
voix s'unissent à la siennei tous les .^[éoéNLiu, tous lescfaefs, tous
les commissures, tous ceux du ntoins qui ont vu les choses -de près
et qui ae se paient pas de juots, signalent les mêmes bontés. 11 n'y
a qu'un remède, diseot-ils, l'amalgafiie des volontaires avec les
troupes de ligne. Que les /orce&és otuitinu^iit & iosidter la ligne, À
exalter les voloiitaires, À réclamer la levée en masse, ils -ont beay
hurler dans les clubs, des hommes dévoués k la France et à la ré-
volutMB reooBDaieaeiit en&n que l'amalgame (ou \'«mirigademenl
comme on disait encore) est le seul moyen de salut. La convemioD
trient d'eirtendre Caramt, elle entendra aussi Beumooville, et teller-
maon, et Dubois-Craaoé. C'est l'évidence qsi se fait jour dans leur
patriotique langage, mais l'évidence même est suspecte à «n peuple
fr^l^ de folie. 11 y a des heures où la bon sens est ub crime. Gom-
ment faire prévidoirdes vérités d'espénenoe et de raison quand la
populace QSt hébétée par les déclamations furieuses, quand le mi-
nistre de la guerne s'appelle Bouchotte ou RosaiD, quand les plus
vils démagogues envoient i la guillotine des généraux victorieux ?
Cependant, peu à peu, malgré les échafauds de Custioe et de Xiroi,
les plaintes des Caisot, des Keliermadu, des Bearnonville, des Du-
bois-Crancé, des Merlin de Douai, des Gasparin, des StÂérer., de
vingt autres encore, fiaisseat par domiaer Les stupides -clanKurs.
Il n'y aura bientôt plus ni vokintaii^s ni levées en masse. La 'oon-
venUon, malgré les Jacobins, a décrété X'amiUgame, le travail de
restauration militaire s'accomplit de mois en mois. C'est le direc-
toire qui rétablit les brigades, c'est le premier consul qui refait les
régimens. La vieille tradition d'i»oa«eur q«i a été la ^ce de J'ao-
cienne France se retrouve «ssoclée aux principes de la Fcanoe ihm-
velle, sous le drapeau d'Arcole et de Mareogo.
d., Google
U eUEBKE BE CBINKE. 51
Qv'est-ce' donc qav poiisse M. Camille Boasset k rassembler eni
biiKsu tant c^accablane témoignages 7 Avona-noos affaire à un de
cesesprits que l'idéal' eHibarrasse, et qni^ ne croyant pas-à.rezith0a-
âaaie-, ppensent plùsîp k détniire les ftéroïques légendes? Bieni
Igffidelà, (Nestlé patriotisffie qui l'inspire. 11 v«nt expliquer jnèces
esnam ccnuoent une nrmée se tait et se défait. Il l'a montré 3oas
ynden régime, 9dus Is révolution', il Ta le montrer sous l'empire.
Gette woiée ^i en %' n'a Tainco à Jemmapes et à Talmy que grâce
am adre» de i'aaciea' régime, cette armée détruite par les puocédéa
réiTrfatioBnBires, reconstruite par Garnot et le général BbDBparte,
baaerée & jranais par le premier consul, enivrée de gloire' par l'emf-
peieur, elle a péri dans les neiges de I» Russie; Comment rempeceur,
c'«stt4-dîre te génie mâme de l'or^nisation, va-^il s'y prendrapour
opposer des soldats à l'invasion m^iaçaDte? Lui aussi, lui qui a
donipté la' réroltitton^ ii va essayer les moyens révobitioanairesv n'en
ayant plus d'autres k son swvice- ; il voudra improviser une année.
Ihis onn'improTisepasles années, c'est la grande leçorvqui ressort
de toutes cesétodes de M.. Camille Roubs«U Pendant la campagne de
iSlS, au mâîeir même des plus étonnantes victoires, tes plaintes des
génér»» sur l'inauffisattee de l'u'mée (l'ignorance, la trisOesse,
l'indiscipline, ieS'désertîons centinaelles) répondenti ans j^ainte» de
KelIenDaiHi et de Gamot pendant >a campaigne de 1793. A vingt ans
de distance, c'est le' même concert de reproches. En. 96, l'enthoa-
râsme èe la république soutenait çà et lài de vaillantes natures,
malgré la désorganisation g^érale;' en tSli, l'ascendvit de rem>-
pereiff enfi-rinart encore' dbs régimens et les menait ài la victoire
malgré l'inipoMibilité de soutenir l<mgtemps une wmée composée'
de reenies. ■ Je ne puis supporter la vue de ces désordres, » écrivait
Camot en- 93, et il priait la convention de le rappeler k Paris. « Je
ne puis défendis la France avec des enfuis, » murmurait N^oléoni
^ès les terrible» journées de- Leipng, et il s'éloignait du: cMmp' de
bataiffe accaUé dé pressentimens sinistres.
Pourquoi la France n'avait plus que des ecEans en tSii, c'est
une autre question que Hf. Camille Ruusset n'avait pas^àtraiter. Dans*
«a deu rapports sur lësvotoataines etstwlagFande aimée de 1813,
rapports qot se tiennent éb^itement et sont comme le pendant l'un
de ï'ainre, l'auteur suppose l'hislsice générale comiue. 11 n'a p«s
plus k p«4er des fautes de ta république que des fautesde l'empire.
Ses livres sont une enquête militaire, une instruction technique,
mois une iwtru<nioD vivantedoBtle patriotisme est l'&me. H. Camille
Bousset se foisait done de plus en plus une place à part comme
instorien spécial. 11 avait la solidité des informations et la sagesse
àa jugem^Mi, svec un perpétuel souci de lu grandeur de lai
^nâm Pbur toates les- tâches qui md^'esseat bt littérature de.
.ïGoogIc
52 BETUE DES DEUX MONDES.
l'armée, il était désigné d'avaoce. Aussi, quand M. Thiers, après
DOS désastres de 1870, se préoccupa de relever le moral du soldat
par une éducation appropriée, à qui s'adressa-t-il ? A l'auteur de
X Histoire de Louvois et du Comte de Gisors, à l'auteur des Volons
taires et de la Grande Armée de 1813. a Vous savez, lui dit-il, ce
qu'il faut aux lecteurs dans une année française, Vous avez le goût,
l'expérience, l'histoire vous a initié à tous les secrets de l'organisa-
tion militaire. Tracez-nous le programme d'une bibliothèque de
régiment où soldats et officiers puissent entretenir le sentiment du
devoir et l'amour de la patrie, ii M. Camille Rousset se mit à l'œuvre
et nous donna ces dix-huit volumes qui contiennent un choix de
premier ordre parmi les classiques de la guerre, soit pour le génie
des maîtres, soit pour l'import&nce des événemens : ici, dans les
lettres grecques, Xénophon et l'expédition des dix mille, Flavius-
Josèphe et le siège de Jérusalem ; là, dans les lettres latines. César
commenté par Napoléon, Salluste et Jugurtha. Dans les temps mo-
dernes, le XVI* siècle lui fournit l'histoire de Bayard par le loyal
serviteur et les commentaires de Monlluc, le xvii*, les Mémoires de
Turenne complétés par le précis de ses guerres tracé de la main de
Napoléon, le xvni* les Mémoires du maréchal de Berwick, les œuvres
historiques de Frédéric, les campagnes d'Italie, d'Egypte et de Syrie
racontées par le vainqueur d'Arcole et d'Aboukir. Une introduction -
brève et substantielle prépare le lecteur à recueillir les leçons si
variées de ces belles œuvres. Quelle que soit la diversité des temps,
les récits des anciens et les mémoires des modernes renferment un
fonds commun. Il ne s'agit pas seulement de la tactique, il s'agit de
ces grandes parties de l'art qu'on rassemble aujourd'hui sous le
nom de stratégie, et qui, malgré les',vicissitudes des Âges, malgré
les modifications des armes, demeurent toujours les mêmes. A ce
point de vue, rien n'a changé depuis César. Et au-dessus de la
strat^e, n'y a-t-il pas ce qu'on a pu appeler la partie divine de
l'art, les quahtés morales du chef auxquelles répondent les qualités
morales du soldat, d'une part l'autorité, la décision, la vigilance,
ie sang-froid, de l'autre la discipline, la subordination, la résolution
et la confiance ? Si M. Rousset a pu faire cetteîremarque à propos
des Commentaires de César, on devine combien l'intérêt devra
s'accroître dans sa bibliothèque moderne, depuis les tableaux
charmans du loyal serviteur jusqu'aux sévères peintures du général
Bonaparte.
Ce choix, ces introductions, l'esprit qui anime l'ensemble du
recueil, tout cela répondait parfaitement k la pensée de M. Thiers.
La vie littéraire de M. Camille Rousset avait trouvé là une récom-
pense nouvelle et comme une consécration du r&ie que lui assi-
gnaient ses travaux antérieurs. Malheureusement, une grande
;g,l,,,l... Google
LA GUEBBE DE CBIUEE. 5S
issemblée politique, mal informée sans cloute des choses de l'es-
prit, car OD ne peut la supposer indifféreate au patriotisme, fut
(TuD lutre avis que M. Thiers. Au mois d'août 1876, la chambre
des députés, votant le budget de 1877, voulut récompenser à sa
nusière l'auteur de tant de nobles ouvrages, La place de conser-
nteur des archives de la guerre, qui avait repris son ancien titre,
fat sopprimée d'un trait de plume, La Fontaine eût dit : k Ce sont
ïk'ym de prince, n et Victor Hugo eût pu dire : « Le roi s'amuse. »
il d'j- avait dans ce vote, en eOet, qu'une espièglerie de mauvais
gtnt jointe à un accès d'enfantine colère. On avait insinué au
jeune souverain, tant on le savait ignorant et crédule, que H. Ca-
mille Rousset était le destructeur acharné des gloires de sa mai-
son. Rien de plus faux, nous venons de te voir. C'est au nom de
b France de 89, c'est dans un intérêt national, que M. Rousset
avait détruit la pernicieuse légende des volontaires. Hais à cer-
tains meneurs qu'importe le patriotisme? Qu'importe aux ignorans
et aux sourds que l'auteur ait répété les paroles de Caroot? 11 y a
une tradition jacobine qui est au-dessus de tout, au-dessus de la
France et de la vérité.
N'insistons pas, l'assemblée dont il s'agit n'est plus, et les ou-
vrages de M. Camille Rousset sont assurés de vivre. L'auteur des
Volontoi'ret avait d'ailleurs un moyen admirable de prendre sa
revanche, c'était de continuer ses fouilles dans les ardiives et de
poursuivre son enseignement. Un an après la suppression de son
emploi, H. Camille Rousset faisait paraître son Histoire de la
guerre de Crimée,
II.
Le 20 décembre 186A, le maréchal Vaillant, écrivant au général
Bizot qui conunandail te génie devant Sébastopol, lui disait avec sa
francÙse militaire : n Je comprends parfaitement les difficultés de
votre position ; elles s'augmentent de tout ce qu'il y a de déconsu
dans l'entreprise elle-même, dans tes mesures qui l'ont précédée
et qui ont accompagné son début. Au mois d'août, on ne comptait
rien entreprendre cette année en Crimée, et au mois de septembre
on étùt débarqué, on avait livré bataille, on avait fait vingt-cinq
lieues en présence de l'ennemi, on avait pris une position admi-
rable d'où vous pouvez faire face à toutes les forces de la place et
du dehors, n Voilà le résumé fidèle des quatre premiers mois de la
guerre de Crimée. On ne saurait dire plus en moins de mots. Tout
est là, le décousu de l'entreprise, l'incohérence des préparatifs, la
linisquerie des opérations, en un mot des imprudences sans nom
.ïGoogIc
S4 BfiVUE DE» DKDS UONBIS.
préparée» à'xmd taqon- éclatante par U> bravoura inuçàse et par la
flureuf âe la fopluoe.
Ces Jbutes si fraDcbemeot misesen relief daoa l'inçariinl récit db
l'hiatOTien, c'est la dIi?ection> militaire qm en est seule responeabla.
Pradant les deiuc années qm précédèrent la déclaratiai de guerre,
la diplomatie française avait montré autant de sagesse que de
f»metâ, autant de vigilance que de déciaon. La conduite dea négo-
d^rans fait le plus grand honneur à M. Drouyn de lîbuys. Quant
aux prâpacatjfs militaires, oomment s'en' eipliquer l'insuffisanca
si l'on ne lient pas compte de certaines superstitions &-ançaises, foi
guerrière en notre courage et fol mystique dans notre ëloile? Tout-
jonis l'ivresse des légeôdes,, les légendes de l'empire afoës les'
légendesde la révolution. Ce n'était pas ainsi pourtanl que s^ étaient
accoaplies les grandes choses en ces héroïques années. Gooil^en
de mois liallorieiuvque de pcévisions, que d'arrangemenSvqiKi souci
acbarné du détxùl avaient, préparé en 1796 l'expédition d'Égyptel
Cette glocieuse tradition s'était retrouvée en iSSO.. H ûiut voir cbtt
U. CamiUe Rousset le tableau de cette journée du Sô mai iS30 oii
« la flotte française, sortie de la rade de Toulon, s'éloignait en
pifline mer, dans l'ordre majestueux de sas longues et superhes co-
buinea. u Cet ordre attestait uih conceptiwi puissante et une co&r
dails sopérieure^ comme ans jours du général Bonaparte. Tons par-
taient ensemble, tons se gâtaient plus forts. Au centre s'avançaient
l'escadre' de débarquam^it et l'escadre dC' bataille,, à h milles sur
la. dnoite l'escadre de réserve, k A milles sur la gauche l'escadre
de convoi. Aussi , « parmi les nombreux témoins accourus pour
saluer ce magoilique départ, comme parmi les trente-sii mille
soldats emportés d'un seul coup, c'était le môme sentiment de satis-
faction, de confiance et de sécurité. Us savaient les uns et les
autres que rien n'avait été négligé pour le succès de l'éipédition,
ni le choix et rinstruction des hommes, ni l'armement et l'installar
lion des navires, ni le matériel de débarquement, ni les «i^ns de
goerre^ ni les approvisioooemens de munitionS' et de vivres^ ni les
précautions sanitaires, ni les moyens de conaauoicatiaa et detrans-
port, qu'en un> mot rien ne manquait ; mais, pour atteindre à cette
perfection relative^ il- n'avait pas fallu moinS' de troi» mois d'une
activité' de jour et de nuit, prévoyante et reliée... » En 185^, c'est
à. peins s'il j a bnit jours entre les premiers ordres et le premier
âépart..ffiea petitJ, bien cbétif, hélas! c» départ du W-mars 18G&',
si on le compare i celui de l'expéditioo d'Alger I Btcoonment cette
OMQpaiaisoo ne se fût-elle pas présentée k beaucoup dlesprits? Sur
les trois, navires qui sortaient du port de la Jbliette,. emportant les
génénuDi Canrobert et fioaqaet, le chef d'état-oujor géoétalf le
.ïGoogIc
LA GUEBSC DB -OBIMÉfi. 6S
t du génie, sûi»uite-dnq officiers «t neuf o^t vhogt-mx
Gammes de totiupe, se trouvait plus à'wx vétéran ^i avait piis
fort Tisgi-^UKtre années «uparawaiit au triomplûl départ du
a nui dSSO.
Deux ^Miis «pr^, un de ces vét^«nB, le maréohal de Saioï-Ar-
naud, cbef de l'esjiéâitioii, écrivait de GaUipoli k 'l'empereur N^o-
)éa& Ul: u Nous oe sommes paseo état dei'aire la guêtre... Oo Be
bilpas la guerre sans pain, sans souliers, sans marmites etibidoos.
JedeBmide pard<Mi 4 votre majesté de ces détails; maîâ ils prou-
fcnt .à l'enpereur les d^cullés qui assiègent une armée jetée k
fâ œats lÏMiefi de ses ressources positives. Ce n'est la faute de per-
soQDe; c'est le résultat delà précipitatioD Avec laqueUe. tout a dâ
élreCNt... m
Quaad les incoBvénioas de cette précq)italion sont réparés, rim
de plus brillant que les 'débuts de la camipagoe, l'élao des zouaves
oauvre tout; mais iquel malheur pour l'avenir I U eeoore il y auca
un exenple funeste; on s'accoutumerade plus en-plus ii cet4e por-
BicÀeuse idée que la Jsravoure française délie tous les obstaoleSique
Vimpeiw ffeUkvs n'a pas b^oin de combinaisons si savantes ni de
jpréparalions si kborieitses. Rappelez-vous ces traits de nos ancê-
tres résuiDés pai Strabon : « Ils sont toujours prêts, jB'eusBeat41s
d'autres .M-mes ([ue leur force et leur audaoe. a Que de fois dans
notre bistoise 'Cetle traditiion des vieux iges a été rajeunie par les
l^eades woidenies 1 En voici une de plus, laJégende de 185JI. A
quoi bon l'eaprit de prévoyance 7 k quoi boo tant de soins et .d'ap-
pféls? uaepcùgBée d'bommes s'est rasseaiblée & HM^dile, elle s'est
emhaniuée sur un petit nombre de navires, -et elle a-ciaglé vers la
Mer-Dloire. Pauvre flotte, pensent teiU bas quelques-uns; «pu donc
l'osera -dire tout haut, puisqu'elle porte la f rance et sa ifortufte?
Est-ce que oe manque de préparatifs a «mpéché nos troupes d'a-
border à CaUlpoli, 'de se iporter à Varna, d'eovabir la Grimée 7 «Est-
ce i]iie toua oes glwieus noiss, TAlma, ilnkermann, le Mameloa-
Vert, T'Takilir, Mal^u>f, ne justifient pas l'entrepciae, quelles (fu'eo
fussent d'afUeurs Les combinaisons et les détails ? J^e chef, qui voit
4fs cbosefi de près et qui porte le poids du j«ur, a beau :écffire avec
sa w«rve merdante : « M n'y a^de charbon nulle part, et frucosor-
dtuuie de cbauDer /loec 'ie patriotisme des mariite.,. C'est de l'his-
toice. Chapitre oublié dans les Girondim. » Ces plaintes, qui oe
sortent pas des spbères «^bde^s, n'enlèvent riea k l'impressioB de
l'eBsemble, On «n neate toujours au bulletin militaire de Strabon :
« Ils marcbeiit droit 4 ]'>enneini et l'attaqaeitt de front, suis s'àu-
ftrmer d'«utre chose, n Étemelle iégeode I éblorasaranent quisero-
muvelle de siècle en siècle, de -victoires en vâctaires, jusqu'à rhenre
•ù d'effifejislilQs désastres wuneiâ dessiller tous les '^uk! fbnni
Google
56 RETDE DES DEUX MONDES.
les chefs qui ont contribué de leur personne à nos triomphes de
185â, il y a tel homme, véritable héros, modèle d'intrépidité, qui,
devenu plus tard maréchal et ministre, contribuera par son incurie
administrative à l'écrasement de cette France dont il représentait
si bien la bravoure chevaleresque. Tristes légendes, hélas I éclat
payé trop cher I Si la nécessité de se préparer avait appam davan-
tage en iSbh, il est probable qu'on en aurait tenu plus de compte
en 1870.
C'est le récit môme de l'historien qui nous suggère ces réDeiîons.
M. Camille Rousset ne s'y arrête pas longtemps, et il a raison ;
d'autres questions l'appellent. Une fois la part faite à la justice, en
ce qui concerne les ordonnateurs, il faut voir à l'œuvre les com-
battans. Que d'actions brillantes depuis le départ de Varna jus-
qu'à la journée d'inkermann! Quatre jours avant que les deui
armées française et anglaise prissent la mer à Varna, on avùt appris
que la forteresse de Bomarsund, à l'entrée du golfe de Bothnie, avait
été prise en moins de cinq jours par un corps expéditionnaire français
de dix mille hommes sous le commandement du général Baraguey-
d'Hilliers. Les travaux du génie, dirigés par le général Niel, avaient
été ouverts dans la nuit du 11 au 12 août; le 10, la place avait
capitulé. Cette rapidité semblait de bon augure, au moment oii l'on
se préparait à l'attaque de Sébastopol. Le général Baraguey-d'HUliers
venait de gagner son bâton de maréchal dans la Baltique ; que de
récompenses la Mer-Noire promettait à tous ces vaillans hommes,
officiers et soldats, lorsque les flottes alliées s'avançaient de con-
serve le 7 septembre 18&A vers la pointe de la Gbersonèse et débar-
quaient le ih sur la plage d'Old-fort t Six jours plus tard, le
20 septembre, le maréchal Saint-Arnaud et lord Baglan,8e dirigeant
avec leurs années vers Sébastopol, rencontrent l'armée russe du
prince Menchikof sur les hauteurs qui donunent la petite rivière.de
l'Aima. La bataille s'engage. Il faut en lire le récit chez M. Camille
Rousset, il faut suivre sur la carte dressée par les soins de l'auteur
toutes les péripéties de la lutte. Ce sont des pages définitives. On
y trouve la précision d'un rapport et le mouvement d'un tableau.
Et quelles émotions morales î. càté des émotions guerrières I Le
chef victorieux se séparant de son armée, le m&récbàl Saint-Arnaud
obligé de résigner le commandement <i dont une santé à jamais
détruite ne lui permet plus de supporter le poids. » C'est lui-même
qui parle ainsi dans ce dernier ordre généra où il adresse à l'armée
de si touchans adieux ; n Soldats, vous me plaindrez, car le malheur
qui me frappe est immense. » Il leur annonce en même temps qu'il
a remis le commandement au général Canrobert, il déclare que c'est
un adoucissement à sa douleur d'avoir pu déposer le drapeau en
de telles mûos, il recommande à leur respect, à leur dévoùment,
LA GUEBSE DE CBIHEB, 57
le noble chef a qni continuera la victoire de l'Aima; h puis, toutes
ses affaires réglées, le, 29 septembre au matin, on le transporte
mourant à bord du BerthoUet dans le port de Balaklava. Une com-
pagnie de zouaves lui faisait escorte, un prêtre l'assistait en priant.
Cesi sur le BerthoUet, nous dit l'historien, que le maréchal Saint-
Araaud avait quitté la France pour conduire nos soldats de Varna
en Crimée, d*01d-fort à l'Aima, de t'Aima sous Sébastopol. Quand
tes adieux furent terminés, le navire largua ses amarres et gagna
doucement la haute mer. Le soir même, à quatre heures, le maréchal
e^iraiï.
L'ardeur et la vigilance du général Canrobert, la drconspec-
tioD plus, froide de lord Raglan, l'énergie de la défense russe,
l'héroïsme du vice-amiral Komilof et le génie militaire du colonel
Totleben, tout cela dès le commencement dil siège de Sébastopol
est manqué en traits expressifs par M. Camille Rousset. On voit que
tous les rapports lui ont passé par les mains ; on voit aussi que ses
œuvres antérieures l'avaient façonné dès longtemps à l'impartialité.
Cn juge préparé de la sorte n'a [pas besoin d'eiforts pour rendre
hommage à nos ennemis comme à nos alliés, et pour raconter leurs
■victmtes.
Le bombardement du 17 octobre 1854 est un de ces récils où
se déploie la parfaite équité du nah'ateur. Ni les Russes ni les Anglais
n'ont à s'en plaindre. Les Anglais ont écrasé leurs adversaires, et peu
s'en est fallu que ce jour-là ils n'eussent la gloire de mettre fin au
siège. Les Russes, vaincus sur un point, ont triomphé sur l'autre ;
& force de ténacité, ils ont repoussé l'élan de nos soldats et fait
taire les batteries de nos vaisseaux, l'honneur de la journée est à
eux. Or le jugement de l'historien est si net qu'il n'y a pas un mot
à ajouter, pas un mot à retrancher. La part de chacun est faite avec
nn tact irréprochable et une générosité toute française.
Quelle vigueur aussi, quelle sûreté de main, quand il nous re-
présente le combat de Balaklava (25 octobre 185â)l comme celte
folle charge de la cavalerie anglaise sous les ordres dé lord Car-
digan est vivement décrite I Voilà un ordre contraire à tous les
principes de la guerre, un ordre échappé à un mouvement, irréflé-
chi qui aurait pu, qui aurait dû être retiré à propos et qu'un hasard
funeste a maintenu. Celui qui le transmet le déclare absurde, celui
qui le reçoit le trouve si insensé qu'il a peine à le comprendre;
n'importe, c'est un ordre du général en chef, impossible d'bési-
ter. Lord Cardigan, — le dernier des Cardigan, comme il s'ap-
pelle lui-même en cette minute terrible, — rassemble sa brigade
et l'entraîne bride abattue. Où vont-ils? Chercher des canons que
les Turcs ont prêtés aux Anglais et qui viennent d'être pris par les
Russes. Les canons sont là-bas, à l'extrémité de la vallée, der-
.ïGooglc
58 RRVTB DE» DEBX HONIIBS.
rtire le» lignes ennemiea. JteBseigneoicnt bien étraoge et biea
Tagne, — q«i suffira toutefois. N'eet-cg pas ssseipour Monrir?
Hs psosBcnt donc ^it devant eirr, ils entrent ftomme tn coin tran-
chant dans le Moc des troupes roftsea, ite le traversent de part en
part, sf^rast, culbulant tout ce qui leur fait obstacle, jnstp'à
fbeure où, )ea rangs s'étuit refsrmés d^ète la trombe- fiirieasev
ïl leur faut retraverser la muraille de fer et dk feu, — à <;uel pris,
juete ciel t De cette héroïque brigade, les doux tiers étaieat cos-
cbés sur le sol.
Après ces folies de Balaklava, voici la sombre victoire d'inker-
mann. L'armée anglaise, si admirablement solide, faillit s-'y abîmer
tout entière. Qui de nous ne se souvient de ces tragiques aventures,
alors que les Anglais, écrasés par des forces supérieures et ne pou-
vant garder plus longtemps ces Tbennopyles de Grimée, appellent
les Français à lear secoors? Le général Bosquet 9.'élance avec une
brigade, et quand nos troupiers a« son do clairon passent en cou-
rant devant ces héroïques débris, une clameur enthousiaste s'élève :
Hvrrah for tke Frenrh ! Cette clameur, qui retentit comme une
promesse, cette clameur généreuse que l'Angleterre du ministère
Gladstone a si complètement oubhée seize ans plus tard, nous ovaa
en souvenons toujours. Lisez pourtant le récit de M. Camille Roussel,
vous verrez que de choses vous ignorver, vous verrez du moios
comme ces souvenirs s'animent d'une vie nouvelle^ comme chaque
ehose mise en sa place [H'endra un relief inattendu, enfto comme
se dégagera le caractère vrai' de cette journée à la fois si glorieuse
et si efirayante, si glorieuse par le courage de nos soldais, si
effrayante par les dangers courus et la chance des plus .alfreBX
désastres.
Dne des meilleures parties de l'bistmre de H. Camille Roussel,
la plus instructive certainement et la plus neuves c'est celle qui
s'étend de la bataille d^'lnkerraann à la démission du général Gaaro~
bert. Singulière péripétie dans ce drame épique! Voici- un chef
honoré- de tous, intrépide et vigilant, d'une bravoure éclatante et
d'une sollicitude scrupuleuse, le vrai chef et le vrai père du soldat.
A Balaklava, à Inkermann, en bien d'autres affaires, diaque jour
pourrait-on dire, il a fait preuve des qualités qui sont l'honneur du
commandement, et chaque jour dans cette lutte perpétuelle il a
maintenu le moral de l'armée. Une heure vient c^endant eîi C8
noble chef con^dère comne un devoir de se démettre de ses fono^
tions. C'est que cette lutte perpétuelle n'est jamais une marche en
want. On trotte sous- soi, selon l'argcrt du raenégè, ODn'wancepts.
Bn réalité, il y a deus systèmes qui partagent l'opinion deschefs, le
système de Yas/mil et le système de ViMvgatisaemgta. L'assaut, ee
serait Vaittaque d'un pmot important dans cet ionaense caBtp
.ïGoogIc
lA. GEEIHE <DE CBIMBE. BG
(etrancfaë qae représeote S^astapol; l'inrestiaaeneDt.ce serait une
série d'opéradoDs qui, e^Ab avoir ipciiais de battre rcnnenri en
me csHipi^e, tu centre et an nord de la Crimée, pecmettnàC
d'afeloi^er teste ia. ville. Le 'général Miel, aide <Ie aanp de l'^tn-
pemu, est pour l'investiBsenienti; lord Baglan et le général Péliesier
HBt partisans de l'wssatiL De l'un à l'autre eystème, Casn-obert va
^ vient, itrop indécis, tri^ scrupuleux peut-fttre, pour s'engager
léa^nmeot. Quant à l' empereur, sous l'influence des reports que
hd envoie son aide de camp, il appuie Le système de l'inveetisee-
■oit et trace <mème tout 'un -plan de campagne qui a pour but de
dânme ks communications entre Sébaslopol et le nord de la
(kÎDKe. Les disaentimeas 'deriennent si vifs, les contradictions si
vdentes que lord Raglan refuse de s'associer an plan >de l' empereur
et de lui prêter ses troupes. C'est alors que Canrobert quitte ai
nsblemeot le ooramandeiDeBt en chef de l'armée française, heureux
de conduire son ancienne diviaon sous les ordres du générai Péfis-
SKT, Pourvaincre ces difficultés popétuellement renaisBBiites, peur
résister à Tenqiereur ou ramener les Anglais, -ce ne «era pas -irap
de Vbenineque le maréchal Vaillant appelle notre Sottvarof, Tout
le détail de ces péripéties oflre l'intérêt le plus neitf dans les pages
FÔidiques de H. GaintUe BouBset.
Est-ce à. dire que la nomination du général Pélissior-en rempla-
«ement du général. Canrobert va meUre fin aux luttes intestines?
Non certes, le caractère intraitable du nouvean coorniandant se fera
qiie rendre la Bttnation |Jus aiguë. C'est le J6 mai lS5g que le gé-
néral Canrobert a envoyé sa démission à l'empereur, c'est seule-
ment le B septembre que Sébastopol tonii>era. Pendant œs quatre
mois, le conseil de guerre voit éclater des orages qiù 'ont Imr
coDtm-coup jusque dans le cabinet de Napoléon IH. Entre le gé-
vèni Canrobert et le général Niel, il y avait eu parfois des dissen-
làncns; entre le général Niel et le général Pélissier, Ce sont des
•cènes lerriles. Si le général Niel, avec sa taute raison, avec son
patriotisme dévoué, ne sentait pas que son devoir de soldat est de
rester devant Sèbastopol, sa dignité blessée l'obligerait à quitter la
lAace. Pélisner n'admet pas la contradiction; il menace, il maltraite
qiûconque n'est pas de son avis, n Dans m» réunion qui a«u liea
hiff (28 mai), écrit le gén^^l Niel as roaréchal VaiUant, il m'a im-
posé sSence avec une dureté inqualifialile... nous étkus -en présence
des officiers :angkis. Je voyais son irritation, j'ai ^iiulu <éflrrter à tout
pcii une scène -qui aurait rendu mes rapports avec lai tmpOBBibles.
Ce matin, dans une réunionsenïbiabte, le général Beurert, de l'artil-
lerie, à propos d'une oijservHtÎMi des plus înoAensfves, a été -si
giwsièrenKiit maltraité que ses yeux se son^reMplis de larmes et
qu'il m'a demandé s'il pouvait rester à l'armée. » Peu de tença
cgizcd ./Google
60 t£VCe DES DEUX MONDES.
après, le 8 juio, le général Niel écrit ces mots, toujours dans une
dépêche au ministre de la guerre : » II parait que vous aviez paxlé
au général en chef des observations que je lui ai présentées. Vous
avez attiré sur ma tête un terrible orage qui a éclaté hier. Ne perdez
pas de vue, je vous prie, mousieur le maréchal, que mes relations
sont des plus difficiles, qu'il faut que je sois devant l'ennemi pour
supporter les procédés qu'on a pour moi. Si j'entrais dans des dé-
tails à ce sujet, vous on seriez bien étonné... » Pélissier maltraitait
aussi Bosquet, le héros de l'Aima, d'Inkermann, du Mameloo-Vert ;
le 16 juin, il lui enlevait le commandement des troupes devant
Malakof pour le donner au général Regnaud de Saint-Jean-d'Angély.
Niel écrivait ce jour-là même : n Vous dire les colères de Bosquet
serait impossible; au reste les procédés dont il est l'objet sont
incroyables, u
Est-ce tout? Pas encore, la liste est longue. Le 17 juin, la veille au
soir d'une bataille qui pouvait être décisive, le général en chef
avait tellement maltraité le général Mayran que celui-ci disait
en allant prendre son poste : <i II n'y a plus qu'à se faire tuer, »
Et il fut tué le lendemain. Je lis dans' le récit de H. Rousset que
le général Mayran, placé au premier rang d'attaque, avait en-
gagé trop tôt ses troupes; impatient, nerveux, agité, il s'était
obstiné, malgré l'avis contraire de ses aides de camp, à prendre
une fusée de h&sard pour le signal convenu. Qui sait si l'impatience
nerveuse dont parle l'hislonen n'était pas un appel que le vieux
soldat adressait à la mort? Un autre général du même corps d'armée,
le général Bninet, arriva un peu tard sur le terrain, par suite d'en-
comi)remens imprévus, et fut tué raide pendant l'action ; heureuse
mort qui le préserva des violences du général en chef. Pélissier,
arrivé trop tard lui-même en cette matinée du 18 juio, accueillit
par des paroles cruelles l'annonce de celte double perte. C'étaient
deux héros qui venaient de tomber; savez-vous comment le général
en chef les salua î » S'ils n'étaient pas morts, dit-il, je les aurais
déférés au conseil de guerre. »
Quand on lit ces détails dans les lettres du général Niel, et il y
en a bien d'autres encore, on comprend les sentimens que devait
éprouver le prédécesseur du général en chef, le doux, l'humain, le
scrupuleux Canroberl, celui que ses scrupules mêmes rendaient
souvent irrésolu ; « Comme l'irrésolution, écrit )e général Niel, fait
toujours voir le mauvais côté du parti qu'on a pris, Canrobert, qui
trouve que son successeur n'adopte pas les meilleurs plans de cam-
pagne, qu'il cède à tous les enivremens du pouvoir, qu'il maltraite
ceux qu'il entourait d'égards, Canrobert se dit que ce n'est pas un
aigle, mais un vautour qu'il a mis à sa place, et il regrette ce qu'il
a fait. »
.vCoogIc
LA GUEBBE DE CRUtÉE. 61
Et cependant, malgré tant de fautes, ce diable d'homme (on
comprend bien qu'il s'agit du général Pélissier) a toutes les qua-
lités que réclMtiait ce siège extraordinaire. Ce n'était pas seu-
lement UD siège, c'était la lutte continuelle de deux armées en
présence, ayant chacune son camp retranché où elles se croyaient
ioeipugnabïes. Celle qui la première eût abandonné ses lignes se
senit par là même déclarée vaincue. Au début, sans doute, le système
de Finvestissement pouvait offrir des avantages. Quand Pélissier
^l le commandement, il n'y avait plus d'hésitation possible, il fai-
llit nécessairement pousser devant soi, attaquer la place corps à
corps, la conquérir pièce à pièce. Tel est dès le premier jour le plan
du généra en chef, et il s'y attache inflexiblement. Rien ne l'arrête,
rien ne l'eUraie; aucune objection, d'où qu'elle vienne, ne le fera
dévier. Si c'est le général Niel qui ouvre la bouche, il le menace
« des dernières rigueurs. » Si c'est l'empereur qui lui exprime ses
défiances sur l'efficacité de son plan, il le menace de se retirer. Avec
cela, il a des souplesses singulières et comme des roueries de cour-
tisan. En face d'un souverain qui a la superstition des souvenirs,
l'idée lui vient d'engager sa grande partie le 18 juin. N'est-ce pas
là un anniversaire provocant 7 A quarante, années de dislance, de
1815 à 1855, quel contraste que celui-ci : Anglais et Français mar-
chant ensemble sur Malakof et faisant payer aux Russes la revanche
de Waterloo I Beau rôye, mais ce n'est qu'un rêve. Pélissier est
vaincu le 18 juin. Ëb bien ! c'est alors que se montre toute l'in-
domptable énergie de ce caractère. Comme il a tenu tête à l'empe-
reur, il tient tête à la fortune. Sa défaite n'ébranle pas sa foi, il
est prêt k recommencer, en serrant l'ennemi de plus près ; il rectifie
ses positions, il assure sa marche, et le jour où il forcera la victoire
à couronner ce titanique labeur, ce sera bien le triomphe de la
volopté.
Cependant, depuis l'échec du 18 juin, le mécontentement de
Napoléon III s'est changé en irritation. Le 3 juillet, l'empereur
écrit une dépêche qui substitue au général Pélissier le général
Niel, Heureusement le ministre de la guerre, chargé de l'envoi de
cette dépêche, la confie à la poste au lieu d'employer le télégraphe.
Le lendemain, la nuit a porté conseil, et le marédial Vaillant, pro-
fitant dun sentiment de regret, s'empresse de redemander à Mar-
seille la missive que le paquebot n'a pas encore emportée. « Elle
est revenue ce matin, écrit la maréchal à la date du 6 juillet; je la
rendrai ce soir, elle sera livrée à la ilamme de la bougie, et tout
sera terminé. » Qui donc connaissait de tels détails avant les révé-
lations de M. Rousset? Personne assurément. La scène se jouait
entre quatre acteurs : à Paris, le souverain et le ministre ; devant
Hatakof, le général en chef et le commandant du génie; voilà^.,lQ3
jïGoogle
62 BBTim SES DEUX. MONDES.
seuls initiée, et il y a déjà biaD des années qne tous ies quiitre nnt
quitté ce monde. Oa ignorerut enoore ce dram&tique épisode si ie
gnve historien n'eût interFOgé d'un œil sûr les documens du dépôt
de It ^erre.
Deux mois pluB tard, l'eiapeEeur, écrivait, non plus au .général,
mais au maréohal Péliasier, une lettre de félicitations •ot ee trou-
'vont oes ■paroles .: «Je suis bien heureux que, grâce à votre éner-
-gte, vous soyeE parvenu à un FésuUat ^e be^acol^) de monde
-croyait iniiwssihle. AprèsTéchecdu 18 juin, je vous l'avoue, j'avais
•été très irrité contre vous, non à cause de l'échec en lui-aiême,
mais parce que je croyais que les précautions exigées en pareil cas
,et les principes invariables de la guerre avaient été négligés. Vous
Avez noblement racheté cette faute, et je reconnais tout ce qu'il
TOUS a fallu déployer de force de caractère pour résister à tous ceux
qui commençaient à désespérer, n Que s'est-il doue passé entre la
crise du mois de juillet et les félicitations du mois de sept^nbre?
Destitué il y a quelques semaines pour avoir résisté aux ordres du
souverain, le souverain le félicite aujourd'hui d'avoir résisté si
énei^iquement et déployé une telle force de caraclére. Ce qui s'est
passé, nous le savons tous, mais nous ne le savons qu'à demi si
nous n'en lisons pas le détail dans le livre que U. Roosset a inti-
tulé Traktir Pt Malakof. Les iaits inconnus y abondent. On y voit,
par exemple, le général Pélissier obligé de protester jusqu'à la fin
contre la lassitude et les impatiences des olficiers du génie. Ces
officierB, si braves dans l'action, sont de plus en plus déconcertés
par le caractère de ce siège qui défie toutes les règles. 'Ils y voient
quelque chose de mtmstmeux. U y a des jours -où, pressentaut une
catastrophe, ils parlent de lever le siège. Ils n'en parlent .pas seu-
lement, ils l'écrivent dans un mémorandum destiné à une confé-
rence des chefs alliés. « Lever le siège ! répond Pélissier dans une
lettre au maréchal Vaillant, — voilà un de ces mots qui ne doivent
pas être écrits. Non, nous ne serons pas acculés aux impossibilités
qu'admettent trop complaisamment les auteurs du mémorandum,
et l'excès même de leurs appréhensions me raasure contre leur rai-
sonnement. C'est ici une lutte d'opiniâtreté... » C'était-doncsaJuttc
par excellence, c'était son véritable théâtre, iu mois d'aoikt, le gé-
néral Canrobert, fatigué, souffrant, mats qui -s'oiiatinait par devoir
À garder son poste, fut rappelé par l'empereur, iln ordre seul pou-
vait dégager sa' conscience. Le général de Mac-^ahoo, qui comman-
dait alors la [province d'Oran, vint prendre -sa place dans la tranchée
de Midakof. Déjà, un an plusitAt, le maréchal Saint-Arnaud l'avait
Tédamé avec instance comme « un officier de guerre complet. » Le
maréchal Vaillant, annonçant bt prochaine arrivée du général, di-
sait : K II ne demande que d'être là où l'on se bat. h Enfk fPôiis-
.ïGooglc
U 60£tl«& BE CllMHE. 69
àer laMaâne, Pélwsier le' ttinibl«i ea^ pouBSBÎt un crr db joie :
f Avec le génial de- Mao-Haban, écrivait-il, je- pourrai tenter cer-
tMK» dlDses que francb^nenl je crmraia rigguer anjourifibui. n
GlonioBe vaaaiaiité, qaand il s'agit de tels suflVagml Enfin, après
qoeiout a été préparé as jour en jour, après^ que la bataille' de
Inktir (f 6- aoât), gagnée' par les Français et les Sardes, & paralysa
les fenes' de seceors dans ['année russe, il ne reste plus qu'à frap-
per te dernier coupJ C'est le 8 septembre 1855'; tous les officiers
- génénox, tous les chefs d'état-major ont réglé leurs montres dès le
Mtj'fl aar l'beuiB du' qaaFtîer général. A midî^ sans aucun signal
jMTticalier, les buiC c«nts^ bouches à feu des alliés qui tonnent comme
ifordmaire af arrêteront subitement, et l'assaut commencera. Vous
savez ce qai'sait : une lutte béroïque, un abattoir horrible-, des pro-
diges d'auc^ce, des scènes épourantables; que de vaillans, victo~
heux ou vaiiKUS, concbés sur la terre suiglante I De part et d'autre,
que de généraus illustres tués raide ou ftappés à mort! Mais la pre-
mière brigade de la division- Mac-Mabon a inauguré la victiHre en
s' emparant de la tour MtJakof. C'est la clef de la place. Vainement
les RuBBes s'achamentHis ji la reprendre ; nos hommes sont résolus
k ne pas lâcher prise. L'armée ennemie, appelée de toutes parts sur
ce point, ne réussira pas k les déloger. Mac-Mabon a répondu k
l'appel de- son chef; tous les deux, le commandant indomptable et
l'intréfHde- lientenant, ils ont saisi le taureau par les cornes et l'ont
terrassé. Ain^ se terraioe le si^e de Sébastopol; la guerre de Cri-
mée sera bientM finie.
, in.
Au miUea de ce grand nombre d'acteurs, anglais, français, otto-
mans, sardes, k travers l'antagonisme des systèmes et les rivalités
to personnes, la difKculté pour l'historien était de dire la vérité
sans rétieonce comme sans passion. M. Camille Rousset s'est
acquitté de cette tâche avec uo tact irréprochable. Aucun des carac^
tères qu'il met ea scène ne se trouve altéré ni diminué; on voit
en relief l'irrésolution de celui-ci, l'impétuosité et la rudesse de
celui-là, sans que ni l'un ni l'autre ait à se plundre. Saint-Arnaud,
Caorobert, Niel, Pélissier, figures militaires bien dissemblables à
coup stïr ] Chacune d'elles pourtant, même la moins sympathique,
a son genre de beauté, tant le patriotisme et le dévoûment cou-
vrent tout. La' physioBonie' du maréchal Vaillant s'éclaire aussi
dans ces pages de lueurs inattendues. Cet esprit redouté, caustique,
mordant, cet égoïste qui se souciait si peu de plaire, les documens
les plus authentiques nous le montrent occupé sans cesse de con-
cilier les opinions adversasy de calmer les amours-propres^ de prè-
Cglzcd.vCoOglC
Qh BETVE DES DEUX MONDES.
cher renlenle commune, de maintenir, la hiérarchie, et tout cela
gatment, familiëremeDt, dans des lettres charmantes, lançant des
mots vifs avec prestesse, les retirant avec grâce après qu'ils ont
porté, bref, menant cette correspondance parfois périlleuse en vrù
ministre et en vrai camarade. Qui donc écrivait à Pélissier :
(I Croyez-moi, mon cher Pélissier, pliez votre nature rebelle? h Et
qui donc, le 3 juillet 1855, faisait brûler à la bougie, de la main
même de l'empereur, la missive qui enlevait à Pélissier le com-
mandement en chef?
On ne s'étonnera pas que H. Camille Rousset, muni surtout des
documens d'origine française, se soit occupé de nos généraux et de
nos soldats beaucoup plus que des généraux et des soldats de
l'Angleterre. Il a pourtant rendu un sérieux hommage à lord
Raglan et aux officiers qui l'entouraient, it a célébré cordialement la
bravoure anglaise, la solidité anglaise, et même il a montré que les
qualités vigoureuses, quand la passion s'en mêle, peuvent s'exalter
jusqu'à la folie chevaleresque. Qu'on se rappelle à Balaklava la
charge de la cavalerie légère conduite par lord Cardigan. One
seule fois, en parlant du général en chef de l'armée anglaise,
H. Rousset m'a paru s'écarter de son exactitude habituelle. C'est à
propos de la terrible aQaire du 18 juin 1855. A lire le récit de
M. Rousset, il semble que lord Raglan et le général Pélissier fussent
tout à fait d'accord pour tenter ensemble cette première attaque
de la tour Malakof. Or je lis dans les documens anglais que ce fut
précisément le contraire. Lord Raglan, si favorable d'ailleurs au sys-
tème de l'assaut, trouvait au IS juin tes préparatifs insufTisans et
la partie mal engagée. Une lettre publiée récemment par le bio-
graphe du prince Albert né laisse aucun doute à cet égard. C'est
une dépêche de lord Raglan au secrétaire d'état de la guerre, lord
Panmure, dépêche écrite le 19 juin, c'est-à-dire le lendemain du
grand échec. Lord Raglan y dit expressément qu'il désapprouvait
l'entreprise, mais que, devant l'ardeur des Français, il n'avait pu
refuser son concours. Les deux chefs qui l'assistaient au conseil,
sir George Brown et le général Jones, avaient été du même avis.
« Si l'armée anglaise s'était abstenue, ajoute-t-il, on m'eût rendu
responsable de l'échec de nos alliés (1). n
Puisque j'en suis aux critiques de détail, j'en dois une autre
' (l) Voye» IIU Lif» of Ih* prinee-eoniort. by Théodore Uartf a, t. m. p. 301. Londres,
nn, — Due lettre da fuioce Albert bu baron de Stockmir, publiée dans co mémo
Tolame, proiiTe que ta condaite de lord Faglan était parraltement connue i Londres.
Ce détail même imprimait un caractère plua donloureux k la mort de lord Riiglaii. Il
faut le rappeler en effet qu'aprte sToir lurr^a à 1» ianglante défaite da 18 Jain,
lord Raglan Tut atteint du choléra le 34, et monnit quatre on cinq Jonn aprii, le S8,
dit H. Camille Rmiuet, le 90, dit H. TlidodoT« Htrtln.
.ïGoogIc
. L& GDEBBE DE CEIHEE. 66
à M. Camille Rousset. D'où vient donc qu'il se montre si peu juste
pour DOtre brillant et regretté collaborateur Paul de Molëoes ? Vers
le priotemps de 1855, le si^ de Sébastopol prenant de plus en
plus des proportions gigantesques et devenant une bataille de tous
les jours, le maréchal Vaillant avait désiré qu'il en fût tenu un
journal où rien d'essentiel ne serait omis. Paul de Molënes, qui
commandait un détachement de spahis auprès du général en chef,
fatoaturellement désigné pour cette tâche. Il se mit à l'œuvre, et
ses premiers envois ne plurent pas au maréchal Vaillant (1). Qu'est-
ce gne cela prouve? Cela prouve simplement que le général Can-
ni&ert, dans son goût très vif pour le sympathique talent de Paul
de Volënes, s'était mépris sur le genre de travail que souhaitait le
ministre de la guerre. S'il fallait une série de bulletins métho-
diques, personne ne convenait moins à cette besogne que l'auteur
des Soirées du Bordj ; mais aussi quelle verve I quelle inspiration I
quel souffle de poésie guerrière ! Dans toutes ces pages écrites du
bivouac, dans tous ces tableaux d'Afrique, de Crimée, d'Italie,
comme on sent l'homme d'une vie nouvelle, l'homme d'insouciance
et de plûsir retrempé au feu et accoutumé aux viriles méditations
de Va mortl C'est bien le peintre de la garde mobile, l'auteur
des Voyage» et pmséet militaires, qui faisait partie de l' état-major
du général Canrobert et -qui l'accompagnait sous le canon de
l'AIimi, de BalaLIava, d'Iukermann, de Sébastopol, toujours prêt
aux missions d'honneur et de péril. On aimait ce brillant jeune
hiMme si brave, si spirituel, qui tenait aussi bien la plume du
maître-écrivain que le sabre du spahi. Un de ses compagnons
d'armes, H. Charles Bocher, en des lettres charmantes récemment
publiées (3), lui a rendu témoignage avec une simplicité militaire
qui en dit long. C'est le h août 1855. M. Charles Bocher annonce
i ses correspondans que son chef, son héros, le général Canrobert,
est rappelé en France. Grand sujet de tristesse, on le devine; ce
<fâ le rend plus vif encore, c'est le départ des hommes que le
général emmène avec lui. L'un d'eux est M. de Comély, son pre-
mier aide de camp, « le plus parfait officier d'état-major ; » l'autre
est Paul de Molènes, « que je r^;rette beaucoup, — écrit M. Charles
Bocher, — car nous nous entendions très bien pour tout et sur
tout. « Et il ajoute avec conviction : « S'il éoit conune il sait le faire
u qu'il a TU, ce sera intéressant, n
(I) On a ddji en roeeulon il'«ppréd«r ici mâiiie, et fc ce point de vue de U régd-
■éntion monde, Ift lie et le* œurree de Paul ds HaliDM . — Voyai, d«it la flmnw du
IS Juiltet 1H5T, rétude lotitulie : la LitUratun tttavu mlilaira.
(1} Littm àê Crimii, toMvtmrt d» gium, pu M. Ourles Bocher, 1 toI. In-lî;
PuH, tsn. CalmuD Léry.
«a nnu — 1(18, 9
.ïGoogIc
06 UTSB DBS VÊOt VOIKES.
li. <Gbu^ fi»dtflr «nit tsïim d'épTourer cette 'fratemeHe co^
JUace ; il ntait bien q<«i'à cet apfel secret de m pensée i^ul de
UolèoeB, ai IMen Jià prfrtHt vie, répcmdniit en sosltre. AssuFéoieat,
te poâti<)iK aatev des Seiréei du M&réj n'aondt pis su écrire une
Jùstomt tednique de la gverre de Grimée coanoe oeHe que rient de
a«us daener tL Csaûlle Bavsaet. il s dît lut-Btéms avec autant de
fi«%é ^e -de modestie, a^fea wk vive pentmie de la jmirnée de
l'Aima: « L'&rraéefraaçaÎBe bivo«aqna plusieurs }OQn sur lediaoïp
de buaitle- AurutnOB p«i pourBiBvre les Rnases et eB&«r avec eox
dans Sébastopolî C'est heureusement ce dent je n'ai peint à m'oc-
cu^r ici. Je laoente la ^erre coimse je l'ai vue, cemme je l'ai
Xtite, dans le rang <où le sort m'a placé, h Viûlà ce qui assure Fiit-
térét arable de ces (al^eaus. Qui donc pourrait lire sans émotion
dans les souvenirs^ Panl de Molëmes les dernières Iteures du mar^
chai Saiftt-Amaud, la mort da général Biiot, les funéraiUies de lord
Itaglui, et tant de actees toockantes et simples -oîi se dessine an
milieu de la tempAte ée fen la martiale figure d'nn CaDr(d)ert!
Pour moi, à tous ceux qui ioten-ogeront l'histoire si instructive de
IL Camille Bomaet, s'ils ne sont pas exchisiremeiit des hcnnoies
da méuer, je conseitiesai toi^urs -de comf^er le solide récit du
iwnalBur militaire par ces pages si nables, si bnmaÈDes, eh prefnt-
démoit poétiques que Faal<de Holànee a intitulées Commtentaire*
é'm tûldal (1).
ie suis obligé de dire aussi qoe les conclasinns de M. CamiNe
Bfiusaet pràlent à. plas d'une objection. Au point de voe de la venté
comme au poiitt de vue de l'art, on aimerait que cette exposîtint
ma^u^Ie de la g»erre de Grimée se terminât d'une façon plus
ittgt. Le denùer mot du lm<e aorait pu convenir au va-et-vient de
lapolémiqae qootidieniie ; à distance, etqnand on considère l'en-
scsable des choses, cela seBiUe un pea mntce. A propos de ceue
^pendécaoce inallendae acquise A l'emperenr Napoléon 111 par
la défaite de 'la ftosaie, M. Camille Rsnssetécnt ces paroles: « L'em-
pweur, il «st vrai, a .Wna dans ses mains les ûla de la politique
aaropéenae, maàs ce asm d'antres qui les cmt fait le plos souvent
wwvoir. » £t selon lai, l'boMme babale, l'hoome faevreax, qui à
la in de 1 a gmerre de Cônée &iaut meuvoir ces fds s' ^pelait le
«amte de Cavowrl ie De ceois pas da tout, pour ma port, que l'bis-
toire justifie cette manière de voir. Sa^ûns oe qu'était Csrotu- A
cette date et gardons-nous de confondre les périodes. M. Charles de
Hnade a parfaitemest dstÎBgisé totrtesces mmBces. Il suffit de
.ïGoogIc
■dire ies foelles^ades de Twlre oollBbonteur ppar évteer ^ telles
■tépnses. Suis daote, k presKr siinistie 4e Victor-£iEanaBual
anit sa une kispiratioD de gteie qsuid le 10 jarvier l^b il wût
hiiiocepier ft TAngleleire et à la Frtnoe la csopéraùim de l'année
aide;inaiB que de perpbexilés, que d'angoisges, du 19 janvier au
$flqiteai]K« 16U1 iieurefi Bombres o où vn iminntre qui a j<mé
«lec la foctQDe n'a Vautre aUernative que d'âtre perdu et hscmi
CQBSK «■ «wnluiner «u d'être un grand faomoie (i). a Et plœ
arà, iprës la «bute de Sâtastoptd, est-ce lui (pu ooDduit la p^i-
tiifitî il «anhûte comme fAngleierre que la guerre ee pouTsnive,
a la |»ais est conclue. Plu tard encore, au congrès de Parœ, que
d'eferta, que de labeurs, avant qu'il iparvienoe à iDli>odiiire lœ
féctamstiacB de l'Italie devant J'acsemblée des états de l'Eurtfiel
Twtoela&ittleTilus grand homew an patriotisHie, au courage, à
la peraéréraDoe du oomte de Carour, mais -eocore «ne fois, n le
■cosMe de Onwiir profite de tous les éTénemens pour le succèa de
sa cause, ce n'est pas lui à. cène date gui fait mouvoir les flls de ta
po&bque eunqiéQiiiie.
L' tlistoire de Uc guerre ée Crùnée est use «inre robuste qui se
suffit k elWmteie; pourquoi donc, les questioni de l'unité italienne
«t de roniié aUemande viennenat-elles offusquer im perapectivee
InmioeiMes de œ beaa récit? Je sais l»rai qtte c'^st ponr admirer
{dus à l'aise cette prodigieme opération de guerfe que M. Cantitte
Rotsaet tioit à la dégager de tout oe qui a «aivi. Mieux valait dès
iea ne fias soalever ce débat; il suffisait de S'aifermer dans le
lÉdt de cette expédititm, k laquelle ries ne ressemble et rien ne m
ntttehe. &a bien, si ruminent bistorien voulait à lont prix dire ce
^'il pense dB6 inmienses t^ngenteBS accompHs «a Europe depuis
la prise de Sébastopol, comment un esprit ausà exact n'a-t-ÎI pas
*Bui«4UDpte des révéia^oB qne nous ont apportées les deroi^n'es
années? Quand il écrit ces mots : u Après l'unité itatienne, 'l'uBilé
■UemaBder c'est logique, ■ il répéle les ojnnioBS courantes ams
s'aquiéter des docomens lujtfvdlement mis au jour. <>eux qm
aunat à. y regarder de près savent aiijoDrd'bui que le iravBfl ^de
l'uQtlé aHemande a préoédé de loegten^ le tmafl de rnrtté
iinfa— a. Les cris (tes unhaôrea aUemands, Potntslës, fimneB,
6t*(^«ar,c«s cris de vengeance qui éelatettt à la^n Ae 9890 et qne
de néoBQB nsémotrot «ot révélés ma monde, ne laisieot aucun doute
àcet'égasd(2). Non, ice n'est pas la guerre de^Oriméequi a]vâpK<é
(^) Vofei, dans la Bevut du 15 novembre 1ST3, le$ Bumiliationi d» la Pnuu m
nx, i propos de la corrMpondancO de Frtdéric-GuillaumB IV et du baron de Bniueii.
— *jŒ uMi, a«n U Rtmt Ai t" norembre ÏT77, tn Sévclatiitta d» tSK, * jiapo»
4n XénK^rei de SUKkmu,
.ïGoogIc
6S HEniB DES DEUX XOin>ES.
la guerre de 18&0, ce n'est pas la guerre de 1860 qui a préparé les
guerres de 1866 et de 1870. Si l'on veut trouver la cause vrwe, la
cause profonde de cette guerre allemande (1) dont la guerre de
France n'a été que la suite, il faut remonter à 1850. Sadowa est
la revanche d'Olmutz. Leprovocateurdu prince de Bismarck a été le
Bismarck butricliien de 1850, le prince Félix de Schwarzenberg.
Schwarzenberg poursuivait l'unification de l'Allemagne par l'Au-
tricbe ; Bismarck, inspiré par les colères germaniques de 1850, a
fait l'unité de l'Allemagne par la Prusse. L'empire, transformé de
fond en comble, avait passé de Vienne à Berlin, des Habsbourg aux
Hohenzollern, et dans cette refonte il était devenu plus compacte,
plus dur, plus âpre, plus guerrier, plus enclin au mépris du droit.
Voilà le fond des choses, tout le reste n'en a été que la mise en
œuvre. Cette mise en œuvre pouvait changer, le fond était im-
muable. Si un Bismux;k n'eût accompli le plan de 1850, un autre
se serait levé pour le faire. Quand un mouvement d'idées s'empare
de toute une nation, quand il a prononcé le mot d'ordre et formé
une sorte de conspiration unanime, il finit toujours d'une manière
ou d'une autre par trouver sa voie. Fata viam invenient.
Malheureusement ces faits si considérables nous avaient échappé.
La France, qui a tant souffert de son inattention sur ce point, ne se
résigne pas encoreàreconnattre la réalitédes choses. Unepreuve que
ces vérités, quoique désormais acquises, n'ont pas pénétré dans le
pubUc, c'est qu'un historien comme M. Camille Rousset parait les
ignorer. Qu'on veuille donc bien me permettre de résimier briève-
ment et avec toute la précision possible les traits principaux de la
crise. L'occasion est trop belle, l'intérêt historique trop pressant,
pour que je craigne le reproctie de hors-d' œuvre. Quelques mots
d'ailleurs sufiiront.
On sait que l'idée de l'unité allemande est née en 1806, au lende-
main d'Iéna et d'Auersttedt, & la disparition du vieil empire d'Alle-
magne; on sait qu'en 1813 elle a été scellée dans le sang des
Ailemtmds du nord et du midi pendant les trais journées de Leipzig;
on sait que, durant la restauration, elle s'est mêlée aux mouvemens
révolutionnaires, qu'elle s'est apaisée en 1830 sous l'inQuence
libérale et humaine du régime de juillet, qu'elle s'est ranimée avec
violence devant les menaces belliqueuses de 18&0, et qu'en 18&8
ayant profité du bouleversement de l'Europe pour tenter les grandes
aTentures, elle a succombé trois ans plus tard, à. la convention
d'OhoQtz, sous les coups du prince de Schwarzenberg (novembre
1850). Nous venons d'ajouter qu'à partir de 1860 un nouveau cou-
■ qae lu Allemanda ont dimad fc U gnerre do
.ïGoogIc
LA GDEREE DE CBIUEE. 69
rwit s'était formé d'un bout de l'Allemagne à l'autre, courant^lus
ou moins contenu par tes circonstances extérieures, plus ou moins .
disàmulé par la conspiration de tous, mais grossi de jour en jour
dus l'ombre, et qui, à travers maintes péripéties obscures, a con-
duit la Prusse et l'Allemagne d'Olmiltz à Sadowa.
Oràceiu de nos hommes d'état qui, de 1850 à 1866, avaient suivi
k marche de ce courant formidable, trois systèmes différons se
^iréseDtaient : 1° dire à l'Allemagne : la France ne peut permettre
J'étibUsseinent de l'unité allemande, c'est une question de vie et
oie mort; 2" rester indifférent à l'établissement de cette unité;
3* étudier sérieusement la situation, respecter le droit des peuples,
ne pas prétendre interdire à l'Allemagne de faire ce que la^Frwce
elle-même avait fait pendant la durée des siècles, mais en échange
de cette politique loyale poser nettement les conditions de neutralité
et se faire accorder les compensations nécessaires.
Le premier système, système inique et funeste, était celui de
personnages politiques sur qui retombera la responsabilité la plus
lourde, quand la vérité tout entière sera connue. Le second était
celui de l'indifférence et de l'inertie. Le troisième était le vrai, te seul
vrai, mais àla condition de ne pas être pratiqué à demi. Pour mener
à bien une tâche si complexe, il fallait, comme on dit, avoir bon
pied, bon œil, il fallait être attentif, vigilant, écouter un Drouyn de
Lhuys, consulter un Thouvenel, ne pas chercher des aventures au-
deli des mers quand se préparait à nos portes la plus grosse affaire
du siècle, ramasser toutes les forces de la nation, et au lieu de
pualyser l'épée de la France au Mexique, apparaître sur le Rhin
CDoune un arbitre ami. L'Allemagne, impatiente depuis 18&0 de
rejeter l'Autriche hors de ses frontières, invoquait cet arbitre depuis
bien des années ; elle cessa de s'inquiéter de lui quand elle le vit se
prêter si étrangement au rdle de dupe.
Je regrette que H. Camille Rousset, d'ordinaire si exact, ait sou-
levé de pareilles questions sans s'être appliqué d'abord à pouvoir y
répondre, ce qu'il eût été en mesure de faire aussi bien que
personne. Ces dissentimens d'ailleurs, non plus que nos critiques
de détail, n'enlèvent rien à la valeur intrinsèque de l'œuvre; les
tmes comme les autres attestent par leur franchise la sincérité de
nos éloges, et je m'empresse de me remettre entièrement d'accord
avec H. Camille Rousset, en répétant ces justes paroles de sa dé-
dicace au général Trochu : — « Le sujet avait toute sorte de raisons
pour me captiver. C'était une grande guerre, singulièrement origi-
nale. Ken loin d'infliger quelque humiliation au vaincu, elle a été
gbrieuse pour lui presque autant que pour le vunqueur, haute-
ment honorable pour tous ceux qui y ont pris part. Elle a mis en
.ïGoogIc
70 BETOE lœs DKQZ XOMSIS.
jeu, d'un bont de l'Ëtirope à l'autra, lee grands ressorts de la
politique, en action de très grandes foixeB nuritimes et militaires*
et cependant elle n'a pas été une gaerre enropéenBe. £lle affectait
les intérêts géniaux du monde, et elle est demetirée Dettement cir-
coBsaite. Elle a eu de justes proportioQS, m trop longue, ai tn^
courte; mais elle a toujours dtorâcerté les prévîsiaiis du public.
Dès le d^at oa s'attendait à la voir finir tout d'un cottp, etipiand
elle a fini tout d'un coap, on s'attendait à la voir dorer encore, c C'est
peut-être la guerre de Troie qui recommence I s s'écriait un jour
le maréchal Vaillant. Il y avut en effet bim des rapports avec la
guerre de Troie, notamment les dissensionE des grands chef8.G'^ait
de même sur un coin de tore, aux confins de l'Asie et de l'Europe,
qoe de grands empires se rencontraient pour rider leur quereUe,
que du nord et du sud, de l'orient et l'occident, des masses armées
accouraient pour s'a&miter en chimp clos. Dix années devant Troie,
dix mois devant Sébastopol ; k trois mille ans de distance, les mois
ne valaient-ils pas des années In — C'est cette lutte si originale, cette
grande guerre aux proportions restreintes, ce siège de Trâe aggravé
par l'incomparable accroissement des ressource de l'attaque et de
la défense, cette œuvre d'srt enfin, cette merveilleuse et puissante
épopée que M. Camille Rousset nous a rendue en plein relief, dus
toute son faéroïqae physionomie.
€e n'est pas tout : pendant que l'historien composait ce beau
livre, de terribles questions harcelaient son e^it. Une nouvelle
guerre d'Orient éclatait, et, limitée d'abord, menaçait de bouleverser
l'Europe. Quel contraste, hélast entre 18&& et 18781 à vingt-trots
ans d'intervalle, quels changemens dans les rapports des grands
étatsi M. Camille Roueset, sans aucun sentiment d'hostilité contre
la Russie, s'élait réjoui comme nous tous de la confraternité d'armes
de l'Angleterre et de la France. Dans la confusion présente du
monde, rien ne le distrait de son œuvre, il ne se laisse entraîner ni
d'un c6té ni de l'autre, aucune allusion ne le séduit. Il comprend que
le devoir de la France est la neutralité absolue, et qne c'est une ohlî
gation sacrée pour quiconque tient une plnme de se conformer au
devoir de la France. Rare exemple de discréticm. Nous avons loué
bien des qualhés dans les divers ouvrages de H. Camille Rousset»
pénétration, impartialité, connaissance tedmique de tout ce qui in-
téresse notre organisation militaire ; nous ne fermerons pas VHi»-
toire de la guerre de Crimée sans féliciter particulièrement Fao-
teur de sa rectitude intellectuelle et de sa dignité patriotique.
SAiirr-JtiHi Taoianuer.
.ïGoogIc
LA MAISON
DES DEUX BARBEAUX
DBHHiAaB PAKTpa (II.
V.
Les Doaveani époux passèrent leur lune de miel k la ferme de
Rembercoort. A côté des bâtimens d'exploitation, Lafrogne père ayait
fait b&tir an pavillon qui servait de pied à terre à la famille pendant
la saison des fruits, et où la jeune mariée s'installa du mieux qu'eUe
put. Cette prime-aube du mariage parut délicieuse à Germain.
Ce robuste chasseur, dont l'appétit était loin d'être blasé, savourait
avec des émerveillemens infinis la volupté de posséder à lui seul une
femme jeune, él^nte et mignonne. II goûtait aux joies du ma-
riage avec les ravissemens d'un pauvre diable qui a longtemps
vécu de fruits sauvages ramassés au bord des routes, et à qui l'on
Mrt pour la première fois de belles pêches veloutées, délicates et
fondantes. On était k l'époque de ta fenaison^ et l'odeur amoureuse
des foins coupés, qui s'exhalait matin et soir autour de la ferme,
eootrîbuait encore à enivrer Germain. II adorait Laurence, et celle-ci,
qui n'était point femme à moitié, profitait de cette griserie des com-
mencemens pour établir peu à peu sa domination sur le cœur el
l'esprit de son mari.
Le premier usage qu'elle fit de son potrroir fut de mettre les
ottvriers dans la maison de la me du Bourg et d'en bouleverser fi-
scalement la di3p0siti(Hi intérieure, Hyacinthe hasarda bien quelques
P) VoTU !■ ttnm du IS irrit.
.ïGoogIc
72 REVCE DES DEUX MONDES.
timides objections, mais, de même que Germain, il fut vaincu par
les mignardes façons et les cajoleries de sa belle-sœur. L'antique
logis des LafrogDe fut gratté, rechampi, parqueté et décoré à neuf
pendant l'été et l'automne qui suivirent le mariage. On ne garda
guère de l'ancien ameublement que les vei'dures de Flandre qui
garnissaient le salon et la chambre verte. Hyacinthe en soupira
tout bas, la vieille Calherinette cria au sacrilège, mais le rajeunisse-
ment de la maison des deux Barbeaux n'en continua pas moins.
Chaque après-midi, Laurence venait de Rembercourt afin de suivre
les progrès de la métamorphose. Elle faisait le trajet dans un joli
panier, traîné par deux petits chevaux corses, doat Germain avait
fait emplette quelques semaines après la noce, et que la jeune
femme conduisait elle-même. Quand le panier traversait au grand
trot la rue des Clouères et la rue du Bour^, les gens se mettaient
aux fenêtres pour voir passer la jeune M°" Lafrogne, les cheveux
légèrement ébouriffés, la lêle coiffée d'un feutre gris dont le voile
volait au vent, et tenant les rênes blanches dans sa main gantée de
peau de daim.
— Elle va bien, la petite femme 1 disait-on, elle fait danser leste-
ment les écus des Lafrogne... Ahl si la pauvre tante Lénette
voyait ça !
Mais la tante Lénette dormait dans un endroit oil \Sb oreilles
n'entendent point, où les yeux ne voient plus, et, sans respectpour
sa mémoire, les réparations allaient leur train. Quand tes menuisiers
et les pemtres eurent fini leur besogne, on s'occupa de l'ameuble-
ment. Il y eut des portières à toutes les portes et des tapis jusque
dans l'escalier. M"" Lafrogne dénicha à la ville haute un meuble de
tapisserie au petit point dont elle orna le salon. On fît venir de Paris
le lustre hollandais, les lampes japonaises et les faïences des jar-
dinières. On tendit un boudoir de satin ponceau, afîn de mieux faire
ressortir la peau blanche et les cheveux noirs de Laurence. Germain
eut un fumoir tapissé de nattes indiennes, garni de divans orientaux,
où il n'osait ni cracher ni fumer. Pas une encoignure qui ne fût
embellie par des fleurs naturelles, pas un pan de mur où l'œil ne
fût amusé par quelque bibelot précieux : — torchères en fer forgé,
cuivres tout flamboyans d'éclairs, faïences aux colorations tapa-
On ne parlait plus dans Villotte que des merveilles de la maison
des deux Barbeaux. Chacun inventait un prétexte pour pénétrer
dans cet intérieur et constater les coûteux embellissemens dus au
caprice de M''* Lafrogne. Alors c'étaient des coups d'ceil obliques
édiangés entre voisins, des hochemens de'tëte et des sourires sarcas-
tiques, commentant des réflexions peu bienveillantes : — Cela
.ïGoogIc
U MAISON DES DEUX B&BBEAi;X. 73
coûtera gros, disaient les visiteurs, les deux Barbeaux n'ont qu'à
préparer leur bourse. — On fait des folies à tout âge ! — Que
voniei-vous ? cette Parisienne leur a tourné la tête , murmurait
Mphin Nivard, en s'apitoyant hypocritement sur le sort de ses
deiK camarades, tandis qu'en dedans une joie maligne illuminait
ses petits yeux verts cligootans sous leurs paupières sans cils.
Oa adjoignit une femme de chambre à la vieille Catherinette, et
Hyaeistlie eut lui-mftme sa part de confortable. Il quitta les deux
piétés qu'il occupait au-dessous des bureaux, et on l'installa, bon
gré, mal gré, dans la chambre verte^ meublée à neuf. Mais, si Laurence
avait réussi à métamorphoser radicalement l'intérieur de la maison,
rile ne put rien changer aux habitudes et aux goûts des deux frères.
Quand, à l' arrière-maison, les travaux furent terminés et qu'on revint
s'établir rue du Bourg, les deux Barbeaux reprirent imperturbable-
ment leur train de vie coutumier : Hyacinthe continua de passer
ses journées à tenir ses écritures, et ses soirées à lire des tragédies;
Germain se remit à partager son temps entre son commerce de
droguerie et les émotions de la chasse. On ne le vit plus guère
qu'âVheure du souper; il arrivait alTamé, recru de fatigue, mangeait
comme un ogre et se couchait à neuf heures.
Peu à peu la maison redevint ce qu'elle avait été autrefois : silen-
cieuse, sojilaire, fermée aux visiteurs. Une froide et lourde somno-
lence semblait tomber du haut du toit sur les pièces somptueuses et
muettes. Germain s'était nettement refusé à faire des visites de noce ;
le monde l'elTrayait, et, à part Delphi n Nivard, qui venait de temps à
Mtre se chauifer au coin du feu d'Hyacinthe, aucun étranger n'était
reçi chez les Lafrogne. M"" de Gouiaines, pourlaquelle Villotte avait
toujours été un exil, n'y avait pas fait long feu après le mariage
de sa fille. Dès qu'elle avait vu Laurence bien établie, elle s'était
senti un regain de jeunesse, et, comme ses trois mille francs de
rente lui suffisaient maintenant, elle s'était empressée de retourner
à Paris pour y reprendre ses habitudes et ses relations d'autrefois.
fi l'entrée de l'hiver, Laurence demeura seule dans sa grande
maison luxueusement meublée. Quand elle eut visité de la cave au
grenier ce logis dont elle était la souveraine, quand elle se fut mirée
dans toutes les glaces et assise dans tous les fauteuils capitonnés,
elle commença de trouver son existence dorée un peu bien mono-
tone. Un ennui gris, subtil et pénétrant comme un brouillard
d'octobre, fdtra autour d'elle à travers les porlières laineuses et
les rideaux soyeux de sa chambre. H l'enveloppa tout entière
pendant les longues heures inoccupées du jour et les heures plus
interminables encore de la veillée. Elle comprit alors la cruelle
vérité de cette rude chanson populaire lorraine qu'elle avait entendu
cbuiter aux vendangeurs de Rembercourt ;
j,GoogIc
AadiiUâ U rktnw
Quand rrlxinr uV Mt point I
Un lonT, quand Je serai morte,
Je n'emporfrai Tien du tont
Qu'ans vieille chomiae
Et na ilnp par-deMua.
Voia U belle morte.
On a'f peoHTa plul
A quoi lui servait d'avoir d'élégantes toilettes qu'elle ne pou-
vait montrer? A Villotle, on ne se promène pas ; les dames de la
boui^eoisie n'ont d'autre distraction que d'aller au marché ou k
l'église. Or Laurence laissait la corvée du marché k Catherioette ;
quant à l'église, comme elle était d'une piété fort tiède, elle se bor-
nait k y paraître le dimanche à la petite messe de onze heures, ^e
sortait donc très peu et s'ennuyait mortellement.
Même quand les deux Barbeaux étaient au logis, la société de
ces deux compagnons à l'esprit peu ouvert et peu expansif n'avait
rien de récréant. Leurs goûts casaniers, leurs idées vieillottes, leurs
causeries roulant sur des choses de l'ancien temps ou sur les sou-
venirs de M"°Lénette, la laissaient indiflërenfe et taciturne. Parfois
il semblait à Laurence que son cerveau se rétrécissait, que sa jeu-
nesse s'en allait, au contact de ces deux hommes plus vieux que
leur âge, et elle se regardait avec effroi dans une glace, croyant
déjà apercevoir une ride sur son front ou un fil blanc parmi ses
cheveux noirs. Elle avait des langueurs indéfinissables, terminées
par des crises de larmes dont elle était elle-même honteuse et
qu'elle dissimulait de son mieux.
Les deux frères, peu expérimentés en ce qui touchait atu choses
féminines, ne savaient rien faire pour remédier à ces accès de
mélancolie. Germain, qui avait contenté toutes les fantiùsies de sa
femme, était persuadé qu'il avait rempli, et au-delà, l'engagement
qu'il avait pris de la rendre heureuse. Elle avait de jolies toilettes,
un nid douillet ; que pouvait-elie désirer davantage et pouiquoi
ne s'y serait-elle pas trouvée à l'aise ?
Du reste, pour le quart d'heure, les deux Barbeaux étaient
absorbés par une occupation qui ne leur permettait guère de s'aper-
cevoir des tristesses vagues de la jeune femme, lis réglaient les
mémoires des menuisiers, des peintres et des tapissiers qui avaient
contribué à l'embellissement de leur maison, et ils constataient
avec effroi que le total de la dépense avait dépassé de beaucoup
leurs prévisions. Ayant gardé les principes de stricte économie
inculqués par la tante Lénette, ils ne laissaient pas de fùre la
grimace à l'aspect de ces formidables additions.
Hyacinthe surtout poussait de nombreux soupirs et gémissait de
LA Màmm DBB DBSL BAKBUUS. 75
ce qae les notrresux améaageiDaos avwent lusse inoccupées les
den pièces sitoées aordessns des bureaux. — On aurùt pu en tirer
parti, murmurùt-il à Delphta Nivard, et c'est de l'argeot qai dort
Ib nudii, le clief de bareaD viat trouver lea deux frères et leur
fattoda si, sérieusensnt, ils ne'sn^ueut pas i utiiiser cet
ippirleBi^it devenu vacaot.
— Les deux pièces, leur dit-il, oBt un escalier indépendant et
vetortie sur la rue de la Municipalité, cela ne toos générait en
lin, et VOIS avei assez de vieux meubles pour les garnir conv«tar-
Afesent... Si vous voua décidiei à les louer, j'aurais votre aSaire :
m garçon bien rongé, bien élevé, trantpiille, qui ferait honneur i,
ses propriétaires... Il cherche on appartement meublé, et il serah
heûeux de loger dans une maison comme la vdtre.
Le locataire proposé par Nirard était un jeune avocat, attacM m
parquet de Villotte et répondant au nom de Xavier Duprat. Gemaùn
Be dit pas non, Hyacinthe alla aux reoseignemeDS et en rapporta
de parfaits. M. Duprat était un jeune homme distingué, ayant des
goûts séiieox, de bons principes, une candoite exemplaire. 11 était
mentyre de la Sodété de Saint-François de Régis et o&ait toutes les
garanties désirables. L'affaire se conclut donc par l'entremise de
Itivard, et il fat convenu queJe nouveau locataire mtrerait en jonis-
UDce Je i" avril.
Cejour-li, dans l'après-midi, LaureiMre s'occupait à renouveler
ks Seurs du petit salon qui lui servait de boudoir, Germain était
Ulé assister à une pèche aux étangs de lielval, Hyacinthe était sorti
pour affaires, quand Catherinette annonça que le locataire deman-
dât i parler à madame.
Sur un signe de la jeune femme, la domestiqae introduisit
M. lavier Duprat.
D'après ce qu'elle avait entendu dire à son mari et à scm beait-
Gtére, Laurence s'était dessiné en idée un portrait assez ridicule de
ce magistrat en heHje. Ce locataire patronné par Nivard et accueilli
avec enthousiasme par les deux Barbeaux devait être quelque pro-
Tincial k tournure de séminariste, gauche et engoncé dans de maus-
tades vélemeos noirs. Elle fut plus qu'agréablement surprise à
Vupect du visiteur qui s'avançait en ta saluant.
C'étùt un grand et beau garç«i de vingt-cinq ans. Un léger par-
deasas marron, aux revers de soie largement étalés sur une poitrine
bombée, laissait voir une taille souple et bien prise dans la redin-
gote Doire étroitement boutonnée ; un pantalon d'un joli gris com-
plétait cette toilette à la fois élégante et simple. Le visiteur était
ganté et chaussé avec un soin scrupuleux. Son linge était fln et d'une
ibadieur irréprochable. Il n'avait pas encore fait aux exigences du
parquet le sacrifice d'une soyeuse barbe diàtain-^lair. Très soignée
Google
76 BETDB DBS DEUX lEOMDES.
et frisant naturellemeot, cette barbe eDcadrait à merveille le visage
au teiat chaud, un peu bistré, éclairé par deux yeux bruns, veloiH
tés et caressans comme des yeux de femme.
— Madame, commença-t-il, je n'ai pas voulu m'installer dans
votre maison sans vous présenter mes hommages et vous dire com-
bien je suis heureux d'avoir été accueilli à titre de locataire par
M. Laîfrogne.
Sa voix éuit chaude et caressante comme son regard; peut-être
même eût-on désiré moins de douceur mielleuse dans l'accent.
Mus cet organe était si mélodieux qu'il charmait tout d'abord, et
Laurence subit d'autant mieux cette séduction que son esprit pré-
venu y était moins préparé. Elle se sentit honteuse des imagina-
tions qu'elle s'était mises en tête, et de son ton te plus aimable elle
demanda au jeune homme s'il avait déjà pris possession de son ap-
partement.
— Pas encore, rendit-il, j'ai laissé mes bagages au pied de
l'escalier.
— Asseyez-vous, monsieur, reprit Laurence, je vais recom-
mander qu'on monte tout cela chez vous, et qu'on vous prévienne
lorsque les choses seront en ordre.
Elle sortit un moment, tandis que le nouveau locataire jetait un
coup d'œil curieux sur l'arrangement du petit salon où il se trou-
vait. — Tout y sentait la femme jeune, raffinée et coquette : depuis
les violettes trempant dans de frêles cornets de verre de Venise
jusqu'aux écheveaux de soie aux couleurs gaies qui s'étalaient sur
une mignonne table à ouvrage. Les fauteuils bas et moelleux, les
diaulTeuses en velours de Gênes, les grands écrans japonais, tout
avait un précieux parfum de ridiesse él^ante et cossue.
— l'ai stylé Catherinette, dit Laurence en rentrant, et tout sera
bientôt prêt, monsieur.
Ils restèrent un moment assis sans parler, chacun d'eux se re-
cueillant pour rassembler ses impressions, tandis que les violettes
emplissaient l'atmosphère tiède d'une suave odeur de renouveau.
Laurence semblait un peu intimidée par ce téte-àrtéte inattendu ;
Xavier Duprat, au contraire, était fort calme et r^ardait, non sans
plaisir, à travers ses cils demi-fermés le joli visite et la fraîche toi-
lette de la femme de son propriétaire. Gelle-d, embarrassée de cet
examen, rougissait et agitait nerveusement son petit pied ; à la fm,
rompant la première le silence : — Vous habitez Vîllotte depuis
peu, monsieur? demanda-t-elle.
Il répondit qu'il arrivait de Paris, où il avait passé son doctorat
et où il était resté six ans.
— Vous avez vécu à ParisI s'écria-t^lle vivement, moi, j'y suis
née,.. Quel quartier habiiiez-vous 1
.ïGoogIc
U KAISOS DES DEDX BABBEAUX. 77
U Domma ooe me voisioe du Luxemboui^.
— Ah I fit-elle avec un gros soupir, et, fermant ses beaux yeux,
la tète on peu reuversée en arrière, pendant une minute elle revit
le jardio tel qu'elle l'avait connu par les après-midi de prin-
temps : — la terrasse des marronniers avec la musique militaire
rangée en cercle et jouant une valse; les étudians aux airs crânes,
aux façons bruyantes, se promenant par bandes entre les chaises
■lignées ; U jeune verdure des talus, la blancheur mate des statues
se détachant sur les massifs de lilas, l'eau argentée du bassin fris-
stHutant au grand soleil, et çà et 1& le mélodieux bruit d'ailes des
niniers quittant les marronniers en ileurs pour s'aller poser sur le
bras d'un Mercure ou l'épaule d'une Diane. — Elle eut comme une
halluànalion de ce coin de Paris ; elle en voyait tous les détails, elle
eotendut les voix joyeuses des enfans, les fanfares des cuivres, et
croyait même respirer par boufTées l'odeur bien connue des gaufres
toutes diaudes se mêlant aux senteurs végétales des parterres...
Elle secoua la tête, rouvrit les yeux et vit que le jeune homme la
contemplait avec une discrète admiration. — Pardon! balbutia-
t-eUe, je pensais au Luxembourg... Je m'y suis tant promenée au-
trefois 1 Comment avez-vous pu quitter Paris, monsieur, pour venir
vous enterrer à Villotte ?.. Voua devez bien vous ennuyer dans cette
bicoque de petite ville I
Il fit un mouvement en arrière comme un honune légèrement
choqué, et, prenant une attitude à la fois solennelle et pensive, une
de ces poses dédaigneuses, aOectionnées par les jeunes doctrinaires
de sa conférence, il répondit avec un ton mélancoliquement sen-
tencieux qu'un acteur lui eût envié : — Madame, je travaille
beaocoap et je n'ai pas le temps de m' ennuyer... D'ailleurs je suis
habitué à la solitude, et elle ne m'eilraie plus.
— Vous êtes bien heureux, monsieur 1 s'écria-t-elle avec une
vivacité amusante, moi, je n'y suis pas faite... Je ne m'habituerai
jamais à uae ville où on n'a pas un spectacle à vob-, pas un livre
intéressant à lire... C'est peu de dire que je m'y ennuie, reprit-elle
avec véhémence, 3e m'y assomme !
U ouvrit tout grands ses yeux scandalisés. — J'ai dans ma bi-
bliothèque, dit-il d'un air d'aimable compassion, quelques-unes des
œuvres de nos auteurs contemporains, m'autorisez'-vous, madame,
à les mettre à votre disposition 7
Elle accepta immédiatement, et elle commençait à le remercier,
quand Gatherinette vint annoncer que l'appartement était prêt. Xavier
Duprat s'inclina profondément, et ils se séparèrent ; mais, tout en se
rendant chez lui, le futur magistrat souriait dans sa barbe, et je ne
sais quelle fatuité intime lui disait qu'il avait marqué sérieusement
son passage dans le boudoir fleuri et capitormé de W" Lafrogne.
j,GoogIc
78 uf n DES >Eo mafOE*.
En effet, il y avail semé des ganws de senaatims noirrelles,.
ohwt ta floraiatn rafôde devait donaer uq pur&m ptus tcoublaQt
et avoir une exiateoce ploa durable tpae tes rialettes el tes jociodles
des jardtniève».
A{ffè» 90111 départ, Lauence demenra lon^tospa réf euse. H hn
senJBlvt qae le soleii était fdw doré et qoe ie» fleura répandaÏCTt '
BBe phi» péBétnnte odeur de prmtenif s. Le soir, m: stn^er, elle
conta 1» visim de M. Dupvai et 6t l'éloge do jeui» hoHme. R^»-
einthe abonda nuTement dans aon sens ; quant i fiemain, di tatat
k pfflae entreTu son locataire. H n'en parut pas moioa encbanté
d'apprendre qu'il agiéait à as femme et à son &ëre, et promit même
de hii rendre sa visite dans la huitaÎRC.
Ge qni étut certain, c'est ^e l'iast^lation de H. I^upnrt dans ta
ntiseit de la rue du Sovrg arait donné à ta vie de Laurence un in-
tact tout Bouveao. La présence de ce beau garçon, à la fois homme
sérieux et homme du monde, semblait avoir rajeuni et réveillé ta.
somnolente demeure. Les journées commmcëi'eDt à paraître moins
longue» k M~ Lafrf^e; et te soir elle s'endormait avec awii»
de peine en songeant que le lendemain matin, lorsqu'elle ouvrirait
sa fuiétre, elle apercevrait Xavier à la sienne.
Les croisées dn petit saloa, donmaiiFt sur la cour, faisaient face ik
celles du cabinet de travail de M. Duprat. Le matin, en arrosant ses-
fleora, Laareoce jetait à la dérobée un coup d'œil chec son vis-à-vis.
Elle entrevoyait le profil perdo du jeune homme courbé suf sa
table de travail. Parfois il se levait, venait s'appuyer d'un air mé-
ditatif à la l>arT« de la croisée, et tout k eonp s' apercevant de ta
pcéaeiKe de U** Lafrogne à la fenêtre d'en face, il saluait cérémo-
nieusement et se retirait ett hite, comme s'il a&t craint d'être
accusé d'indiscrétion.
Tl.
Xavier Duprat était le quatrième enfant d'un conseiller à la cotir
de Metz. Ses parens, ayant trois filles h doter, avaient donné k leur
fils pour tout patrimoine une éducation soignée et de belles relations.
Après l'avoir fait élever chez les pères du collège Saînt-Angusiin,
ils l'avaient envoyé k Paris suivre les cours de la faculté de droit.
Le jeune homme avait quitté sa famille, ayant en poche une
maigre pension de dix-trait cents francs, mais muni d'une ample
jNTOvisioo de sages conseils, analogues à ceux que Polonias donne
à son fils Laèrte dans Hamlet: — être toujours en religion et en
politique pour les principes d'cvâre M d'autorité; ne jamais heurter
les bienséances ni fronder les personnages oflâciels ; se lier de pré-
férence avec dea gens placés plus luat que soi sur t' échelle socialef
;g,izuj..,CoOt^lc
LA lUlSQH DB KOZ XOMMï. 79
iÙK k CMC am feimca igécs, se défier de son premier moa-
Temeut, parler peu et beaucoup écouter.
Lejenoe Dnprat, dooé d'une forte toIobM, d'us e^rit àHié et
Smtmàitioa peo eooQfliuiM, avait suivi à la lettre les recomman-
duioDs paieraelles. Aussi avait-il réussi dans le monde el éCait-il
tnm i Viltottc avec la répetuioa d'un honune distingiié, sérieux,
^fàh ani phis émincntes positMiBs. Façeoné par les bons pères
du aWi^ Saint-Augustin, il avait appris de bofsie heure k se con-
dn^fodemmenf et*droiteii>eiit daas la vie; i une époque où une
cBrniu religiosité était redeveaue k H mode, il savait allier dans
aKime mesure les |u^iques dévotes et les distractions mondaines,
assisiaot le même jour aux confâreoces d'nn père lazariste et aux
bils da pré£et, passant légèr«»ent sur sa dévotion un aimable vernis
d'homne Uea élevé; en un mot, doux, poli, insinuant, réservé,
ayat tout ce qu'il faut pour ae pousser conreB^ement dans le
monde.
11 Etisnt merveille dans cette petite ville, où les mères le citaient
comme exeaaple à leurs fils adolescens et où les pères de filles
nubiles le tcgardaient d'un œil fort doux. Perspicace et fin comme
il l'était, i\ s'aperçut vite de l'impression qu'il avait produite sar
M** Lafn^e. Hus d'un homme de son ftgeeût été facilement induit
3 la tenluioD. La jeune femme était jolie à souhait, élégante, riche,
ihns une position à flatter grandrawnt la vanité d'un conteur de fleu-
rettes. Ed outre, il était étideni que son mari la négligeait, qu'elle
s'eoDuyait de la rie qu'on lui faisait mener et qu'elle n'eût pas été
fâchée de trouver un consolateur. Mais Xavier Dupfat était prudent
a réfléchi, et, Jaien que ses vingt-cinq ans le démangeassent fort
dais une petite ville dépourvue de ressources, il tenait avant tout
à ne pas se compromettre et ne voulait s'avancer qu'^ coup sur.
Le fruit défendu le tentait, mais îl désirait que la branche vint
d'elle^ëme se mettre k portée de sa main. Bref, par une compro-
missicHi de conscience qu'il n'est pas rare de rencontrer chez les
natures plus habiles que droites, il voulait bien pécher, pourvu
qa'nii yeus du monde il pât se donner les apparences d'un galant
bontsie qui n'a sucombé qu'à son corps défendant.
iassi se garda-t-il de profiter de la permission ocU'oyée par Lau-
rence et de lui apporter sur-le-champ les livres dont il avait
parié. Pendant une quiouiîoe, il se tint sur la réserve, se contentant
d'envoyer de respectueuses œillades dans la direction de la fenêtre
de sa voisine. Il fut récompensé de sa patience, car un be«n diman-
che îl reçut la visite de Germain Lafrogne en tenue de cérémonie.
Xavier Duprat se montra à son propriétaire bous les dehors d'un
garçon sérieux, timide, ti tout entier à son affaire. » La conversa-
tim fut afiable el cordiale. En se retirant, Germain dit à Xavier ;
j,GoogIc
80 BETtE DES IffiDX MONDES.
— A propos, ma femme m'a prié de vous rappeler que vous lui
aviez promis des livres.
Le jeune homme mît son oubli sur le compte de ses nombreuses
occupations et proposa à M. Lafrogne de se charger lui-même des
volumes.
— La demande de M'°* Lafrogne est peut-être indiscrète, reprit
le mari ; excusez-la, c'est une liseuse, et notre bibliothèque n'est
pas très bien garnie.
Xavier prit sur un rayon ValenttTte, la Confession d'un enfant
du siècle et les Poésies de Musset, puis il les remit k- l'honnête
Germain, qui emporta innocemment ces livres, dont il ne connais-
sait même pas de nom les auteurs.
Pour un dévot, le choix était au moins singulier ; mais Xavier
pensait probablement qu'il faut donner aux gens des livres appro-
priés à leurs goûts, et que les esprits comme les estomacs féminins
s'accommodent mieux des friandises que des viandes solides.
Avant de reparaître chez les Lafrogne, il attendit patiemment
que les œuvres de Musset et de George Sand eussent produit tout
leur eOet sur la jeune imagination de Laurence. Il se bornait le
matin on le soir à la saluer de sa fenêtre, mais il ne négligeait
aucune occasion de lier conversation avec le mari. Il l'accom-
pagna même une après-midi à sa ferme de Rembercourt. Laurence
n'était pas de la partie, et Germain, en vrai propriétaire, promena
son hôte dans tous les coins de son domaine, lui Gt admirer son
chenil, ses étables, ses engrangemens, et le ramena i la nuit,
éreinté et fourbu.
Lafrogne cadet était enchanté de sou locataire. — Il est très
bien, ce jeune homme, dit-il à sa femme et à Hyacinthe, c'est un
garçon ferré sur le code et un aimable compagnon... un peu trop
cérémonieux, par exemplel.. J'avais l'intention de le faire souper
avec nous, à la fortune du pot... Croiriez-vous qu'il n'a jamais
voulu monter?.. 11 a fait un tas de façons, et, ma foi, je l'ai laissé...
Je ne pouvais pas le prendre au collet, n'est-ce pas?
Laurence se contenta de sourire d'un air un peu dédaigneux,
mais intérieurement elle était froissée. Elle en voulait à Xavier de
cette réserve excessive. Depuis quinze jours, le travail de cristalli-
sation dont parle Stendahl s'opérait doucement dans 1^ tète de ta
jeune femme. Le printemps avec ses tiédeurs, le lyrisme des livres
prêtés par M. Duprat, aidèrent encore à cette silencieuse floraison
de l'amour.
Pelotonnée sur sa chaise longue, derrière ses rideaux ensoleillés,
Laurence dévorait les Nuits, et de temps & autre, par l'entre-bâil-
lement des stores, jetait un coup d'oeil sur la fenêtre de Xavier.
Parfois, aux heures claires de la matinée ou le soir, à la brune,
.ïGoogIc
LA. MAISON DBB DBOX BAKBBAUX. 81
el\e l'&percevait feuilletant ses dossiers. Après souper, elle reve-
a&it s'accouder sans lumière derriëre ses persiennes, et se plai-
sait à le suivre, allant et venant dans son cabinet éclairé discrè-
taneot par une lampe posée sur le bureau. La fenêtre du jeune
homme restait ouverte bien avant dans la nuit. Penchée dans
l'ombre, Laurence distinguait les livres empilés sur la table, le
globe dépoli de la lampe autour duquel tourbillonnaient des pha-
Itoes, attirées du dehors par la lumière. Elle voyait la svelte sil-
boDCile de Xavier se mouvoir de la table à la bibliothèque. Elle le
trourait beau, fier et triste comme le Bénédict de Valentine, elle
loi prétait la mélancolie dédaigneuse et passionnée des héros de
Hussel et elle le plaignait de vivre ainsi toujours seul. Elle enviait .
les petits papillons gui pouvaient entrer à leur aise chez lui et
planer sur sa table de travail ; elle aurait donné beaucoup pour
pouvoir pénétrer comme eux, sans qu'il s'en doutât, dans l'austère
cbambre d'étude, et pour lui appar^tre tout d'un coup comme la
muse consolatrice de la A'uif de mai.
Cn matin, l'occasion lui fut oiTerte de satisfaire cette fantaisie,
et e\\e ne sut pas y résister. Xavier était au parquet, et la femms
de chambre, chaînée du ménage du locataire, était venue demander
à Laurence des rideaux blancs pour la fenêtre du cabinet de travail.
Après UD oKHoent d'hésitation, elle résolut d'accompagner la cham-
brière sous le prétexte de rapporter elle-même les livres qu'on lui
avait prêtés. — Après tout, ce n'était pas là un gros péché, pensaît-
elle, et d'ailleurs toutes les propriétaires regardent comme un
devoir de veiller à ces détails de ménage. — Néanmoins son cœur
battait fort en montant l'escalier de M. Duprat.
Coe fois dans l'appartement, on s'aperçut que tes rideaux étaient
trop courts. Il fallait découdre un rempli et refaire un ourlet. La
femme de chambre redescendit pour s'occuper de cette opération,
et Laurence, restée seule, put examiner à loisir le sanctuaire où
travaillait Xavier.
Le cabinet était à la fois élégant et sévère comme le maître du
lops. L'une des murailles était entièrement couverte par une lai^
bibliothèque vitrée, pleine de livres aux reliures brunes et uni-
formes. Un grand crucifix d'ivoire sur un fond de velours noir
faisait bce au bureau. Çà et là, les murs étaient décorés de gra-
vures d'après Ary Scheffer, représentant Sfli'nf .^«^««fm e( «ii'n/c
Monique, Mignon aspirant au ciel, etc. Sur la cheminée, un buste
de I^Aguesseau en bronze se dressait entre deux potiches garnis
de plantes vertes au feuillage sombre et métallique. Le bureau
était encombré de cartons, de dossiers et de livres de droit ; à cdté,
ion JXMU — 1878, 0
.ïGoogIc
sur uo guéridon, étaient épara -des g«Dts gris p^e, im paniiaBien
et un ^uiD de phougr^ies.
Ge dernier objet attira surtout la curiosité de Laurence. £Ue «d
eiaminait curieusement la reliure en cuir de fiussie, BMintenue
par des fermoirs d'acier bruni, et je ne sais quel démon la pous-
sait à l'ouvrir. Ces albums sont le plus souvent une sorte de musée
intime dont les portraits peuvent founùr k un observateur peispi-
cace plus d'un renseignement sur ie présent et le passé de leur
piopriétaire. Laurence brûlait de connaître les figupes gui compo-
saient l'album de Xavier. — La femme de chambre en avait bien
pour une heure à ralloi^er les rideaux; l'audi^ice oese tennînait
qu'à onze heures, et il en était dix ; H. Duprat ne pouvait donc
rentrer maintenant, et elle avait tout le temps de contenter sa curio-
sité. — Elle fit sauter lestement les fermoirs de l'album et l'ouvrit.
En tête se trouvaient les portraits du père et de la mère de
Xavier, puis trois jeunes filles assez laides, — ses soeurs probable-
ment. Ensuite arrivaient à la fite des personnages graves, décorés,
cravatés de blanc, figures solennelles et rasées de vieux magistrats ;
enfin toute une collection d'ecclésiastiques : révérends pères à mines
doucereuses, moines aux profils d'ascètes, abbés mondains et sou-
riaos. Laurence poursuivait sa perquisition, rassurée par ces têtes
pieuses et vénérables, mais redoutant toujours, en tournant un
feuillet, de renconirer une figure de femme, jeune et jolie, dont la
présence lui révélerait quelque mystère d'amour. Tout k coup la
porte s'ouvrit, et Xavier Duprat, portant sa servieUe gonflée de ps;-
perasses, parut aux regards efEarés de la curieuse.
Elle poussa un petit cri, laissa retomber bruyamment la couver-
ture de l'album, et une rougeur intense lui brûla les joues et le
front.
Xavier la considérait d'un air étonné, sévère et un peu ironique.
— Vous, madame, chez moi î dit-il d'une voix grave où perçait
néanmoins une secrète satisfaction. — Il referma soigneusement
la porte, jeta ses paperasses sur une chaise et fit quelques pas vers
la coupable, qui se tenait devant lui, honteuse et les yeux baissés.
— Oh ! monsieur, murmura-t-elle suffoquée, que je suis con-
fuse... PardonDez-moi I Les rideaux étaient trop courts, Marianne
est allée les rallonger et...
— Et vous êtes resiée,... je le vois, acheva le jeune homme
avec le même accent ironique et austère.
Elle ne savait plus quelle contenance prendre et continuait de
répéter en détournant les yeux : — Je suis si fâchée !.. Pardonnez-
moi d'avoir eu l'indiscrétion d'ouvrir ce livre.
— Cela n'est rien, reprit-il dédaigneusement, n'en parlons plus !
.ïGoogIc
LA KAffiCM B£S DIOX KUBAUX. S$
m» Tflvs B'avet suis dmm pta riflécbi que, dans une petite
TîUe, les (léniarcbes les plos innocences donseot lieu i de maÛgncs
inleyrfMHMB; que peaseraît-on si l'oo sarait i^oe vous êtes reaoe
dm moi 7
— Ob! réptîqna vivranest Laureoce en rdevuit la tête, je suis
benreusenent ao-dessus de ptu'eils oonménigeB !.. Le seoi uni
fptfm es c'est ^xwxm ouTert cet dbum, et je serais déiolée si
*MBMaie le pankmniez pas.
— Je Toas répète qoG c^a n'est rien, fit-il, totijours irapassU^
rtgounné.
— Je Tota a v«trc ton que voua me gardez rancune, monsîenr...
Kles-moi que vous ne me tiendrez pas rigueur à cause (te mon
— Son, certes, madame...
— Aifieu, Dionsietirl.. Vous ne m'en voulez pas, bieo mil
Ble hn teodait la main gentiment, mus lai. tout à son T^te de
poritaii), feignit de ne pas voir cette main tendue et s'iadina
Elle resta immobile et douloureusement mortifiée par cette du-
reté â^igoense. La honte, le chagrin, l'excitation nerveuse pn>-
TOquée pw cette scène inattendue lui oppressèrent la poitrine, ea
goi^ge se serra, ses yeux devinrent humides, et tont à coup deux
grosses larmes roulèrent lentement le long de ses joues.
Cette n^e explosion de douleur et de confusion était si char-
DMite que le jeune doctrinaire en fut touché à travers sa cuirasse
de dignité glacée et de faux puritanisme. Ces deux belles larmes
remaèrent le fond voluptueux de son tempérament bilieux-sanguin.
En somme, il en était arrivé i ses fins, Laurence s'était compro-
mise sans qu'on put l'accuser, lui, d'avoir poussé la jeune femme
Kir cette pente périlleuse. Après tout, il ne voulait point mal de .
Mort i cette pécheresse, et il était miséricordieux.
Ses yeux retrouvèrent peu à peu leur expression câline; il prit
Actueusement l'une des mains de Laurence entre les sienoes :
— Non, chère madame, murmura-t-il, je ne vous en veux pas.
Sa voix avait des accens d'une mansuétude fondante. Il avança
OB fauteuil et força la jeune femme à s'y asseoir; puis, accoudé p«-
teroellemeot au dossier, il la regarda d'an œil à la fois indulgent
et c/iaraié.
Laurence, rassérénée par ce changement de façons, mais encore
"op émue pour parler, se bornait à tourner vers lui , avec une
expression de vive reconnaissance , ses noires prunelles tout
humides, tandis que ses lèvres ronges souriaient. — Oh ! soupira-
l-*ite, ^e je suis contente que vous ne me gardiez pas rancune !
.ïGoogIc
8& KETTIB DES DBtX HONDBS.
— le ne vous en veux pas, répéta-t-il en se penchant de plus en
plus, mais comprenez quelle a été mon émotion en rentrant dans
ma solitude et en vous y trouvant, vous, jeune, charmante, ado-
rable...
Il lui chuchotait ces mots dans l'oreitle, ses lèvres eflleuraient
presque les abondans cheveux crèpelés de Laurence, dont la poi-
trine gonflée se soulevait encore par momens. Elle subissait de
plus en plus l'influence de cette voix caressante, de ces regards
câlins fixés sur sa figure, et involontairement, comme fascinée, elle
tournait la tête vers lui.
— C'est trop I murmura-tnelle, après m' avoir grondée, voilà que
vous me faites trop de complimens.
— Ce ne sont pas des complimens, c'est l'expression mfime de
ma pensée la plus intime...
Il avait à peine achevé que sa tête se rapprocha encore, et len-
tement ses lèvres déposèrent deux baisers sur les yeux qui se tour-
naient pour lui sourire.
Tout étourdie et troublée par cette lente caresse, elle ne protesta
pas d'abord. Même sa tête se souleva, ses lèvres s'avancèrent
comme attirées irrésistiblement vers celles de Xavier; puis, la ré-
flexion lui revenant comme un coup de foudre et reprenant con-
science d'elle-même, elle fut épouvantée de l'audace du jeune
homme et de tout ce qu'elle avait permis. Alors, à la fois honteuse
et grisée, rouge, les yeux voilés, elle se leva, repoussa les mains
qui voulaient s'emparer des siennes, et, sans dire un mot, s'élan-
çant vers la porte, elle disparut.
VII.
Xavier passa son après-midi i rimiiner les impressions de la
matinée. Sa vanité était flattée ; il avait touché le cœur d'une vraie
femme du monde, élégante, coquette et toute pimpante dans sa
fraîche beauté de dix-neuf ans. En lui, le limon sensuel qui est au
fond de toute créature humaine fermentait doucement à la tiède
chaleur de ces préliminaires d'amour. Étendu dans le fauteuil où
s'était appuyée la tète de Laurence, il croyait respirer encore cette
fme odeur de violette dont les vétemens de la jeune femme étaient
imprégnés-, il fermait voluptueusement les yeux et revoyait tous
les détails de la scène du matin.
II n'essaya point ce jour-là de troubler de nouveau la solitude
où M™ Lafrogne s'était renfermée. 11 lui semblait de bon ton de se
montrer tout d'abord généreux et réservé ; mais le lendemain il
résolut de pousser plus avant et, après avoir procédé minutieuse-
.ïGooglc
U.1UI80N DES DEUX BASBBAUI. 85
ment i. sa toilette, il prit sous son bras deux romans de Balzac,
afin de motiver sa visite, et se rendit chez la femme de son pro-
priétaire.
Comme il traversait la cour, il rencontra Germain qui sortait du
vestibule. — Vous alliez chez ma femme, monsieur Duprat? lui dit
ce dernier, inutile! vous-ne la trouverez pas... Elle est partie hier
ptKir Rembercourt.
Et comme, iovolontairement, à l'annonce de ce brusque départ,
la figure du jeune homme s'était allongée : — Cela nous contrarie
on pea, Hyacinthe et moi, continua Germain en bourrant sa pipe,
parce que nous avons ici du travail qui nous retiendra jusqu'en
juin, et que nous se pourrons passer avec elle que les dimanches,
mais elle prétend qu'elle est soufGrante et que l'aù* de la campagne
lui fera du bien... Vous savez, quand les femmes ont une idée, il
n'y a pas à aller contre...
Le jeane homme remonta chez lui fort désappointé. Cet expédient
dilatoire, imaginé par Laurence, dérangeait toutes ses combinai-
sons. Pourtant une réflexion vint mêler quelque douceur à l'amer-
tume de sa déconvenue. — Il fallait que M°" Lafrogne le redoutât
bien fort pour avoir fui si rapidement I Cette précipitation à s'éloi-
gner donnait ta mesure de la fascination qu'il avait exercée et
marquait combien la jeune femme avait conscience de sa propre
Laurence avait eu peur, en effet. Comme beaucoup d'honnêtes
femmes, elle pensait que l'amour platonique est une distraction
parhilement licite, où les maris n'opt rien à voir. Elle s'était ber-
cée de l'espoir que l'amour de ce jeune homme, si sérieux et si
bien élevé, planerait constamment dans des régions angélîques et
immatérielles, qu'entre eus la passion resterait pure, et que le
dénr des choses défendues, pareil à une hirondelle infatigable,
voirait toujours au-dessus de leurs têtes sans jamais y poser son
aile. — Et la chute avait été si prompte I le vol idéal avait été si
court 1 — La jeune femme était fort irritée de ces deux imperti-
nens baisers qui étaient si vite descendus sur ses yeux, et en
même temps elle éprouvait une douceur nonpareille à se les rap-
peler, ainsi que ta musique caressante des paroles que Xavier lui
munnurùt à l'oreille. Comme elle avait une nature droite et répu-
gnant à la duplicité, elle se trouvait mal à l'aise en face des deux
honnêtes figures de Germain et d'Hyacinthe. Il lui semblait qu'on
ïoyait sur son visage la trace des baisers de Xavier, et en présence
des deux Barbeaux elle n'osait plus penser à son séduisant et auda-
cieux voisin.
Aussi saisitrelle le premier prétexte qui s'oOrit pour s'enfuir à
.ïGoogIc
Renbereoart. Dms cette netnhe benrensement àinée eatre U
TÎvière et m graod pan de fortt, Laoreiice' croyait qu'elle serait à
la fois plus protégée et plus libre. Elle n'aurait plus à craindre le
Toistiuge tronbhôil des feoètves de Xavier^ elle pourrait penser à
lui sans roi^ftr deranl Germain ; elle savoiveraît les prémices de la
possim sans risqua* de se laimer entraîner snr une pente dange-
reuse.
Cette innoceiite ilIosioD ne fut pas de longue dorée. Dès le sur-
lendemain de son déput, lavier Dopnt derint on visiteur assidu
des bois de Rembercourt, — Au sortir du petit TÏTlige de Fains, la
colline boisée qui forme l'un des versans de la vallée s'aTWice
comme un promontoire dans la friaine, dcnninant de ses futaies à
i pic Teau tranquille d'un canal et les bÂtimeos de la ferme. An
point culminant du bots, une tranchée dévale brusquement en
face de Rembercourt, et par cette éclaircie on peut, sans être va,
plonger comme & vol d'oiseau au-dessus des cours et des jardins.
Celait là que Xavier venait s'instfUler chaque jour. Étendu à
Yùmhre, il éf^ait tranquillement, du haut de cet observatoire, tout
ce qui se passait à la ferme. Pour amuser ses yeux, pendant
les loi^ues heures où il faisait te gnet, la vallée prodiguait les
charmes de son opulente parure d'été. — Les vergers, où déjà
rougissait la cerise, étaientpleins d'oiseaux chanteurs ; les prés mûrs
répandaient au soleil leur oaduleuse et plantureuse verdure aux
tons chauds semés çÀ et là de taches blanches ou dorées; entre les
saules et les peupliers, la rivière luisait par place comme de l'ar-
gent fondu ; et de l'autre côté des prairies, les coteaux de Varney et
de Bussy détadiaient sur le bleu du ciel leurs vignes d'un vert
phosphorescent. Au milieu de tout cela, il y avait des envolemeos
de pigeons aux ailes mélodieuses, de sonores claqoemens de fouet,
des gloussemens de volailles, et parfois le passage d'un train lancé
i toute vapeur, qui traversait la vallée avec un long sitllement.
Ibis Xavier Dnprat, peu sensible aoz spectacles de la natiu'e,
n'était préoccupé que d'une chose : — le pavillon aux volets verts
qui s'élevait à l'un des angles du mur de la ferne. Armé d'une
Iwgoette, il n'avait pour objectif que ce corps de logis, dont la
blancheur ensoleillée tranchait sur les arbres du verger. Il espérait
toujours que Laurence, lasse de sa réclusion, se laisserait tenter
par l'ombre fratebe de la futaie voisine et qu'elle viendrait se pro-
mener sous bois.
Un jour enfin, sa patÎCTce fut récompensée. Il vit la jeune femme
euvrir la porte qui donnait sur la forêt, franchir rapidement le
canal et disparaître derrière les arbres de la lisière. Leste comme
BU chevreuil, il dégringola le Iraig de la coulée ombreuse, et comme
.ïGoogIc
LA lUraOlt DBS SEDX BAinRAlX. 87
lavreme grarissût le mtaie dtemin en sens opposé, à nn bmaque
tounuot die se trouva soudain en face de Xavier Dnprat,
Elle étouffa un cri de surprise, devint pourpre, et r^sta immobile
au pied d'uo hêtre. -~ Pardon, madame, dit Xavier en saluant
très bas, pardon de vous avoir effrayée. Croyez bien que, malgré
les apparenœs, cette rencontre n'a rien de prémédité. Depuis une
senaine, je me trouvais si seul cbez moi, la vue de vos peraiennes
coostafflmeBt doses me faisait si tristement sentir mon isolement,
qne j'ai voulu marcher au grand air. Un secret attrait m'a poussé
de œ côté, mais j'étais loin d'avoir l'indiscrète pensée de troubler
votre retraite... Le hasard seul a tout fait.
Laurence crut de ce petit discours ce qu'elle voulut bien, mais
l'attitude du jeune homme éiait si pleine de respectueuse admira-
^00, sa voix avait des inflexions si tendres, son air doux et soumis
coDtrasuit si fort avec les audaces de l'autre semaine qu'elle pensa
qu'un excès de rigorisme serait ridicule; au lieu de rebrousser
chemin, elle continua de marcher à côté de lui dans le sentier qui
éiaii juste assez laiçe pour qu'on pût y passer deux de front en se
frôlant un peu.
Xavier avait une langue dorée, et il ne laissa pas languir la con-
versation. Côte à côte, le bras effleurant le bras, ils suivaient lente-
ment Jes petites sentes moussues : le soleil, tamisé par les hautes
branches des hêtres, faisait pleuvoir des gouttes lumineuses sur
l'herbe et sur les feuilles; dans ce clair-obscur, çà et là des ancolies
bleues et de grands orchis tachetés dressaient leurs tètes fleuries,
tandis qu'au cœur de la futaie les loriots brodaient des vocalises
flûtées sur la basse profonde des ramiers rouconlaos.
Sans déclamation, avec une grâce aisée et une mélancolie adroi-
(erneut mesurée, Xavier parlait de son isolement, de ce besoin
d'intimité qui lui donnait parfois la nostalgie de la vie de famille,
n avait eu une enfance si heureuse près de sa mère qui t'adorait !..
Le futur substitut s'entendait à merveille k faire jouer les cordes
du sentiment maternel et des joies familiales. Laurence l'écoutait
avec une sympathie toujours croissante. La beauté de cette après-
mitË de juin ajoutait encore aux séductions du langage de l'amou-
reux, et pendant des heures la jeune femme resta sous le charme;
si bien que le soleil était déjà bas quand elle songea à rentrer à la
ferme. Il la reconduisit jusqu'à l'orée du bois, et lui arracha la pro-
messe de se retrouver le lendemain au même endroit.
Elle y revînt. Tous deux prenaient goût à cette école buissonnière
en pleine forêt. Le beau temps, la délicieuse griserie de l'amour
qui commence, la piquante saveur du fruit défendu, et surtout
l'audace ingénue de la jeunesse faisaient passer Laurence sur les
.ïGoogIc
88 HEVDE DES DEUX MONDES.
périls de ces promeDades clandestines. Quant à Xavier Duprat, ra\i
de la tournure que prenaient les choses, il se montrait délicat et
réservé, se gardant bien de gâter sa situation par de trop brusques
attaques. Il savait rester sage et respectueux. En garçon raffiné et
prudent, il se sentait d'ailleurs peu de goût pour les oaristyt en
plein air qu'un garde mat appris ou un bûcheron indiscret peut
venir déranger. 11 était semblable k un écolier qui a volé un beau
fruit, et qui, le sachant bien en sécurité au fond de sa poche, se
contente de le tâter du doigt de temps à autre, en se réservant de
choisir son heure pour le savourer à son 'aise. Il calculait qu'une
fois complètement mattre de la volonté de Laurence, il lui serait
facile de s'insinuer dans les bonnes grâces des deux Barbeaux, qui
étaient gens à mener par le nez. Il deviendrait alors l'ami de la
maison, le commensal préféré, et, sans endommager sa réputation,
sans compromettre son avenir, sans faire de scandale, il trouverait
dans le confortable logis de la rue du Bourg bon souper, bon gîte...
et le reste.
Un incident malencontreux vint gâter cette aimable perspective.
Jusque-là le beau temps avait favorisé les deux jeunes gens, mais
une après-midi, pendant qu'ils se promenaient sous bois, le ciel se
brouilla, et an brusque coup de tonnerre leur annonça un orage
qui s'était formé à la sourdine. Ilsétaientsur le versantqui descend
vers Faîns, et, par une éclaircie, ils virent tout à coup la vallée
obscurcie par de gros nuages. La rivière était toute noire; de larges
nappes de pluie poussées par le vent commençaient à cacher les
collines sous d'épaisses buées grises. — Ils ne pouvaient rester
en plein bois, et ils coururent le long de la lisière, en quête
d'tm abri un peu plus imperméable que les branches des hêtres.
Justement, au pied de la côte, il y avait une brasserie, bien
connue des pêcheurs à la ligne, qui allaient s'y reposer auprès d'une
chope, quand le poisson ne mordait pas. — Laurence et Xavier,
toujours courant, se précipitèrent dans la foulerie qui formait une
des dépendances de l'établissement, et là, cachés derrière les
cuves, ils attendirent la fin de la bourrasque. Il faisait si noir dans ce
bâtiment, uniquement éclairé par la porte cochèie, qu'ils ne crai-
gnaient guère d'être reconnus. Au bout d'une demi-heure, les éclats
de tonnerre devinrent plus sourds et plus lointains, la pluie dimi-
nua, et un rayon de soleil, perçant galment l'obscurité de la
foulerie, annonça aux deux reclus qu'ils pouvaient reprendre la
clé des champs.
Comme ils quittaient leur refuge, juste sous le porche de la
grand'povte, ils se jetèrent dans les jambes d'un quidam qui accou-
rait en sens contraire, et qui, trempé jusqu'à l'échiné, se bâtait
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LA MAISON DES DEUX BAKBEAUZ. 86
d'entrer à la brasserie. Or, par uoe malheureuse chance, ce qui-
dam n'ëtùt autre que Delphin Nivard.
Laurence le reconnut la première. — Gourons, dit-elle tout bas
à Xavier, c'est M. Nivard J
Ils s'éloignèrent rapidement. Quand ils furent à cent mètres : —
Êtes-vous sûre que ce soit lui 7 demanda Xavier.
— Je le crois, répondit-eile, car il doit dîner ce soîr à la fenue
avec Hyacinthe et M. Lafrogne.
Xavier Duprat se retourna d'un air inquiet vers la brasserie.
C'éUJt biea Nivard, en effet. Il était revenu sur ses pas et, planté
sur le senil de la porte cochère, la main en abat-jour sur ses yeux,
îi paraissait lorgner, à travei's les dernières buées de l'orage, le
couple qui s'éloignait.
— "Voili qui est fâcheux I murmura Xavier Duprat, dont la
figure s'assombrit.
Laurence était tout aussi inquiète que son compagnon, mais, le
voyant tourmenté, elle voulut le rassurer. — Bah I reprit-elle, il
ne nous a vus que de dos et il a de mauvais yeux. Je vais vite
rentrer à Rembercourt où je changerai de robe et de coiffure avant
qu'il arrive, cela le déroutera... Soyez demain à l'entrée du bois,
et je vous conterai comment les choses se seront passées...
Ils se quillèrent là-dessus. — Le lendemain, dès trois heures de
l'après-midi, Xavier attendait M"' Lafrogne au rendez-vous indiqué.
Le même jour, vers deux heures, les employés du bureau de
Nivard furent fort étonnés de voir leur chef de file enlever ses
manches de lustrine, brosser son chapeau et quitter son fauteuil
de cuir. Delphin Nivard était un modèle d'assiduité, et sa con-
duite était tellement anormale qu'elle stupéfia tous les plumitifs de
sa division. Le chef de bureau enfila une rue détournée et, lon-
geant les bords du canal, prit & son tour la direction de la ferme.
C'était le chemin le plus long, mais aussi le moins fréquenté. Il
arriva ainsi, masqué par les arbres, jusqu'à la lisière inférieure de
la forêt, et là, sautant dans le taillis avec l'agilité d'un chat sau-
vage et l'adresse d'un braconnier, il chemina sans . bruit sous la
fouillée jusqu'en vue de Rembercourt.
Trois heures et demie venaient de sonner à l'église de Fains
quand laureoce quitta la ferme et s'engagea dans le sentier, où
l'attendait le jeune Duprat,
— Eh bien? demanda-t-il en scrutant d'un regard de juge d'ins-
truction la figure un peu pâlie de la jeune femme,
— Rassurez-vous, répondit-elle, je crois que Nivard ne se doute
de rien. Quand il est arrivé pour dîner, je m'étais métamoipho-
sée des pieds à la tète; il n'a point paru me soupçooner, et il n'a
.ïGoogIc
00 UTDB DES DEUX UOSDES.
pas soufflé mot de sa renccmtre... Étant doimi l'homme, s'il eût eu
le moindre soupçon, il me l'aurait fait entendre par quelque allu-
sion méchante, car il ne m'aime pas, et il n'aurait pas été £&çbé
de me jouer un tour.
— N'importe, reprit Xarier d'un ton bref, ces promenades en
plein air sont imprudentes, et il faut y renoncer.
Elle lui jeta un coup d'oeil surpris et attristé. — Soit! mur-
mura-t-elle, puisque vous le désirez.
— C'est dans votre intérêt t soupira-t-il avec un accent d'hypo-
crite abo^iion.
Elle secoua les épaulra et fit une moue peu résignée.
— D'ailleurs, iosiauai-t-U douc^nent, il me semble qu'il 7 a
un autre moyen de nous voir... ud moyeu plus simple et moins
périlleux.
— Lequel?
— Vous êtes seule le soir presque toute la semaine ; qui tous
empêche de me recevwr à Bembercourt?
— C'est impossible 1 que penseraient les fermiers et les domes-
tiques?
— Voire pavillon est séparé de la ferme par des jardins, et tous
ces gens-là se couchent comme les poules, sitôt la nuit venue.
— Je ne suis pas seule, j'ai avec moi Marianne.
— Votre femme de chambre?.. Elle loge dans les combles et
vous au rez-de-chaussée... Vous pourriez vous débarrasser d'elle
de bonne heure, et, si vous laissiei ouverte ta porte du bois, il me
serait facile d'entrer chez vous, à la nuit close...
— Je ne ferai jamais celai interrompit-elle avec véhémence, ce
serait mal.
— Le mal glt surtout dans le scandale, répliqu»-t-il d'un toa
coupwit et dur qu'elle ne lui connaissait pas encore ; plutôt que
de vous exposer aux médisances du public, dans ces courses 4
travers les chemins, j'estime qu'il vaut mieux rcuoncer k nous voir.
Elle baissa la tête et resta un moment silencieuse. — * îtoo,
munnura-lrelle enfin comme si elle se répondait & elle-même, je
ne puis pas vous faire entrer clandestinement à Remba\»urt...
Prêter les mains k une pareille chose, ce saait de ma part une
sorte de trahiscm.
— Aimez-vous mieux que j'y entre ea escaladant le mur?
âemandfr441 d'un air ivonique.
Elle eut la naïveté de prendre cette bravade au sérieux. — Me
TOUS en avisez pasi a'eaelaina-t-«lle effrayée 00 Iftdn les chiens
k la auit, et ils vous sauteraient k la gergel
Il vil toot W parti qu'il penvait tirtr dc^ cette crédnlc qopràlflB-
.ïGoogIc
^ioQ, elpoursoinuit d'un ton réBohi : — J'en ferai fessai xlëB de-
«ÎB soir à oenf faenres, dit-il, n'«D éÈ^iaiae nix meloases de
ï. iafragne.
— Hais c'est noe &>1k ! s'écria-l-elle «n joignut les naioB, VOW
perds h (Me, mansieiir.
— ievoos jtiTvquejesaiHpdrfaitenent âeaang-ffwd... fescar-
tadeni demain la muraille, i moins ijoe tous ne préféiiee m'ouvrir
la porte du bois.
— C'etf impossible.
- (Test votre dernier mot?» k demaio daac, et il en advifflKlrt
ctip'i plaira à. Dieu.
D'ia air«ffenBé il la quitta isrufiqaenient, renonta le Beotier «t
Jspwnt ayant qu'elle pût ajouter im mot.
VJII.
Tei^uoe heure de relevée, les deux Barbeaux travaillaient dans
leur petit bureau poudreux, orné d'écliBatiU<ws de bois de teinture,
<Je registree à dos verd&tre et de factia-es embrochées dus des
t^ de 1er. U faisait trëB chaud : par la fenAtre ouverte, où grim-
paient eo guise de jalousies des capucines et des volubilis, oa
eoteadait le boMTdoonemeDt sourd des uMucbes à miel dans les
banquettes dp ùalBamines, — et par momeos des bouffées d'air
tiède apportaieiit du fond de la cour dee ésianatioos poivrées de
giûgembre et de noix muscade.
RyacÊntlK, perché sur uQ tabouret, les jambes de son pantalon
sotgDensement remontées, a£a que l'étoffe ne i»lt point de faux
plis aux genoux, transcrivait des facturefl sur son livre-joumâl,
et eolre tes barreaux du tabouret on aperoevait ses chevilles mai-
gres, chaus-ées de bas gris. Germain, la pipe entre les dents, déca-
ctoait un suppléittent de coorrier que venait d'importer le facteur
demidî.
Au milieu de -ces d^ôches commerciales sur papier bleu, uns
lettre timla-ée de Villotle attira son attentîMi. Dans une petite ville,
>1 est rare qu'on en^loie la fraste pour communiquer avec ses
voisins, La suscription de l'env^ppe portait le nom de Germain
l^nçoe, écrit d'une miiD d'éc<riier ioeapéiùoenté. Le cadet des
Karitoia déchira le cachet, «t se mit à lire. Tout i coup il posa
^squement sa pipe sur la table et peussa une esd^malion çii
^ louner la t^B à Hyacinthe. Gemuiu était pile et ses muns
mnAlaieBC
— Qu'y a-t41, cadet? demanda l'autre éteimé.
Geraaia lendit la lettre k son frère. — Tiens, rois oe qa'w
m'écrit, murmura-t-il d'une voix altérée.
.ïGoogIc
92 BET0E DES DEUX H0HDE6.
Hyadntbe lut à son toar la lettre, qui était ainsi conçue :
n On engage M, Germain Lafrogne à se déûer de son locataire,
qui rôde beaucoup trop souvent du côté de Rembercourt. Du reste,
s'il veut savoir pourquoi sa femme était si pressée de s'installer
à la ferme, et s'il veut être édifié sur les rapports de cette dernière
avec M. Duprat, il n'a qu'à se trouver ce soir même à Rembercourt,
à la nuit tombante. A bon entendeur salut, n
— C'est une infamie I s'exclama Hyacinthe.
— Oui, celui qui a lancé ce billet a visé juste... Gela m'a donné
c&mme un coup de couteau au ccetir.
— Voyons, reprit l'atné d'un ton qui voulait être rassurant, je
pense que tu ne vas pas croire à une dénonciation anonyme?
— Je voudrais n'y pas croire... Mais quel intérêt aurait-on à
m'écrire cela?.. Nous n'avons pas d'ennemis,
— Nous avons des envieux... Et puis il y a tant de mauvais
plaisans.
— On ne fait pas de pareilles plaisanteries, dit Germain d'un air
sombre, en allant fermer la fenêtre... Depuis que j'ai lu ce papier,
il m'est venu un tas de réflexions que je n'avais jamais eues et qui
me frappent tout d'un coup... Laurence est jeune, et j'ai le double
de son âge; elle aime le plaisir, et nous ne sommes pas amusans;
enfin je suis un ours, et ce monsieur de là-haut est un joli-cœur,.,
— Un garçon si réservé, si pieux I,. Je ne peux pas croire qu'il
soit capable d'une pareille noirceur!
— Tu ne connais pas le monde, Hyacinthe, tu juges toujours
les autres d'après toi...V(Hs-tu, nous n'entendons rien aux femmes,
ni l'un ni l'autre... Ahl nom d'une balle, s'écria-t-il en se rasseyant,
je voudrais déjà être à ce soir... Je souffre trop 1
— Tu iras là-bas ?
— Tu le demandée? repartit Germain d'une voix amère et irritée.
— Écoute, cadet! reprit le brave Hyacinthe après avoir médité
un moment, veux-tu un bon conseil? Pars tout de suite pour RenA-
bercourt. Si cette accusation a quelque fondement, il vaut mieux
prévenir le mal que d'avoir à le punir. Ta présence empêchera ta
femme de commettre une faute, et la sauvera peut-être,
— Non, répliqua nettement Germain, maintenant que le soupçon
m'est entré dans la cervelle, un pareil expédient ne me l'enlèverait
pas... En supposant que je trouve Laurence tranquille dans son
jardin et que rien ne se passe ce soir, je me dirais toujours : « Si
je n'étais pas arrivé, que se serait-il passé ? n Et je serais conti-
nuellement tourmenté par un doute ; non, dussé-je en crever, j'at-
tendrai jusqu'à la nuit, je me faufilerai là-bas sans être vu...t^Et
j'en aurai le cœur net.
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LA XAlSOir DES DEUX B&HSEAnX. 03
— Alors tu m'emmèneras avec toi.
— Viens, si ta veux... Maintenant reprenons notre besf^e et
paUenhms!
Us reprirent leurs écritures ; mais ni l'un ni l'autre n'avaient grand
goût ao travail. Les chiffres s'enchevêtraient devant leurs yeux, et
leur esçrit était ailleurs. Les heures se traînèrent lentes, silen-
cieuses, interminables. Ils entendirent le locataire Xavier Duprat
TCDtier dans son appartement et s'installer à son hureau. Hyacinthe
fit un geste éloquent, en montrant le plafond comme pour dire : —
Td rois hien, il reste chez lui, et on le calomnie. — A quoi Germain
répondit par un haussement d'épaules. Le soleil glissa petit à petit
le loDg des capucines en fleurs, remonta au premier étage, puis
s'envola au faite du toit. Dans la cour moins lumineuse, où flottaient
louiouTS d'aromatiques senteurs d'épices, le bourdonnement des
abeilles s'apaisa; puis Calherinette vint annoncer que le dîner était
prêt. Ils mangèrent tous deux du bout des dents ; ils essayaient de
se forcer, mais la nourriture s'arrêtait dans leur gosier, et ils res-
tèrent accoudés sur la table , sans mot dire , auprès du dessert
intact, jusqu'au moment où le crépuscule assombrit les panneaux
de cbftôe de la salle.
— Allons, murmura Lafrogne cadet en se coifTant de son feutre,
il est temps... Nous prendrons la route des Romains.
Us sortirent par la rue du Bourg, enfilèrent des ruelles détour-
nées et s'enfoncèrent dans le chemin qui longe les vignes de Chan-
teraine.
Ils firent le trajet sans prononcer un mot. La nuit était tout à fait
venue, une nuit sans lune, propice aux rendez-vous amoureux.
Quand ils furent en vue de Rembercourt, au lieu de suivre la route,
ils contournèrent les murs de la ferme, et s'engagèrent dans les
prés, n y avait du côté de la rivière une petite porte dont Germain
avait gardé la clé. C'est par là qu'ils pénétrèrent dans l'enclos, où
tout semblait assoupi et où l'on n'entendait que le chant nocturne
des grillons dont le vague bourdonnement semblait être la respi-
ration sourde des champs endormis.
Pendant ce temps, le calme était loin de régner dans l'appartement
de Laurence. Derrière les persiennes closes, deux voix y troublaient
le silence de ta nuit : l'une tour à tour irritée et suppliante, l'autre
virile, insinuante, et dont les intonations ressemblaient fort à celle
de H. Duprat.
C'était Xavier, en effet, que Laurence avait eu l'élourderie de
recevoir chez elle. Craignant qu'il ne recourût à une escalade,
comme il l'en avait menacée, elle n'avait pas osé fermer la porte
du bois ; à la nuit close, dès qu'il avait été certain que la femme
.ïGoogIc
de chambre s'était retirée, Dupnt s'était hâté de pinétrerdass la
^ëce du rez-de-cbatiaaée où te hicur d'une lampe Im bàsùt mp-
poser que M"' Lafrogne devait se trouver. Une fois ét^i djmB
la piace, il s'était promis de n'es point sortir de sitdt, et, eKÎBiaot
que cette duunbre cooifortableet caquette étnt im séjour jwéféraUe
aux humides talus de la forêt, il Bsait de son éiôqaamix la plats
persuasive pour tibtenir la permissiaD d'y rester, 11 avait posé sans
façm son chapeau sur un meuble et draneuisit impaEiiUe devant
la jeune femne qui le suppliait de s'ékiigaer.
— Soyez raisonnable, hù disait'-elle, et pour pins de pré-
caution, elle avait mis entre elle et lui vn ^and fautesil derrière
le dos^er duquel elle s'appuyait comme poar s'en faire lui reu^part,
— je mis ai donaté une preuve de coofîance en vous laissant
entrer, ne me forcei pas k m'en repeatir, et quitto^ioi.
— Voue êtes crawle, madame, répliquar-t-il d'an ton à la fois
hardi et câlin, après Ht' avoir conduit au seoil de la terre promise,
vous voulez que je me contente de l'avoir eortrevue... Vous iœ
vw/ea plus héroïque qae je ne le suis.
-~ Je vous crois un homne d'boaoenr, trop bien élevé et trop
respectueux pour rester chez une femme malgié elle.
— L'amour n'est pas respectueux à ce point, et je vous ràne
trop passionnémeat pour ne point passer par-dessus les bienséaaceB
vulgaires... J'ajou terai,conttQua-t'il avec une légère nuance d'irenie,
qu'en venant voufr-méme un matin chez moi, toob n'avez montré
clairement que la sympathie nous fait souvent sauter à pieds joints
par-dessus les ccnvenances mondaines.
— Si j'ai été étourdie, munnura-t-elie en rougissant, c'est pew
généreux de me le rappeler et stutomt d'en ahuser.
— Pardon, mais ëtes-vous généteuse, àvotretour, endétnûsurtt
brusquement une espérance que vous avee été la première à aire
naître?
— Quelle espérance? s'écri»>t-elle irritée, e^ptiqnex-vous, je ne
cmnpreaidspasl
— Si j'ai été assez hardi pour ei^iérer, pea^SDivi^-il, n'y ai->e
pas été encouragé tout d'aburd?.. Il y a des regards qui sont
presque une promesse d'amour, et j'ai cru voir ces regardera
tomber de vos yeux sur moi. An fond de au solitude, je vous aimais
riluKieusement et sans espoir; mais, permettez-moi de vous le
rappeler, c'est vous qui m'avez poussé à sortir da ma réserve,
et, ce qui n'est pas généreux, c'est de re^er mon amour, après
m'aveir laisaé croire que vous m'aimiex.
fii peu délicat que fftt ce reproche, il tonbeit joste et ne laissait
pas d'embairaseer la jeune femme. P&at U tôte sous les argu-
.ïGooglc
LA HlBMHf HS DIUX BAHBUDX. 05
■en .que lui lasçùt Xavier, elle sentsit trop combien la lutte élait
nfgite; pourtant elle oe voulait pas faiblir, et elle essuyait de se
débattre «mire les dangereuses conséquences de ses précédentes
ÊUoderies.
— J'ai été légère , c'est possible I s'exclama-t-elle, les lanues
in fenx, j'étais aveogle, mais tout ce que vous me dites me rend
ptm dairvoyante, et je ne veax plus encourir le même repPO«^e.
— C'est UD pea tard, murmura-c-il en souriant doucement et en
9e T^qirochant du fauteuil, /
— If<n, monaiear, (Ut Laurence en se rencognoot de plus en
pka entre le mur et le meuble qui la protégeait; si vous ne tous
relirez pas de bon gré, je vous jure que je vais appeler Marianne I
— Vous ne ferei paa cela, reputit Xavier d'un ton calme, à quoi
Iwo? Personoe ne eroirait que j'aie pu entrer iâ sans rotre consen-
tenal; ma préeence à une pareille heure ne s'expliquerait que par
une complaisance de votre part, et un esclandre me compromettrait
BUS TOUS eicueer.
Cette impitoyable logique accablait Laurence; elle se sentait à la
nerci de cet bomme, il la tenait déjà moralement entre ses mains,
et sa loree de résistance commençait à s'épuiser. — Ah ! balbutia-
t-elle désespérée, ce n'est -pas d'un galant iKHome ce que vous
faites li, c'est de la làcbelé !
— Non, reinit-il, mais cette fois avec une voix pleine d'in>-
knfflis caressantes ; non, c'est de l'amonr... l'amour le plus fervent
et le plus pasejonnét.. Pourqnm êtes^ons si ineffablemeot belle?
C'est votre beauté qui me trouble et me fait tout oablîer. Ne soyea
pis cruelle, laisses-moi vous adorer à genouil Je vous promets un
anoor brftiant, discret, religieusement fidèle. Je mettrai & vos pieds
toat mon dévoûment, toute ma jeunesse ; voua serea la reine de
non cœur, la souveraine de mes pensées. Je vous donnerai le bon-
lieiir que vous rêviez, que vous n'avez pas trouvé, et personne n'en
non rien... Rendez-moi votre confiance, pennettez-moi de tous
ûner et de vous servir I
Tout en pariant, il s'était mis à genoux et s'était asser rs^prodié
pour effleurer les plis de sa robe. Il s'efforçait de s'emparer de ses
inÛBs qu'elle lui refusait encore, mais déjà plus faiblement. Ëner-
Tée, fatdnée et b-emblante, elle voyait venir le monMot (A elleue
pourrait plus se défendre contre cette étreinte qui allait l'enve-
lopper. Tout à coup le sable da jardin cria sous des pas ruades.
^er, interdit, se remit d'un bond sur ses pieds...
— Sultan! MédorL.icil s'exclamait Germain tftawvoix éclatante.
— Hao mari 1 ,. Je suis perdue ! murmura Ltrareoee en s'sfipayant
«ntn la mffaitle pour ne pas tomber.
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96 . RETtE DES DEUX MONDES.
Déjà on ouvrait la porte du pavillon. M. Duprat, blême, ellaré,
s'élança vers la fenêtre et, poussant les persieanes, il allait sauter
dans le jardin, quand devant lui se dressa la longue figure d'Hya-
cinthe, flanqué des deux chiens de garde qui grognaient d'une façon
significative.
— On ne passe pas ! dit flegmatiquement le frère atné, rentrez I
Xavier recula, la tète perdue, et se trouva face à face avec
Germain, qui venait d'ouvrir la porte de la chambre.
Les yeux du mari, fouillant l'intérieur de la pièce, se fixèrent
d'abord sur Laurence, debout entre le mur et le fauteuil dont elle
s'était fait un rempart, puis ils tombèrent sur Duprat, qui reculait
encore devant Hyacinthe comme devant un spectre.
D'un bond Germain s'élança sur l'apprenti magistrat, et, l'empoi-
gnant rudement par son col et sa cravate, il lui lança d'une voix
sourde l'une des plus méprisantes injures du vocabulaire meusien :
— Malabre !
— Pas de violence, monsieur ! balbutia Duprat, je me soumets à
tout, mais ne me brutalisez pas I
Avec ses regards terrifiés, sa pâleur de noyé, il était piteux ; son
corps tremblait, sa voix était devenue rauque. Germain regarda en
face ce grand garçon à l'apparence robuste, que la frayeur rendait
tout & coup plus débile qu'une vieille femme, 11 en eut pitié et,
retrouvant son sang-froid à mesure que l'autre devenait de plus en
plus épeuré, il se borna à secouer vertement son perfide locataire,
et à le jeter sur un fauteuil où Duprat s' affaissa comme un paquet
de linge mouillé.
— Je ne veux pas d'esclandre ici, dit le mari de Laurence, et je
ne toucherai pas & votre peau I — Il alla fermer ta porte qui était
restée entr'ouverte. — Écoutez-moi bien, reprit-il d'une voix
basse et lente, je pourrais vous saigner comme un poulet... Vous
savez aussi bien que moi que vos tribunaux n'auraient rien à me
faire... Mais vous ne valez pas même un coup de poing I Vous allez
sortir d'ici ; arrangez-vous pour que je ne vous retrouve pas demain
àVillotte, car, si jamais je vous rencontre dans mon chemin, il n'y
aura pas de lois qui tiennent, et je vous décarcasserai, aussi vrai
qu'il y a un Dieu I., Maintenant filez... Hyacinthe, reconduis-le !
M. Duprat s'était hâté de se lever, et les jambes cbancelauies, te
dos voûté, les yeux à terre, tftte nue et les cheveux eia désordre, il
se dirigeait vers la porte, sans oser r^arder Laurence.
— Vous oubliez votre chapeau I lui dit Germain d'un ton tran-
quillement dédaigneux.
Il se retourna craintivement, s'empara de sa coiffure avec un
geste oblique et rapide, et ouvrit la porte en tâtonnant. Tandis
.ïGoogIc
Lk MAISON DES DEUX BAHBE&IIX. 97
qa'il disparaissait dans le comdor, Germain se tenait les bras croi-
sés, U foce tournée vers la porte, montrant sa solide carrure, son
buste énergique et sa tète chevelue à Laurence, qui avait assisté
comme une statue à ce brusque dénoûment. Quelles que fussent
ses toreors et ses angoisses personnelles , la jeune femme ne pou-
vait s'empëcber d'admirer ce rude chasseur, si contenu dans sa
force, si maître de lui et si digne dans les momens les plus terri-
bles. Elle le •comparait involontairement au triste amoureux dont
elle entendait encore les pas chancelans au fond du jardin, à ce
penseur coaard qu'elle avait eu la faiblesse de prendre pour un
iërosde roman. Kle méprisait Xavier, la honte et le d^ût la pre-
naient en songeant que cet homme avait posé ses lèvres sur son
visage. Ea un clin d'œi), le ridicule venùt de tuer son amour cou-
pable.
Od distingua le bruit de la petite porte qu'Hyacinthe verrouillait.
Germain alors rentra dans la diambre, et se retourna vers sa femme,
qui attendait avec un horrible battement de cœur l'explosion de
la colère du mari outragé.
— Itessures-vous, dit-il d'une voix très calme, je ne vous adres-
serai ni reproches ni gros mots. C'est inutile, je ne veux pas de
scandale. Ponr l'honneur de notre famille, il ne faut pas qu'on
puisse clabauder sur notre compte. Nous sauverons les apparences ;
seulement vous comprenez qu'U n'y a plus entre nous d'intimité ni
de confiance possibles. Nous serons séparés de fait, voilà tout...
le m'arrangerai pour demeurer ici le plus souvent; vous, vous
resterez dans notre maison de Villotte, et je veillerai à ce que vous
n'y manquiez de rien...
Laurence fît un geste conmie pour protester, mais il ne lui laissa
pas le temps de l'interrompre et continua résolument : — Je le
vem, et c'est bien le moins que vous m'obéissiez... Vous habiterez
VDlotte; Hyacinthe vous y ramènera demain... Je n'ai rien de plus
à Tons dire.
n tourna le bouton de la porte et sortit sans même regarder sa
femme. Celle-ci avait repoussé le fauteuil placé devant elle et s'était
élancée vers son mari. Elle voulait se jeter à ses pieds, implorer
son pardon, le prier d'écouter l'expression de sa honte et de son
repentir. — Monsieur I s'écria-t-elle d'une voix suppliante-
Mais il ne fit pas mine de l'entendre ; il causait avec Hyacinthe
dans le couloir. Peu après, il verrouilla la porte d'entrée, puis il
monta avec son frère au premier étage, et toute la maison retomba
duia un profond silence, interrompu seulement par le ruisselle-
ment lointain de la rivière et le bourdonnement tremblotant des
grillons dans le jardin.
wn xzvn. — 1878. ' 1
.ïGoogIc
BETOK OU DIDX IlOlfOU.
IX.
La miison des deux Barbeaux redevint plus m^uicoliqua, plus
sileoùeuse et plus solitaire encore qu'au temps de H"* Lénette.
Les persiennes des fenêtres donnaot sur la nie du Bourg restaient
herméliquement closes, sauf pendant deux heures, le samedi,
quand Gaiberinette époussetait les meubles et cirait l'appartement,
La porte d'entrée ne s'ouvrait pas deux foia le jour. L'intérieur,
où les tapis amortissaient le bruit des pas, avait l'aspect demi-
obtcur et la tacitumité d'un doltre : on ne s'y parlait ga'à TOix
basse, comme dans une église.
M. Xavier Duprat, en gEU^n prudent, n'avait pis attendu au
lendemain pour déguerpir. Dans la nuit même, il avait pris le pro-
RÙer train partant pour Mete. Une fois en sûreté dans le sein de sa
famille, il avait prétexté une subite maladie, et, ayant sollicité de
son procureur un congé illimité, il avait chargé un collègue d'en-
lever du Ic^is Lafrogne ses livres et ses effets mobiliers. Huit
jours après, Germain, ayant fut nettoyer le logement vacaat, y
avait transporté ses bardes et ses papiers. C'était \k qu'il couchait
lorsqu'une aflaire imprévue le retenait & Villotte; le reste du
temps, il vivait i la ferme.
Quant à Laurence, elle menait une existenoe de recluse et de
pénilente. Son premier soùi avait été de congédier sa femme de
chambre et de se contenter du service de Catherinette. Puis elle
avait opéré une réforme dans sa garde-robe ; adieu les toilettes
pimpantes, les nœuds de rubans et de dentelle, tous les rafilne-
mens de coquetterie qu'elle prenait plaisir à inventer. Elle avait
revêtu une simple robe de laine nmre montante, et elle avait serré
ses lûjoux dans leurs écrins. Les meubles du boudoir et du salon
avaient été ensevelis sous des housses, les cuivxes et les lustres de
cristal de roche dormaient emprisonnés dans de la gaze. Elle n'ha-
bitait plus que sa chambre à coucher, où un portrait de la tante
Lénette, un vieux pastel aux couleurs demi-effacées, lui jetait soir
et matin un regard réprobateur. Elle ne voyait personne, si ce n'est,
aux heures des repas, le méthodique Hyacinûte.qui venait mélan-
coliquement s'asseoir en face de sa belle-sœur.
Ils se parlaient peu, sauf en présence de Catherinette; mais,
quand ils se retrouvaient en tête-à-tête, l'aîné desBarbeaux dere-
nait muet comme l'un des poissons de son enseigne, il mangeait,
le nei dans son assiette ; quand parfois Laurence levait les yeux
▼ers lui d'un air suppliant et qu'il pressentait qu'elle voulait faire
appel à sa miséricorde, il détournait la tête et enumait one c<«h
.ïGooglc
LA 1U190H DH DEUl BARBEAUX. M
a iothne avec !e cbat de U mtisoD qui lui frôlait les jambes.
htmeotz n'osait insister; elle compresait qu'elle avait eu Bya-
dntbe in juge wdigoé, et d'autant plus rancunin qu'il avait été
leàBnier k la crcàre coupable. Après le dessert, Hy&cÎDthe,repitaBt
■niniieuseatent sa seriette dans les plis, se lerail, allait frapper
deni 00 trois petits coups secs sur le barcHnètre, en murmunal :
tB)iliinii a demain, n on k le temps est an beau, m puis il poussait
m |fn soupir et s'esquivait sans broit, conune il était entré.
ËemÎQ n'assistait k ces repos que rarement, les soiiB oii il était
Imé de ooncbn' à Villotte, et alM^ le dîner était encore {Jas hi-
gÊbn. Laureacs n'osait ni lever les yeux ni reoMter, et si, par di»-
mctioa, son mari hii adressait la pwole, elle croyait deviner dam
càaque mot une imentico aiuère ou Béprisanie. Lorsqu'il lui arriva
pour U iremière fois de partager le souper de fusille, GemMB
resta sobImw et tatâtume jusqu'à ce qu'oft eàt desservi ; mais, an
■MBKDl de se lever, il dît k Laurence sans la leprder :
— Ob a donc renvoyé Marianne î
— OiB, monsieur, nurmiira-t-eUe, c'étûl une dépense inutile,
j'ai voulu m'habittKr à me servir moi-méne.
~- En effet, répéiifDa-t-il d'un ton sarcastique, celte Alla œ ponv«t
phia voitt Mre utile, maiotenant... }% comprends 1
Elle crut qu'il insinuait que Marianne lui avait servi de complice
i flembercourt, et elle voulut protester, mais il lui ferma la bcmchc
par un : — - (Test bien ! — très sec, et il sortit avec Hyacinthe.
Ces coBps de kontoù* de Gernain étaient pour elle la pire des
Mtons. Elle sentait qu'il la jugeait plus coDpaUe qu'elle ne fêtait
u réalité, et qu'il avait pour elle un mépris dédaigneux. Paribé»,
Intailiéc et endolerie, elle voulait l'aller trouvée! tenter de sejus-
■SeTipuis elle prenait penr, elle savait d'avance que, rien qu'en «n-
tnthnt sa pvole rude et inuHqœ, elle se troublerait et n'arriverût
Tl'à giter davantage la situation. Elle préférait se taire et attentke.
liUe craignait, en provoquant une explication, de perAe sa dov
lièTe espérance, et elle tenait tant k la ooBserver I
Elle y tenait, — non par intérêt ou par amour-jK-opre, — mais
pv ante d'un sentiment d'une nature plus mystérieuse et plus
tSDdre. Elle voulait reconquérir l'estinie de Gensaiii, tout sônple-
■HBt parce qu'elle commen^t à ainter saa mari.
Oui, Laurence aimait Germain Lafrt^e. Le labyrinthe du cœur
ftenii», si compliqué ei ta plein de routes enclievétrées, a de ces
tBimins étranges et de ces surprises merveilleuses. Les feumes
nbiascot irrésistiblement l'attrait de la force, et, comme madagns
%uureHe, il leur • plaît d'être battues. » Celui qui veut gagner
leur tendresse doit les battre BUvalera^tl on physiqimne&t, seto*
.ïGoogIc
100 BETDE DES DEUX MONDES,
leur position et leurs habitudes sociales. Du moment où Laurence
avait vu Xavier p&lir et trembler sous le regard de son mari, elle
n'avait plus eu que du mépris pour ce lamentable amoureux, et du
même coup son admiration pour Germain était née. L'idole primiti-
vement adorée avait été brisée, mais en même temps un dieu plus
imposant s'était dressé à ta même place sur un piédestal tout neuf,
comme dans les évolutions de la mythologie antique. Le sang-froid
dont Germain avait fait preuve, la façon dont il avait su vaincre sa
colère, la sauva^ grandeur avec laquelle il avait coi^dié le cou-
pable et la magnanimité hautaine avec laquelle il avait traité Lau-
rence, tout cela avait fortement frappé la jeune femme. Loin de le
trouver ridicule maintenant, elle le regardait avec une sorte de
crainte tendre qui est le commencement de l'amour. La rusticité du
farouche chasseur avait même & ses yeux une âpre couleur de réalité
qu'elle^trouvait plus belle que toutes les sentimentalités romanes-
ques dont elle avait jadis peuplé son imagination. Elle était maîtrisée
par cet homme fort et elle souffrait cruellement de l'avoir offensé.
Se réhabiliter dans le œur de son mari était son unique désir.
Hais comment arriver à le convaincre et à se disculper? Comment
détruire les préventions de Germain, quand toutes les apparences
étaient contre elle, et quand celui qui aurait pu plaider sa cause,
quand Hyacinthe lui-même la ten&it en suspicion?.. Elle voulut du
moins montrer aux deux frères qu'elle n'était point la femme frivole
qu'on supposait, et qu'elle pouvait devenir aussi sérieuse, aussi
bonne ménagère que la tante Lénette. Elle se Qt initier aux détails
du ménage par Catherinette ; la maison fut tenue avec une stricte
économie, et, comme au bon temps d'autrefois, les deux Barbeaux,
trouvèrent leur linge en ordre et leurs vêtemens d'hiver et d'été
préparés à point. Parfois elle s'enfermait dans sa chambre, en tête-
à-tête avec le pastel de la tante Lénette, et elle demandait à l'image
fanée de la vieille fille de lui inspirer les moyens de reconquérir
Germain; mais les traits de la défunte restaient rechignes et impas-
sibles, et ses sévères yeux gris semblaient dire à l'infortunée péni-
tente : 0 Je n'ai pas confiance I n
Un jour, en furetant dans un secrétaire fermé depuis la mort de
la tante, elle trouva un registre manuscrit, aux feuillets de papier
verdâtre couverts d'une grosse écriture. C'était ce que nos pères
appelaient leur livre de raison, le mémorandum où ils consi-
gnaient à la fois leur dépense et les événemens de la vie domes-
tique. Toute l'existence patriarcale des Thoiré et des Lafr<^e
y était relatée naïvement et au jour le jour, jusqu'à l'heure oi!t
H"° Luette avait cessé d'écrire. La vie passée de Germain s'y
déroulait depuis l'heure de son baptême.
.ïGoogIc
LA HAISON DES DEUX BABBEAUX. 101
LiureDce parcourut ces loDgues colonnes de comptes avec l'in-
tértt qu'elle avait mis jadis à dévorer Valentine. Il lui semblait
qu'elle entrait ainsi intimement dans la vie de son mari, et l'anima-
tiw qu'elle apportait k œtte lecture rétrospective montrait mieux
que Mut ce qu'on pourrait dire combien elle était possédée par le
dêair de mêler désormais ses pensées et ses émotions à celles de
Germain. Il restait encore beaucoup de pages blanches sur le
le^^. Laurence le serra dans son pupitre, et, à partir de ce
moment, elle y inscrivit les dépenses de la maison.
HIe sortait peu. On ne la voyait guère que les dimanches à
i'^iise, à la messe de neuf heures. Naturellement la ville s'était
jréoccupée des cbangemens survenus dans la maison des deux
Sirbeaux, on avait flairé quelque drame intime et on avait beau-
coup glosé sur l'étrange façon de vivre des deux époux. Delpbin
Nivârd seul aurait pu donner des éclaircissemens sur ce mystère,
mais, comme il ne se sentait pas la conscience nette et comme
il ne se souciait pas de renouveler connaissance avec la rude poigne
de Germain, il avait mis une martingale à sa langue et se conten-
tùt de savourer en son par-dedans le mal qu'il avait fait. De
gaeiie lasse, les curieux avaient renoncé à chercher la clé de
l'énigme, et quand le hasard de la conversation amenait H"* La-
frogne sur le tapis, on se bornait à hausser les épaules. — Elle a
une maladie noire, disaient tes commères, c'est bien triste pour
son mari. — Et on s'en tenait là.
Une maladie noire, en effet. A mesure que les mois se paa-
sùent, la jeune femme perdait courage et patience. Dans le plein
éclat de ses vingt ans, un deuil intérieur assombrissait pour elle
les plus claires journées de soleil et les plus belles fêtes de l'été,
nie se disait que son printemps était manqué, et elle se comparait
mentalement à un arbre fruitier en fleurs atteint mortellement par
la gelée d'une nuit de mars. — Tout était admirablement préparé :
les étamines d'or se pressaient tendrement autour du pistil vert;
le vent du nord avait soufllé et avait tout perdu. Les corolles
blandies restaient encore sur les branches, mais un petit point
noir marquait la place du pistil brûlé par la gelée. — Laurence
se trouvât plus misérable encore que cet arbre malchanceux, car
elle savait que, si sa vie était manquée, c'était par sa faute.
Pendant un temps elle s'était flattée de l'espoir que son change-
ment de vie et son dévoûment pour la maison toucheraient le
cœur du maître et que, jugeant la pénitence assez longue, il
s'adoucirait jusqu'à pardonner. Maintenant elle commençait à dé-
sespérer. Il y avait bientôt un an que durait cette situation, on tou-
^it presque à l'anniversaire de la fatale scène, et rien n'indiquait
.ïGoogIc
102 «ETUE DES DEOX HOtXDtS.
qae Germam fût disposé à l'hidulgeiice. il employait des journées
à Rembercourt à saireiller la ferme ou à faire des chasses enragées
à travers bols. Lors de ses brèves apparitions à Villotte, Laurence
l'apercerait k peine. De temps à autre seulement, quand elle avait
le dos tonmé, il lui jetait à la dérc^e des regaixls en desBOos,
moitié tristes, moitié soupçonneux ; ou bien, à table, il avait parfois
de brusques accès de tous, comme s'il eùtvoulu étouffer un soupir
Ou une émotion qui lui montait à la gorge. Le pins souvent, il se
retirait de bonne beure dans le logement jadis occupé par Duprat,
et il en partait dès l'aube. Pour l'entrevoir, Laurence se levait de
grand matin, et, cachée derrière ses rideaux, elle épiait son réveil ;
elle le suivait des yeux tandis qu'il procédait k sa rapide toilette de
chasseur, le cou du, la chemise entr" ouverte, la poitrine à l'air.
La vie active l'avait conservé jeune, il n'y avait pas un fil d'ar-
gent dans sa barbe ni dans ses cheveux, ses yeux brans brillaient
d'un ér.lat viril sous les gros sourcils Tioirs, et Laurence le trouvait
beau.
Si en apparence Germain restait impitoyable, du moins Byadntbe
s'était adouci. L'atné des Barbeaux rendait justice aux efforts de
sa belle-sœur. Comme il était d'un naturel compatissiat, il \\
plaignait tout bas, et un soir que Lafrogne jeune avait soupe à
Villotte, il l'entreprit à ce sujet :
— Cadet, liù dit-il en te reconduisant dans sa chambre, tu es
bien dur pour Laurence. Je t'assure que la pauvre femme a du bon
et qu'elle s'est fort amendée... Il ne faut pas vouloir la mort du
pécheur, et une âme chrétienne doit savoir pardonner.
— Je ne suis pas une âme chrétienne, répliqua rudement Ger-
main, je suis un mari indignement trompé et qui ne veut pas l'être
nne seconde fois... Chat échaudé craint l'eau froide.
— Hais, Germain, tu exagères peut-être aussi les choses...
D'après ce que nous avons entendu de la conversation de ta femme
avec ce misérable Duprat, il est évident que Laurence lui résistait;
la faute n'avait pas été poussée jusqu'à ses dernières conséquences,
et en bonne justice il est de r^e que l'intention D'est pas réputée
pour le fait.
• — Vas-tu recommencer ta plaidoirie sur ta coupe de Pharaon et
le sac de Benjamin 7 interrompit sarcastiquement Germain ; tu n'es
pas bon avocat, mon pauvre Hyacinthe, peu importe que la faute
ait été entière ?. . Ce qui est certain, c'est que Laurence se moquait
de moi et abusait de ma confiance.
— Tu l'as punie, et aujourd'hui elle se repent, elle souflre...
— Moi aussi j'ai souOertl.. Je souffre encore.
— Possible, mais peut-être e$t-il juste que nous pâtissions ausri.
.ïGoogIc
LA MAISON DES SEElt BAIBEAUX. 103
tar tons les trais ne Boot pas du câté de Laurence, et nous en avons
notre put.
— Traimeotl s'écria Gennain avec ironie, et lesquels? Serait-ce
de l'avoir prise sans un sou vaiUanl et de lui avoir donné une maison
confomble où elle vivait conuBe une reine 7
— C'est, repartit lentement Ilyaciatbe, de l'avoir prise avec nous
par ègoîsnw et non par aflection. Soyons consdencieux, cadet, et
reowDatssons que dans ce mariage nous n'avons vu que notre in-
léréteinwilesîen. Laurence était pour nous une manière de femme
de diarge bien élevée et rien autre. Nous ne nous sommes pas dit
qu'elle était jeune et que nous étions vieux, qu'elle avait besoin du
grand air et de distraclions, et que nous l'enfermions sans pitié
dans les quatre murs de notre vie casanière. Or si l'on veut être
limé dts gens, il faut les aimer un peu [tour eux-mêmes et non
DDiqnement pour soi... Voilà quels sont nos torts, mon camarade;
ils a'eicusent pas les siens, mais, selon mon humble jugeotte^ ils
sont sofl^sans pour que nous nous moQtrîoDS moins raides... Je tenais
i te dire cela ce soir, et là^esstis je te laisse à tes réflexions... Bonne
nuit.
— Bonsoir 1 grommela le cadet en fermant la porte.
Germain dormit mal. Quand if se leva, l'aube blanchissait à peine
au-dessus de la cour, et on n'entendait que le gazouillis des hiron-
delles sotis le chàneau du toit. 11 alluma ^ pipe e A'accouda pour
/amer derrière ses persiennes entre-bâillées. La maison sommeillait
mcore. Catherinelte, alourdie par l'âge, avait les jambes moins
alertes et descendait tard à sa cuisine. En face, aux fenêtres de Laur-
TCDce, les rideaux tirés restaient immobiles. Un coq chanta dans la
bisse-cour, de petits nuages roses moutonnèrent dans le del, et
fAngelus sonna au couvent des dominicaines. Au même moment, la
porte du vestibule tourna sur ses gonds, et Laurence, enveloppée
dans un peignoir gris, tête nue et bras nus, parut dans la cour, où
glissaient Jes premières clartés matinales.
Elle aussi avait peu dormi; n'ayant plus de femme de chambre,
elle avait pris l'habitude de se lever la première, et, pour ménager
Ws vieilles jambes de Catherinette, elle allait puiser elle-même à la
pompe l'eau fraîche destmée à- sa toilette. Elle s'approcha du bassin
verdi autour duquel poussaient des touffes de cochléaria, posa le
broc sous le robinet de cuivre et, soulevant dans ses mains délicates
le lourd balancier de fer, se mit à pomper lentement.
L'n souvenir des jours d'autrefois filtra mélancoliquement dana
le cœur de Germain. Il se ra^ipela la première nuit passée par
Laurence k Villotte, et les détails familiers de cette matinée où il
avait été lui remplir sa cruche à la pompe. Elle était tout aussi
.vGoogIc
10& BETDB DES DEDX MONDES.
jolie et mignoane qu'en ce temps-là ; plus peut-être eocore. Tandis
qu'elle se haussait ou se baissait, suivant les mouvemens du balan-
cier, les plis du peignoir marquaient la ligne onduleuse de ses
épaules et de ses reins ; l'une des manches retroussées laissait à nu
ce petit signe noir qui avait jadis tout d'abord charmé Germain.
Elle avait tourné le robinet, et l'eau tombait dans le broc avec
un glouglou sonore. Tout essouiHée d'avoir soulevé le balancier,
Laurence s'arrêta pour respirer et leva la tète vers le pan de ciel
bleu, encadré dans le carré des toits. Une légère toux partant des
persiennes du petit logement la fit soudain tressaillir; eÛe rougit et
baissa brusquement les yeux, car elle venait d'apercevoir entre les
lames les spirales bleuâtres de la pipe de Germain. — A son tour,
elle pensait à cette première matinée passée à Villotte, et au broc
d'eau fraîche si galamment apporté par le farouche chasseur.
Pendant ce temps, Germain, remué par une sourde émotion, se
demandait s'il ne ferait pas bien de descendre comme autrefois,
d'empoigner le broc et de le porter jusqu'à la chambre de Laurence.
Il avait déjà la main sur te bouton de la porte : — Non, pensa-l^il,
j'aurais l'air trop bétel — Et il se rencogna dans le fond de son
logement.
La cruche trop pleine débordait et ruisselait jusque sur l'ourlet
du peignoir ; Laurence poussa un soupir, puis elle saisit le broc
précipitammei^ et la porte se referma sur elle. — Il est impi-
toyable, songeait-elle en traversant le vestibule ; s'il s'était senti
un peu d'amitié pour moi, il serait descendu... C'est bien fini, il
faut renoncer à le fléchir, et je n'ai plus qu'à prendre un grand
parti...
Tout le reste du jour, elle s'enferma dans sa chambre en téte-à>-
tête avec le vieux registre de la tante Lénette. Germain était
retourné à Rembercourt; le soir, à souper, au moment ou Hya-
dnthe se levait pour consulter le baromètre : — Monsieur, lui
dit-elle timidement, j'aurais une diose à vous demander.
— Parlez, ma chère enfant, répondit Hyacinthe.
— Pourriez-vous me conduire demain à là ferme?
— A la ferme? répéta-t-il interloqué. — C'était, à son sens, te
dernier endroit que Laurence devait songer à revisiter. — A la
ferme I Et qui donc voulez-vous y voir?
— J'ai besoin de parler à mon mari... à M. Lafrogne.
— Mais il était ici hier, comment n'avez-vous pas profité de
l'occasion?
— Hier, je n'avais pas encore arrêté la résolution que j'ai prise
aujourd'hui, et dont je tiens à l'informer.
— Que votre volonté soit faite, ma chère enfant, mais je ne vous
.ïGoogIc
LA MAISOM DES DEUX BABBEADI. 106
cacherai pas que l'endroit est mal choisi, et que Germain est de
mauvaise humeur.
— Je me suis déjà dit tout cela... Nous partirons de bonne
heure, n'est-ce pas?
— Dès que vous voudrez... Hais c'est donc bien ui^nt, et ne
poomez-vous patienter jusqu'à ce qu'une occasion plus favorable?..
— Non, c'est impossible.
Neuf heures venaient de sonner à l'église de Fains; le tim-
bre grêle de l'horloge, après avoir longé les lisières des bois
encore imbibées de la rosée matinale, était entré par la fenêtre
OQTerte de ia chambre de Germain, mêlé aux claquemens de
ibaet des remorqueurs de bateaux, aux nasillemens des canards
el SQ bruit sourd des faux abattant les herbes des prés. Germain,
le [ûed sur une chaise, bouclait ses guêtres et se disposait à partir
pour les bois, qu ànd un roulement de roues fit crier le gravier de la
cour, et il crut reconnaître le piaffement des petits chevaux corses
qu'on attelait d'ordinaire au panier. Il se leva, dressant l'oreille.
Quelques secondes après, un pas furtif, et si léger qu'il semblait à
peine irdier les marches de l'escalîer, monta vers lui, en se rap-
prochant toujours. Le frôlement cessa sur le paliâl, et on frappa
timidement à la porte.
— Entrez I cria-t-il d'une voix impatiente.
Laurence apparut sur le seuil, vêtue de sa petite robe noire.
Cne voilette couvrait à demi son visage très pâle, et sur sa poitrine
agitée par l'émotion et par la montée de l'escalier, elle serrait ner-
veusement un objet enveloppé dans un journal.
— Vous ici? murmura Germain interdit.
— Hyacinthe est en bas, répondit-elle comme pour s'excuser de
sa hardiesse; je suis montée seule parce que je désirais vous parler
en particulier.
— Entrez et fermez la porte... qu'avez-vous à me dire?
— Je viens vous demander ta permission de partir.
— Partir? — U la regarda, stupéfait, — Et où voulez-vous aller?
— Dans la seule maison où je puisse vivre sans être à charge
à personne... chez ma mère.
— Ah!., qui vous fait supposer qu'ici vous soyez à chargea
quelqu'un ?
— On est toujours à charge aux gens quand on mange leur pain
sans leur être utile ni agréable... Je me rends justice... Je sais que
je n'ai plus ni votre affection ni votre estime, que vous ne me gar-
.ïGooglc
106 WETUE DEB DEDX MONDES.
dez que par condescendance pour l'opiaion publique et pour ob^r
aus convenances.
— Et vous trouvez que cela est injuste...
— Je ne me plains pas, je sais que tous aviez le droit d'agir
encore plus rigoureusement que vous ne le faites... Seulement
TOUS eussiez été moins cruel en me chassant tout de suite qu'en
me réduisant à cette condition humiliante.. . 'La punition est trop
dure... J'ai patienté pendant des mois parce que je croyais tou-
jours...
Elle s'inlerrompit brusquement et rougit en s' apercevant qu'elle
allait se trahir. Germain avait relevé la tète et regardait sa f<«nme
droit dans les yeux, comme pour chercher à lire dans ses prunelles
humides le complément de sa pensée.
— Poursuivez, dit-41, quecroyiez-vousî
— Je croyais que j'aurais la force d'accepter TOtre mépris comme
une pénitence, démettre de côté mon orgueil, de supporter avec
patience cette situation qui n'est ni d'une épouse ni d'une ser-
vante... Mais je ne peux pas... je ne peux pasi
Sa voix devenait moins ferme ; <m devinait qu'elle faisait un ef-
ftH-t pour comprimer les sanglots qui menaient de monter jus-
qu'à ses lèvres. Germain avait détourné la tête, et il regu-dait
obstinément du cdté da mur.
Il y eut un *lence. Au dehors, le grincement d'une fajx aigui-
sée par un faucheur montait par intervalle jusqu'au fond de la petite
chambre où les mouches bourdonnaient dans un rayon de soleil.
— Je ne suis pas un croquemitaine, reprit Germain d'une voix
tm peu altérée ; mon intention n'est pas de vous garder prisonnière,
et TOUS poarrez partir quand le cœur vous le dira.
— Je partirai demain... Mais avant de m'en aller, j'ai à tous
rendre compte de l'argent que vous m'aviez donné pour la
maison...
Elle déplia le paquet qu'elle tenait serré contre sa poittine et en
tira le vieux registre de M"* Lénette. — Voici mon livre do dépense,
continua-t^lle, et voici l'aident qui reste.
Elle posa le registre et un petit rouleau d'or sur la table, tandis
que Germain fusait un gestecomme pour se défendre de rien exi-
ger de pareil. — Pardon, dit-elle en insistant, je tiens à ce que
vous sachiez que tout est en ordre chez vous...
Lafrogne cadet s'était levé et se promenait lentement dans
l'étroite chambrette, la tète penchée, le dos arrondi ; quand il arriTa
prés de la fenêtre, il murmura, sans se retourner: — C'est- demain...
irrévocablementf
— Oui, demain,,., je preodrii ie train de dix heures.
.vCoogIc
LA MAISON I«S DEUX BASBEAUX. 107
Elle héâta encore un moment, atteodant toujours un mot de lui
A «voulant pas le quitter sans une dernière parole affectueuse,
■^ il ne bougea pas ; les larmes emplissaient les yeux de Lau-
RBce, et elle n'osait plus parler. Elle se borna à balbutier : — Adieu,
Boosiearl — mais si bas, si indistiactement qu'on eût dit plutôt
ot commencement de sanglot qu'une parole articulée. Puis elle
omit la porte et descendit lentement l'escalier. Quelques minutes
ifth, on entendit de nouveau les chevaux piaffer, et le panier
rouler sur la route...
GermaÎD alors se retouma.Ses traits énergiques s'étaient violem-
flient «muactés ; il aperçut le livre de cMnptes sur la table, et, se
nœejant d'un air somln^, il l'ouvrit machinalement. Tout à
oonp A se sentit secoué par une émotion intérieure qui se tra-
duisit par un léger tremblement des lèvres et du menton sous sa
barbe loulTue; il avait reconnu le livre de raison de la famille, le
lieux registre à couverture de parchemin où successivement Jean
llniré el la tante Lénette avaient consigné les dépenses et les évé-
neraens mémorables de ta maison. En tournant les feuillets, il tomba
SOT une page au haut de laquelle on lisait écrit de la main de
11^ Lénette: — « Aujourd'hui, 23 mars 4822, est né mon neveu
Germain Lafrogne. » — 11 lui sembla qu'il découvrait, ensevelis sous
les feuilles mortes de maints étés, tous tes souvenirs de son enfance,
depuis le jour où, révéla de sa prenûère culotte, il avait été traîné
par la tante à l'école des sœurs de la Doctrine, jusqu'à cette glo-
lieose matinée où, suivi de son chien PhaotH*, il avait amimencé
n première chasse dans la plaine de Véel, radieuse de soleil.
Il lonroait lentement les pages jaunies. Sur œrtuns mots, des
gnins de sable bleu, ayant séché avec l'écriture, jetaient encore an
Kleit le sdntillement de leurs paillettes métalliques, tandis que de-
puis bien des années les mains qui avaient semé ces pincées de
poudre gisaient, dédiamées et rigides, sous le sable du cimetière.
Germain reconnaissait au passage la grosse écriture noueuse du
père Tboiré, la bâtarde sévère et proprette de la tante. Puis au verso
d'un feuillet, il arriva aux caractères élégaos et Suets de Laurence.
^ cAté des lattes écritures comnerciales , ces lettres délicatement
pnichies et bouclées avaient l'air de fleurettes mignonnes poussant
ui marges d'une allée de gravier. Il se mit à les déchiffrer atten-
lÏTCiDeat, oubliant l'heure qui s'avaniçait et le aolol qui entrait à
lots par la fenêtre grande ouverte.
n remarquait, non sans an sraitiment de surprise attendrie, avec
^ soin minutieux et {n-esque pieax la maison avait été dirigée
pendant cette période de la vie de Laurence. Rien n'avait été né-
SliRé, elle avait pemé à tout : k ('«rdonoance des lessives, au re-
.vGooglc
108 HETUB DES DEUX MONDES.
nouvellement des fleurs plantées sur la tombe de M"' Lénette, aux
menus préférés d'Hyacinthe et surtout à son bien-être, à lui, Ger-
main. A chaque page, la préoccupation du mari abseat se trahissait
par un léger détail : les véiemens chauds préparés et empaquetés
pour Rembercourt dès la un d'octobre, le linge frais envoyé & la
ferme chaque semaine, même certains pâtés de viande froide, com-
mandés à Catheriuette et expédiés par Hyacinthe les jours de grandes
chasses au bois. Elle s'avait point passé un jour sans s'occuper de
lui...
Il feuilletait de plus en plus lentement, et il alla ainsi jus-
qu'à l'endroit où l'écriture s'arrêtait brusquement à mi-page. Là,
en guise de signet, il y avait quelques feuilles de rose éparpillées,
à demi desséchées déjà, mais exhalant encore un parfum discret et
assourdi comme l'adieu que Laurence avait soupiré tout à l'heure
en s'éloignant.
Et c'était fini. Personne maintenant n'aurait plus le courage de
rien inscrire sur les pages restées blanches. Le vieux livre de raison
que i'aïeul avait légué à ses enfans, et que Laurence avait consi-
déré comme un devoir de tenir au courant, personne ne le contir
nuerait plus... A quoi bon? Ces livres-là ne sont précieux que pour
les familles qui se perpétuent, et Hyacinthe et Germain mourraient
sans postérité dans leur morfondante solitude de célibataires. Tout
était dit maintenant. Laurence allait partir, et une fois la jeune
femme envolée, la maison redeviendrait le logis maussade et silen-
deux des deux Barbeaux, Ils n'auraient plus qu'à brûler le vieux
registre, de peur qu'après eux on ne le vendit dans un lot de papiers
inutiles, et que quelque boutiquier ne fit des cornets avec les feuil-
lets pleins de l'écriture du grand-père, de Lénette et de Laurence...
Personne ne pouvait voh* ce qui se passait dans la petite chambre
haute, personne que les fauvettes sautillant dans les pruniers d'en
face ou les hirondelles passant et repassant devant la fenêtre. Au-
cun regard indiscret ne surprit donc ces deux larmes qui routèrent
des yeux de Germain et se perdirent dans sa barbe. D'ailleurs il
avait baissé la tête tout contre le registre comme pour cacher son
émotion même aux oiseaux du jardin. Il la tenait si près des pages
jaunies, si près I que tout à coup ses lèvres s& posèrent sur les
feuilles de roses séchées, et que le rude chassetir y mit un baiser...
Pendant ce temps, au trot des deux chevaux corses, le panier ra-
menait Hyacmthe et Laurence à Viliotte. Ils échangèrent peu de
paroles durant la route; l'alné des Barbeaux poussait de profonds
soupirs, et la jeime femme faisait d'énergiques efforts pour rester
calme. Dès qu'on fut arrivé rue du Bourg, Laurence écrivit à sa
mère et se prépara pour le départ. Elle n'emportait que son mo-
.ïGooglc
LA MAISON DES DEUX B&RBE&OX. 109
degte trousseau de jeune fille, et ses binages furent bientôt prêts.
Vers te soir, elle fit ses dernières recommandations à Gatherinette
et pria son beau-frère de monter chez elle pour l'aider à ficeler ses
caisses.
Tandis que le brave Hyacinthe, tout contrit, mus n'osant s'oppo-
ser à un départ qui avait été approuvé par Germain, assujettissait
et nouait les cordes en conscience, Laurence étiquetait les clés des
snnoîres et des placards.
— Tout est en ordre , dit-elle, quand Hyacinthe eut achevé ss
besogne; voici les clés, elles sont numérotées et vous vous y i-econ-
nallrez facilement.
Elle lui tendit le trousseau, mais les doigts de Lafrogne aine
étaient si gourds et tremblans que le paquet de clés glissa de ses
mùns et tomba bruyamment sur le parquet.
Ce bruissement de ferrailles fut si étourdissant qu'ils n'entendi-
rent pas qu'on frappait à la porte. On tourna le bouton, et Germain
entra, rouge, poudreux, tout échauffé par la marche et le soleil.
Il regarda les caisses ficelées et alignées le long du mur. — Ainsi,
iiX-^ k Laurence, qui était devenue pâle, vous êtes bien décidée à
parlirî.,
— Il le faut, balbutla-trelle.
— Sb bien, s'écria-tril, en ce cas, nous partirons ensemble, il
n'est pas convenable que ma femme voyage seule.
Les yeux noirs de Laurence s'ouvrirent tout grands; elle trem-
blait et n'osait pas comprendre; mais Hyacinthe, lui, avait déjà
compris, et secouant vivement la main de son frère ;
— C'est bien, cadet! s'exclama-t-il ; allons, embrasse-lal
Laurence s'était déjà jetée dans les bras de son mari, et, la tète
roulée sur la large poitrine du [robuste chasseur , elle fondait en
larmes.
Laurence et Germain voyagèrent pendant dnq mois. Quand ils
rentrèrent à Vitlotte, en décembre, l'émotion causée par tous les
événemeDS que nous venons de conter avait eu le temps de se cal-
mer, et les deux époux reprirent tranquillement possession de leur
maison de la me du Boni^. M. Xavier Duprat ne reparut plus à
Tillotte, mais l'aventure dés^p-éabte qui avait marqué ses débuts
dans la magistrature ne l'empêcha pas de faire un joli chemin. Il
^partenait à l'école de ces jeunes doctrinaires, qui joignent beau-
coup de moi^e à beaucoup de souplesse, et qui, ayant plus
d'ambition que de principes, ne sont jamais gênés par leurs opi-
nions ou par leur conscience. Déjà substitut avant la guerre, il re-
trouva en 1871, dans les ministères et àl'assemblée nationale, quel-
.ïGooglc
fiK8 tauâaaB canandes de sa conUrence, dant l'idluence était
Mute-^nnssante et à l'aide desquels il sat se Caire pousser à on si^e
de procureur en atteodant miaui.
Son éloquence rigide est en grande faveur à la cour de X..,, et
qaand il preod la parole duâ uae ^aire d'aduttëre, tes rAqui-
Bleiies de ce magistrat ioflesible font frissoimer les coupables
s*r leur baac et dilatent le cœur des jurés. Parfois rhoonète
Hyacinthe, qui a gardé l'habitude de feuUleter la Gazette des
b~ihiauaix, tombe sur une de ces virukntes répliques de M. le pro-
cureur Duprat, et la lecture de ces phrases pompeuses sur « la per-
version des mœurs contemporaines et le mépris des samtes lois de
rbonaeur et de la mor^e, » a le don de le aettre de mauvaise hu-
meur pour le reste do la journée. Il rougit jusqu'au Uaoc des yeux,
et on l'entend s'écrier en pleia cercle, en froiasaot le maieacontrtAU
jonroal : — s BypocrUel.. vilsyoopbantel a
Heorensement l'alné des Barbeaux trouve daaa la maistm de la
rue do Bourg de doaoes compensations qui lui fout vite oubliei- la
saveur amère de ce calice. Il est devenu oade. Quelques mois après
le retour des deux époux, la jeune H"* Lafrogne a mis au moude
un garçon qu'on a nommé Claude, comme le grand-père Lafrogoe,
et qui a été tenu sur les fonts baptismaux par Hyacinthe et M"' de
Goulaines. Le nooveau^ié «st vigoureux et râblé ; tout annonce, à le
voir pousser dru, que ce sera un gars aolide et que le otun de La-
frogne ne disparaîtra pas de sitdt de l'état civil. Orâce à lui, la mai-
son* des deux Barbeaux coonait de joyeux tapages dont les vieux
couloirs et les hautes solives avaient perdu l'bahitude depuis plus
de quarante ans. | Hyacinthe en est ragaillardi, et quaiul, par un
dair soleil, il promène dans ses bras le mamot devant la façade de
la rue dn Bourg, les sirènes des fenêtres et les chérubins du portail
semblent eux-mêmes rajeunis par l'arrivée de ce jeune hôte. Ils lui
souhaitent la bienvenue du haut de leurs chapiteaux de feuillage,
«t le bambin~énierveillé échange des mettes avec ces faices joafDues
et ces bouches que le rire fend jusqu'aux oreilles.
.ïGoogIc
FLORENCE
BEPDIS L'ANNEXION AD ROTAUMB D'ITALIE
LieiKlCTtKE DZ là TILLE, —LES lOUTEAgl tZtist. —
LA SCDLPTDIE FLOBEITIVB.
>- SHHMtJibuM BscBM, Wafb te FUrtttÊ, S toL LoatOB, ISTl. Uns udCo. ~
II.Iln.Olipbut, T/i( wiakiri of Flortnct, Dante, Giotta, Sainmarola, and l/ufrcKy.LoBdOB,
K71 MhtiiHii, — m. J.-A. âjmDDadi, AcnoluonH In /lafg, 3 >uL Londan 1S75. SmlUi,
hUataàCa. — IV, A. OolU. K CoJfflie di Firtnii, telaz'ùm ai tnindiro dilla publica itlm-
jfia<n /la/il, Firtaie, 1S7S. — V. Cï. H«*t)i WiliDD. J.r^> aiuf wonb 0^ J/lMiMiwefs Am-
•MWt Itfidaii, I87S. — VI. t>«n«u, MiMMrif/bWwcf, Siol. Pvà, IBTl. HiUhMa.
« Il 7 a, dit LabrOTère, des lieux que l'on aâmire; il y en s
d'kutres qui touchent, et où l'on aimerait à vivre, u Rieo de plus
iMeat et de plus vrai. Eo lisant ces ligura, vous goAtei ce genre
deplainrqae vous donne souvent l'auteur des Caractire» : vous
eioyei avoir pensé avant lui ce qu'il a si bien dit ; le moraliste
n'a fait que vous servir de secrétaire. Id pourtant Labrujère
n!fc-l-il pas péché par oubli ? Ne tous souvient-il plus de certains
liem, rares et privilégiés enu% tous, où votre Âme s'est sentie pé-
nétrée tout & la fois de cette admiration et de cette tendresse qae
le ph^osopbe a définies d'un trait si net et si juste î Oui certes,
il est des lieux où la otmtemplation des beautés de la nature et des
chefs-d'œuvre de l'art oe devient jamais une fatigue, où l'esprit
éprouve, suis en être accablé, les plus vives jouissances qui
ptdaamt hii Mre doontes «tr celle teire; il est telle Tille que l'ra
.ïGoogIc
lis BETDB DES DEUX HOMDES.
ne revoit jamais sans un joyeux battement de cœur, que l'on ne
quitte pas sans être ému de tristesse et sans déjà songer au pro-
diain voyage.
Florence est au premier rang de ces lieux « que l'on admire et
qui touchent, n Naples, Rome, Athènes, vous offrent soit des
paysages plus éblouissans et plus grandioses, soit des monumens
plus variés et d'une perfection plus étonnante encore \ mais, sur
les bords du golfe de Naples, une nature trop séduisante, on pour-
rait presque dire trop belle, vous enchante et vous alanguit de ses
caresses, endort la réflexion, invite à la paresse. A Rome, ce sont
les distances qui vous lassent, les contrastes entre le présent et le
passé qui vous choquent, le climat qui vous gène en vous astrei-
gnant à des précautions incommodes. En Grèce, vous ne trouvez
que l'antiquité; rien ne rappelle l'effort des grands siècles qui ont
fondé le monde moderne ; la barbarie turque a rompu la chaîne
des temps. Si vous n'êtes pas archéologue, vous avez bien vite
épuisé l'Âttique; sans moins admirer le ciel et la mer d'Athènes,
ses horizons et ses monumens, vous vous sentez bien loin de cette
dvilisation dont vous êtes le fils; malgré vous, vos regards se
tournent vers l'Occident, non sans quelque regret et quelque impa^-
tience.
Florence au contraire, comme par une faveur unique de la
destinée, réunit tous les avantages, tous les attraits qui semblent
ailleurs s'exclure les uns les autres. La vallée de l'Arno est belle
d'une beauté qui toujours a touché les poètes et les artistes. Le
cadre est digne du tableau. Florence a ce qui manque à Paris, ce
que possèdent Naples, Rome et Athènes, le voisinage des montagnes,
dont les sonunets inégaux, ' souvent enveloppés de nuages ou
couverts de neige, dont les pentes accidentées donnent à tous les
aspects ime grandeur et une variété qui empochent le regard de
jamais se tasser.
Cette nature a sa richesse et sa gr&ce. Pour les goûter, allez
passer une matinée d'avril ou une après-midi d'octobre dans
quelqu'une des villas situées sur une de ces collines d'où l'on
découvre la ville avec ses coupoles, ses clochers et ses tours. La
vue, qui se promène au loin sur la cité, sur la plaine animée et
fertile, sur les détours de l'Amo, sur les chaînes diverses des
Apennins, n'est pas moins charmée par les objets tout proches, par
les premiers plans du paysage florentin. Au bord des ruisseaux et
près des puits, la canne de Provence, dessinant de longues baies
ou formant d'épais massifs, monte en fusée, s'incline et bruit sous
le vent qui passe. Sur les pentes, parmi le clair feuillage des
oliviers et les guirlandes de la v^e, les maisonnettes des métayers,
.ïGoogIc
FLOBBNCE DBPDI6 LARNEUON. 113
taioui desquelles se groupent l'abricotier, t'am&ndîer, le pécher,
tout brillaos de fleurs ou pliaut sous les fruits mars, suivant la
saison. A l'endroit le mieux exposé, c'est la maison, c'est le jardin
du maître, qu'aucune clAture ne sépare des champs et des vergers.
Tout lulour de l'habitatioD, des buissons de rosiers, les tiges
élancées, le branchage élégant des lauriers, les troncs rouges des
pins et leurs rameaux capricieusement tordus. Dans l'air vif et
par se dressent de hauts cyprès, souvent plusieurs fois séculaires,
anmDe ceoi de ta belle allée qui conduit au Poggio impériale^
celle udenne résidence des Médicis. Avec un autre port, une
iDtre physionomie, les chênes verts ne sont pas moins vigoureux,
moins poissans. Tantôt, comme à la concezione, dans la villa Sa-
iuiier, un seul arbre étale sa tète large et* touffue au-dessus d'une
terrasse qu'il suffit à couvrir tout entière de son ombre; tantôt,
comme dans ces jardins Boboli que ne flétrit point t'hiver, ils s'ar-
rondissent en berceaux qui défient les plus perçans rayons du so-
leil, mais qui laissent apercevoir, entre leurs feuilles lisses et ser-
rëes, le bleu profond du ciel et sa douceur infinie.
Malgré l'élégance de cet ensemble et l'agrément exquis de ces
détails, la nature florentine reste sévère jusque dans sa grâce.
Pour ses enfaos, pour ses hôtes, elle n'a pas ces charmes trop
puissans qui, par l'excès et la continuité du plaisir, détournent
l'homme du travail de penser et de l'effort de vouloir. Ici, le climat
a ses duretés : l'hiver a des froids rigoureux qui durent parfois
assez longtemps pour geler l'Amo; en revanche, dans ce val clos
de toutes parts, au fond de cette sorte de cuve dont Florence oc-
cupe le centre, l'été a des chaleurs que Naples et môme Palerme ne
connaissent pas; aucune brise de mer n'y vient, comme sur le
littoral, r&fralcfair à grands coups d'éventail les heures brûlantes
du plan midi. Or ces températures extrêmes, ces contrastes con-
tribuent d'ordinaire à tenir l'homme éveillé; ils stimulent son actt-
rïié en le préservant d'un bonheur trop complet. II en est de môme
du pays^e. Assez beau pour craindre peu de comparaisons, il n'a
pourtant pas cette beauté sans défaut qui risque d'énerver, chez
ceux qui en ont l'enchantement durant toute leur vie, la puissance
de la pensée et la force créatrice. De la verdure, de la couleiu: et
de la vie, il n'y en a, autour de Florence, que dans la plaine et
sur les pentes basses des Apennins. Toutes les parties hautes, sans
avoir les fiers escarpemens et tes dentelures hardies des cimes
alpestres, sont kçns, pelées, nues. Là où finissent les plantations
d'oliviers, touto végétation cesse. Ni pâtun^s, ni forêts, rien que
la rodie grise, de place en place uchée par quelques maigres et
courts bouquets de pins. La mer n'est d'ailleurs pas là pour mêler
ma ixni. — 1S78. S
.vGoogIc
lli BETOB DES DEUX KOHDBS.
à cette tristesse des longues crêtes arides l'âclat de ses teintes
tendres et chantantes; point de n^pe liquide, golfe sinueus et
varié, lac paisible ou large fleuve coulant à pleins bcH-ds. L'Aroo
pendant les trois quarts de l'aonée n'a qu'un û!et d'eau jaunâtre
qui serpente et se traîne parmi les sables et les cailloux de son
lit. \ tout prendre, il y a ici quelque aécberesse, aussi bien dans
le ton général du paysage que dans ses maîtresses lignes.
Moins enivrante et, si l'on peut ainsi parler, moins capiteuse
que Naples, Florence se laisse plus aisément embrasser et pénétr«-
que Rome ; on réussit plus vite i s'y orienter et à la comprendre, à
en jouir, à s'y sentir ches soi ; elle est comme ces gens avec qui ou
arrive en peu de temps à la pleine confiance, k l'intimité. C'est que
nulle part on n'y est loin Se rien ni de personne. Partez de cette place
de la Seigneurie où a si longtemps battu, où bat encore, dans les
grands jours, le coeur de la cité, quand résonne cette vieille cloche
qui semble auxcn^illes florentines la voixméme de lapatrie (1), par-
tez du Palais-Vieux, et eo quelques minutes vous arriverez U ofi vous
voulez aller. Pour peu d'ailleurs que vous ne soyez pas pressé et
que vous sachiez ouvrir les yeux, sur votre chemin vous rwcontrez
cinq ou six monuraens qui méritent de vous arrêter; vous risquez
de si bien vous attarder en route que la nuit vous surprendra bien
loin encore du but que vous vous étiez fixé. Les grands hommes,
architectes, peintres, sculpteurs, représentés par leurs chefs-
d'ceuvre, demeurent ici porte i porte. Pour aller de l'un chez l'au-
tre, pour passer de Bruaelleschi au Cronaca, de Ghiberti k D»-
natello ou à Uicbel-Acge, de Hasaccio à Fra Beato ou & André
dd Sarlo, pas n'est besoin d'user une partie de son temps en
courses à travers des quartiers déserts et éévreux, ou de se frayer
péniblement un chemin dans la foule, par des nies trop peuplées.
Voici mieux encore. Florence a deux galeries admirables, les 0^<-et
et Pitti, qu'il suffit de nommer pour raj^eler tout ce qu'elles ren-
ferment de merveilles; ces galeries sont séparées par l'Amo et
par une distance de près d'un kilomètre (2) ; aujourd'hui cependant
les deux musées n'çn font plus qu'un. Vous allez à couvert des
Offices h Pitti, par un long couloir qui vous paraît court, tant il
«mtient de belles gravures, de dessins de maîtres, de riches ta-
pisseries; c'est & la fois un chemin qui vous évite le soleil ou la
pluie, et un musée qui mérite d'être visité pour sa propre valeur.
(1) «La aooora proTand* OKillMtiooi del broDio percMsa, piorendo dell' klto mIU
tnrba, *lbr«T«[io ia ogui cuore... Quel «uodo dod pareva sa non la voce délia patria
■testa che chiamara i sdo) igû ad Implorare «Juto. [Maaalmo d'A le^lio daus son ratuia
d« Nieolo d*' Lappi.)
|1> L* iMrMur «ucte Ml de 600 M quelqnu mitres.
.ïGoogIc
FLDBKtCB KP0I9 L AHinxiON. 11g
Tntes riches et comoiodémeot disposées qa« soÎMit les galeries,
dles ne prennent pas toutes les heures du curieux ; l'upect général
de la Tille qu'il psroourt en tous sens est aussi pmir beaucoup
du» l'iaipressîao qu'il en garde. Or, de l'aveu des fiomains eui-
■êaws, û n'est rien de plus déplaisaBt i l'œil que les nouveaux
qavoen de Roote, ceux qui «voisinent la gare. Nulle part ne sont
{lins 9CBsibIes les défauts qui gâtent, dons dos villes, tant de con-
strecnoas modernes, je ne sais quoi de monotooe et de pauvre qui
tim kk parciiiioBÎe avec laquelle t'espace a été dispensé k chaque
pnHe prenante, les éuges trop bas, les fenêtres trop rapprochées,
ta saihes trop réduites, la mesquinerie jusque dans l'énormiM.
Ces cubes ée maçonnerie aux &ces plates percées de jours sans
■œdire, ce sont des ruches, des casernes, des filatures, tout oe
qoe TOUS voudrez ; mais jamais ce ne seront là des maisons dignes
de Boise, de son passé et de son avilir, de ces destinées nouvelles
qae dotT^nt rappeler le percement même de ces rues et la aréatien
de ces quartiers I On oe rencontre pas des b&limeos plus laids,
plus froids de lignes, plus chétifs avec de ^«ndes dimensions, ni
dans les faubourgs de Lixidres, ni dans ceux de Lyon. Avec un peu
plus de décoration superficielle, cela fait songer à ces larges ma-
sures lyonnaises, hautes de six ou huit étages, toutes pareilles les
«Ks aux autres, qui, du faite au rez-de-chaussée, retentissent du
brait*des Béliers à la Jacquart. L'effet est d'autant plus fâcheux,
i itome, que le resie de la ville vous offre, presque à chaque pas,
les riches et solides façades, les fermes profils des pelais romsias
qi'oH construits les trois derniers siècles. Sans doute un goût
sMre 7 trouve parfois bien des détails à critiquer ; mais, aiors
même, l'ensemble reste imposant par l'ampleur (tes proportions et
par an certain aîr de noblesse. Il n'y a point à Florence ce néme
désaccord, ce même contraste désagréable entre le passé et le
présent, entre la ville d'autrefois et celle d'hier ou d'aujourd'hui.
Horrace, elle auen, a ses quartiers neufs, construits sur l'empla-
«eoKiit même et eu dehors de l'ancienne eoceiate îartidéa. Sans
dviue les b^itationa qui en bordent les boulevards et les rues
a'atàreroat et ne retieiMlroat pas l'élrai^w à Florence ; mais elles
ne TisqueriHit pas de diamuer le plaisir qu'il y trouve. L'archi-
tecte, ayant à sa disposition les mêmes matériaux que les anciens
coDstncteurs flweoiiBS, en a suivi, non sans habileté, les tradi-
tions; il les a seulement accommodées aux exigences de la vie
Boderae. H n'a pas copié la masse colossale d'édifices comme les
p^ais Rtccardi ou Sm)izi ; mais par la saillie des coroidiea, par
h taille des pierres et l'emploi du bossage rustique il a su garder
i la TiUe neuve quelque chose de la physionomie de la vieille ville.
On n'y est pas trop d^ysé ; (m se seot encore k Florence.
ng.lzcd.vCoOgIC
116 BEVim DES DEUX HONDES.
On peut d'ailleurs habiter Florence en toute sùsoQ; ODn'yvitpas,
comme à Rome pendant un grand tiers de l'année, sous la menace de
la fièvre . Les chaleurs y sont incommodes pendant quelques semaines
d'été ; elles n'y sont pas malsaines et meurtrières. Le voyageur peut
s'y risquer en tout temps; il éprouvera quelque fatigue pendant les
mois de juillet et d'août, mais il n'aura pas à craindre les miasmes
paludéens. Quant aux habitans , s'ils veulent trouver quelque allé-
gement aux ch'aleurs de la canicule , ils ne sont pas forcés, comme
les Rwnains, d'aller chercher à cinq ou six lieues de là les ombrages
et les brises de la montagne. Ici, tous les coteaux qui dominent la
ville sont couverts de charmantes et salubres maisons de cam-
pagne. En un quart d'heure, en une demi-heure, vous descendez à
votre bureau, à votre ateUer, aux musées et aux archives que vous
Pour ce qui est de la richesse et de la variété des objets qu'eUe
o&e à la curiosité, Florence n'est surpassée que par Borne. Les
musées renferment, outre plusieurs des chefe-d' œuvre de l'art grec,
de nombreux monumens soit de la civilisation étrusque et de sa
brillante industrie, soit de la puissance et de l'opulence romaines ;
mais ce qui y brille d'un incomparable éclat, c'est le génie même
de la renaissance italienne, c'est-àrdire l'art moderne dans ce qu'il
a de plus libre et de plus original, dans son âge héroïque et sa
jeune fécondité. A ce point de vue, Florence est tout ratière un
musée, par ses constructions publiques et privées, par les peintures
et les sculptures qui les décorent, par ses galeries où ont été pieu-
sement recueillies tant de précieuses épaves. 11 n'est pour ainsi dire
pas une pierre de la vieille ville qui n'ait quelque chose à nous
apprendre sur ce passé si glorieux, sur ces siècles si remplis de
grands noms et d' œuvres immortelles.
Toutes ces bonnes raisons d'aimer Florence, ce n'est pas d'au~
jourd'hui qu'elles existent. Il y a longtemps que l'on discute pour
savoir laquelle des deux villes, Rome ou Florence, mérite d'être
préférée. Ge sera toujours affaire d'humeur et de goût; mais ce
qui est certain, c'est que, depuis quelques années, Florence a fait
plus de sacrifices qu'aucune autre cité italienne pour soutenir son
ancienne renommée. Après que le gouvernement et les chambres
s'y furent transportés, en 186&, à la suite de la convention de
septembre, Florence n'a rien épaipié pour se montrer digne de
l'honneur qui lui était conféré. Ce qu'on peut lui reprocher, au
point de vue de ses intérêts, c'est d'avoir été trop sensible à cet
honneur, de l'avoir pris trop au sérieux. Gomme on dit familière-
ment, elle a trop bien fait les choses. Elle seule d'ailleurs en a souf-
fert. Si elle se débat aujourd'hui contre des difficultés financières
qui font le tourment de ses administrateurs, le voyageur y trouve
,„i -uij C^jOOt^lc
FLORENCE DEPUIS L AMNEUON. 117
encore plus à voir et à admirer que par le passé. Les richesses
qu'elle contenait ont été classées dans un meilleur ordre et,
malgré Teiiguïté des ressources, notablement augmentées par
des acquisitions judicieuses. La fondation d'un grand établissement
d'inslniction supérieure y a appelé et retenu des hommes éniinens
qui s'y trouvent mieux placés que dans une ville morte, comme
Vix, pour entreprendre des recherches historiques et scientifiques,
pour m répandre autour d'eux le goût et pour former des élèves.
Enfin 11 fille s'est embellie et renouvelée sans rien détruire de ce
qui màitut d'être conservé, sans perdre son caractère et soQ ori-
gioalité. De belles promenades, bien autrement pittoresques que
les (bMciiu jadis trop vantées, ont été crées à grands frais, pour
rendre le séjour de Florence plus agréable encore à ses habitans et '
àsesbJHes.
Pour sortir d'embarras pécimiaires qui ont tué son crédit et qui
menacent sa dignité, Florence s'adresse aujourd'hui à toute l'Italie;
elle réclame, ou plut&t elle implore le concours de l'état, qui seul
pent la sauver de la banqueroute. L'heure nous a paru bien choisie
pour rappeler les titres qu'elle peut faire valoir à l'appui de sa
demande.
I.
Avec le prix que les objets d'art atteignent aujourd'hui, créer de
toutes pièces un musée, c'est et ce sera toujours une entreprise
très hasardeuse. L'argent n'y suffît pas. Il faut beaucoup d'ex-
périeiKS et un flair tout spécial pour éviter les fraudes, pour
se défendre contre des faussaires qui deviennent d'année en
année plus habiles (1). Il faut beaucoup de goût, afin de ne point se
laissa- prendre aux bonnes occasions, qui sont souvent les mau-
vaises, afin de n'acheter que des œuvres qui non-seulemeiit soient
authentiques, mais qui de plus soient belles ou tout au moins
miéressantes par quelque cdté. L'expérience et le goût sont donc
indispensables; mais il faut en outre de l'argent, beaucoup d'argent,
(t) Ia bwide est ftojourd'tioi hciiitée loi bntMireg par l'dtade des recnslts sclânti-
llqaes qoi leor ronrnlsaeDi de* inscripUoiu et des tjpes giica laïqueli ili drlUnt plus
auimsDt cea errmra gKwsières qol lei trahiiMlaui autrefois. Nous noan contanterou
ie rappeler ces rnonnue» des roia partliei et UManidei que ploueam collection néon
DDt tcltetées B&Di diAtnce à Tnaiis, etcMprâteadaet poteries moabitas uiqnatlM
■G Mnt UïMé tromper les conaamtenn d'un gnnd moséa européen, celui de
Beriini m^ ae ToUà-t-il pu qu'il nooi arriTe de DisrbeUr de raiii monnmeni
lOTrieiiil La frande a été raconaae et ngnalés par le saiant dont un des Uvrea arait
été mis à proflt, non sans adresse, pour la fklnicUiOD des liiscriptions cnnéUormea dont
ilisont onés, par H. F. Lenatnmut.
.ïGoogIc
{{g amiE DBS Dnnc Boiran.
plus qne n'en peurent fournir les ressources restreintes d'une seule
ville ou mémed'uD petit état. Si la Pmacothëtpie et la Glyptothèque
de Muokii n'avaient pas été formées daos la première moitié du aië-
th, jamais un autre roà Louis, animé de la même passioo etaussi libé-
ral, n'arrÎTerait k j réunir maintenant tous les beaux et curieux ou—
•rrages de l'antiquité et de l'art moderne qui font l'hotmeurde sa capi-
tale (1); sans airireraiix mêmes résultats, il aurait bientôt épuisé
le trésor de la BaTiëre. Comme musées vraiment importans qu i
ûentété fondésdans œs dernières années, oo mpeut guère citer que
celui de South-Kensinglon, è L(Hidrea, et le musée métropolitain
^ I4ew-York. Ni dans l'un ni dans l'autre les grandes époques de
l'art ne sontr^n-éscntées par des séries cempi^tes, qu'il serait peut-
fitre impossible de former aujourd'hui, ]H^sque toutes les œuvres
de premier ordre ayant été absorbées successivement par les
musées d'état, qui les gardent et qui ne les rendront junais.
Cependant Soutb-KensingtiHi et New-York ont réussi, en très pen
de temps, à constituer des groupes intàresssns. Londres possède
quelques ouvrages bors ligne de la renaissance italienne, des sculp-
tures admirables que Florence lui envie; l'Amérique possède la
plus belle collection qui existe d'objets cypriotes, celle du général
de Cesnola, avec les beaux bijoux et les pierres gravées de style
archaïque que contenait le célèbre trésor de Gurium ; beaucoup des
plus remarquables ouvrages de nos peintres modernes ont pris le
néme chemin et passé les mers. Quoi qu'on fasse, il y aura toujours
dans ces musées des lacunes, des b^us, comme on dit, qu'aucun
eS<vt ne saurait combler. D'ailleurs, pour y rassembler ce que l'on
y trouve dès maintenant, il a fallu la proifigieuse richesse de
sociétés industrielles et commerçantes telles que l'Angleteire et
rAniérique du Nord. On a dépensé et oo d^eose chaque année des
-sommes considéraJ>les pour l'entretien et raccroissemeot de Soutb-
Kensington (3) ; en deiu fois, New^York a payé, riem que pour la
eoUectioii Cesnola, plus d'un demi-million. L'Italie, si on la compare
& l'Angtelerre et aux États-Unis, est un pays pauvre ; sauf sur
quelques points, comme Hilan et Anctae, l'industrie y est encore
dans l'enfance. Les fortunes, qui sont surtout territoriales, s'y
conservent par la sobriété et l'économie; elles ne s'y créent, elles
ne s'y développent point, par les grandes ai&ires, avec cette
(1) Trfr 11 Mwu» da %•' et du IS dfcenibre 1STT,
(1) fl T a en , dam les premien temps qni ont «iM la DnutaiiMi du mm^t, de<
anniee oA le Seinet md Art dfartmmi a âépenié pour Soath-Keii«iDgWB ds qiMtn
k daq milliinH de tntia. Dam le badgR de Wît, toi muIm diipenseï d'estrebeo ia
Sontb^en^lngtoii ssut énleéga fc 38,V3J Hrret («T3,0M tr.'; dani ce loUI m aguroBI
pas lei B,OM Timn (IM.OOO fraaca) pasr achat d'cauTns d'art que ]e T<rii pertAM M
même badget, ni itt dipeuies d«i moulagM, da catatog», de« ]ihetosiaphtet, etc.
.ïGoogIc
FL4»BIICE DEPUIS 1 ANmUON. JIQ
rapidité, avec cette soudaineté, qai permettent, qui cooseilleut
presque la prodigalité.
Florence, elle aussi, a pu jadis d^eoser sans compter, dans des
temps déjà lointains, quand son industrie était florissante, quand
sesbutquiers avaient des comptoirs sur tous les marchés de l'En-
rope, qu'ils prêtaient aux particuliers, aux villes et aux rois et qu'ils
tiiùeot de ces avances des revenus c<Hisidérables. Depuis plusieurs
sJtdea, i! n'en est plus ainsi. Par une récente et cruelle expérience,
Ftoraice i dû reconnaître qu'elle ne produisait plus assez pour imi-
ter les entreprises fastueuses et les largesses d'aub'efois ; elle se
senlooodamoée, pour longtemps, à une sévère économie. Ce n'est
donc pas i ^ands coups d'argent, comme Londres ou New-YoriL,
comme jadis Mnnîcli, que Florence a trouvé moyen d'augmenter
ou de paraître augmenter ses richesses, qu'elle a depuis une
dizaine d'innées ouvert aux curieux des musées nouveaux, dont
chacun a son caractère et son intérêt propre, dont l'un, le Musée
natioiul, lenferme des morceaux de premier ordre et dispute aux
Offices et à Pitli l'attention des connaisseurs. Comment s'y est-on
pris pour obtenir ce résultat presque sans autre dépense que celle
de 'quelques travaux d'^prijpriation ï Pour s'en rendre compte,
il faut se rappeler ce qu'a été la vie de la Toscane tout entière
et particulièrement de Florence depuis le xi7' siècle jusqu'au
XTu', il faut se représenter par la pensée le nombre vraiment
incalculable d'œuvres de tout genre que n'a pas cessé d'enfanter,
pendant ce laps de temps, l'infatigable génie des artistes italiens,
sdmnlé et récompensé par la faveur publique, par la muniliccnce
(tes particuliers, des cités et des princes. Sans doute beaucoup de
ces objets avaient été portés au-delà des monts par le commerce
des objets d'art; mais il ^i était resté bien plus encore dans le
pays. l Toscane en était, pour ainsi dire, pleine jusqu'à la satu-
ration. H y en avait chei les marchands, entre les mains de qui
tombwent, à chaque famiile qui s'éteignait ou se ruinait, les épaves
de tous les naufrages : il y en avait dans ces centaines d'^liaes,
dans ces milliers de chapelles qu'avaient multipliées, plus encore
que la piété des fidèles, l'esprit de quartier et de corporation, l'a-
mour-propre et la rivalité des diff^ns corps de métiers. On en
tronvajtdanstoute riche et noble maison (1); on en trouvait aussi,
dès que l'on se donnait la peine de chercher, dans la demeure du
pauvre. Célaitsouvent quelque ancien palais déchu, où dans un coin,
sous b poussière et les toiles d'araignée, se cachait plus d' un vieux
(1) Rhtw faira-am tdë« datent ce qae antanaieat da prëdaai >ef palait des grandai
hnlUaii BareMiOBs, U mlQt do m nporur à la dmcription que De Brf»i«a, teni Ma
Utlrm fàniliàm, dODiin A« ridraHaa dn Mol palaia fliccwéi [Lettre da A ootetoa A
IL da QoiDiiuj.
.ïGoogIc
120 BETOE DES DEQX ITONDES. i
meuble, omé d'ël^antes incrustations ou de fines sculptures par
les maîtres d'autrefois ; ailleurs une fresque sérieuse et naïve s'y disJ
simulait sous une couche de badigeon bien des fois renouvelée,'
Quant aux résidences princières, elles avaient passé des Médicis aux|
Habsbourg-Lorraine, sans être jamais ravagées et dépouillées par |
une révolution; Florence n'avait jamais cessé, depuis la chute dej
sa liberté, d'être la capitale d'une de ces dynasties qui , ne régnant
que sur un petit pays, demandent aux lettres et aux arts qu'elles
protègent le prestige qu'elles ne peuvent attendre ni de la politique
ni des armes. Le palais du grand-duc, à Florence, ses villas, celle du
Poggio impériale, celle du Pratolino, bien d'autres encore, regor-
geaient de richesses. C'étaient des tableaux, des bronzes, des marbres
anciens et modernes, c'étaient de beaux meubles, des faïences
de choix; c'étaient des pièces d'orfèvrerie et des joyaux où l'art
surpassait encore le prix des matières les plus rares. Les jardins
mêmes étaient souvent décorés de vieux ouvrages florentins ou de
statues antiques auxquelles partout ailleurs, sauf peut-être à Rome,
on se fût empressé d'ouvrir l'abri des musées. Ainsi, maintenant
encore, c'est dans le jardin Boboli qu'il faut aller étudier deux marbres
des plus intéressans pour l'histoire de,la sculpture grecque archaï-
que, deux figures où l'on a reconnu récemment des copies antiques
du célèbre groupe de Gritios et de Nésiotës, L'original, commandé
par le peuple d'Athènes et consacré dans l'Acropole, représentait les
deux tyrannicides, Harmodios et Aristogiton, au moment même où
ils frappaient le fils de Pisistrate, Hipparque ; c'était une des œuvres
les plus remarquables et les plus connues que la statuaire attique
eût produites avant Phidias, dans la première moitié du v* siècle,
au lendemain des guerres médiques (1).
Grâce à cette extraordinaire opulence, ou a pu faire ici, presque
sans bourse délier, ce qui ailleurs eût coûté des noîllions. Il a suffi
à Florence, pour paraître multiplier ses ridiesses, de les classer et
de les distribuer dans un meilleur ordre. On sait comment les jar-
diniers traitent, pour les multiplier, certaines plantes vigoureuses
et de croissance rapide : ils en séparent avec précaution les racines
et les tiges; un pied d'oeillets, ainsi divisé, donne deux ou trois
pieds nouveaux dont chacim devient bientôt aussifortet aussi fleuri
que l'était le groupe végétal d'où il a été tiré. C'est fùnsi qu'à Flo-
(1) Oa tronTen duu l'HUtoirê d$ la plattiiim, d'OTertwck (t. I, p. 115-119 de 1*
deauème édItiDii tllamvtde) llndlcidon du dllTdreiu ouTMgeH utiqaM, moanùet bI
b«»-T«[ieh d'AtbènM. ËUtuM en marbra da aaaia âe Nsplw at du Itrdia BoboU, dont
là comparaiïon ft peroiiB de recoDitituor la gnrapo perda dai TÏeui ■calpMuraftthéalsu.
On ■ U QD cmieni nemple dM décoaTertu qne pent faira ■njourd'hul encon, t^^
lortir du miuéei, 1a lagidté de l'ircbéolognet dei rooitlei ne lont donc pu tonjon»
nécMMirai pour non» Ure retroaTer, an moini duu dM rdpUqnei, toi on Ul noau-
méat célèbre que l'on croyait ne poQTOlr Jaintl* reatitaer.
j,GoogIc
FLORENCE DEPUIS l ANNEXION. 121
rence les Offices ont pu fournir, sans jamais en paraître appauvris,
le noyau de plusieurs collections spéciales. Les galeries étaient en-
combrées; la place y manquait pour exposer etmettre dans un bon
jour tout ce qu'elles renfermaient de trésors. Beaucoup d'objets in-
léressaos étaient gardés en magasin (1); ceuxmêmes qui figuraient
dans les salles, quand ils n'étaient pas de très haute valeur, s'y
trouvaient souvent comme perdus, par suite de l'entassement et de
la conTiHon. Le prélèvement opéré sur ces richesses à l'intention
des fondations nouvelles a profité tout à la fois à celles-ci et aux
Offices mêmes ; les autres monumena, qui sont restés dans leur
anden asile, y ont eu plus d'espace et plus d'air, ils ont été pré-
sentés an public d'une manière plus commode et plus instructive.
Aulonr de ce premier noyau sont venus se ranger des objets de
provenance diverse qui ont grossi comme à vue d'œil f importance
des galeries récemment ouvertes. Les Offices ont été en quelque
sorte la métropole d'ofr sont parties l'une après l'autre plusieurs
colonies. Celles-ci n'ont pas tardé à prospérer. A peine ont-elles été
fondées, elles ont reçu de toutes parts un nouveau flot de popula-
tion; de toutes les profondeurs des palais toscans sont sorties de
nombreuses recrues, filles du génie antique ou du génie de la re-
naissance; elles sont accourues, elles ont comblé les vides qui s'é-
taient faits dans le sein de la mère patrie, elles ont favorisé l'essor
des colonies naissantes.
Il y a bien eu quelques acquisitions faites par l'état ou par la
ville, surtout au profit du musée étrusque. Gelui-ci était assez
panne; or il convenait que la capitale moderne de l'antique Étrurie
ne restit pas en arrière de Rome et même de plusieurs villes telles
que C<Mtoae, Gbiusi ou Pérouse. Quelques sacrifices ont donc été
nécessaires pour s'emparer d'objets intéressans, trouvés dans des
fouilles récentes, pour en garantir la possession à Florence. On
n'a d'ailleurs pas beaucoup acheté, pour plusieurs raisons : la pre-
mière, celle qui dispenserait de donner les autres, c'est que l'on
manquait d'argent ; la seconde, c'est que, par un rare bonheur, on
pouvait presque s'en passer et consacrer le peu de fonds dont on
disposait à l'installation des édifices que l'on consacrait à ce nouvel
usage. Il y a eu des dons : ainsi la merveilleuse collection de dessins
de maîtres que possédait la galerie de Florence, environ vingt mille
pièces, a reçu en 1866 un accroissement considérable : H. Emilio
SaotareUi, professeur de sculpture, lui a fait présent de son cabinet,
'1) D'aprta M. Aarelio Gotti, directenr actael de* mnséei ds PloreoM, dont II & donné
Ile inUnuanui histoire, la maguiDi du gonTememeot renferniBieQt, su 1S53, 281 tt-
blnoi, 3B moroMUi de scnlptare, 15 antres objets do diverse niture (1« GaUeri» di
Firtwr, p. S33).
.ïGoogIc
122 BETIIB DES DEUX MONDES.
qui oontenut plus de douze mille desûns originaux, dont beaucoup
de premier ordre (1). Ailleurs, ainsi surtout au Musée national, de
grandes funilles, de riches amateurs ont déposé des ouvrages pré-
cieux, sous une étiquette spéciale qui constate leur droit de pro-
priété; pour plus d'un de ces objets, il est permis de l'espérer, le
prêt fait au musée se transformera, un jour ou l'autre, en un omd-
plet abandon, la possession provisoire deviendra définitive.
Les couvensont [ouroi une ample moisson. Supprimés parles lois
de désamortissemeot qui ont été appliquées dans la Toscane après
son anoexion au royaume d'Italie, ils ont livré des tableaux de piété
et des sculptures décoratives qui ornaient jadis leurs chapelles et
les tombes des personnages qui s'y étaient fait enterrer. Quelques-
uns des Luca délia Robbia les plus authentiques et les plus char-
mana que possède le Musée n^onal provieunent du célèbre
monastère de Vallombreuse. Les maisons princières ont donné plus
encore. Après ta disparition de toutes les dynasties qui s'étaient si
longtemps partagé la péninsule, le roi d'Italie, leur héritier, se
trouva de tous les souverains de l'Europe celui qui possédait le plus
de palais historiques; chacune de ces familles royales ou ducales
avait employé plusieurs siècles et le plus clair de ses revenus ik se
construire et à se meubler des palais dont la masse imposante et le
luxe intérieur rivalisassent avec ce qu'avaient de plus pompeux les
demeures de souverains bien plus puîssans. Toutes ces résidences
somptueuses, dont le nombre dépassait celui des villes importantes
du royaume.que pouvait en faire Victor-Emmanuel 7 On connaît ses
habitudes, on sait combien il avait peu de goût pour la représenta-
tion. D'ailleurs il aviùt joué assez brillamment son râle dans uoe des
plus grandes révolutions que l'histoire ùt jamais vues pour qae sa
personne et sa présence seule parlât à l'imagination de son peuple
et lui commandât le respect, sans qu'il eût besoin de recourir
aux mêmes gènes d'étiquette et au même appareil de mise en
scène que jadis un duc de Modëne ou un roi de Naples. Enfin l'en-
tretien de tant de bâtimens eût absorbé des sommes que l'Italie
pouvait mieux employer. La liste civile n'a donc eu qu'un souci, se
soustraire, autant que possible, à la lourde obligation d'entretenir
toutes ces villas, tous ces palais. Elle était contrainte d'en cwiserver
àsa charge quelques-uns, ceux que recommandaient impérieusement
ou de chers souvenirs de famille, comme k Turin, ou l'importance
de àtés telles que Milan, Florence, Naples, qui pouvaient préteodrc
à l'honneur de posséder le roi dans certaines occasions ou à certains
(1) Ciuai encan It boUo wiilo da Tues grecs qui » iU l^ée pu U. VicnoonUe.
DOD pu i. l'eut, mais au manjcipe florsotlDi tlt ODt étd dâpoadi in PkUu-Vloui.
.ïGoogIc
FLOBBHCB DBPnS I-'lKnEZIOH. 12S
moaieos de l'aimée. Qtnist snx antres, le domaine s'eBt montré tou-
jouis prêt à les céder aox villes on aux provinces, dès qne celles^
tronvaient à les utiliser et promettaient d'en prendresoio. C'est ainsi,
pour nous en tenir & la Toscane, que la villa du Poçyio impériale,
à laquelle se rattachent tant de souvenirs du beau temps des Médicis,
est deveoae une maison d'éducation où beaucoup de familles nobles
font élever leur? filles', on les y envoie de Rome et des provinces
loiânes pour qu'elles y apprennent les élégances du parler toscan.
Pour répondre à cette destination nouvelle, la villa n'avait pas
besÙD de garder ces trésors d'art qu'y avait jadis réunis le goût
ériairé de ses premiers maîtres. Les statues en furent donc enlevées.
l'Admis àe HÛchel-Ange en avait été déjà relire en 1850 poar être
transporté aux Offices ; on avMt été bien longtemps à s'apercevoir
qu'il était temps de soustraire ce bel ouvra^ k l'erfet des intem-
péries auxquelles il restait exposé, depuis près d'nn siècle, sous le
pfH'tiifue ouvert de la cour. En 1860, après l'annexion, les autres
marbres de prix que contenait le palais prirent le même chemin,
les antiques entrèrent aux Offices, les oBuvres modernes au Musée
national (1).
Les églises elles-mêmes ont fourni leur tribut. Ce n'est pas
qu'aucune d'elles ait été dépouillée. En général, les églises de Flo-
rence ont conservé les ouvrages qui ont été commandés k leur
intention, qu'y ont placés les mains mêmes des maîtres, qu'y ont
admirés, l'une après l'autre, tant de générati(Mis ; elles nous les
présentent encore dans leur cadre historique, se complétant et
sTexpliquant l'un l'autre, formant enOn, malgré tontes les restaura-
tions et tous les remaniemens, des groupes naturels dont chacun
nous révèle, bien plus clairement et avec une bien antre éloquence
qae les œuvres éparses dans les musées, le caractère propre d'un
lumme, d'une école, d'un siècle, ou tout au moins de l'une des
bettres d'nn grand siècle. Pourtant, dans plusieurs de ces églises,
des reconstructions, des changemens extérieurs ou intérieurs
avaient rendu disponibles un certain nombre d'ouvrages intéres-
sans. Us étaient perdus dans des coins où personne n'en jouissait;
ib étaient déposés dans des sacristies et des magasins. Les retirer
de cette ombre et les remettre dans un beau jour, sous les yeux du
publie, ce n'était point dépouiller les propriétaires légitimes, c'était
fiire acte de goût et de piété. C'est ainsi que sont entrés au Musée
(I) L'jWMof tnh déjk tgari imdul ipulqne tempa m OfEcM, dani'la ulle lia
llhniuphnidtie. H en av^t été KtM et *T«lt été eipédié m Poggki impériale, f»
ftfk de ]e ne mJi qaet eritlqne qoi ».-nH âéclu4 quo cEtle ilitoe u'éttit pu de Hkbd-
Asge, mal» de im) Aère Foe«1. H. Gott), qai rapporte le fait, ne noaa donne paa la aom
de rtutenr de cette keDe décoanrta.
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)2i .BEVDE DES DEUX MONDES.
les bas-reliefs que Lucca délia Robbia et Donatello avaient exécutés
pour la tribune de l'orgue, à Sainte-Marie-des-Fleurs. Ces bas-reliefs
furent enlevés et déposés, vers la fin du xvn" siècle, k l'occasion
des fêtes préparées pour le mariage du prince qui fut bientôt
après le grand-duc Ferdinand III ; on avait voulu les remplacer
par une décoration qui convint mieux au mauvais goût du temps.
Depuis lors ils étaient restés, oubliés et abandonnés, dans la cour
de l'Opéra del duomo, c'est-àrdire de l'agence des travaux de la
cathédrale ; or it a suffi de les restituer à la curiosité des amateurs
pour qu'ils prissent rang parmi les œuvres les plus authentiques
et les plus exquises de ces deux maîtres (1).
Florence avait donc été, jusqu'à ces derniers temps, comme ces
grands seigneurs d'autrefois, magnifiques et négligeas, que l'on
aurait fort embarrassés en leur demandant le compte de tous leurs
cb&teaux et de toutes leurs terres, la liste de leurs différens re-
venus, le cbiflre exact de leur fortune ; ils se savaient très riches,
et n'en demandaient pas davantage. Cette incertitude même ne
leur d^laisait pas; elle leur permettait de croire à des réserves
qui les sauveraient le jour où ils sentiraient la gène. Pour
que la lumière se fit, pour remplacer les évaluations vagues
par un dénombrement précis, il fallait quelque grand événerïient,
une liquidation judiciaire, un inventaire après décès. Alors les
intéressés, le grand propriétaire et ses créanciers, avaient tantôt
des déceptions, tantôt d'agréables surprises. Souvent de part et
d'autre on s'était fait des illusions, ou s'était exagéré la valeur
des biens. D'autres fois c'était le contraire; dès que l'on y regardait
d'un peu près, on découvrait à l'arrière^lan, comme dans une
sorte de double-fond, des ressources non encore soupçonnées;
entre les mains d'un nouvel intendant, honnête et habile, des
domaines jusque-là presque improductifs entraient en plein rapport.
C'est ce qui est arrivé à Florence, après la chute de la dynastie
autrichienne et de l'ancien ordre de dioses; en faisant l'inventaire
de la succession qui s'était ouverte à son profit, elle a presque
doublé sa richesse.
De toutes les collections qu'elle a formées en opérant cette
liquidation et ce classement, la plus importante est, sans contredit,
celle qui porte le titre officiel de Musée national; mais avant de
(1) NOQB empruntonB ces renselgneineiis et plnstenri antres di^Uils que l'on biMiTer*
dans le conn de ce travail à l'iDtéresaant ouTrage intitulé Wai)u in Ftorwica, by
SnwQand JohaQnaIIorneT(9 vol. io-lS, deuxième édition, Londres, 1S77, HenrrS. King).
Lm deoi femmes initruitaa et intelligeatea aniqaelleB on doit cette dMcription ont
véca longtemps ï Florence (elles en connaissent toute l'histoire, tousles coins et racolas.
En «e résignant t la forma d'on guido, ellei ont Tolontalrament dimiaoé l'agréiiM&t da
leur liTre, mali elle* en ont rendn l'nssge plus commode et plui lAr.
.ïGoogIc
FLOBENCE DEPUIS l' ANNEXION. 125
nHmtrer commeat celui-ci justifie le nom qui lui a été donné, il
convient de dire quelques mots au moins de deux autres musées
que la direction des beaux-arts, représentée k Florence par H. Au-
relio Goiti, a depuis l'annexion ouverts au public. Je veux parier
dn Mtaie étrusque et du Miuée de Saint-Marc,
Od sait quelle extension abusive a donné à ce terme d'étrusque
une méprise des archéologues du siècle dernier, une erreur dont
ne sont point encore revenus les gens du monde et l'usage courant.
Comme oa pouvait s'y attendre, la collection qui est censée repré-
senier tes arts de l'antique Étrurie renferme donc tous les vases
peints, ceux dont l'or^ine est certainement grecque comme ceux
que les potiers toscans ont fabriques à l'imiUtioQ de la céramique
de Corintiie et d'Athènes. Le nombre et l'importance des objets
Traiment étrusques que renferme ce musée suffisent d'ailleurs à
justifier la dénomination qui lui a été attribuée. Plusieurs des plus
précieux parmi ces objets sont entrés dans le cabinet des grands-
ducs dès la fin du xvi' siècle, ainsi la Chimère et la Pallas d'Arezzo,
la statue d'un Lucumon, connue sous le nom de l'Orateur, qui a été
trouvée en l&66prësdu lacde Trasimène;mais, pendant très loag-
ienips,toas ces objets, bronzes, miroirs, trépieds, vases grecs ou tos-
cazis.poterie noire de Ghiusi, sarcophages ornés de figures, restèrent
épars dans les galeries des Offices, au milieu de la sculpture grecque
et romaine. Ce fut seulement en 1S53 que Migliarini commença à
former le noyau d'un musée étrusque en réunissant une certaine
quantité de ces monumens dans les deux salles par lesquelles on
descend au couloir qui met les Offices en communication avec Pitti.
Déjà insofiisant dès cette épo([ue, ce local le devînt plus encore
d'année en année ; les découvertes ne cessaient de se multiplier
sur ce so) si ritdie, dans les nécropoles des vieilles cités tyrrhé-
niennes. On se décida donc, en 1871, à retirer des Offices tous les
monumens étrusques et ces vases peints dont la plupart ont été
trouvés eo Étrurie ; ils firent place à la suite des gravures et des-
sins de maîtres, et furent transportés dans l'ancien couvent de
Saint-Onupbre, qu'avait rendu ciélëbre, en 1826, la découverte
d'une fresque charmante où l'on a voulu reconnaître une œuvre de
Raphaël jeune. Dans ces bàtimens, acquis par l'état en 18&0, on
avait, en 1852, installé tout près du Cenacolo la collection d'anti-
quités égyptiennes qu'avait formée Rosellini, le compagnon et le
disciple de Ghampollion. L'espace n'y manquait pas. Par les soins
du comte Gamurrini et du marquis Strozzi, plusieurs salles furent
^propriées i ce nouvel usage ; les objets y furent classés par
groupes et commodément disposés pour l'étude. Sans être très
vaste, ce musée est riche en morceaux de premier ordre* dont la
.ïGoogIc
prOT«naDce «st le plm aouveot bien établie. Outre ke bnpiueB
déjfc mentiOHaiés plus haut, nous signaterons seulemoit devi
pièces d'une valeur exceptionnelle, le fameux vase François{\)t
on cratère d'ErgotimoSi, le plus grand et le ptus curieux à iÀea des
égards de tous les vases archaïques à fignres noires, puis le sar-
cf^bage en marbre de Carrare, dont les quatre faces sont couvertes
d'élégantes et fermes peintures qui repréeentent un combat de
Grecs et d'Amazones. Les deux Ërontoos sont ornés de figures sculp-
tées et de ncbes antéfizes. Ce moBuoient, unique dans stm geare,
a été trouvé dans une tombe |K-ës de ConMto, l'ancreaoe Tarquinies.
en 1875. Dés maintenaat, le musée étrusque de Fiweoce ne miérite
pas moins l'attention de l' archéologue que le musée gr^wien du
Vatican. Pourquoi faut-il qu'il n'y ait point de catalogue et que, de-
puis la retraite de M. Gamurrini, la collection n'ait pas été pourme
d'un conservateur qui puisse au moins le préparer etnouslJureaàMÎ
prendre patKDce 7
A la suit« de la loi du 7 juillet 1866, qui supprimait en Italie
les ordres religieux, le couvent de Saint-Marc fut déclaré moaument
national, en l'honneur des souvenirs iTu'il ra{^>elait et des œurres
d'art qu'il reBfennait.Cest là qu'oot vécu Fra Angelico,etphi3tanl,
tout [H^ de Savonarole, Fra Bartolfnneo; les cloîtres, les réfec-
toires, les chapelles, les cellules gardent encore de nombreeses
fresques dues à la piété et au talent des maîtres dominicains «t de
qtielques autres artistes célèbres, tels que Ghirisndajo. Le couvent
fut donc restaoré tont entier. On y réunit oo certain nooibrc
d'objets, tels que portraits, bustes, maanscrits, empnmtés aex
Offices et aux biblïothëques de Floreoce, qui se rattactrâot à k oké-
moire de ces religieux uiistes et dn ix^le et triste Savoaaffoie; dias
la spacieuse bibliothèque, oo forma «ne collection de missels eméB
de mnriatores, provenant de Saint-Marc m^ne et d'autres ceuvens
8U[q>piiDés. Cette longue salle, divisée en trois aefs par deux files
de colonnes en pierre qui supportent des arcades, est elte-«»ëne un
des beanx ouvrages de Tun des meilleurs architectes toscaas, Hiclie-
loEzo HicheloEzi.
On éprouve une étrange impression en parcoumit seei ces cloî-
tres déserts, ces cellules vides; jadis, quand j'avais pour la pre-
ïmère fc»s visité le coovent, c'était sons la ooaduite d'un domi-
niciùn. Partout, sur mon chemin, j'avais rencontré des moines k la
tète rasée, i la l(H)gue robe blanche, au pas lent et grave, ie n'igno-
rais point qu'il n'était plus, parmi eux, d'artistes ccmmm Fra Be&to
[1} n Bit ainii déiif^ tonTCal par 1« nom d« l'hibile GHiitlenr, auquel sont dues
tant de dâcouvertes fkliM Jmh lei Hveimee tMCuei, et qui troura en 1815 ce boan
raennDevt prie dt oa^.
.ïGoogIc
mpinB L&imsxiON. 127
A Fn Bartokxneo, et qu'il faudrait encore moins chercher sous
leir froc sn onteur comme SkTomrole, c^wbie de régner par U
pmle sac tout on peuple et de Ixarer, fort de sa conscience,
jisqa'à la papauté mtete. On avait tout au moias l'illusioQ du
re^; l'imagination pouvait s'aider de ces ^paritions pour se
dnDer le rère et la vision du pa^é. Aujourd'hui l'on n'a plus celte
resmrce; le charme est rompu. Ce tourniquet où l'on paie son
OdMt à l'entrée, c«3 gardiens en costume civil qui se promènent
^ les couloirs, ce monastère changé en un musée, tout cda
TDos nertit que l'&me s'est retirée de ce corps. Ces murailles,
cnées de tendres et mystiques peintures, c'est la froide enveloppe
ifoD être qoi a vécu. On croit entrer dans une sorte de Pompéi du
cubolidsine.
\ la porte de chacun de ces musées, comme aux Offices et à
Pitd, cmune à la nouvelie sacristie de San Lorenso; on paie le
ménie jHis, un franc d'entrée. Une fois cette redevance acquittée,
na peut pénétrer, on peut séjourner dans toutes les salles, sans
■voir à ses trousses l'insupportable cuttotU, toujours pressé, doot
la prtseoee et le bavardage monotone vous gâtaient autrefois les
galeries italiennes. C'est le régime de nos musées, sauf la taie. J'ai
vu plus d'un voyageur maugréer en versant ce léger tribut. Ces
doléances ne me paraissent pas justifiées. Sont dispensés de la rede-
nnce les artistes, les savans, les historiens de l'art, tous ceux
enfin qui poursuivent dans les musées une étude spéciale : la dis-
pense est étendue aux professeurs des universités, des collèges, des
écoles dn royaume, et même, pour peu qu'on te demande, aux
étrangers qui se trouvent dans des conditions analogues. Il y a
d'ailleurs, par semaine, un jour au moins où l'entrée est gratuite.
La taxe ne pèse donc que sur les simples curieux, sur 1rs gens d'ai-
nnce et de loisir, bourgeois de la ville ou visiteurs de passage ; elle
est assez faible potir ne pas les gêner, pour n'arrôter personne an
seuil du musée.
Je dirai plus : un tel impôt, tant qu'il reste aus^ modéré, ne
pvait tout à fait conforme aux règles d'une saine économie fînaa-
d&re. E^ théorie, l'impôt ne devrait jamais être payé que par ceux-
là seids qui usent du produit qu'il atteint, du service qu'ii frappe ;
il ne dervrait être payé que par le consommateur. La pratique a ses
niaoDS pour ne pas appliquer ce principe dans toute sa rigueur. 11
loi sufit de s'en rapprocha- par degrés ; ^le trav^le donc à ren:-
^er, dans la mesure du possit^, les impêts directs par les impôts
indirects ou taxes de consommation. Ce tourniquet que vous retrou-
verez partout eo Italie, des Offices et du Capiiole i Pompéi et aux
temples de Pestum, représente dtmc ud impôt équitable et que la
.ïGoogIc
128 BETIJE DES DEUX HONDES.
doctrine économique ne désavouerait pas ; il fût payer l'entretien
des musées et des ruines ou tout au moins une partie de cet entre-
tien par les privilégiés gui les fréquentent et qui en jouissent. Ce
système n'est-il pas plus juste que le ndtreî Pour pouvoir établir
la gratuité de l'entra, nous répartissons entre tous les Français,
sans distinction, la charge de cet entretien. C'est fort bien pour les
Parisiens et pour tous les curieux qfui nous font l'honneur de visiter
Paris ; mais ie pécheur de nos cAtes bretonnes ou normandes, mais
le bûcheron du Morvan et des Vosges, mais l'ouvrier de Lyon et de
Boubaîx, mais tous ceux dont l'unique souci est de se procurer le
pain quotidien et qui n'y réussissent pas toujours, que diraient-ils
s'ils apprenaient tout d'un coup à lire le budget et s'ils y découvraient
les quelques centimes dont ils sont grevés pour le Louvre, pour
l'Opéra et autres lieux oà jamais de leur vie ils ne mettent les pîedsT
Eux qui ont souvent tant de peine à s'acquitter envers le percepteur,
auraientrils vraiment si mauvaise grâce à se plaindre de ce surcroît,
tout léger qu'il puisse nous paraître? Midgré toutes les bonnes
raisons que nous ne manquerions pas de leur alléguer, ne trouve-
raient-ils pas bien préférable l'arrai^ement qui met les dépenses
de tout ce noble luxe de l'esprit à )a charge des heureux de ce
monde, des gens d'aisance et de loisir qui sont seuls appelés k en
goûter le charme et les délicates jouissances?
Il
La Florence moderne a été heureusement inspirée dans le choix
de l'édifice qu'elle a destiné à recevoir et & grouper les œuvres qui
représentent le mieux l' originalité de son génie. Cet édifice est un
de ceux qui résument le plus clairement tout un chapitre de l'his-
toire florentine et qui font le plus d'honneur aux architectes
toscans. C'est de tous les palais de la ville le plus ancien. La cons-
truction en fut commencée en 1256. Une révolution venait d'arra-
cher le pouvoir aux Gibelins pour te mettre aux mains des
Guelfes; ceux-ci décrétèrent la construction d'un palais de la com-
mune. Des tours seigneuriales, semblables à celles de Bol(^e ou &
celles qu'en Toscane même la petite ville de San Gimignano a si
bien conservées, se dressaient au-dessus des maisons et luttaient
& quimonterut le plus haut; les unes furent démolies, les autres
tout au moins déciq)itées et contraintes de ne pas dépasser une cer-
taine hauteur fixée pour toutes par décret ; seule la tour des Bos-
coli, une des plus élevées, fut respectée et devint le donjon du
nouveau palais. Celui-ci absorba, outre plusieurs maisons particu-
lières, une partie des jardins de l'antique abbaye {la Badia) dont la
.ïGoogIc
ILOUHCE DEPUIS l'iKNEXION. 1S9
fondstion remontut au x* siècle (1) ; l'architecte, Amolfo dî Cambio,
DTétend-oa, celui qui devait un peu plus tard construire le Palaia-
Yieox et commencer la cathédrale, se préoccupa surtout de donner
«a bâtiment une solidité, une puissance, qui lui permissent de
défia- Iffi émeutes, de rester aux assauts des factions (2). Il réussit
dans son entreprise; malgré plusieurs r^arations et remaniemens,
son œuvre a gardé un caractère singulier de force et de sévérité
gnn^ose. Elle possède un mérite gui manque à certains monumens
de l'trchiteetiire florentine, à quelques-uns mâne des plus célè-
bres : elle est en parfait accord avec les idées, les habitudes, les
besms de la société qui l'a créée ; par son ensemble comme par
tous ses détails, elle nous les rappelle et nous les représente très
vivement; elle révèle, elle expose tout d'abord les pensées et les
sentimens qui ont jadis poussé au-dessus de toutes les maisons
voisines les créneaux de cette haute tour carrée, qui ont dressé
et assemblé en épaisses murailles, soigneusement appareillées, ees
durs blocs de pïetra-forte (S), courbé et tendu les reins de ces
laides voûtes (^vales, forgé ces grilles, armé de fer ces lourdes
portes de chêne. Entre les édifices de Florence, celui-ci est un de
ceux qai forment le tout le plus harmonieux et le plus complet,
un de ceux qui ont, si l'on peut ainsi parler, la physionomie la
plus expressive.
norence est pleine de monumens qui surprennent et qui amusent
le regard, d'édifices que l'on passe de longues heures à étudier. L'ar-
chitecture est pourtant peut^tre des trois grands arts plastiques celui
où Florence peut lutter le moins avec la Grèce. L'architecture floren-
tiae est moins simple, moins raisonnable, moins homogène que l'ar-
chitecture grecque. Ce n'est point ,une création sortie tout entière,
par un développement Ic^que, du génie d'un peuple merveilleuse-
ment doué; il n'y a point là cette bannonie de l'ensemble et des
détails, cette clsrté-qui fait de l'art grec un art classique, propre à
offiir des modèles et à suggérer des règles, un art éternellement
imitable et imité. L'art toscan accepte des traditions, il emploie
des fonnes que d'autres ont créées, la voûte étrusque et romaine,
l'of^ve frmiçaise et allemande, les ordres grecs et les moulures qui
s'y ratladient ; il fait de ces formes un mélange qui a sans doute son
(I] Le ioannir de cm Judlni » été coawrrd pw le nom de l'one det rues qui longent
le Bif^c, celle d« la Vi<ma MCclUa (la vieille Tigne].
(1) Hilgré répdiMar de mi mnn, le pailla da podEatat fut plndenra Ml prli Su-
ttot par la Tonle et nvaid par llncendle. Nou ne rappellerona qne l'ânienU qnl odt
lu t la trraimle de Gautier de Brleime, en 1343, et celle dei Ciampi, ea 1378.
(3) Ceu DDC roche appartaDaot k la brmatlan crdtacie, qaa l'oo tira des urrièrei
de HoDte Rlpaldo et de PonteiieTe. On en fidt wuai lei larges dalle* dont sont parjes
la raea de yionnee.
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chànne et a>ftcer nuda oît Toa sent aussi parfins, eoire ces élé-
BWBB d'origine direrae, une sorta da diacMiToance secrète et de
désaccord iUiiBe.
Antre défaut : la forme eiténeare de L'édifiœ n'en annonce pas
tMtjfHffs la destinatioQ avec Is même darté qae daos l'arebilectare
^ecque, A chaque instaot, on a des sur^nises. Ësf-il sien ée pias
étrange qu'une ^lise comme Or Stm Midiele? Ad prenier «bord,
Tooa veu3 croyez en présence d'aœ tau- carrée, d'une forteresse ;
v«as ch^cbez autour de tous L'église marqnte sur vobre plan, et
TOUS croyei toi» être trouvé. Ce qui conuneiKS k vo«s rasaurer,
c'est l'ahaeDoe de ces créneaux qui ne manquent ni au palai» dn
podestat, ni au Palaû-Vieux; vous Toyez «ossi ces statues de saints
qui ornent les quatre eûtes de l'édifice et vous finisses par soupçoa-
ner larérité; mais il tous faut frandiir le senil pow éûre tout à fait
certain que tous n'anres pas fait faasse route. U y a là une ^i^la-
rite qui ne s'explique que par l'histoire. Dans l'ancienne Florence»
U place d'Or Son Michèle serTait de marché »ux grains; l'édifice qai
la décorait, élevé par Taddeo Gaddi en 1337, était un bàlimcat à deux
étages, qui renfermait des greniws au-dessus d'une grande salle
aux arcades ouvertes, d'une loggia où. les marchands de blé deraieat
38 réunir, tenir oe que nous appellerionfi la. bourse. La réputalioa
dont jouissait une image de la Vierge, peinte par Ugolin de Sieaae,
qai était exposée sur une des parois de cette salle, la dévotxm dont
cette image était l'objet et qui avait donné naissance à une pieuse
et riche confrérie, tes miracles attribués à cette Sladone, tout cela
conduisit à transfMineF, un pea plus tard, cet édifke civil eo ane
église, et le soin d'opérer cette truieftBiaatioB fat confié à André
Oreagna, qui s'en acquitta avec beaucoup d'adresse et de go&t.
Ualgré toute son habileté, malgré le caractère tout religieux de h.
décoration dont l'édi&ce a été revétn par la géaârense émulation des
lËfSérentes eorparations ouvrières de Florence, n vous ignorez ces
détails, VOUA êtes tout désorieité en voias approciiant d'Or San
Micbde; dans ces di^ositions générales, si différentes de celles que
vonsarea rencontrées dane toos les autres tenplcs de la cité, il y a
quelque chose qui tous gène et vous iaqùète.
dEo-vre d'an siècle plus récent, le paUis.Pitti prêts A la même
critique. Avec ses rudes bossages, avec sa large façade massive,
presque dépourvue de tout ornement, répond-il à l'idée que l'on est
porté i, se faire de l'existenoe de prince» riches, épris de l'art et
db plaisir ? Senble-t41 que ce soit là le cadre naturel d'une cxmr
somptueuse et brillante telle que l'était celle des Hédicis T Combien
nos châteaux du temps des Yaloîs, Chunbord, Biais, Ghenonceaux,
Écouen, les Tuileries de Philibert Delorme, répondent nieui aux,
.ïGoogIc
îdéa tfa'éftSie dane l'esprit ce que now savons sctr k vie de ces
princes de la remissaBce itattesoe «t fiaoçsise !
Eaviagé i ce point de vue, le Pat«»-Vieus lui-même Insse pem-
toe ^elqne cbose k -àétaer. Bans doote il est imposeiUe d'ima-
f^tma édifice d'an aspect phis iaipos&Dt et d'Hué sidiouene plus
fito ; maÎB qvelle eoi^ectKre fornierait au snjert de ce motranent un
^ajifear que Yaa transporterait au milieu de ta place de la Sei-
finecrie, sans lui avoir rien appris du passé de FkifeDcef Ne se-
nitil pi» tevié tout d'abord de reawnattre là une f<vtennse élerée
pv m despote, pour tenir ea respect une ville sujette ï FTyclier-
.denit-â pont une sarte de b^tiile italteone dont le temps airrait
phs tard combté les totaès t Dès que r«i s feuilleté les Minalt*s de
h rfpnbBçue, on s'expliqoe rénormité de cette inagse, fa vigou-
reuse swllie de l'étage supérieur avec ses macliicouHs et ses cré-
oeanx, l'étroitesse et le petit non^ln^ des baies ouvertes dans la fa-
çade et SOT tes côtés ; pour achever de comprendre h raison d'être
de toutes ces dispositions, il suffit d'ailleurs de passer m revue îes
palais des grandes famillee florentines. De toute nécessité, le palais
du gQuveniement devait être plus haut et plus fort que les de-
meures acigaeraiales de tous ces nobles hardis et remuans qui se
disputaient le pouvoir ; il devait être k l'abri d'un coup de main
tenté par Taristocraiie gibeline ou par les gens de métier, pw la
plèbe soulevée. En ce sens, rarchrtecte a très bien rempli les con-
dilions da programme que lui imposait la vie trouMée des répo-
Wiques itaKennes au xm* siècle ; son «mvre nous les remet hi
Ht^ioire avec une singulière insistance. Il n'en est pas motos vni
qne, dans œ colossd entassement de pierres, rien ne nous annonce,
an premier moment, l'édifice où siégeaient les magistrats ^us d'une
dlé 13>re, où se réonissaiCTit les citoyens appelés à délibérer sor
les iHlérèts oorarnoos. L'idée de la loi qui sait du ooncomrs de
twles les Tolontés et qui offre à tous sm impartiale jostioe, les
diés antiques ne l'ont-eiles pas bien plus clairement eiprioiée dans
le dcsfflB des édifices qu'elles ont affectés h ces mtoes fonctions de
la vtepubliqne? Cétaient, cnnme la Pnt/T, comme le Comîtiton,
des enceiMes spacieuses, où le peufrfe se réunissait k ciel ouvert,
autour de Pautel de ses dieux et de la tribune d'où lui parlaient ses
oralews^ c'étaient encore, comme les JHftagtèret et le Tkolos
^'Athènes, des é£fices qui donnaient à portes Ouvertes sur la voie
poldiqBe et où une simiÂe barri^e de bois séparait de la foute jurfis
etséD&teiH«-, (tétaient les nefs amples et claires des basiliques ro-
maises, où quelques degrés suffisaient i isoler dans sa majesté le
iwétewqui 4Î9ait te érvit, k l'élever au-dessus des têtes c»mme il
-étaitélevé parsa haute fonction sociale au-desBUS des intérêts parti-
«aliras « de \ëxbs coonitisea.
.ïGoogIc
1S2 BETUE DES 1»UX XOUDEB,
La pr^nière qaalité d'un édifice, c'est que sa forme générale et
le caractère de sa décoration indiquent tout d'abord la nature des
besoins auxquels il répond, de la force qui en a été comme l'âme
secrète et cachée. Toute œuvre de l'homme est une pensée réalisée
au moyen de la matière. Que l'œuvre consiste en mots écrits ou
prononcés, en couleurs et en traits du crayon et du ciseau, ou bien
en pierres amoncelées, elle doit traduire clairement une idée, elle
en est le signe sensible. Les pierres florentines, à notre sens, ne
parlent pas toujours une langue assez claire. C'est quelque diose
de bizarre et de peu conforme à ta raison, par conséquent d'obscur
et d'embarrassant, qu'une église qui a la forme d'une tour carrée,
qu'un palais qui fait l'elFet d'une gigantesque paroi de roche fa-
çonnée au ciseau et percée de portes et de fenêtres, enfin qu'un
hôtel de ville qui ressemble à un château-fort.
Le Palais-Vieux, et c'est là son défaut, ne nous représente donc
qu'une des faces de la vie florentine d'autrefois ; il nous en rappelle
les agitations et les violences, mais il ne nous dit rien de ces institu-
tions démocratiques auxquelles Florence, à travers tant de troubles,
resta si obstinément attachée pendant plusieurs siècles, de cet
idéal qu'elle poursuivit sans jamais réussir à le fixer. Le palais où
est maintenant établi le Musée national a, dans de moindres pro-
portions, le même aspect général ; mais il répond, d'une manière
plus complète, à sa destination première et à toute son histoire.
Avant tout, c'est une forteresse; mais c'est bien une forteresse qu4
devaient habiter les magistrats pour lesquels il fut construit et
plusieurs fois réparé. Ce fut d'abord le capitaine du peuple, chef
révolutionnaire que les Guelfes victorieux avaient chaîné de les
garantir, par des proscriptions et des confiscations, contre tout
retour offensif de la faction vaincue. Ce fut rassuite le podestat, ce
juge suprême dans lequel Florence, comme plusieurs autres cités
italiennes, avait cru trouver un arbitre placé, par sa qualité même
d'étranger, au-dessus des affections et des haines de famille, au-
dessus de toutes les intrigues et de toutes les passions locales. Ce
fut enfin, cet expédient une fois mis de cêté, le bargello, sorte de
préfet de police chargé de maintenir l'ordre et de donner suite aux
décisions de la seigneurie et aux arrêts des tribunaux ; il avait li
des cachots, on y donnait la torture, on y rendait et on y exécutait
des sentences capitales. Plus d'un malheureux fut mis à mort dans
cette cour d'une élégance sévère où le visiteur s'arrête maintenant
pour admirer le puits à margelle de marbre qui en forme le centre,
le portique qui en fait le tour, le large escalier qui, dans l'un des
angles, donne accès à la belle loggia d'Orcagna et aux salles du
premier étage. De là ces noms de palais du podestat et de palais
du bargello on, par abréviation, de bargello, qui sont restés en
.ïGoogIc
FLOBEIfCE DEPmS i'aNNEUOK. 133
nsage jusqu'à ces derniers temps. L'appellation nouvelle ne les
fen pas oublier de si t6t.
Ce qui avait encore contribué à les maintenir, c'est que l'édifice
anit conservé, jusque sous le dernier grand-duc, une destination '
qui ea r^pelut les anciens services ; il était employé comme prison
d'élat. Les grandes salles voûtées qui abritent aujourd'hui les
cheb-d'œuvre de l'art avaient été découpées, & l'aide de planchers
ei de cloisons, dans le sens vertical et dans le s«ts horizontal, en
étroites chambrettes^ dans la galerie du premier étage, où l'on
ujmire maintenant Y Adonis et le Bacckus de Michel-Ange, le David
de DoDatello, les bas-reliefs de Lucca délia Robbia, 1^3 ce noble
etspadeox vaisseau que ia tradition attribue à l'architecte Agnolo
Gaddi, on avait trouvé moyen de pratiquer quatre étages de cellules.
Sans doute, sous les derniers Médicis et sous les princes de la mai-
son d'Autriche, les têtes ne tombaient plus dans la cour, au lent et
triste glas de la célèbre cloche du palais, la Montanara; mais plus
d'an prisonnier languit là pendant des mois et des années, victime
des rantnines et des peurs d'un pouvoir faible et craintif.
Ces temps sont déjà bien loin de nous, quoique n'ait point dis-
paru la génération qui a vu pleines encore ces prisons politiques. De
tous les gouvememens qu'a balayés le mouvement de l'indépen-
dance italienne, la dynastie toscane était, sans comparaison, !e
moins mauvais, le moins gênant et le moins tracassier; cependant,
pour s'imaginer que ces princes déchus peuvent revenir un jour ou
i'auo^, ii faut n'avoir jamais mis le pied au-delà des Alpes ou bien
s'Être enfermé volontairement dans ce monde du rêve, peuplé de
fontAmes, où vivent les champions des causes condamnées par l'his-
loire. n est permis de regretter, à divers égards, le tour que les
choses ont pris en Italie; ces regrets peuvent s'expliquer soit par
ose honorable fidélité aux personnes et aux traditions du passé,
soit même par des considérations politiques très dignes d'intérêt;
mus prophétiser, dans d'obscures et menaçantes apocalypses, le
rétablissement du régime que nous avons vu s'évanouir, c'est vrai-
ment pousser l'illusion jusqu'au point où elle touche à l'hallucina-
tion.
Rien ne conrirme plus l'Italie dans l'attachement qu'elle a voué à
ses institutions nouvelles que le travail qu'elle a entrepris et qu'elle
poursuit, de la Sicile aux Alpes, sous bien des formes différentes,
pour relier le présent au passé, pour retrouver et classer tous les .
titres qu'elle possède à l'admiration et à la reconnaissance de tous
les esprits cultivés. Ce travail ne date pas d'aujourd'hui; il a été
commencé, dans la première moitié du siècle, par de généreux
esprits dont bien peu ont eu la joie, comme le grand poète Iklanzonî,
.ïGoogIc
I3i . BSVJX DB6 BHa VÛBBam.
d'assister an succès de leurs efforts j il « é4é â>aœiié, àaoA Upire-
iniëre moitié du siècle, par la fondation de sociétés BkTBDtes et de
reeoeils périodiques «ossavés, CtKOme on dit en Italie, à la gforia
patria, à l'hisloire de la patrie ; il l'a été sortout pn-«efi congru
qui, dans les asnées d'avuit ISAS, ont pris une part ai brilluite à
l'agitatioa HKKale d'où est sorti le royatuBe d'iulie. Alors il
était sans cesse oitravé par les défiances, par les terraoïB des goo-
vememens: reux-ci, l'oreille ioqiiiMe et toujanra teoduet écoo-
tuent moins encore ce qui se disait que ce qui ne se disut pas ; ils
sentaient frémir, dans lés gestes, dans les paroles et jusque dans le
silence, des regrets et des espérances, an ^prit national, ose âme
passionnée qui se dérobait à leurs prises. De là de perpétuées en-
trares, des surveillances btesaaates et ia^misBttntes, les bévues de
la censure, des su^^Kessimsde sociétés et de revues, ces coups de
force qui ne sont ea face des révoltes de t'opîmon que des aveux
de faiblesse. Aujourd'biB, dans chaque province, dans àtaqaz ville,
ce travail se poursuit arec le ooncours et l'appui cordial de l'au-
torité publique. Sans doute cette protection n'assure pas aux so-
ciétés locales des ressources ccmiparables i. celles que leor garan-
tissent des pays plus ridies et plus andemieinent constitués; mais
jadis, en it«die, on ne pouvait tenter une <eu\Te mile et patriotique
sans que cette initiative fût pour celui qui la prenait on titre fc
la persécutioD. C'est déjà beaacoup d'mok un gouvementent qui
n'empêche pas de faire le bien I
On était moins tourmenté, on jouissait de plus de iiberbé rela-
tive, entre 1815 et 1850, en Toscane que partout ailleurs en Italie;
vMci pourtant une histoire que l'on conte à Florence et que nous
reporterons parce qu'elle a trait au palais du bargello ; elle montre
bien quel était, dans les |»x>vinces uéme les plus favorisées, l'es-
prit des gouveniaiM. On savait, par an terte de Philippe Villanit
auteur d'une vie de Giotto, que ce mahre avait peint dans la char-
pelle du palais un portrait de Dante, son griuid oontemporain;
Vasari confirmait cette assertion ; aucune image idu poète ne pou-
vait être plus authentique (1). Or la chapelle avait été, comme le
(1) la question d'EuthenticTté a M ditortée pu pltuieiiis critiqvM «t «nlnaotrea
pir la docteur Piur, dans le Jahrlmek dw Dtmttcttn DanU-G€iatichaft, 1860- Voieî
ce qui UisK place au doDte. Daus la vie de Giotto, écrile en latia par Philippe Villaui.
«e portrait do Dante est indiirjé comme une peintura sur panneau de bois, tn loW^f
«adentéo p«T l'autel de la chaprila ; maia, dam lat tmdactieti iCalieaae, faite du vivant
di l'antOTr, Im peintura eM appolte (IM frti^m wr la mur. ViUani, s'âunt «ponu d'âne
errear mminise, la acr^t-il corrigd lui-même dans la TerÛDD italienne! H. Paur pencbB
TBra cette hypothèw, qu'aoeepte auia, aprè» un itlanlif eiameo du portrait, un CM-
nalueur anui autorisa qua M. CaTalcaMlls, le damier ot la plus saranl Uatorieo de
te peintore italietuie.
.ïGoogIc
FUIHUCB mVUlS LANBUUÛH. Uâ
reste de rédi&ce, d&oa ïe cours d6S siècles, aUéeéa et (ransfonsée ;
QB t'mit coupée ea deux étages; la partie supérieure avait éié
iB^ngée ea jviaoa pour dettes; au rei-de-duuâeée, oq serrait lea
profisioDS destinées i. la nourriture dea détenus ; la pièce voisine,
rudeBM salle d'audience du podestat, était changée en coisioe. Ce
foi im artiste et antiquaire anglaé,. établi à Flor^ce, M. Kirkup,
qui eut le premier l'idée de rechercher le portrait pecdu. 11 obtint,
BODius peine, en lâ&l, la peiBiiaaioii d'idwttfa quelques cloisons
et de gntter le badigeon sous lequel avait disparu toute l'aDcieniie
ôÉtanbOD de la chapelle. Oa attaqua d'aboid la pejroi qui se dres-
ai demère l'aotel; on vit apparaître en premier lieu des tétas
(Taoge, puis bientôt, au-dessous, les traits bien connus de Dante,
iccwnpagné de son maître, Bruaelto Latini et d'autres personnages
iBuxhant m proerasioD. L'échafaudage sur lequel travaillait le
peintre employé h cette besogne, AnbKiio Marini, avait été, par
Dulbeur, fixé de telle manière que l'œil de Dante, vu de ivolil, se
trouvait crevé par une cheville de fer eofoneée dans le mur ; il
Mut donc répondre.
Pendant que (^accomplissait cette opération, la fresque était ca-
chée à tons les ^eux p*r une devanture en planches, et la porte de
cet abri était famée i def. Cet abri une fois enlevé, ceux qui avaient
m h peinture sortir de son Imceul furent tout surpris : dans l'in-
lervaUe, ie poète avait changé de costume ou, du QK»ns, sa robe
seablait avcûr été cbes le t^ntorier. Au moment de la découverte,
'a <kaperie de la figure était verte, blanche et rouge, couleurs que
^Kto OU l'autenr quelconque du vieux portrait n'avait pas dioisies
saosiateation : de son temps et bien avant lui, elles symbolisaient
la foi, l'errance et la charité; quand, dms te paradis, Béatrice
^ipvitt à Dante, élira brillent l'une ai^ès de L'autre, comme un
diiio et mystique blason, sur le véteatmt dont est parée l'ombre
chéris. Loraque reparut l'image restaurée de l'Alighieri, on ne dia-
tnguitpltis que du rouge sombre et du Imin; le vert et le blanc
s'étaient évanouis, avaient disparu. Voici l'explication du phéno-
mène. Ces couleurs des trois vertus théologales avaient été adoptées,
sous la restauration, par les patriotes italiens comoae le futur dra- '
peaa de cette Italie affranchie et unifiée qu'Us s'obstinaient à rêver
dans les durs loisirs de l'exil et de la prison ; ce sont les bandes de
l'enseigne sur laquelle Victor-Emmanuel a mis depuis lors la croix
ue Savoie (1). Avertie de cette coïncidence, l'autorité se crut tenue
d'aviser. Les libéraux étaient toujours à l'affbtdes occasions; leur
(>) Iniâ In T«r>, pqtoI&kM «i Italie, dan» ImqDeU, quekpw udAw wrant cotte
*ia>mmi», «■ poMe npUqiuit 1« mm dw trois cMleon italiniDei : il* Mut tliéi
d'Doe «de écrite par G, Beichet an moMat oi. ^9 MtdtnemeDt d« Hodène tt dM R*-
.ïGooglc
180 BETUE DES OEUX HOITOBS.
en faudrait-il dsTantage pour agiter l'opimou? Les allusions n'al-
laient-elles pas se multiplier, en vers, en prose, sous toutes les
fonnes, si élégantes et si détournées qu'il serait impossible de sévir?
On aurait l'impertinence d'enrôler Dante, sur la couleur de sa robe,
parmi les carbomiri, de s'en faire un ancêtre et un précurseur. C'é-
tait un scandale qu'il convenait d'éviter; il suflïs&it de quelques
coups de pinceau donnés à propos. Marini reçut des ordres ; il fit
disparaltreces teintes dont le rapprocbement, sur une fresque vieille
de cinq siècles, mettait en danger la sûreté de l'état (!]. On lui a
vivement reproché d'avoir ainsi sciemment altéré une œuvre qu'il
était fondé à croire de la main même de Giotto ; mais la faute n'en
est pas à lui; le malheureux pouvait se compromettre en refusant
d'obéir. C'est au gouvernement d'alors qu'il faut imputer cette in-
jure infligée à l'un des plus vénérables monumens de l'art iloreniÎD.
Cette découverte avait ramené l'attention sur ce vieil édifice, qui
menaçait ruine. La restauration en fut décidée et commencée en
1857; mais ce fut après la révolution que l'on conçut la pensée
d'y établir un musée toscan. Les gros travaux furent terminés en
1867 ; mais aujourd'hui même on ne peut dire que l'arrangement
des galeries soit achevé. Point de catalogue; les monumens sont
souvent déplacés, à mesure qu'il en arrive de nouveaux. Ce qui fait
le principal intérêt de la collection, ce sont les merveilles de la
sculpture florentine; mais l'art industriel y est aussi représenté par
un (ioix riche et varié d'objets de luxe et d'ameublement, d'armes,
de monnaies, de sceaux, de bijoux, de vases, d'ivoires, de vitraux,
qui portent tous, à leur manière, l'empreinte du grand goût toscan.
Quoique la peinture soit ailleurs, aux Offices, à Pitti, à l'Académie,
il y en a pourtant là de curieux échantillons. C'est donc bien, dans
toute la force du mot, un musée national, c'est-à-dire un musée où
le génie même de la Florence d'autrefois vit et respire dans les œu-
vres les plus célèbres de ses artistes ,conune dans les moindres
ouvrages sortis des mains de ses artisans. Nulle part on ne peut se
nugoea, «n 1810, ïT^t hit cooceroir ini patriote» dos wpénncw qui us m tout rAi-
li«4«i que longtemps aprè* :
iMU'Alpl dlo (MUo tMt*lll iliD tatai
Soi Umiti Khiiui. ni 1 troBl distniUl
i commnni tn noitd cokiil
(1) Noua «mpniDtoni estta anecdote à l'ouTrage d4|à dtd plat haut t Ifolb in Flo-
rtnet, dont l'nn det melUeun chapitrea eit eoniacrd in Bargelloi nooi ijoDterou qaa
d'aatrei tdmolgnagM noua ont conArmâ l'euclitade ds eo rMt,
.ïGoogIc
FIOEBNCB DEPUIS I. ANNEXION. 137
fuie une idée plus juste et plus vive des qualités qui eut fait la
glcôre et l'origiDalité de cette Athènes de l'Italie.
Nous ne pouvons entreprendre de décrire ici, l'une après l'autre,
les salles où ces trésors ont pris place un peu au hasard, dans leur
ordre d'entrée ; mais l'occasion est bonne, ce semble, pour essayer
de définir l'impression que laisse une étude attentive de ce musée.
Atu 1& scalpture grecque, la sculpture florentiae est ce que l'art
ik \\ statuaire a produit de plus noble et de plus exquis. Par quels
tnils, par quelles dissemblances d'esprit et de proôêdés ces deux
snon diilërent-elles l'une de l'autre 7 C'est ce que l'on sent mieux
ici' que partout ailleurs, c'est ce que nous tenterons d'indiquer,
malgré la difficulté de la tâche qui s'impose ainsi à nos réflexions.
III.
lorsque la Grèce, après avoir déjà créé la poésie épique et la
poésie lyrique, sentit s'éveiller dans son &me le génie des arts, ce
qui la frappa tout d'abord et ce qu'elle s'eiforça de rendre par la
peinture et par la statuaire, ce fut l'ensemble de la forme nue, telle
que l'offiment sans cesse aux regards les jeux de la palestre et
toutes les habitudes de la vie antique. Le visage ne fut pour elle
qu'une portion de cet ensemble, et, dans un certain sens, ce n'eu
M pas la plus importante. Sans doute, par les narines, par ta
bouche, par les yeux, par la mobilité des muscles de la face que
colore ou que décolore l'^ux ou la fuite du sang, c'est le visage
qui manifeste le plus vite et le plus clairement les divers états de
l'âme; mais il n'est pas seul â parler. Le corps, lorsqu' aucun voile
De le dérobe à la vue, a aussi son langage, il a son expression ; sous
le vêtement, celle-ci s'eBace et disparaît; l'artiste est alors entraîné
i la concentrer tout entière dans les traits du visage. C'est à quoi
l'wtiste grec n'a jamais songé, ou n'a songé que bien plus tard;
dès la première heure, il a contemplé avec amour la forme vivante,
dans sa nudité, dans son jeu libre et harmonieux, dans la sincérité
du mouvement spontané, il l'a conçue comme un tout indivisible,
unité naturelle où l'art qui l'imite ne doit pas rompre la cohésion et
l'équilibre des parties.
Ce que le sculpteur grec sut donc rendre le plus vite, ce fut le
caractère et le mouvement général de la figure. L'expression du
visage est bien plus complexe, plus délicate, plus diflicile à saisir;
pour la modifier profondément, il suffit d'introduire dans le modelé
qnelqucs changemens si légers que la mesure en échappe à une
main et à un œil encore dépourvus d'expérience. Un coup de ciseau
en plus ou en moins, et la physionomie, de gaie et de riante qu'elle
.ïGoogIc
138 ums DES DKOx nomes.
^ttit , peut devenir triste ou mâme Tarcndie. Avec gnuide nùgm,
l'art grec commença par le phis facile ; il s'étudia d'abord à repro-
datre les masses, les propoitiom, les attitades diverses dn oups,
avant de se nsqner à tenter d'ammer le visage, de faire deviner,
de faire voir l'&me dans l'écartemeot des ïèvres et dans le orense-
ment de l'on), dans un piocement des narines et dans un pli di
front.
Ainsi s'explique ce que i'oo appelle d'un terme très inexact le
sourire des statues archaïques. Dans les marbrts d'Ëgine, ^
exemple, il f a un contraste très marqué entre l'eBécution des corps
et celle des tètes. Les figures de ces combattans qui ee di^utent
on cadavre sont groupées dans des attitudes variées, hmlies,
quelques-unes môme violentes; or le nu y est traité avec une
habileté, avec une vérité surprenantes, tandis que le visage y reste
empreint d'une placidité inaltérable. La face semble étrangère aux
passions qui ont bandé comme un ressort les muscles de tons ces
combattans, qui projettent en avant, dans l'efTort de la lutte, tonlei
ces jambes tendues, tous ces bras armés, ou qui raidissait, daos
les convulsions de l'agonie, ces membres défaitlans.
Ce contraste estr-il l'effet d'un parti pris , comme on l'a dit simveotl
On a pu prétendre, avec quelque vraisemblance, qu'en immobilisul
cette espèce de sourire sur les lèvres d'un dieu, de l'Apotloa de
Ténée ou de l'Apollon de bronze que nous avons au Louvre, les
Grecs araient voulu exprimer l'idée du bonheur et du cidme <foiii;
mais cette explication peutr-elle s'appliquer à ^les hommes engagés
dans un combat meurtrier, à des personnages dont la cbair palpite
de toutes les chaleurs de la mêlée et de toutes les angusaes de la
mort? 74on certes-, on n'y saurait songer. Ce n'est pas par calcul,
c'est par impuissance que les sculpteurs des frontons d'Egine n'ont
pas gravé sur les physionomies de ces combattans la colère et I»
souffrance. Une ou deux figures du fronton oriental, d'un travail
déjà plus avancé, indiquent et annoncent le progrès qu'il reste i
accomplir; elles montrent que l'on n'en est pas loin. Avec la géoé-
ration suivante, avec Polyclète et Phidias, la statuure greoque
allait triompher de cette dernière diUiculté; dans des œuvres qm
resteront d'éternels modèles, toute une illustre suite de maîtres
allait établir un accord qui ne serait plus troublé entre l'expression
du corps, si l'on peut ainsi parler, et celle du visage, saisie jusque
dans ses nuances les plus délicates et les plus fines.
En suivant cette marche, les artistes grecs ont été conduits à
chercher les caractères généraux bien plus que le caractère indivi-
duel. En effet, c'est surtout par les traits du visage, par la phy-
sionomie, que les hommes se distinguent et diffèrent l'un de
.ïGoogIc
Fumma ixtvB lanhexio». 139
l'iatn. ift fome da corps est tm élémeat idoîds variable. Les
prisôpales (ïfEéreBces cpi'elle comporte se laissent mieux prévoir
fltdéfiBir; ce aont celles qui résultent du sexe, de !'&§«, de la
smiè, di régime, des habitudes professionnetles. Prenez deux
bomiBcs placés dans des conditiom à. peo près identicpies et
laisKi de cAté, ne regardez pa& la tête; vous serer plas frappé des
nsaesibiaacea ^w des différeoees. Ce que les Grecs ont donc
onnieiicé par ^dier, c'est oe qu'il y a en nous de moins parti-
culia et de plus constaat; c'est ainsi qu'ils soDt arrivés h rendre le
sa ofKsaâî, c'est-àr^ire qa'ils catt dooné un sens et une valeur h
àacaa des principaux caractères que présente au regard, dans des
coutitioDa définies, lafocme nue. Le corps d'une Apbrodite ne sera
pas celui d'une Héra ou d'une Artémis; celui d'un Jupiter
différera de celui d'un Apollon, d'mi Hennés ou d'un Bacchus.
Betnmié sans aucun attribut, même sans la tète, tel torse pourra
ëtrenppnrté en toute sûreté à telle on telle divinité ^ pour peu
que l'oD ait de pratique, on y reconnaîtra sans hésiter tel état, telle
mattère d'&tre de la fcBme féminine ou masculine dont le génie
grec a iùt vn des types de cette humanité idéale qu'il a douée
d'une vie étemelle.
Les sGulpteuiB âorentiiis de la renaissance auraient été très
capables d'attaiidre ce même résultat; ils se sont montrés aussi
touchés, aussi épris de la beauté, aussi ricbeœeat doués. Mais les
circflostaBces ne les provoquaient pas k une étude aussi profonde
dumi, ne leiu permettaient pas d'en faire un aussi fréquent emploi.
la société où. ils vivaient portait des rétemens amples et longs ;
on n'y connaîasait rien de seniblable anx exercices du gymnase,
àlanuditédes atbiètes. Four dessiner d'après le nu, il fallait faire
posa le modèle ou bien, comme Michel-Ange à ThApital de San
SfHrito, disséqnw le cadavre. De plus, tous les sujets qu'eut à traiter
U soilpture fkirentine, au moins dans Urate la première période de
SOD essor, étaient des sujets empruntés à l'histoire juive et chré-
tienne, à l'aocieii et au Nouveau-Testament, Ce fut seulement vers
le temps de Laurent le Magnifique qu'avec les Marsile Ficin et les
&i^ Politien la mythologie païenne devint à la mode, et appela
l'imitalion des types de l'art antique et l'emploi de la nudité
héroïque. On sait d'ailleurs quelle résistance opposa à cette mode
nouvelle l'esprit religieux, dont Savooart^e fut le plus illustre re-
présentant. Dana des œuvres comne te tabernacle d'Orcagna à
San Mkiiele in Oro ou les portes du baptistère, dans celles que
Lucca délia Robbia répandit dans toutes les églises de la Toscane,
le nu n'a pas de place marquée; il ne peut s'y gUsaer que comme
à la dérobée, quand le caractère particulier de telle ou telle
.ïGoogIc
iâO KETDE DÏ8 DEUX MONDES.
scène fournit à l'artiste une occasion qu'il s'empresse de saisir (1).
Le sculpteur florentin chercha donc d'autres moyens pour rendre
la sculpture iatéressante, pour faire goûter un art qui, par lui-
même, en comparaison de la peinture, peut sembler pauvre. Tantôt,
comme Gbibertî, il demanda l'effet à l'emploî de moyens qui
semblent plus appropriés à la peinture qu'à la sculpture, je veux
dire la multiplicité des plans, la perspective introduite dans le bas-
relief, le paysage même qui y prend de l'importance; tantôt,
comme Orcagna, Donatello et les principaux de leurs émules, il
entreprit de donner aux draperies, au geste, surtout à la tète, une
expression plus marquée que celle dont se contentait d'ordinaire le
sculpteur antique. Ce qu'il voulut rendre, ce ne furent pas seule-
ment les caractërespermanens et généraux des diflérentes variétés de
la personne humaine, ceux que l'observation dégagé, par abstraction,
de l'indéfinie et confuse variété des êtres, ce fut «icore le caractère
individuel, ce qui distingue un homme de tous ses semblables;
parfois même ce fut le sentiment passager, la passion du moment,
ce fut l'individu saisi non plus dans sou habitude constante, mais
.dans l'émotion rapide et violente de l'accident qui senoble le trans-
former (2).
Cette disposition, qui s'accuse ici dès la première heure, est
favorisée par l'obligation imposée au sculpteur de vêtir ses ligures.
Une physionomie trop spirituelle ou trop agitée ne va pas à une
ligure nue. Sans que nous sachions bien pourquoi, il y a là un
contraste qui nous choque. Un visage que l'esprit rend trop mobile
ou que la passion bouleverse s'accorde mal avec cette persistance
de la forme et de la couleur qui se maintient dans les masses mus-
culaires, tant que l'émotion n'atteint pas à la soufEirance maladive,
ne provoque pas la contraction nerveuse. Là où le vêtement cache
cette permanence du corps, cette apparente insensibilité, on peut
accuser davantage l'expression de la physionomie, la rendre plus
intense. C'est ce que fut conduit à faire l'art florentin. Par cette
voie encore, la sculpture se rapprocha ici de la peinture et de ses
conditions spéciales, comme elle l'avait fait, d'une autre manière,
avec Ghiberti et les profondeurs de ses bas-reliefs , peuplées de
(1) AlD*i ptr exemple, dini noe dei portei de Gblbertl, risaae «^nouille inr l'autal
otk aon père n le (nppar. Od dlnlt que l*uliite, Impatienté d'aToir toujoun fc cMher
le corps MHu ta draperie, ■ *oiilu mentrer ce ({u'il unit Un. Le eorpa «et pkrbite-
ment poeé et modelé mk une rare aûroté. Le icnlpteur a Tait de même pour Adam et
Efe, dont U a répété troto (oit, daai sa composition, les flgares naos.
(!) Voyei par eiemple, an Bargello, la bat-relief où André Varocchio a repiéseoté la
mort de Sslnggla dl Maieo, femme de Franceaco Tonubnonl. On ne peat rien voir de
pliis patltéllqiH et de ploa paidonné.
.ïGoogIc
fLOBEItCE DEPUIS L ANNEXION. 141
Dombreus personnages. En ce sens aussi, noas pouvons dire que les
FlfH^ntiiis ont fait de la sculpture pittoresque.
De cetie attention et de cette importance toute particulière ainsi
prêtées i l'eipression et aux traits du visage, 'il est résulté que les
Florenb'osont commencé par où les Grecs ont fini, par le portrait.
Si loiii que l'on remonte dans l'histoire de la sculpture toscane, on
netronvepas un temps où les Florentins aient tendu, comme les
Grecs, Tera ce que la critique d'art pourrait appeler, elle aussi, les
ankermx; iis n'ont point débuté par chercher à saisir les carac-
tères généraux de la forme pour les fixer dans des types qui soient
sapérieois à la réalité d'où les tire l'observation. Ce qui a tout
d'abord attiré et séduit les Toscans, c'est la vérité particulière; ils
l'oDt étudiée et poursuivie dans le portrait, dans l'image du per^
soimage contemporain qui venait, en chair et en os, poser devant
eux, dus l'image du personnage historique ou l^ndaire qu'ils
élaîeat amenés h représenter, lorsqu'ils avaient à décorer des
tombes ou des palais, des cloîtres ou des ^lises.
Le Musée national renferme, dans les salles du second étage,
nombre de beaux portraits du xt* siècle, en marbre, en bronze, en
terre cuite i il suflira de citer le Pierre de Hedicis de Nino da
Fiesole, te Harino Socino du Vecdiietta, un Gsleas Marie Sforza, d'an
matlre inconnu, enfin deux bustes attribués à Antonio PoUaînoIo.
L'un d'eux représente un homme d'un âge mûr, dont les longs che-
veux, tombant jusque sur les soardls, encadrent merveilleusement
un visage énergique et pensif. On voudrait savoir le nom de ce
peisonna^, tant est vif et ineffaçable le souvenir qu'il laisse dans
i'espritl On n'admet pas volontiers que, même dans un siècle si
riche en beaux génies, il n'ait pas marqué comme politique ou
comme artiste, soit par la prudence avisée dans le conseil, soit par
la profondeur de l'ins^nration et l'originalité de la pensée.
Cette tradition se continua dans le siècle suivant ; elle y est repré-
sentée, pour cette époque, par des bustes dont aucun ne vaut, il est
vrai, le chef-d'œuvre du PoUaiuolo, mais qui ont encore une singu-
lière fermeté. En ce genre, on remarquera le portrait d'un farouche
wodoniere, Jean de Médicis, dit Jean des bandes noires ou le Grand
di^le ; on s'arrêtera devant celui du duc Gôme I*', qui est de Ben-
venuto CeUini. Cette deraièreelHgie nous ofire des traits întelligens
et dun, on peut même dire sinistres, qui s'accordent bien avec ce
^e l'histoire nous apprend du règne de ce méchant homme, grand
unateur d'antiques, grand protecteur des arts (i). On ne cherche
<l) Sur le goAt de ca prince poor lee 4Dtiqalida, lur 1m décoDiertM qui n flrait
pudtnt loa Hgaa à Aniiio et doni d'ftutrei putîn da le Toiouie et qal anrichirMt
*et MUeetiaii*, on tronTcn de* déuilt càrieux due le premier cbapllre de l'onTr^e da
H. Aurelio GotU.
.ïGoogIc
tM . Bsnx DBS Bsm udkdbs.
pis «vec moins de ciuii»ité l'âme et l'esprit de Hacfarârei ôêob an
buste anonyme où rea m. era recomuittre i'ïliastre écrîv«îa. Cette
«ttribution est centestée. L'ouTrage n'en reste pas moins iat^ressant;
l'âxà^uttOD ai est esceUeate. La ptaysifloomie, grsra et mécUtstJYe,
^ed biffii au per»iin^;e. C'est à peu [nés aiaai que nous sommes
^posés L BOUS représenSer l'totear du Prince^ des- Diacoun tur
Tite-Liw et de YHùteire de Fiarenee.
Les FloreotiDs ne se sont pas ^contentés d'exceller dans le por-
trait pit^rement dit ; ils en ont introduit le goût et le style dans la
. sculpture religieuse. Là encore ils se siwt moins préoccupés de h
beauté que de la vérité ^storique, telle que la leur doonaâtut les
textes sacrés qu'ils étaient ciiargés de mettre en œuvre. Un exe^iie,
dioisi entre {JuBiears, édaircira notre pensée.
Regardes et cominraE les deux saint Jean-^aptisle da DoaaMflo
qui se trouvent au musée, placés l'tm près de Fautre daas ka mùne
salle. L'un est une statue, propriété de l'état, tandis que l'autre, on
merveilleux basHrelief, ^partieat au ccanle Rosselmini GualioMË.
Dana le baa-^^licf, saint Jean est à peine un adolescent, c'est encore
presque un enfaot» mais c'est on ei^nt prédestiné. Tout Le caractère
est <^ns la tète, ii laquelle la bouche, largement ouverte, donne
une expression très particoliëre. On y lit l'enthousiasme et l'eitase;
un cri pra|)hétiqae semble s'échaf^ter de ces lèvres écartées et fré-
missaaies. C'est bien le Préatrseur, cetnl qui, daas l'omlxv même
du sein maternel, avait déjà tressailli de joie en sentant venir la viei^
qui allait enfanter le saureur d'Israël. Quant au corps, qui est traité
avec une délicatesse eiquîse, U a toute la gracilité de l'enfance &n»-
sante, mais rien de pins, — ou pintdt rien de moins. Pas de maigreur
exagérée, exceptionDcik ; rien qni ne convienne, d'une manière gé-
nérale, & 1'^ du sBjeL C'est que le saint ne s'est pas eaicoee retiré
au désert, qu'H n'y a point commencé sa missioa, que son corps n'a
point encore été usé et comme dérivé par la chaleur, par la faim,
par la soif, par la haine du mal et le zèle de la maison du Seigneur;
îean n'a aicore ni jeûné ni [H'êché. La statue, c'est au contraire
l'homme fait, celui que atm r61e providentiel et tragique a mis
i part «lire tous les envoyés de Dieu, Donatello a-t-il donc eu une
vision 7 A-t-il vu le ftls d'Elisabeth s(h^ du milieu d«s roseaux qui
bordent ee Jourdain où les fiouies venaient cbeniier le baptême de
repentaûcef ^t-il vu se dresser sur la grève du fleuve l' ardent
ascète d(^ le court apostolat devait aboutir si vite au cachot et an
glaive d'Hérode? Non certes; mais il a médité ce verset (te samt
Marc : (i Jean était vêtu de poil de chameau, il avait une ceinture de
euir uitour de ses reins, et vivait de sauterelles et de miel sau'-
rage, n C'est le texte sacré qui a fourni au sculpteur comme
J'esquisse de la figure devant laquelle nous avous cru devoir nous
rm-ui.. Google
FLOBEKCE DIPDffi L'ANVaXHir. ItS
urttcr. Ce pnsaonage, oe n'est point ie'type ■èstrait de ï'mgpirô ;
il nerasannUe à aocun aatre dos voymiis et des Bunts de l'iacieiyM
m de k oourelle aUtance. C'est Jean-At^ste, c'est lai tosl entier
et val antre que lui ; c'est iean dans l'heure la plas brillaute de en
ofiàe arnirtiy eatrt l'ofascunlé de sa pieoBe ea^œ et les (an-
gnaos d'une kngue priBoa. La tête, le oorps, tout est «maigri, to«t
est ntéDié par le jeAoe; les lides da front se sont (reuBées, tet
jeu M BQBt agrandis, le nés s'est effilé «t pincé «ax nariacs,
tes jma se aont eofimcécs et les lèTres aminàes. Partont, mir le
Ime, sut les membres, la cAair inviqse; les os, les teadoas, les
mues font wiilie sous la peaa. Il n'est pas jasqu'A la dr^erie qni
ae soit d'une exact^ude T^:ouren9e et ne OMKOure & l'effet ; la
grossëre êxA en psil de chameau, indiquée par des toudiea
hardies et rades, fait ressorte' le soin et le poli du travail des parties
Dues. Ei^ le mouvement mâme de la figure est des mieux trearés ;
le iuat da oorps se porte léçte'emeat eo arrive, comme pour rea-
satST son ^quilifare , mal assaré par des jambes <pn SéchiaBoit et
des genoux qui mentent.
Ce ntae esprit, vous le trouveriez, dès le début de l'école, dans le
(3iriBteBaoixdeBruneUe8Ghî,quise conserve à Santa Maria Novella.
Amaigri déjà par les souf&aoces de ses derniers jours, le corps du
Christ a été comme étiré, comme alloogé par l'effort qu'ont fait les
baurressi poer le clouer sur le bois infâme. Sur les membres ten-
âas, iesmusdee ressortQDt comme des cordes. Douloureuse et navrée,
It Me est encadrée de longs cheveux pendans; on y sait tontes les
iDgvisses de l'agonie. De h. Passioa, l'artiste n'a senti que le cdté
hnnaiii, que la réaUté cruelle; nais son émotion a été profonde et
siocëB. Eu face de oet ouvTBgc, Donat^io, qui, tout jeune encore,
Temât de s'eœayer sur le même Uiëme, s'écria, selon Vasari ; « Bru-
oelleachi sait faire tm Christ, moi je n'ai fait qu'un paysan! » c'est-
à-dire je n'ai su qu'exécuter une étude de nu, sans distinction et sans
csact^ fi). D'ailleuiB, n'en déf^aise à Donatello, le Christ de Sm-
BellcKti n'est pas le sauveur des hommes qui meurt en sachant
featuaciter le troisième jour; c'est un crocifié dans le paroxysote de
U soïfirance «uprême, c'est un men-eâlleux portrait de suppliàé,
que l'on ne peut contempler sans un frisson de terreur et de pitié.
Vmlo-vous un dernier exemple ? Retournez voir au Bargello le
Offcid d'André Verocchio, le maître de Léonard. Le corps du jeune
^éroe est caché sous l'armure ; mais sa taille svelte et ses bras ^-éles
(I) L'UMdMe Mt racoDtia i k Ma due la rie d« BrnnellMehl «t dini mUe ée Dooa-
Hfc. BHfa WBc pbu de MUU a diiM awiiltre pltia pltten«]ue dtni cell»«i. C'wt là
m OwtuUo, dus H (orpriM, tiiMe àdmfpa «t MBlwr à tem In nab qatl tppmv
tut pour le dfjmaer.
.ïGoogIc
Uh BBTUE DES DEDX MONDES.
trabissent l'adolescent en travail de croissance. Le glaive semble bien
lourd pour sa main; l'effort que l'enfant a dû faire pour le lever et
pour trancher le col du géant se lit encore dans les veines gonflées
du bras. Posée à terre, l'énorme tète de Goliath fait encore mieux
ressortir l'âge tendre et la faiblesse apparente du vainqueur. Age,
circonstances, costume, tout est indiqué avec une précision minu-
tieuse. C'est encore ainsi que Donatelïo, dans son channant David
en bronze du Musée national, a coiffé sa statue d'un chapeau de ber-
ger, qu'entoure une couronne de feuillage. L'importance attribuée
h ce détail, dans une figure d'ailleurs complètement nue, a bien
quelque chose de bizarre, mais c'est qu'avant tout le sculpteur te-
nait à déterminer avec une clarté parfaite le sens et le nom de sa
f^ure, à ne point laisser au spectateur même un instant d'hésitation.
Ainsi comprise, la sculpture religieuse et historique se rapproche
singulièrement du portrait. I4ous n'y voyons qu'une seule différence;
dans le portrait proprement dit, l'artiste étudie son modèle avec
les yeux du corps ; au contraire lorsqu'il s'agit du Christ, de saint
Jean ou de David, c'est devant les yeux de l'esprit que pose le mo-
dèle. La méthode est d'ailleurs la même, l'effort est le même pour
isoler et définù- un personnage, pour le séparer de la multitude des
êtres qui ont été appelés à la vie par le souffle de Dieu ou par l'ima-
gination de l'homme, rivale du Créateur.
De tous les sculpteurs florentins, Michel-Ai^e est le seul qui
n'ait pas laissé de portraits. 11 n'en a pas fait quand il avait à repré-
senter des personnages contemporains , tels que Laurent et JtUieo
de Médicis ; à plus forte raison s'est-il élevé au-dessus du portrùt
lorsqu'il se mesurait avec les souvenirs de l'histoire juive et chré-
tienne. C'est que, tout en achevant, tout en couronnant l'école flo-
rentine, il la dépasse de toute la hauteur de son prodigieux génie.
Il est bien le descendant et l'héritier des Brunellescbi, des Gbiberti,
des Verocchio, de ce Donatetlo qu'il admirait avec tant d'effusion;
mais il l'est aussi de ces sculpteurs antiques dont il étudiait les
œuvres, tout jeune encore, dans ce jardin, voisin du couvent de Saint-
Marc, où Laurent le Magnifique avait ouvert ce que l'on a si bien
appelé lapremière école des beaux-arts (1), Avant tout il est lui-
même, c'est-à-dire l'imagination la plus riche et la plus forte que
la renaissance ait produite. Il est bien Florentin par les emprunts
(1] L'exprestiDD Mt d« H. Eugène GallUame, dans l'élude intitulée : Mielul-à^Hl»
jeWptmr, qui f*lt pvtie du Tolume conucré pir la GattUt dn Btaua>-Artt à U gloire
du maître, l'année où lltalle » nié le quatriAme ceDteaaire de u nduaDce. Dana cet
«iMi, cet artlite émlnent a'eat montré critique snbtll et pasalonné, écrirain d'ane <U«-
tinction rare. Penoniie ne lire G« page* aane y beaeconp apprendre et aana j tnraTW
nn tris tU plaisir.
.ïGoogIc
FLMEHCE DEPUIS L ANHBXIOIT, l^g
qa'ilftità la peinture, par les effets d'ombre et de lumière qu'il
cherche et qu'il trouve avec une si surprenante hardiesse; ses
Durbres n'ont pas seulement la forme, ils ont encore, dans une
cfifbioe mesure, la couleur. Michel-Ange est moderne entre tous
parceqa'ila mis dans ses œuvres d'idées et de passion, par le sen-
timent tout personnel doot elles sont empreintes; en même temps
ilest antique par l'élévation de son génie. Jamais il ne se contente de
cofner la réalité, mais il s'en inspire tout ensemble avec une sùence
profonde et une liberté souveraine, pour enfanter des êtres plus
gnnds, plus forts et plus beaux que ceux qui lui servent de modèles.
Comme les anciens, il crée des types; mais ces types ont un tout
iQtre accent que ceux de l'art grec: la vie s'y développe avec moins
de calme et d'harmonie, avec ime agitation plus tumultueuse, le
moaTement y a quelque chose de violent et presque de tragique.
On y sent palpiter toutes les douleurs des deuils inconsolables, des
séparations sans espoir, du patriotisme afHigé et humilié, des riva-
lités ardentes, de l'effort qui n'est jamais satisfait par le résultat
obtenu. Sa soilpture est triste, quoi qu'elle représente ; elle est
triste, même quand elle figure ce qui est le charme et la lumière du
monde, la jeunesse et la grâce virginale de la beauté féminine,
comme dans \Aurore du tombeau de Laurent de Médicis. Au
contraire, ce qui caractérise la sculpture grecque, c'est une sorte
d'optimisme et de joie intérieure, qui persiste alors même que le
marbre nous offre le spectacle de la souffrance et de la mort, comme
dans VAmazone blessée ou les Niobides; c'est ime majestueuse
sàénité.
Le Musée national possède de Michel-Ange plusieurs ouvrages
ÏDtéressans, que l'on ne saurait passer sous silence dans l'histoire
de sa vie. Le masque de satyre que le jeune homme a, dit-on, mo-
delé à quinze ans, sous les yeux mêmes de Laurent de Médicis,
pk^ue la curiosité, surtout par l'anecdote qui s'y rattache (1). Une
esquisse en marbre, d'une Vierge avec l'enfant, est une fort belle
chose. Tout inachevé qu'il soit, le buste de Brutus, avec ses traits
hantams et farouches, frappe les yeux et se grave dans la mémoire,
d'est un groupe d'un mouvement superbe que ce Vainqueur terras-
tml vn prisonnier ; comme les deux Captifs du Louvre, il était
desUné au tombeau de Jules II. h' Adonis et le Baeckus, œuvres de
la jeunesse du maître, appartiennent au temps où il étudiût l'an-
tique avec le plus de passion et où il s'exerçait sur les thèmes que
lui fournissaient la poésie et l'art des anciens ; de toutes ses statues,
le Bacchus est peut-être celle qui eût le moins surpris un sculpteur
(1] VuBl, Vi» d* MÙAO-Aitg»,
nmxm. — 1S18,
.ïGoogIc
grec, ee\le où Le scuipterar fiorottiii s'«?t teon le plas près de ces
modèles que loi oSrùt cette première coUectioD des Hédids, Cannée
par CdtUË et par Luirent, qui fut ei follraneot pillée et diqmiBée
en t&9&, BÇfks l'e^qiulsioii de Piore II ; mais déjà, par dle-m&De,
cette statue suffisait à montrer que jamais Michel-Ange ne eerait
cap^le de sa renfermer dans un cadre tracé d'avance, que jamais îl
□e saurait se restreindre au râle de disciple et d'imitateur. Le mou-
vement de cette (tgure est moins contourné et plus calme, la forme
en est plus pure et plus 'sobre que dans aucune aotre figure du
maître ; mais le caractère particulier du dieu, amis le rtHe epéàaï
qu'il joue dans le panthéon grec sont accusés ici par des traits {dus
marqués que dans la statuaire grecque. Ainà, à cÂté de Bacchus, et
à demi caché par lui, un Faune enfant porte en avant sa tête rieuse,
tendue vers une grappe de rusio où il mord À belles dents. Cest
l'instinct dans toute sa naïv^, l'appétit qui se satisfait. Le dieu reste
au contraire noble et fier, jusque dus l'ivresse qui conmeDce. Cdle-
d, on h. devine dans le geste du bras droit qui soulève la coope
pleine et dans tout le mouvement du corps qui semble chaoc^er,
mais sans laisser craindre la chute, tant il reste souple et ferme, tant
on y sent de jeune sève et de force en réserve I Quant au visage,
l'expression n'en va pas jusqu'à l'égarement; mais c'est déjà l'ex-
tase et le rêve.
L'Adonis est aussi, c(Bmne nous dirions, une étude d'^Mrës I'sd-
tique ; mais il est postérieur de quelques années aa Bacchus, et
déjà l'cHÏgiaalité de Hicbel-Ange et sa manière propre s'y accusent
davantage, soit dans les lignes un peu tourmentées de la composi-
tion, soit dans le caractère général des formes. Celui du visage,
comme le remarque M. Guillaume, m^te une très grande attmtion ;
il nous montre, arrivé à sa complète détermination, le type de tête
que Michel-Ange reproduira toute sa vie. Par les traits et l'arrange-
ment de la chevelare, c'est celui que nous oflre, plus arrêté et plus
frayant encore, la statue où l'on croit reconnaître Julien de Médicis,
doc de Nemours. One autre figure que possède aussi le musée, c'est
YApollino, ou l'Apollcm occupé à remettre une flèche au carquois,
que le sculpteur exécuta, après la rentrée des Uédïds, pour Baccio
Yalori ; celui-ci avait contribué à faire amnistier iBuonarotti, proscrit
pour la part qu'il avait prise à la révolte et à la défense de Florence.
Dans cette œuvre robuste et fière, qui n'est pas sans analogie avec
les figures d'esdaves ébauchées pour te Knnbeau de Jules II, Mi-
chel-Ange, qui a dépassé alors le milieu de sa canîère, se montre
encore plus indépendant à l'égard de la tradition dassique. Dès cette
époque, il est tout entier dans le moindre morceau de marbre que
son ciseau a touché ou même eflleuré ; .l'ébauche môme la moins
.ïGoogIc
njDuncK rartns t ànhexioii. 117
amcée crie son nom ftoasi haat que si elle était, en tontes lettres,
signée de sa main.
Le MoBée national, «i le voit, est riche en oaTrages authentiques
de Kchirf-Aoge; eependut, k s'y resfenner, on risqutrait de ne
pu ifçréoer toute la puisBanoe et l'origiBalité de ce terrible génie,
dt M pas eo mesurer toute la grandeor. Pour bien connidtre
Sithel-Aige* il faut, à Floreace même, s'èure assis padant de
kapes benres dans la nouvelle sacristie de Saint-Laurent, eaae
tniarim des Hédicis et le beau groupe de la Vierge à Cenfimt;
a ait avoà étudié, à Hwne, la roAte de la chapelle Sixtine ; il faut
miî eoniem^rié faœ k face an fond de l'église déserte de fiaiot-
FieTre-«ai-Liens !e Moite, étrange et colossal, débris surhomaio
d'une «une imposable. Pour ma part, jamais je n'éprouvai pareille
impressiaD. Ce n'est pas cette joie vive et pure que l'on ressent
lonqu'oD se trouve pour la première fois devant les restes dJvns du
PartliéDOB; c'est du trouble, de l'étonneamit, presque de l'efiroi.
hwlontsiremait, on s'arrête k quelques pas, on n'ose ^procher;
on ne ooit pas voir une œuvre d'art, une image de pierre, mais
une éTDcation, oae af^nrition. N'en dontei pas, c'est Moïse lai-
mëme, c'est le snbbme vieillard qui tout à l'heure, sar le sommet
du Sinaî, était catonré de tonnerres et (f éclairs, qui patUt bouche
i bouche anc Dieu, ■ comme on homme parle avec son intime
ami (1). >
Le Musée national donne donc une idée moins complète de
Hicbel-Ange que de ses prédécesseurs florentins; mais, tel qu'il
est, il deBieure encore sincèrement intéressant pour l'historien
de l'irt et pour l'artiste. Nulle part le génie propre de la sculpture
Borentine ne s'explique mieux, par un plus grand nombre d'exemples
i la fois variés et coiM:ordan3 ; nulle part on n'en goûte mieux
l'exquise et Gne saveur. Quel progi'ès sur le siècle dernier, sur la
toops où Florence s'avait pas d'autre nrasée que les Offices, et où
De Brosses ne trouvait aux Offices qne deux statues modernes, le
Baafaa de Hicbel-Ange et celui de Sansovino (2)1 ComlneD de
pane il aurait fallu alors se donner pour voir, les uns ^ès les
sttires, tous les ouvrages que réunît aujourd'hui le palais du po-
destat, comme il aurait felhi courir Florraiee et les environs, viâter
les églises et les couvens, fouiller les sacristies et les magasins des
fiibriqiies, pénétrer dans tons les palais et toutes les villas du
prince et des nobles, de Pistoie à Fiesole et au Pratolino, d'Empoli
(Il Exoit, xxxni.T. n.
(3] Lettn XXIV. l M. de Qulniin, Intltolàfl : Miuiotn fW PUrmx. La Bmtui Milt
«■i, MiUM dit Do BrMKi, aduta an coin de U ^lerie. ■
.ïGoogIc
1A8 BETDE DES DEDX KOHDBS.
it Vallombreasel Encore plus d'un morceau préâeux aunit-il,
selon toute apparence, échappé à ces recherches.
Depuis que la sculpture floreuline a été remise en honoeur parla
fondation d'un musée où les œuvres principales en ont été re-
cueillies et rapprochées, elle a exercé sur notre école française de
sculpture, si riche en talens distingués, une influence que l'on ne
saurait méconnaître. 11 est dangereux de vouloir imiter Michel-
Ange, dont l'art est le plus personnel qui soit au monde; pour
retrouver son style, il faudrait avoir, avec sa science prodigieuse,
son âme orageuse et profonde. Michel-Ange a porté malheur à tous
ses imitateurs du xvi* siècle ; leurs œuvres ambitieuses et tour-
mentées, qui visent au grand et ne l'atteignent pas, forment la
partie ennuyeuse du Husée national ; it sufGt de citer les noms de
Baccio Bandinelli, de Vincenzio Danti et de Vincenzio Bossi. Seul,
JeanBologna, dont le Jfercurc est vraiment une belle chose, s'est
souvent inspiré avec bonheur de l'esprit du maître. Chez nous,
tout récemment, la même ambition a été plutôt funeste à un artiste
très heureusement doué, Carpeaux; il aurait gagné, sinon au point
de vue des succès d'un jour, tout au moins en renommée durable,
à ne point prétendre, comme on dit, faire du Uicbel-Ange. De Ghi-
bertî à Donatello, les autres Florentins se prêtent mieux & servir de
maîtres et de modèles. Ils ne transfigurent et n'agrandissent pas la
nature, comme l'ose Michel-Ange, mais ils ['étudient et l'inter-
prètent avec une merveilleuse intelligence ; ils peuvent enseigner
ainsi à en pénétrer tous les secrets, à saisir et à rendre ces trùts
et ces accens qui donnent à chaque variété de la forme son seas et
sa valeur propres, à chaque exemplaire du corps et du visage
humain son originalité vivante, son expression particulière et
unique. En un mot, ils apprennent à rechercher surtout ce que l'on
appelle le caractère.
Or ce qui nous frappe chez quelques-uns des plus jeunes et des
plus célèbres parmi les sculpteurs contemporains, c'est justement
cette préoccupation et cet effort. Nous pourrions alléguer bien
des noms ; mais, pour expliquer notre pensée, ce sera bien assez
d'en rappeler deux, qui sont déjà populaires, ceux de MH. Dubois
et Hercié. Tout rare que soit leur talent, ces artistes éminens sont
« nés trop tard, dans un siècle trop vieux, » comme dit le poète,
pour avoir la prétention de ne relever que d'eux-mêmes, de ne se
rattacher à personne ; aujourd'hui quiconque écrit, peint, sculpte ou
bâtit recommence nécessairement à sa manière et dans la langue de
son temps quelque chose qui a été tenté et fait avant lui ; il a quelque
attache dans le passé. Nous ne croyons donc pas faire injure à
MM. Dubois et Mercié, ni à aucun de leurs émules, en afCrmaot
.ïGoogIc
PLOBBNCE DEPUIS L ANNEXION. 1&0
qu'ils se sont inspirés des traditions et des exemples de la sculpture
florentine. Sans doute ils n'ont pas cessé d'être de leur pays et de
leur siècle , d'en traduire avec fidélité et parfois avec un singulier
éclat les senUmens et les pensées; il n'en est pas moins vrai que
telle de leurs œu\Tes,leCkanleur florentin ethSaintJean-Baptiste,
le David vainqueur de Goliath, ne surprendraient personne si demain
OD les exposait à Florence, dans une des salles du Musée national,
wec cette inscription : A uteur inconnu, xv' siècle ou commencement
du XVI*, D'autres de leurs ouvrages, peut-être encore supérieurs,
lUiDDt, de par leur sujet même, un caractère plus moderne, plus
jcloel ; ainsi les Figures du tombiini de Lamoricière et le Gloria
rictis; mais là encore l'œil des gens du métier reconnaîtra ce môme
uchet de style et de facture.
EstHie là, dans notre peusée, un blâme et un reproche 7 Non
certes. Notre temps a trop fait de critique et d'histoire, il sait
trop pour que le poète ou l'artiste puisse prétendre aujourd'hui ,
sans quelque fatuité, à l'honneur d'être tout à fait naïf. De nos
jours, qu'on se le dissimule ou qu'on l'avoue à soi-même et aux
autres, on ne pourra se défendre de nourrir quelque secrète préfé-
rence pour un des grands modèles, pour un des grands styles du
passé, et, parfois sans même en avoir conscience, on tendra sans
cesse à s'en rapprocher. Dans ces conditions, un homme de notre
temps n'est-il pas entraîné plus naturellement à s'inspirer des
exemples et de l'esprit de la renaissance qu'à tenter de remonter
jusqu'au monde antique? Sans doute nous différons à plus d'un
lilre des générations qui ont vu fmir le moyen âge et commencer
l'âge moderne ; notre vie est plus laborieuse et plus compliquée,
notre science est plus étendue, notre amour de l'art est moins
vif et moins sincère ; à tout prendre, il y a pourtant, par la reli-
gion et les idées, par les besoins, les mœurs et le costume, il
y a plus de rapports, plus de traits communs entre nous et un
Italien du xv ou du xvi* siècle qu'entre nous et un Grec d'autrefois.
La Florence de Ghiberti, de Donatello et de Hichel-Ange, celle que
nous avons été admirer et goûter au Musée national, est moins loin
de Paris que l'Athènes de Phidias et de Praxitèle.
Geosgb Perbot.
.ïGoogIc
m
CHATELAIN DE NORMANDIE
AU XVr SIÈCLE
JOTTBMAL av SIBE DE aOUBERTILLE.
On s publié pour le midi de Is. FraDce queiques-ans de c«s
livres de raison au livres de comptes, tels qu'en tenaient souvent
aoa aïeux pour le bon ordre de leurs maisons et pour leur satisfac-
tioD personnelle. Ces registres, où s'inscrivtient leurs dépenses,
aanoDcent une complète absence de préoccupation littéraire, bien
que le style puisse svoît d'heureuses rencontres, et le papier
y refoît les j^ns vulgaires confidences. Hais tout n'est pas vul-
gaire même dans ime destinée modeste et obscure ; en un sens
même, rien ne l'est. Tout ce qui s'in^Hre d'un sentiment naturel,
tout ce qui atteste la pensée d'un deT(»r, si simple soit-il, tout ce
qui montre un certain dessein dans la poursuite d'un objet auquel
la volonté se consacre, »:quiert sa valeur, presque sa noblesse.
L'intérêt de ces bvres, c'est que les dépenses inscrites tradui-
sent et résument & certains égards les événemens de la vie. Les
deux plus importans, la naissance et la mort, ne se passent point
sans entraîner quelques frais. Les affaires de sentiment ont elles-
mêmes leur budget de dépenses. A tout se mêlent les acbats et les
fournisseurs. EnQn les taxes qui s'attachent à la plupart des actes
achèvent de donner à l'existence humaine, prise d'un certain point
de vue, cet aspect assez singulier d'une carte à payer. Qu'il vous
arrive plus tard, après bien des années, d'y jeter les yeux, vous
TOUS laissez aller & remonter le cours des jours écoulés; c'est comme
.ïGoogIc
UN XmiTMLAia DE mBXiRIHE. 1(1
me évocatian du passé. Les cliiifres y rappellent aussi des d&tes de
l'enstence monle; ils reflètent des joies et des douleurs. Joigoes-y
les (èserralioDs dont on les trouve uxoropagoés, et voos -vous
^lercetrn qu'ils tienoeot plus qu'ils ne promettaient : ils mmatrent
DD cinct^, une &nae,ils racontent une destinée. On Qnît Boi-méme
pirs'r associer; on est intéressé, parfois ému, souTent intrigué. Voilà
pmr U partie mor^. Hais la partie matérieile a anssi son genre
f ûuMt. Comiattre le détail des choses, à une époque détenidnée,
B'atpasaae cariosilé puérile; la ccoditioa des hommes s'y rat-
uciK, et l'histoire de la société, à un certain moment, en reçoit
ne TTÛe lainière.
Ces impressions, noos venons de les éprouver très vivement
en DOHs troDwtt en présence d'an de ces documeos, que doos
n'bésilons pas i mettre au nombre des plus curieux et des plus
îDStmclirs. C'est à une de nos plus importantes provinces, la Nor-
maaëe, et à ce xvr siècle vers lequel nous entraîne plus d'un
point de sinnlitade, (pie ce document se raf^Nirte. La grande his-
toire, je me faite de le reconnaître, a peu de chose à voir ici. On
l'aperçoit pourtant vers la lin, dans quelques épisodes d'un vif
intérêt, lorsqu'elle vient déranger de tranquilles destinées. La ba-
taille de Saint-Quentin livrait cette ville aux Espagnols; le traité de
Caleau-Cambrésis consommait le sacrifice de la France ; c'était le
temps de la conspiration d'Ambaise , de Vicbel de l'Hospital , de
l'édit de Romorantin, de l'avénemait de Charles IX, du colloque de
Poissy, et d'autres événemeas qui faisaient beaucoup de bruit par-
to«t ailleurs que dans ce coin du Gotentin. Sans doute on en parlait,
même dans le Gotentin, car il y avait aloi-s une vie commune de la
France; mais on en disait peu de diose au papier od les faits de la
vie privée venaient seuls se déposer un à un. Les événemens que
racontent de tels registres sont surtout limités h l'horizon du manoir
et de la campagne qui l'environne.
Moos devons d'abrâtl dire de quoi il s'agit au juste. Un chercheur
^vdil, auteur de savans travaux, H. raU>é A. ToUemer, vient de
publier à Valognes les extraits d'un de ces anciens livres de comptes,
tiés mêlés de faits et de réflexions. Le maousci'it n'avait pas quitté
le pays d^uis le xvi* siècle, et se trouvait en la possession d'un
propriétaire de la même loc^té, M. de la Gonnivière. LeJounuU
nyauacrit de aire de GouberviUc et du Mesnil-au-Var, gentîl-
hommt campagnard au Cotentin, de i553 à 1562, n'aurait pas,
s'il eût été publié dans son entier, formé moins de quatre à cinq vo-
lumes en petit texte. Une telle ptiblicalîon eût dépassé la mesure des
sacrifices qu'on peut attendre d'une seule personne. N'y aurait-il
pas lieu d'examiner si i'élat ne doit pas en faire tes frais 7 Nous sou-
metbHisIa question au savant directeur de ia BibUothèque natio-
.vGooglc
168 UTDB ma deux homdes.
nale, M. Léopold Deiide, à qui la publication de H. ToUemer est
dédiée, et qui a bien voulu nous communiquer l'unique exemplaire
qu'en possède la Bibliothèque, car le modeste volume n'est même
pas dans le commerce. L'abondance des chiffres précis sur le prix
des choses et des services, les indications sur les cultures, nombre
de traits qui éclairent la condition des classes rurales, le tableau
naïf de l'existeoce d'un châtelain de ce temps-là, puis, dans la der-
nière partie, de curieux épisodes des guerres de religion, constituent
un document des mieux faits pour servir aux recherches qui se
portent sur la vie du passé (1).
Le travail de M. ToUemer a une valeur qui subsisterait après
la publication même plus complète du manuscrit. Il en met non-
seulement sous les yeux les parties les plus intéressantes, mais
il leur donne une certaine unité. Avec beaucoup de sagacité, l'au-
teur a su ramener à un certain nombre de têtes de chapitre des ma-
tières éparses, jetées péle-mèle au jour le jour. Nous pouvons de
la sorte nous reconnaître dans ce répertoire de faits classés par
ordre ; l'éditeur tour à tour résume ou cite le texte, qu'il com-
mente avec une grande connaissance personnelle des choses de ce
temps.
Outre les faits matériels, les indications si précieuses à recueillir,
essayons de reproduire la physionomie morale de ce tableau. C'est
une existence curieuse à plus d'un titre qui revient à la lumière,
c'est une figure originale, le vrai type d'une classe de gentilshommes
ruraux. Nous pénétrons dans l'intérieur d'un manoir. Nous voyons
comment on y vit, quelles gens l'habitent, quelles sont ses relations
avec le dehors, quelle est la condition faite au travail, enfm où en
sont la moralité, la sécurité, la justice dans ces camp^nes.
I.
C'est en plein milieu du xvi* siècle que s'ouvre le journal du sire
de Gouberville. Le moment était bon pour la Normandie; elle
avait repris une partie de sa prospérité, si fortement et si long-
temps éprouvée par des guerres calamiteuses. Depuis le \m* siècle,
l'ancien duché avait perdu son indépendance et l'éclat dont il
avait longtemps brillé. Mais pendant toute la durée de ce siècle
même et la première moitié du uv*, la vieille province avait main-
tenu sa place au premier rang. Elle avait mis la main dans les
Bf(I] Ad momeat où caa lignes étalent écrites, je refais de U. ToUemer aoe lettre qui
m'apprend qit'nnc copie de cet imim^Dse msauicrit, o ayant la forme de nos grands
agendai, et dont la première liuse mesurait 30 centlmètrea sur la longueur, 10 sur la
largeur et lutant sur répaiuear, ■ Tient d'ttre acheiée par les wlni du même éditeur
«t wlrenfe à la DiblioAiqao natioiula.
j,GoogIc
UN CHÂTELAIN DE KOBHANDIE. 168
grandes choses de la colosisation et de la guerre. Elle avait réalisé
k {dos grande somme de bien-être intérieur dont aucune province
fnn^tise fût à cette époque en possession, et cette expression de
bieo-ëtre peut être appliquée même au plus grand nombre de ses
pijsans, afiQ-anchis du servage, quand ceux de nos autres provinces
ea étaient encore accablés. Les guerres de Charles le Mauvais,
les invasioDS anglaises surtout, devaient plonger pendant un siècle
Rieaà dans la détresse et dans le deuil la même contrée toujours
viiQuile et toujours laborieuse, et l'éprouver à un point dont on
I peme à se faire une idée. La fin du xt* siècle vit en partie se
reparer ces terribles brèches, la province presque épuisée renaître,
les pajsans devenir propriétaires, les salariés eux-mêmes arriver à
une ùtuation fort tolérable. Le xvi* siècle confirme ces résultats
benreox, qui seront de nouveau compromis par les guerres de
rdigico, et plus tard fort endommagés par le régime Ëscal et les
nces de la monarchie absolue. C'est au moment où ces guerres de
religion frappent pour ainsi dire à la porte que se feiTne le jour-
nal de Gouberville. Commencé et poursuivi dans le calme d'une
existence prospère, il se termine par l'orage qui fond de nouveau
sur la France.
Personne mieux que ce gentilhomme campagnard, qui note sa vie
par les plus menus détails à partir de 1553, n'était fait pour jouir
decesannées de tranquille bonheur, et pour les mettre à profit par
son intell%ente activité de propriétaire « faisant valoir. » Gilles de
Gouberville nous apparaît comme une riche et vigoureuse nature.
n se montre plein de mouvement et d'entrain, très mêlé aux choses
et aux hommes du pays, très attentif à tous les progrès de la cul-
ture. Intéressé sans nul doute, il n'est ni un esprit rétréci par les
borizons bornés de la vie rurale, ni un cœur d^séché par l'habi-
tude, dont témoigne son livre, de tout calculer. Il y a plutôt chei
loi exubérance de sève, quoique l'emploi de sa force soit en général
fort bien r^lé. II présente d'ailleurs k bien des égards ce mélange
d'élëmens un peu disparates qu'ollrent les hommes de son temps.
Son impétuosité naturelle ne l'empêche pas d'^r avec beaucoup
de persévérance et de réflexion. Persévérant, il faut l'être pour
écrire un tel journal pendant neuf années de suite. Tout ce que
nous savons de lui, c'est te journal qui nous le découvre, mtaiB
SB naissance et ce qui concerne sa famille.
Gilles de Gouberville appartenait à cette brave noblesse de pro-
ràice qui restait encore attachée à la culture de la terre sans dé-
lîaigner pourtant les fonctions publiques. On y trouve engagés ses
fcires et ses parens ; il y tient lui-même par un emploi compatible
>vee sa résidence dans son manoir. Cette noblesse de Gouberville
était de bon aloi. Si j'en fais la remarque, c'est qu'il y avait dès
j,Cooglc
iih BRTIE KS DE
hvs beaueaup de laux noUiss; et qne l'oaurpation des titres faisait
fureur ud peu partout. Lwsqu'eQ 1&5Ô le procureur général de
la cour des «ides à la cour de Rouec et te président de Uandre-
Tille furent cfaaigés de vérifier les titres dea famiUes Doblea éa
Gotentin, Gilles de Gouberville s'en tira à son hosBeur. 11 ae fît
fort de prouva' par pièces bien en règle qu'il avait trois cents
ans de noblesse; le préaident de Mandreville ne jugea pas néces-
saire de pousser la vérification au-deli d'un siècle. Il était de ceux
pour qui la notoriété publique dispense de porter l'esameo bien
loin. Son nom patronymique était Picot, échangé dès toi^emps
contre un nom de seigneurie. 11 appartenait à une ancienne fa-
mille originaire de Russy, près de Bayeux, qui vint plos tard s'ét».
blir à GoubervUle, non loin de Cherbourg et de Vab^es. U y
avait plus d'un siècle et demi que ses sTeux étaient seigneurs de
Russy, CoUeviDe, Gouberville, Sainte-Honorine et Granval. 11 y avait
là de fortes traditions de gentilhomme campagnard.
Sa fortune était, comme sa naissance, sans éclat extraordinaire,
plus voisine de la richesse que de l'opulence seigneuriale. Il em-
ployait dans son manoir quat<H:ze serviteui-s et servantes. La même
moyenne se retrouve également dans ses qualités morales : le bon
sire n'est pas un saint, et il n'est pas abeoloment démontré qu'il soit
même tout à fait an sage ; il est du moins iu> honnête homme. Il me
semble que Montaigne l'eût estimé. Le sire de Gouberville est un bon
vivuit, fort chasseur, humain, serviable, bon chrétien à sa manière,
pas très endurant, nous en aurons des preuves. U est lettré plus
qu'on ne pourrait le croire. U ne serait pas un type complet du gen-
tilhomme campagnard de Normandie, s'il n'eût entretenu un asses
bon nombre de procès. A cet égard aussi, il est en règle ; U a bien
toujours en train tnus ou quatre procès avec ses voisins. Et pour-
tant que) voisin obligeant I 11 en a même contre tel on tel de ses
proches, ce qui n'exclut pas chez lui les sentimens de famille, car il
se montre excellent parent en mainte ciruHtstaoce ; mais l'intérêt a
ses exigences, et chaque paya a ses modes.
Sa famille elleHBème, telle qu'il nous est permis de l'endevoir
dans le journal de Gouberville, n'oSre pas un moins cnrieux sujet
d'observation. Il ne sous parie pas de sa mère, morte au moment
où il écrit ses notes quotidiennes; son père aussi avait cessé
d'exister. II nomme du moins sra sœurs ci ses frères, qui occupent
des (Mces de magistrature et de cléricature, comme il remplit lui-
mâme l'office de lieutenant des eaux et forêts. U est surtout qoes-
tt<m de ses cousins, qni demeurent dans son voisin^e et avec
lesquels on te voit frayer sans cesse : teb les Briqueville par
raeaiple et les Tocqueville. Qu'on n'aille pas conclure: de ce» nmia
qne lès familles qui ks pmlest anjourd'hui, et qui liabitaDt le mène
CgIzcd.vCoOgIC
m
ptifa, descendent de leurs heiHonfnes de oe tcsnps. Le nom original
dîrpwwMtt alws (iaae<œh]i de li terre, qui dame ainsi aux fux^les
nae peipétaké parement fictive : les terres avaient be«u se
veBdiie,:le nom tpâ les d'ésigne restait et se transiDettait aux nou-
fOMu possesseurs. ^NoiikBse à part, celte £aaBme de Coubemlle
âait i30BsidéFé&, estimable et bien posée. Cela D'empftc^ pas de
se {ffadiire oertaios traits de mœurs. Skds quitter le maDoir, nous
an|aërou Ja preuTB que la b&tardîse o'étwt ni rare m trfes
déAgnannte aux yeux des faciles conteflaporaiis du seigoeor
ie Omnbme. Si l'on eo ji^e par ce q«i s'y passe, ni cens qui
Eo BOBt, OD peut à peine dire entachés, ai ceux qui s'en avouent
pabËquement les auteurs ne semblent en rougir. Varaà les frères
el stturs du ch&telaiit du Mesnil-au-Var, deux sont jllégitimeK.
Cette sœur -et ce Cràre illégitimes ïoDt pour ainsi dire partie de la
Jaifie, Inen qu'à uo rang inférieur, mais sur le pied de la plus
Tire afeoion. Il est souvent question de Gnilleaiette, laqueUe n'est
antre que cette sœur atnée venue au monde avant le naiisge du
fkxti de aotre chAtekis. Guillemette, dont Gilles de Goaberville
ne prononte le nom qu'avec tendresse, la famille se cotise pour la
doter; c'est l'oncle le curé qui bénît le mariage, et les noces de
Guillemette soKt célébrées avec de grandes réjoroissances duis le
cbâleu da Hesnii-au-Var.
^oubervilie ne purà pas aimer moins tendr-ement son frbn
bâtard. Q ne peut se passer de âymonnet. Il le traite en ami, mal^
quelques vivacités qui sentent le supérieur. Quel aimable et bon
«MçapK» que ce i^monoel I Comme sa présaice éclaire ce jour-
9al d'an rayon de jovialité I Symonnet veut se faire marin. Mais
coameat GoubervÛle posirait^ vivre sans ce compagnon de son
exiflteaœ et de sesttavaux I Comprend^on tm voyage, une partie 4e
pUsif sans SymomietT « U faisait, dit M. Tollemer, tout <m rien
dus le miBioir, .chassant un jour, labourant un autre, suivant «on
frère Gdles de Gouberville dans la plupart de ses excursions, bou-
dam sans raison ooDtre lui et revenant de loâme..., aimé -de tous
pour tao entraÏD en toutes choses. » Nous ne sommes pas k la Tm
de cette galerie d'originaux. Qui i ce titre p«wt wloir Cantepye, le
iBiri de Guilleioette, ttwté sur le pied de beau-frère par le cbâte-
hiin de Mesnii-an-VaT ou au-Valf II s'appelait Langlois, portait le
surmnn de Cantepye, transmis béréditairement, je ne sais pour-
çioi, dans la famille ; il était écuyer, homme important, passMt
une partie -de sa vie au cb&teau, Mnjfmrs suivi par tm laquais, mêlé
diM toates les affaires de ventes et d'achats de tîouberviBe, qu'a
défend en toute occasion unguibus et rmtro. I! est présent au tribu-
nal toutes les fois que celui-ci a un procès, et sait le faire respecter
et se fMre respecter lai-mème par des voies de fait trop babituellea
.ïGoogIc
156 BEVUE DES DEUX MONDES.
i son tempérament fougueux. Gouberville écrit le 3 août 1563 :
v Cantepye donna ung soufflet devant l'auditoire de Vallongnes an
sei-viteur du curay de Digoville, pour ung démentyr que le dict
serviteur avoyt donné au dict Cantepye. h Le 9 avril !&&& : k Can-
tepye battit à Cherboui^ le filz de Guillaume Le Rout, parce qu'il
avoyt démenty le dict Cantepye, » Le 2 octobre 15b7 : a Revenant
de Russy, il dist qu'il avoyt fU>rmé tur la Joe à maistre Lillon, »
contre lequel Gilles de Gouberville avait un procès. Quel ami
dévoué 1 On le voit aussi plaider pour son compte conjointement
avec une soeur contre son frère Pierre Jaltot, écuyer, sieur de
Beaudiont, pour réclamation d'une somme de 107 solz, que Jallot
lui avait prêtée pour faire enterrer leur mère. Un singulier procès,
on le voit! Cantepye, nature entreprenante, aventureuse, habile
aussi et calculatrice, a du vrai sang normand dans les veines: il
eût été un digne compagnon de Robert Guiscard. Il s'embarque
pour courir l'aventure contre les Flamands, puis revient; il possède
plusieurs propriétés, les exploite, laboure lui-même, se fait nom-
mer en outre à une place de greHier, et aulSt à tout. Je ne dirai
rien des autres bûtes du manoir, Jacques et Noël, frères de Symon-
net, peut-être bien de Gouberville, mais le fait est plus douteux. 11
y a encore le fidèle Lajoie, sorte de valet de chambre, attaché à la
personne du sire de Gouberville lui-même, mais qui s'occupe
aussi de la ferme, et dont ce journal ne laisse deviner qu'un défaut,
celui de trop aimer le jeu de boule. Mais je reviens & notre châte-
lain.
Gilles de Gouberville ne devait pas imiter sa sœur Guillemette dans
ses idées matrimoniales ; il resta célibataire, tout au moins jus-
qu'en 1662, car sa destinée nous échappe ensuite. La vocation
semble lui avoir manqué pour prendre le grand parti du mariage;
peut-être aussi céda-t-il à de trop prévoyans calculs dans une
situation qui ne parait pas avoir été au début exempte de quelque
embarras d'argent. Son journal en fait foi. Il prétend qu'il lui
manqua trente écus pour mettre ce dessein à exécution, et
qu'il ne put les trouver ni dans sa bourse, ni dans celle de son
oncle, ce bon curé de Russy qui avait béai le mariage de Guit-
lemeite. « Le 11 septembre 1&56, Girot Maillard revinst de Russy,
où il estoit allé lundi, et m'apporta des lettres de mon oncle^ guar-
nies d'un bel eaconduiiement de me prêter trente escus seuUement,
pour m'aler marier. » Ces derniers mots n'indiquent pas un dé^
très excité. Peut-être le refus de l'oncle s'explique-t-ii par un doute
trop fondé sur les sérieuses dispositions du neveu. Celui-d se borne
à noter mélancoliquement les 7 iols, que son serviteur Girod Mail-
lard a dépensés pour un voyage infructueux. Voilà tout ce qu'il
témoigne de ses regrets. Pourtant il ne nous laisse pas ignorer qu'on
.ïGoogIc
un CBATELAUf DE HOllIAiniIEt 1S7
le pique &u jeu, ses comp^;nons s'amusent à le provoquer au
muiage. A ua déjeuuer, — il est souvent question de déjeuners
et de dîners dans le journal de Gouberville, — l'un d'entre eux lui
promet i un poinson de vin, n l'autre lui en promet même deux
tpourquand il se nutriera. » Il tint bon, et n'épousa que sa terre.
Cest au reste une vie animée que celle de ce cb&telaio. Le
tiaTail f remplit les joura, le plaisir y a ses heures. On Be divertit
dus le manoir, dans les cb&teaux d'alentour, dans les paroisses
enTiroDiiantes et à Valognes, qui aujourd'hui n'éveille guère des
idées de divertissement. Hais Valognes alors était un centre de
noblesse; elle devait être au xvii* et au xvm* siècle un Centre
de vie mondaine ; elle eut même en ce genre de grandes prétentions,
s'il faut en croire ce que dit le marquis à la baronne dans Turcaret,
à savoir a qu'il fallait trois mois de Valognes pour former un
homme de cour. » Gouberville, que nous verrons aller à la cour,
n'étsit d(Hic pas trop mal préparé. Au manoir, on ne s'ennuyait pas.
On jouait aux dés, aux cartes, à divera jeux aujourd'hui oubliés,
comme la chausse, le malcontent, le momon. Ce dernier était accom-
pagné de déguisemens et de mascarades qu'on promenait chez les
voisins auxquels on allait porter le momon. Le jeu était parfois
asseï fort : Gouberville note une perte de soixante-deux solz,
somme qui se traduit, autant que de tels calculs peuvent se
faire exactement, par une somme égale en francs actuels s'il
s'agit de sous tournois, et par un cinquième en sus s'il s'agit de
sous paiisis. Les gens du manoir prennent part à beaucoup de
divertissemais, soit dans l'intérieur, soit dans ces campagnes si
uiimées alors, si passionnées pour tous les jeux et toutes les danses.
U paume, lejulet, les quilles, les boules, sont sans cesse désignés
dus le journal de Gouberville. On lutte aussi corps à corps, on
iToche; les curés eux-mêmes s'en mêlent comme les simples fidèles,
et le sire de Gouberville ne s'en fait faute. 11 y a de paroisse à
paroisse des jeux très violons et qu'accompagnent bien des péri-
péties, comme ta ckoule, jeu de force et d'adresse, qui donnait lieu
^ de véritables concours entre les villages et à force horions. Le
châtelain dû Uesnil-au-Val a pour ce genre d'exercices une vraie
puwn : heureux quand il en revient n'ayant que ses vétemens d'en-
dommagés I n donne au manoir, ce qui nous siu^rend davantage,
des combats de taureaux. Enfin il mentionne les spectacles si courus
alors, les moralités, les mystères, qu'on joue dans les églises. Les
serviteurs du Hesnil-an-Val vont y assister avec les autres gens de la
campagne, qui accourent de tous les points le dimanche, après les
offices, dont on a soin d'avancer l'heure. C'était dans l'église même
du village que se jouait nombre de ces moralités. Le clergé n'y trou-
vait auctm mal, et les encourageait même par sa présence. Quelque-
.ïGooglc
lUi • «ETDE BCS DBtn VONHS.
fois les tctcnrs pn^aient des masques. Le joranal parle d'un ùsîs-
tant qui passe «u maooir et qui portait n an masque du -diable «
pour œax ■ qui devoyent jouer à Gberbourg je De sçcis qadle folie. »
Hais leplusgraad «dédait » de Gillesde Gouberrille était ta chasse.
U aimait À manier les armes, à tirer CailMdëte, doat on se scrvut
eacore pour cbasso* les bétes TaDves et même pour tuer les oi-
seaux an vol. Soa Joviim) bous iqtprend que les arquebuses dont
il se serrait étaient aoo à croc ou à mèche, mais à rouet. Le feu se
commuDiquait à ta poudre au moyen d'une roue d'acier, montée avec
une clé, qui, es tournant, faisait jaillir des étincelles d'un c^lkni.
n y avait, pour réparw et même pour fabriquer les diverses aimes,
ààat il indique les prix et l'état fort minutieusement, d'habiles ar-
moriers à Bretteville, à (^rbourg, à Touriaville. Les achats de pou-
dre se mod^«»l quand notre ch&telain se met k en fabriquer tiiet
hii. Il a un assortimait complet d'engins de chasse et en fabrique
iai~méme un certain nombre. Les filets ,« pour la v(Me, » les filets
« saiUans » et < à merle, » la glu, les pi^es pour les renards et les
blaireaux, jouent un rôle trks fréqu^t dkos ce jowmal. SigOBlon»-y
les aninuux dressés pour la chasse, les autours, les éperviers, les
furets. Tout ce qu'un ridie châtelain peut avoir alors de plus com-
{^ comme meute se trouve réuni au Mesnil-au-Val. Sans cesse re-
viennent dans les notes le lévrier, le devine, l'épagneul, le mâtin, les
chiens de races croisées, les chiens qu'il entretiemt comme re^odoc-
teura, les chiens qu'il met en nourrice, et les espèces partiouliàres,
les chiens normands, les chiens anglais enfin, qu'il reçoit d'Angle-
terre même, avec une joie sans pareille ccHimie une nouveauté. D
faut d'ailleurs que ses chasses au cerf, au renard, an loup, ou & de
menus gibi»% à poil et à jrfumes, le passionnent beaucoup, pour
qu'il ne manque jamais de les coucher par écrit avec quelques détails
avant de s'endormir.
Qu'on n'aille pas anme que cette vie active et toute physique,
faite de travaux agricoles et de violens exercices, absoib&t tout &i~
tiee le sire de GouberviUe. Ce ch&tetam connaissait des passe-temps
plus intellectuels, Gilles de Gouberville avut fut 'des études. H était
ferré sur le droit ; c'était une anne aussi, l'aime ofEaisive et défen-
sive d'un bon propriétaire normand. La connaissance du droit cos-
tumier n'était pas moins vieille dans cette province que l'usage des
pièces écrites, qu'on y trouve dès le xi* siècle. Le savoir juridique
de Gouberville allait plus loin : on voit quH lisait Ju^tinirai. Il parait
«nfin avMr été asseï lettré. Je ne conclurai pas qu'il savait le grec
de ce qu'il connaissait les caractères de cette laogue, d(mt il fiut
usage dans son manuscrit quand il veut noter quelque chose de secret
on de peu glorieux pour lui-même. Ce gentilhoinme du Cotentin
avait nne bibliothèque. Plusieurs ouvrages provenaient de la snc-
Dgiizcdb, Google
tlH. CKITBLACÏ DE TORVARDIE. 150
oesioo d'un de ses itères mort à Ptria. Il note l'empruDl i|u'il fait
d'an traîlé sur les mmiiities et les médailles. Liri-méme prâtaît cfuel-
quefois des livres; et alors, en homme avisé et déTiant, il se faisait
renmre une céditle, et marquait sur son manuscrit la date et le
non de l'emprontear. Il parle d'an ouvrage intitulé : tet Leçons
àt Pierre Metxger , oà il parait fort se {daire. Il lit même des
noasa. Était-ce un roman qae ce Prince Nicoîlai «. en fran-
t/BA, • qu'il emprante au curé de Cherbourg? Je ne sais, mais il
ï a iB roman bien autheatique dont il fait ses délices, et qui
fl'fii autre que VAmadis de Gaule. Ce livre venait à peine d'être
induit par Nicdas d'Herberay. C'était doDc uoe primeur. Le sire de
GouberriUe l'avait déjà en sa possâssioa. Il prenait f^aiar à le
lire tout iuutàsesserviteurs. Pendant un jour de pluie qui avait
• nt^asaé ses gens » partis pour aller aux champs, et les avait
fffcés de se réfugier sous le manteau de la cheminée, a il leur
lut toute la vesprée en Âmadis de Gaule, comme il vainquit Dar-
dm.n Vetli une scène d'intérieur dans un manoir du xvi* siècle
qui a son prix. On voit d'ici notre sira faisant sa lecture à ses gens
ébahis de tous ces grands coups de lance et d'épée. Il faut d'ail-
teais réeUement go&ter les choses de l'esprit pour noter, comme
il le /ait, certains incidens qui n'auraient pas paru en valoir la peine
à un rostre ou i un indifférent. Ainsi, an nommé Girard Durand,
attaché i ja maison de H'"' de Bricquebec, vient au manoir en 1562;
il f est pris d'une indisposition subite, et il est obligée d'y rester plu-
sieurs jours. Q passa sa soirée, écrit Gouberville, à « tourner en
friDçaia n l'hymne : O Christe, qui lux es et diet. Parmi les livres,
en petit ocHubre au reste, qu'indique le jouro^, il en est un encore
que sa nouveauté faisait fort recherdier, et qui cause à notre sire
m véritable eogoùment: ce précieux oavrage est YAhnanac de
Nostradamus I 11 le cite avec respect, et se met à noter ses journées
avec indication de jour* de aolitice. Il prend certaines détermi-
natkns sur ce que lui dit son almanacfa, par exemple de u ne
bouger de la journée. » Il possède aussi les pronasticatiims ou
caituriet du même astrologue, et, quoiqu'il fût hMnme éclairé,
je toupçome que ces pronosticatioos ne laissaient pas de troul^ef
DU peu son imagiBatioD.
Ge cAlé superstitiéDx se laisse entrevoir dans certaines notes qui
cODcenient les liâtes les plus instruits du Mesnil-au-Val. On croit
aux mcbaBtemens, aux reveoaas. Ha soir Symonnet et Gantepye
levieniKsil de la cihaase fort eflarés, iU disent a qu'ils avoyent ouy
U chasse Helqiiia. n S'antorisant de la connaissance des légendes
do pays et de VHittoire <fOnleric Vital, H. A. ToUemer ne nous
bise pas ignorm- ce qu'était la cha$»e Uelquin. n Imagînez-vous
U course eilrénée de tous les bataillons de l'enfer, infanterie et
j,GoogIc
160 lETDE DES DEDX MONDES.
cavalerie, tourbillonnact sous les ordres fantastiques de Herlequin^
le général en chef, portant des cercueils sur lesquels se dressent des
assassins de prêtres, des femmes assises sur des selles garnies
de clous enflammés et faisant de là leurs confessions, des clercs,
des moines, des évéques, implorant des prières, des avocats, des
sénéchaux qui avoient volé le petit avoir du pauvre et portant dans
leur bouche quelques-uns des objets soustraits au Intime proprié-
taire, comme des socs de charrues ou des pièces de fer d'un mou-
lin, tous cbat^s de poids brûlans et écrasans, n'espérant de sou-
l^ement que dans la prière des vivans et les offices que l'église fait
célébrer pour les &mes des trépassés, » On conçoit que des gens
qui croyaient à la chasse Helquîn fussent fort émus des prophéties de
Nostradamus. N* avons-nous pas vu tout récemment encore, & propos
de je ne sais quelle pronostication sinistre du même Nostradamus
sur Paris, s'alarmer certaines personnes que la chasse Helquîn
fait sourire de pitiéî
Outre cette vie de château, le sire de Gouberville voyageait quel- -
quefois. Son office de lieutenant des eaux et forêts l'exigeait plus
encore que ses aOaires. Le plus long de ses voyages fut en Tou-
raine et à Blois; un changement qui se préparait dans ce genre
d'offices l'y appela. Il espérait obtenir de l'avancement, c'est-à-
dire être nommé maître. Or le roi était à Blois, accompagné des
plus hauts fonctionnaires. Ce lui fut l'occasion d'un voyage à pe-
tites journées, en 1556, pendant l'hiver. Ëvreux, Bouen, Caeo, Ar-
gentan, Sées, Hortagne, d'autres villes aussi hors de Normandie, se
trouvent ainsi passées en revue ; mais ce qui tient le plus de
place dans un livre de comptes, ce sont les aubei^s. Que
de menus il nous donne I que de prix il nous indique I Nous voilà
rois au courant de tous les hôtels du Lion-d'Or, de la Cloche, du
Pot-d'Étain et du Grand-Turc qu'il rencontre sur sa route. Les
noms ont peu changé. II est à Blois pendant les Jours gras; il dîne
au Coq et au Griffon. Accompagné de Symonnet et de Lajoie, il s'en
tire pour 7 ou S soh : a-t-il un convive de plus, cela va bien à 16 ;
mais le dimanche gras, a au garde-menger de la cuyaine du Roy,
l'escuyer Petit-Jehan leur fist grand chère. » Les démarches qu'il
fait à Blois ne laissent pas de lui coûter ; il distribue aux clercs
et aux gens de greffe et de bureau force pièces de monnaie et
menus cadeaux. La mode n'en est pas nouvelle; loin de là, elle était
alors dans toute sa force. 11 assiste au souper du roi, de la reine, du
dauphin, de la reine d'Ecosse. Bien plus, le mardi gras, il est invité
à la fâte donnée au château, a Après le souper, on alla au-bal, où
je fus, et j'y porte mademoyselle de Montmorency, petite-fille de
M. le congnoystable. a On voit que notre sire n'était pas le premier
venu.
.ïGoogIc
im CHATELAIN DE nOBHAITOIE. 161
11 aimait, le cas échéant, à se faire beau, Itrave, comme on disait
ilors, àseparfumercomme touslesgentil^ommesetàsebieii cos-
tDioer. Il se représente lui-même, dtuQS une de ses notes, « vêtu de
st belle robe de droguet, fourrée de peau de loup et de lom-
barde.» Ëifin il quitte Blois, sans avoir rien obtenu, sinon des pro-
messes peut-être. 11 note quelques épisodes de ce voyage qui,
lorsqu'3 fat terminé, avait duré en tout 93 jours, et lui avait coûté
108 1. 8 s. 6 deniers, en frais d'bâtel, sans parler des acquisitions
Qomhreases qu'il avait faites à Blois et ailleurs. A Rouen, dans un
de|ces bàieh où il passa ,deux ou trois jours, il joue le déjeuner
ine k sieur de ïWnqueville. Jouer le déjeuner était encore une
de ces habitudes de nos gentilshommes de campagne. Hais voici
^i est tout autrement grave. Le sieur de Franqueville se prend le
soir de dispute avec la dame du logis, tant et si bien que « s'entre-
battirent, et y eut grosse querelle; car le mari s'y mesla et le
gendre de Saint-Roc de Caen. Néantmoins on les appesa le myeux
qu'on peust. Ladicte dame eut un coup d'épée à la jambe, n — De
kIs coups d'épée ou d'autres armes dans des combats avec des
femmes ne sont pas un fait isolé dans ce journal. Ce chapitre des
vieux usages dans notre France, ce pays de la galanterie, n'avait
guère encore été signalé.
Profitons du retour de notre cb&telaÎD dans son manoir pour
nous rendre compte des rapports du maître avec les serviteurs, du
châtelain avec les alentours. La bonne harmonie règne au Hesnil-
au-Tal, et tout donne l'idée de mœurs empreintes de bonhomie,
sans morgue hautaine, sans hostilité de classe & classe. On ne
saurait voir un maître meilleur, mus il veut être obéi, et son
humeur est irascible. Les serviteurs ont aussi leurs coups de tête,
les servantes surtout. Gouberville note k plus (Tune reprise qu'une
telle servante est « partie dii le fin matin sans dire adieu, n II est
rare que la fugitive ne revienne pas et qu'il ne se laisse aller à
pardonner. Au reste, il semble, d'après ce manuscrit, que tout le
moDde alors avait la main prompte. Le sire de Gouberville est sujet
à ch&tier un peu rudement ceux qu'il aime. Il en est quitte le soir
pour inscrire les coups en conscience comme tout le reste. —
2^ axAi 1555 : a Je battis Cantepye au matin parce qu'il avait
bauu Raoul. » Voilà pour Cantepye, puni, semble-lr-il, en vertu
de la Im du talion. Le 13 jum 1556, il note en caractères grecs,
comme il fait quand il a un peu honte, la correction qu'il avait
donnée & son cher frère Symonuet : « Ledict jour, je battis Sy-
moDuet, pour c« qu'il m'avoyt contemné en quelques propos, n
Il diitie de même façon son fidèle serviteur Lajoie, « qui avoit
laissé la porte du manoir de Russy toute grande ouverte pour aller
ton UTU. — 18TS. li
.ïGoogIc
162 BBTUB K9 DEUX HONDBS.
jouer aux boules. » Le fouet fait partie de la discipline pour les
jeunes serviteurs. Ils soDt fouettés quand ils ont menti ou commis
quelque faute grave; mais ce n'est plus lui qui se charge &\ws de
' la correction. Noter bien qu'il s'agit du plus juste, du plu« afTeo-
tueui des maîtres t son seul défaut est d'être de son temps.
Nous auri(His trop affaire si nous roulions ici dwmer toutes les
preuves de bonté d'âme de l' excellent sire. Nul besoin dont ii ne se
préoccupe, nulle soufirance doat il n'ait pitié et qu'il n'ait à cœur
de secourir. Il favorisait l'iBstruetion deë gais de campagne, fai-
sait des distributions de monnaie aux écoliers. Il note qu'il « bailla
4 un de ses domestiques quatre soU pour pafer l'escoU^e de son
filj. u II visite les maîtres et les écoles de tout le TolsiDage. Il
encourage les jeunes geos en état de recevoir une ioetruction
supérieure, et fait un petit cadeau d'ai^ot k un jeune homme
gui part pour aller étudier à Paria.
La charité du sire de Gouberrille s'offre sous bien d'autres
formes habituelles et pour ainsi dire quotidieunes. On n'a pas l'idée
du nombre de malades qu'il visite et du temps qu'il leur craisacre.
11 les soigne comme de vrais frères. Je. touche ici à un coté
curieux de ra temps et aussi du caractère de ce cb&tdain; on
peut dire à la lettre qu'il pratiquait la médedne. 11 est singulier
de voir k quel point il se pique de connaissances et d'expérience en
ce genre. A en croire ses notes, il fait preuve comme chinirg^
d'une vraie habileté. Il inspire cAnfianœ à tout le pays. On le
consulte à la ronde. « GuiUaume et I^ilippe Mesnage vinrent me
demander conseil « iuan, leur frèfe, qui avoyt été prins de pleu-
résie, se feroyt seigoer. » lin paysan s'est blessé en tombant d'un
arbre ; Gouberville « lui foit et lui place aux endroits foulés des
emplattres de tounnentine. i U est à chaque instant q>pelé pour
des plaies faites par des armes de toute espèce qui jouent leur rôle
dans toutes les querelles. U sait manier la lancette. * La fenmie de
Jehan Fréret ayant ung genoul fort enflé... U luy perce avec la
lancette l'apostume qu'elle avoyt. b Ceux qui rait les yeux malades
ont de même recours à lui, et il écrit de quelqu'un qui prétendait
panser un inaiade atteint d'une aQection de cette nature : n Je ne
voulus permettre qu'il y touchât pour ce qu'il n'y entend rien, n
Un pauvre homme de Toiuiaville avait un caucer depuis oeuf ans, et
un barbier prétendait le guérir. Gouberville s'en va trouver l'outre-
cuidant barbier et le tance comme U faut. <( ie remonstre audict
barbier la folie de son entreprise, et cmtnu telles cure$ tant iMpof-
sibleSf selon yw'CTi ont escript totit tes méderins et chinirgietu. »
N'est-ce par parler d'or et dirait-on mieux aujourd'hui ?
U j aurait un chapitre à composer avec ce journal sur l'exer-
cice de la médecine dans les campagnes au xvic siècle, et sur la
.vGoogIc
UN CHATBtAIN tffi IKHtMANDlE. lâS
mamëre dont on eratendait alors te traitement des malades. Il nous
donne le Dom des médecins, chirurgiens ou barbiers qui exer-
çiieoi dans cette partie de la NormaDdie, arec l'indication de leurs
ranëdes et le cbiBre de leurs honoraires. On est surpris de reo-
cralrer, parmi ces médecins de campagne investis régulièrement
dn droit d'exercer, bon nombre de prêtres. Combien de particu-
iirités sur le diagnostic on reacmitre dans ce journal 1 Le «^telaia
da Hesnil-au-Val était lui-même souvent malade. H soulfrait des
rems et du cMé droit. Il avait des rbumea qiû dégéoéraient en
nibdtes. Enfin je œ me hasarde pas beaucoup en indiquant U.
pJas fréquente de ses iodispoeilJons, bien qu'il n'ait jamais écrit
le mot, même en caractères grecs : on doit avouer que ses repa&
trop copieux haï causaient de fréquentes izidigestitms. 11 se faisait
saigner sans être convaincu de l'opportunité de ce moyen, qu'on
prodiguait beaucoup trop. Ses remèdes à lui, quand il se soignait et
qu'il soignait ses voisins, étaient d'ordinaire phis anodins. C'étaient
des atq>lasmes, dont il nous donne la récite, c'étaient « U gelée
aux pieds de veau » et force boissons chaudes ; l'usage médicinal du
claiift et du ddre lui inspire une grande confiance; l'emploi qu'il
fait du chou comine nourriture et médicament rappelle l'abus qu'en
faiaût déjà Calon pour ses esclaves et sa famille.
On a pu voir dans certains détails l'indice de qudques Côtés qui
sembiest un peu vulgaires ch-?z ce gentilhomme laboureur, chasseur^
batailleur, ami de la bonne chère. Ce qui n'est pas vulgaire, c'est sa
cliarilé, c'est son irae. Lorsque le rude et énergique châtelain, qui
jins ses travaux rustiques n'épargne ni Ini ni les autres, et qui dans
son manoir a bien l'air, malgré ses heures de familiarité et d'expan-
sion, d'an dcmioateur obéi pour sa capacité autant que pour sou
rang, lorsque le sire de Gouberville se retrouve )e soir en face de
ce ptpier auquel il confie tout, il y inscrit aussi ses bonnes Bctkns,
mais c'est en tonte simplicité, et sans en tirer jamais vanité devant
luinnème. Quel élan, quelle richesse de Œur, attestent }rfusieurs
de ces traits qu'il remémore de la sortel Sans les mots mêmes qui
lui échappait, souvent quelle naïveté touchante I U mcmtre combien
il se prodigue pour ainsi dire, allant ou plutôt courant partout où
besob est. Pour porter secours à un domestique gravement blessé,
on te voit partir incimtinent, tout seul, de nuit, après les fatigua
d'une longue absence, n'ayant eu que deux heures de sommeil, sans
se donner le temps de « se dévestir » et sans qu'il ait « beu ni
mangé, s Ses coorses à travers champs pour porter ainsi assis-
tance sont perpétuelles, k l'égard des plus pauvres gens quelle
tendresse, quelle déUcalesse, qui se manifestent par des atlenliona
coûteuses aussi pour s» bourse ) U n'est morceau qu'il ne fasse
acheter pour lel brave campa^ard tout exprès à la ville. C'est sang
.ïGoogIc
16& BETDE DES DEOX MONDES.
cesse le sucre, qui est encore vendu chez l'apothictùre à ud prix
élevé; c'est le chevreau, viande de convalescent; c'est du pain de
choix, tel que lui-même n'avait pas coutume d'en manger au ma-
noir, qu'il fait acheter par exemple pour un malade nommé Harel,
fi parce qu'il en avoyt envie. » Il fait porter à Nicolas Vauthier
convalescent, un coulys de chappon. Le même châtelain est ' en
quelque sorte constitué le juge de paix oflîcieux du pays. II arrange,
« appointe » les affaires, cela à chaque instant, et souvent se rend
à cet effet dans l'église, sorte de lieu banal en ce temps-lÀ dans ce
pays, où on conclut jusqu'à des marchés pour des ventes de bes-
tiaux, oii on se donne rendez-vous pour les discussions d'affaires.
Il se fait enfin, — par quels moyens, on le verra quand nous parle-
rons de l'état de ces campagnes, — redresseur de torts universel.
II.
Les détails sur les conditions de la vie matérielle dans l'intérieur
du manoir, les renseignemens sur les salaires et la situation des tra-
vailleurs ruraux, sur ce qui formait alors ujie grande exploitation
agricole, ne se présentent pas avec moins d'abondance dans le jour-
nal de Gouberville. Par là U comble une véritable lacune dans l'his-
toire économique des campagnes, le'plus souvent si difficile à déter-
miner avec exactitude. Au lieu de chiffres et de documens épars,
qu'on ne peut toujours contrôler par une comparaison suffisam-
ment étendue, on a un ensemble d'indications qui se complètent
et se contrôlent les unes par les autres. On voit revenir les mêmes
chiffres en général, ou, s'ils subissent quelques modifications, on
peut les suivre pendant neuf années consécutives. Cette épave du
XTt' siècle, échq)pée au naufrage qui a englouti tant de précieux
manuscrits, m'a plus d'une fois rappelé les notes que le célèbre
voyageur agronome Artliur Tong nous a laissées sur le xvui* siècle.
Jetons d'abord un coup d'œil sur le manoir lui-même. Tout
semble annoncer qu'il était meublé avec simplicité. II est peu
question d'achats de meubles. Gouberville ne parle guère de ceux
qui sont en sa possession. On peut en augurer qu'il avait là un
de ces vieux mobiliers dont la solidité rendait le renouvellemeot
très rare. Le journal indique pourtant quelques objets plus précieux.
Il mentionne un petit bîdiut, apporté de Rouen, et le « raccoutre-
ment » d'un petit coffret d'ivoire, ainsi qu'un de ces cabinets qui,
dans la langue de l'époque, n'étaient autres qu'une sorte de buffet
à plusieurs tiroirs. Nous rencontrons aussi une horloge. On ne
s'étonnera pas que j'en fasse la remarque. C'était, paralt-il d'après
certaines indications du journal même, une rareté alors. 11 semble
que la sœur de notre sire, M*" de Saint-Naser, mariée à un riche
.ïGoogIc
un CHATELAIN DE NORMANDIE. 165
[«vpriétairedeGrévi lie, n'en avait pas dans son château, et le cadeau
que le cbftteiain du Hesoil-au-Val lui fait de la sienne ou d'une de
c^es qu'il avait prend un certùn air d'événement. Enfin, quant &
la vaisselle, il se peut qu'il en eût une petite quantité en argent,
mais celle qae mentionnent les notes est toujours d'étain. Ce n'est
en ^et qaeplus tard que l'on vit se répandre l'usage plus abon-
dant Âe l'aigeiiterie. 11 ne faut pas oublier d'ailleurs que cette
partie de la Normandie était une de celles où s'étaient le mieux
conservées les traditions de simplicité.
En revanche, les gens d'une certaine aisance avaient toujours
en Nomiaadie attaché beaucoup d'importance à la possession du
linge, les paysans eux-mêmes en avaient au xrv' siècle. On ne
s'éumoen pas que ce fût un des objets dont un riche châtelain
tînt i être bien pourvu. Celui-ci avait ce qu'on ne rencontrait pas
toujours alors, même dans les châteaux, des di'aps de lit et du
liogede Ubie. Cet infatigable annotateur, qui semble être k lui-même
son propre Dangeau, ne nous laisse pas ignorer qu'il « vestoyt
chemise blanche n tous les dimanches. Sans doute il y a peu
d'intérêt pour la postérité à savoir que le châtelain de Mesnil-au-
Val se faisait faire des chemises à peu près tous les trois ans, et
que ces dates furent 1553, 1556 et 1561; mais c'est une bonne
fortune pour nous Rapprendre ce que coûtait en ce temps-là une
journée d'ouvrière.
22 novembre 1653. — « Baillé à la marchande, pour deux jours
qu'elle a été céans à me fère des chemises, 12 deniers. » Le lende-
main : n A Jacquette Feuilly et à Prançoyse Pyvain pour troys
journées qu'elles ont été céans à me fère des chemises, à chacune
18 deniers. » Or le denier étant le douzième d'un sou, lequel valait
i fr. îb (sol parisis] ou 1 fr. (sol tournois), on peut donc dire qu'à
cette époque à la campagne, dans cette partie de la France, le salaire
d'une ouvrière était, en calculant avec le sire de Gouberville par sous
tournois, environ de 8 ou 9 de nos sous avec la nourriture. Nous
indiquerons plus clairement tout à l'heure ce que représentent ces
A cette époque, le luxe du vêtement n'était pas simple affaire de
goût personnel; le rang avait ses exigences impérieuses. Le sire de
Gouberville portait l'épée, et la faisait même porter à son demi-
frère Symonnet. Nul lieu donc de s'étonner qu'il parle de la fme toile
de lin et de la dentelle qu'il achète pour des chemises non moins
ouvragées que ses riches mouchoirs de soie, qu'il lui arrivait
de perdre plus d'une fois ; il le note avec d'autant plus de peine
qu'il suivait l'habitude du temps d'y mettre souvent son argent
dans un des coins, bien qu'il ne manquât certes pas de bourses
fl d'escarcelles. U n'est pièce composant la garde-robe d'un sei-
.ïGooglc
166 KE?UB DES ranx HORDES.
gneur campagnard que le journal ne nons fasse passer sons les
yeux: il mentionne les achats, il note les a raccoostremens »' ou
réparations: il indique le nom de l'artisaii, le prix du travail, les
imperfections qu'il présente. Nous sommes mis & même de savoir
que notre cbitelain avait d'él^untes et riches chausses en tenoé
ou taffetas, en satin, en velours. Il nous renseigne sur ses mules
et ses pantoufles, mais aussi sur les chaussures de toute soile,
beaucoup moins élégantes, qu'il fait faire pour lui et ses gens,
et ce qu'il en use fait assez voir qu'il m^tageait peu ses pas.
Aussi en achëte-t-il à dos prix qui ne dépassent guère ceux de
ses serviteurs, et îl ne dédaigne pas de les faire ressemeler : petit
détail, mais qui montre l'économie portée loin ches ce châtelain,
dont la libéralité ne peut être mise en doute. Il achetait du cuir,
le faisut travailler au manoir. Il y a 14 maints détails sur l'industrie
et le commerce de \& cordonnerie à cette époque.
On ne rencontre guère ailleurs tant de particularités, les unes
simplement curieuses, les autres plus importantes pour l'hisloife
du vêtement. Le pourpoint n'était pas seulement porté par gens
de haut parage. Gouberville en avait de riches, mais en faisait
peu d'usage ; il en faisait faire pour son frère bâtard en belles coo-
leurs voyantes avec du drap rouge : Lajoie lui-même étalait un
pourpoint acheté à Bayeux. La soie figure dans plus d'un vête-
ment du châtelain : il en est de même qu'il désigne simplement
sous ce nom de soie. Il paie fort cher pour de simples doublures.
Mais sa grande parure est sa robe de droguet. Le temps était bon pour
tes pelletiers. Rien que pour avoir fourré cette robe de droguet, il
donne au pelletier de Valogaes, qui avait passé deux jours m
château pour cette besogne, 26 sok ! Ainsi voilà un travail payé plus
de 12 francs par jour I 11 donne à un autre pelletier pour trois jours
de peiru, et, il est vrai, pour une partie de la matière, rent solz;
il s'agissait alors d'un manteau de peau bhmche et de deux peaui
de loup servant de fourrure. Laissons là d'autres vêtemens qui ne
sont plus guère connus de nous, tels que les cotleg pohita,
« faictes à las d'amours, » les beaux manteaux que son « couslu-
rier » lui falwique une fois en si grande hâte qu'il fallut, il s'en
confesse dans ses mémoires, travailler le dimanche, cas plus véniel
peut-être à ses yeux que de coutume, car ce manteau était pour
faire hoaneur à « messieurs du chapitre » de Goulances, où il
se rendait ponr une conférence avec eux. Il- fallait que le vête-
ment eût égard au climat. On prenait des précautions contre l'humi-
dité dans ces campagnes toujours si exposées à la pluie, et Gouber-
ville achetait pour ses gens force gruids aippeaux. Gela tenait lieu
jusqu'à va certain point du parapluie, lequel ne devait guère
paraître en France que vers 1680. Mais que dire de toatecette défro*
.ïGoogIc
UN CHATELAIN DE NOIMANDIE. 167
que de couvre-chef de loute sorte qui figurent tant pour le maître
que pour les serviteurs I La chapellerie était fort développée dans
le pays nomtaiul. Les feutres étaient expédiés par mer de Rouen
à Cherbourg. Gouberville payait les siens 25 de nos francs , ce
qui ne parait pas s'éloigner heaucoup des prix actuels. Les cha-
petDt achetés pour les serviteurs ne valaient guère que le tiers.
U leur achète aussi, à prix modéré, ce qu'on appelait alors
des c bonnets de galère. » Ses bonnets à lui élaietlt en beau ve-
lours, ce qui explique qu'il faille compter par livret ces bonnets
dmi s ornait la tète de notre châtelain; ils ne coûtaient pas moins
ik & livres ô solz en effet.
Cq des grands embarras, — j'allais dire un ennui qui va jusqu'à
l'impatience, — lorsqu'on se trouve en face de documens comme
œliii-<i, ce sont ces supputations en livres, sous et deniers. Le
lecteur demande ce que cela reiwésente, et celui qui se chaîne de
le lui expliquer n'est pas toujours sur de le savoir parfaitement.
Qu'est-ce que la livre et que reprcsente-t-clle au moment où
Gouberville écrit? Pour ce moment surtout, les perturbations moné-
Uires, causées parliculiërement par l'abondance des métaux |de
prAvenaiice américaine, rendent les calculs bien difficiles. Mais
enfin, d'après des évaluations dont il y a lieu de tenir compte,|la
livre alors, c'esl-Ànlire sous Henri II, ne valait déjà plus qu'environ
bail de dos francs au pouvoir d'achat de l'argent ; elle tombait à
cinq iranca dès la fin du règne de Chartes IX. 11 y aurait sans doute
aussi à se demander jusqu'à quel point le niveau s'établissait, et si
U baisse ne tardait pas à se faire sentir dans les campagnes. Il faut
se contenter de ces & peu près. Le prix du blé nous oÔnra d'ailleurs
pour les salaires une base qui permet d'établir d'une manière plus
ligoureuse la situation de l'ouvrier, dans laquelle la nourriture
tieai la principale place. Tout ce qu'on peut dire ici, c'est que, ces
boonets de velours destinés à couvrir le chef d'un seigneur de cam-
pagWf et dmt il faisait une ample consommation, étant payés à un
priiqui œ s'éloignait pasbeaucoup de 40 francs, cela faisait un prix
îort honnête.
Doe passtOD commune alors à tous les gentilshommes, c'était
ks parfums. Avant d'avoir parcouru le journal de Gouberville, nous
n'aurions pas soupçonné qu'elle eût pénétré à ce point jusque dans
les campagnes. Ce châtelain du Coteotin installe dans son manoir
une vraie officine de parfumerie. Il fait fabriquer sous ses yeiu de
l'eau de rose, de la ponunade, et l'eau à la mode, l'eau de Damas;
il ne dédaigne pas d'aller quérir luinuéme à cet effet des œillets
diez les oordeîiers, et acheter du <alamus aromaticut que lui
fooniitmaistte Jehan Poulain. Pour achever chez le sire de Gouher-
îiUe rhabillemeat du gentilhomaK), il ue manque plus que les gants.
.ïGoogIc
168 RETDE DES DEUX HOMDES.
Il en faisait grand usage. Si j'ajoute qu'il les payait 12 francs la
paire, j'aurai donné une preuve de plus que tout ce qui était de
luxe coûtait alors un prix sans aucune proportion avec la masse des
objets usuels.
Je n'ai pas encore parlé de la table. Au Hesnil-au-Val, elle était,
pour le maître, fort copieuse et assez variée, abondante pour
les serviteurs. Quant au pain, c'est un des traits de la charité
de ce bon sire qu'il n'en achetait de choix que pour les malades.
Pour lui, ii se contentait aux jours ordinaires d'un pain moins
recherché, qu'il partageait avec ses serviteurs. II faisait moudre
. son grain au moulin et faisait cuire chez lui, ayant eu soin de se
procurer du levain à Valognes. Lorsque a on n'avoyt peu loysir de
cuyre, » le boulanger Jehan Parys lui fournissait une tourte de pain
pesant 12 livres moyennant trois francs (j'emploierai plus d'une
fois cette désignation en francs actuels au lieu de souz). Il payait le
pain plus cher lorsqu'il attendait certains convives, par exemple un
de ses commensaux les plus habituels, et fine bouche, le curé de
Cherbourg. A son manoir de Russy, oii il réside bien moins qu'au
Mesnil-au-Val, il faisait acheter à Bayeux du pain de chapitre
pour recevoir M. de Heurtebie et quelques autres bons voisins. Il
offrait à H'* Drouet, dont le goût était plus recherché encore, une
miche fresche, une fleur de farine, pour manger avec le poisson.
C'est ainsi que les notes du bon sire révèlent pour ses convives plus
d'une attention délicate. 11 fait pourtant peu mention de pâtisseries,
si ce n'est régulièrement à la date trûdidonnelle du gâteau des
rois. On trouve au manoir force pâtés de venaison, mais lajpâtis-
serie Sne parait absente; les desserts sont réduits aux fromages, au
miel, aux fruits frais et secs ; on trouve des oranges et des grenades
dans ce manoir privilégié, auquel la navigation apportait ces fruits
du midi, avec des sortes de vins très variées, bien qu'il n'y eût pas
de cave au Mesnil-au-Val ; on s'approvisionnait à Cherbourg.
On visait au solide en fait de nourriture. Tantôt Gouberville fait
tuer chez lui le gros bétail ou tes moutons, tantôt il achète à la ville
les morceaux de choix, mais on n'en trouvait pas toujours. Le
9 avril 165A, il n'y avait ni bœuf ni mouton à la boucherie de Cher-
bourg; celui qu'il y avait envoyé y achetait la moitié d'un veau
et une livre de chandelle, principal éclairage du château. Le
tout est marqué S francs; or la chandelle coûtant 2 de nos francs
la livre, cela met la moitié du veau à 6, ce qui est bien le prix
ordinaire qu'on retrouve indiqué à plusieurs reprises. Le chevreau
était fort recherché. On le servait seulement aux grands jours pour
l'olirir à tel personnage, au receveur des tailles, ou encore à telle dame
un peu "gourmande comme M"» de Bricquebec, qui en raffolait. Pour
l'usage ordinaire, le porc était alors un objet de très grande consom-
.ïGooglc
UN CHATELUN DE NOBHANDIE. 169
mation diez les paysans; od en faisait force salaisons ainsi que
de bœuf dans ce manoir, où l'on élevait de vrais troupeaux de porcs.
Od l'acoiinmodait de plus d'une manière, et surtout certaines par-
ties. Un jour de chasse, s'étant levé à quatre heures du matin, notre
chitelain, ne voulant partir ni laisser partir à jeun son compagnon,
se mit il en accommoder lui-mâme. Que dire de ce déjeuner com-
posé dehwengs et de porc à quatre heures du matin? Ne- serait-
on pas porté à en tirer des conclusions exagérées sur la force
d'estoiDK de nos aïeux, si le journal du sire de Gouberville ne nous
irait «ppris déjà à quelles expiations il s'exposait par de telles
imprudences?
Faisons notre profit de petits faits qui rectifient des idées fausses,
fussent-elles aussi innocentes que celle qui se rapporte à la pre-
mière ^tparîtion d'un oiseau de basse-cour en Frûice. C'est pres-
que article de foi d'admettre que le premier dindon fut apporté par
les jésuites et servi à la table de Charles IX en 1570. Le journal de
fiouberville ne laisse pas subsister cette légende. C'est à la date du
37 décembre 15&0 qu'il écrit : « Ung serviteur de Martin Lucas de
Sainte-Croye, à la Hague, m'apporta ung coq et une poule d'Inde. »
Dans sa joie, le sire de Gouberville donne à ce serviteur un pour-
boire-de à francs. Pourtant lui qui s'exclame si volontiers devant
toutes les raretés n'ajoute rien de plus, ce qui prouve que le dindon
ne lui était pas inconnu, et que le prétendu mets royal figurait déjà
en 1559 sur les tables des cb&telains, peut-être même des paysans
aisés de la Hague.
Nous en aurons fini avec la table de ce semeur campagnard
quand nous aurons dit qu'il élevait une quantité de pigeons et de
ramiers, dont il distribuait des douzaines à ses amis et aux gens de
qui il attendait quelques services , quand nous aurons rappelé la
prodigieuse abondance de gibier à^oil et à plumes qui s'y joignait;
c'étaient les mêmes sortes qu'aujourd'hui, sauf quelques variétés.
perdues; il s'y ajoutait les butors et les hérons, que l'inconstance
ou le raJEnement du goût a fait tomber dans le discrédit. I! y avait
aussi les vitecoqs, sorte de grosse bécasse, qui avaient en outre le
mérite de servir d'horloges. « Je partis, écrit maintes fois Gouber-
ville, à heure de vol de vitecoq. » Comment n'y aurait-il pas eu
une quantité plus extraordmaire encore de poissons dans ce manoir,
voisin de la mer, et dans une contrée où les rivières ne manquent
pasT n y avait au Mesnil-au-Val des déjeuners de carême, dont les
huîtres faisiûent en grande partie les frais, de manière à suffire
^ndamment k trois convives moyennant la somme de trois sous.
(Combien le poisson aussi fournissait de salaisons pour les gens du
Banoir ! Outre le congre etnombre d'autres poissons, on salait même
le saumon. On achetait le poisson par grande masse. Quelquefois
;. Google
170 BETTE DES DEUX H0NDB9.
notre châtelain se donnait le passe-temps de la pèche, prenant
barbnes, plies, anguilles, ce qui lui donne occasion de décrire les
engins de poche alors usités. Ce goût de tout écrire et de tout
décrire a quelque cliose qui confond. A qui Gouberville adressait-il
ces notes innombrables ? Était-oe à ses enfans pour qu'ils gardas-
sent un témoignage de lui-même après sa mort? Mais il n'avait
pas d'enfans. Était-ce à la postérité? Il n'y songeait guère. Tout ce
qu'on peut conclure, c'est que le besoin d'écrire dans la solitude
devient une passion pour certaines natures, et que Gouberville
était une de celles-1^. De dos jours il aurait écrit des mémoires,
probablement moins intéressans que ses notes.
L'agriculteur dans Gouberville mériterait une étude qui serait celle
même de l'agriculture dans ses procédés les plus avancés à cette
époque. M. Tollemer tire du manuscrit, avec l'indication des produc-
tions végétales qui eristaient, quelques inductions sur celles qui
semblent avoir manqué alors & cette partie de la France. On trouve
parmi les arbres fruitiers, outre le pommier et le poirier, le néflier,
connu encore aujourd'hui sous le nom de mesiier, le châtaignier, le
cerisier : la vigne est cultivée su Mesni) ; nulle mention de la prune,
de l'abricot, de la pêche, de la figue, de la fraise, de la framboise,
de la groseille. Le potager est très abondant et très soigné : il y a
profusion de pois et de fèves, il n'est pas question dans le journal de
l'oseille, du céleri, des salsifis, des raves, des haricots. La rose
et l'œillet composent à peu près tout te parterre du manoir, hes
instrumens aratoires et de jardinage nous font connaître l'outillage
agricole et horticole de ce temps. La plupart sont fabriqués au
manoir, dont Gilles de Gouberville avait fait poor bien des objets
usuels une véritable manufacture. Il faisait pourtant acheter à Saînt-
L6, renommé pour ce genre de fabrication, charrues et faucilles.
Les engrais sont très employés # il nomme le fumier, la fiente des
colombiers, le varech, le sable de mer, le compost, mélange de
substances diverses, les briilins ou cendres, et la chaux. Le terrain
de ce domaine avait besoin d'être mis en état pour la culture : les
débris de racines l'obstruaient; il fallut essarter, avec quelle peine,
les charrues qui se rompent nous l'annoncent ; il emploie tous les gar-
çons du pays à ôter les cailloux. 11 cultive le froment, le trémois ou
blé de mars, l'orge, l'avoine, le sarrasin. Cette dernière cnliure
commençait à peine i se développer. 11 cultivait le seigle à sa terre
deGouberville,nonauMesnil. La taupe faisait ravage; aussi payait-il
le taupier à un prix exorbitant, selon le nombre des prises proba-
blement. Pendant la récolte, on payait comme aujourd'hui les
ouvriers plus cher. Le salaire d'un faucheur était de 3 francs.
Gouberville ajoutait du pain et de la bière, souvent de ta viande.
Outre les ouvriers & la journée, il avait aussi ses corvéables. Ceux-ci
m CHATELAIN DE HOBHAHDIE. 171
in moÎDs ne devaient pas regretta leur peine; les àépeases faites
fu le diàtelain en viiuide dé boucherie pour leur noiUTiture eo
témoigoeat. On le voit d'ailleurs aller porter lai-iaéme da vin i
des manœuvres qui travaillaieut dans ses prés.
htfHÎéuire de pluEieur& domaioeB, il ce produisait pas tout le
bit qu'il faisaU vendre. £a d'autres lermes, s'il fusait valoir un grand
dom^e, il eu aûenoait d'autres, et touchait des rentes eu blé de
plusieurs de ces terres; il avait aOermé notamment son moulin de
Goubaville à Uacie CateUne, qui lui faisait remettre par stHi servi-
im Toussaint le Goi^il, pour les années l&6i et 1562, 32S bois-
seaux d'orge et deux boisseaux de froment. Ces diverses céréales,
il ks fusait vendre h Qiecboarg surtout, i des prix qu'il note pour
chiquB vente. La moyenne de ces prix pour le blé pendant neuf
uinées resiort À neuf solz et quelques draiers par brasseau. Les
plaotes textiles, le blé, le chanvre, sont aussi produits au Memil et,
i{ui pJus est, filés. U fait travailler à la tâche les ouvriers qui pré-
panient le chanvre, et, satinait de leur travtûU en sas du salaire fl
leur fût ^sthbuer diverses sortes de vivres, des jambons, etc. Les
fouiTages et les plantes fourragères devaient eaûn tenir one place
Double cbe2 un élev^ir qui, comme le propriétaire du Mesnit-
ut-Val, possédait des troupeaux de bœufs ou vaches, de moutons,
de chèvres, de porcs gras à lard, quelques-uns jusqn'Jt avoir
■ plus de demy ^&d de lard d'épaisseur, » et des cberaax qu'il ap-
pt^le ses a haras. » Le logement de tout ce bétail est nécessairement
indiqué : description des établi par qu^ques traits significatifs ; dé-
penses pour les préparer; frais de maçonnerie et prix des jouméer
de maçons; emploi de l'aïgile, de l'ardoise tirée de Tourlaville, etc.
11 lui mettre des vitres k sa laiterie. Aq reste ses vaches vaga-
bondaient trop dans les bois pour qij'i) en p&t tirer beaucoup de lait.
U achetait le beurre en grande quantité au prix de un sol la livre ;
il donne aussi des prix très inférieurs. U note de mëme^les prix
uuquels il vend veaux, génisses, vacbes grasses, bœufs, taureaux,
iMKitons, brettts; il vend ses laines, que se disputent un marchand
de Paris nommé Thomas Quatorae, qui vi«at exprès au Hesnil, et
UQ fflsichand de Rouen. On s'occupait déjà beaucoup de modifia'
les chevaux du paya par des croisemens. 11 y avait comme aujour-
d'hui des étalons ambulans. On achetait aussi à Cherbourg des
chevaui anglais, des hongres. Ajoutons ses abondantes ruches,
nous aurons écuméré à peu près tout ce qui composait cette grande
tiploitaiioa agricole.
'les monnaies qui servaient A payer tous ces produits et tous ces
«Trices ne forment pas une des parties les moine instructives de ce
journal. On a peine A se figurer la diversité incroyable de mon-
naies de tonte provenance qui pouvaient passer alors par les mains
Google
172 HETCE DE9 DEUX MONDES.
d'un chitelain de Normandie. Gela s'explique ici par le voisinage
de la côte. lie commerce considérable fait avec la {Normandie et
d'autres provinces y faisait affluer le numéraire. Nous rencontrons
désignées ces monnaies qu'on nommait en France et en Europe
angelot, blanc, carolus, cbevalot, croysades, deniers, doubles, dou-
zaios, ducats simples, ducats doubles, écu aux alliances, écu aux
ancres, écu pistolet, écu sol, écu soleil, enseigne d'or, francs,
gros, home, impériales doubles, Jacques, jocondales, liards,
mailles, niquets, nobles à la rose, pbilippus, demi-philippus,
portugayses, réaies, saluts d'or, testons. Le manuscrit de Gou-
berville jette quelque lumière sur plusieurs de ces monnaies
oubliées. 11 prend soin pour ses comptes de les réduire en livres,
sous et deniers. Peut-être y aurait-il à tirer un certain prolit de ce
travail, examiné de plus près au point de vue spécial de la valeur
comparée^des monnaies.
J'en viens aux gages et salaires, les uns attribués aux gens de
la maison, les autres aux travailleurs venus de dehors. Pour les
serviteurs, on trouve fréquemment des gages de àb ou &0 solz. On
en trouve de tels même pour les chambrières. Très souvent, en
outre, avec la nourriture, qui, d'après l'état des achats, forme un
bon ordinaire d'où la viande n'est pas exclue, oo leur assure des
avantages accessoû-es. Ces avantages sont parfois, il est vrai, rete-
nus sur les gages, mais le plus souvent lû sont donnés en sur-
croît. Tels sont : les chaussures, les pièces de linge, les draps, le
vin, le don d'un agneau, etc. C'est là une condition qu'on peut dire
satisfaisante, et que rien n'autorise & considérer comme excep-
tionnelle. Ce devait être k peu près le niveau moyen, établi d&os
les autres manoirs. Homme très pratique, Gilles de Gouberville, si
généreux qu'il pût être, payai^ au prix courant. L'usage de conh
pléter les gages des serviteurs par des dons en nature n'est pas
non plus exclusivement propre au Hesnil-au-Val. Les travaux de
M. Léopold Delisle et de H. de Beaurepaire sur la Normandie à des
époques antérieures ont montré cet usage établi dès le xiv* siècle.
Seulement on le voit confirmé ici par des preuves nouvelles ; elles
attestent qu'il s'était perpétué avec avantage pour les gens de
service fort bien entretenus des choses uécessaires & la vie.
Il n'y aurait pourtant rien là de décisif pour juger de la
situation des travailleurs qui ne vivaient pas dans des chftteaui.
L'abondance des choses dans le pays, attestée par les consomma-
tions de ces nombreux serviteurs, est un bon signe pour l'aisance
de la masse ; mais rien ne vaut, pour s'en faire une idée, la com-
paraison de la paie quotidienne avec le prix des choses, du blé
surtout. Or il n'y a presque pas un genre de métier ou de tra\ù1
dont notre exact et diluent économe n'ait inscrit le sAlùre i
m CHATEUra DE NOBIUHDU. 173
plusieurs reprises. Je n'ai garde d'en reproduire ici la liste, qui
serait longue et hors de sa place; mais oq peut en dégager certaines
coDclusioDS. Comparant entre eux ces salures, je trouve qu'ils
oscillent entre 8 deniers, taux le plus bas et le plus rare,
20 deniers, taux fréquent, et 2 solz (ou 2 francs environ) pour les
ouvriers d'élite, taux qui n'est dépassé que pour les travaux agri-
coles de nature urgente, pour les faucheurs par exemple. En outre
ootre chÂtelain fournissait, on l'a vu, tout qu au moins partie de la
nourriture de ceux qu'il employait. Tenons-nous-en au salaire en
argent. Ce salaire maximum donne i2 solz (ou francs) par semaine.
N'est-il pas remarquable que ce soit justement la moyenne la plus
élevée qu'on trouve dans cette période pour le prix du boisseau de
blé, indiqué ici année par année? Je ne voudrais pas en tirer des
conclusions exagérées. Notre savant éditeur pose en fait que, te
, salaire de l'ouvrier dans nos campagnes étant aujourd'hui environ
de 1 franc, il faut estimer qu'il est deux fois moins payé, et que
sa situation est en somme moins avantageuse. C'est aller bien loin.
Le cbiffre de 2 francs, comme expression du salaire au xvi* siècle
en Normandie, est au-dessus d'une exacte moyenne; celui de 1 franc
pour l'époque présente est au-dessous. La comparaison elle-même
faite avec le prix du blé omet un élément essentiel, le perfection-
nement de la mouture. On tire] d'un boisseau de blé plus d'un
quart en sus de farine. A prix égal pour le boisseau, il faut tenir
compte de cette différence, qui équivaut k une diminution réelle du
prix du blé. On peut rencontrer à cette époque, à la veille des nou-
veaux ébranlemens qui devaient si terriblement éprouver la Noi^
mandie, une condition généralement bonne dans la population
rurale; quant à la déclarer supérieure ou égale k la situation ac-
tuelle, je n'y saurais souscrire. Nous pouvons tirer cette conclusion
sans sortir même du journal de GouberviUe. 11 n'y a là pourtant ni
de ces famines épouvantables et périodiques , ni de ces peste»
destructives qui s'abattaient sur les campagnes.
m.
Le journal dç GouberviUe nous met à même de connaître le
degré de sécurité et la manière dont on se faisait ou on obtenait
justice dans les campagnes & cette époque. La figure de ce gentil-
homme campagnard achève aussi de s'y dessiner avec ce qu'elle a
d'original. La violence des mœurs, dont on a pu déjà se faire une
idée, se pemt dans des indications d'une concision trop expres-
sive. Nous voyons éclater àchaque instant, pour les causes les plus
futiles, de vraies batailles et d'impitoyables voies de fait auxquelles
l'habitude générale de porter des armes donne une gravité parti-
17A BETOB DES DSOX HONBSS.
culiëre. Outre ces rixes, ces mauvais traiteraens qoi ont pour qod-
séqueece des blessures gnves, «wabi^ de piUeries, d'actes de
brigandage et d'assassinats 1 Vingt eKécutioas capitales pour crinws
oommis dans le Cotutio sont notées daaa le manuscrit, et com-
ment douter que la plupart des criminete n'échappent aux recher-
cties dans l'état d'imperfectioo de la potkw ? Quant aux rixes, il y
a peu de distinctioo à faire entre les naanuis et les gais de qu»-
liié : ils semblent rivalj^er les uns avec les autres. Ils emploient à
tour de rôle les armes et le bâton. J'aurais trop à citer. Un noamé
?Joyon coupe à un soldat « un morceau de la tête, cuyr et chair. ^
Merveillememml oiUrager t^ gens, c'est-ÀH^re pour le moins leur
rompre les os, ou fare dire i qudqu'uB que, si tel n'en passe par
sa volonlé, o il luy e4fupperoyt la ^orge, » sout des expressions
courantes. Ou s' entre-tue âiénie entre garçons et filles, et cela parait
fort divertissant aux belles dames. Gouberrille trouve M"" de Saint-.
Pol, la plus grande dune ^u pays, qui allait souvent à la cour, en
train u de se riren avec ses a damoyselles. » Rien de plus récréatif
en effet : « Les pages «t les filles s'estoyent battus. GoulTy, damoy-
selle, avait esté blessée au tétiu, la Porte à la jambe, et Rioo, Im-
quois, avoyt heu ung coup de broche k la teste. « En conclur»-t-oti
que oe fussent Ui des populations fonct^ement mauvabes, ou lui-
mées de ces instincts féroces qui se révèlent chez quelques p<^u-
lations dans \t Uidi? Non; -oe pays de Val(^es, de Cherbourg, de
Btyeux, de Gaen, est un bon pays, et pas plus alors qu'aujourd'hui
-on n'était méchant dans le Gotentin «t dans le Bessin ; seulement
les habitudes n'ont plus la même tffutalité. Nous restons de même
convaincu que la masse était bonoête, ou à peu près, car cet i peu
près est malheureusement un moy^i terme auquel oo est forcé de
s'arrêter; mais on doit accorder qu'il y avait aussi quantité de
fraudes, de vols et de fripcmSk On ainait passionnément la propriété
dans cette terrede Nonaaatidie, goût louable «o lui-même, mais qui,
mal contenu, conduisait facilement à l'appropriation illégititte. On
ne se contentait pas des vols de basse-cour et de gros bétail, qui
sont innombrables, et contre lesquels notre châtelain se tient tou-
jours en garde. Cet art de l'appropriation illicite prenait des formes
plus savantes, et c'étaient le plus souvent de petits propriétaires
qui en donnaient l'exemple, emjàétant les uns sur les autres et
sur le domaine comerun. Tel qui n'étant pas propriétaire aspirait
à le devenir, imaginait même des moyens dont tel s&nble un avwat-
coureur de œitaines idées qu'on croyait de date toute récente.
On a cité en iSItS dans les campagnes qudques cas fort étranges,
isolés SUIS doute, mais significatifs, de prise de possession, d'ense-
mencement par force, d'un lerritoire déjà approprié par des paysans
gi^és i l'idée du droit au travail ou coonincm» suis l'aide
UN CBATEUIN DE NOMUNME.
i'taatn eystème, de l'excellence du partage des terres. Le journal
de Couberville monti* que l'idée est moins originale et moins
neuve qu'on' ne le croit. < 22 mars 1553 : Je m'en allai cbex
Berger-Iacquet, Quentin «rec moi, lequel me dit « qu'il avoit faict
mg hareu {haro, ancien terme d'appel à la justice) & Nicolas
Léresque, qui vouloit labwrer d'audace la terre du dût Quentin, a
Ubourer d'audace, qu'a» diWHiî Jacques Leroux, écuyer, sieur
d'Oievitle, trouve bon de planter des poiriwa dans nn chemin com-
rnna»!; Gilles de Goubertille ne l'entend pas ainsi. Il est curieux de
)e voir, sans titre, car sa fonction de lieutenant des eaux et forâts ne
loitionnwt pas de tels poovoîrs, se faire le chevalier du droit violé,
t'eiéculeur sommaire d'airêts rendus de ea propre autorité, avec ou
sans signification préalable aux gens qu'il se propose de châtier :
a Je fis arracher quatre perriers, que OzeviUe »Toyt plantés en ung
chemin passant entre sa cour et le jardin & pommiers d'après
l'église, n II ajoute : « Dès le matin 52 j' envoyé Câulepye et Chande-
leur à Toqueville signifier une clameur (synonyme de haro) à
Jacques Leraur, écuyer, sieur d'Ozeville, touchMit les poyrriera que
i'avoys hier Fait arracher près sa maison, qu'il a de sa feue femme k
Gouberville. » On voit qu'il ne fait sa clameur qu'après une exécu-
tion. Mais la justice du bon sire affecte parftùa des procédés encore
plus singulière. Cette justice choisit volontiers l'heure de minuit.
n va, Ters cette heure et en force, « rompre les fossés » dont
un pioîmétaire s'était aviso de clore «n bien communal. Un autre
But aussi peu scrupuleux avait ««nmencé à faire marcher un
moulin à drsp sur la rivière de Trotebec, piès de Tourlaville. Le
are de Gouberville entreprend une campagne contre ce moulin
loujoare à l'aide des mêmes moyens et à la mémo heure. Il faut
voir sur quel ton tranquille d'une CMHcience satisfaite il se raconte
la chose à lui-même avant de s'endormir, m Apre» souper nous
Miasmes les susdits Çc'étoienl quelques voisins) avec Symonnet,
lA]m, Pierrot Diédoyt, Giret-Maillard , Hubert Chandeleur, à
Tourlaville, rompre l'escluse qa'oo avoyt faicte dedans l'ancien
Mura de la rivière, pour fère enfler l'eau pour le moulin à draps
que fesoit fère Ferraut Poste! de Cherbourg, Jehan Lesaulvage vinst
quand et nous, et Guillaume Groult, filz Thiennot. Nous vinsnies
au retour chez ledict Lesaulvage. Jl ettoyl minuit quand nous
am'tamus cian». h Ainsi il se faisait accompagner par de vérita-
bles escouades dans ces expéditions nocturnes, qui assurément
prouvent un grand amour de la justice naturelle chei l'excellent
sire, mais qui attestent un respect beaucoup moins scrupuleux
pour les formes du droit écrit. La manière dont ces étranges affaires
finissent par s'arranger n'est pas elle-même moins extraordinaire.
Tout se teraaine le plus souvent par un appointement ou accord.
Google
176 lETCE DES DEUX MONIMBS.
Les parties lésées parlent bien parfois elles-mêmes du tribunal,
mais elles sentent trop leur premier tort pour en avoir eovie.
Quant à Gouberville, malgré ses menaces, il se rend trop bien
compte aussi de l'illégalité |de ses procédés pour se soucier beau-
coup de porter l' affaire devant la justice régulière.
Il s'entendait pourtant fort bien à gagner ses juges. Honoète
homme et bon chrétien, il avait plus d'une sorte de scrupules ; on
doit avouer qu'il lui en manquait quelques-uns. Il était homme de
son temps et de sa province. II avait plus d'un procès, et pas plus
qu'un autre il n'aimait à perdre sa cause. C'est dire qu'il n'épar-
gnait psa les épicet aux gens de loi. Prodigue d'envois de toutes
sortes comme épingles, bourses, gants, etc., pour les noces voi-
sines, de gibier ou autres comestibles pour les repas que donnaient
ses parens, ses alliés, ses amis, pourquoi Gouberville aurail-il oublié
les procureurs et messieurs les présidiaux de Saint-L6 1 Dans un
long procès avec un sieur Gatteville, il se surpasse lui-même ; je
renonce k énumérer ce qu'il porte ou fait porter de levreaux, de
perdrix, de chevreaux à ces messieurs. Quels soins particuliers
pour H. le lieutenant Bastard et pour H. le présidîal de Tan-
carvillel Quelles distributions de p&tés de venaison à tous les gens
de justice I Que d' aident mis dans la main des greffiers 1 Quels
dons de gallons de vin et de pains de sucre achetés en divers
endroits pour ne pas trop ébruiter la chose I On peut n'être pas
trop choqué de ces façons d'agir diez un avisé et malin Normand.
Les casuistes du droit ne manquaient pas d'échappatoires pour
éluder la défense de donner des épices. Il y avtût, d'après Pierre
Néron et Etienne Girard, lesquels commentent l'ordonnance royale
qui interdît les épices, des accommodemens avec ces rigueurs. Il
ne fallait pas comprendre, à les en croire, certunes attentions d'un
plaideur bien appris dans ce mot A'ipice» par une interprétation
trop inhumaine. Sans doute, disent ces commentateurs, le roi n'a-
vait pas voulu entendre par là qu'il voul&t « empêcher ses juges de
recevoir quelque venaison et autres bagatelles I » Ses juges 1
Quelle tendresse dans ces mois 1 Mais dans quel commentateur
trouver l'excuse de ce genre de politesse qui consiste à donner à
souper à tout un tribunal, et même k bailler de l'argent aux juges
qui ont fait preuve de sens et d'équité en vous faisant gagner votre
procès? Ces mêmes juges, — la scène ne se passe plus à Carentan,
mais à Saint-Ld, VÈilognes ou ailleurs, — reçoivent aussi, avant
d'avoir prononcé, non de l'argent, ce serait un afiront, mais d'assez
beaux présens. Ils s'absentent parfois discrètement ; mais, leurs
femmes sont toujours au logis à point. Gouberville nomme toutes
ces femmes de présidens et d'autres magistrats qui reçurent ces
« venaisons et bagatelles » qu'il leur oOre avec taut de bonne
,„i- ui. C^jODglc
UN Ca&TELAJN DE NOBIUNDIE. 177
gi&ce. n est Trai que ces juges, iocomiptibles malgré l'apparence,
lui font gaelquefois perdre son procès. Il s'en étonne naïvement,
comme d'un procédé peu délicat.
Cestpsr les plus sombres événemens, tantôt par des scènes de
sing, tantôt par des alarmes perpétuelles et les plus terribles
iDgoisses, que se termine ce journal, où revivent neuf années
hemeases pour le pays, heureuses pour le ch&telain du Hesnil-au-
ï»l. L'histoire, — la vraie histoire, — se fait jour & la fm & travers
celle c&roniipie d'un maître de maison et d'un propriétaire cultiva-
teor.Meyjette de sinistres éclairs; elle y mêle aussi quelques clar-
lés étranges sur l'état des esprits dans ces temps troublés, où s'é-
cluppent tant de pensées silencieuses et contenues qui révèlent tout
à coup des hardiesses inattendues au fond des Âmes. Quel dialogue
que celui qui, au milieu des excès des guerres religieuses, s'en-
gage entre Gouberville et deux personnes de condition ordinaire,
le contrôleur de Bayeux et un tabellion nommé Jehan France 1 Ils
reviennent ensemble à travers champs, et causent de ce qui occu-
pait tous les esprits, u Nous devisasmes ensemble jusqu'à ce que
nous vinsàons à la rue d'Argouges. Et comme nous parliom de
la relligion et des opinions qui sont aujowdhuy entre les hommes
en grmide controverse et contradiction^ ledit I^ance dist par ses
propres motz : — Qui m'en croyra, on fera un Dieu tout nouveau,
qui ne sera ni p^iste, ni huguenot, aiin qu'on ne dye plus : Uo
tel est luthérien, un tel est papiste, un tel est hérétique, un tel est
huguenot. » — La réponse de Gouberville est grave, réservée.
• Adonc je dys : Dniu est Deus ab œtemo, et œtemus. Nous ne
pourrions faire de lyieu, puisque nous ne sommes que des hommes, v
Quant au sieur Noël, le contrôleur de Bayeux, ces hardiesses de
maître France le scandalisent. — « 11 me semble que ledict Noél fut
fort oSénsé de la parole dudîct France. » — Quand trois hommes
inconnus avaient de tels entretiens dans un coin du Cotentin,
étoones-vous de ce que de hardis penseurs écrivaient à la même
époque, et de tout ce qui s'est pensé et dit depuis lors I
U château et son propriétaire n'étaient plus en sûreté. On rava-
geait, on tuait, on incarcérait partout à l'alentour. La réforme avait
fait de grands progrès en Normandie dans la noblesse et la partie
la plus élevée du tiers-état; un très grand nombre de seigneurs
l'avaient adoptée, et il parait pour le moins certain que Gouberville
y inclinait; il assiste aux prêches; ses notes, où il parlait de
curés et d'églises, ne parlent guère plus que de ministres et de
temples; il fait de vrais voyages pour s'y rendre. Mais pour
rien au monde il ne voulait prendre un parti qui l'entraînât à des
actes ^ rébellion contre le roi. Symonnet, plus décidé, mais fidèle
no nra. — ISn. 18
.vGoogIc
178 B£TUB DES DIUX mHBBS.
au roi, se plaçait soua les drapeaux, favorables aux protestsns,
du duc de Bouillon, gouveroeur de la NonnaDdîe; y refusait
de s'enrôler dans l'armée protestante qui suivait Hontgommery.
Toujours eslr-il qu'il combattait, avec son coq» d'année, contre
le aieur de MiUignoa, chef des catholiques» La masse populaire,
très excitée contre les prédicateurs et les seigneurs attachés à la
réforme, procédait par des massacres auxquels des excès du même
gem'e commis par les réformés ne tardaient pas à répondre : <i La
relevée, on me dit que hier soir il y avait eu à Valognes une si
grande émotion populaire qu'on avojt tué le sieur de Honesville,
le sîeur de Gosqueville, maistre Gilles Hichault, médecin, tiilles
Louvet, tailleur, Robert de Verdun, et Jehan Giffarl, dict Poot-
lévesque, et plu»euTS blessés; et les aiaisODS de Gosqueville pillées
et destrucytes; que les corps des defiunst estoyent encore en la
rue ce aujourdWy ^rès mydi; et les femmes de Vallongiua
venoyeriÀ encore donner des coups de pierre et de batton sur les
dkts corps. I)
Fendant ce mois de juin iâ62, il n'est questioo que d'agitations
et du tocsin qu'on sonne. Les huguenots se portaient -mrs ks
abbayes, ravageaient l'église de Bayeux : le fait est consigné à sa
date dans le journal. Les troupes ou bandes de Matignon procé-
daient de leur côté par exécutions sommaires à l' égard des biens
et des individus d'une catégorie sn^cte. On croyait voir partout
des dangers et des pièges. Gouberville lui-même, un peu avant ,ces
événemens de Valognes, appelé pour ses aOaires, couche à Vire
avec ses compagnons de voyage. On répand le bruit que ce sont
des huguenots arrivait avec arquebuses et pistolets : « Nous
fumes parler au lieutenant. 0 y avoyt bien deux c«its personnes
assemblées en la rue. n Toute la politique de Gouberville cons^te à
éviter de se mêler à ces « esmotions populaires. » 11 envoie ses
serviteurs à Valognes, à Cherbourg, ne se souciant d'y aller. Les
afTaires sont suspendues : il ne vend plus, ou vend à perte ; il songe
à prendre ses précautions, envoie à Gouberville « pour trouver uog
batteao, pour aller eu Bessin,.... porter aussi des coffres plains
de lettres et de hordes, à, cause des tumultes pour le faict de la relii-
gion. »SasœurM"°'deSaintr-Na3er lui faitdemanderde venir lavoir
parce qu'elle était malade, il s'excuse sur une indispositiwj, mais
eu fait parce qu'il aurait rencontré monseigneur de Matignon avec
ses cavaliers près de Cherbourg, Gouberville est loin de tout dire
sur ces événemens. Il craint peut^^trc que ses notes ne soient décou-
vertes au cas où le château serait envahi. Il ne parle pas de la san-
glante revanche prise parles protestans à Valc^es. Il nous livre
pourtant le secret de ses appréhensions par ces mots, qui indiquent
.vCoogIc
UDi CHATELAD! DE RORUAUDIE. 170
rtaosiilité déclarée du maréchal de Matignon contre lui : « Le
l^i\im,onmemaadepartrojfs fopiàe Clierbauig que je me doai-
Eusse eo gsrde, et que monteignêw de Malignon devait ptaser
par cima et saccager ma maitott. ■ Il ajoute, 11 est vru, qu'il
< lie s'en soassie guâre, parce qu'il ne se sentoyt en riea fauheur
(en tante). » Mais ne reste pas neutre qui veut. Hatigocai le sa-
vait 00 le aoyait « faulteur. » On mande de nouveau à Goubervilie
■ que le dict sieur de Matignon estoyt loal affecté pour luL » Il
M esse de cadier aes coRres, Sait seller et brider ses cbevaui, qui
sont tout prMs au coin du bois i le xeoeToir. Une autre fois, nou-
n^le alerte. On lui annooce que Matignon est entré à Valogaes;
WK diâtelaiD moate à cbeval, au milieu de la nuit, et se rend en
bile à GouberriUe, Il reparaît à Valognes, quand le duc de Bouillon
l'emporte, et reparle alors des événemens. On voit que son frère
François s'entendait avec M. de Saiiite-Harie-du-M(»)t, trfts engagé
dans la réforme, et arec le duc de Bouillon. Ce frère obtient même
de Lui qu'il lui prête sa maison de GouberviUe comme lieu de refuge
pour sa femme et pour ses meubles. A Russj^, il apprend que l'église
de Mesnfl a été rayagée par les protestaos du voisinage, le Ôi-
loascbe précédent.
Ud curieux épisode qui aj^arBÎt duis son journal, c'est l'oi^-
msatioD d'une sorte de garde natiodiale, qui Be forme spontanément
tkns les villss et dans les campagnes pour les préserver des vio-
lences et des désordres, d'où qu'ils viemient. Mais les ravages écla-
taient soudainement, tombaient sur tel ou td point. Le village de
Vesnil n'y échappait poiut. Goubenrille note que Mesnage, Cardin,
les Drouet et pluûeora autres ont été < ravivés » et que l'oD u avoy t
iQys le dict Mesnage an chemise, ne lui ayant rien laissé. » II se
décidt pourtant, malade, i y rentrer, a en passimt par les Dunes, u
c'est-à-dire de manière à ne pas faire de rencfmtre et k éviter de
passer pu- Garentan et Valognes. Il nous dit que, de retour, il prit
iQssi des chemins détournés pour ne point passer par Cherbourg.
On s'ériuit, on se craignait. Lui-même faisait peur & d'aubes sans
le voolur. 11 raconte 1 ce suj«t une plaisante anecdote. « Entre
Tollevast et Saint-Aquëre, Man^n, curay de Valloognes et son
serviteur, alloyent devant nous bien la longueur d'un champ, le-
quel, quand û crut que nous approchions de lui, regarda der-
iière.>IA4essus Cant^tye propose de le rattraper, et tous deux de
lïiler leur train. Le curé, qui se trouvait près d'un bois, y entre
et »! met alors à piquer tant qu'il peut. — Monsieur de Valûmes,
criait Cantepye, n'ayez point de peur; amysl amysl — Le curé
courait de ^us belle, épeironnuit son cheval. M. l'abbé Tollemer
pense que GouberviUe se trompe va. attribuait la fuite précipitée
.ïGoogIc
180 BETD£ DES DEUX MONDES.
du curé à la peur de geos qu'il n'aurait pas reconnus : s'il fuyait si
vite, « c'est qu'il flairait l'hérésie à ses trousses 1 n
La situation allait devenir de plus en plus pénible et fausse, par
momens très alarmante. Les soldats de l'année de Matignon
arrêtent te pauvre tailleur Thomas Girard, le même que Gouber-
m\le nous avait montré venant quelquefois au manoir h besoigoer
de son mestier. » Pour lui, il continue à assister à la messe; il
voudrait bien ne pas se mêler de ces dissensions, vivre en paix,
labourer sou champ, bien vendre sod bétail, n'avoir point d'ennemis;
il distribue avec toute l'équité possible ses lièvres et ses truites
entre les gens des deux parties. Il aurait désiré surtout n'être pas
forcé de se prononcer publiquement. Mais monseigneur de Mati-
gnon, qui gouvernait la province, n'entendait pas que les gentils-
hommes tinssent cette conduite équivoque. Il raconte qu'U fallut
aller à Valognes fiûre cette démarche décisive. " J'étoys malade
au ventre et à l'estomac n, écrit-il. Hélas! il fallut nonobstant se
rendre à Valognes et s'exécuter avec d'autres gentilshommes, a i
l'auditoire où le lieutenant Bastard tenoyt la jurisdiction du bail-
lage. Il Voici toute la scène ; a Lecture faicte des mandemens de
monseigneur de Matignon, le lieutenant Bastard estant en chesre,
me demande par ces termes : Monsieur de Gouberville, faicte»*
vous pas protestation de vivre en l'obéissance du Roy, et selon ses
lois, statuts et ordonnances, comme les autres gentilzhomDies
de cette vicomte ont faict au jour d'hier, et de ne point porter ayde
ne confort aux mutins, séditieux et rebelles contre sa volonté? —
A quoy je répondis par ces termes : Ouy, monsieur; c'est ce qui
me mesne en cette ville. » Interpellé le soir dans un hôtel par le
même lieutenant Bastard, comme si celui-ci ne le tenait pas encore
quitte, Gouberville y ajoute une profession de foi de soumission à
relise catholique, apostolique et romaine, qui dépassait proba-
blement ses vrais sentimens; il voulait qu'on le laissât tran-
quille. On voit assez par cette attitude que, si c'était dans les
relations privées un caractère, il n'en était pas de même dès qu'il
touchait à la vie publique. Moitié désir de repos, moitié scrupules,
aucune cause ne lui paraissant complètement bonne, il ne voulait
en épouser aucune, sauf la fidélité au gouvernement établi.
L^ dernières pages du manuscrit achèvent de démontrer que, si
fortement résolu qu'on puisse être à « rester tranquille » dans les
temps troublés et à se rendre heureux, le succès ne dépend pas
toujours de celui qui prend cette peu héroïque détermination,
mtt-il toute son habileté persévérante à la suivre. Gilles de Gou-
berville se plaint des énormes taxes qu'il faut payer et de ses bêtes
qu'il vend toujours mat; les affaires ne reprennent pas; il reit-
.ïGooglc
UN CHATELAin DE KORUANDIE, ISl
contre des contrariétés, des déboires, des hostilités sourdes. 11 a
une affaire avec un certain Thomas Le Sues, propre neveu du lieu-
tenant Bastard, et ce Le Sues, dans une scène de violence, l'ac-
cuse odieusement d'avoir eu la main dans le saccagement de
Valognes, et crie, sur l'escalier du tribunal, qu'il demande Vayde
du peuple. Véritable scène révolutionnaire. Gouberville proteste,
demande justice, n'obtient rien. On incarcère son barbier Richard
le Gros, compromis dans les troubles. Il prie en vain qu'on mette
un terme aux atermoiemens. 11 y a des momens où on croirait le
calme revenu. Symonnet est rentré au di&teau ; l'ancienne vie semble
reprise ; ce n'est que pour bien peu de temps. Le Hesnil-au-Val sert
de refuge à quelques chefs protestans en fuite du Bessin. Ils se
mettent à y travailler, cachés sous des vétemens de paysans comme
de simples cultivateurs : générosité ou connivence, en tout cas acte
imprudent dont monseigneur de Matignon parait avoir eu vent.
Des compagnies errent de nouveau autour du manoir. Que s'est-il
passé? Les notes ne continuent guère longtemps : enfin elles s'arrê-
tent, et le manuscrit se clôt brusquement.
C'est brusquement aussi, mais non sans regret, qu'il nous faut
prendre congé du sire de Gouberville. Il nous en coûte de rester
sur une curiosité non satisfaite, et qui probablement ne le sera ja-
mais; nous ne savons ce qu'il advint de cet excellent seigneur &
partir de 1562, Nous ne sommes pourtant pas absolument sans
nouvelle. C'est encore M. Tollemer qui a retrouvé dans des archives
un acte de vente qui prouve qu'il vivait encore en 1576, et qu'il
reveadùt même cher des terres qu'il avait achetées bon marché.
Hais de 1532 à 1576 que fit-il? Retrouva-t-il sa chère tranquillité
et la prospérité de son exploitation agricole? Se marîa-t-il sur le
tard? nnit-il par prendre un parti plus décidé dans les évéuemens?
En tout cas, je me refuse à croire que sa plume intarissable se soit
arrêtée. 11 y aurait donc un second manuscrit, renfermant moins
peut-être de révélations privées et d'économie domestique, mais
plus de politique et d'histoire... Ce manuscrit a dû exister, je n'en
doute guère; mais il aura peut-être subi le sort de tant d'autres
pendant la révolution, consumés à Valc^es u sur l'autel de la
patrie, » selon l'expression dont on se servit pour consommer un si
utile sacrifice. S'il existe, je souhaite qu'il trouve comme le premier
un autre M. Tollemer qui te découvre, en comprenne la valeur,
se dévoue avec zèle à le produire, et s'en fasse le sagace et ingé-
nieux commentateur.
Bssu Bauorillabt.
.ïGoogIc
CIVILISATIOIV HELLÉNIOUE
ET lA QUESTION D'ORIENT
Le mot hellénisme a été créé dans les premiers temps de l'ère
chrétienne pour dé^gner à k fois la Dïtion grecque et l'écrit de
sa civilisalioa. C'est un terme d^à adopté dans la politique et gui
devra l'être au^i dans l' enseignement. Nos livres classiques arrê-
tent en général le développement du génie grec et de la nation»-
tité hellène au temps d'Alexandre le Grand, comme si l'un et l'antre
avùent disparu subitement à cette époque. QuelquQS-uns les re-
trouvent encore dans les royaumes nés du démembrement de
Tempire macédonien, et les suivent jusqu'à la conquête romaine.
Les plus avancés en recherchent les derniers vost^es même après
cet asservissement, mais ne vont pas au-^eU de l'année ââ9,
époque où Justinien mit un terme à l'indépendance de l'ensei-
gnement et où le génie païen cessa de produire. Quant aux Grecs
du moyen âge et h. ceux de nos jours, leur histoire est traitée k.
part ; elle n'entre que pour une faible portion dans notre enseigne-
ment classique. On ne se préoccupe point de les rattacher à leurs
ancêtres, et on les considère comme des peuples nouveaux. Uu
critique allemand, Fallmerayer, a même essayé de prouver qu'ils
ne sont point les descendans des anciens Hellènes, mais les fils
des Slaves. Nous croyons que, pour mettre un terme aux systèmes
fantaisistes, le mieux était, non de les discuter, mais de rétablir
dans son unité réelle l'histoire de la civilisation hellénique, comme
rm-ui.. Google
Li. CITIU8ATIOR HELLÉNIQUE. 183
MtHitesquieu l'avait fait pour Rome, de suivre dans ses migrations
et ses retours la race des Hellëses, de montrer les transformations
que son esprit a subies, acceptées ou suscitées, les luttes qu'il a.
soutenues pour se maintenir à travers les siècles et aboutir enfin
i cette phase nouvelle à laquelle nous assistons depuis cinquante
ans. C'est ce qu'a fait M. Paparrigopoulo dans une grande histoire
de la nation hellénique publiée en grec à Athènes dans ces der-
nières années, et à laquelle l'ouvrage français que nous allons
saivre sert de résumé, ou, plus exactement, d'épili^e. Je ne
ferai point ici l'éloge d'un livre qui se louera lui-même et dont
l'importance sera certainement très grande pour ceux qui s'occu-
pent de politique pratique comme pour les professeurs et pour le
public C'est la première fois, croyons-nous, que l'histoire de celle
grande race des Hellènes se montre dans sa suite et son unité.
C'est la pr^niëre fois aussi qu'elle est envisagée de cette manière
par un patriote calme et juste dans ses appréciations, non par un
crititpie étruiger, mais par un historien grec parlant de sa pro[ve
nation.
I.
Dès le début de son livre, l'auteur, se plaçait hors de tout sys-
tème et dans la vérité des faits, réfute la doctrine de l'école aÛe-
mande dont Otlfried Muller fut le chef, doctrine aristocratique con-
traire à l'esprit des Hellènes , qui attribue à la race dorienae les
meilleures productions de l'ancienne Grèce. Il ne reconnaît point
ses vrais ancêtres dans cette race d'envahisseurs qui ont retardé
de plusieurs siècles et failli détourner de sa voie la marche de la
civilisation, La période que décrivent les poèmes mis sous le nom
d'Homère a précédé l'arrivée des Dorions. Quoique ces poèmes
aient été composés plus tard , du moins selon l'opinion vulgaire,
ils ne tiennent pas compte de ces conquérans. Hs nous ollrent le
tableau d'une ou même de deux époques antérieures à la conquête;
nous y trouvons, déjà développés, les élémens essentiels de la so-
ciété hellénique : le pouvoir populaire tempérant l'autorité royale,
la loi morale comme fondement de la société, la monogamie comme
fondement de la famille, la poésie, les arts, l'agriculture honorés,
le commerce s' étendant jusqu'à l'Egypte, l'industrie naissante, la
guerre envisagée comme moyen et non comme but, par-dessus
tout une forte tendance vers l'unité nationale. Cette tendance sem-
blait alors ne devoir renoHitrer aucun obstacle. L'état social décrit
par riliade et VOdystée répond à la première floraison de l'hellé-
nisme, qui s'y montre dans sa réalité, avec ses qualités, même avec
ses défauts. Ce qui le prouve , c'est que depuis vingt-six siècles
la Grèce s'est constamment reconnue dans le portrait qu'Homère a
Coo<^lc
ISA BETDE DES DEnX HOIIDES.
tracé d'elle, Homère lui-même est resté pour elle le type le plus
pur de son génie national, et cette appréciation a été adoptée par les
peuples de l'Occident.
Vers le xi* siècle avant Jésus^hriat, les Doriens et les Béotiens
descendirent du nord; ils occupèrent le Péloponëse et une partie
de la Grèce continentale. Leur arrivée provoqua le premier dépla-
cement de rhelléoisme. Il est permis de croire que ce fut la partie
la plus avancée de l'ancienne population qui émigra; car la civili-
sation s'arrêta subitement dans la péninsule et ne tarda pas à fleu-
rir sur la cdte d'Asie, dans les lies, en Sicile et dans l'Italie du
sud, qui reçut bientôt le nom signiGcaUf de Grande-Grèce. Aujour-
d'hui même, le caractère hellénique de ces deux derniers pays n'est
pas encore effacé ; la langue populaire y est mêlée de nombreux
mots grecs à peine altérés. Quant aux Doriens , ils introduisirent
dans la Grèce conquise tout un ensemble d'institutions et d'idées
en opposition avec celles des anciennes populations. L'état dorien
reposa, non sur la justice, mais sur la force, et fut soumis au ré-
gime militaire; la famille fut absorbée dans l'état. Nulle égalité
entre les hommes : le conquérant resta le maître , étranger k la
science, à l'art, k l'agriculture, au commerce, choses viles pour
des hommes qui n'estimaient que le métier des armes et ne subsis-
taient que par elles. Le vide laissé dans la population par le départ
des anciens habitans fut comblé par une extension démesurée de
l'esclavage; l'esclave, acheté ou pris à la guerre, fut soumis à la
plus rude des conditions. Les états doriens, ceux du moins qui ne
subirent pas l'ascendant des races conquises, demeurèrent stériles.
Vainement quelques critiques de nos jours se sont-ils efforcés de
prouver qu'il y a eu un art doriea,méme à Sparte. Les artistes et les
poètes qui ont travaillé pour ces aristocraties y sont venus du de-
hors et leur ont été fournis, comme Tyrtée , par les états helléni-
ques ou par des colonies profondément hellénisées. L'épithëte de
n dorique » appliquée à un ordre d'architecture et à un mode mu-
sical ne prouve pas que l'un ou l'autre doivent leur origine aux Do-
riens, non plus que les édifices gothiques ne doivent la leur aux
Goths. On les employait avant la conquête, ils sont communs à
toute l'Asie, enfin l'art dorique a été surtout cultivé et perfectionné
par des hommes étrangers à cette race.
Il est certain qu'une fois établis dans la contrée, les Doriens et
les partisans qu'ils se firent dans presque toutes les cités cherchè-
rent à tromper l'opinion publique en dénaturant \es traditions na-
tionales à leur profit, en s'attribuant des créations qui leur étaient
antérieures ou étrangères, et qu'ils voulurent fonder leur droit de
conquête sur une ancienne possession en inventant la fable du
o retour des Héraclides; » i^ firent ce qu'eussent fut les Francs
.ïGoogIc
LA CIVILISATION HELLÉNIQCE. igf,
OU les Normands, si, après avoir conquis la Gaule ou l'Angleterre,
ils s'y étaient donnés pour d'anciens possesseurs revenus dans leurs
fojers. Il n'y a, dans les vraies traditions du monde hellénique re-
montant au-delà du xi* siècle et consignées dans les chants homé-
riques ou ailleurs, aucun indice de la présence des Doriens. Ils
fureot donc des nouveaux venus, des conquérans usurpant une
place déjà occupée. L'organisation militaire qu'ils se donnèrent
pour mainlenir sous le joug ou pour asservir les cités grecques
est une preuve qu'ils étaient comme des étrangers dans le pays. En
réalésant contre eux, la société hellénique tendait sans cesse à les
rqeter de son sein, à les réduire à l'impuissance ou à se les assi-
miler. Elle y réussit en partie; mais elle ne put jamais ni dompter
ni belléniser les Spartiates. Sparte fut le seul état qui resta pu-
rement dorien; ce fut une sorte de camp où toutes les fonctions
de U vie sociale étaient subordonnées au principe militaire. Gomme
le petit nombre d'hommes qui formait cette oligarchie n'admettait
aucune recrue, il alla sans cesse en diminuant et s'éteignit sponta-
nément, Quant aux autres états du Péloponèse et de la Grèce oii
Vinvisian avait pénétré, la race dorienne y subit plus ou moins
^iie l'influence des vaincus, à la fois plus nombreux et plus civili-
sés : de sorte que l'esprit des Hellènes finit par y recouvrer sa
pr^odérance légitime.
Mais l'établissement des Doriens en Grèce eut pour conséquence
d'introduire un élément de discorde entre les cités, de les partager
en deux groupes opposés l'un à l'autre et de faire naître dans cha-
cune d'elles deux partis antagonistes. Le parti dorien tendait à l'oli-
gucbie et avait pour but de fonder la société sur le privil^e.
L'autre parti, que l'on pourrait appeler hellénique ou national,
poursuivait ou maintenait l'égalité des citoyens et cet ensemble de
principes qui depuis lors ont constamment fait le fond de toutes
les démocraties anciennes ou modernes. Les conquérans eurent
pour descendans ou pour fauteurs dans la plupart des villes ceux
qui prirent le nom d'eupatrideg, c'est-à-dire de nobles, tandis que
les doctrines démocratiques étaient soutenues par l'ancienne popu-
lation. L'équilibre social se trouva donc rompu, sans que cette
rupture profitât à personne. La société grecque, qui, par les an-
âennes royautés et par ces diètes nationales auxquelles on avait
donné le nom d'amphùtyonies, s'acheminait autrefois vers l'unité,
éclata, pour ainsi dire, en morceaux. On ne saurait qualifier de
guerres civiles les luttes prolongées des cités helléniques, puisque
les adversaires n'étaient pas citoyens d'un môme état, et que les
Doriens, quoique appartenant à la race aryenne comme les Hellènes,
n'avaient jamais reconnu les principes du droit hellénique, qui con-
damnaient leurs usurpations et les eussent ramenés à réalité.
.ïGoogIc
186 BETUB DES DEDX KOKDES.
H&ÎB les états où l'esprit dorien l'emportât suscitèrent dans les
autres et ootamment dkns Athènes et dans ses colonies des luttes
iatestioes qui aboutirent souvent à de véritables troobles civils.
A travers ces guerres, ces émeotes et ces révolutions, l'ancienne
société n'en dirigeait pas moins ses efforts vers cette unité ouio-
nale que la présence de l'aristocratie dorienne l'empêdiait d'at-
teindre et pour laquelle elle ne recuU devant aucune épreuve. Ce
qui nous intéresse surtout dans cette lutte, accomplie, il est vrai,
sur un petit théâtre, mais où les idées et les acteurs prirent les plus
grandes prt^rtions, c'est que nos sociétés modernes ont passé
par des phases analogues et que la plupart d'entre elles n'ont pas
encore achevé leur évolution. Dans les Gaules, pour ne citer qu'un
exemple, il est bien certain que la civilisation était plus prospère
avant l'&rrivée des Francs et des autres barbares qu'elle ne le fut
un siècle après; l'invasion arrêta l'essor que les Gaulois avaient
pris pendant quatre ou cinq siècles A la suite de l'occupation ro-
maine. Quand les barbares se furent établis, ils se trouvèrent
maîtres du sol par droit de conquête, c'est-Ar-dire en dehors de
tout droit; ils prirent un caractère militaire et fournirent les pre-
miers démens de ce qui fut plus tard la noblesse française. Une
grande partie de noure histoire se compose des luttes que soutin-
rent entre elles l'oligarchie nobiliaire et l'ancienne population,
d'où sortirent les communes et le tiers-étaL La révolution fran-
çaise et celles qui sont survenues depuis bientôt cent ans ont été
comme des crises aigués dans cette maladie qui tourmente les so-
ciétés européennes; elles sont caractérisées tour & tour par l'abo-
lition ou par le rétablissement d'anciens privilèges issus de la con-
quête , et toujours elles manifestent dans le peuple une forte
tendance vers l'ég^té des conditions, vers la réalisation de l'unité
nationale.
En Grèce, les forces relatives des deux partis s'équilibrèrent au
point que cette réalisation fut impossible; mais il fut bientôt dé-
loODUré aux yeux des Grecs et du monde antique tout entier que le
parti itational était celui des anciennes populations. £n effet, les
événemens qui se passaient en Asie, pendant que les états grecs se
préparaient à lutter entre eux, avaient mis une puissance énorme
entre les mains de Cyrus d'abord, puis de Darius, fils d'Hystaspe.
L'empire des Perses avait grandi, comme aujourd'hui la Russie,
par des conquêtes successives; il s'était annexé des royaumes en-
tiers, dont quelques-uns, tels que l'Egypte etle royaume de Crâsus,
étaient très civilisés. Quand ce développement exagéré l'eut mis
dans la nécessité d'atteindre les limites de l' Asie-Mineure et d'a-
voir pour frontière et pour déboudié la mer qui en ba^oe les
rivages, il se trouva en contact hostile avec ces cités helléoiques.
.ïGoogIc
LA crriLiSATion hellekiqiïx. 187
ridies, popnleases et florissantes, qoe les émigrés de la conqnêle
dorienney sTaient fondées. L'incendie de Sardes, centre de com-
merce où se rendaient toutes les caravanes de l'Asie, fut le signal
de ta gnerre. L'enjeu fut l'existence même de rbellénisme, et nous
nyons clairetneat aujourd'hui que, si la Perse eût été victorieuse
à Saiamine et à Platées, ni la civilisation grecque, ni les civilisa^
lions modernes, n'eussent pu se produire : le monothéisme mazdéen
eût pu s'étendre sans altération sur tout l'Occident; à cette époque,
Boine n'était pas en état de résister à nne puissance qui aurait
oiomphé des Hellënss. Dans cette guerre, où le sort du genre
homain était en question, le parti dorien fut inerta ou seconda
l'invasion étrangère : ce sont les vieilles populatioDs qui, sous la
conduite des démocrates athéniens, arrêtèrent le flot asiatique et
formèrent la digue contre laquelle il vint se Iniser.
U fuite de Xercès et de ses lieutenans fut le triomphe des an-
àtmK» populations grecques et le salut de la cirilistion bellé-
flique. 11 sembla mi insuai qu'Athènes allait en être le centre
tmiqoe et incontesté; mais le sacrifice que les llellëDes avaient
fait d'eux-mêmes et de leurs biens les laissa dans le dénûment.
SpAne au contraire avait peu sooflert, elle pouvait reprendre vis»
^^ d'eox l'attitude baotaine et menaçante qu'elle gardait avant la
^oerre; nais elle perdit du temps. Après cinquante années, la puis-
sance des Ioniens était rétablie; centralisée dans Athènes, elle 7
troimit des hommes supérieurs pour la diriger et affironter le choc
qoe r«ligartUe détienne allait lui faire sentir. On peut affirmer sans
IitetaiioD que les deux siècles qui onnprennent les guerres médi-
<pss et celle du Péloponèse, nommée aussi gunre dorique,
onnptent parmi tes plus grands qu'ait vus l'humanité. C'est pendant
ce temps que furent élaborées les institutions politiques, civiles,
judiciaires d'Athènes. Pour la première fois dans le monde, on voyait
pualtre réalité des hommes devant la loi, le gouvernement d'un
P^e par lui-même, le service militaire obligatoire, le jury, la
fe^Kmaabilité des agens publics, les budgets examinés et votés, la
ntÙition des comptes, la grande marine militaire et commerciate*
les sociétés industrielles. Cette même période voyait les arts et les
lettfes produire des diefs-d" œuvre jugés aujourd'hui même inimi-
tables. Cet eosemble de concqitions, qui constitue k propr^nent
pvler la civilisation hellénique, était dû avant tout aux populatims
ioniames; Sparte et les Doriens n'y prenaient qu' une bien faible part
6t soQvent lui suscitaient des obstacles. U. P^uirrigopoulo a donc
^^Ka de regarder les Ioniens, et particulièr^nent Athènes, comme
les vrais représentans du génie grec. Cette ville, au temps de Péri-
cits, condensait eu quelque sorte l'action nationale et commune de
uix millions d'branines, répartis dans les trois péninsoles centrales
.ïGoogIc
188 BETCE DES DEUX MONDES.
et les ties de la Méditerranée. Elle en donnait l'expression du-
rable, et formulait un code gui sert de base aux civilisations mo-
dernes.
Sparte vainquit pourtant Athènes; mais les principes conserva-
teurs, dont elle se faisait la gardienne farouche et intraitable, ne
l'empêchèrent pas de succomber en même temps et de disparaître
sans laisser de trace, tandis que l'œuvre des Ioniens, même après
la prise d'Athènes par Lysandre, continua de grandir et de se trans-
former. Sparte était un monde fermé qui n'acceptait ni changement,
ni recrues; le nombre de ses citoyens diminuait toujours: ellep^t
quand le sang lui manqua. Les constitutions ioniennes avaient créé
des républiques ouvertes : les lois s'y modifiaient selon la nécessité
des temps; les citoyens n'y formaient point une caste, et accueil-
laient dans leurs rangs tout étranger qui remplissait les conditions
fixées par la loi. Les villes ioniennes pouvaient être détruites, les
champs ravagés, les fortunes anéanties; la société persistait en
vertu des principes sociaux et politiques qui avùent présidé à sa
formation. Quand elle ne pouvait se refaire sur place, comme après
les guerres médiques, elle se transportait en masse dans des pays
lointains, oïl elle créait des villes nouvelles, souvent mieux con-
struites et mieux ordonnées que les anciennes. Par U elle perpé-
tuait et propageait les idées qu'elle avait conçues dans la mère pa-
trie et ouvrait un champ nouveau à la civilisation.
Tel fut le résulut principal de l'expédition d'Alexandre, pr^urée
par celles d'Agésilas et de Xénophon. Ce roi vivait dans un temps
où tous les états de la Grèce s'étaient mutuellement démontré leur
impuissance à créer l'unité nationale. Le besoin en était si grand
qu'Alexandre eût pu aisément les réunir et en former un seul état
puissant, indivisible et compacte, qui se serait étendu sur tout le
pays au midi du Danube. Mais on oublie trop que les guerres de
Darius at de Xercès n'avaient été que des expéditions malheureuses
et qu'en réalité la puissance des Perses n'en avait que faiblement
souffert. C'est ce que démontrèrent les événemens du siècle suivant
qui aboutirent au traité d'Antalcidas, c'est-à-dire à l'asservissement
des Grecs d'Asie. En détruisant l'empire mazdéen, Alexandre affran-
chit les frères d'Asie et satisfît au besoin le plus urgent de l'hellé-
nisme, mais en même temps il suscita le plus grand déplacement
que la civilisation grecque ait jamais éprouvé. L'émigration com-
mença par l'armée; à la vérité, Alexandre ne fit d'abord passer le
détroit qu'à un petit nombre de Grecs; mais pendant toute la durée
de son expédition il reçut de nombreux renforts qui ne rentrèrent
jamais dans leurs foyers. Les armées de ses successeurs contenaient
au moins une moitié de soldats hellènes, venus en grande partie
des pays grecs : à la bataille de Raphia, en 217, celles d'Antiochus
.vGoogIc
U ClVILISATfON HEUiNIQUE. 189
et du roi d'Egypte n'en contenaient pas moins de 60,000. La fon-
dation des royaumes grecs, qui se substituèrent à l'empire des
Perses, eut pour conséquence immédiate un énorme mouvement
d'affaires dont les Hellènes furent les principaux agens. C'est entre
leurs maiDs que passa le commerce des villes d'Asie, de l'Egypte,
de l'Afrique septentrionale et même des contrées d'Occident que
baigne la Méditerranée. Les villes nouvelles fondées par Alexandre
et par ses successeurs dépassèrent en nombre celles que la guerre
aTsit ravagées; on connaît les noms de deux cents d'entre elles;
elles surpassèrent aussi les anciennes par l'élégance et la solidité
des habitations, par la régularité des plans et par leur bonne admi-
nistration. Quelques-unes furent de très grandes villes : Séleucie eut
600,000 habitans; Alexandrie d'Egypte en eut 800,000; Anttoche
égalât Séleucie.
Les Grecs qui émigraienl formèrent comme des courans non in-
terrompus partant de la mère patrie et aboutissant à tous ces
points, où leur activité trouvait à s'employer. En moins d'un siècle,
la péninsule hellénique se changea en une sorte de désert, tandis
que les contrées où les armées d'Alexandre avaient pénétré se
rempXissaient d'Hellènes qui s'y fixaient pour ne plus revenir.
Leurs arts, leur littérature, leurs institutions politiques les sui-
vaient ; ils prenaient partout un rAle d'autant plus important qu'ils
formaient dans toutes les villes la partie la plus active de la popu-
lation. Toute l'Asie antérieure s'hellénisa. Mais le véritable centre
de rbellénisme à cette époque fut l' Asie-Mineure, à laquelle on
peut ajouter la Basse-Egypte. La langue grecque s'y substitua aux
idiomes tocanz, et devint comme la langue commune de la vaste
étendue de pays comprise entre l'Inde, l'Arabie, la Haute-Egypte,
le désert d'Afrique, l'Italie centrale, le Danube, le nord de la Mer-
Noire et le Caucase. Au centre, on ne parla plus que le grec; dans
les parties les plus excentriques, les actes publics se firent en grec
et en langue du pays : ainsi les monnaies de la Sogdiane et de
l'Afghanistan montrent à la fois tes deux langues ; on découvre
encore aujourd'hui dans le Guzarat, aux bouches de l'indus, des
monnaies grecques témoignant des relations commerciales de cette
époque. On sait aussi que les Séleucides avaient des ambassadeurs
en mission permanente auprès des rois indiens : on connaît le nom
de Hégasthène, qui séjourna longtemps à la cour du roi boud-
dhiste Tchandragoupta. Il est juste toutefois de dire que jusque
dans les temps chrétiens, au centre même de l'hellénisme, on dis-
tingua les habitans des villes de ceux des campagnes, sur qui l'in-
fluence grecque avait moins de prise, et que ces derniers furent
désignés par le mot nations; c'est ce mot qui fut traduit en latin
par gentils, et il eut presque la même signification que le mot fran-
.ïGooglc
{90 BETUE DES DEEX HOirDeS.
çais paysans, a Les villes, dit M. Papaixigopoulo, fonnaient doue
comme les lies d'un archipel dispersées s«r la mer deâ nations id-
d^ënes de l'Asie; mais elles asûmilèxeot peu à peu ces peuples
par la sapériorité de leur oi^anisatLon et de leur civilisation, par
leur langue surtout, qui, incessarauttiit propagée, finit par les ab-
sorber à peu pcës complétemeat. m
Cette période, ji laquelle oa peut dioaser le nom d'belléoisne
oriental, fut pour l'antiquité l'&ge scientifique par excellence. Tant
que les Grecs habitèrent une péninsule resserrée, de petites Iles et
d'étroits rivages, ils n'eurent point k se préoccuper vivement de œ
qui se passait dans le reste du monde et ils se livrèrent preisque
aanfi parta^ à la culture des lettres et des arts, à la politique inté-
rieure et à b philosophie. Mais, quand ilS' se virent transportés sur
les vastes continens de l'Asie et de l'Afrique, sillomtés de grands
fleuves, parcourus par de longues caravanes, éclairés par d'autres
cieux et où. les bommea parlaient d'autres langues, ils comprirent
que le temps des rêves était passé et que la vie [H'enait pour eux
un caractère positif qu'elle n'avait poîst eu auparavant. Les sciences
nuthématiques, l'astronomie et la géographie, !a oïéca&ique, l'his-
toire naturelle et les autres sciences d'observation furent cultivées
avec éclat avu* tous les points du moade hellénique. En mêtns
temps les grands travaux publics furent poussés avec une activité
surprenante : on ouvrit le canal du Niià la Mer-Rouge; les ports
furent améliorés, les rivages éclairés par de ncunbreftix fanaux,
eatre lesquels le pbare d'Alexandrie occupa le premier rang; on
améliorai les grandes routes des caravanes, notammeiit cdle qui de
l'Inde septentrionale gagnait la Mer-^oire et amenait les marchan-
dises aux Gomanes, grand marche central de l'-Asie-Mineure. C'est
alors aussi que la dreula-tioD des valeurs fut facilitée par la créatîMi
des lettres de change et des banques, et qu'on vit apparaître les
grands dépôts de numéraire. Ainsi, au temps où Athènes avait étâ
le plus riche, son trésor renfermait 1,000 talens ou 5 militons 1/2
de francs environ; sous le second Ptolémëe,, l'iaventaire royal con-
stata l'existence de près de 3 milliards i/3. L'empire des Séle«t-
cides n'avait rien à envier, quant à. la richesse, à. celui de l'iigypie,
puisque, si l'Egypte bénéficiait de tout le ccmimerce mantime qui
prenait la voie de la Mer-Rouge, la région de l'EuphraK et da
Tigre bénéfidail du commerce de terre de presque taule l'Asie
orientale, même de celui qui, prenant la route du nord, redescendaâ
de la mer Caspienne vers ces grands fleuves. On peut juger par U
de quelle masse énorme de valeurs la fortune publique et privée
de l'helléiiûsne oriental se trouvait en possession.
Mais cetle transplantation et cette prospérité des HellèDes ae
leur avawat: pas donné fttoité tutionole, sans laquelle le peuple ie
.ïGoogIc
Ll. CiniISATION BELLENII^ilE. 101
plus ridie et ie mieux doué par ht nature est toujours fuble. Les
fiMaains, qui presque eu toutes cboses étaient inférieurs au Grecs,
durent leur supériorité de force à leur orgaDisatkm compacte, à
l'art qu'ils mirent à s' agrandir inceasammeot sans porter atteinte h
leur unité. Cet art, ils surent en user aussi avec les pays conquis :
quud ils n'espéraient pas se les asnmiler, ils ne faisaient que leor
donner des chefs politiques et militaires et leur imposer un tribut.
A ces conditions, les peuples soumis conservaient leurs admini-
Etrations locales, lenrs lois câviles, presque toutes leurs institutioos
et I* plus grande liberté de penser. Aussi la domination romaine
D'eierra-t-*lle qu'une action médiocre sur les populations orien-
ules « oe tn>ubla-t-elie qu'à la superficie fe mouvement naturel
de ia civilisation belléiùque. L'ancienne Grèce toniba seule dans le
dàiâment. Déjà abandonnée de ses propres enfans qui étaient
passés «n Aâe, elle eut l'extrême imprudence de prendre parti dans
les (juereiles politiques des Romains et de vouloir se mesurer avec
réoonne. puissance italienne. Corinlhe, Athènes et d'autres villes
furent saccagées, les Romains dépouillèrent te pays des chefs-
d'oeuvre sans nombre dont le génie de ses artistes l'arait peuplé ;
ils Touillèrent ses tombeaux, ils emportèrent jusqu'aux colonnesde
ses temples. La Grèce d^uplée fut pour eux cœnme un désert au-
trefois habité par un grand peuple et où chacun, suivant sa fan-
tasie, allait chercher des ol:^ets d'art ou de curiosité laissés eam
II.
Pendant ce temps, mi changement d'ane autre nature s'accom-
plissait peu à peu au sein même de l'hellénisme. M. Paparrigo-
poulo, dont la foi religieuse est aussi incontestable que la liberté
de son jugement, ne croit pas que le christiaBisme se soit montré
tout k coup comme tme apparition magique au milieu du monde
oriental. Il le considère comme préparé de longue main par l'esprit
grec, qui s'acheminait vers l'onité-de Dîea, -et né du contact intime
des doctrines de la Grèce et -des religions de l'Asie. Seulement il
attribue dans sa formation la pltts grande part à l'hellénisme.
U pemomne de Jésus n'est jamais en cause dans son livre-,
mais il montre que les doctrines fondamentales de la nouvelle
religioQ avaient été émises et adc^tées dans la société heUé>-
nique iongt«nps avant la venue du Christ. Ces doctrines s'étaient
formées pu* une évolution naturelle des anciennes religions et des
philosophies grecques. Elles s' aflirmèiBnt définitivement lorsqu'edks
furent en cimtact avec celles -de r(kient et particulièrement avec
le monothéisme des Juifs. Les Séleucâdes avaient en effet tenté
d'heiUéniser œs derniers et y avaiem «d grande partie réussi ; mais ,
.ïGoogIc
192 BETIIE DES DEUX MORDES.
lorsque de la politique et de la vie pratique on voulut eu venir aux
choses de la religion, le moDOthéisme des Juifs réagit énergique-
ment contre le paganisme des Hellènes. Les Hellènes subirent à
leur tour l'influence des dermes hébreux : a Jésus, repoussé pu
les purs enfans d'Israël, fut écouté plus volontiers par les luifs
hetlénisans; les premiers l'ayant d'abord emporté poursuivirent et
firent condamner Jésus au supplice ; mais ses disciples sauvèrent
par l'bellénisme le Nouveau-Testament, lis prêchèrent la vérité en
grec aux habitans hellénisés de la Palestine et des autres pays de
l'Orient. Cette parole devint comme la propriété de l'hellénisme, et
les Juifs y restèrent étrangers. »
Toutefois l'auteur omet la partie symbolique ou mythologique de
la nouvelle religion; s'il s'y était arrêté plus longtemps, il aurùt
certainement reconnu qu'elle procédait, non des Juifs, mais des
Perses, et en partie peut^tre des Indiens; et cette fusion des idées
en un même corps de doctrines aurait accru dans une certaine me-
sure la part d'inHuence qu'il attribue avec raison aiu peuples
de l'Orient, Quant à l'organisation de l'église, il est démontré
qu'elle était purement hellénique et qu'elle fut calquée sur celle
des cités de l' Asie-Mineure et de la Grèce. Dans Téglise [ecctesia)
on retrouvait l'assemblée du peuple, dans le corps des presbytres
ou anciens le sénat, dans les épiscopes ou évêques les archonies,
dans les fêtes solennelles les panégyries. Ainsi la partie morale et
l'organisation de la nouvelle religion furent un produit du géoie
des Hellènes ; la partie mystique vint de l'Orient et fut seulement
acceptée par eux. L'ensemble opéra dans l'espace de quelques
siècles cette métamorphose qui du polythéisme ancien les fit passer
au cbristianisine.
Il eût été intéressant de faire ressortir les doctrines sociales qui
mirent les nouveaux dogmes en opposition sur certains points avec
la société hellénique, doctrines dentelle eut plus tard à souffrir, et
qui prirent en Occident un empire plus redoutable encore. La suite
de l'histoire les montra à l'œuvre, même aux plus beaux jours de
l'empire byzantin. Dans les premiers temps, on s'en sentit pas l'ao-
tion, et pourtant la métamorphose ne s'accomplit point sans diffi-
cultés. D'une part, ceux des Hellènes qui tenaient pour l'indépea-
dance de l'esprit n'accueillirent pas sans résistance un dogme qui
en exigeait la soumission absolue. D'un autre cdté, ceux qui t'ac-
ceptèrent ne se contentèrent pas longtemps des formules trop
vagues ou trop peu développées du christianisme naissant; on en
vint aux explications, et de là naquirent ces hérésies qui pendant
des siècles partagèrent l'hellénisme en plusieurs camps. Les uns
attribuaient une seule nature au Christ, les autres lui en atlri-
buùent deux qu'ils séparaient entièrement; Arius était fraucbe-
.ïGooglc
LA OrniSàTIOll BEUiNIQOl, lOS
ment panthéiste comme le platonicien Porphyre. Quatre conciles
(ccuméniques résolurent ces questions; ceux de Nicée et de Goo-
staotinople au iv* siècle fixèrent définitivement les fonnules de la
foi, telles qu'elles sont restées depuis lors dans toute l'église chré-
tienne. « Ce fut l'œuvre la plus considérable de l'hellénisme en
Orient. Par ce symbole, l'humanité se trouve encore aujourd'hui
sous son influence, puisque c'est lui qui a posé sur la question de
U divinité les limites que les consciences chrétiennes n'ont pas en-
core osé franchir. » Pourtant la liberté de la pensée, défendue par
lesnviDs puens, dura deux siècles encore; elle ne périt finale-
mat que quand Justinien eut interdit tout autre enseignement que
Ceoseignemeot chrétien. M. Paparrigopoulo estime que la méta-
morphose de l'hellénisme avait commencé deux siècles avant Jésus-
Christ, c'est-àr<lire une centaine d'années après la mort d'AIexaudre ;
si elle ne fut complète qu'au vi* siècle, elle avait donc mis plus de
sept cents ans à s'accomplir. Et l'on doit même ajouter que le
sud du Péloponèse était encore païen trois siècles plus tard.
Quand un peuple change de religion, surtout avec une telle len-
teur et par l'effet d'un travail intellectuel et conscient, perd-il sa
race et sa nationalité? Non, sans doute; mais son rAle dans l'hu-
manité devient tout autre qu'auparavant. Les qualités de son esprit
ne sont ni amoindries ni augmentées, mais elles peuvent être alté-
rées dans leur exercice et appliquées autrement qu'elles ne l'eussent
Été. Aussi l'œuvre intellectuelle, morale et politique de l'hellénisme
devenu chrétien fut-elle toute autre que celle des anciens Hellènes.
Les doctrines nouvelles adoptées par lui contribuèrent à sa conser^
Tiiioo, mais elles engendrèrent aussi des luttes intestines qui Taf-
faiblirent; elles l'isolèrent des autres peuples chrétiens et furent'
pour beaucoup dans la catastrophe du xv* siècle. Constantin, « qui
abhorrait l'ancienne Rome » à cause de son paganisme, ne songea
jamais à lui opposer le monde hellénique; en créant Constanti-
Dople, il se proposait uniquement d'y édifier une Rome chrétienne,
mais latine, qu'il substituerait à l'ancienne. Hais il agissait dans
un milieu grec; il arriva que ce milieu réagit sur son œuvre et
qn'cD peu d'années la nouvelle ville devint la capitale d'un empire
d'Orient et se trouva totalement hellénisée. La condaomation des
hérésies, qui eut lieu à la même époque, donnait au monde hellé-
nique, du moins en apparence, cette unité vers laquelle il aspirait
depuis tant de siècles; la création d'une capitale la lui donna en
réalité. La conquête romaine avait effacé la distinction des Ioniens
et des Doriens, et fait rentrer dans Vorbis romanus les royaumes
issus de l'exp^tion d'Alexandre; en mettant tous les Grecs sous
un même niveau, elle avait 6té entre eux toute différence. Quand
ran snu. — IS78. 13
.ïGoogIc
loi . BET1I2 MB BBCX HOITOES.
l'empire romun eut 6té h son toar envalit par le dinsdantsme, il
ne subsista {Ans qae l'opposition des deux langues, des d^u eÎTili-
gations. Ëalm ia fondation de CoQataniioople produisit d'une part
U, nqrtufe eaae les Grecs et les Rranaiiis, et de l'autre l'unifi-
catioQ de rbelléuisiBe. À ta vérité, on disait u l'empire roaiaifl
d'Orient; » mais ce n'était là qo'un nom, de même qu'aujourd'hui
enoore la langue grecque s'appelle le ii romaïque. » Avant Théo-
dose, les hommes, la lâogoe, les semimens, tout était devenu grec
à Coôstantiuople. La réaction latine que tenta Justin, fils h nHoa-
nisé » d'un paysan slave, Gt resBortir l'aat^ionisme profond des
Grecs et des Romains ; en forçant l'évèque de Constantinopls à re-
connaître la 8U[H'ématie de celui de Rome, il acheva la s^utration
des deux églises. Vainement son fils Oupravda prit-il le nom laliu
de Justinien et voulut-4i faire prévaloir la langue, les usages et les
dénomioatioQs Latines dans l'empire d'Orient; le caractère grec de
cet empire demeura invariable, et lui-ménie se vit forcé d'employer
la langue grecque pour une partie de sa législation. Enfin, quand il
dut reconstruire la métnçole de Sainte-St^hie, turûlée en &32, il
dut suivre le goût des Hellènes et non cehii des Italiens, renoncer
àla forme de basilique et adopter celle de la croix à quatre btBo(±es
égales, qui est celle de la croix grecque, et qui remante aux ten^
les plus reculés de la race hellénique. Sainte-Sophie devint à sod
tour le type de toutes les églises orientales de quelque importaDce
et le point « vers lequel tous les peuples chrétiens de l'Orirat
tournent encore lenra regards, n Ainsi la force des choses fit échouer
la réaction latine tentée par Justinien; lléraclius en effitça les der-
nières traces, remplaça les titres latins par des titres grecs, et de-
puis lors les monntûes bysantines cessèrent de porter des mots
latine. Enfin l'effort de l'administration impériale se porta, vers les
{MTOvioces excentriques, surtout vers oelles de l'ouest et du nord,
qu'envahissait peu à peu le flot bariiare, et elle parvint & leur con-
server, au moins dans les villes, le caractère hellénique qu'elles
avûent depuis les anciens temps.
Le vil* siècle vit l'empire grec se conoentrer de pins en pdus en
se rétrécissant par la perte de ses provinces les plus écartées. Si la
doctrine chrétienne ne s'était pas brisée lors des grandes discus-
sions dogmatiques des premiers siëdes, les Coptes n'auraient pas
été jBcobites; ils seraient restés attachés à l'hellénisme et n'au-
raient pas accepté la domination musubnane; l'Egypte aurait pD
être conservée i l'empire. 11 en eût été de même pour la Syrie et la
Mésopotamie : les monophysites y formaient la moitié de la popnlit-
tion; de l'autre moitié, une partie résista aux Arabes et périt, qud-
ques~uos se firent renégats, beaucot^t s'enfuirent 1 GonstaMim^e.
Ainsi ces provinces se soimiirent aux Arabes et payèrent le karach;
.ïGoogIc
LA. anUSATIOH BELLiNBlUE. 105
des oODservèreDt lé libre exercice de leur colle, tnais elles furent
perdues pour l'empire ; la langue grecque recula devant la langue
anbe, qui peu à peu pénétra jusque dans l'église. En £urc^, l' em-
pile dot faire aiBsi des caocessioos aux Slaves et aux Bulgares, qui,
par des luttes presque continuelles, gagnaient do terrua dans lea
prorinces septentrionales. Une sorte d'anarchie ethnologique régnait
[tepuis plusieurs siècles dans tout le nord de l'Europe et poussai!
les races barbares vers l'ouest et vers le midL Aucune force hu-
nuine ne pouvait arrêter le débordement de ce âeuve. Les ^ves
dtscendirent dans les pays qui furent la Serbie, la Croatie et la Dal-
maiie ; il fallut les hellénisa- en les convertissant au chmtianisme
et en leur imposant des che& désignés par l'emperenr. Us UissèresÉ
les Tilles aux HeUèues, mais ils occupërent la campagne et y ahé-
rèrent ta raee dans une certaine mesure. Les Bulgares, race ûnno-
ouraliome et non slave, soumirent d'abord les tribus slaves et s'^
lablireot dans la contrée qui porte encore leur nom. De là ils firent
une guerre acharnée à l'empire, descendirent à Sophia et vinrent
jusqu'aux portes de la capitale. C'est Lécn V qui en 81A leur fit
suboT k Hésembm une telle d^aite qu'ils restèrent plus de cent
ans eifermés dans leur paya. Il n'en est pas moins certain que
l'helJàiîsme avait perdu du terrain dans ces provinces. du ncHil,
comme il ea avait perdu à l'orient et au midi.
A l'inférieur, une des principales causes de sa faiblesse avait été
l'h^ésie. Les empereurs avaient tenté, mais en vain, de la ré-
priBKF avec l'aide des conciles œcuméniques. Ce mëlaiige do pOQ-<
voir laïque et de l'autorité sacrée avait exaspéré les sectaires et les
ivait quelquefois jetés dans les bras de l'étranger. On avait essayé la
cmcitoign; mais YHénôticon de Zenon et YEcthise d'Héracbus
Matent échoué égaleaaenu Le sixième concile de Constantim^le,
sois ConstantiD Peinât, avait déclaré U. fol de l'église et cou-
sommé l» rupture. Depuie lors la race grecque, qui occupait surtout
i'Aào-MiDeore, lea lies et le sol de la mère patrie, avait identifié
soo avenir avec celui de l'orthodoxie, abandonnant les sectes à leur
prapresort. Ainsi, pour conserver le centre, on avait sacrifié les ex>
trteiités; mais ce centre même se trouva Uentôl pénétré de bar>
haies, sctt du c6té de la Perse, soit au nord par le Duiube. Les
mœais s'y altérèrent visiblement. La seconde monarchie persane
ÎBtroduisit dans le monde gi-ec l'usage des eunuques, le faste et le
hue sans Erein ; les barbares y ^portèrent des supplices étranges
et Qoe durelé de mceurs dont les anciens Hellènes n'avaient point
eu l'idée. Enfin la langue se corrompit non-eeulement dans les rangs
da peajrie, mais aussi dans les classes élevées de la nation. La reli-
gHHi Galbera plss encore. La. nature idéale du premier christianisme
fit place à des d^onstratious iaxtérienres ; on. donna un sens maté-
j,CoogIc
196 HETUB DE8 DEUX HONDBS.
riel aux mots'qiii signifient la sagesse, la paix, la puissance divine,
et OD en fit de saintes femmes imaginaires, Sophie, Irène, Dynamis.
Les souvenirs de l'ancien culte reparurent dans les symboles et les
fêtes du culte chrétien. On n'adora plus seulement Dieu, mais on
rendit aux fondateurs et aux propagateurs de la foi des honneurs
qui se confondirent bientôt avec l'adoration. On attribua à leurs re-
liques, vraies ou supposées, le don des miracles. BientAt leurs
images participèrent des mêmes vertus ; on les baisait, on les posait
sur sa tête, on les approchait de ses yeux, de sa poitrine, on se
prosternait devant elles. On en vint à croire qu'il suffisait d'avoir
chez soi de tels objets pour être exempt de tout danger et de toute
obligation morale. Puis vinrent les sortilèges, les divinations, les
épodes et les chants magiques au milieu même des fêtes de P&ques.
Les prêtres encourageaient le peuple dans ces sentimens. En vMn
Ghrysostome et d'autres docteurs déploraienir-îls ces usages, qui
n'avaient plus rien de chrétien ; en vain le concile de Laodicée fut-il
amené à les condamner. Comme l'église était le seul lieu oii tes
hommes et les femmes pussent se rencontrer habituellement et con-
verser^ elle avait beaucoup d'attrait pour les deux sexes : on y pas-
sait des jours et des nuits entières ; on y alliait la religion et la vie
mondaine. Cette piété pleine de distractions, qui admettait toutes
les superstitions imaginables, devenait la forme vraie de la dvilisa-
tion hellénique.
11 faut ajouter à cela le développement excessif de la vie mona-
cale. L'antiquité grecque ne l'avait point connue; elle était venue
d'Orient avec le christianisme. Les premiers moines avaient été des
ascètes; bientôt les gens retirés du monde se réunirent et formè-
rent des groupes qui comptèrent jusqu'à sept ou huit mille religieux :
l'ascétisme ne tarda pas à s'y affaiblir, et y fut remplacé par l'ambi-
tion , l'intrigue et la corruption. Déjà saint Basile avait dit : « l'ai
quitté la ville comme un foyer de maux, mais je n'ai pu me quitter
moi-même. » Les couvens se transformèrent en rendez-vous d'oisi-
veté et en foyers de toute sorte d'abus. Les communautés envahireot
les villes : la contagion gagna jusqu'aux gens du monde ; les magis-
trats et les grands de l'état se bâtirent des retraites pour échapper
aux affaires et quelquefois aux poursuites, les malades en b&tireut
pour leur santé, les amans pour leurs maltresses. Tout l'empire,
mais surtout la capitale et ses environs, fut rempli de mo-
nastères, d'ermitages et de lieux d'expiation. On y célébrait les
offices, on n'y pratiquait point l'austérité : ils ressemblûent & des
villas plus qu'à des sanctuaires; la lecture, la promenade, la mu-
sique sacrée, y procuraient d'agréables pass&'tempset faisaient ou-
blier les soucis de la vie active. Ainsi la religion avait absorbé
toutes les passions, tous les sentimens, toutes les pensées du
.ïGoogIc
LA CmUSATIOK HEUiNIQCE. 197
monde hell^que. Les mots patrie et satioD étaient oubliés ou
vides de sens; te seul lien qui untt les hommes était la foi et la
so^Imssi(Hl & un même chef religieux. L'empire était appelé ro-
Duin, bjsaotia, grec; il aurait dû être qualifié surtout de chrétien,
car la jHiissance romaine avait disparu de l'Orient, et le génie des
Hellèoes s'était voilé.
U cb^itre tr du livre dont nous donnons ici la substance est un
des plus importans que les historiens modernes aient écrits; nous
ne croyoDS pas que l'on ait jusqu'ici rendu un compte aussi judi-
desidela a querelle des iconoclastes, » L'absorption de l'état dans
Il religion avait eu en effet d'autres conséquences désastreuses.
Gamme on vivait dans l'église plus qu'aux camps ou à l'atelier, on
était peu disposé à se battre ou à travailler. La prêtrise et le mona-
cal, étant devenus les plus lucratives des professions, étaient aussi
les plus recherchées ; un nombre incroyable d'hommes prenaient
l'habit de moine et renonçaient aux devoirs sacrés de père, de ci-
toyen, de soldat. L'agriculture, l'industrie et l'armée étaient privées
de milliers d'intelligences et de bras, qu'il fallait remplacer par des
merceniires étrangers. La population diminua; les recettes subî-
lent cbaque année un effrayant déficit par la diminution du travail
et par les immunitée accordées aux églises et aux couvens. u L'état
ressemblait plutôt à un monastère habité par des gens oisifs qu'à
une société active occupée de ses devoirs politiques et civils. Une
société ainsi organisée ne pouvait aller loin. > Aussi l'empire ne
tarda pas à $tre mutilé ; Constantinople fut assiégée une fois par les
Avares alliés aux Persans, et deux fois par les mahométans.
En 717, un grand esprit, Léon 111, occupa le trône et commença
biaitôt l'œuvre de la réforme. Léon et ses successeurs ont été nom-
més iconoclastes, mais leur tâche n'était pas limitée à la suppression
des images ; elle dous est maintenant connue par le texte même du
code civil de la réforme, découvert il y a une trentaine d'années par
Zacharie, Ce document démontre que ce qui fut tenté par les ico-
noclastes ne fut rien moins qu'une révolution religieuse, politique
et sodale. La réformation religieuse ne touchait point aux dogmes,
fUt se bornait à condamner les images, à interdire l'usage des re-
liques et à réduire le nombre des cquvens. La réforme politique et
sodale enlevait au clergé l'instruction publique, abolissait le ser-
vage, consacrait, autant qu'il était possible alors, la tolérance reli-
gieuse, soumettait à l'impôt commun les biens de l'église, et par
ces différentes mesures s'efforçait de u constituer une société vi-
rile, fondée sur ces principes immortels, qui ne devaient triompher
déHoitivemeDt dans le monde qu'une dizaine de siècles plus tard, »
Léon in n'imposait pas à la société ses volontés persotmelles : la
réfonne qu'il inaugurait était depuis longtemps réclamée par une
.ïGoogIc
igs . VBTWL me mdx kh^s.
élite d'hommes sapérienrs; phisieura enpu^nrs avaient lait en ce
sens quelques ttotatÏTes iafroclueuses. Ce ne fut pas aoa plus une
itiée dynastique, puisque les emperenrs icottodastes ont souvent
^ipirieiiu à des ailles différentes. Mais la soùété murcbaît visi-
blement à son déclin, si elle n'était relevée pu des lois puissato-
ment réformatrices. L'armée prit chaudement la cause de la ré-
forme et y resta iîdi^e. Le umàLe de 7bh en consacra librement
la partie religiense; celui qu'Irène convoqua plita tard pour YOlei
la resianratioa se sépara sans avoir conclit. Les- hautes classes de
la société prenaient donc parti pour les idées nouvelles ; toutefois
la société hellénique se partagea en deux camps, qwe l'on DoBme>
rait aujourd'hui les révolutionnaires et les coQBerratetM^. Le foyer
de la révolution éuit en Asie-Mineiire : tous les évoques précur-
seurs du mouvement et tous les empereurs qui sontinreat la ré-
forme étaient asiatiques; il en était <te même des liions dévouées
à la révolution. Irène, qiri i«3taarB les images, était Athénienne;
Basile I'' était Macédonien; le& légions de ce parti étaient recrutées
en Europe. L'Asie-Mineure était donc aiors le centre inlellectuel de
la civilisation hellénique; c'est là que furent discutées les questions
sociales et relieuses et que l'oD comprit la nécessité d'une révolu-
tion. La restauration était soutenue par les classes ignorantes, ayant
& leur tête la riche corporation àea moines, par ks femmes, doot
ta religion moins profende vit surtout de figures, de symboles et
de sentimena passionnés; enfin par les gens, de l'ouest, plus éloi-
gnés des peuples monothéistes de l'Ckiem et plus imbus du paga-
nisme de l'antiquité.
A ces résistances intérieures que la révolution aivait à. vaincre
s^ajouta l'f^iposition viotenle du ^ergé romain. Le pape Grégoire H
souleva des émeutes dans l'Italie, la Grèce, la Crète, la Macédoine
et flllyrie, encore soumises à sa juridiction, Léon lui proposa de
réunimn concile qui résoudrait la question, religieuse ; Gré^re ré-
pondit instJemmenl. L'empereur ordonna la saisie de tons lesbiens
de l'égHse romaine dans la Basse-ftaiie et la Sicile, et bieatdt de
tous ceux qu'elle possédait dans fempire; puis, sous Grégoire III,
il enleva au pape et remit au patriaccbe la juridiction de la Crète,
de la Grèce, de la Macédoine, die l'Épire, de l'Albanie, de l'Italie (Il
sud et de la Sicile. Ces deux dernières retournèrent au pi^ deux
«ëcles pins tard; les antres n'ont plus été séparées du patriarcat.
« Il est évident que l'hellénisme aurait eoum û plus grand dwiger,
si les foyers principaux de son existence historique avaient coUinué
jusqu'à nos jours à être gouvernés par on dwgé placé sous la dé-
pendance de Borne, u Le décret de Léon exerça do&c uae inllience
décisive stn- les destinées de la oatioo grecque en twnfirHast la
raptDre entre B«m» et CcmstaDtiiiDpIe. E» Orient, il us reacrauf
.ïGoogIc
14 OnUBATtON BEIZ.EinQlIE. 199
gfvkK de résistance; on faisait observer sealeoient qu'il eût mieux
nh instruire le peuple eu créant des écdes. Mais nous qb devons
pas oublier que tes lÎTres étaient cfaers, qu'ils étaient rares, et que
l'imprimerie n'existait pas encore.
û réforme politique et sociale mérite une approbation sans ré-
serre. Le lecteur en jugera par les faits snirans. On 6ta les aOaires
des muns des eunuques. On abolit dans la mesure du possible les
sappitces barbares. On promulgua deux codes, l'un civil, l'autre ni-
nl. La dasse agricole fut délivrée de toute servitude. Le concubi-
□at fut supprimé, le divorce réduit à des cas extrêmes, le régime
delà communauté éublî et réglé, les droits de la mère égalés à
Km dn père, le consentement de Tnn et de l'autre exigé pour le
mtrùtge des enfans, le mariage permis entre personnes de commu-
nions difTérentes. On créa l'égalité de tous les citoyens devant la
loi malgré les empdchemens du droit canon. Ainsi dès le vm* siècle
rhellénisnie préludait À cette déclaration des droits de l'homme
qui n'est devenue la loi européenne que mille ans plus tard. On
notera comme un &it curieux que parmi les plus chauds partisans
de la réforme se trouvaient les pauliciens. Cette secte très libérale
était originaire de Syrie : beaucoup de ses adh^^ns étaient venus
se fixer k Coastantiuople et en thraœ ; de là ils entretenaient avec
la fîtHigrie, ritidie et le midi de la France des relations qui ne fu-
rent pas étrangères k la réforme protestante du xvi* siècle.
Nous n'avons pas k raconter, la querelle des iconoclastes, quoi-
qu'elle ait été jusqu'ici assoE mal comprise. L'Hittoire de la civiti-
latim hellénique eu donne un excellent résumé, et la grande His~
toire écrite en grec par le même auteur la développe ^randamment.
iWppeloDs seulement que Constantin V, Tils et successeur de
Léon m, eut à exécuter les lois du règne précédent, qu'il fut libre-
QKvt soutenu par le concile de 754, et qu'il eut plus d'une fois i
Tiincre par ta force la résistance cléricale et la râiellioc. Pendant
({ue la révolution s'accomplissait au dedans, Léon 111 avait repoussé
les Arabes et Constantin les Bulgares; mais, celui-ci mort, sa belle-
^, f Athénienne Irène, entreprit de détruire tout ce qu'ils avaient
fait. Dominée par la parti monacal , elle domina elle-même son
mari, Léon iV, qui nounit subitement, et elle eut l'empire en tu-
telle. Bile laissa restaurer les coavens et rétablir, les im^es ; elle
niit les conservateurs aux afiâires, 6ta aux libéraux le oommsnde-
»Rtt de l'armée pour le donnera l'eunuque Stavrace, et eut l'habi-
leté d'élever aa patriarcat ma propre secrétaire Tarase , homme
Telatiranent modéré. Gomme les légions d'Orient étaient dévouées
^ !■ réforme, on usa de ruse pour les désarmer et les licencier, et
l'on 4ta ainsi à la révolution, mais aussi à l'empire, sa force maté--
.ïGoogIc
200 ' BEnm des dedx mondes.
rielle. Alors Tarase convoqua, non à Gonstantinople, ville libérale,
mais à Nicée, un concile où ne furent appelés que les prélats réac-
tionnaires et où les autres furent remplacés par des supérieurs
de couvent et par des religieux notables. Ce concile cassa tout ce
que celui de 76& avait fait et donna une sorte de force morale à ta
restauration, fiienlftt les légions d'Asie se « prononcèrent, n et exi-
gèrent qu'Irène céd&t le pouvoir à Constantin, devenu majeur;
cette mère alors creva les yeux à son fîls et envoya les légions,
trop peu nombreuses, se faire exterminer par les Bulgares. Maî-
tresse absolue, elle rendit au parti monactd les finances, l'armée,
l'enseignement et l'église. La restauration dura vingt ans. Cette
femme allait peut-être épouser Ch&rlemagne lorsque, le 31 octobre
802, les modérés et les radicaux agissant de concert, elle fut dépo-
sée et reléguée dans Lesbos.
Mcéphore, qui fut élevé au trdoe, avait dirigé les finances comme
grand-logothète. Ami de la réforme, dont il séparait d'ailleurs la
question religieuse, il réorganisa d'après les principes de Léon III
le trésor public, l'administration et l'année, et sut contenir les
Bulgares; mais il périt dans une expédition contre eux. C'est son
troisième successeur, Léon V, qui leur infligea en Sih la défaite de
Hésembria, dont ils se souvinrent pendant cent ans. Ce prince ar-
ménien , l'un des plus illustres empereurs d'Orient , sanctionna
toutes les institutions nouvelles, éloigna du gouvernement le parti
Èlérical, et « introduisit dans l'administration cet esprit d'ordre et
d'honnêteté qui inspira tous les iconomaques. » Quoique modéré,
il s'aperçut bientôt que toutes les concessions faites par ses suc-
cesseurs avaient été stériles; il en revint donc à la réforme radi-
cale, appliquée même à l'église. Un nouveau concile annula les
décrets du précédent et rétablit ceux du concile de 7f>h; on ré-
forma la liturgie, on changea le système d'instruction, et l'on im-
posa aux écoles des livres nouveaux en harmonie avec les principes
de la révolution. Lorsqu'en 820, trabi par un ami, par Michel le
Bègue, un des chefs de l'armée devenu l'agent du parti clérical,
Léon V eut péri assassiné, cet usurpateur professa l'indifférence sur
toutes les questions de la réfoime et ne satisfit personne; il ne fit
qu'accroître le désordre moral dans l'empire. Son fils Théophile-
reprit avec une énergie quelquefois fougueuse l'œuvre de Léon V ;
mais quand il mourut en SA2, son fils étant mineur, Tbéodora, sa
veuve, s'appliqua, comme autrefois Irène, k détruire tout ce qu'a-
vaient fait les réformateurs. Un condle, presque entièrement com-
posé de moines, déposa le patriarche libéral Jean Grammaticos,
l'excommunia et mit à sa place le moine Héthodius; presque tous
les évêcbés furent occupés par des moines. Le 19 février, on célé-
.ïGooglc
L& CIVILISATION HKLLÉNIQttE. 201
bnpvone grande fôte la restauration des images, c'est-À-dire des
■ndensabus; on l'appela « fête de l'orthodoxie; » elle est encore
uiK des principales cérémonies de l'église d'Orient.
Aimi l'essai de révolution tenté dans la civilisation hellénique
par Léon lU avait duré cent vingt-cinq ans : chiffre instructif pour
DODs, puisqu'on n'avait alors ni les journaux, ni les livres impri-
ma, ni toutes ces voies de communication qui de nos jours pré-
ôpitBil le mouvement des idées. Mais la société grecque n'était pas
et tout composée comme la ndtre ; entourée de barbares et de mu-
salouns, elle tenait plus que nous à sa foi religieuse et à ses su-
perstiiioDS, duis lesquelles elle se sentait soutenue par une infinité
der^eux, par les foules ignorantes et par les femmes. Les révo-
tutiomiaires étaient euz-mémes des gens de foi d'un esprit plus
libàil que les autres et formant en somme la partie la plus éclairée
de la nation. De plus, ils ne représentaient pas la majorité. EnGn
leur entreprise avait contre elle l'église romaine, et, avec cette
^lise, tout l'Occident. Tant de causes réunies firent que, malgré
sa lutte de plus d'un siècle, elle échoua, comme échoua plus tard
en France la courte tentative d'Etienne Marcel et comme échouent
toutes les entreprises prématurées. Seulement l'hellénisme avait
donné au monde un grand exemple en essayant de se réformer lui-
même; ses efforts ne furent point stériles, et la dynastie macédo-
meone, en adoptant les meilleures des institutions issues de la ré-
volution, put élever l'empire d'Orient à un degré de prospérité qui
eu fut le point culminant.
III.
En effet, « la force d'une réforme réside moins dans ses disposi-
lions l^islatives que dans l'esprit qui l'anime. » La pensée de la
révolution survécut à son échec apparent. Les basses classes de la
société durent, bon gré, mal gré, faire des concessions aux classes
supérieures et aux idées libérales. On rétablit les images, mais on
en interdit l'adoration. On a dit que les iwnoclastes avaient tué les
arts plastiques; ils n'ont pu tuer ce qui n'existait pas. D'ailleurs ne
voyons-nous pas ce qu'en a fait chez nous l'église catholique, qui
pourtant n'a jamais exclu les images? Les couvens supprimés se re-
levèrent; mais on entoura d'obstacles la vie monacale: les couvens
furent soumis à l'autorisation de l'évëque; il fut défendu à tout re-
ligieux de leur donner ses biens, les dons et legs aux niétropoles
et aux évéques furent prohibés. Enfin , fait bien remarquable pour
ces temps déjà anciens et qui est demeuré un des caractères les
plus constans de l'hellénisme, jamais l'instruction publique ne re-
tomba entre les mains du clergé ni des religieux. La situation des
basses agricoles, qui devaient beaucoup à la révolution, se conso-
Cooglc
209 . BETUB DEB DEBT MOIIDBS.
lida. Quoique le mot qui signifie aetS soit em^^oyé quelquefois dans
la l^;islation du temps, comme il l'est encore aujourd'hui, jamais
le servage ne reparut dans l'empire d'Orient. Sous fiomain Léca-
pène, des geoa riches et puiasajis, profitant d'une disette;, avaient
acheté à vil prix les {vopriétés de& petits cultivateurs : ils furent
poursBivis soiu cinq empereurs, pendant plus de soixante ans, et
fwcés de resUtu^ les biens mal acquis; la loi était duxe pour eux,
mais elle montre combien l'esprit d^ocratique l'avait pénétrée. On
organisa l'inslruction publique : elle fut laïque; les écoles apparte-
naient à l'état, on y eosei^ait gratuitement, et les professeurs
étaient lu-gement rétribués. La période macédonienne {H-oduisit
des hommes distingués et des écrivains de grand mérite, dont
les œuvres ont été en partie sauvées, k cette époque au^l re-
montent ces chants populaires récemment retrouvés, où sont célé-
brés les exploits des héros de L'Aûe-Mineure contre les mahométans.
Ces chants, comparés à ceux de nos jours, montrent la coitiDuité
de l'esprit hellénique, et sont comme une protestation anticipée
contre la domination ottomane. Dans la société des vitles régnaient
une largeur dans les idées, des habitudes de tolérance et une
facilité de mœurs que les siècles précédons [n'avaient point coq-
noes : 00 était en pleine civilisation.
Un des caractères les plus frappans de la période macédonienne
fut la stabilité dans la succession monarchique. Jusqu'à l'époque de
Basile, aucune dynastie n'avait duré; de fréqu^ites révolutions
avaient compromis l'existence même de l'empire. Le passage
d'un prince à un autre fut assuré par un moyen qui garantis-
sait à l'état un bon gouvernement : quand le successeur légitime
était mineur ou incapable, des hommes émisens exerçaient le pou-
voir à ses côtés. Ainsi l'amiral Romain gouverna avec Constanda
Porpbyrogénète, Nicéphore Phocas, et Jean Zimiscës avec ses deux
petits-fils. Ce mécauisme pouvait sans doute susciter des convoi-
tises dans l'àme du gouvernant associé au trône ; mais le fait prouva
qu'il était bon parce que l'opinion publique était assez forte et assea
vigilante pour en empêcher les fâcheux effets. On eut les avantages
de la monardiie sans les inconvéniens de l'hérédité. La dynastie
macédonienne put ainsi garder pendant deux siècles (367 à 1056}
une politique suivie et amener l'empire au plus haut degré de
.prospérité que l'hellénisme chrétien ait atteint. L'Ile de Chypre et
celle de Crële,Ique les Arabes occupaient depuis cent cinquante ans,
furent reconquises par Nicéphore Pbocas; une portion de la Syrie
par Zimiscès et Basile il. En Europe, on poursuivit sans relâche la
lutte commencée au vu* siècle contre les Slaves et les Bulgares. Les
peuples du nord, une fois en contact avec l'empire grec, n'ont plus
cessé de le convoiter et d'mi pr^tarer la conquête. La dépopulation
ti. CmUSATn» HEUiSIQDS. âOS
qd i'étiit firodaite dans les pnmnoes grecques de l'Swn^ d^[>uis
le temps d'Alexandre leur en ouvnit l'entrée. Les barbares, par pe-
^(g groupes, b' étaient À^lts sans réaiscauce sur beaucoup de points
désôts; mais ib tcnieM aufisijà plosieuTB reprises a^ militaire-
ffleoi et avateBl infine péDétré jusqv'au sud du Pélopooèse. Ils y
furent complètement dëfails et aoaiDis, on 921^ sous l'empM'eur fto-
nwQ Lécaptae. Le rojnsrae des Boigares fut humilié sous Coostan-
tia Poipityrogén^e; maïs ils ne furent définitÏTeiQeQt eKtermûiés ea
Grèce qu'es 906, sous BasHe II. (Test alors que l'habile et Taillant
général Ouranos remporta sur eux la giande victoire de Sperchiits.
Cette bataille est un des évéoemeos les plus marqaaos de l'histoire
nationale, cw, « «Ile arait été perdue, on peut croire que toute b
péainsDie hellénique serait devenue et resiée bulgaro^lave, et que
CoBstandnople serait tcnnbée entre les mains des barbares du nord.
ij» fiHie organisation de l'empire à celle ^loque le sauva4 j'ajoute
^'elle sauva aussi COccidNit de l'extenaon démesurée des Slaves,
comme les Eiellënes l'avaient sauvé des Perses à. Salamine.
Pendant ce tempe s'accomplissait un travail pacifique qui devait
amener rhdiénisattoa des envahisseurs et pour lequd la prédicar-
tîon du christianisme fat l'instrameat le {dus ^cace. L'heliéaisme
perdit définitiTement la Bulgarie, la Serbie, la Croatie et la Dal-
matien mais en Crète il efibça totalement la trace des mahométacs.
Ou y releva les églises et I'mi en construisit de nouvelles; les nuus
^ecs de géographie furent partent restitoés; de nombreuses fa^-
niltes de Constuitinople passèrent dans cette Ue, s'y fixèrent et y
ont esaore aujourd'hui des descendans. Des mesures analogues
forent prises peu après pour les pays reoooquis en Orient, pour
Chypre, la Gilicie, «ne portion de la Syrie et ds la Mésopotamie, On
&t Tenir en Tbrace ce qui restait des pauliciens d'Asie, et on trans-
porta hora de Hacédoine un grand nombre de Slaves et de Bul-
gares. Les écoles concouraient puissamment à cette œuvre d'assi-
niilation; beaucoup d'étrangers, même des Arabes, élevés dans les
écotes helléniques, oublièrent leur origine et occupèrent des fonc-
tions publiques dasos l'empire. Après la grande bataille du Sper-
diius, les Bulgares éch^tpés à la défaîte avaient repassé le Balkan
pour ne plus revenir; les Slaves, établis paisiblement dans la pé-
ningnle, y restèrent et devinrent avec le temps de véritables Hel-
lènes. Du reste ils n'avaient point occupé les villes : sous le nom de
Sftarimes, ib fermaient dans les campagnes de petits groupes de
eoltirateurs et de bergers régis par un jopane. De li vient que dans
i» Grèce moderne beaucoup de rivières, de montagnes et de ha-
■Beaux portent euoore des owns davee et que pas une ville ancienne
Q'a perdu son nom, Au noid. du Balkan et du Scacdus, les ooms
.vGoogIc
SOA BBTDB DES DEUX MONDES.
grecs dispuiirent; c'est donc ces deux montagnes qui formèrent de
ce cAti û' limite des pays hellènes.
Mous ne connaissons pas le diitire de la population de l'empire,
mais il est possible d'en déterminer approximativement le budget.
Au xin* siècle, dans un temps où la puissance grecque était déjà
fort amoindrie, les princes latins qui prirent Gonstantinople s'en
partagèrent les revenus, exactement connus par les livres du
graud-logothète. L'empereur Baudouin en eut le quart, montant à
30,000 pièces d'or par jour ou 162 millions de francs par an. Le
total des recettes était donc de 6A8 millions, équivalant à plus de
8 milliards de notre monnaie. Ce diiOre n'a rien d'exagéré, puisque,
d'après Benjamin de Tudële, la capitale & elle seule versait au tré-
sor b&O millions, c'est-i-dire un sixième des revenus de l'état.
D'ailleurs l'empire grec exécutait de grands travaux publics, avait
une administration parfaitement organisée, donnait l'enseignement
gratuit, soldait une grande armée régulière de terre et de mer.
L'industrie y était florissante : les pierres, le bois, les métaux, l'i-
voire, le cristal y étaient merveilleusement travaillés, comme on
peut s'en convaincre dans les musées et les collections byzantines
de l'Europe. C'est l'empire grec qui fournissait ces belles étoffes de
soie qui paraissaient dans les fêtes de Venise et à la cour des sou-
verains et des seigneurs de l'Occident. Ënfîn cet empire représen-
tait presque à lui seul l'industrie et le commerce de l'Europe et
d'une grande partie de l'Asie dans un temps oii la Fruice, l'Angle-
terre, l'Italie même étaient encore peu développées et où l'Amé-
rique était inconnae. L'empereur d'Orient était le premier des
souverains : les Arabes l'appelaient kaisar; les Slaves, tzar 'y il était
Vautocrator; le vieux doge Dandolo qualifiait encore l'empire grec
à'imperium unirersaU, Après la défaite des Arabes devant Gon-
stantinople, le pape Grégoire II, dans un enthousiasme sincère, en-
voya le portrait de Léon III à tous les princes de sa juridiction.
Telle fut du ix* au xi* siècle la puissance de l'hellénisme u réuni
en un seul état n selon le vœu anciennement émis ^ar Aristote.
S'il s'était confiné dans la péninsule et dans les lies voisines, il se
serait consumé dans les luttes qui épuisèrent Sparte et Athènes. En
parcourant l'Asie à la suite d'Alexandre, il divisa ses forces, mais
il oublia ses anciennes querelles. S'il était resté dans ses premiers
foyers, il ne serait pas devenu chrétien, le christianisme même se
fût difficilement produit. En se faisant chrétien sur tous les points
de l'Asie et de l'Egypte, il put réunir ses membres dispersés et
profiter pour lui-même du système unitaire que Rome avait orga-
nisé en Occident. Après la chute de l'empire romain, l'avance que
lui donnait son antique civilisation le mit à la tète de tous les états
.ïGoogIc
LA anUSATION HBUiNIQDB. 206
ehrétifflis, lui pennit de se condenser autour d'une grande capi-
tale, de civiliser ses voisins barbares, de résister au mahométiame
arabe et à l'invasion continue des peuples du nord.
Comment, après s'être élevé à ce point de force, de proq>érité
et de vraie àviiisation, l'empire grec fut^l abattu en si peu de
temps? Il ne mit en efTet que deux siècles à se détruire et
tomba d'abord entre les mains de princes croisés, venus de pays
moins civilisés que lui. ils n'en furent maîtres, à la vérité, que
soiiaote ans à peu près ; mais, eux partis, l'empire ne put réparer
ses forces, et après deux autres siècles il fut renversé par les Turcs
et disparut entièrement. Pourtant les ennemis qui l'entouraient au
XI* siècle avaient été vaincus; en Orient, la puissance Mnbe avait
été ibattue et n'était plus à cramdre ; coupée en deux et morcelée,
elle ne put jamais se remettre des coups qu'elle avait reçus. En
Europe, les Bulgares avaient été rélégués vers le nord ou détruits;
des Slaves, ceux qui étaient restés dans les provinces grecques s'as-
similaient chaque jour et s'identifiaient avec les Hellènes, les au-
tres étaient contenus hors des frontières; en 10&3,laroslaw amena
par la Met-Tioire 100,000 Russes vers Constantinople, se fit battre,
et laissa pour deux cents ans la Russie hors d'état de nuire. Ainsi
ni à l'intérieur, ni dons le voisinage ne semblait exister aucime
force qui pût compromettre la sécurité de l'empire. Le mal vint de
plus loio; il vint de l'Occident. C'est l'Europe latine qui pendant
deui siècles s'appliqua à détruire de ses propres mains le rempart
qui la protégeait contre l'invasion musulmane. Comment fut sus-
dlée cette lutte qui aujourd'hui peut paraître insensée et qui nous
a légué cette question orientale où la politique de nos jours se
per<l dans d'inextricables difficultés? Il esta propos, croyons-nous,
de connatO'e sur ce point l'opinion^des hommes les plus réfléchis
de l'Orient et de suivre avec eux la marche des événemens. Leur
manière de juger diflère peu de celle des historiens protestans;
mais elle s'éloigne de l'opinion des catholiques.
L'église chrétienne s'était brisée dès les premiers temps et avait
produit l'église grecque et l'église latine. Il n'y avait alors aucune
raison sérieuse pour que l'une îùt inférieure à l'autre: il y en avait
beaucoup pour qu'elles vécussent en paix, unies par des croyances
communes, séparées par la langue et par l'état social des pays ofi
elles existaient ; mais il n'y a pas d'exemple au monde de deux
communions religieuses qui ne soient hostiles l'une à l'autre,
l'église romaine, eut une primauté reconnue par les chrétiens
d'Orient tant que Rome fut l'unique capitale de l'empire. Cette
raison s'alTaibltt le jour où Byzance devint aussi capitale. Elle cessa
tout à r«t quand l'empire d'Occident fut détruit et que Rome fut
aux maiDs des barbares. Le lect«ur n'attend pas que nous traitioDs
.vGoogIc
20ft BBTCB DBS DEDX HDOSn;.
ici nne question de droit ecclésiastique; nous oonstaterons seale-
meat que t'élise d'(kient, quand elle a été libre, a toujours re-
poussé la suprématie du p^te et toute inleirention latine dans ses
propres a&ires. Nous noterons d'autre part que, depuis les anciens
temps jusqu'à ces dernières années, la papauté a revendiqué cette
soprématie. Après ta chute de l'empire romain, les princes bar-
bares, dépourvus de toute iustruction, étaient ineap^les de fon-
der un ordre l^al; l'église latine, plus éclairée, put exercer sur
eux nne action utile; elle contribua au développement moral et
politique de sociétés en voie de formation; elle acquit sur elles,
sar lenrs chefs et sur leurs gouvememens une autorité qui Inentdt
devint prépondérante et que l'histoire explique sutGsamment. Mais,
remarque l'historieii Macaulay, quand le développement progressif
des sociétés occidentales eut amené Vétablissement d'un état de
choses réguli^, la suprématie de l'évêque de Bome devint inutile.
Les princes s'en affranchirent, et une notable, partie de l'Europe y
édiappa par la réforme. Rien de pareil n'avait eu lieu en Orient.
La civilisation ne s'était pas interrompue, l'empire grec n'avait pas
été détruit; il s'était maintenu avec^ergie. Il avait repoussé toutes
les invasions; ceux des barbares qu'il avait tolérés sur son sol, il
lesavait hellénisés. Sa métamorphose chrétienne avait suivi )e mou-
vement d'une civilisation qui était la sienne. Jamais l'autorité reli-
gieuse n'avait eu à se substituer à celle des princes ni à la ré^er;
au contraire l'autorité laïque avait été placée au-dessus d'elle ;
rCT[^>a'eur était tenu pour supérieur au patriarche. On alla même
plus loin : le pouvoir imp^ial eut & trancher plus d'une fois des
questions ecclésiastiques. On avait compris qu'entouré de nations
ennemies, l'hellénisme avait besoin ^d'on principe d'unité asses
fort pour y empêcher des ruptures qui auraient pu leur en ouvrir
l'entrée. A nos yeux, ce fut sans doute un empiétement du pou-
voir sur la liberté de conscience ; mais, comme le dit justement
M. Paparrigoponfo, « juger le passé selon les idées nouvelles,
c'est faire de l'histoire on acte d'accusation contre l'humanité. »
De cette intervention d'une monarchie civilisée dans les questions
religieuses résulta d'ailleurs pour l'empire d'Orient cet autre avsiv
tage de modérer le fanatisme. En Occident, le clergé prit le carao
tëre oppressif que donne la toute-puissance chez des peuples encore
barbares ; en Orient, il fut plus doux et plus humain.
Ce contraste entre la situation des deux églises produisit des
crises successives, dont deux ont eu un long retentissement dans
l'histoire : celle du a" siècle sous le patriarcat de Photius et celle
du xi« sous celui de Cyrille. Elles achevèrent la rupture entre Bome
et Constaiitinople, mais sans rien ôter aux prétentions de la cour
pontificale. Au ooniraire, les exigences des papes allèrent^gruidis*
.ïGoogIc
ft07
saut, mèQK dnia un temps v où Yé^iaa romaine éuit errivée à
UD degrt inouï de coiruption et d'immoraUlé. d Gr^ireVlI U re-
leva ; MUS, derenu l«i-m6ne conmie un roi siseram au milieu des
{ffioces de l'Ëarope, il juge» que U souveraineté du pape serait
tenue ai éebec uisei toogtemps que l'Oise greopie ne serait pas
somniae A. sa juridktioi), et i) songea À la rerendû^er p&r l'épée.
Que les o'tMSades aient eu poor unique objet de sauver les chré-
tieostfOrieDt, c'est ce que pas itd écrivain judidem n'admet aïo-
jountluii. La ptos grande lumîire est faite sur ce poràt; les éré-
Demens d'alors s'y dérogleat dans une parfaite limpidité. Les
prétendues lettres d'Alexis implorant les secours de POccideot ont
été reconnues Causses , inventées après eoop coanne un moyen
meneonger de justifier des actes qui n'éUneot pas justifiables. En
effet, \ts Seldjoocides étaient sur la frontière de l'empire, et l'em-
pire était pleinement en état de les arrêter, comme il arrêta et dé-
truisit les meilleurs soldats de l'Earope, les NomMods. Mais, dès
107i, GrégtHre Vil écrivait une encycIiqoeoA il disait, contraire-
ment à la réalité, que l'église d'Orient désirait l'union au saint-
siége et u dcindait que Rome lui enseigoftt la foi pure de l'apdtre
Pieire. » En i080, il appuya par une nouvelle encydique l'espétK-
tioD que Robert Guiscûd préparùt depuis dix ans contre l'empire,
et il engageait tous lescfarétieAsà lai veniren aide. Quelque motif
qu'ait eu le pape de rejeter les Normands de l'autre côté de l'Adria-
liqae, c'est es réalité Tégtise de RoEoe qui a donné le signal de
rinrasion. Les premières attac[aes normandes n'aiTùMirent pas
seosibleneot l'empire grec : en 1095, il était plus fort que dix ans
uiparavaM. Il n'en fut pas de mime des croisades proprement
lUtes. Les bandes pillardes de Pinre l'Ermite se fondirent en route
ei n'atie^irent pas la Palestine; mais on sait le désordre que cause
dans un pays la présence d'une armée étrangère. Quand les chefs
sàiflux des croisés, Godefroy de Bouilloa, Bobémond, Baudouin,
entzèicat en ligne, un esprit de haine oontre les Grecs avait été
répaodi en Europe. Cette haine pour de prétendus basiques est
atiettée par une lettre de Sohémond à Godefroy, que nous ont con-
servée les diroQÎquenrs occidentaux. Elle le fut de nouveau lors de
la pràe d'Ëdesse etde l'assassinat du vieux Théodore par Baudouin,
par U vialatioD des traités ctmcliw avec Alexis, par les conquêtes
Bt Je pillage en Cilîcie et en Punphylie, terres belléniqus. Le
royauue de Syrie, fondé par les croisés, demeura impuissant contre
les Seldjoucides; mais rexpéditi<»i qui aboutissait à ce résultat
avait dintiiuiB les ressources de l'empire en hommes et en argent
et porté le trouble dans son organisatioa. L'historien Miehaud luï-
mâme avoue que l'union sincère des Latins et des Grecs eût sufS
poarécsrter le pàil de l'invasion musulmane', en effet Hsnael et
.ïGoogIc
208 BETDE DBS DEUX WMIWS.
]eaQ Comnène avaient Taincu les Turcs en Asie^Mioeore, quand la
seconde croisade les força de penser à un plus grand danger. On
sait les mesures de précaution que dut prendre MUnuel contre les
hordes de Conrad III et de Louis VII arrivant par le Danube, pré-
cautions qui n'empêchèrent pas les provinces grecques d'être pil-
lées par ces prétendus amis, ni l'évéque de Langres de proposer au
roi de France la prise de Coostantinople. Pendant ce temps, Roger 11
de Sicile s'emparait de Gorfou, ravageait les cdtes du Péloposëse,
pillait Corinthe et Thèbes, et s'en retournait à Païenne. Il s'ensuivit
une loi^ue guerre qui n'empêcha paê Manuel Comnène de vainoï
Noureddin, et, deux ans après, Azeddin, sultan d'Iconium,
L'empire résistait donc aux invasions; mais les attaques réitérées
de l'Occident l'affaiblissaient par degrés. Guillaume II de Sicile
prenait Durazzo, pillait Thessalonique, en détruisait les habitans et
aurait atteint la capitale, si Alexis Vranas ne l'eût battu sur les
rives du Strymon. Les Turcs gagnaient du terrain en Âsie-Mineore;
les Bulgares au nord se rendaient indépendans. Une scission s'opé-
rait dans la nation ellesnème ; un royaume grec se formut dans le
Pont. C'est alors que la politique rusée du doge Dandolo amena les
Latins à Constantinopte. Innocent III avait paru comprendre le
danger qu'une guerre directe contre l'empire pouvait faire courir
au monde chrétien; puis il se ravisa, insinua que les Grecs étaieot
criminels devant Dieu et devant l'église, et finit par demander la
soumission de l'église d'Orient au saint-si^e. Le lâche Alexis IV la
promit ; mais, quand il voulut en venir à l'exécution, une émeuie
ensanglanta les rues de la capitale et le força d'accepter la lutte
avec les croisés. La ville fut prise, pillée et en partie incendiée le
13 avril 1204. Un empire latin remplaça pour un demi-siècle l'em-
pire grec.
Hais les Latins ne firent qu'y introduire une indicible confusion.
Les mœurs helléniques ne comportaient ni ta suprématie du pape,
ni le régime féodal. Vainement remplaça-t-on le patriarche grec
par un latin; le pouvoir ecclésiastique devint un objet de dilate
entre les conquérans; il y'eut à Constantinople jusqu'à quaue
églises latines à la fois, hostiles les unes aux autres. Le même dé-
sordre régnait dans le clergé^ de Thessalonique, auquel Villehar-
douin fit sentir enfin violemment son autorité. Quant au régime
féodal, non-seulement il était contraire aux traditions de la race
hellénique; mais il ne put même se constituer régulièrement, parc«
qu'il n'y avait aucune coutume locale qui subordonnât une des
provinces conquises à une autre. Il en résulta des luttes conti-
nuelles entre les seigneurs, et l'mipossibilité pour eux d'agir avec
ensemble.
A peine avaient-ils pris Gonstantinople que l'empire grec se re-
.ïGooglc
, U CiriLIBATION HEIliinQOE. 209
fornuh i Nicée et qu'une assemblée nationale proclamait Th. Las-
caris. Sa création produisit cette conséquence vraiment instructive
pour Doos que ces chefs latins s'entendirent contre lui avec les
Tares d'Iconium et que les croisades, suscitées au nom de ta chré-
tieDté, aboutissaient à une alliance de chrétiens et de musulmans
cmtre d'autres chrétiens. 6'eat du reste un fait qui s'est reproduit
conslanunent depuis six cents ans et qui se produit encore sous nos
yem. Eo Europe, Uichel-Ange Comnëne restaura de son côté un
empire hellénique qui lutta avec succès contre les Latins, les Bul-
près et les Serbes, et qui fit disparaître le royaume de Thessalo-
nifne. Quand les deux fragmens de la nation se furent réunis,
l'empire latin, tombé dans une pénurie sans nom, ne résista plus,
et Michel Paléotogue reprit Constantinople le 26 juin 1262.
Quel fut, au point de vue de la nation grecque, le résultat des
croisades? Ces expéditions, auxquelles presque toute l'Europe parti-
cipa, De pouvaient se justifier que si elles instituaient en Orient
une puissance plus forte que l'empire et capable d'arrêter les mu-
sulmans. Pour cela, les peuples d'Occident n'avaient pas besoin de
ledétnire; lia auraient atteint le but par une alliance sincère, al-
lianceque le fanatisme rendit impossible. Non-seulement les croisés
ne firent rien de solide; mais les haines religieuses, le désir du
gain et l'esprit de conquête, qui poussaient beaucoup d'entre eux,
mirent la nation hellène dans un tel état de ruine et de désordre
qu'elle ne put jamais se reconstituer entièrement. Le commerce
prit d'autres voies et se créa des centres nouveaux; les industries
ëmigrërent, la sécurité disparut de la mer et des rivages : en 1278,
on comptait dans le Levant quatre-vingtrdix chefs de pirates de
toute nation. La Grèce, en proie aux seigneurs féodaux qui se la
disputaient, se vit, après un siècle, parcourue par les grandes com-
pagnies catalanes, qui amenèrent chez elle les Osraanlis, leurs
alliés. -Des régions entières de Constantinople furent habitées par
des négocians et des banquiers latins indépendans du pouvoir im-
périal; ainsi l'anarchie s'étendait jusque dans la capitale. Les atta-
ques répétées de la maison d'Anjou la favorisèrent singulièrement;
l'élat grec ne trouva plus le temps de se refaire et vit ses forces, à
mesore qu'elles se réparaient, s'user à lutter contre ceux-là même
de qni il aurait dû attendre du secours.
Quand l'heure fatale eut sonné et que Mahomet H, déjà maître
de toute la Thrace, fut entré dans Constantinople, « les princes et
les prélats d'Occident furent saisis d'une indicible terreur-, ils
voyaient déjà les janissaires renversant les autels du Christ en Hon-
grie et en Allemagne, l'itt^ie tombant sous le joug musulman,
le Koran prêché sur le tombeau de Saint-Pierre comme il l'était
nwi uvti. — inS. U
.ïGoogIc
210 BETCBDES BBOl MOHOES.
SOUS les Toûles de Suat»^hie. » Mais il était u cq) tard pour se
repentir. Les Turcs, il est vrai, ne viiir»it p«a à Rome, mais ils
vinrent à Vienne ; ils y vinrent deux fois, en 1529 et en ie83 ;
l'Autricfae poorrait aujourd'hui s'en souvenw. En Orient» ila passè-
rent un m&aie niveau sur les Latins et sur les Hetlënes. Leur pré-
sence aur Le Bosphore fut pour l'Europe une sorte d'amputation,
rendue possible par la maladresse, la cupidité et l'amUtion de pré-
tcadus médecins, plus experts dans les di^utes tbéolt^iques que
dans le maniement des lÀaires humaioes. La civilisation di^iarut
de l'Asie-Mineure, de la péninsule des Balkans, de la Grèce en-
core couverte de ses leinples, et dea lies méditerranéennes. Voilà,
quant à l'Orient, le résiûtat qui fut préparé par les croisades et
amené par les guerres et les querelles ds toutes sortes que les
peuples de religion romaine firent pendant deux siècles encore à
l'empire gui les protégeait au soleil levant. En ce jour, une question
fut poeée que la diplomatie et les armées européennes débattent
depuis quatre cents ans sans la pouvoir résoudre. A l'heure où
j'écris, elles s'agitent anxieuses et s'efTorcent, vainement peut-être,
u de mettre im peu d'ordre dans la confusi<Ki que l'Europe elle-
même a créée. »
IV.
Les Turcs occupèrent militairement toutes les villes, j instal-
lèreot une autorité absolue, bâtirent des milliers de tours pour la
garde des passages et la perception des impôts; mais ils ne se mê-
lèrent pas à la population vaincue. Plusieurs causes rendirent im-
possible toute assimilation. En Occident, les conquérans barbares
parlaient des tangues aryennes comme les indigènes; ces idiomes
purent se ftmdre et domier naissance aux langues modernes de
l'Europe. Le turc au contraire, tangue touranienne, était d'une
autre origine que le grec, et n'était pas parvenu au même point de
dérek^^>râKnt linguistique ; les mots arabes qu'il adopta ne ren-
dai^t pas plus facile sa fusion avec le grec, puisque l'arabe est
lui-même une langue sémitique, incompatiUe avec les idiomes
aryens. Ainsi les vainqueurs et les vaincus ne purent se comprendre •
et demeurèrent isolés. La religion mettait un autre obstacle à leur
rapprochement. Le mahométisme, que les Osmaolis avaient adopté,
s'était présenté dès l'origine comme ennemi du christianiâiue ; il
l'était en réalité pv la manière dont il concevait Dieu, en niant
Tincamation et la trinité, en repoussant toute la partie mystique
et toutes les pratiques de la religion chrétienne. 11 fit donc à celle-ci
une guerre acharnée qui maintint les populations vaincues dans un
état permanent d'hostilité contre les vainqueurs. La différence des
races était une troisième cause de séparation; les Hellènes, grande
.vGoogIc
LA CirZLISATlOtf HEUiniQUE. 211
lu^ histonqae, se considéraient avec raiaoa oonnne supérieurs
un Tares; ee mot compraiait à leurs yeux tout -an ensemble (f io-
stîtQti(n» Eocisles répugnantes, la polygamie, l'avilissenaent de la
femme, le fanatisTiie érigé en systtoie, l'absolutisme dans le gou-
vernfiflieot, l'arbitraire dans la justice, le droit de la force pntout;
d'ailteuTs nul art, nulle industrie, nul commerce. Il y eut d(mc
dus l'empire ottoman deux peuples juxtaposés, mais non confon-
dis, milériellement mêlés, mais moralement séparés, le peuple
àt Koru et celui de l'Évangile ; et, comme eelaî-â était infioimeat
sapérkia i. f autre, la senritude où il était tombé devint elle-même
mw cause de baiue implacable que quatre siècles n'ont pu amoin-
drir.
Les Turcs essayèrent d'abord de s'assimiler les vaincus pour les
QKorporer dans leurs armées, mais ils y renoncèrent bientôt. En
effet, les iBasulmans formaient une aristocratie militaire qui s'en-
treteoait par le travail des indigènes; une assimilation totale les
aurait privés d'agriculteurs, d'industriels, de commerçans, et en
gèlerai de gens payant l'impôt. Us prirent le parti d'exiger des
familles cbrétiennes nn enfant sur cinq; cet enfant était fait maho-
métao, élevé i la turque, puis entrait dans le corps des janis-
saires; cette troupe, entièrement composée de renégats, fut de
"20,000 hommes pendant deux siècles. L'habileté naturelle des chré-
tiens et la supériorité de leur instruction firent aussi que, dès le
T^e de Mahomet II, on confia à des renégats de hautes fonctions
dans l'état. Le poste d'interprète fut ordinairement confié à un Grec
à putir de lfi66 ; des Grecs représentèrent la Porte aux traités de
Ciriovitz et de Passarovitz; le grand-interprète de la flotte fut le
pios souvent un Hellène, qui dominait ainsi radminislration de la
tuer Egée et des lies. Enfin dans les dernières années du xvn* siècle
les snltMis confièrent à des Grecs chrétiens le gouvernement de la
Moldavie et de la Yalachie; ces princes y attirèrent leurs amis et
leurs parens, et imprimèrent à ces deux pays un caractère hellé-
nique qui n'est point effacé. Devenus puissans et riches, les colons
rentraient à Gonstantinople ; ils y donnèrent naissance à cette so-
ciété, aujourd'hui presque (Ksparue, qui prit le nom de phanan'otes.
L'empire de Turquie a prospéré tant que les hantes fonctions y ont
été remplies par des Hellènes; sa décadence a commencé du jour
où ils ont été remplacés par des Ottomans.
En dehors de ces concessions intéressées, il n'y eut rien de com-
mun entre les vaincus et les conquérans. Le patriarche eut le titre
d'ethnarque ou chef de la nation ; il communiquait avec le sultan
par l'intermédiaire du réis-effendi, ministre des affaires extérieures,
et il traitait directement avec les souverains étrangers. Il est vrai
que ses droits étaient souvent violés; on n'arrivait guère au siège
CoDgIc
212 BETDE DES DEOX MONDES.
patriarcal qu'à prix d'argent, et là od était rançonné par toas les
gens de la cour, même par les femmes; on se trouvait alors cfaai^é
de dettes, puis emprisonné et quelquefois mis à mort. Dans la vie
civile, les chrétiens s'administrèrent eux-mêmes, ils eurent des
conseils communaux et un cbef nommé gérante ou archonte par
les Grecs, codjabachi par tes Turcs. Cette administration répartis-
sait entre les habitans le tribut, souvent écrasant, que le sultan
leur imposait. Les Grecs jouissaient ainsi d'une apparence d'auto-
nomie, mais les impôts étaient arbitraires, la sûreté personnelle
n'existait pas, et ce régime fut tellement une des conditions de la
conquête qu'il existe encore aujourd'hui dans sa plénitude, malgré
des promesses solennellement répétées depuis quarante ans.
La lutte des Hellènes et des Turcs ne s'est pas arrêtée un seul
instant depuis quatre siècles; elle ne s'arrêtera pas, attendu que
l'empire turc renferme dans son sein deux civilisations incompa-
tibles. La race ^^cque, violemment convertie ou détruite dans
presque toute l' Asie-Mineure, se concentra dans son ancienne pa-
trie, hérissée de montagnes, et dans les Iles, d'où elle eut pour
refuge la mer. Son histoire, pendant ces quatre cents ans, se com-
pose de deux périodes dont la première s'étend jusqu'au commea-
cement du siècle dernier, et la seconde jusqu'en 1830; une troi-
sième période, celle- de la renaissance, se déroule en ce moment.
Fendant deux cent soixante ans, les Grecs se sont insurgés en
quelque sorte pour le compte d' autrui, et ont aidé quelqu'une des
puissances européennes à se substituer à la domination ottomane.
Befusaot aux Turcs le service militaire, ils se faisaient klephte» et
occupaient les montagnes, tandis que les garnisons turques te-
naient la plaine et les villes. Les klephtes ét^ent toujours prêts &
seconder quiconque venait attaquer les musulmans, et le plus sou-
vent ils entraînaient dans la lutte leurs compatriotes sédentaires.
Ils coopérèrent dès 1470 avec Venise. En 1Â75, presque toate la
Grèce avait répondu à l'appel de Charles VIH, quand Venise et le
pape arrêtèrent l'expédition française. André Doria fut soutenu eo
1522 par un soulèvement du Péloponëse et d'une partie de la
Grèce. Lors de l'expédition de don Juan d'Autriche et de la bataille
de Lépante, en 1571, 3,000 Grecs assiégèrent Salona et, pendant
deux ans entiers, 25,000 insurgés tinrent les Turcs en échec dans
le Péloponèse. C'est à cette époque que la Porte crut se débarras-
ser des klephtes en les organisant sous le nom A'annatolei, et en
les chargeant de la police des montngnes; mais les chants popu-
lùres et tes faits de l'histoire montrent que les armatolea firent
souvent cause commune avec les klephtes et combattirent avec eux
contre les troupes régulières du sultan. Ce sont des armatoles qui,
en 1&85, soulevèrent l'Épire et l'Acarnanie< De lOOS & 160O se
CgIzcdbvGoOgIC
LA CITILISATION HELL£nIQDE, 2J3
prépiri une première conjuration, celle des Grecs et dea cheva-
liets de Ualie, qui fut dénoncée et n'aboutit qu'à d'horribles mas-
surcs. Peu après, en 1612, il s'en forma une autre beaucoup plus
redoutable, puisque, outre les Hellènes, elle comprenait les Bul-
gares, les Serbes, les Herz^oviniens et les Dalmates; le chef de
celte immense insurrection devait être Charles de Nevers, descen-
dant des Patéologues ; l'Espagne et Venise l'empêchèrent d'éclater.
Eo 1669, la Crète, avec Venise, lutta pendant vingt années contre
les Turcs. En 1684, cette république occupa le Péloponèse et l'At-
lique. En 1716, elle soutint contre les Ottomans le si^e de Corfou
ei dut aux Grecs de conserver cette tle.
Cest vers cette époque que la politique des Hellènes dut se
transformer et qu'ils cessèrent de placer la un de leurs maux dans
leur soumission à une puissance chrétienne. La France et, à sa
suite, les autres états de l'Europe, avaient fut leur paix avec les
Turcs. Venise était épuisée et donnait depuis longtemps déjà des
signes de décadence. Par le génie de Pierre le Grand s'élevait dans
le nord une puissance nouvelle dont les proportions devenaient
menaçantes et qui , touchant à la Turquie, pouvait à toute heure
l'envahir et gagner les rivages de la Méditerranée. La crainte de
la Russie donna nûssance à ce système de politique générale qui
prit le nom u d'équilibre » et dont un des élémens essentiels fut
la coogervation de l'empire ottoman. Les deux principaux cham-
pions de ce système furent l'Angleterre, à cause de son commerce
maritime, et l'Autriche, parce que, en contact avec la Turquie et
la Russie à la fois , elle serait singulièrement menacée du cÂté du
SQd-est, si les Russes descendaient vers le midi. L'hellénisme n'eut
plus beaucoup à espérer du cAté de l'Occident, tant que l'équilibre
européen aurait pour base l'intégrité de la Turquie. Celle-ci n'avait
plus d'ennemis réels que les Russes; il ne faut donc pas s'étonner
que, pendant plus d'un siècle , les Hellènes aient coopéré avec
ces derniers; c'est la politique d'équilibre qui les avait jetés dans
leurs bras. Les Slaves avaient en outre l'avantage, aux yeux des
Grecs, de professer la religion orthodoxe, et d'avoir comme eux
pour adversaire l'église de Rome. Enfin Russes et Grecs semblaient
poursuivre en commun la solution du grand problème des races,
des religions et des nationalités en Orient, à savoir l'expulsion des
Turcs fa<H^ de l'Europe et le rétablissement du christianisme sur
le Bosphore. Les insurrections grecques n'eurent plus lieu qu'à de
longs intervalles, dans les crises de la politique d'équilibre. Celle
de 1760 et, l'année suivante, l'incendie de la flotte turque à
Tdieané, où les navires grecs avaient joué un rôle important,
furent suivies de massacres ; 20,000 Pétoponésiens furent vendus
en esclavage.
.ïCoogIc
21i BEV0B DIS DECt UOHDBS.
La TévtriutîoD fr&Qçaise fut le signal d'un puëssDt mouToneat
des peuples vers la liberté. Nous n'avons à raconter id ni les eObrts
du poète patriote Rhigas de Phères à la fin du siècle dernier, ni les
luUes des Souliotes de 18(H) à 1803, ni oeiles de Nico-Zara, de
Stathas, de Katrantonis et de son frère, ni les ruses sanglaoles
d'Ali-Pacha , ni enfin cette guerre de l'indépettâance oà le oioode
hellénique tout entier prit une part active et sacrifia 300 ,000 hommes.
Les derniers acteurs du drame «ont encore vivans, et l'un de ara
plus grands héros, Canaris, vient seulement de mourir.
Déjà en 1783 un partage de la Turquie avait été réglé par la
Russie et l'Autriche. On devait créer un empire grec sur le Bos-
phwe, avec Gonstantinople pour capitale , et un royaume de Dacie
sur le Danube. La crainte que la commananté de rel^OD et d'iu-
t^èts entre les Grecs et les Russes ne donnât à ces derniers une
prépondérance excessive poussa l'Autriclie à dunander pour Ye-
nise le Péloponése, la Crète, Chypre et les autres Ues. h& Russie
refusa, les négociations furent rompues, et l'Autriche soutint depuis
lors l'intégrité de l'empire ottoman. Après ta guerre de l'indépen-
dance, il parut démontré que la Turquie n'était plus en état de
garder le Bosphore; le duc d ; Wellington, reconnaissant la vitalité
de la civilisation hellénique et pressentant sa renaissance, laissa
voir dans l'avenir la création d'un empire grec comme la seule so-
lution du problème. L'Europe sentit alors que l'équilibre ne pout-
vait plus être maintenu à la rigueur; elle ci^ un royaume grec;
seulement elle le créa le plus petit possible, laissant aux généra-
tions suivantes la tâche de dénouer les difficultés devant lesquelles
elle reculait.
Ce qui s'est passé depuis lors n'a pas toujours été compris, parce
qu'on f^t attention aux événemens, non quand ils se préparent,
mais quand ils éclatent. Le raconter en t^tail dépasserait les li-
mites de cet exposé. Disons seulement qne depuis cinquante ans
la situation relative des Russes et des Gncs s'est profondément
modinée. D'une part la doctrine du poRsUivisme, r^udiée osteiV'
siblement par le gouvernement de Pélersbourg, est en réalité le
gnide de la politique russe ; c'est ce que les faits démontrent d'an-
née en année. D'un autre cdté la fondation d'un royaume grec x
créé dans le sud un centre vers lequel totis les Hellènes ont les
yeux tournés, qui est le Piémont de cette autre Italie et dont la
Rome est Gonstantinople. Sa population a plus que doublé ; en dix
ans, de 1802 à 1872, son commerce a passé de 81 à 195 millions;
il a aujourd'hui 6,000 navires et 28,000 marins. Les Slaves ne sont
pas un peuple maritime; les Grecs en sont un depuis trois mille
ans. l«s pays hellènes s'étendent au nord jusqu'au Balkan et au
Scardus et comprennent, avec Gonstantinople, des provioces que
LA ClVEUSATKHi HELLÉNIQVE. 21&
le pansUvisme préteod reveodiquer. Cet état de choses a produit
eDtreles Russes et les Grecs un refroidissement, puis une suspicion
mutuelle, enfin une sorte de rupture qui s'est manifestée dans ces
derniers temps par le schisme de l'église bulgare. Au panslavisme,
les Grecs ont opposé le panheliénium, et font valoir toutes les rai-
sons, tirées de l'histoire, de la géographie et de l'ethnologie, qui
peuvent établir les droits de l'hellénisme.
Sous n'aborderons pas ici cette question de droit, trop impor-
ume pour être traitée en quelques %ne8. Nous recueillerons aeu-
lemenl dans V/ïistotre de la civilisation kellinique tin aveu que
nul Hellène ne répudiera : c'est qu'en face du vieil équilibre euro-
péen il y a deux peuples qui poursuivent la destruction de l'empire
ottoman; ce sont les Russes et les Hellènes. Les Russes viennent
(lu dehors, et procèdent par voie de conquête. Les Hellènes ne sor-
tent pas de chez eux, et procèdent par insurrection. La Crète s'est
iostu^lée trois fms depuis quarante ans ; elle s'insurge aujourd'hui
pour la quatrième fois. La Thessalie, l'Épire, la Macédoine et
d'autres pays grecs de Turquie se soulèveot aussi. L'Europe peut
empêcher la Russie d'atteindre Constantinople, parce que l'Bnrope
est plus forte q[Qe la Russie ; elle se fera pas que deux civilisations
antagonistes, l'beDâiisme chrétien et l'islam, puissent contracter
mariage et vivre ensemble. La politique des Hellènes est très
simple : ils savent, et l'expérience a fffouvé, que ni leurs instirreo-
lioDs, ni les démêlés de la Russie et des Turcs ne pourront se régler
sans l'intervention de l'Europe. Ils savent aussi que les sacrifices
fboaunes et d'argent faits par l'Enrope en faveur de la Turquie
soQi restés vains, qu'ils ont en pour réOHnpense les assassinats àe
fjedda et de Salonique et une banqneroute de plusieurs milliards,
« qu'enfin la guerre de 1870 a ruiné l'équilibre européen beau-
coup plus que ne pourrait le faire la disparition de la Turquie.
Aiosi, aa milieu des ténèbres où se débattent les chancelleries, la
question d'Orient se simplifie de pins en plus, grâce à la renais-
sance de la civilisation hellénique. Elle se ramène peu à peu k une
réparation du désordre causé par les croisades et par les guerres
qui lesoni suivies, i la reconnaissance des droits d'une nation qui
fut'alora imprudemment sacrifiée et à des garanties à prendre contre
l'esprii de conquête, de quelque côté qu'il vienne. Au fond, dans
«tre question d'Orient, comme dans presque toutes les autres, ce
qui s'ac«omplit sous nos yeux, c'est la lutte du droit contre la
force. Les descendans des anciens Hellènes, comme tous les peu-
ples opprimés, ont foi dans l'avenir et se persuadent que le droit
finira par triompher.
ÉUILE BntNODF.
.ïGoogIc
PKOCÉS DE VEEA ZASSOULITCH
' 11 y a trois semaines, qui parlait d'elle? Ea quelques instans, elle est
devenue célèbre, aujourd'hui l'Europe tout entière 3a.it son nom. Pen-
dant plusieurs jours, l'Europe, faisant trêve à ses perp leiités politiques,
a cessé de se demander si le congrès se réunirait, si l'honnête courlier
parviendrait h force de patience et de dextérité à concilier les prélen-
tions rivales de l'éléphant et de la baleine. Quarante-huit heures
durant, l'Europe a tout oublié, la paix, la guerre, M. de Bismarck, lord
Beaconsûeld, le prince Gortchakof, pour ne s'occuper que de Vera
Zassoulitcb et de l'étrange aventure judiciaire dont cette inconnue a
été l'héroïne. Dans le premier moment, on a singulièrement exagéré
les conséquences de cette aventure. Certains esprits qui vont trop vite,
certains journalistes doués d'une imagination téméraire et chimérique,
ont prétendu que Vera Zassoulitch tiendrait sa place dans l'histaire
universelle, qu'elle avait reiju une mission d'en baut, que la destinée loi
avait parlé et lui avait dit: — Fais le signe de la croix et prends la
hache, ou prends tout simplement ton revolver sans faire le signe de la
croix. Tu t'appelles Judith, tu frapperas Holopherne; aussitôt les Assï-
riens épouvantés transigeront avec le marquis de Salisbury, et la que^
tien d'Orient sera résolue. — Non, ce n'est point Vera Zassoulitch qui
résoudra la question d'Orient, elle n'a pas tué Holopherne, elle n'a pas
épouvanté l'Assyrie. U n'en est pas moins vrai que son procès a élc
pour la Russie comme un signe des temps et pour le reste de l'Europe
toute une révélation, propre à faire réfléchir ceux qui réfléchissent le
moins.
Tout parait étrange dans cette histoire. Un grand-maltre de la police.
qui n'a jamais eu la réputation d'un homme féroce, visite un jour la prison
de détention préventive de Saint-Pétersbourg; il y rencontre un con-
damné politique, qui, après s'être permis de lui adresser la parole, passe
.ïGoogIc
TEHA ZASSOUirrCH. 217
près de lui quelques instans plus tard sans se découvrir. Saisi d'une
colère subite, il ordoDoe qu'on inflige k llnsoleot ou à l'étourdi une
punition corporelle, n Alors ou enleDdit des cris, des gémissemeDS et
le àOlemeDt des veines, u Une femme, qui n'avait jamais vu ce coo-
damoé, jure de veuger son oD'ense et son supplice. Elle se présente un
matin auprès du grand-maître et décharge sur lui un pistolet à bout
portant Ble est arrêtée, on instruit son procès, elle comparait devant
le iury. Elle avoue son crime et ne cherche point à l'atténuer, elle
sssajQKi hautement qu'elle l'a commis avec préméditation. Le jury,
dansiquel figuraient des conseillers de cour, l'acquitte, et cet acquit-
lemeat extraordinaire soulève une tempête d'enthousiasme plus extraor-
dioaire encore dans une assistance d'élite, triée sur le volet, com-
posée de hauts fonctionnaires de l'empire, de sénateurs, de conseillers
iTétat, chamarrée d'uniformes, constellée de croii et de décorations;
on y voyait la Qeur de la société russe. L'accusée est mise en liberté;
une foule immense, qui l'attendait aux abords du tribunal, lui fait une
ovaiioD, l'acclame avec délire. Elle monte en voiture, des coups de feu
retentissent, et Vera Zassoulitch disparaît, enlevée selon les uns par la
police, qui se proposait de réformer à sa façon le verdict du jury, selon
les antres par les agens des sociétés secrètes, qui, prévoyant le danger
dont elle était menacée, ont voulu l'y soustraire. Telle est l'aventure
dont l'Europe s'est à U fois émue et étonnée, et qui a ému la Russie
sans rétonoer beaucoup.
Le crime de Charlotte Corday délivra la France d'une bête féroce.
Comme dous l'avons dit, ce n'est point un monstre que Vera Zassou-
litch a tenté d'assassiner. Loin de passer pour un tyran cruel ou atra-
bilaire, te préfet de police de Saint-Pétersbourg, le général Trepof,
Heuienaol-général et aide de camp, est considéré par tout le monde
comme un galant homme, d'excellentes manières, d'un commerce
^réable; il a l'esprit cultivé, ii aime les arts, la littérature et le
Uiéilre. Il était depuis longtemps, paraît-il, l'un des favoris du tsar,
iiui eut plus d'une occasion d'apprécier son mérite; la première fut
assez bizarre. Le général Trepof a commencé par être grand-maltre de
la police à Varsovie. L'empereur Alexandre, se trouvant de passage dans
cette capitale, vit un Jour cheminer devant lui un drochhi traîné rapi-
dement par deux chevaux noirs ; dans ce drochki était un homme de-
bout, la tête haute, les mains appuyées sur une tringle de fer; cet
lioinme était le général Trepof. L'empereur le fît venir et lui demanda
pourqooi il avait adopté cette singulière façon de se promener en voi-
ture, à quoi il répondit : Sire, c'est pour tout voir. Ce mot plut à l'em-
pereur, il reconnut tout de suite dans le général un homme qui avait
une aptitude marquée pour son difficile métier, un homme qui ne
niéw^eait ni ses yeux ni ses jambes, et il lui donna sa confiance, que
ce serriteur plein de âévobawot s'est toujours applii]ué à justiûer.
.ïGoogIc
SIB BETDE DIS DGUI UONDES.
Ce n'est pas seulement le tsar, c'est auaai le public qui z teaa jus-
qu'aujourd'hui le général Trepof pour un àes meilleurs grands-maîtres
de la police qu'ait possédés Sainfr-PéterBbpurg. On avait reproché i
qvelque&-uns de ses {«édéceaseurs, non certes de ztégliger leurs de-
voirs, mais de faire souvent plus que leur devoir, et il est des négli-
gences qu'on pardonne plus facilement que certains excès de zèle.
Dans un des longs entreti^is intimes qu'ils eurent ensemble à Tilsitt,
le vainqueur d'Iéaa et de Frïedland, s'il en faut croire la chronique,
dit à l'empereur Alexandre 1« : — Ma police est si bien faite qu'elle
sait tout quaraote^iuit heures après quun vol a été commis. — La
mienne, repartit Alexandre, est bien supérieure à la vôtte, car, avant
que le vol ait été conmis, elle sait déjà tout. — On raooote que na-
guère, à Saint-Pétersbourg, un personnage haut placé, rentrant le soir
cbeE lui, chercha vainement dans la poche de sa pelisse un portefeuille
où il avait serré trente mille roubles en papier qu'il avait toucbés dans
la journée. Il mande aussitôt le grand-maltre de la ptriice, qui lui pro-
met d'un ton d'assurame qu'avant trois jours il aura recouvré soo
bien. Effectivement il le voit revenir avant trois jours, lui rapportant
non le portefeuille, dont le voleur^ d'après ses propres aveux, s'était
hâté de se défaire, mais, oe qui était l'esseoliel, la somme k peine écot^
née. L« ^and personnage ressentit la ptus vive admiration pour la pro-
digieuse habileté du grand-maître, et soo admiration grandit enooro
lorsqu'il découvrit une semaine plus tard, dans une autre poche où il
ne s'éuil pas avisé de les chercher, son portefeuille intact et les trente
mille FtKibles. Voilà des accideos qoi sans doute ne se produisaient poiot
sous l'administration du général Trepof: s'il se flatte de tout voir, il
ne voit que ce qui est; s'il est exact dans l'accomplissement de sa
fonctions, il ne se pique pas d'opérer des miracles, et il n'a jamais oon-
traint un innocent à lui confesser soo crime ; il n'a jamais surpris le
9ecrct d'un vol qui n'avait pas été commis. Sur d'autres points encore,
il a introduit dans la police de Saint-Pétersbourg d'heureux change-
mecs, d'utiles réformea. Le public lui a témugné plus d'une fois sa
gratitude pour le soin qu'il prenait de la voirie, du pavé et de l'éclai-
rage des rues, pour la discipline sévère qu'il inposait à ses employés,
pour son impartialité, pour son indépendance; ob loi savait gré de
ce que les grands voleurs le craignaient autant que les petits. « Le gé-
néral Trepof, lisons-nous dans un des livres récemment parus sur la
société russe, est l'un des hommes (es pius populaires de la capitale,
à laquelle il a rendu d'incomparai>le9 sarvboes. Selon toute apparence.
Ta coQ&ance de l'empereur le maintiendra Iwigtemps i sob poste (1). »
Il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde, et U popularité da
général Trepof est bien compromise. A>urqooi oe graod-mallre do la
i})XmmgiliTmtdirPmnbt>nitr<)êMu>utt. p.ÈSt,
DigitizedbïGoOgIC
. TEBâ zassoqlctcb. 210
police, qui o'est pas un métrant, homme, a-t-il fait battre de verges
DU codilainBé politiqnR^ qui 9*était periois de lui adresser la parole et de
ne pas ôter assez vite sa casquette detani lui ? a J'û tu les préfiaratifi
de l'eiécnlioii, a dit une détenue appelée à déposer devant la cour
d'iisnsesi J'étais pl*cée dans une cellule du premier étage, cela se
passa vos dix heures du malin; cette journée a été terrible pour
Don, et elle m'a latsaé un souvenir inefTagabie... Des sgens de police
^Imeat et veauent; il y en avait deux ou trois escouades de vingt à
trente hommes cbacnne. Dans la division des femmes, nous peasiona
tODies ^'il arrivait quelque chose d'extraordioairâ, mais nous ne
anoospaa quoi. Peu à peu nous commenciom à comprendre. OHitre
SOS fenêtres se trouvait on hangar. Les agens en oat tiié un immeose
imasile verges et se sont mis à les nouer en faisceaux, d
Ivag Toui^eoef a mis en scène, dans uo de ses romans où la
nature est si jeune, où l'homme est ai vieux, un robuste général qui
s'écrie : < De la poigne et des formes 1 de la paigoe surtout 1 ce qui
peut se traduire ainsi en russe : Sois poti,. mais casse-lui la tête, a
Fact-il admettre qse le gtaénà Trepof a voulu faire acte d'autorité,
Grapperiiii grand coup, pourprévemr une insurrectîoo dont il eoleodait
les premieis grondemens autour de lui ? Rien ne le prouve, et personne
ne l'a cni. Non, il ne faut pas chardker midi à quatorze heures ; dans
cette néfaste jouniée, le général avait ses nerfs, et c'est une terrible
chose que les ner& russes. Hais voilà précisément à quoi servent Ira
constitutions et les lois dans les pays qui ea ODt, elles protègent les
gODveniés contre les nerb de tenrs gouvemans. Par surcroît de maa-
laise chance, il s'est trouvé que, depuis les premiers jours de la guerre
d'Orient, Satot-Pétersbotirg, lui aussi, a ses nerfs, de telle sorte qne
fioj^labof fouetté a fait événement, que les entrailles se sont émues et
qae te fouetteurï été maudit. Combien d'autres pourtant, swt dans la
petite, sdt même dans la grande Bussie, avaient été fouettés sans qoe
personne y prit garde, suis que persoane songeât k s'en plaindre od à
s'en isdigBQrl Nous ne parlons pas de la Pologne; Vusovio est un Ken
soord oè le sifflement des verges ne s'entend jamais. Décidément le
eéaéral Ttepctf a eu do malheur.
Qnaad, il y a denx mois^ Vera Zassoulitch accom[dit son sUentat, les
uns firent qu'eUe était folle, d'autres qu'elle avait une vengeance per-
sonoeHe i exercer sur le général Trepof, d'autres qu'elle avait été la
maîtresse de Bogolubof. Tontes ces suppositions étaient également
ffronées, Vera Zassoulitch n'avait rien eu à démêler avec le général, et
Vera ZassoHlitcb n'était point folle. A la vérité, la déplorable TÏe
que lai avai^t faîte les hommes aurait troublé une raison moias
solide que le sienne. A dix-sept ans, à peine venait-elle de terminer
son éducation dans un pensionnat de Hosooa, die avait reocoatré
.ïGoogIc
220 RETDB DES OBDX MONDES.
Netchalef, et pour arotr reacontrâ Netchalef, elle passa deux ans dans
les casemates d'une forteresse, sans qu'elle pût savoir de quoi on
l'accusât. « Pendant deux ans elle n'a vu ni sa mère, ni aucun de ses
pareos, ni ses connaissances. Point d'occupation. Le seul visage
humain qui se montr&t à elle était celui du gardien chargé de lui
apporter sa nourriture, ou le factionnaire' qui regardait à travers la
fenêtre en demandant: Mademoiselle, comment vous trouvez-vous? »
— A ses yeux de vingt ans, la vie apparaissait sous les traits d'un
i^nt de police, et à l'âge où un cœur de femme entend chanter
le printemps éternel, ses oreilles n'entendaient que le bruit des
verrous, le cliquetis d'un fusil, le pas cadencé d'une sentinelle et les
sonneries monotones de l'horloge d'une forteresse, annonçant à ses
prisonniers des heures vides, aussi pesantes que des siècles. Lorsque
cette pauvre fille fut sortie de son cachot, la police ne lâcha pas sa
proie. Elle fut internée dans un gouvernement lointain, puis relancée
de ville en ville, de bourgade en bourgade, se sentant toujours pour-
suivie par des regards obliques, par d'outrageux soupçons qu^elle ne
méritait point et par un crime qu'elle n'avait pas commis. — Vous
âtes libre, lui disait-on; conduisez-vous bien, et présentez-vous tous
les samedis au commissariat, — 0 cruelles ironies do la police 1 Vera
Zassoulitch n'est pas devenue folle; mais son àmo fut envahie par
cette tristesse russe qui a l'immensité et le silence des steppes; de
toutes les tristesses humaines c'est la plus triste.
Ceux qui l'ont soupçonnée d'avoir été la maltresse de Bi^lubof la
connaissaient bien mal. Elle n'a jamais vu Bogolubof, et quand elle
A chargé son revolver, elle n'obéissait pas à un ordre de son cœur. Il
n'est pas permis à une jeune nihiliste d'avoir un cœur; il lui est défendu
d'aimer Bogolubof, il lui est défendu de s'en faire aimer, et c'est pour
cela qu'elle porte des lunettes et qu'elle coupe ses cheveux. La Russie
est le pays des passions abstraites, des fureurs froides et des ivresses
df^^atiques. Les nihilistes appartiennent tout entiers à leur idée; ils la
voient quoiqu'elle n'ait pas dévisage; ils l'entendent parler quoiqu'elle
n'ait pas de voix, et ils sont prêts à lui sacrifier tout, leur fortune, leur
vie, leur conscience même, bien que ce dieu sourd et sans merci n'ait
pas d'autre récompense à leur oiïrir que la paille d'une casemate ou les
neiges de la Sibérie. Les poètes sont des voyans; Ivan Toui^enef
avait deviné Vera Zassoulitch, quand il a peint l'héroïne de ses Terres
viergei, sa Marianne Vikentievna, qui a juré de s'offrir en sacrifice au
Holoch moscovite. Comme Marianne, Vera n'était pas malheureuse de
son propre malheur, elle souffrait pour tous les opprimés, pour tous les
déshérités, ou plutât elle ne souffrait pas, elle s'indignait, elle se
révoltait; elle était irritée à la fois contre son impuissance et contre le
booheur a des gens calmes, gras, rassasiés. »
.ïGoogIc
TEBA USSOntlTCH. 221
Elle lut dans uq journal que Bogolubof avait été fouetté, et, pour
veoger Bogolubof, qu'elle ne connaissait pas, elle attenta h la vie du
giaéial Trepof, qu'elle connaissait encore moins. Puis lorsqu'elle com-
parut devant la cour d'assises, elle raconta ce qu'elle avait fait, sans
ambages, sans déguisement, sans précautioDS et sans mouvemens
oratoires. Ses juges furent frappés de la modestie de son maintien, de
la fnscbîso et da la simplicité de son langage. Elle déclara qu'elle
anit TQ dans le supplice infligé à Bogolubof un insolent outrage à la
^gûlè homaine, qu'en blessant ou en tuant le général Trepof elle avait
touId Tempëcher de recommencer, qu'elle s'était proposé de faire un
eiempje, de donner une leçon aux grands de la terre et de réveiller
de 9a torpeur l'opinion publique dont les indignations sont trop courtes,
doDi tes oublis sont trop faciles. Ce que les nihilistes reprochent le
plus k ce qu'ils appellent « leur sainte et abominable Russie, n c'est sa
torpeur, c'est son sommeil. Ils sa plaignent que leur peuple est un grand
endormi, dont la main inerte pend à son c6té. — o Tout dort, disent-
ils; partout, au village, à la ville, en télëgue, en traîneau, le jour, la
Quit, assis, debout, le marchand, le tchinovnik dort; dans sa tour dort
le veilleur, sous le froid de la neige, sous l'ardeur du soleil. Et le pré-
venu dort, et le juge sommeille, les paysans dorment d'un sommeil de
mon ; ils moissonnent, ils labourent, ils dorment ; ils battent le blé, ils
donnent eDcore. Celui qui frappe et celui que l'on frappa dorment
^emenl. Seul le cabaret veille, l'œil toujours ouvert. Et serrant entre
ses doq doigts un cruchon d'eau-de-vie, le front au pAle nord et les
pieds au Caucase, dort d'un sommeil étemel notre patrie, la Rusaio
sùQte, »
Le 12 avril, on a demandé aux jurés : — L'accusée Vera Zassoulitch
est-elle coupole d'avoir tiré un coup de revolver sur le général TYepof
dans une intention homicide? — Les jurés ont répondu non, et on
assure que ce verdict pourrait bien avoir pour conséquence la suppres-
sion du jury en Russie, auquel cas cette institution n'y aurait eu qu'une
bieu courte existence, car il n'y a guère que dix ans qu'elle a com-
mencé de fonctionner. Ceux qui l'ont établie avaient pris leurs précan-
lions. Ils avaient décidé que le jury ne jugerait point les délits de
presse. Ils avaient décidé aussi que, pour remplir les fonctions de juré,
il fallait offrir certaines garanties, avoir un certain âge, un certain
revena et un domicile fixe, qu'au surplus il n'y aurait que 1,200 jurés
dans les deux capitales de l'empire, fiOO dans les cercles possédant
100,000 habitans ou plus, 200 dans les cercles les moins peuplés. Le
rOle général une fois formé, une commission fait un tri^e et s'applique
à ne prendre que la fleur du panier. Malgré ces précautions, le jury de
Saint-Pétersbourg a fourni matière à bien des plaintes-, OD lui a repro-
ché souvent l'excès de ses iadulgences, la facilité de ses acguittemens.
.ïGoogIc
222 BETDË SK DUT KOSRICS.
Le Busse, disait un tllustre bistorieo, est soaveat géoéreur, il a beau'
coup de peine à être juste. Od a dit aussi: — Eoipruatez i un Busse
mille roubles ; pour peu qu*il le puisse, il vous les prâtera. Bai^eles^ui
que vouB lui en avez prdti cent, il se brouillera avec vous pour la vie,
— A. Saint-Pétersboiug, Gumne à Moscou, le itsy s'est montré plus
humain, plus généreux que juste. Il est pemis d'en cherctier la raisou
dans le caractère national, il faut la chercber aussi dans la barbarie des
lois. Un pauvre diable qui ouvre une huche avec eifraclton pour y
dérober un pain est condamné légaleotentà perdre le peu qu'il possède
et au baonissenkent en Sibérie. Faites comparaître ce voleur de pam
devant uo jury, et le jury déclarera que l'accusé n'a pas Eorcé lahudie.
Il y a quelques années, à Kichinef, ua avocat plaidant dans une affaire
de vol disait: — Messieurs les jurés, j'ai défendu jadis devant vous un
voleur, et vous l'avez acquitté; il y a quinze jours, j'ai défendu un
second voleur, vous l'avez également acquitté. Aujourd'hui, j'en défends
un troisième, et je suis convaincu,, messieurs les jurés, que vous l'ac-
qui lierez aussi.
Le jtuy qui le 13 avril a déclaré que Vera Zassoulilch ne s'était pas
rendue coupable d'une tentative d'homicide sur la personne du gteé-
rai Trepof n'a pas seulement écouté ta géaiérosité naturelle, les sym-
pathies que lui inspirait l'accusée, la pitié qu'il ressentait pour ses
longues et injustes souffrances. Sa principale préoccupation a éxé nunos
d'acquitter la jeune nihiliste et son revolver qae de mettre en accusa-
tion le grand-maltre de la police. — «Nous qui appartenons à l'ancienue
géuératioD, avait dit l'avocat de Vera Zaseoulitch, nous pouvons nous
rappeler très bien le temps où la verge r^ait en maltresse; cejtfM|B
ne devait cesser qu'au 17 avril 1863, La verge jusqu'alors coodiusait
Fécole aussi bien que l'écurie du pn^iriétaire ; on s'en servait dans les
casernes, dans les bureaux de la police, dans les administratioDS
communales. Elle avait un vaste champ d'activité. lïans nos livres de
droit criminel et civil, la verge figurait à ckaque page, en compagoie
du fouet, du knout et des baguettes. Vint le 17 avril 1863, anniversaire
de la naissance de notre souverain. La verge est entrée dès ce jour daus
le domaine du passé. L£s punitions corporelles ont été abolies, le knout
et les baguettes ont été suj^rimés. u Le jury, qui, par un verdict
vraiment inouï, a acquitté Vera Zassoulîtch, a voulu protester contre
l'usage des verges légalement abolies et jounK^lemeat employées; il
a voulu signifier à qui de droit que les réCormes doivent être exéculSes,
qu'en Russie aussi bien qu'en Turquie il n'es4 pas permis aux Aotl»-
hovanûicmn de rester ou de devenir lettre morte, et qu'il est bien temps
de substituer le règne des lois à fonuiipoteiice de la police.
Qui l'emportera de la nouvelle ou de la vieille Russie, du jury ou de
la police, des réformes ou de Taibitraire? Dans lies premières années
.ïGoogIc
▼EU USSOrOTCH. SSS
da rftgne d'Alerandre II, od crut que (fen était fait du vieux r^me,
qo'iiD Ige nouveau venait li'éclore riche de promesses et d'espéranoea.
11 a sid du double attentat de Berezowgki à Paris, de Karakosof k Sadot*
Pétersbourg pour tout remettre eo question, et aujourd'hui C9maie jadis,
m dépit des hatti-houmaioun, il y a en Russie quetqae chose de plus
puùsaiit que les Icns, de plus respecté que les ministres eux-mêmes, c'est
fahmense 3" section. — k Sous le nom innocent de ^ section de la
Antoellerie impériale enste à cOté et au-deasas des ministères la police
Kerile, création da «Hnte Bendceodorf, destinée à rédnire en syatème,
i oéeuler réglementairement la mise en surveillance de tous les habi-
taos suspecte de la sainte Russie. Dans chaque ville mse de quelque
importance régne UD cokmel ou un capitaine de gendarmerie, vêtu d'un
nairorme bleu de tirA, dont les fonctions ne sont déHnies ni restreintes
par aucune, toi; mais chacan sait qu'il est appelé à sarveiller le goo-
verDemenl de la province, tous les fonctionnaires, toutes les autorités,
el qai] a le droit de s'immiscer dans tous les cas intéressans et d'exiger
qu'on lai en fa^e nn rapport. Cet officier bien de ciel est d'habitude
no aimable homme, d'une politesse exquise; il est membre de toutes
les sodètés, de tous les cercles; mais en même temps il est le chef d'une
classe de gens dont i! reçoit les visites après le coucher du soleil, et qui
reotretieaneiit de certaines affaires dont aucun sujet loyal, dévoué à son
soutffain, oe doit être carieux (1), »
L'offlcierblen de ciel a d'ordinaire tant d'agrément dans l'esprit, tant
d'améDÎté dans les manières, qu'il est 'recherché de tout le monde j
mais on le recherche en le craignant, on le craint en le recherchant.
&i gàiéral,Tl est ÎDCOiruptibie, il ne fait point acception des personnes,
et ses pogvoirs sont illimités; bien audacieux serait le magistrat qai
oserait lui réclamer un prévenu en faveur duquel a été rendue une
oniomiaDce de non-li^. Il prononce des jugemens |sans appel, il délivre
des lettres de cachet. Il lui suflt d'un mot pour qu'un fonctionnaire
qui a encoum sa disgrâce soit mis à pied; î! suffit d'une ligne de son
Écriturepour qu'un malheureux soit expédié en Sibérie sans autre forme
de procès ou confiné dans la triste solitude d'une ville de province,
située SOT le TCfsant occidental des monb Durais. Lui-même n'a de
wuiptes à rendre qu'à son supérieur, au chef de la haute poKce, au
chtt de la S* section, et ce chef est après l'empereur l'homme le plus
considérable, le plus important personnage de l'empire. I! sait tout?
il peut tout, il tient tons les fils, il fait jouer à sa guise les ressorts les
plus cadiés de la machine de l'état. Il l'emporte en influence snr les
ministres, qui, renfermés dans leur ministère, ne peuvent parler à
l'empereur que des affaires de leur département; il a le droit d'appro-
.ïGoogIc
22& SBTUE DES DEUX HORDES.
dier te maître à toute heure et de lui parler de tout, de omnibvi refrtu et
muUU aiiis. Il est le seul grand fonctionnaire qu'il soit impossible de
remettre à sa place, car sa compétence n'a point de bornes, et sa plaça
est partout.
11 fut un temps où il était notoire que le chef de la 3* section de la
diancelterie privée de l'empereur concentrait dans son cabinet le gou-
vernement de la Russie. Il s'ingérait dans toutes les afEaires, 11 donnait
aux ministres des conseils qui ressemblaient & des ordres, il décidait
sans leur aveu du sort de leurs employa. Son autorité s'étendait même
au-delà des frontières; à travers l'espace, de Saint-Pétersboui^ jusqu'à
Paris ou à Londres, il faisait sentir aux Russes vivant en pays étranger
la longueur de son bras et la pesanteur de sa main. C'était le temps
où, comme on Ta dit, n l'empereur Nicolas n'avait besoin que d'éter-
Duer pour qu'en Espagne les poules allassent se coucher, une demi-
beare plus M que d'habitude. » L'empereur Alexandre II a eu toutes
les généreuses intentions; il a voulu que les Russes fussent gouvernés
par des lois et jugés par des juges; mais de fatales circonstances ont
traversé l'accomplissement de ses desseins, et on n'a rien fait qu'à
moitié. En dépit du sage précepte enseigné par l'Évangiie, on a versé
le vin nouveau dans de vieux vaisseaux, on a cousu une pièce neuve
au vieil habit, et on a créé une situation ambiguë, indécise, trouble,
équivoque, dont le secret échappe aux plus pénétrans. Dans cette con-
fusion de toutes choses, la Bussie ne sait plus où elle en est; comme
certain héros de roman, elle peut dire : u J'ai en moi deux Ames, dont
l'une empêche l'autre de vivre, n 11 y a aujourd'hui des lois en Bussie,
mais les gouverneurs de province les modUient de leur autorité privée
par des édits émanant de leur bon plaisir. U y a en Russie des juges
et même des jurés; mais la police continue de faire ce qu'il lui platt, et
les verges n'ont pas abdiqué. On les avait reléguées sous un hangar,
elles n'y sont pas restées, et Bogolubof a pris la vie en horreur. —
(I Le prisoaoier, s'est écrié l'éloquent défenseur de Vera Zassoulitch, a
crié non sous la douleur, mais sous l'insulte. Enfin tout se calme; la
sainte action était accomplie I ii
Assurément il faut faire la part des exagérations orientales, des
fausses rumeurs et des légendes. — « On prétendait naguère, a dit
encore le défenseur de Vera, que dans certain endroit la vei^e était
jnise en mouvement par un mécanisme d'invention anglaise, dont
l'usage était réservé à des occamons spéciales. » Qu'était-ce que cette
fameuse machine soi-disant anglaise, dont il a été si souvent question
à Saint-Péterdiourgî Le bruit courait que tel suspect cité devant le
chef de la S* section, après quelques momens d'entretien avec cet
aimable, mais effrayant personnage, sentait tout à coup une trappe
s'abaisser sous ses pieds et se trouvait comme suspendu à mi-coips
.ïCoogIc
TBHA. ZA8SODL1TCH. 225
dans un sous-a)!. Alors des mains et des verges invisibles exécutaient
npidunent l'ouvrage qu'on leur avait commandé. Puis la trappe se
relerait, le suspect était reconduit jusqu'à sa voiture avec la plu3
grande counoisie, et il rclouroaît chez lui, emponant des traces du-
nbles da - sa visite au général. Toutefois il avait la consolation de
savoir que ses bourreaux n'avaient pas vu son visage, qu'il pourrait le
lendemun reocontrer sa honte dans la rue sans que sa boute le re-
(MiDùL Noua sommes perauadé qu'il n'y a plus de machine anglaise
1 dans certain endroit, » et qu'hommes ou femmes, les privilégiés qui
«Il en le dangereux honneur de rendre visite au général Polapof
a'oQt jamais senti une tra^e se dérober sous leurs pieds. Il n'eat pas
ntoiDs certain que la 3* section est toujours très puissante, très soup-
^(Hiiieuse, et que tout le monde doit compter avec ses soupçons, avec
ses agens, avec ses espions, tout le monde y compris les ionocens, heu-
reux quand elle sa contente de les tracasser. Le poète l'a dit:
Un des professeurs du gymnase de Vladimir reçut d'un étudiant de
Moscou use lettre qui fut saisie par un officier bleu de ciel. Elle ren-
fermait cette phrase compromettante : « Le règne du concombre a
commencé parmi nous. » L'imagination de l'officier bleu s'exalta ;
cette phrase et ces concombres lui parurent menaçans pour la sûreté de
l'état, et il dépêcha au pntfesseur un gendarme chargé de le mettre en
urestaiiOD et de le conduire à Saint-Pétersbourg. Chemin faisant, le
silheureux était tourmenté des plus sonibres appréhensions, des plus
cmelles angoisses; il se voyait déjà expédié en Sibérie et disparaissant
ulond d'une mine. A son arrivée, un logement confortable lui fut
asjpé dans la 3' section ; il y passa quinze jours dans t'igno-
nnce de son crime et de sa destinée. EnGo on l'interroge, on lui pré-
sente la lettre, on le somme d'expliquer le sens de cette phrase sinistre
eiKâèrate qai avait effarouché l'officier bleu. 11 répondit nfdvement
qoe c'est la coutume des étudians de Moscou de manger des con-
combres frais en se préparant à leurs examens. Sur quoi on le renvoya
à Vladimir, avec pleine liberté d'y reprendre ses fonctions. Il venait de
faire au frais de l'état un bien long voyage, il avait parcouru mille
versies, c'est-à-dire un peu plus de mille kilomètres; mais aussi pour-
^ les étudians de Moscou aiment-ils les concombres ? Cette histoire,
■lui a été narrée par un da ses collègues et de ses meilleurs amis, s'est
PMséeenl871 (1).
I^ verdict du 12 avril est un sympidme frappant de Tétat des esprits
{I) ftmitmd tait AttfhtbuniQ dtr Lnbt^gmichoft, von D' F. J. Celeslin. Laitweb, 1S7S.
nn mu. — 1818. IS
.ïGoogIc
220 HETUB DU ISDX HIHIDES.
en Russie et du trouble fiévreux où la guerre d'Orient les b jetas. Les
grands éréoemens qui se sont «ccomplia daos la péninsule des Bal-
kans ont profondémeat ébranlé des imaginations promptes à s'émoa-
voir, des caurs qui n'ont jamais su borner leurs désirs. Après avoir
savouré la gloire, après s'être repu de ses fuinées, on a fait un retour
sur soi-même t aux grandes espérances se sont mftlées de soudaines
inquiétudes, et on a tout remis en discussion, ie passé, le présent, l'ave-
nir. — a Nous autres Russes, vous savei comment nous sommes,
décrie un des personnages d'Ivan Tourguenef ; nous espérons toujours
qu'il arrivera quelque chose ou quelqu'un pour nous guérir tout d'un
coup, pour assainir nos plaies, pour nous enlever toutes nos maladies
.comme on arrache une dent g&tée. Qui sera le magicien T Est-ce le
darwinisme 7 est-ce la commune rurale? est-ce une guerre étrangereT
Peu importe; bienfaiteur, arrache-nous notre deotl » — La guem
étrangère s'est terminée par un coup d'éclat i on a cru sentir ByzaDce
dans le creux de sa maia, et Byzance a paru légère; on était de force
à soulever le monde, à tout oser, à tout entreprendre, à se mesurer
avec l'Europe, à se colleter avec l'impossible. Hais on s'est aperçu que
la victoire est une ivresse, qu'elle n'est pas une gaérison, que la deol
malade était toujours \h, et qu'on en soufErait davantage, parce que la
bouche était devenue plus sensible et qu'on avait les neiÏTs irrités, —
Eh quoi I s'est-on dit, nous venons de nous battre et de verser le meil-
leur de notre sang pour ai&ancbir nos frères de l'arbitraire adminis-
tratif, du régime du boa plaiiir ; en avons-nous fini nous-mêmes avec le
bon plaisir et l'arl)itra)re i Nous avons dépensé des milharda, sacrifié
pr&s de 200.DOD hommes pour soustraire les Bulgares à l'oppression de
leurs pachas ; n'avons-nous pas, nous aussi, nos pachas et ncn rtlu 1
Nous avons envoyé nos soldats en Turquie pour y porter le bonheur et
la liberté ; qu'est-ce que le boabeur lithuanienl qu'est-ce que la libtfté
moscovita? Avant de délivrer les autres, lAchons de noua délivrer Q0U9-
mémes, et tout au moins oHnmençons par savoir qui nous sommes ;
car jusqu'aujourd'hui nous ne le savons guère. Qui nous dira ce qu'est
la Russie? A, qui appartienVelle, an juge ou fc la police? Qui en son
maître, la loi ou la verge? — Ainsi ont raisonné les Russes, « ces fils
fagitib de l'heure qui passe j s tout le monde s'était mis à réfléchir,
même « les têtes doublées de vent. ■ Une occasion s'est oSerte de
condamner la verge, de flétrir la poliee^on ne l'a pas laissé échap-
per, et Bogolubof a élè vengé] maia est-il sûr que la p(riice et tt
verge n'aient pas déjà pris leur revanche!
Rien ne révèle mieux la situation bizarre où la Russie se trouve que
les iocideos qui ont suivi l'acquittement de Vert Zaasoulitch. Elle est
sortie du tribunal triomphante, saluée par des cris de joie, applaudie
par une toule eotboustaste et fréoélique. et quelquee instans ^tris elle
.ïGoogIc
VSU «UHHJUTCH. £27
avait di^taru dans soa triomphe. On a'y attendait : il ne pouvait venir
ï l'esprit de personne que la police secrète respectât le verdict du jury,
Les dieox ne tiennent pas compte des arrêts prononcés par des bouclies
hamaines. La police secrète se soucie fort peu des décisions des
tribunaui. On assurait que prévoyant l'acquitiement, la 3* section
anit prit toutes Kf mesures pour enlevar Vers après N misera libtrté,
pour l'interner quelque part et lui faire expier son triomphe éphémère.
lïdis, m dépit d'une ordonnance de non-lieu, la police avait bien su
la revendre. Après deux longues années de captivité préventive, à
peine rendue à sa mère, Vera avait vu paraître un officier de police qui
fui avait dit : — J'ai l'ordre de vous arrêter et de vous conduire à la
prison Inlériintire. — Mais toute instruction a cessé contre moi. —
C'est ce que je ne puis savoir. — Et l'officier avait pris Vera, elle fut
iocarcërie et bientôt après bannie. Qui pouvait croire qu'il n'en fût
pud* Bte« ea 16787 On préieodait même que celte fois la bannis-
seiB«iii ne umH paq considéré comme une peine suffleente, et amis ou
eonefflis, parmi les curieui qui avaient BMisté à son jugement, beiu~
coupt'étùeatàit:Regardoae-iabien,iiom ne la reverrons plus. D'autre
part, persODM m doutait que les nciétéa sacrètee ne mtesent tout «o
<Mvre pour diapuier sa proie k le police, A qui est demeurée la vie-
toirv dans cette lutte entre des agens secrets et des conspirateurs plus
MOeti encore r Qui l'a emporté de l'offloier bleu ou àa termite, et pif
qui Ven ■•■t>«Ile été snlavéeî On l'ignore. K la vérité, an iourosl a
p«Uié dèi le leademaîD une lettre écrite de aa main, par laquelle Vera
inoODcait qu'elle était es sûreté. On a cm et on pendste à croire que
(SUS lettre éteil apocryphe, qu'elle émanait de la S* seetioa. En vain le
joarnal qui fa publiée »-t il été supprimé. Comédie I a-t-on dit. Étrange
flcitté, gouTsmée par des forcn ooealtet et qui ne croit plus à rien
qn'i la pniflaeaoe miraoaleuw dei gens qu'on ne volt pae I OU est
V« ZHoulitch I Vera Zaaioulitcb esl-elle encore de ce monde T Peut-
Art la Benre-t-mi quelque Jour, peut-4tre ne le laura-t-on Jamais.
Va Tun tiUsait à ce propos i — Avant de rfeoudre déflnttivemeDi la
qneKiea d'Orient, avant de doos condamner k repasser le Bosphore,
<m néme avant de se pronoacer sur le traité de San-Stefano, avant
de 6ut \m JimitH de la Bulgarie, avant de décider ri cette nouvelle
piVTiaoa rasse !^arrélera au pied du Balkan ou s'étendra jusqu'à la mer
£gée, fturope devrait attendre de savoir ca qu'est devenue Vera Zas-
«uiitcb.
G. TUBUT.
.vGoogIc
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
La vie de l'Europe, il faut l'avouer, est livrée k l'inconnu et remplie
de contrastes. De toutes parts, sous toutes les formos, les problèmes ex-
térieurs ou intérieurs se pressent, taisant aux nations une destinée la-
borieuse et précaire. Pour tout ie monde, l'avenir reste obscur, les
signes menaçans se mêlent aux gages d'une civilisation prospère. Qu'ar-
rivera-t-il demain, d'ici è queiq[ues semaines? La guerre qui depuis
une année a dévasté l'Orient, qui a porté la Russie jusqu'au Bosphore,
jusqu'à la mer tgée, sera-t-elle suivie d'une guerre plus redoutable,
d'une mêlée gigantesque de toutes les forces rivales du continentT On
n'en sait rien encore, on est réduit à vivre de nouvelles douteuses;
partout les délibérations sont engagées sur le congrès, sur le cooQit de
la Russie et de l'Angleterre, sur la manière de concilier le tr»té de
San-Stefano avec les anciens traités européens. La diplomatie épuise
ses derniers expédiens, et, au moment même oîi ces périlleuses ques-
tions s'agitent de tous cdtés, à Saint-Pétersbourg et à Londrra, à Berlin
et à Vienne, voici un événemeot qui ne rappelle que les émulations
du travail et de l'industrie dans une civilisation cosmopolite; voici l'ei-
position universelle de 1378, ce grand rondez-vous pacifique des na-
tions qui s'ouvre demain à Paris, aux premières heures de mai, comm^
si rien n'était, comme s'il n'y avait point une ftcre odeur de poudre dans
l'air ! Le génie de la paix et le génie de la guerre sont en présence.
Ce D'est pas la première fois, il est vrai, qu'il y a de ces coolrasies
ou de ces coïncidences étranges. Déjà en 1855 c'était ainsi. La premiers
des grandes expositions françaises avait été décrétée deux années aupa-
ravant en pleine paix européenne; au moment où elle s'ouvrait dans ce
palais des Champs-Elysées, qui avait été élevé tout exprès et qui ^^'
blait alors grandiose, tout avait changé. On était en pleine guerre
d'Orient, en plein siège de Sébastopol. Une conférence réunie à Vienne
dans ce mois de mai 1855 essayait vainement de mettre fin au conflit.
En 1867, même contre-temps. L'exposition, transportée sur un théâtre
,g,l-,,lj.C00<^lc
REVUE. — CHBONIQUE. 229
agrandi, au Cbamp-de-Hars, s'ouvrait sous des auspices plus graves
eocore. On n'était pas soua les armes sans doute, on restait sous l'im-
presàon de cet incident du Luxembourg qui allumait presque dès ce
momeot la guerre avec la Prusse, qui était le prélude delaconflagratioa
de 1871}, et l'exposilioD coïncidait avec la fia de cette expédition mexi-
caine, asombrie par la mon tragique de l'infortuné Maximilien. Les fastes
trompeurs du temps, les visites des empereurs et des rois, les fâtes asia-
tiques déguisaient mal ce que la situation avait d'incertain et de mena-
çant L'eiposition de 1S78 à son tour, comme celle de 1855, s'ouvre
aD milieu des péripéties d'une nouvelle guerre d'Orient, en présence
de Iloconau qui a recommencé à peser sur le monde. Aujourd'hui seu-
lement la France n'est plus comme autrefois engagée directement au
plDS épais de ces luttes militaires et diplomatiques qui émeuvent l'Eu-
rope. Elle ne disperse plus son activité et ses forces, elle ne mène plus
de front les ioterveotions lointaines et les entreprises industrielles. Des
événemens qu'aucun regard humain n'aurait pu lire dans l'avenir à
l'époque de ses premières expositions lui ont fait un rAle à part, un
râle de recueillement volontaire, réfléchi et attentif. Sans être étran-
gère à tout ce qui arrive, sans abdiquer une influence que son désinté-
ressement pourrait rendre, s'il le fallait, plus utile et plus efficace,
sans renoncer au droit d'avoir une opinion dans les congrès, elle est
entre toutes la nation pacifique. Ses malheurs lui ont tracé sa poli-
tique de réparation intérieure ; la neutralité, qui est la conséquence de
cette politique, lui permet de faire appel indistinctement i tous les
pays civilisés, de leur offrir un libre et noble asile en dehors des cou-
Sils du moment. C'est la raison d'être et pour ainsi dire l'originalité de
cette exposition nouvelle, manifestation de vitalité renaissante par
laquelle la France a voulu se prouver à elle-même et montrer aux
autres qu'elle n'a point cessé d'être la France toujours puissante par le
travail, toujours propice aux arts et aux industries, toujours fidèle à ses
Inuliitonsde libérale et attrayante hospitalité.
A dire toute la vérité, même à part la guerre d'Orient, qui n'était pas
dans le programme, l'idée de cette exposition nouvelle ne laissait pas
d'être k l'oriKioe passablement prématurée. On oubliait trop que nous
svUoQS à peine de la plus effroyable crise nationale, qu'il y avait eu
en peu d'années l'exposition universelle de Vienne, l'exposition de Phi-
ladelphie, et que ces dépioiemens de richesses industrielles, en se
multipliant, pouvaient perdre de leur prix. C'était, si l'on veut, un
acte de foi dans la fortune de la France, c'était vraiment aussi un
acte de témérité, une sorte de gageure. Prématurée ou non, l'idée a
fait son chemin, et dés que la résolution a été prise, il faut convenir
qu'on n'a rien négligé pour en assurer le succès, pour gagner la ga-
geure. On s'est mis énergiquement à l'œuvre. Ce n'est pas seulement le
Champ de Mars qui a été transformé de nouveau, comme en 1867,
.ï Google
230 REVD8 DBS DEUX MONDEE.
pour recevoir l«li produits de l'univeri entier; flti fsce du Champ de
Han, d« l'autre ctité de la S^ne, UD brillant et pittttftisque édifica
s'est ilevè par enchaniement, k la place teèins oA déjà de son temps
Napoléon avait rAvé de ooQBtraire ud palais pour la nâ de Rome, aur
ces hauteurs de Passy qui depuis la restauration ont gardé le nom de
Trocadéro. Palais, pavillons étrangers, galeries moDumeatales, jardina,
aquariiuos, tout a été improrisé, tout le dégage par degrés sous la di-
rection supérieure de H. l'ingénieur Krantz. A l'ouest de Paris, cet
quartiers métamorpbaséi sont une cité nouvelle, le cariTanséralI dss
nations industrieuses. Ce qui semblait impossible est devenu en peu de
temps une réalité par la toutei)uiasanee d'une activité Intelligente. Ce
qui pouvait paraître au début mie aventure toucbo d4]à au succil, n
dépit des obstacles de toute sorte, des crises politiques et deé préoccU'
palioas universelles. La France, sans regarder derrière elle, ni méffls
devant elle, a donné cet exemple de confiance, et k son appel touiai
les Dallons ont répondu, toutes ou presque toutes. L'Allemagne seuls
a hésité d'abord. Ce n'est qu'au dernier moment qu'elle s'est décidée i
se faire représenter dans la galerie des arts; elle sera présente par s«s
tableaui. Tous les autres pays du monde ont déjà eavoyé leurs pnH
doits, Ils sont à leur poste comme la France. Le prodige est plus ipi'i
dnni accompli par le e«icoan de tous, puisque dès demain, su jour
primitivement fixé, sans plus de ret&rd, l'exposition universelle de IBTS
s'Ouvre comme une Mleaoité nationale.
Après cela, quelques efforts qu*on ait prodigués, malgré tout ce
qu'on a pu déployer de science ingénieuse et d'activité, il n'est polol
impossible que cette inauguratiod de demain ne soit encore passâbls-
ment confuse, que le chaos n'ait quelque peine k se débrouiller. Ce
n'est que par degrés qu'un certain ordre peut s'établir dans cette vuie
collection des prodnits de l'univers : II faudra quelques jours, peut-être
mtaie qu^ques semaines. Les premières visites seront pour ces Jar-
dins improvisés, pour ces pavillons pittoresques, omemens féeriques
d^me création colossale. Tout n'est pas terminé sans doute ; mais te phis
difficile est fait, les grands obstacles sont vaincus, l'exposition eitets.
La politique elle-même s'est mise galamment de ta partie en laissant
un répit généreux, et dès ce moment on peut dire que ces pacifiques
assises du travail et do génie humain sont ouvertes. Paris se prépare
à redevenir comme dans d'autres temps la ville universelle ois l'on
entendra toutes les tangues et oh l'on verra tous les costumes. Paris,
pour quelques mois, va appartenir à tout le monde excepté aux Pari-
siens. II n'aura pas vraisemblablement cette fois la visite des empe-
reurs et des chanceliers d'état, qui semblent pour l'instant asses occu-
pés et qui n'éprouvent peut-être pas absolument le besoin de se rendra
& Paris, quoiqu'ils pussent y venir sans crainte. Les princes du moins
ne maiiqueront pas, — sans parler du sbali de Perse, qui a quitté Téherao
.ïGoogIc
BETEB. — CBIOMUÎUE. 2S1
ponr nbirs un voyage de France. Le princa de Galles, qui eat aiu}our8
UD bfita biaTSDu k Paria et qui ^o^idâ li commissioa iDglaiBe, un de
rioaDgantioii de demain. On aura le comte de Flandre pour la Belgi-
qae, 1b duc d'Aoate pour l'Italie, le priocc de Danemark et la prince
Heari des nj'9-Bs8, le prince impérial d'Autriche, probablement le nn
Alphoitfe anc la jeune et gradeusa reiae d'Espagne, — qui saitî petit-
Ctre te tnreWtcb. Ce qu'il y a de certain, c'est que, si la France a ta
privUi|a de ne pat changer avec ses gouvernemenB, d'Atre un peu aiméa
pour elle-même, pour sa civiliSaltoa séduisante, et d'attirer toujours
para bonne grftce hospitalière, elle recueillera aussi de cette expoaitiaa
da fruits pios sérieux i elle lui devra d'être une fois de plus le thé&tre
oà tous las peuples vont donner la mesure de leur génie, de leur ao-
linté créatrice dans l'inépuisabla domaine du travail. On pourra em-
iiruser d'un regard cette immense variété de produits humains, com-
parer les cBovras, évaluw les progrfis accomplis depuis les expositions
dernières. Cest un spectacle aussi Instructif qu'attrayant, bit pour
parier à tous les eeprits réfléchis.
L'eoeatiet serait que la représentation qui commence demain alUt
jusqu'au bout sans être troublée par les diversions extérieures ou in-
lérietires, que les évënemens et tes passions voulussent bien consentir
i nous accorder ce qu'on pourrait appeler la trêve de l'exposidivi.
Ea sera-t-il ainsi? aurons-nous six mùis sans crises Douvelles? C'est là
le point obscur, et, malgré tout l'intérêt de la cérémonie qui se prépare,
i laquelle doit présider M. le maréchal de Hac-Mahon, ce n'est point
m vérité au Cbamp-de-Hars ni sur les hauteurs du Trocadéro que
s'igitent ponr l'instant les questions les plus sérieuses, las plus déci-
siTw pour le monde.
les vraies questions du moment, celles d'où dépend la paix du con-
tiDeottoot eoUw, elles sont h Londres et k SainUPétershourg, i Berlin
et t Vienne, elles sont aussi en partie autour de ConstantiDople, dans
«s répons orientâtes où la guerre a exercé ses ravages, mais où ell*
n'a pas pn créer une situation définitive, acceptée par tout la monde.
Ëvideffiment ces questioni n'ont point fait jusqu'ici un pas sérieux vert
une solstton; elles restent entières, et ce qu'il y a tout au plus de
vUibt«, c'pst une sorte de halte dans des complications qui n'ont pris
toute leur gravité que le jour où elles se sont résumées dans on anta-
gouisme direct entre la Russie et l'Angleterre. £t k quoi tient cetia
baller Peut-être simplement à un Incident imprévu qui a ralenti tout
i coup la narcbe des choses en Europe sans changer la situation périt*
leoM qui n'a cessé d'exister en Orient. Le u petit grain de sable n a
toujours son rAle dans les affaires bumaines. Aujourd'hui le grain de
^le, ^est la goutte pour te |Hince Gortcbakof, c'est une éruptisn
jwi le [vince de Bismarck. U y a eu des cas où l'on s'est demandé
pourquoi cartalns bonmea d'état étaient malades; il pandt qu'ils ne
cgizcd ./Google
232 KBTUE DES DEUX HONDES.
pouvaient pas âtre malades sans intention ! A l'heore qu'il est du moins,
malgré l'apparente opportunité du contr&-temps, ce n'est point un pré-
texte fictif. Le prince Gortchakof, avec ses quatre-vingts ans, après les
tetigues des derniers mois, est bien réellement atteint d'une manière
assez grave pour être contraint à un repos momentané; H, de Bismarck
est indubitablement retenu dans ses terres du Lauenbourg par une
indispositioa pénible, irritante, quoique peu dangereuse. La maladie de
l'un et de l'autre n'a rien d'imaginaire, et par cela même toutes les
négociations ont dû nécessairement être un peu contrariées. Jusqu'à
quel point cependant les deux chanceliers, fussent-ils bien porlaos.
pourraient-ils se promettre de dénouer par leur diplomatie cet inei-
trîcable nœud oriental? Que s'est proposé M. de Bismarck en se cbar-
geant tout récemment de ce râle de » courtier honnfite » dont il parUit
il y a trois mois, en prenant, en un mot, au nom de l'Allemagne, l'ini-
tiaiive d'une sorte de médiation entre l'Angleterre et la Russie? Celte
médiation, que llncïdent de la double indisposition des cbanceliers a
interrompue, est peut-être une phase nouvelle dans I es affaires d'Orieul,
elle n'en change pas l'essence et elle ne modifie p»s la logique de
toute une situation.
Au premier abord, et sans qu'on puisse préciser encore l'ofigine
réelle de cette idée, M. de Bismarck, avant d'en revenir à un coogrf^
sans lequel rien ne peut étire définitif, aurait tenu à commencer par
on préliminaire de conciliation entre la Russie et l'Angleterre. Il aurait
voulu faire accepter par deux puissances qui ne sont pCHot en guerre
une sorte d'armistice en vertu duquel l'armée russe, qui est autour de
Constaotinople, et l'escadre anglaise, qui est dans la mer de Marmara,
auraient quitté respectivement les positions qu'elles occupent el se
seraient retirées à une distance égale ou équivalente. La proposition
n'a point été déclinée en principe. On ne décline pas en principe une
idée qui peut conduire à un arrangement. La combinaison n'était pas
moins bizarre. La difficulté était surtout d'établir une parité entre des
forces d'une nature si différente, de régler les mouvemens de ce que
M. de Bismarck lui-même, dans son langage humoristique, a appelé
« l'étéphant et la baleine, n de fixer des distances, de déterminer des
garanties dans le cas d'un insuccès définif des négociations. Y aurait-il
par exemple égalité entre l'armée russe, maltresse du pays, s'éloignanl
tout au plus de quelques marches, et la flotte anglaise revenant à
Besika, repassant le détroit des Dardanelles, au risque de voir ta porte
de la mer de Marmara se refermer sur elle? Ce n'est pas tout. Que de-
venait la Turquie en tout cela? La Turquie n'a point sans doute une
existence bien robuste et bien assurée ; elle existe pourtant à demi, elle
est censée être neutre entre la Russie et l'Angleterre, entre « l'éléphaui
et la baleine. » Sur quoi se fondait-on pour disposer sans son aveu de
son territoire et de la mer dont elle est souveraine, pour la laisser
jïGoogIc
. BETUE. — CBBOKIQUE. 2S3
soumise h un retour éveotnel d'adversaires prêts à se combattre sur
les raines de ce qui lui reste d'indépeDdance ? Quelle serait sa position
i elle le jour oà Russes et Anglais, à bout de négociations inutiles, croi-
nient devoir tout simpleiDeot rentrer, les uns dans leur camp, les autres
i leur mouillage 7 — Hien n'était plus simple que d'accepter en principe
cette proposition d'une retraite simultanée, d'autant plus que c'était
pour le moment sans conséquence. Quand on en est venu à la pratique,
la combinaison s'est presque évanouie ; les impossibilités de toute sorte
ont éclaté, elles étaient à peu près inévitables, et elles sont peut-^tre
insurmontables.
La vérité est que de part et d'autre on a été conduit par les événe-
mens à une situation violente d'oà l'on ne sait plus comment sortir et
que suffit à caractériser cette proposition d'un armis^ce à peine déguisé
là où il n'y a point une guerre déclarée. Au point oii en sont les choses,
rinssit-on même à trouver le moyen de combiner cette double retraite
d'ane armée et d'une flotte, on ne serait pas beaucoup plus avancé I
La diplomatie n'aurait qu'une modeste victoire qui éloigaerait provi-
soirement des Torces rivales sans toucher au fond du débat. La question
qui divise l'Angleterre et la Russie est d'une bien autre portée, d'un
ordre tout politique. Elle est apparue le jour oii le traité de San-
Stefano a été connu et oà la proposition d'un congrès a été faite.
Il s'agit de savoir si un état même victorieux a le droit de substituer
un traité fait par lui seul à des traités qui lient toutes les puissances,
si l'Orient, tel qu'il est, dépend d'une influence unique, prépondérante,
OD s'il relève da la juridiction de rEurq>e qui l'a reconnu et garanti.
La Russie n'a cessé de répéter depuis quelque temps qu'on lui faisait
de mauvaises querelles, qu'elle avait livré le traité de San-Slefano
à toutes les puissances, que tous les cabinets restaient maîtres de
l'examiner, de proposer les modifications qu'ils croiraient utiles. S'il
ea était sérieusement ainsi, si le cabinet de Saint-Péter^ourg ne gardait
aucune arriére-pensée, pourquoi hésiterait-il k soumettre le traité,
œuvre de ses conquêtes, à l'autorité d'une soleaaelle délibéraûon
diplomatique, comme on le lui demande 7 11 n'y aurait pas vraiment
de difficulté, et cependant, on le sent, cette difficulté existe et persiste.
Ole est dans l'idée que se fait évidemment la Russie de l'autorité de
cecoDgrès qu'elle a l'air d'invoquer; elle est dans la prétention quel-
Çueftns avouée, toujours sous-eotendue qu'a le cabinet de Sainfr-Pé-
lersbour^ de ne reconnaître que ce qu'il voudra dans les délibérations
de l'Europe, de n'accepter que ce qui ne touchera pas essentiellement
à sa politique, aux points sur lesquels portent ses prédilections calcu-
lées. La prétention du gouvernement anglais, au contraire, est que
tout doit être soumis à la souveraine décision du congrès, que le seul
point de départ régulier de toute délibération est dans les traités aux-
<iuels ont aouscrit les puissances réunies, qui gardent leur aatorité tant
.vCoogIc
98A BEVUE BBfl DEUX Mnmiis.
qu'ils D'ODt PB9 été rifonnés d'ao cammaii aocord. Le gouvernement
anglais ne refdse pas de coopârer aux réformes da ces traita qua la ïbrce
des choses Impose ; il ne conteste pas k la Rusais quelques-uns dee
béDéfices de ses victoires, — il ne lut reconnaît pas te droit de biffer da
bout de t'épée ce qui a été fait d'intelligence avec les autres nations,
de créer arbltrairemeot des états Douveaux, de transformer la Mer-
Noire en lac russe, de mettre sous sa tutelle le passage des détroits, de
fonder ou de préparer plus ou motos directement sa domination en
Orient. Au traité de Sao-Stefano, il oppose des actes dont le eatainct da
Saint-Pétersbourg a déclaré lui-même ne pouvoir se délier sans ans
entente aveo toutes les puissances. Sur ce point, il est jusqu'ici Inflexible,
et la force de l'Angleterre vient Justemeot de ce qu>n défMdant sei
intérêts elle défend les intérêts et la libellé de l'Europe; elle reste pour
ainsi dire retranchée et campée sur le terrain du droit européen. Ce n'est
point une querelle de mots comme on le dit quelquefois; la lotte eit
au plus profond des choses, dans les intérêts, dans les tradltloas, et
elle prend une bien autre importance, elle s'élargit étrangement lors-
qu'on embrasse, de l'Occident k l'empire des Indes, llmtoensc champ
de bataille oîi peuvent se rencontrer les deux puissances rivales. C'Mt
ce qui fait la gravité de cot antagonisme entre la Russie et l'Angleterre,
même quand par un expédient momentané 'de diplomatie une année
et une flotte, « l'éléphant et la baleine, i> cesseraient d'être en pré-
sence. Cest ce qui rend le problème d'une conciliation si difficile i
résoudre, et le malheur est que plus on va plus celte situation se com-
plique; elle s'aggrave chaque Jour do tout ce qui se passe en Europe
aussi bien qu'en Orient. On aurait beau so faire illusion. le péril ne
diminue pas.
Ou'arrive-t-il en eifetî Tandis que la diplomatie directe oo indirecte
poursuit ses négociations sans résultat salsissable jusqu'ici, l'Angleterre,
toujours lente à se mouvoir, mais froidement résolue dès qu'elle a pris
son parO, l'Angleterre ne discontinue pas ses armemens. L'activité
redouble dans ses arsenaux; des corps d'expédition se forment, des
détacheuiens de l'armée des Indes sont appelés & Malte, les colonies les
plus lointaines se mettent en défense ou en disposition de seconder l«
mère-patrie. Toutes! en mouvement, etlordBeaconsfieid, fort de l'appui
de la reine, du parlement, de l'opinion nationale, ne s'est pas avancé
jusqu'à ce point pour battre en retraite sans avoir des garanties suffi-
santes. L'Angleterre ne fera pas it coup sûr la guerre par plaisir, elle
ne la fera que si elle ne peut pas l'éviter; elle est visiblement prête S
l'accepter seule ou avec des alliés, sans enthousiasme comme sans fai-
blesse, plutèt que de consentir à l'éclipsé de son Influence dans ces
contrées orientales. Quant à l'Autriche, qui a tout à la fols des inté-
rêts plus directs et une position plus compliquée, elle arme elle
aussi, sans éclat, en négociant toujours, en cherchaDt à obtenir des
j,GoogIc ,
UTCX. — CHMHtigCI. m
is b SalQt-Ntanbourg, et, à d^fBot de c«9 coocmsloos ndces'
saires ï sa sécurité, elle ne pourra rester longtemps inactlve. — I>*nii
i3tre c6té, la situation de l'Orient devient de p)UB en plas critique.
TW» «t plof qu« Jamais Ilvi4 à l'iocertitude et ii t'an&rctiie. Les Grecs,
souleréi dans la Tbessalie et dans l'Épire, défendent les armes h la
atia 1m droits de l'hellénisme moins menacé désormais par la
domiiiitlra ottomane que par la primauté bulgare. Ati nord du Danube,
la ftoasMale est pour Id moment livrée aui troupes russes, gui cam-
peat dus les provinces moldo^alaques comme en paya conquis, qui
KcaptBt tous les points stratégiques, les cbemios de fer, les postes
prlDâpaus. L'armée roumaine, qui allait Tan dernier au secours des
flnMS, autour de Plevna, et qui se battait vaillamment, est réduite
naintHiant h se retirer dans les montagnes pour éviter un choc avec
iM soldats du tsar. Le prince Charles, le pariement de Bucbarest,
MMt néeessairemeDt annulés, et la Roumanie n'a proclamé son indé-
pendance que pour la voir aussitôt humiliée par une occupation étran-
ge. — En mAmâ temps, au sod des Balkans, dans les moots Rhodope,
aolour de Pbiltppopol), a éclaté une Insurrection musulmane qui paraît
prendre de l'eitenslon; les corps insurgés, qui se composent de mlli*
clens dfliaadés, d'anciens soldats des divisions de Suleyman-Pacha,
sont assez oomimux e( as!!eE bien armés pour avoir eu déj6 des eng»-
gemens sérieui, pour avoir même contraint les Russes h un certain
dépWemenl défonces. L'insurrectîoa est loin d'être vaincue, et ce n'est
pas avec les Turcs qu'on réussira à la dompter ou h la désarmer.
Chose étrange, la Russie est partie pour l'Orient en libératrice, en
piciOcatrice, en messagère de la civilisation se donnant de sa' propre
talorilé la mission d'aller accomplir les réformes préparées par la eon-
ffrenee européenne de Constantlnople, et k quoi est-elle anivéef
kpits une année de guerre et de victoires, elle a détruit i peu près
l'empire ottoman et accumulé des ruines dont elle est embarrassée.
B!ê a contre elle les Grecs, elle a violenté et ulcéré les Roumains; elle
oe compte pas apparemment sur la reconnaissance du sultan dont elle
a démembré les états, et elle est diplomatiquement en conflit r^é
ȕec quelques-unes des principales puissances de l'Europe. N'est-ce
pas la preuve la plus éclatante de ce qu'il y a eu d'excessif dans
cette politique dont le dernier mot est le traité de San-Stefanof La
question est maintenant de savoir si la Russie s'engagera plus avant
dans ces complications sans issue, au risque de déchaîner une guerre
nouvelle, bien autrement redoutable, ou si, parune courageuse inspira-
tion de prévoyance, elle consentira à s'arrêter devant les droits et les
intérêts de reiirope. La Russie peut assurément, sans humiliation pour
son orgueil, sans perdre môme toos les fruits de ses victoires, accepter
cette liaute juridiction des palssances eoropéennes réunies en congrès ;
ce serait an premier gage de paix pour l'Occident, sans doute aussi le
j,GoogIc
230 B£yUE DES DEUX MONDES.
commencemeDt d'une réorganisatiOD plus sûre, plus équitable et plus
efficace pour l'Oneot. •
C'est dans ces conditions que nos chambres sont rentrées hier àVer-
sailles pour reprendre leur session interrompue il y a un mois, et elle»
ont h coup sAr bien des raisons de s'observer, d'éviter les diversions
pasâonnéeset stérilement agitatrices; elles ont particulièrement au-
jourd'hui deui raisons, — l'exposition qui va s'ouvrir et ces alTiires
d'Orient qui restent comme un nuage noir sur l'Europe, qui, sans en-
gager directement la France, ne peuvent la laisser inattentive.
On répète assez souvent depuis quelque temps qu'il y a de toales
parts un sensible apaisement d'opinion, que la confiance dans les insti-
tutions nouvelles fait de rapides progrès, que la république a déûnlti-
vement conquis le pays, et en effet il n'est point douteux que tout est
pour le moment au calme, à la tranquillité. Les chambres se sont rare-
ment réunies dans une plus profonde paix intérieure. Les conflits se sont
évanouis, les pouvoirs ne sont plus en guerre. Si la confiance n'est pas
aussi complète qu'on le dit, il y a du moins un besoin instinctif de se
rassurer, et sait-on h quoi tient ce rassérénement d'une situation na-
guère si troublée? C'est que ce qui existe aujourd'hui est après tout
le résultat du cours naturel des choses, du jeu des institutions; c'est
que le dénoùment des dernières crises a été conquis sans eSraclion,
sans violence, par une manifestation légale d'opinion ; c'est que le
pouvoir est passé, ^non sans peine, du moins sans révolution, dans les
mains d'un ministère qui reste le représentant honorable et sensé de ce
qu'il y a de plus légitime ou de plus pratique dans les vœux de la ma-
jorité républicaine élue par le pays. Tout s'est passé régulièrement, et
c'est là, si on le veut bien, ce qui peut donner un caractère sérieui el
durable à cette paix intérieure reconquise. Oui, assurément, lesépreuves
les plus dures sont passées. I^ r^ime nouveau n'est plus contesté, et
il a aujourd'hui l'avantage d'avoir montré, dans des circonstances diffi-
ciles, qu'il pouvait suffire à tout. La république n'est plus menacée par
ses adversaires, qui se découragent ou se débandent, qui, dans tous les
cas, sentent pour le moment leur impuissance. C'est là le beau c6Cé.
1) n'y a qu'un point noir qui peut grossir si l'on n'y prend garde. Le
danger pour la république n'est pas maintenant dans ses adversaires,
il est dans l'abus de cette récente victoire, dans les mesquines repré-
sailles d'une majorité toute-puissante, dans les Apretés jalouses et exclu-
sives de l'esprit de parti, dans tes impatiences de domination, dans la
manie de tout remuer et de tout agiter. Tant qu'il n'y a que des discus-
ûons vaines et des propositions saugrenues, ce n'est rien encore,
quoique ce ne soit pas sans inconvénient. La question change de face
dès qu'on touche aux fondemens de l'état, aux ressorts essendete de la
puissance nationale, à l'économie publique, aux finances.
Voilà le danger ! Ce n'est point sans doute que la situation koDO-
.ïGooglc
BEVUE. — CHRONIQUE. 287
imque«t flaancîère de la France ait rien d'alarmant, surtout au milieu
des aises que traverse l'Europe ; elle est certes supérieure à celle de
U plnpirt des pays du monde, sauf l'Angleterre. Il y a cependant des
àgaea qui ne peuvent passer inapen^us, qui apparaissent dans les
stitéligaes publiées par le gouvernement. Ainsi, d'après les tableaux
du commerce qui viennent d'être mis au jour pour les trois premiers
OHÙ de 1878, le chiffre des importations aurait augmenté de 131 mil-
Udib de francs sur la période analogue de l'année derrière; les ex-
porWicais ont subi au contraire une diminution de 60 millions. Sans
imcfaer une importance eiagérée à ces cbiSres, il faut pourtant bien
nir la trace d'un certain malaise ou d'une certaine stagnation dans ce
dwble phénomène de l'accroissement des importations étrangère en
France et de la diminution des exportations françaises au dehors. D'un
autre c6té, l'état des revenus publics vient d'être également publié,
et OD peat y constater ce fait nouveau, depuis longtemps inusité en
France, d'un arriéré de 28 millions sur les premiers douzièmes des
contributions directes, même d'une légère augmentation dans les frais
de ponTsûies. L'arriéré s'explique tout simplement sans doute par un
inévitable retard dans la confection des rAles à la fin de 1877, et cela
prouve aussi le danger de recourir à cet expédient des douzièmes pro-
visoires, de laisser le budget en suspens jusqu'à la dernière heure, an
risque de s'interdire toute discussion sérieuse et de jeter un certain
trouble dans les services administratif. De toute fai^n, la situation éco-
nomique et financière de la France, sans avoir rien d'inquiétant, est
aujourd'hui à ce point ob elle doit être considérée et traitée avec la
drconqtection la plus sérieuse, avec les ménagemens les plus attentifo.
Orquelestle système auquel on semble se laisser aller? On dirait que
les ressources de la France sont inépuisables et que ce colossal budget
de près de i milliards est plein de magiques fascinations pour des poli-
tiques nouveaux impatiens de le manier. La république, qui paraît
vouloir égaler l'empire en décrétant comme lui des boulevards, des
(êtes et des illuminations, risque, si elle n'y prend garde, de l'imiter
aussi dans son administration financière. Demander des diminutions
d'impôt, cela va sans dire, — c'est toujours le premier point. U y a eu
déjà dans le dernier budget des réductions auxquelles M. le ministre
des finances a consenti, dont il a pris l'initiative, et on lui en deman-
dera bien d'autres. Chaque région a sa victoire à remporter sur le
budget; chaque groupe d'intérêts locaux, chaque industrie a une ré-
duction ou une abolition d'impôt à réclamer. Nous ne parlons pas des
réformateurs toujours diq>osés à remplacer les réalités positives d'im-
pôts éprouvés par des chimères qui ne rempliraient pas les coffres de
H. le ministre des finances. D'un autre côté, il y a déjà des proposi-
tions de toute sorte pour payer la bienvenue delà république par une
amflioratioD généreuse de la condition matérielle des fonctionnaires
CoDgIc
288 BBTDE D£S DEDZ MONDKS.
de tout ordre, ùvils, militaires, uaireraJUireB. £h I oertainemtal, oo
n'eu discoavieot pas, parmi cas propositioas il y eo a qui a'oot non
que de juste, de prévoyant ou de réparateur ; elles n'oot d'aube iocoir
vâQieut que d'entraîner forcément des dépenses considérables, d'exiger
de nouveaux crédits qui veut enfler démesurément la budget. Si oo
réunissait toutes les propositions de crédits qui ont été faites depois
qualqna temps, on arriverait k des cbiflres quelque peu e&ayBD». Et
voUi maintenant les propositions bien autrement importantes de U. le
ministre des travaux publics sur le rachat des cbemins de fer, lur
l'amélioration des ports, des voies fluviales. Celle»-U aussi mteîteU
d'4m étudiées et traitées avec coosidéraiiou, Malbeureusemeut, avec
tout cela, 00 entre dans une voie d'emprunts inévitables tt [m-
cbains, de danses qu'on ne peut pas toujours préciser, sans parla'
de la question plus grave encore pout-ôtre du rôle, des responsabilUis
et des chargea de l'état dans l'exploitatioD des chemins de far.
Poursuivre des réductions d'impôts et des augmentAtions de dépeusn
c'est un courant auquel on se laisse aller facilement. II n'y a qu'au
fffopositiûo à faire, un vote jt obtenir, une majorité k rallier pour pops-
iariser la république. C'est là justement que le sénat peut ioterveair
avec autorité, avec elQcacité. D'ici k peu, il aur« des diacuMions sé-
rieuses à propos des chemins de fer; il sa doit i lui-même d'eiposv
devant le pays la situation financière telle qu'elle est, sans pesBimisoiB
et sans illusion. H. le ministre des finances, qui l'autre jour, dans Its
Landes, prononçait un discours ingénieuK et sensé k l'inaugnntàin
d'un monument élevé en l'honneur de Frédéric fiasiiat, M. Lioa Siy
est un administrateur trop vigilant et tn^ habile pour ne pas voir U
danger d'aller trop vite, et pour n'être point heureux de se sentir
appuyé contre ceux qui voudraient violenter sa prudence. Il ne l'agii
ici ni de soulever dés questions de partis, ni de susciter des conflits
de pouvoirs ; il s'agit de maintenir dans toute sa vigueur, dans w
intégrité un des ressorts de la puissance nationale, de réserver les ra-
SDurces de la France dans un moment où !a situation de l'Europe nsle
obscure, oii l'agitent tant de problèmes dont les grands peuples ne w
désintéressent pas indéfiniment. ch. bi huu».
DbUtMvUtf (b radumuiratlen fnUftin, pv H. MuwiM Uock
S*éditioa, Vifitlffn. Sn$tt^»malt..
L'administration tient, en France, une si grande place, elle est investie
d'attributions si étendues, que chaque citoyen, chaque eontrfbuible
est intéressé à connalUv non-seulement les textes légaux qu'elle est
diargée d'appliquer, mais eucore sa doctrine ot sa lurispnideaoe,
c'est-h-dlre les circulaires et tes instructions qui complètent ou
éclairent les dispositions législatives. Le dietionncdre publié en 18&7
C'.OOi^lc
UTUfi. — CHRONIQUE. 289
par M. Haarice Bloclt a reodu tous les services que l'on derait attendre
d'une encyclopédie bien ordomiée ; il a obtenu et conservé, à l'étran-
ger amme en France, une autorité incontestée et peut ètie considéré
commBle livre classique de l'administration francise.
De nombreuses et importantes modifications ont été introduites de-
pas (ingt ans dans l'économie générale de ans lois ainsi que dans
ParganisatiOD des serrices publics. Les révolutions politiques, les chan-
{enen; apportés à la forme du gouvemement, ont dû exercer une
jnnde influence sur la conduite des affaires administratives. Peut-être
Rpendant n'est-ce point la principale cause des réformes aceoinpilss
o! des progrès réalisés. Avant de servir telle ou telle forme de gouver-
nemeot, l'administration sert L'intérêt social dans son acception la plus
éteadae; quel que soit le régime politique, elle a pour devoir de pré-
parer les rMormes et d'appliquer les procédés les mieux appropriés à la
satisbctiofl des besoins moraux et matériels du pays. Or on peut luger
ficilement à quel point sa sont élargis pour elle les horiions de son
domaine. Le développement de l'industrie, l'emploi de nouveaux
moyens de communication et detransport, les chemins de fer, le télé-
graphe, etc., l'ont amenée h se tram^former et àcréer des services nou-
veaux. Tout est nouveau également, ou du moins renouvelé, dans \bê
ÎDstJtDtions qui se rattachent à l'enseignement public, à l'épargne
populaire, à l'asnstance comme à la répression, à la police générale dti
travail. Ces modifications ont trouvé place dans la seconde édldon du
dictionnaire, qui est ainsi tenu au courant de la législation la plus
récente, tout en conservant l'ordre méthodique dans lequel sont dispo-
sés les articles pour rendre les recherches plus faciles et plus si^res.
M. Maurice Block a introduit dans cette édition une amélioration très
importante en faisant connaître les lois et règlemens qui sont en vi*
gueur dans les autres pays. Cette comparaison est pleine d'enseigne-
mens : elle peut éclairer l'administration française sur les combinai-
soQS plus ingénieuses, plus simples, sauvent même plus libérales qui
sont adoptées à Tétranger. Grâce aux études de législation comparée
qui complètent la seconde édition du dictionnaire, on a sous la main
tous iej documens essentiels pour améliorer les méthodes et les proc&>
dés qui intéressent les divers services. C'est ainsi que le Dictionnaire de
Fadminlttration française se représente au public avec des additions
qui lui g;ardent te premier rang parmi les travaux de ce genre. Il se
recommande par la multiplicité autant que par la sûreté des informa-
tions. Le principal mérite en revient à M. Maurice Block, qui, après
s'être entouré de nombreux collaborateurs, a pris lui-même la plus
grande part h la rédaction de cette encyclopédie administrative.
CH. UVOLliB.
.ïGoogIc
SaO UTDB DBS DEUX MONDES.
L'DKIOH FBANC^ISa »■ tl IllIIttSll,
Depuis trois ans, une réuDion de jeunes ^ns a fondé des cours pour
les ouvriers; l'idée de cette association pc)ut se résumer en deux mots:
faire profiter ceux qui n'ont reçu que l'instruction primaire des fruits
d'uae éducation plus large eo leur donnant comme professeurs les élèves
frais émoulus de nos grandes écoles. Il ne faut pas en effet avoir plus
de vingt-cinq ans pour aspirer à monter dans ces chaires improvisées
et entreprendre de développer devant un auditoire attentif les leçons
que l'on a reloues soi-même. Mitres et élèves doivent beaucoup profiter
de cette institution, car les uns sont ainsi obligés k réapprendre ce
qu'ils se seraient empressés peut-être d'oublier, ils sa forment de
plus à un art nouveau pour eux : l'art de la parole ; les autres, les au-
diteurs, en peu de leçons, sont mis au courant des idées qui traversent
DOS écoles, ils apprennent i'bistoire de leur pays, de leur langue, et par
des cours, appropriés souvent à leur métier, on les met au courant des
inventions nouvelles, des pratiques qui facilitent leur travail. Enfin on
les détourne ainsi des cabarets, des mauvais lieux, on élève leur esprit
vers des objets dignes de toute l'attention d'bommes libres, pr^ianl
part dans une certaine mesure à la conduite des affaires de leur pays.
Si l'OnUm fiwiçaise de la jeuneue a institué des cours d'histoire, de
littérature, de dessin, de chimie, de physique, d'arithmétique, elle n'a
pas oublié l'étude de nos lois au point de vue pratique. Le droit civil,
commercial, l'économie politique, font partie de son programme, et
sont enseignés de manière à donner aux ouvriers une idée juste de
leurs droits et devoirs vis-à-vis de la société; mais dans ces réuaioos
il doit y avoir certains sujets difficiles à aborder, difficiles à faire com-
prendre à ces intelligences neuves que souvent des orateurs de club
ont perverties par des déclamations oiseuses et dans des intentions
perverses. Les jeunes professeurs de l'Union française ont pour tâche
de ramener l'esprit de leurs auditeurs à des sentimens meilleur, et
vis-à-vis de la société ce sera leur plus grand méritOi Par une diffusion
juste des lumières ils peuvent arriver à rendre du calme à des intelli-
gences dévoyées, à leur montrer le chemin qu'elles ont à suivre et
ce qu'elles doivent à la France, leur pays. C'est là une belle mission,
qu'ils sauront remplir, et nous devons, en leur facilitant les moyens de
faire progresser leur œuvre, les remercier d'avoir déjà vécu trois sas,
et nous associer à tous leurs efforts. Hier VUnion française d« iajeii-
neise a donné une matinée au théâtre de la Galté, Le programme de
cette journée était fort bien rempli, et le concours du Thé&tre-Ffao-
çais en a assuré le succès. Nous espérons que les membres de cette
association sauront donner plus d'extension & leur société en multi-
pliant les matinées dans le genre de celle de dimanche.
U direeUur-giraai, C, Bdloz.
L'IDÉE DE JEAN TÊTEROL
pbbuiAkb fabtjb.
Les petites choses ont quelquefois de grandes conséquences.
Certains hommes ont l'esprit ainsi fait que de vulgaires incidens
qui méritent i peine d'être racontés produisent sur eux une im-
pression ineffaçable et qu'ils en gardent à jamais le souvenir. Ils
ont cru entendre le ciel ou le diable qui les appelait, et ils partent
du pied gauche pour aller où leur destinée les envoie.
û 2 septembre 18S3, vers le milieu de la matinée, le baron de
Sïligneux, vêtu d'une douillette de soie couleur vert-pomme, les
mains dans ses poches, quitta son cabinet de travail pour*faire un
tour dans son jardin. Le baron de Saligneux, connu à dix lieues à
la ronde sous le nom du baron Adhémar, possédait dans le canton
de Saligneux, situé aux confins du Bugey et de la Bresse, un beau
cHteau que lui avaient légué ses ancêtres, et il possédait aussi
des diamps, des vignes, des bois, des prés, plus de deux cents bec-
lareg d'un seul tenant. 11 s'occupait de gérer ses biens, de cultiver
ses terres, ayant l'œil à tout, ne s'en rapportant jamais qu'à lui-
même, respecté de tout son monde plus qu'il n'en était aimé. Le
t)w») passait pour avoir l'humeur sévère, l'abord un peu rude;
cependant il y avait manière de le prendre, il ne s'agissait que^de
plier l'échiné devant lui et de lui parler chapeau bas. Tous ceux de
ses serviteurs qui employaient cette méthode s'en trouvaient bien;
Kiais il y a des cous raides, des fronts durs et altiers, auxquels ré-
pogaeat les abaissemens. Le baron avait pour aide-jardinier un
garçon de dix-huit ans, nommé Jean Téterol, qui n'avait pas su ou
Q'avait pas voulu se ménager ses bonnes grâces. Ce garçon était
TDU mu, — 15 MU 1818. 10
.ïGoogIc
3A3 BB¥DB I«S DSeï HOMfiEfi.
\m enfant trouvé; il avait été ramassé sur un grand ciiemin. On
l'appela Tôteroi, parce qu'on crut lire ce nom sur un papier cousa
à ses langes. Le bruit courut qu'il devait le Jour aux amours éphé-
mères d'un voyageur de commerce et d'une servante d'auberge ;
la servante avait disparu et ne donna jamais de ses nouvelles. Il
fut nourri, élevé par la charité publique, qoî à vrai dire oe fit pas
grand' chose pour lui; on le laissa croître à l'abandon, et peut-
être aurait-il mal tourné, si le jeune curé de Saligneax, qui avait
toutes les vertus d'un vieux curé, n'avait conçu quelque intérêt
pour cet enfant. Il le fit venir, l'interrogea, fut frappé de son ou-
verture d'esprit, de sa vive intelligence. Il se décida à le recueillir
auprès de lui, il lui apprît à lire, à écrire, à compter. L'abbé Mi-
raud était amateur de jardinage ; il en donna des leçons à Jean Té-
terol, et quelques années plus lard il le plaça chez le baron de Sa-
ligneux, qui ne consentit à le garder à son service que pour faire
honneur à la recommandation du curé. La figure de Jean Têterol
ne revenait pas au baron, et il goûtait peu ses façons de faire. II
lui reprochait d'être enfermé en lui-m^e, absorbé dans ses pen-
sées, taciturne, sonrnois. « Od ne peut pas savoir, disait-il, si
ce gtrçoii vous est ami ou ennoni, ou plutôt il n'est ni l'un ni l'tD-
tre, c'est l'étemel étranger. » Il lui en voulait surtout d'xTWr une
tAle de fer et le dos peu Ûezlble. Le baron tenait par-dessus tout
au respect, et Jean Tôteroi n'était pas né respectueux. Il était venu
au monde avec la pensée qu'un baron de la vieille roche et Qo en-
fant trouvé se valent i, peu près l'uD l'autre, qu'ils ont été pétris
du même limon. Qui lui avait rais cela dans la tête! Était-ce le
voyageur de commerce ou la servante d'aubei^geî
Le baron Adbémar de Sali^eux, vAta d'une douillette onileur
vertr-pomme, les mains dans sfs poches, se promenait dans son
jardin, quand fl aperçut Jean Tâterol occupé à tailler on poirier.
L'antipaÛiie que lui inspirait l'enfant trou'^^ croissait de jour en
jour 1 depuis quelque temps, il le guettât sans cesse, dans l'espoir
de le prendre en faute ; mais il n'était pas facile de prendre en faute
Jean Tôteroi. Ce taciturne, qui sur la fin de sa carrière devint pres-
que bavard, était un travailleur infatigable, dormant peu, se levant
matin, appliqué, dil^nt, consciencôeux, Goethe a dit • que, pour
les têtes médiocres, un métier sera toujours un métier, que pom*
les bomies têtes c'est un art, et que l'homme vraiment dbtingué,
en faisant une chose, fait tout i la fois, ou plutôt qu'il jmt, dans
cette seule chose qu'il fut bien, le symbole de tout ce qui est bien
fait dans ce monde. » Jean Téterol faû^ait bien tout œ qu'il faiaail,
non qu'il se soudât de plaire à oeux qui l'employaient et de s'atti-
rer leurs éloges, mais il teDait beaucoup i, plaire i Jean Ttterol.
qui n'étut pas facilement content de lui-même.
.ïGoogIc
L'iDÉB VE JHAIt TËTHSOI». 2A3
Le bsroD slap^vedla de ican et le rsgutla ub instant tr&vùller ;
puis, froiiQsat le souncil, il hii reprocha de ne pas savoir s'y ^nreadre.
— Tu estropies mon poirier, lui cria-t-il ; laisse là la çimnae de
senNtte, et va bien vite nw chercber le sécateur; je t'apprendrai
b» métier. — Jean lui répIi(ftiAi tranquillement qu'il savait sou mé-
iter «t que êxos centams cas uneserpeUe yEUtmieax qu'un sécateur.
Pent-éïe urait^il vaûon^ cw il De faut pas otépriser les serpettes ;
■ais, quand OD esti baron et ^'on a tra-t, on se fiche, et ce fut pré-
usénKat ce qui arriva au baroa Adhémar d& Saligueux. 11 ■{wsr-
[fopha vivement tleoiant troavé, le traita dTiiHolenl, d'orgneilieux,
et lui lepnéswita que rien, n'est plus plttisaot dena ce noidc qu'un
orguel qa'oB a ramassé sous on chou. J«Mi fécouta d'abord sans
mol dise ; bieatdt, la padeiice lui échauppaot, il se mit à fredonner
toct bas l'aie <te Malbrough, C'était la seule ebanson qu'il eût &p'
prise, et il aimait à la cbanier ; par malheur, il avait la voix husse,
et, étant très aqppiiqué à taut ce qu'U iÎBîsait, il chaMait feus anrec
méthode et avec délices. Dans ce moment, sa voix fausse choqua
moins le baron que son insoIexKei. BouilliM de coltre, il leva la
main sur te jeune benne. Cetaii-ct fit un saut de côtô et rctissit à
t-viter le soufflet; mais il ne put empëcJier que le iaeaa n'eût I& pied
aussi leste qne ta meia, ce pied Vatt^gnit à la chute des reins et
f envoya s'appliquer contie le poirier. Qoaadi it eut repois son équi-
libre, il se retowna, ramassa sa. casquette qui était tombée à teir»,
regarda le baron avec des yeux terribles où. roulueat des lames de
rage ; puis aoudain il prit ses jambes à son cou, détala et dispeaut.
Jean Tétetol ne savait phis où il e» était. 11 voyait le monide an
travers de son aventtu^, et le monde lui. paraisaait tout changé. Le
nieil, les champs, les bois, le clocher de SaK^e«x, avaient un
autre air, qu'il ne leur avait jamais omnu. Les chunps, le elochec,
le soleil, avaient vu le cevp de pied, et chacun faisait ses réflexions
sur l'événemcM. Il alla cacher sa honte an fond d'ua impéfiétEable
founé où il demeura deux heures à rooger ses poings. Il agitût des
résolutions, des pensées plus extravagantes tes unes que tes autres.
La première fat d'aller mettre le fen au château; la seconde fut
d'atieadre le baron de Salignenx à un tournant de chemin et de
lui casser l' échine. II se tailla un b&ton duis une branche de baox
et l'examina avec complaisance. Cependant peu & peu son cerveau
se rassit. Il croyait à peu de choses, mais il croyait aux trîbanattx,
mi gendarmes, ^ il avait décidé qu'il n'aurait jamais rien à dé-
mêler avec eux. 11 dit à son bâton: — Non, ce n'est pas céda, je
trouverai mieux. — Et il décréta que ce b&ton, qui était commode à
la main, ne tni servirait pas d'assorniQoîr, qa'il s'en ferait un com-
pagnon; pHÏs il regarda un vieiix chêne qql le regardait, et il l'at*
testa qu'un jour Jean Tdierol ^prendrait à vivre au baron de Sali-
g.i-uj., Google.
2hh BETCE DES DEUX HONDES.
gneux. Il prononça ce serment d'une vois vibrante, et le chêne en
parut touché. Tous les hommes forts ont débuté par un serment
d'Annibal.
11 rentra furtivement au château, y prit ses nippes et ses papiers,
dont il fit un paquet. Ensuite il cassa la tirelire où il serrait ses
sous ; il en était fort ménager, et, ayant fait son compte, il fut glo-
rieux de son addition. Après cela, il partit pour ne plus revenir.
En arrivant k la grille, il se déchaussa et frappa fortement l'un
contre l'autre ses deux souliers ferrés, pour en secouer toute I&
poussière qu'ils avaient pu ramasser sur les terres du baron de Sa-
ligneux. Il employa le reste de la journée à prendre des informations,
à se procurer un havre-sac dans lequel il fourra ses nippes et une
bourse en cuir où il logea ses sous. 11 passa la nuit à la belle étoile,
étendu sur le revers d'un fossé, le nez sous un buisson. Il dormit
délicieusement, se réveilla frais et dispos, se sentant de force à
braver le froid, la faim, la soif et toutes les épreuves qui l'atten-
daient.
L'abbé Hiraud sortait de son église où il avait dit la messe,
quand il vit venir à lui Jean Téterol, le havre-sac au dos, son bâton
de houx & la main.
— Eh bien I qu'est-ce donc? lui cria^t-il. Que signifie cet équipage!
A quoi Jean ne répondit rien. L'abbé Miraud le prit par le bras.
— lean, cela ne va pas bien, lui dit-il. J'ai su que tu avais eu une
scène avec M. de S&ligneux.
— Savez-vous, s'écria Jean, qu'il a levé sur moi la main et le
pied, en me traitant d'enfant trouvé? Je n'ai pas senti sa main sur
mon visage, miùs j'ai senti son pied ici, voyez-vous ? et je le sens
encore, et je le sentirai toujours, et ce qu'il a dit restera toujours
là, ajoutait-il en portant le doigt & son oreille.
— H. de Saligneux est un peu vif, repartit le bon curé, mais tu
avais mal pris ses remontrances, tu avais été insolent.
— Qu'il se môle de ce qui le regarde 1 Ce n'est pas lui qui m'ap-
prendra à tailler un poirier.
— Il t'apprendra du moins à être poli. Il faut être respectueux
envers ses supérieurs, mon garçon. Ah 1 fi donc, pendant qu'il te
parlait, tu t'es permis de fredonner l'air de Malbrougb.
— Excusez-moi, monsieur le curé, je n'en sais pas d'autre, ré-
pliqua le jeune homme en ricanant.
L'abbé Miraud prit un air sévère. — Jean, dit-il, ou je ne m"vt-
téresse plus k toi, ou tu feras la paix avec le baron.
— Jamais, répondit Jean.
— Tu ne sais donc pas que l'évangile nous enseigne le pardon
des offenses? J'admets que le baron a eu tous les torts; pardonoe-liii-
— Jamais, répéta Jean eu se frottant les reins,
rm-ui., Google
l'iDÂE DE JEAN TËTEBOL. 2A6
— Jamais n'est pas un mot chrétien, reprit tristement le curé,
c'est à peine un mot bnmain. — Et comme Jean se taisait : — Que
comptes-tu faire ?
— Qaitter te pays.
— Et où vas-tu 7
— Ahl ça c'est mon secret, j'ai mon idée, dit Jean en relevant le
menton.
— Hécbaot fou que tu es, lui répliqua l'abbé, te voilà bien ricbe
avec ton idée 1 Ah I monsieur a une idée i Est-ce que cela nourrit, une
idée? est-ce que cela tient chaud ? est-ce que cela garnit l'estomac ?
et cela empéche-t-il de crever de faim î
— C'est égal, j'ai mon idée, reprit Jean.
— Je crains qu'elle ne soit mauvaise. Ah! prends-y garde, il
y a des idées qui conduisent à l'hdpital, il y en a d'autres qui vous
mènent tout droit au pénitencier. — Et le regardant Gxement, le
curé ajouta : — Je crois vraiment que tu as le diable dans les yeux.
— Dieu, ou le diable, flt-il, cela ne m'importe guère ; je ne croîs
ni Dieu, ni diable, monsieur le curé. Ah 1 par exemple, où que j'aille,
je vous promets que je serai honnête ; il n'y a que les imbéciles qui
ne le soient pas, et puis, si jamais il me venait l'envie de voler, je
penserais à vous, à votre vieux chapeau, à votre vieille soutane qui
montre la corde, et cela m'empêchera de mettre la main dans la
poche des autres. Mais il ne faut pas me demander de croire à Dieu
Di au diable. S'il y avait tm Dieu, je n'aurais pas été ramassé sous
on chou, et s'il y avait un diable, il y a longtemps qu'il aurait em-
porté le baron de Saligneux et son maudit ch&teau ; mais pour ce
qui est de voler, ce n'est pas mon idée, cela. Monsieur le curé, je
vous promets de ne jamais voler,
— Serviteur au seigneur Jean Téterol et & son idée I s'écria le
curé ; — puis, tirant deux écus de cinq francs de sa poche, il les lui
glissa dans la main. Jean hésita à les y garder; cependant il se ra-
visa et dit : Merci. Làr-dessus, il se mit en chemin. L'abbé Miraud
le suivît quelques instans des yeux, le r^arda s'éloigner brassant la
poussière de la grande route, son bâton de houx à la main, son ha-
vre-sac au dos et son idée dans la tfite.
A la vérité, l'idée de Jean Téterol était encore un peu confuse;
ce n'était qu'un à peu près, qu'un embryon. Il avait découvert qu'il
y a deux espèces d'hommes, les riches et les pauvres; que les pre-
miers sont en possession de donner des coups de pied et que les
seconds sont en possession de les recevoir. Ce qu'il savait aussi de
science certaine, c'est que la veille il en avait reçu un, et qu'un jour
il le rendrait & celui qui le lui avait donné. Oui, un jour Jean Téte-
rol serait riche, encore plus riche que le baron de Saligneux, et il
prendrait sa revanche, et alors on verrait quelque chose. Que ver-
Cooglc
2jd HETVE DES tmm hoitoes.
raitron ? il n'en savait tri^ rien, mais sûrement ceux qni auraient de
bons yeux Terraient quelque chose. Le point était de devenir rithe.
Comment ? Il avait promis au curé de son village de ne pas voler, il
comptait s'enrichir en travaillant; il avait remarqué depuis long-
temps qu'en deux heures il abattait plus de besogne que d'autres
dans toute leur journée, et que SOD ouvrage était mieux fait que le
leur. A quoi travaillerait-il ? Sur cet article, il était également dans le
donte, et il attendait qu'une inspiration lui vtnt. Mais il avait ou!
dire que Paris est i'un des endroits du monde où se font les grosses
fortunes, et il avait mis dans son bonnet de s'en aller & Paris, et ce
fut à Paris qu'il s'en alla, demandant aux passans le chemin de
Paris, vivant de croûtons et d'eau claire, condiant sur la paille ou à
la belle étoile, chantonnant l'air de Malbrougfa et causant avec son
idée, qci lui répondait.-
n.
Jean Têterol ne vola point et ne laissa pas de devenir plusieurs
fois millionnaire, problème compliqué, difficile, qu'il est giorieui
de résoudre. Voici comme à l'âge de cinquante-deux ans, dans un
entretien confidentiel avec l'un de ses amis, le notaire Pointa], il
résumait en gros son histoire ;
<r En arrivant à Paris, le goiuset presque plat, je fis ta connai&-
sance de Limousins, bons compagnons. Ils me conduisirent dans
leur chantier, où je passai tout le jour, r^ardant tailler )a p^re,
battre et gâcher le plàb%, questionnant, m'informant de beaucoup
de choses, devinant le reste, me fiant moins à la parole d'autmi
qu'à mes deux yeux, que je n'ai jamais eu la coutume de tenir
dans ma poche. Il se fit un grand travail dans mon esprit, et avant
de me coucher j'avais reconnu clairement que la bâtisse était mon
afl^ire.
«1 Le surlendemain, j'étais manœuvre, gâcheur de mortier. Mon
baquet sur l'épaule, je grimpais aux échelles, que j'aimais à seotÏT
trembler sous mon pied et sous te poids de mes espérances. Ihi
haut des échafaudages, je contemplais les passans ; ils me païaîs-
saient tout petits; c'est qu'apparemment ils n'avaient pas leur idée.
H y a les hommes qui en ont une, il y a les hommes qui n'en ont
point : j'avais la mienne. L'abbé Miraud s'était trompé; une idée,
cela nourrit, cela désaltère, cela tient chaud en hiver, cela rafraldiit
dans les chaleurs, et puis cela a des yeux, une bouche, tine tangue,
cela parle, cela rit, c'est une compagnie; grâce à maa idée, je
n'étais jamais seul, ni le jour, ni la nuit. Quand j'avais l'estomac
vide, je revoyais un château, un jardin, un poirier, an baron, et il
me sembliùt que j'avais mangé. Je revoyais aussi un curé qui me
glissait dans la main deux écus tout luisans. Je les ai encore, ces
l'idée de JEAN TÏTEBM.. 2J7
deux écus; les voici. C'était an fonds de réserve, «k{u«1 je m'étais
promis de oe jamais toucher ; c'était aussi un fétiche^ qui m'a
porté bonheur. Que voulez-vous? je jeûnais, je vivais de travail et
d'épargae. Je trouvai moyen d'acheter des livres, des compas;
j'étudiai la géométrie, le dessin linéaire, tout seul, sans secours,
sus OHiseil. Quelqu'un m'a dit un jour que j'avais le génie du
délvouillement et des yeus qui voient clair dans la nuit.
« De manœuvre, je devins maçon, et je sus bien vite tout ce qui
coiKernait mon état. Mes camarades ne m'aimai^it point ; mais ils
n'osaient pas me le dire, ni me r^arder de travers; il y avait dans
mes yeos quelque chose qui Leur laîsait peur. Savee-vous pburqum
ils ne m'aimaient pas 7 C'est que je n'allais jamais chez le marchand
de vin et que j'avais le goût des grimcùres. Il n'y a rien de plus
utile dans ce mande que les choses qui ont l'air de ne servir à rien.
Hab, SOT mille maçons, comhiea en trouvez-vous qui préfèrent un
grimoire À un marchand de vin? Un seul, et avec de la persévé-
rance, tôt ou tard celui-là arrive; les autres demeurent enfoncés
dans le Innsième dessous, et les poings sur les huicbes ils crient à
l'injustice.
H Ayei des mains ^es à la best^oe, dures à la fatigue, des
jambes qui ne se lassent jamais d'être debout, du bon sens, une
tête toujours en travail et certaine inquiétude d'esprit qui en toutes
choses cherche le mieux ; <m vous remarquera, et vous ne resterez
pis longtemps ouvrier. Quand je fus devenu maître maçon et que
j'eus des hommes à gouverner, je me sentis dans mon assiette;
c'était bim pour cela que j'étais né. Ou s'est plaint quelquefois que
je n'avais pas le commandement. doux. Iles idées étaient si nettes,
mes ordres étaient si précis, que les Imnos ouvriers m'obéissaient'
tTCcplaisir-, ils s'accommodent mieux d'un brutal qui sait ce qu'il
Tevt qne d'un maître débonnaire qui ne le sait pas. Les chevaux
derioait tout de suite si l'homme qui les monte s'entend k les
manier^ il leur est dési^éable de sentir un cavalier maladroit sur
leur dos-, un boa cavaUer les mèoe à Boa plaisù:.
" L'eutrefH'eneur qui m'employait, M. GorbU, était bî«i l'homme
qu'il me fallait : je l'anrais inventé que je ne l'eusse pas fait autre-
meu. %aa humeur, son caractère, tout me servait & souhaiL II avait
1b goût des aventures et plus d'invention que de jugement. Les
MU se perdent dans les minuties, les indolens les négligent,
riHMnme fort voit les choses d'ensemble sans jamais mépriser les
détails. H. Gorbil les méprisait, il me chargeait de m'en occuper
i sa place. Avec cela, il aimait ses plaisirs et il avait des distrac-
tions; je n'en avais point, et il n'est pas défendu de profiter da
ceUes des autres. 11 fit un jour une imftrudeace, s'embarqua dans
UM f&cbeuse afiaire ;. js l'avertis, il tm m'écduta point; il allait se
.ïGoogIc
2&8 BEVUE DES DEUX MONDES.
noyer, ce fut moi qui le retirai de l'eau par les cheveux. Dès lors
il m'écouts toujours, et je lui devins aussi cher que la prunelle
de ses yeux. J'étais son conseil, son oracle et son outil. Tout à
coup je fis mine de vouloir le quitter ; pour me ramener, il me fit
un pont d'or et une grosse part dans ses bénéfices. Je n'étais plus
son outil, j'étais son associé, et ce fut le commencement de ma
fortune.
« A sa mort, j'eus la succession de ses afiiaires. J'inspirais la
confiance, de gros crédits me furent ouverts. Après avoir bâti pour
les autres, je b&tis pour mon compte. C'était dans les années des
grands percemens. J'achetai à bas prix des terrains dans des quar-
tiers déserts, qui ne tardèrent pas à se peupler, et ma fortune fui
faite. On a <^t que je savais des rubriques. Ma rubrique est de
bien faire tout ce que je fais-, j'ai su b&tir, j'ai su acheter, j'ai su
vendre, j'ai su placer mon argent; mais je n'ai jamaù fourré la
mûn ni le bout du do^ dans aucune spéculation hasardeuse, et
jamais on ne in'a vu à la Bourse. On a dit aussi que j'avais eu de la
veine, du bonheur. C'est possible ; mais ce qui aide à la veine,
c'est de guetter les occasions, d'avoir l'esprit patient quoique
inquiet, de ne sacrifier ni à ses aises ni à sa vanité, de joindre aui
vues lointaines l'amour du détail, et de traverser les temps difficiles
en sifflant bravement l'air de Malbrough. n
M. Téterol portait son histoire sur sa figure. Petit, ramassé de
taille, un peu courtaud, fortement râblé, toujours vêtu de gros
drap, ses millions ne lui avaient pas dté son air rustique. Sa téic
puissante était solidement attachée sur ses larges épaules ; ses
sourcils buissonnaient. Son œil, d'un bleu d'acier, exprimait l'intelli-
gence et la volonté et devenait terrible dans ses colères. Les rides
de son front, ses manières, sa démarche, révélaient un org;ueil
sans arrogance et sans faste, mais intraitable, qui disait de loin aux
passans : Me voili, c'est moi. Il suffisait de voir cet orgueilleux
traverser la rue pour reconnaître en lui un homme de petits
commencemens, qui s'était frayé son chemin en jouant des coudes,
un homme de guerre et de combat, qui avait gagné sa bataille. A
quoi montait sa fortune? Personne ne le savait, excepté lui. Avec
l'âge, il était devenu commuoicatif ; il aimait à raconter ses affaires;
mais, quoi qu'il racontât, il y avait toujours quelque chose qu'il ne
disait pas; il joignait le parlage à la cachotterie. Avait-il un paie-
ment & faire, il n'ouvrait jamais le bureau où était sa caisse avant
de s'être enfermé & clé et d'avoir jeté un r^ard furtif sous les
meubles pour s'assurer qu'il était bien seul. Acqnittaît-il le prix
d'une emplette dans une boutique, il se tournait contre le mur en
tirant sa bourse, qu'il ne faisait qu'entre-bâiller, afin que le mur
lui-môme ne pût savoir ce qu'il y avait dedans. Quand on se défie
.ïGoogIc
l'idée de JEAN TÊTEBOL. 2^9
des hommes, oa finit par se délier des murs, et M. Tëterol se dé-
fiait de tous les hommes, et même de soo chieo, qui, à parler fran-
chemeDt, avait la déplorable manie de fureter dans les tiroirs.
La réputation de M. Tôterol était sans tache. Il n'avait jamais
mangue à sa parole, jamais fait twt d'un sou à personne; il rem-
plissait ses engagemens avec une ponctuelle exactitude. Il se tar-
guait de n'avoir jamais menti, et il en avait le droit; seulement il
ne se croyait pas tenu d'avertir les autres de leurs erreurs quand
leurs erreurs pouvaient lui être utiles. Il considérait la vie comme
une guerre et les ruses de guerre comme des moyens permis; mais
il n'admettait pas qu'on les employât contre lui, et il trouvait fort
mauvais qu'on usât de représailles à son égard. En pareil cas, il
éprouvait des indignations vertueuses, tout à fait sincères et assez
plaisantes; il y avait de la naïveté dans son fait; si retors qu'il fût,
il~ était bien plus candide qu'on ne pensait. Quand il lui survenait
quelque mésaventure, il entendait que tout le monde le plaignit;
mais il ne fallait pas lui demander de s'attendrir sur l'infortune d' au-
trui; cela n'était pas dans ses moyens. Il distinguait les malheureUK
en deuï classa, les fous et les infirmes ; il renvoyait les infirmes
à l'hôpital et les fous à Charenton. S'il n'était pas méchant, il était
teiTiblement coriace. Ses employés ne l'abordaient jamais sans
crainte et tremblement, le sachant impitoyable pour les paroles
embarrassées, pour l'homme qui cherche son idée et son mot, et
pourtant lorsqu'il était en colère, il lui arrivait à lui-même de ne
plus retrouver son mot et son idée. Us redoutaient à l'égal de ses
incartades son rire pointu, ses galtés guerroyantes. Le matin, avant
de se présenter devant lui, ils demeuraient quelques instans la main
sur le loquet, s'attendant à recevoir en pleine poitrine quelque re-
buffade ou quelque plaisanterie cruelle, qu'il avait rimiinée à plaisir
pendant la nuit. Ce terrible homme avait une santé de fer, qui se
passait de sommeil, et dans ses insomnies il faisait la revue de ses
affûres et de tout son monde, s' occupant de préparer à chacun son
paquet. Aussi ses insomnies étaient-elles maudites des pauvres dia-
bles qui étaient dans sa dépendance ; ils appréhendaient pçr-des-
sus tout les idées qu'il trouvait sous son traversin et qu'il appelait
lui-4nëme ses idées de chevet.
Cepeoduit ses actions étaient quelquefois moins dures que ses
paroles. Lorsqu'un misérable, prenant son courage à deux mains,
se hasardait à faire appel à sa générosité : — Qui me délivrera
des pleurards? s'écriait M. Tôterol. Qui donc a laissé entrer ici
ce discoureur? Est-ce un moulin que ma maison? Ahl tu as
bien choisi ton homme 1 Est-ce que j'ai le temps de t'écouter?
Je n'ai jamais rien demandé à personne, moi; je me^suis tou-
jours pûsé de tout le monde, moi, et c'est bien le moins qu'on
CoDgIc
250 KETDE DES DEUX KONDES.
me laisse tranquille. Tu n'as pas de quoi payer ton terme 7 Coucbe à
la belleétoile; j'y ai bien couché, moi qui te parle, et je n'en suis pas
mort. Tu n'as pas de quoi dîner? Dans le temps où je grimpaia aux
échelles, je dînais d'oignons crus... Mais, taifi~toi donc, est-ce que
je coupe dans tes histoires? Tu es on fainéant qui voudrait gagner
sa vie sans rien faire. Ah 1 tu t'adresses mal, j'ai la sainte horreur des
bras débiles, des lèvres tremblantes et des vobntés flasques. J'ai
sué pendant quarante ans; sue mon garçon. J'ai p&ti, j'ai peiné,
apprends à peiner et à p&tir. J'ai fait ma trouée, iais la tienne...
Non, je ne donne rien. Âhl si, je veux te donner quelque diose, un
bon conseil. Veux-tu savoir la maxime qui m'a servi de règle daos
toute ma vie? Écoute ceci, et crois-moi : l'homme qui n'a pas de
besoins devient tôt ou tard le maître de cenx qui en ont.
A ces mots, l'autre prenait la porte, en marmottant «atre ses
dents : Vieux crocodile 1 Mais le crocodile lui criait d'un ton brutal:
Attends I et se tournant vers le mur, entr' ouvrant sa bourse avec
précaution, non sans prcnnener ses yeux à droite et à gauche comme
pour garder son dos, il en tirait un écu qu'il jetait au nez du pauvre
hère, et il lui disait : Va-t'en bien vite, ou je vais courir xpite toi
pour te le reprendre.
Les crocodiles ont tons un endroit sensible. M. Tâten^, qui passait
pour n'aimer personne, aimait pourtant quelqu'un; ce quelqu'un
était son fils. I! s'était marié dans le temps où la fortune commençait
à lui sourire; las de manger chez le traiteur, il voulait avoir une
ménagère, et surtout il voulait faire souche. 11 épousa une petite
bourgeoise, qui avait l'esprit et le CŒur au-dessus de sa condi-
tion. Il cueillit cette fleur parce qu'elle se trouvait & portée de sa
main, sans que jamais la curiosité lui vint de savoir ce qu'elle valait
et de respirer son parfum. Son mariage ne lui prit pas beaucoup de
temps ; il alla à la mairie, mais il refusa net d'aller à l'église ; c'était
plus fort que lui, il n'aimait pas à entrer dans les églises. Au boni
de dii-huit mois, il prit sa femme en grippe, parce qu'elle s'avisa de
se présenter un matin devant lui dans nne robe vert-pomme, qui
lui parut être exactement de la même nuance que la douillette du
haron de Saligneux. A vingt années de distance, il crut revoir celle
douillette, ei il lui sembla que sa femme avait eu ce jour-là un tort
irrémissible. 11 l'appelait madame Pretintaille, parce qu'elle ornait
ses cheveux d'un nœud de ruban. Étant fluette et délicate de
santé, elle prenait quelquefois l'omnibus pour revenir du marché,
qui était à deux pas, s'épaigoant pour le prix de six bous la fatigue
de porter son lourd panier. M. Têterol disait à ce propos : 4 M»
femme fait toutes les folies, elle a une imagination orientale. ■
Elle avait beaucoup de bonnes pensées, elle faisait beaucoup de
bonnes œuvres, et s'en cachait avec soin, pour ne pas s'eateodre
l'iIWE de JEAN lËTEBOL. S&l
dire : • ToD imagin^OD orientale finira par me ruiner. » Son mari
Udéeolait surtout par ses défiances; il la soupçoiuiait d'en vouloir
i ses clés, de fourrager ses armoires quand il av&it le dcks tourné.
Eite supportait ces avanies avec une aogélique patieoce ; elle trouva
plus simple de mourir que de se plaindre. Pascd a dit que les saints
ueae Bimt janwb tus; il y a pourtant des saiatetés qui parlent peu,
ei des vertus ^tes de s<jitude et de silence.
Si H" Téterol aimait la couleur vert-pomme, si elle mettùt
quelquefois des nœuds de nibao dans ses ciieveux, si elle preniût
l'omnibus pour revenir du marché, si elle faisait eo cachette des
œuvres pies, elle avait cepeoduit aux yeux de U. Têterol un mérite,
un seul, qu'il récompensait de loin eu loin par de fugitifs retours
de leadr^se : elle lui avait donné aa fils. 11 l'appela lionel eu
l'hoDoeur de l'abbé Mûraud, dont c'était le pr^om; l'implacable
mémoire de cè mai^ur de prêtres faisait grâce à cette soulane.
Son petit Lionel lui prit tout de suite le cœur; c'était le seul être
4ui eût le secret de le dérider, de l'égayer, de le rendre presque
aioiable. 11 le g&tait, lui passait toutes ses fantaisies ; il jouait avec
cette poupée sans la casser. A. sept ans, l'enfant tomba gravement
malade. 11. Téterol appela en cousultatioa les premiers médecins de
Paris, et l'enfant fut sauvé. Loi^u'il fut sur pied, son père eut soin
de faire un jour en sa présence le compte de tout ce que lui avait
coûté sa maladie, sans oublier les mémoires de l'apothicaire.
Chaque homme a sa façon d'aimer.
Quand sa mère mourut, Lionel avait quatotze ans. Son père le
plaça comme interne au lycée Henri IV. 11 avait décidé que cet
aiEaut saurait tout ce qu'il igoorait lui-^oême, le latin, le ffW,, les
uts d'agrément, toutes les élégances de l'esprit et de la vie. Il
voulait faire de lui un docteur en droit et plus tard un ambassa-
deur, UQ oiiuistre ou un prince régnant, u C'est moi qui ai bâti
It ffluson, pensait-il, c'est lui qui sera chargé de la décorer ; j'ai été
le limousia, il sera le compagoon, l'homme aux corniches et aux
feuillures, u Ëa attendant de devenir ambassadeur ou ministre,
licael était un écolier très iatelligeut, très appliqué. Il obtint les
grands bonnei^s au concours général, et ses succès chatouillaient
délicteusement l'orgueil de son père, bîeo qu'il se gardât d'en rien
iDaïquer. Chaque année, â la Saint-Sylvestre, il rappelait à Liond ce
que son éducation lui coûtait, comme jadis il lui avait rendu compte
sou par sou de ce qu'il avait payé pour lui au pharmacien. 11 lui
disait : « Es-tu heureux, mon gaillard ! lu n'as eu que ta peine de
Mttre. Que deTieodrais-tu sans moi? » Et mettant la petite main
fine du jeune homme à côté de sa grosse main osseuse et velue, il
■joutait : « Voilà la main qui s'amuse, voici la main qui tra-
Tailk; voilà la.in^ qui reçoit, voici la main qui donne. Ab! par
.ïGoogIc
262 BETUE DES DEUX HONDES.
exemple, ne demande pas trop ; je n'entends pas me ruiner pour
toi. M Et contemplant ce beau garçon & la uille souple, à l'aSon-
dante chevelure blonde, il pensait : — Au diable, est-i! bien à moi 7
Un jour Lionel lui écrivit du lycée pour lui exprimer son vif
désir de prendre des leçons de manège. M. Téterol lui répondit par
un court billet ainsi conçu : « Mon bonhomme, à pied. )> Toutefois
il se ravisa bien vite et en passa par tout ce que voulait le bon-
homme. Son ûls était son seul article de luxe, et ce parvenu, de-
meuré paysan dans l'&me, était ravi d'avoir un héritier qui ressem-
blait k un prince. Il l'appelait son prince de Galles.
Le prince de Galles ressemblait k son père par la fermeté de l'in-
telligence, par la volonté et par l'ambition ; mais il tenait de sa
mère les générosités de l'âme et de l'esprit. Quand les employés ou
les ouvriers de M. Téterol voulaient obtenir quelque chose de leur
patron, ils recouraient d'habitude k l'obligeante intervention de Lio-
nel, que son père rembarrait en lui disant : — Ah ça, as-tu donc
une imagination orientale comme ta mèref — H lui disait aussi : —
Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies avec ton mysticisme. — M. Jean
Téterol traitait de mystiques tous ceux qui croyaient k autre chose
qu'à leur intérêt, tous ceux qui avaient dans le cœur un sentiment
inutile, tous ceux qui étaient capables de perdre deux minutes à
regarder les nuages courir au ciel ou à s'apitoyer sur un infirme ou
sur un fou. II avait beau faire et beau dire, il ne pouvait changer le
prince de Galles, qui était né mystique.
Si M. Jean Téterol avait gardé une certaine rusticité dans les nna-
nières, la démarche pesante, le geste un peu lourd d'un paysan de
la Bresse ou du Bugey, il avait conservé aussi cette simplicité et cette
fixité dans la pensée qui distinguent l'homme des villages de
l'homme des villes. Les impressions de sa première jeunesse avaient
laissé dans son cerveau des traces indélébiles ; il y avait dans cette
tête de granit un certain nombre de clous jprofondément enfoncés;
il aurait fallu ime maîa bien habile et de fameuses tenailles pour les
en arracher. C'était un homme vraiment pwticulier et remarquable.
11 n'avait rien appris que de lui-même ; mais, l'élève valant le maître,
le maître valant l'élève, il avait acquis une foule de notions très com-
pliquées, et, ayant beaucoup réfléchi sur tout ce qui lui arrivait, il
s'était fait une sorte de philosophie de la vie, qui lui rendait de
grands services dans les affaires. Hors des affaires, tout le travail de
son esprit se réduisait à quelques sentimens confus, à quelques gros-
ses sensations, auxquelles il revenait toujours. Le reste était pour lui
un pays étranger et lointain, une terre inconnue; il disait : n C'est
le Japon, je n'y vais pas. » Nous avons connu un berger des Alpes
qui était devenu im grand médecin ; il administrait k ses malades les
remèdes savans inventés par la chimie moderne jimùs il se soignait
.ïGoogIc
l'idée de jeak tëtbrol. 253
luknéme avec des simples cueillis dans les prés. M. Tèterol cueillait
dans les prés les simples qu'il réservait pour son usage personnel.
Tour ï tour et souvent tout à la fois, il raisonnait comme un politique,
conme un philosophe, ou il avait les façons de sentir, les imagina-
tions d'un aide-jardinier du baron de Saligneux. Le seul véritable
ami qu'il eût réussi à se faire, M. Pointai, disait en parlant de lui :
— Grattez le millioimaiFe, et vous aurez bientAt fait de trouver la
paire de sabots.
M. Tfilerol avait toujours considéré Paris comme un lieu de pas-
sage, comme une étape dans sa vie, comme un carrefour où l'on
vient pour faire fortune, après quoi l'on s'en va. 11 avait fait fortune,
il pensût à s'en aller. Grâce à son épaisse, à son impénétrable
carapace, il était demeuré absolument insensible aux plaisirs, aux
séductions, à tous les enchantemens de la grande ville ; si elle
avait cm jeter un charme sur lui, elle s'était bien trompée. Le
boulersrd était pour Jean Tèterol un endroit planté d'arbres arti-
ficiels, peuplé d'infirmes qui cherchaient à emprunter les jambes
d' autrui pour tâcher d'arriver, et de fous occupés à s'amuser les uns
les wtres par des lazzis, qui n'avaient jamais eu le privilège de le
faire rire. Dans un coin du département de l'Ain, il y avait un
village, où il était né, un village nommé Saligneux. Ce village
était pour lui le centre du monde, la vraie capitale de l'univers,
l'endroit où l'on retourne pour manger ses rentes, quand on en a,
l'endroit où l'on prend sa revanche, l'endroit où l'on exécute sou
idée. Il haussait les épaules de pitié en pensant à ces Parisiens pour
lesquels Paris est tout et qui ne connaissent pas Saligneux ; on
voyait bien que ces gens-là n'avaient pas leur idée. Ce qui est cer-
uia, c'est qu'ils n'avaient pas la sienne.
M. Têterol ne voulait pas attendre d'avoir la soixantaine pour
mettre à exécution son grand projet. K cinquante-cinq ans, il était
merveilleusement vert, aussi jeune d'esprit que de corps ; il avait
^ bras, il avait ses jambes, il avait toutes ses dents; mais ses
cheveux grisonnaient ; ce lui fut un avertissement. Il décida qu'il
partirait dans les premiers jours du mois de septembre 1870, et il
3'occnpa de régler, de liquider ses affaires. Il fut dérangé dans ses
préparatifs par un incident qu'il n'avait pas prévu, cet incident fut
^' <le Bismarck ; il avait compté sans ce terrible hôte. Quand la
guerre fut déclarée, il entra en fureur, et sa première pensée fut
•ïu'il ï avait eu un coup monté, une conspiration entre l'empereur
Napoléon lu et le roi Guillaume pour empêcher Jean Téterai de re-
tourner à Saligneux, après quoi il n'eut plus qu'une seule préoccu-
pation, celle de déposer en lieu sûr son héritier, étudiant en droit
lie première année. 11 voulait l'expédier en Angleterre, mais son
liériiier refusa d'entendre à cette proposition, jugeant que son de-
.ïGooglc
iSà wtm DES Blus uaHms.
TDir était de se battre pour SDapayfi, Le pàreet lelilsctireotice
sujet deeprùes violentes.
— Teo devoir ! s'écriait M. TêteroL Ehl parbleu, le devoir, je
sais ce que c'est ; j'ai fa*t le mien toute ma vie, et je te prie de
croire que tu n'as ries k n'^iprendre là-deesus. Il faut être pa-
triote, et je suis pr&t à moarir pour mon pays ; mais tous ces
empereura soat des ooimaux iodécnutaUes, il n'y a rieu à faire
avec ces gens-là... car enfin, n'était-ce pas ce mois-ci que je devais
aller à Saligtieux? Ëh bien I qu'ils me demandeut àe l'argect, et
ils n'y mBoqueroQt pas, tu peux m'en croire; mais je ue veux pas
leur donner mou prince -de Gallee. C'est moi qui l'ai fait, et qui
l'ai fait pour moi, et il est à moi. Je vais le mettre daus uneuHlie,
je vais l'expédier à Londres dans le wagondee eolia.
Quoique le prince de Galles fût d'un caracoëre doux et souple,
quoiqu'il évitât avec soin toutes les occasions de querelle avec sen
père et qu'il s'efforçât en toute rencoatre de lui être agréable, U se
se laissa point mettre dans une malle ni traiter comme un cobs. U
l'enguirlanda si bien qu'il réussit à gagner du temps et qu'il éteil
encore k Paris quand Paris se trouva bloqué. Il entra dans uniba-
taiiloD de mardie. U. Téterol se dévorait d'inquiétude; il était
tour à toor furieux ou désespéré, il fatiguait ses alentours de sea
doléances et de ses récriminations, il s'en prenait à tout le nsonde,
mettant l'univers entier et même son chien dans Le paquet. U
veille d'une sortie, il dit à Lionel : — ■ Je t'en conjure, sois raisi»-
sable, ne va pas faire la folie de t' exposer. Délie-toi de ton éternel
mysticisme, défie-toi de ton imagination ; c'est un tris te cadeau que
t'a fait ta mère. C'était une brave femme,je ne dis pas le contraire,
mais elle n'avait pas le sens commun. Eb I bon Dieu, si je vm»6 à le
perdre, ce serait ma mort, et à qui laisserus-je men arg^t? J'aime
beaucoup Pointai, mais pas assez pour lui donner des millions, Icac,
soit dit entre nous, il s'agit de millions. Ainsi tu voisl..
Je ne sais si Lionel chercha les coups; mais je puis affirmer qu'il
ne les évita pas. 11 fut blessé à Montreiout; heureusement sa bles-
sure était légère, et M. Téterol ne se vit pas dans la cruelle néce»-
aité de laisser ses millionsà Pointai. Pendant quarante-buit heures,
quoi qu'où put lui dire, il tint son fils pour mort. Dès qu'il se Ail
rassuré, il lui adressa les reproches les pluB vébémeiis sur ce qu'il
appelait son incurable étourderie.
Lorsque Paris eut capitulé, M. Téterol éprouva luu ti-ansport de
douleur pairiotiquie.il se r^nndait en nïalédictions contre tous
les empereurs et les potentate; s'il tes avait tenus dans ses puis-
santes mains, ils auraient laal passé leur temps; avec quel plaisir
il les eût étranglés ! 11 pleurait de rage et de honte, et ses larmes
étaient de vraies larmes; on les voyait rouler lentemoat le longi^c
.ïGoogIc
l'ebék db nKH TÊTCiM. 255
ace jwes. il s' écriait : Paorre France I Tout à coup il s'interrou-
ptit du» MB lanMDtatioDB peur s'essayer les yeni ; son front s'é-
clairciœutT ses grosses lèvres ébauchaient un vague Eonrire,il avait
l'air de regarder dans l'espace quelque chose que personne a'apei-
cenit, et il se prenait à do'e ap^ une pause t
— Ei^, ce qu'il y a de bon dans tool cela, c'est que je vais
pounir aller à Saligneux.
m.
Si impatient qu'il f6t d'aller se mettra au vwt^ de se vouer poccr
le reste de ses jours an culte du dieu Sylvain et des nymphes des
bois, H. Tètcffol £ut retenu k Paris pendant plusienrs mois encore
par des comptes i régla*, par àes aSsires en souffrance, par des
débiteurs qui alléguaient le malheur des temps pour denujider un
sonis. Il ne put achever avant l'automne ce qu'ii appelait sa grande
JjqaiitttiaD, reteu-dée par les événemens. Vers le milieu de septem-
bre, il invi^ UB soir H. Pointai k. dîner. Pendant tout le r^>as, il
eut des altitudes praicbées, un air grave et mélancolique; U pat-
lait de son déport ea poussent de gros sotipirs, car il ne s<Hipir^t
jamais tant que lorsqu'il était parfaitement heureux. 11 suppËa
jusqu'à dix foû le notaire d'avoir grand soin de son fds, de veiller
sur lui, de te tenir en garde contre toutes les espèces de folies ; puis
il recommanda à Lionel de s'aiq>tiqua- sans désemparer à devenir
OD homme cél^re. Pour lui mettre l'âme en repos, LiiHiet et
U. Pointai lui promirent de suivre strictement ses instniclîMiB.
^irës qu'D eut tout dit, U se transporta à la gare de Lyon, et en
montant dans son wagon, il soupira encore; quand il avaîtdu plai-
sir, il entendait que personne ne s'en doutât.
Le lendemain, au petit jour, il arrivait â Pont-d'Ain. Il y fit
diaiger son bagage, qui était modeste, sur une voiture qu'il «H
Toya devant lui, et il s'acbemina à pied vers Saligneux, tenant à
la main son bâton de boux, celui qu'il avait coupé dans un bois, il
y avait presque garante ans, et qu'il avait précieusement con-
«fïé. -'il»
Tout le monde a son grain de poésie, même les Tôterol. La ma-
tiniËe était belle, et M. Téterol avait l'âme en fête; il éprouvait la
joie d'un prisonnier à qui on vient de dmoer la clé des champs,
l'al%resse du ^ple de Bien ^trevoyant la terre promise, après
STur longtemps travaillé aux pyramides des Pharaons. Ce qu'il
recsffiitait aurait pu se dire en vers, mais il aurait f^Lu qu'un autre
se chargeât de les faire pour lui. 11 n'était pas seul, ses souvenirs
l'accompagnaient. Ils ne l'avaient jamais quitté; jadis ils avaient
grin^ «vec lui aiu échelles, avec lui ils avaient piqué des moellons,
crépi des murailles, avec lui ils avaient tracé des épures, sigoi
cgizcd ./Google
256 KETUB DES DEUX MONDES.
force quittances et fait de longs calculs d'intérêts composés fort
minutieux et fort savans. Dans ce moment, ils bourdonnaient à ses
oreilles comme un essaim de mouches eu galté, et ils lui racon-
taient des histoires. Sëtes et gens, M. Tëterol croyait apercevoir
partout des figures de connaissance. Les moindres accidens du
terrain, un tertre couronné d'une chapelle, trois grands noyers
qui ombragaient une mare, un tournant de la route où il y avait une
fontaine, les lignes que dessinaient & l'horizon des montagnes
bleuâtres, il avait emporté tout cela dans ses yeux, et sa prodi-
gieuse mémoire avait tout gardé. Il s'arrêta un instant pour con-
templer un champ de sarrasin fleuri et des buissons couverts de
mûres sauvages; il leur dit : Oui, c'est bien moi. Puis il se remit
en marche. H brassait du pied avec délices la poussière du chemin,
dont il admirait la blancheur; il croyait y retrouver la trace de ses
pas. 11 regarda son bSton. — Était-ce hier ou avant-hier, lui de-
manda-l-il, que nous avons passé par ici, toi et moi? Nous allions h.
Paris, nos bardes sur le dos, et toute notre fortune tenait dans un
havre-sac ; t'en souvient-il î — Et son bâton s'en souvenait.
Tout à coup il vit se dresser devant lui le clocher pointu de Sali-
gneux, dont la toiture couverte en zinc étincelait au soleil. Ce clo-
cher le reconnut, ce docher le salua, et le coq qui surmontait la
flèche agita ses ailes, ouvrit sou bec, cria à tout le département de
l'Ain ; — Jean Têterol est de retour I — Alors le cœur de Jean
Têterol se prit à chanter, lui aussi. Ce jour-là il était poète, il était
musicien, il était tout ce qu'on voulait.
Il eut une déception en cheminant de son pas lourd et métho-
dique le long de la grande rue du village. C'étidt. comme autrefois
une rue montante, étroite, tortueuse, mal pavée ; mais à son vif
chagrin il y aperçut du changement. De nouvelles maisons avaient
été bâties, et sur ta place on avait construit un bâtiment d'école en
face d'une mairie décorée de pilastres, qui lui parurent d'un goût
détestable. Il aurait voulu retrouver son Saligneuz tel qu'il l'avait
laissé, toute chose en son coin, les gens occupée à l'attendre. Il fit
une halte près d'un lavoir, où trois servatnes en jupe courte bat-
taient leur linge. II reconnut le lavoir, mais il ne reconnut pas les
servantes, et il leur en sut mauvais gré. Il lui sembla qu'elles y met-
taient de la mauvaise volonté, que c'était un tour qu'elles lui jouaient.
Ce qui le consola, c'est que des vaches vinrent & passer et qu'il put
croire que c'étaient les mômes qu'il avait rencontrées jadis dans cet
endroit. Toutes les vaches se ressemblent; elles portent toutes dans
leurs yeux quelque chose de fixe et d'étemel, un rêve silencieux
d'herbe fraîche.
Une inquiétude le prit; il se demanda si dans leur ri^ d'innover
les habitans de Saligneux n'avaient pas eu la fantaisie àa se procurer
j,GoogIc
l'idée D£ JEAN TÈTEBOL. 257
un curé tout neuf, un curé à pilastres; cela n'eût pas fait son
compte. 11 entra à l'auberge pour y déjeuner, et sou premier soin
fui de s'infonner de l'abbé Miraud. Grâce à Dieu, l'abbé Miraud
éUit vivant; l'aubergiste lui en donna l'assurance, mais il lui apprit
en même temps que l'abbé se faisait vieux, qu'il était fort cassé,
— T pensez-vous? un bomme si robuste.
— Dame, il a soixante-dix ans bien sonnés !
— Soiiaote-dix ansi s'écria M. Téterol. Dans ce pays-ci, on ne
sait pss se conserver.
— Et puis le grand malheur ! reprit l'aubergiste, qui se piquait
d'être un esprit fort. Quand celui-là sera mort, il en viendra un
autre, et ib se valent tous. D'ailleurs il faut bien que tout le monde
s'en aille. Nous nous en irons, nous aussi, n'est-il pas vrai?
— Nous nous en irons, nous nous en irons... que diable! parlez
pour vous, répliqua vivement M. Téterol en regardant de travers
l'aubergiste, dont la figure lui parut fort déplaisante. — M. Téterol
n'avait aucune envie de s'en aller.
— L'abbé Miraud a-t-il toujours aa vieille Marianne? reprit-il.
— La vieille Marianne t connais pas, répondit l'autre en retour-
nant à ses casseroles.
— Imbécile! grommela entre ses dents M. Téterol. Un auber-
giste qui De connaissait pas la vieille Marianne et qui s'imaginait
que H. Téterol était sur le point de s'en aller lui semblait être un
sot personnage. Il lui en voulait aussi d'avoir parlé de l'abbé Miraud
sur un ton cavalier. Depuis qu'il avait fait fortune , M. Téterol
D'aimait pas que les gens de rien se mêlassent de raisonner; il
œosidérait la libre pensée comme un plaisir de riche.
Aussitôt qu'il eut déjeuné, il se rendit à la cure. Il n'eut pas
besoin de demander son chemin ni même de s'en souvenir^ ses
pieds le savaient. Il sonna, et ce ne fut pas la vieille Marianne qui
vbt lui ouvrir ; il y avait une bonne raison pour cela : elle était
fflone depuis vingt-cinq ans au moins. M. Téterol regarda un
instant sous le nez la servante inconnue, qui, le doigt sur le loquet,
s'informait de son nom et de ses qualités.
Puis, l'écartant de la main, il parcourut dans toute sa longueur
un corridor pavé en cailloutis, qui conduisait à une porte vitrée.'ll
poussa cette porte et se trouva dans le jardin. A gauche un mur
tapissé d'espaliers, à droite une volière, au milieu des carrés de
légumes, dans le fond un rucher, c'était bien cela; mais, si le
jardin était resté à peu près le même, celui qui le cultivait avait
bien changé : comme l'avait dit l'aubergiste, il commençait à se
casser. Il était occupé en ce moment à donner du grain à ses
poules; il les interpellait d'une voix chevrotante, et M- Téterol
.vGoogIc
268 RETCB «El DEUX JttKlDIJ.
remarqua qu'une de ses jambes lui refusait un pea le service,
CependaDt il reconnut l'&bbé à soiL sourire; c'était le sourire d'an
bomioe qui a pria depuis longtemps le parti ai faire beaaconp de
bien et beaucoup d'îngratab
— A qui ai-)e rhonneur de pai'lo:? hii demanda le boB prêtre,
en le faisant asseoir sur un btac et en prenant place vifr-à-vis de
lui, de l'autre côté d'une vieille taUa de {ùerre qui orait perdu son
aplomb. Les abeilles voltigeaient autour d'eux, mais sans les
molester; elles respectaient le curé de Saligneui, et peut-être le
nouveau veini leur faisait-il pew.
M. Tèterol tambourinait des doigta sur la table de pierre. —
Hegardel-BK)i bien t voua ne me reconnaissez pas, rnoosieHr le
curéî dit-il eofm,
— Excusev-moi, j'ai la vue un peu basse.
— Et vous avec ouUié team Tèterol?
— Jean TëteroL 1 fit l'abbé Hiraud,. et il ioterrc^^ sa mémoire;
mais il n'y retrouva pas Jean Tèterol.
— Vous ne vous souveues plus d'un enfant abandonné que vous
ma recueilli et placé cMume aide-jardinier cbez le baron de Sali-
gneux?
— Abtsi, attendez, il la'eD souvient; mais qu'il yalmnâecelal
Le méchant galopin l 11 est parti ua jour et n'a jamais donné
de ses nouvelles, l'avais toujoivs pensé qu'il fuiirait & L'hApHal; il
ne croyait ni Dieu ni diable.
— Ni Dieu ni le diable ne se sont occupés de ses alTairea. Ileu-
reusaoeat il a rencoolré un brave bomme qui s'est intéressé à lui,
qui lui a appris à travailler, qui l'a mis en état de gagner sa vie.
Ce brave homme, c'était moi, et grâce à moi, Jean Tèterol a faii
son chemin. 11 n'est pas devenu ntiUiooaaire ; que voulei-voua I on
fait ce qu'on peut, et un million ne s'est jamais trouvé dons te pas
tfun cheval. Mais il jouit aujourd'hui d'une honnête aisance, mon-
sieur le curé, d'une modeste petite aisance. Et tenez, le jour de
son départ, vous aviez dimné k ce galopin deux écus. Les VMci, ce
sont les mêmes. 11 ne vous les rend paa, il veut les garder ta sou-
venir de vous ; mais ces deux écus ont fait des petits. Monsieur le
curé, j'ai toujours payé mea dettes; voilJt cinq cents francs pour
vos pauvres.
— Catherine, apporte-nous à boire et du meilleur 1 cria l'abbé
Miraud. Je veux fâter le retour de Jean Tèterol, qui n'a pas oublie
son curé et qui est bon pour les pauvres.
M. Tèterol fut étonné d'apprendre qu'il était bon pour les pau-
vres; c'était une vertu qu'il ne se piquait point d'avoir, et il fronça
les narines, comme il faisait toujours quand on lui disait quelque
chose qui le surprenait. Son curé était le seul bomme à qui il crût
,„i-ui.. Google
L'nÉB DE JBfcN itTEK»,. £&9
xvoir des obUgktioas, el il tenait à s'ac^faittar envers hii ; sm
orgueil s'était libéré d'une Servitude.
Cuberine apport* deux verres avec «te bosleille de vio d'Arbois,
qa'oB vîdi à petits coups, et la ooDTersatiao s'engagea. L'abbé
Hirand se seiiftaît tout Tajeunî par l'aubaine inattendue que le ciel
venait d'envoyer à ses pauvres et par la résurreetioQ ioespérée de
ce méchant galopin dont il avait fait sod deuil depuis longtemps, et
qui reparaissait subitement devant lui sous les traits d'un gros
' bourgeois, carré, massif et plantureux, le plus réel des revenass;
à la façon dont il s'accoudait sur une table, on reconnaissut un
hoBune de poids d d'autorité, un de œs bommes qui ne penuet-
leQt pas qu'on doute de leur esdstence. En vicàlUssant, l'abbé était
resté curieux, il aimait à savoir; de toules les raisons que nous
avons de vivre, la curiosité est encrai la m^Ileure. 11 fit subir à
M. Tëterol uq long interrogatoire, cberchant à lui tawe conter sa
vie par le menu. M. ïèteo^l n'était pas dans ma de ses jours d'ex-
pansion ; ses réponses furent vagues et fuyantes. 11 s'enteodaUmieux
que personne à parler sans rien dire.
— Ën&n, Dieu soit loué ! lui dit le ci^é, désespérant de venir à
bout de ce silence parlant, vous voilà à votre aise. Désormais, mon
cher Tétovl, vous pouvez vivre de vos rentes.
— Mes rentes 1 ce n'est pas graud'cbose que mes rentes ; maie
on a de quoi vivre. Ahl j'ai trop peiné, voyez-vous; je n'ea pouvais
plus, j'ai mis la clé sous la porte et je veuK me reposer.
— Vous n'avez pourtant pas l'air d'un homme fatigué, lui dît
l'abbé ]^Iiraud en attachant des yeux d'admiration sur sa puissante
encolure. Voilà des épaules qui porteraient le Jura.
— Ne vous y fiez pas, monsieur le curé; il ne feut pas jager
sur les apparences, ie sentais depais Itmgtamps que la machine
n'allait plus. Que voulez-vous! on n'est pas de ier. Tout à coup je
me suis dit : Retournons à Saligneux-, à petit oiseau petit nid. Il y a
(lu soleil par ici pour tout le monde, n' est-il pas vrai ?.. Mais je
crûns que la terre ne soit bien chère.
— Laissez donc, noue vous trouverons ce qu'il vous faut.
— Ce qu'il me faut est bieu peu de chose, i'ai des goûts si sim-
ples! Je suis un ermite en quête d'un ermita^. Je voudrais avoir
un petit jardin, obi pas m grand que cehii-ci, un carré de l^umes
avec des tournesols au» deux bouts, j'ai toujours aimé les tournesols,
et puis une maisonnette, unebieoque, unechaunti^Te, unecabane...
Et en disant ces mots, M. Têterol cherchait à se fitire petit, tout
pt;ût, comme pour entrer dans une cabane è lapins, mais il n'y par-
TCDait guère, ses épaules résistaient.
— Quiconque désire peu est sûr de trouver ce qu'il cherche, lui '
répondit le curé. Au surpius en revenant au pays vous avez débuté
,Googlc
2S0 HEYDE DES OEOX MONDES.
par y faire une bonne œuvre. Cela vous portera bonheur, mon ch^
Téterol.
— Il faut toujours payer ses dettes, me voilà quitte, répliqua
M. Têterol en se redressant et reprenant ses dimensions ordinûres.
A son tour il interrogea le curé, se fit raconter ce qui s'était passé
à Saligneux pendant sa longue absence. Selon son habitude, U ré-
serva pour la fm la question qui lui tenait le plus au cœur et par
laquelle il aurùt voulu commencer.
Il vida son verre et dit : — Et le baron Adhémar, comment se
porte-t-il ï
— Le baron Adhémar I vous ne savez donc pas qu'il est mort
le 9 juillet 1855Î répondît le curé fort étonné qu'un homme intel-
ligent put ignorer un événement de cette conséquence.
La figure de M. Têterol s'assombrit et s'allongea ; il lui sembla
qu'il avait manqué son affaire.
— C'est un fait exprès, c'est un parti-pris, tout le monde meurt,
murmura-t-il. Et qui possède aujourd'hui Saligneux?
— Qui donc? son fils 1
— Ce petit Patrice, ce blondin, ce gamin qui portait toujours des
cravates bleu de ciel?
— Ce gamin, repartit le curé eu souriant, est un homme de qua-
rante-six ans; il est veuf et il a pour fille une jolie demoiselle qai
fait son éducation dans un des couvons de Paris.
— Quelle fureur de changemens I s'écna M. Têterol tout entier à
son idée. Ce baron Patrice de Saligneux a-t-il le même caractère
que son père ?
— 11 y a bien de la différence. L'un ne se plaisait qu'à Sali-
gneux, et il y vivait toujours; l'autre s'y ennuie et n'y vient qu'en
passant, par occasion, pour causer avec son intendant, poiu- ouvrir
et fermer la chasse.
— ' Et le reste du temps où est-il?
— A Paris, aux eaux, en Italie. U court le monde, il a le pied léger.
— A sa manière, son père l'avait aussi, grogna H. Téterol en se
frottant machinalement les reins. — Il se rappelait qu'il s'y éiait
passé quelque chose.
— Non, il ne faut pas dire tel père, tel fils, reprit l'abbé Miraud.
On a vu quelquefois le baron Adhémar ôler son habit et s'armer
d'un râteau pour aider à rentrer ses foins, quand le temps mena-
çait. C'était un homme laborieux, diligent, économe, ayant l'œil
à tout, exact, précis dans tous ses mouvemens...
— Très précis, interrompit M. Têterol.
— Quel chagrin il a dû avoir dans l'autre monde, s'il a appris
- que peu de temps après sa mort la moitié de ses terres se trouvait
grevée d'hypothèques et que l'autre moitié était vendue I
.ïGoogIc
l'idée de JEAN TËTEROL. 261
L'œfl de M. Tôterol s'alluma. — Le baron Patrice a vendu la
mûtié de Saligneux I s'écria-t-it. Quel crime 1 un si beau domaine.
Qui ont été les acquéreurs 7
— En ridie Lyonnais, qui vient passer ici les étés avec sa famille,
un gros meunier de Poat-<i'AiD, qui a établi des moulins au bord
de la Limourde. Le reste a été vendu par parcelles, pièce par pièce.
Mais voyez ce que c'est, mon cher Têterol. Nos paysans prétendent
qu'il est dangereux d'acbeter de la terre qui a appartenu au baron
Adhémor, cette terre qu'il aimait tant. C'est un outrage qu'on lui
fait, el, tout mort qu'il est, il s'en venge. En vérité, c'est comme un
sort. Le Lyonnais s'est dégoûté de sa maison, parce qu'il a eu le
malheur d'y perdre une dti i-es filles l'an dernier, et on assure que
le meunier ne fait pas ses alTaires.
M. Tëterol ne répondit pas ; il était plongé dans une profonde
rêverie.
— A quoi pensez-vous? lui demanda l'abbé Hliraud.
Il eut l'air de se réveiller. — Je pense, monsieur le curé, répon-
di(-4l, que le baron Patrice de Saligneux a vendu de la terre parce
qu'il avait des dettes, et je pense aussi qu'il avait des dettes parce
qu'il est homme de plaisir.
— C'est à peu près cela, répondit mélancoliquement l'abbé.
— On prétend, monsieur le curé, que pour voir des anthropo-
phages il faut aller en Afrique. J'ai vu à Paris, moi qui vous parle,
de jolies petites femmes qui font leur métier de manger les
hommes. Elles les croquent à belles dents et ne leur laissent que
les yeux pour pleurer. Le baron a rencontré sur l'asphalte une de
ces coquines ; elle l'a ensorcelé, allumé, et un homme qui s'allume
n'a plus ni raison, ni bon sens, ni quoi que ce soit. On fait des
folies, on tombe sous la griffe des usuriers, et en fm de compte on
vend une vigne, puis un pré, puis un champ, les Lyonnais et les
meuniers en profitent, tout s'en va, et les morts ne sont pas contens.
— Ahl permettez, mon cher Têterol, le ciel soit loué, les choses
n'en sont pas encore ofi vous dites. Le baron Patrice a écorné son
héritage, mais les restes en sont bons. Il a toujours son château, son
parc, ses plus beaux champs, la meilleure partie de ses bois. Vendre
un ch&teau que de père «n fils les Saligneux possèdent depuis des
siècles, quelle honte ce serait pour lui et quel chagrin pour nousl
Il n'en fera rien, je le connais. Il a jeté sa gourme ; l'âge aidant,
il commence à se calmer. Après tout c'est un brave homme. Il s'est
liaUu contre les Prussiens; il commandait un bataillon de mobiles,
et à l'affaire de Montbéliard il a eu deux chevaux tués sous lui. Avec
cela, il est doux, humain, poli ; tout le monde l'aime.
Et il ajouta : — Buvons à la santé du baron Patrice de Saligneux.
Que Dieu le bénisse, lui, sou château et sa charmante demoiselle!
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202 UVVE DES BCUX HrOBBES.
— Sana-oubUerfleKpetitesduQeSiiréiAiquaen ricanant 11. Tëterol.
U eat excelleot, voire via ^l'Aritois; je ne ferais une woBtieaûbét
m'en servir pour porter la santé d'un fou.
— J^aisie les si^eft, dit ia Jwa coré; mais il iast '^'ils sweot
ifldulgens, et il faut ausai -qu'ils croient en Dieu.
— Ob -croit ce ifs'iOïi peut, riptwta brasqueiDeBt H. TétenL —
Puis, allai^eaut son bras paf-deasuA la table, il prit, et serr« la auiii
de l'abbé Hiraud «vec une grice bouirue ifii lui itait propre, cw
laut le nioiMie a sa fF&oe. le« lélanol comme les éléphans.
— Que sait-cn, nonaev levure ? Quand j'&urai mon jardisel,
mes tournesols, ma petite cabane, je £erai des réflexions et peut-être
ta Dû me vien(b^. D'aUtlems votre boa Dieu deit m'aûner, il « tou-
jours eu du goût pour les ermites.
11. Tèterol quitta le curé de SaligneuK pour «Uer Caire ub tour de
promenade. 11 suivit quelque temps la grande route, puis il prit un
sentier dont jadis il avait étendu souveitt lescaiUoux claquer sous
ses sabots. A. le voir marciter leotemeat, d'un pas irrésolu, on eût
-dit un fiàneur que le hasard conduit; mais dans ses moindres acxio&f
.il De lùssait rien au hasard. Il atteigoit bientôt le sommet d'une
butte où il y avait eu jadis une forteresse et qui conuBsodait tout le
pays. U s'assit sur une grosse pierre gisant panni des tas de gravais,
-après avoir eu la précaution d'étendre âous lui sas mouchoir à
carreaux. Il avait le visage tourné vers un joli vallon, commuBiquanl
au midi avec la plaine par une étroite ouverture, abrité par une
colline contre les vents du nord. Un ruiseeau assea tu-ge y proioèoe
une eau claire, dont le cours est interrompu par deiu petites cbutes
'après lesquelles il reprend Btm allure uoncb^ilaote, conune ces
paresseux qu'une akrie réveille en sursaut et qtii se rendorment
avmt Ktétne d'être rassurés ; il y a des vies betireitses où les «ccidens
ne tirent pas à conséquence.
Au pied de ia colline est un château, plutôt petit que grand, nuis
bien campé, élégant et fier. L'architecte qui l'a cwistruit dans les
dernières années du xv aède s'est livré à sa fantaisie; il a mêlé
le gothique à la renaissance qui commençait. La façade, haute d'uo
étage, percée de larges feoèires k crois de pierre, se termine d'uo
côté par une grosse tour ronde à mÂcbicouliâ, de l'autre par un
pavillon carré que aurmuiUe une jolie lanterne, délicatement
ouvragée. Les toits pointus sont décorés de flettrons; les pignoi^
ugus des lucarnes sont couronnés par des pinacles du goût le plus
pittoresque. Sur le devant règne une terrasse bordéed'une balustrade
eu marbre blanc et donnant accès par deux rampes k une ^a-^tf
pelouse, ombragée ci et là de chênes sécuilùres. Derrière le ca&tel
s'étendent des bvis qui grimpent jusqu'au sommet de la colline.
H. lèterol ccmsidârait atteativenent ce château et toutes ses ap-
.ïGooglc
l'idék de jeak têtok». 263
». n passa ea revue et compta les deux cents hectares ;
il derioa sans peÎDe lesquels étaient vendus, lesquels étaient hypo-
théqués et que le ruisseau en formait la limite. Il abaissa un coup
d'œU dédaigoetix sur la petite villa du Lyonnais comme sur le
moalin du meunier de Pont-d'Ain. La villa était inhabitée, tous les
nlets ea étaient clos ; la roue da moulin tournait, mais de man-
ruse grâce, par acquit de conscience ; cette roue ne croyait pas à
son avenir. La tête du futur ermite fermentait ; il s'y faisait on tra^-
Tiii accompagné d'un sourd grcHidement comparable au bruit que
font entendre certaiaes horloges lorsqu'elles se préparent à sonner.
C'est qu'il s'appliquait À d^agw son idée jusqu'alors un peu con-
fuse. Elle lui apparat enfin dans toute sa bôtuté comme Vénus sor-
tint des eaux, et son regard pétilla, c'était un regard d'amoureux.
Si le bwoQ Patrice avait surpris ce regard et s'il avait pu soupç<Hmer
toot œ qu'il y avait dedans, il aurait fermé ta grille de son parc k
double tour.
H. Téterol se mit à jouer avec ses grosses mains osseuses, ner-
veuses, velues, tuinées, ce jeu lui plaisait. Après les avoir exa-
minées ea détail, après en avoir dénombré les vingt-huit phalanges,
il les faisait tourner, virer comme des marionnettes, et en les regar^
dant il leur parlait : — Vous avez bien travaillé, vous autres, leur
disaiWl. Vous avez g&cbé le plfttre, taillé la pierre, et puis vous
avei manié des hommes, brassé des écus. Vous êtes de bonnes ou-
triëres; qu'alles-vous faire maintenant pour vous amuserî
L'instant d'après, il les joignit en forme de coupe, et au fond de
cette coupe il aperçut distinctement un ch&teau, une tour ronde,
im paviliwi carré, des lucarnes à pinacles, une pelouse, des champs,
des prés, des bois, et un baron mort, qui, s'arrachant les cheveux,
criut à un baron vivant : — Quelle honte I tu as souffert que ce
diable d'homme nous prit tout 1 aujourd'hui Saligneux est à lui.
IV.
Les dieux s'en vont, et les aristocraties s'en vont aussi. Le monde
est ùnsi fait que les injustices sociales contribuent à former les
grands caractères et que certains abns sont ta condition de certaines
vertDs, Une mAlease privilégiée contracte une dette envers l'état ;
on lui rend des honneurs, elle rend des services. Ne vivant pas sous
la rèf^e commune, elle se croit tenue d'avoir des sentimens peu
communs et de faire des actions que ne ferait pas le premier venu ;
le goût de l'extraordinaire se développe dans les âmes, il y a une
classe dont l'office proiwe est de donner de grands exemples. Mais
qtiand la marée mc»itante de la démocratie a submergé tous les pri*
sièges, quand les classes dirigeâtes se trouvent dépossédées de
,. Google
26A BEVUE DES DEUX MONDES.
leurs avantages, mises sur le même pied que tout le moude, elles
en viennent bientôt à penser, à se 'conduire cooune tout le monde.
Adieu l'extraordinaire ; les situations sont petites, pourquoi lésâmes
seraient-elles grandes t C'en est fait des beaux sentimeus et des
vertus d'exception. L'aristocrate devient un gentilhomme, le gentil-
homme tourne au hobereau, et le hobereau ne se distingue plus du
bourgeois que parce qu'il met un peu plus d'élégance dans ses vices,
un peu plus de folie dans ses plaisirs. S'agit-il d'affaires et de de-
voirs, il considère hoiu^oisement la vie; donnant donnant est sa
maxime, et il s'enferme dans son bonheur égoïste, dont il cidt la
porte et lire les verrous au nez des passans.
La maison de Saligneux avait un passé respectable. A la vérité,
elle n'avait jamais brillé au premier rang, ni possédé une grande
situation, ni mené ce qu'on appelle une grande existence ; mais elle
avait figuré avec honneur dans les seconds rôles. Pour ne pas re-
monter jusqu'aux croisades, il est certain que dès le xvi° siècle
elle avait fourni à la France des hommes utiles, de bons serviteurs,
qui s'étaient distingués dans la politique ou dans les armes. Jadis
un Saligneux sacrifia son bien et sa vie pour donner Paris au Béar-
nais ; un autre Saligneux fut employé par Mazarin dans plusieurs
négociations importantes. Un de leurs descendans, qui joignait un
caractère antique à un esprit original, s'attira la défaveur de
H" de Pompadour par les brusques incartades de sa courageuse
franchise; relégué dans ses terres, il refusa de rien faire pour ren-
trer en grâce et il vieillit parmi ses paysans, dépensant son revenu
en libéralités et justifiant la devise de sa famille : Je dois peu et
fais beaucoup. Le père du baron Adhémar avait été garde des sceaux
sous Louis XVIU et s'était acquitté avec honneur de sa charge ; on
crut deviner qu'il y avait eu lui l'étoffe d'un homme d'état; mai-
heureusement il mourut d'apoplexie à l'âge où les ambitieux sont
encwe jeunes. Quelques années après, le baron Adhémar, ne pou-
vant se réconcilier avec la révolution de juillet ni se résigner à
servir la branche cadette, s'enterra à Saligneux, C'était un esprit mé-
diocre, mais un homme de bon sens, d'ordre et de devoir, géné-
reux avec discernement, tenant ses comptes en partie double et
cultivant ses terres en agronome consommé. 11 ne poussa pas
l'horreur de la vie puhhque jusqu'à refuser d'être maire; il le,fut
pendant dix-huit ans de suite, et il s'acquit dans sa commune
une influence proportionnée à son zèle, que rien ne rebutait.
Son fils, le baron Patrice de Saligneux, n'avait jamais entrepris
de délivrer le Saint-Sépulcre et il ne s'était point fait tuer à Do-
rylée comme le premier en date et le plus légendaire de ses 'ancê-
tres. Il n'avait donné ni un écu ni une goutte de son sang pour
mettre Henri IV sur le irôue ; Mazarin ne l'avait employé dans au-
l'idée de 3EAV TÈTEROL. 265
cune négociation, il n'avait encouru la disgrâce d'aucune des favo-
rites du roi Louis XV, il n'aspirait point k être garde des sceaux,
et peisoone ne le considérait comme un agronome distingué. 11
n'en élut pas moins un baron de Saligneux enchanté de l'être, très
conteDt de la figure (ju'il faisait sur la terre. Pour tout dire, il avait
élé maire dix-huit mois durant ; ces dix-huit mois lui avaient suffi
poar se lasser de ses administrés, qui en moins de temps encore
s'étaient lassés de lui, non qu'il les chagrinât par sa rudesse, qu'il
les offensât par ses hauteurs, il n'était pas d'homme plus courtois
ni plus gracieux ; mais on lui reprochait ses négligences, ses dis-
iractioas, ses oublis miraculeux ; ce maire avait des trous dans la
mémoire, oà des procès-verbaux et des dossiers tout entiers dispa-
raissuent comme par enchantement. Quoiqu'il voulût du bien à
tout le monde, quand un plaignant venùt lui conter ses doléances,
il l'écoatait avec un sourire charmant, qui signifiait : — Mon Dieu 1
si vous saviez comme tout cela m'est égal I — Il profita du premier
prétexte pour reconquérir sa liberté et pour s'envoler à ses plaisirs,
ne reparaissant à Saligneux qu'à de longs intervalles. Il goûtait peu
le séjour des champs, ne se souciant point d'agriculture et laissant
à son intendant, M. Grépin, qui possédait sa confiance et qui peut-
être ne la méritait pas, le soin de gérer son domaine. Ses pieds ado-
raient l'asphalte de Paris^ c'était là seulement qu'il se sentait vivre.
Bien fait de sa personne, exquis dans son élégance, on l'appelait
dans son cercle le beau Patrice. Dès sa plus tendre jeunesse, cet
adorable blondin avait eu beaucoup de succès auprès des femmes
et la liste de ses conquêtes était longue ; par malheur il en avait fait
dans le nombre de fort coûteuses, si bien qu'à la mort de son père
il avait des dettes jusque par-dessus la tête, et qu'en bonne foi
k la devise héréditaire de sa maison il aurait dû substituer celle-ci :
nJe dois beaucoup, je paie peu et je ne fais rien du tout.» II s'était
marié peu après; sa femme, qui avait du caractère, le tint en bride
pendant deux années, qui lui parurent bien longues, après quoi il
retourna à ses chères habitudes, et le baccarat eut raison de la dot.
Heureusement Saligneux lui restait ; il se contenta de l'écorner, ce
fut le triomphe de sa sagesse, à laquelle le point d'honneur vint
en aide. Vetif à quarante ans, père d'une petite fille qu'il adorait,
pour être plus libre de vivre â sa guise, il la confia à sa sceur la
comtesse de Juines, qui, la trouvant diificile à élever, n'eut rien de
plus pressé que de la mettre au couvent. Son père allait l'y voir,
l'embrassait en hâte et lui disait : — C'est heureux que tu sois ma
fîUe, autrement je serais amoureux de toi. — Au demeurant, homme
d'un esprit agréable, bon à vivre, d'humeur facile, à qui les coups
de chapeau coûtaient aussi peu que les bonnes paroles et les pro-
messes, franc du collier, capable d'actions fortes comme il l'avait
.ïGoogIc
2M BZTDB DES DEWL MONDES.
prouvé pendsDt la guerre, maïs incapable de Boite, de réflexion, de
tout effort sur sa paresse et u lé^retë. On disait de lai: C'est un
gâtait homme. Que pouvait-on dire de plusî II n'y avait en lui de
tout à fait respectable que ses opiaioDS, qui, au milieu des entrât-
aemeas et des vicissitudes de sa vie, avaient conservé la Uanciieur
immaculée d'un lis. Bref il appartenait à la race des oi»Cs et des
inutiles bien pessaos. Le baron Paiiice de Saligneux aerùt m<H-t
que ai l'univers, ni la Fruice, ni son département, ni son canton
n'en eussent ressenti le moindre vide ; ea revanche ce fâcheux
évén^aent aurait causé un vif chagrin au barm ; il airaùt beau-
coup la vie, et après tout, s'il ne faisait pas des heureux, il pouvait
se vanter d'avoir fait quelques heureuses.
H. Téterai n'était pas resté longt^i^» à l'auberge de la Groix-
Bluiche, dont la salle à b(»re retentissait trop souvent des ctnuoail-
leries de roulters avinés ; quand sa tête travaillait, il avait beaoin
qu'autour de lui tout fût en repos et en silence, et depuis son ar-
rivée à Saligneux sa tête était perpétuellement en travail. D'ailleurs
il ne pouvait pardonner 1 l'auber^te d'avoir osé lui soutenir sans
préparation qu'un jour ou l'autre Jean Téterol s'en irait de ce
monde ; il avait trouvé ce propos fort leste, et la figure de ce butor
lui paraissait aussi d^laisante que celle d'un corbeau qui prophé-
tise des mdheurs. L'abbé Miraud, étant allé aux rense^emeos,
lai annonça qu'à une portée de fusil da village il y avait une petite
maison, modeste et tranquille, que son propriétaire était di^osé à
rendre. Il la visita ; maisonnette et jardinet, c'était bien là ce qu'il
loi fallait, l'humble ermitage qu'il avait vu dans ses songes; mais,
avant de l'acheter, il témoigna le désir d'en faire l'essai en l'babi-
tint pendant quelques mois. La pn^osition fut agréée.
Il employait ses journées à se prunener ses mains dans ses po-
ches, son chapeau de quaker & larges bords relevé sur si» front,
vaguant, rOdant à droite et à gauche, jasant avec Paul et Jacques,
s'enquérant de toutes choses, mais particulièrement du prix et du
rendement de la terre, on vrai bonhomme qui a du temps à perdre,
des curiosités oiseuses et le goût des paroles inutiles. Chaque mot
qu'on lai disait s'enfonçait au plus profond de sa cervelle poor n'en
plus sortir. Au bout d'une semune, il connaissait la division de la
jffopriété dans la commune de Sal^oeax aussi exactement qu'un
employé du cadastre. Tous les soirs, »m crayon à la main, sou car-
net ouv^t devant lui, il écrivait des chiffres, faisait des additions,
des multiplications, et il en rêvait la nuit.
Un Boir, comme il prenait le frais devuit sa porte en devisant
avec la brave femme qui faisait son ménage, elle loi dit : — YoilÀ
notre baron et notre curé qui causent ensemble sur le chemin.
U leva le née et aperçutà dix pas de lui l'atièé Miraud eu compa-
.ïGooglc
C'iBCB DK JEAN TÂTEROL. 267
gnie d'nn beau blond, qui à la vérité n'était plus de k. première
jeunesse, mus qui n'était pas encore un vieux beau, il s'en falhût.
Sa Mte fiëre et distingaée était aâminblemeoi pkntée sur s«3
épiales; sa taille ébégaaie avait gu-dé toute sa souplesse; se» vin
sage était m peu &tigué, mais lies trGffts étaient fins, l'ezpresstoi)
avtit du charme. M. Téterol' crut se souvenir d'avwr renjcôntré on
jour celte ligure en traversant le boutevard,
IWanoça sur la nrate. L'abbé Miraudi lui St s^ne d'approcher
et <fii i M. de Saligneux : — Permeltes-aiM, 00091607 le baron, de
TOUS présenter M. Téterol, dont j'ai eu l'honneur de vous parler.
— Je sois enchanté de Cure votre comuiGsaoce, vonsieur
Téterol, dit le baron en accompagnant ces mots d'un vind salut
de genti^nune, qui ne oiarcbaada à personne sa politesse.
— Ou plotdt de la refaire, monsien- le baron, répondit H. Tète-
nl en Ûstmt «ne pcoConde indiintion ; mais es vérité vaoA étiei
si jeune quand j'étais un simple ownier de campagne au service dis
monsien- votre père qu'il tous est bteD pemis de m' avoir «ahlié.
~~ Soyes le l^envenu k Saligneux, veprit le baron. Saligneux est
fier de voir reveDir au paya ceux de ses cnfans qui par tevr iotet-
ligVDce et leur volonté ont réussi à faire leur diemin et à conrjaé-
rir one «tnatkn koBorable dans le monde.
Il prononça ces paroles du même ton qu'il eût débité un (Es*
cotm d'haro! sax. comices agricoles. U avait dans sa tète un
cCTiai» Donbre de formules qa'il avait apprises en eierçant les
foDctions de mMre pendant dix-buit moifi. C'étaient des selles à
tous cberaux dont il se servait pour dÉre an mot dans une coa-
nnalioD qai fistépesBait peu ou pas do to«t, tandis que son in»-
gnatisn to-ottait du Jodcey-Club au Café-Anglais, du Gafé-Àoglais
H tnrf de Longdian^s et de Lonftdumps au foyer dc' ta danse.
M. Télerd ne s'y Crompa poiirt; il devina qite, toct en hn parlant
eltfl Bfaat Viûr de lereganjer, M. de Saligneux était en réalité à
cent Heues de lui. le baron Patrice â:ait fétemel absent.
— Oui, nHMisieiir le' baron, à &ire leur chennn tant bien que
™It rë[diqiia~l-it. Chacmi fait ce qu'il peut. L'abbé Miraud,
<r>i *■ tovjonrs eu des bontés pour moi, m'a appris, quand j'étais
tout petit, que le bonbenr est dans la médiocrité et que les riches
sont plus à plaindre qu'^ envier. Cette teçon m'est toujours restée
)^ «joita-t^I eu frappant trois petits coups sur son front étroit,
ixKobé et dm- comme le granit.
— El vo«M ne regrettez pas Paris f hà demanda M. de Sabgnenz.
— Oh t point do toat, noasienr le baron. Je me trouve id dans
mon éltetent. Je suis bcurenz comme certain propliMe... moosieiir
le curé, comment appelez-vous ce prophète qui passa trois jours et
tFoia unit» dans le ventre if one baIeiDe7
.vCooglc
288 BETUB DES DEUX K0KDE3.
— C'était Jouas, dit le curé.
— Parfaitement, c'était Jonas, £h bien! je suis comme ionas,
moi. J'ai passé près de trente-huit ans dans le ventre de la baleine,
et j'y étouffais. Grâce à Dieu, elle a fini par me vomir, je revois le
ciel et la verdure. Ils croient avoir un ciel, ces Parîsî^ts, ils n'en
ont point, et ils n'ont que des arbres pour rire.
Pendant qu'il parlait, M. de Sat^eux r^ardalt du coin de l'œil
cet être surprenant et phénoménal qui préférait à tous les plaisirs
de Paris le clocher de Saligneux. Pour sa part, il umaît beaucoup
la baleine.
— Vous êtes content de votre maisonnette? demanda le curé.
Vous unirez par l'acheter.
— Je crois bien que je ferai cette folie, quoique le prix qu'oo
m'en demande me paraisse un peu fort. Damel je suis oUigé de
compter. Je crains bien qu'on ne me prenne pour un boui^eois des
Batignolles et qu'on ne veuille me rançonner.
M. de Saligneux trouvait que l'entretien avait assez duré. —
Monsieur Tëterol, dit-il d'im ton courtois et presque paternel, si je
puis vous servir à quelque chose, confiez-moi vos intérêts; je seni
charmé de vous être utile.
— Mille grâces, monsieur le baron, s'écria M. Têterol en s'anéan-
tissant.
Le baron craignît d'être pris au mot et s'empressa d'ajouter : —
Ahl que je vous envie, monsieur Têterol I Vous voilà établi à Sali-
gneux pour le reste de vos jours. Que ne puis-je me livrer comme
vous à mes goûts champêtres I Hélas I demain ou après-demaio je
dirai adieu au âéi et à la verdure. De cruelles nécessités m'obligent
à partir pour Paris. En mon absence, adressez-vous à H. Cr^iOi
mon intendant ; je lui recommanderai tout à l'heure de se mettre
à votre disposition. Au revoir, monsieur Têterol, à bientôt.
Là-dessus il se remit en chemin, accompagné de l'abbé Hiraud,
qui lui dit : — La, monsieur le baron, comment le trouvez-vousï
— Je le trouve fort bien, il me fait l'effet d'un bonhomme et d'un
vrai philosophe des champs. Vous devriez veiller, monsieur le curé,
à ce qu'on ne lui vende pas trop cher sa bicoque ; je serais désolé
qu'on exploitât sa simplicité. Vrai, il a une rondeur et une naïveté
qui me plaisent, je lui veux du bien, il m'intéresse.
Le baron n'entendit pas la réponse que lui fit le curé. U venait
d'apercevoir traversant la route une friche et jolie paysanne, qui
lui parut beaucoup plus agréable à regarder que le philosof^ des
champs. Quelques minutes après, il quitu l'abbé Miraud pour
retourner à Saligneux; quand il y arriva, il avait entièrement oublié
l'existence de M. Têterol.
La semaine suivante^ le beau et inutile Patrice se rendait à Paris.
l'idée de JEAN itTEROL. 269
OÙ il demeura tout l'hiver, employ&Dt ses jours et ses nuits le plus
gentimeot du monde. Il s'était promis de retourner & Saligneux dès
le premier printemps; il n'en fit rien. Le mois de mars le trouva
pr^ de Monaco, installé dans une villa pleine d'oliviers, de soleil,
de crocus et d'anémones. Au commencement de juin, on put le ren-
contrer h. Spa- A la fin de juillet, il errait sur les bords du fiord ie
plus romantique de la Norvège. Vers le milieu de novembre, it était
eD route pour Saint-Pétersbouig, où il passa cinq mois, écrivant à
ceux de ses amis qui s'étonnaient de sa longue absence que la ca-
pitale de toutes les Russies est un séjour délicieux, qu'au surplus
c'est la seule ville où l'on n'ait pas froid en hiver et qu'il n'osait la
quitter avant le printemps, tant il avait peur des courans d'air et
des fluxions de poitrine.
Les hommes sont à la merci des accidens, et les hommes d'esprit
plus encore que les autres. L'accident qui avait prédpité le baron
de Saligneux hors de ses voies ordinaires et entraîné cette comète
dans une orbite extravagante passant par Monaco, Spa, Stockholm,
Christiania et Saint-Pétersbourg, cet accident était une femme du
nord, mariée, disait-on, mais si peu que rien. Elle lui avait fait
comiatu«, du moins il en était convaincu, les fureurs et les délices
de la grande passion. Il avait cru rajeunir de vingt ans; il s'était
persuadé que cette femme était la vraie femme, la femme unique,
et qu'il aimait pour la première et pour la dernière fois. C'est un
genre d'illusions auquel sont sujets les hommes d'esprit.
Cependant, au milieu de ses pérégrinations aventureuses et de
ses transports extatiques, le baron se rappelait par intervalles qu'il
y avait en France un département de l'Ain, et dans un des cantons
de ce département un château de Saligneux, que ce château était
à lui et qu'il y avait laissé un intendant chargé de veiller au grain.
Il éoivait à H. Crépin pour le prier de lui rendre ses comptes et de
lui envoyer de l'argent; il en recevait des réponses fort courtes.
M, Crépin connaissait à fond son homme et l'aversion qu'il éprou-
vait pour les longueurs dans les lettres d'affaires. Si les siennes
avaient été longues, elles n'auraient pas été lues jusqu'au bout;
>Qsâ épargnait-il son encre : le résumé succinct des faits, les chif-
fres essentiels, c'était tout. Le baron se souvenait aussi de temps à
autre qu'il était le père d'une diannante fille, laquelle courait
Sa dix-huitième année et demandait instamment à quitter le cou-
rent où elle faisait son éducation, qui lui paraissait interminable.
Il recevait d'elle des épttres pleines de bavardages, qui ressem-
blaient au gazouillis d'un oiseau en cage, impatient de prendre sa
volée et occupé à se battre contre ses barreaux; les prés sont ^
verts, les bocages si touffus, le monde est si vaste et si beau I A
ces épitres se joignaient des missives de la supérieure du couvent.
CoDgIc
270 KEfVE ces DEUX UOIIDES.
Ella se plaignait que M"* Claire de S&ligneax était eapi^le, mblt-
cieuse conHite un moioeau franc, «ffroaté» oansDe un petit dragoa,
UDe vraie gunine malgré ses dix^sept ans, qu'elle aimait trop à rire,
i. narguer, k persifler son prodiain, qu'elle eKpIoyait souvent les
heures de classe à dessinerdes. carioKtuies ou à Caire des cocottes en
papier, qu'elle joaut de movais tours i ses oompagaes, mettant de
la poix SOT leur chaise, enfermant un chat dans teuxs mnoires ou
foorrant des grenouilles Tivantos dans leur lit.
Alors le bann prenait la plume et adressait à sa fiUe de sévères
mercuriales, les plus vertes reauantraDees. U ia groodait sur son
BicMTÎgible légèreté» il lui r^résentait dans le plus beau style que
la vie est une chose très sérieuse, qie les homaes et les femmes
n'ont point été mis dans ce monde pour s'y anuser, qu'il estess^i'-
tiel d'apprendre de bonne heure à gouverner ses ca^irices et à
r^ler sa volonté, que tous les plaisirs ne soat rien au prix des
joies que procurent è un canir biro né l'accomplissement du devoir
et le ténoâgoage d'une bonne conscience. La dernière de ses lettres
fut vraiment un chef-d'œuvre, une pièœ incomparable, lUt modèle
d'éloquence grave, nerveuse, pathétique et foudroyante. Ob le
croira sans peise quand on saura qu'il l'avait écrite assis sur un
coussin aux pieds de la uagicienne qui loi avait rendu soa cœur de
vingt ans, qu'elle tcna^ l'anerier dans sa blanche main et qu'il s'é-
tait fait un pupitre de deux geDOUX adorés. Il faudrait désespérer
d'un homme qui ne trouverait pas de sublimes inspirations dans un
pareil concours de circonstances. Ce qui cet déplorable, c'est que
H"* de Saligneux ne lut que le c(wainencement et la fin de cette
lettre et qu'eUe en passa tout le milieu, qui était la partie la plus
Les plus longs voyages et Ice plus douces erreurs ont leur tcxioe
marqué par le destin. Ou se sépara. Lequel des detu se dé^sa
avant l'autre? elle ou lui? Le fait est qu'au ^nlempa ée l'an 1S7S
le baron reprenait le chemin de Saligneux, d'un air moins trioiB~
pl^ qu'il n'ea était parti. Les départs et les retours, toute la vie
est i&. Qui n'a vu rentrer au logis l'on de ces chiens qui, après s'être
livrés pendant huit jours de vagabondage effréné i tous les efttral-
Bemens d'un ueur trop sensiblei, regagneot us matin leur chenil
crottés jusqu'il l'échiné, l'oreille basse, le poil défrisé, révélant par
les langueurs de leur regard éteint les funestes effets des passions
«"ageuses? Le baron n'était point crotté, mais il semblait las, il
avait quelques j^s sur le firent et comme une i^erie dans les yeui,
et Dieu saîtqoe jusqu'alors ses yeas n'avaient jamais rêvé. Cet
honmie d'esprit, rendu au cabne de ses réflexions, venait de calcula
twit ce que hii avait coûté son erreur, et les erreurs sont très coûr-
teoses pour les geoe desprit, ils mettent i leur senrice tout c« qu'ils
tfaiÈB SB ISIN TÊTEKOt» S71
ont d'ugénieiu et d'invenlif dms la cerrelle. A mesure que le
baroD approchait de aa destuiHtioQ, il devenait plas pensif; il pré-
voyait qu'aux reproches de sa cowcîence allaient se joiodre ceux ,
de SOD ioteodant.
H. Crépin était venu l'atteDdre A Ambérïeni, station du chemiu
de fer d'où l'on peut gagner par une bouoe route le chiteaa <le Sa-
ligBeiuMiis p&Bser par le village, et le baron tenait es joaMà à
De le point traverser ; il voulait reostrer cfaei! lui sans tambour ni
trompette. Le soleil Tcaait de se lever ; il n'avait pris aucun plaisir
ioooteBvpkr l'aiaxire, ses cbeveux bloads et ses doigte de roae. Il
m eut eocore moÎDS k découvrir de loin sur le quai de la gare son
iotendaat, dont h petite tète càauve et {mintue lui parut proe^ue
oomme no regiBtre, insipide coomte un liardme, aussi déplaisante
qu'un inventairB, aiuei lugubre qu'un remords. Hélas! c'en était
fût ; il était sorti du séjoar des illusions enchanteresses, il se re-
trovTut d&Ds le triste monde des réalités et des CrépioB.
On monta en voiture et on roula queique temps sans mot dire.
Blotti dans son ooin, 11. Crépin examinait à la dérobée le baron
avec des yeux de commissaire-priseur ; il cherciiait à constater les
avaries, le déch«t. Tout à coup il s'écria d'un air narquois :
— Vraiment, monsieur le baron, je comment^ à craindre que
noos n'euasons janaais le bonheur de tous revoir.
En sa qualité d'homme nécessaire, M. Crépin avait son tranc
parler avec le baron. II connaissait ses faiblesses, ses misères, et,
bien qu'il simit mieux «n profiter que de s'en plaindre, il ne lus-
nit pas de hii adresser quelquefois des représentadoos fourrées
i'w peu de malioe et d'ironie. Cependant il oe se permettait jamais
(fétre narquois ; il l'était on oe moment, et H. de Sali^eux, très
KDsible aux nuances, a'eo avisa,
— On a beau faire, mon cher Crépin, répondit-il d'un tau dégagé,
M iinit toujours par se revoir; mais je suis cfaarmé que mon
■bsenu vous ait paru longoe. j'ai voulu t&ter de la chasse k l'aars.
£t puis, je crois vous l'avoir écrit, la Russie est le seul pays du
Bunde où l'on s'entend i se garer du froid, le seul pays où l'on
trouve des portes et des fenêtres qui ferment. Quand on a com-
niencé l'hiver à Saint-Pétersbourg, il faut l'y passer jusqu'au bout
soui poos d'attraper uo rafroidissesEent.
~~- Qbl inoosienr le b«on, repartit l'intendant, ce n'est pas &
nos que les ibumatismes oseraient s'attaquer.
— Saas doute, sans douta, murmura M. de Saligneux en prome*
nant la main sur son genou gauche, où il éprouvait depuis quel-
ques semaioes un fourmillement désagréaUe, dont Û souSrait
surtout en se mettant au lit. Hais c'est assez parler de moi. Que
s est-il paué ài Saligneux pendant mon absence?
.vGoogIc
272 HETDE DES DBmC HONDES.
— Mes lettres ont dû vous rapprendre.
— Elles étaient terriblement courtes, vos lettres.
— Si elles avaient été plus longues, les auriez-TOus lues f de-
manda en ricanant H. Crépio.
Le baron le regarda d'un air étonné: — Mettez-moi au fait, reprit-
il sèchement.
— Eb I mon Dieu, je n'ai guère que des nouvelles désagréables
& vous donner. Il s'est fait depuis peu bien du changement dans le
pays... plus que du diangement, c'est une révolution.
— Peste 1 . . mais parlez donc, je suis infiniment curieux de vous
entendre.
— Et d'abord, les moulins... vous en souvient-il encore, des
moulins? Rasés, les moulins, monsieur le baron. L'entreprise a été
mise en faillite. Les bâtimens, les terrains, les champs de fromeot
et de seigle, tout a été racheté à bas prix.
— Oh I bien, ce n'est pas \k une raison pour mettre un crêpe i
mon chapeau. Tant pis pour les commanditaires; le ciel soit loué,
nous n'en sommes pas. Qu'il y ait un moulin de plus ou de moins
dans le monde, que nous importe?
— Ensuite, M. Guibert... vous savez, ce gros reatier lyonnais,
qui vous avait acheté dans le temps une trentaine d'hectares, où il
s'était construit un joli pavillon... M. Guibert s'est décidé à tout
vendre.
— Pour quel motifî
— Vous n'ignorez pas qu'il avait perdu un de ses enfans, mort
de la rougeole. Il a été deux ans sans revenir. Ce qui l'a dégoilté
tout & fait, c'est un bruit qui a couru. On prétendait que les mou-
lins seraient remplacés par une fabrique de produits chimiques,
qui empesterait tout le pays à deux lieues à la ronde. Le bruit
était faux, mais il y a cru.
— C'est fâcheux pour lui. Quant à moi, je me passerai du voisi-
nage de M. Guibert. Il est des malheurs, monsieur Grépin, qu'il
faut tâcher de prendre avec une douce philosophie.
— Enfin, monsieur le baron, la rage de vendre ayant sévi dans
toute la commune comme une épidémie, tous les paysans qui au-
trefois vous avaient acheté un lopin de terre s'en sont défaits,
— Si ce sont là les catastrophes que vous aviez à m'annoncer!..
Mais quittez donc votre figure d'enterrement, mon cher Grépin. Que
ce soient Baptiste ou Hathurin, Lucas ou Gervais qui cultivent des
terres qui ne sont plus & moi, je vous le demande un peu, qu'est-ce
que ça peut me faire î
M. Crépin se tut un instant ; puis d'un ton grave et solennel : -~
Monsieur le baron, reprit-il, en quoi consistait la politique de
Henri 1V7 11 désirùt que la France demeurât entourée de petits
.ïGoogIc
l'idâb de ieait tètsroi:. S73
étals. Ce roi de génie avait compris que, si jamais ces petits états
émeat englobés dans un grand empire, la France serait diminuée,
n'y perdtt-elle pas un ponce de terrain. Autrefois Saligneux était
eDvirooDé de petites principautés, de petits duchés et de petits nids
4 vilains; l'unité s'est faite, vous avez désormais pour voisin un
grand empire, et je me permets de trouver que cela vous diminue,
moDsienr le baron.
Ces derniers mots produisirent beaucoup d'effet. La figure de
H. de Saligneux se rembrunit. Il était resté jue^'alors à demi
couché, ses deux jambes allongées sur le devant de la voiture. Il les
ramena vivement à lui et se mit sur son séant, comme si, se trou-
Taot diminué, il avait rougi d'occuper tant d'espace.
— Ainsi donc, s'écria-t-il, c'est un seul et même acquéreur qui
s'est pennis d'acheter toutes les terres aliénées, constituant à peu
prës la moitié du domaine de Saligneux ! Ceci est r^ettable, j'en
conviens. Vraiment, monsieur Crépin, votre zèle s'est laissé prendre
en faute. Il me parait que vous avez manqué de vigilance et de
savoir-fure. A tout le moins il était de votre devoir de m'avertir.
— Ohl ohl c'est un honmie très fort que celui que vous avez le
déplaisir d'avoir aujourd'hui pour voisin. 11 a conduit sa vaste opé-
ration dans le plus grand mystère, en mettant en campagne des
igens officieux etdiscrets. Ge.diable d'homme sait ce qu'il veut, il a
selon les occasions le talent de se taire ou de parler, grand politique
qui voit courir le vent et prend chacun par son faible. S'il avait
laissé transpirer ses desseins, on lui aurait fait des prix exorbitans;
gros et petits vendeurs, tout le monde a été mis dans la nasse, et les
plus rà:alcitrans ont fini par se rendre. Je le crois énormément
riche, ce gaillard; il a des argumens soimans tout à fait décisifs, et
quand il s'est mis une idée en tète, coûte que coûte, il ne recule
devant rien. Four ma part, j'étais à mille Ueues de me douter de
ses intentions, et en conscience je n'ai pu vous avertir. Après tout,
quand je vous aurais averti, qu'en serait-il déplus?
— Permettez, nous aurions pu racheter quelques morceaux de
terre.
— Avec quel aident 7 avec le mien 7 demanda insolemment
M. Crépin.
Le baron sentit que les mains lui démangeaient, il grillait d'envie
de souâleter son intendant ; mais en cet instant il aperçut entre
deux massifs de verdure les tourelles de son château, et il lui parut
que ces tourelles haussaient le cou comme pour le regarder venir
et qu'elles lui criaient: — D'où sors-tu donc, maître fou? il y a dix-
huit mois que nous ne t'avons vu. — Il fit un retour sur lui-même
et se dit : — Elles ont raison; pourquoi suîs-je allé courir si loin?
TOaa xxni. — I87S. 18
.ïGoogIc
27i BEVUE DES DBCZ 1
— Et quel est cet important personnage, ce foodatenr cTeinjHre
qae n'avait pas jirévn Henri IV 7 demanda-tril d'un ton pins cahne.
— Un homme de rien qui est devenu quelque chose. 11 a en,
ppétend-il, l'honneur de vous être présenté par l'abbé Miraud pea
de jours avant votre d^iart. Il se nomme H. Jean Téterol, et dans
tout le canton on ne parie plus que de lui.
M. de Saligneux fit un plongeon dans les profondeurs de sa mé-
moire ; il parvint ii j repêcher un nom et un visage. Il se ressouvint
distinctement d'un ermite, d'un philosophe des champs, quihsbitûl
une maisonnette qu'il rêvait d'acheter pour y finir ses jours. —
11 y a des philosophes qui font des dupes, pensa-t-il.
La voiture roulait le long d'une avenue sablée; elle déboucba
bientôt dans une cour et s'arrêta devant une marquise.
— UélasI monsieur le baron, tous n'êtes pas au bout de vos
étonnemens, reprit l'impitoyable M. Crépin en mettant pied à lene.
Il en est un surtout que je ne puis vous épargner.
A ces mots, contournant l'un des angles du ch&teau, il se dirigea,
suivi du baron, vers la terrasse, et arrivé là, -il lui montra du doigt
quelque chose qui ne devait pas être agréable à voir, car M. de Sa-
t^eux, après avoir regardé ce qu'il lui montrait, poussa une eidt-
mation douloureuse et resta comme pétririé.
— Qu'est-ce donc que cette affreuse bâtisse T s'écria-t-il tyito j
un silence. >
— C'est la Maison-Blanche.
— Et qu'est-ce que la Maison-Blanche f
— C'est la maison que s'est construite ce conquérant, ce fonda-
teur d'empire qu'Henri IV n'avait pas prévu. Il ne l'habite pas
encore, il n'y a d'achevés que les gros murs et la toiture. H s'est
logé provisoirement dans te pavillon du Lyonnais ; mais il a tooie
nne armée d'ouvriers, et du train dont il y va, on assure qu'tnnt
HD an il pendra la crémaillère.
Accoté contre une colline, le ch&teau de Salîgneux, nouBl'avMS
dit, commandait un petit vallon, que tenninait une sorte de goulet
ou de pertuis, par où s'écoulait le ruisseau. II semblait que cetta
étroite ouverture eût été ménagée tout exprès pour procurer aiu
regards des habitans du manoir une jolie échappée sur la plaine.
sur le cours de l'Ain, sur des collines dentelées qui fuyairat ^ l'tio-
rizon. Ce paysage avait disparu. Delà terrasse on n'apercevait plo*
que le lit encaissé de la rivière et à main droite un énorme pJté de
moellons, haut de quatre étages, accompagné de bAtimens de
dépendance et de murs de clAture qui achevairat de boucher Ikt-
métiqu«neat la vue.
— (te nous a murés, soupira H. de Saligneux- Puis, se frappw|
le front, il se retourna vivement vers M. Crépin : — On instaDl, liu
.ïGoogIc
t'ntÉE DE nm têtebm,
dit-îL Jobl^rai votre H. Tet«rol & déménagr
taie oi il a jugé 6 propos d'installer sa caseir
je l'ai Tendue h la coaditioD expresse qu'on
V(àl& one clause que tous ne pouviez ignorer, maiv.
— Ce que je n'ignore pas non plus, c'est que M. Têteroi ^
»a prix de 20,000 francs cette servitude.
— Et vous y avez' consenti?
— Veuillez recueillir vos souvenirs, monsieur le baron. Je vous
si écrit & ce sujet il y a onze mois. Vous m'avez répondu : Nous
verrons. Et vous avee ajouté en post-saiptum : C'est tout vu,
20,000 francs sont bons à prendre. J'ai la lettre, je vous la mon-
trerai.
Dans l'étourdissement que lui causait le tourbillon de ses pen-
sées et de ses plaisirs, H. de Sàligneux avait écrit cette malencon-
treuse ifwstille, sans se donner la peine d'en peser les cousé-
quenoes. U se serait volontiers administré àix grands coups de
cravache, plus volontiers encore il en eût sanglé vingt au drôle
qui n'avait eu garde de lui expliquer nettement de quoi il s'agis-
sait. 11 le regarda dans les yeux, il crut y découvrir que l'honnête
M. Cr^in avait eu des intelligences secrètes et non gratuites avec
l'ennemi, U résolut de se débarrasser sans retard d'un homme qui
tout i la fois le trompait, le volait et lui faisait de la morale. Ce
genre de cumul lui parut indécent.
— J'en suis pour ce quej'w dit, monsieur Crépin, reprit-il. Déci-
démoit vos lettres et vos explications étaient trop courtes.
— E3t<e ma faute, répliqua l'autre avec arrogance, si les expli-
utions trop longues vous déplaisent?
— Monsieur Crépin, si j'avais besoin d'un homme qui s'occupât
imiquenient de m'étre agréable et de faire tout ce qui me plaît, cet
Itoaune est tout trouvé, le void, s'éCTÎa M. de Saligneux en se frap-
pant la poitrine. J'ai besoin au contraire d'avoir auprès de moi un
honnête «rnseiller qui m'encourage à faire quelquefois ce qui me
déplaît. Vous n'êtes pas cet bomme-là, et je me vois contraint bien
i regret de me priver de votre précieuse sodété.
U. Crétin saisit la balte au bond, il en était arrivé h ses fins.
Pendut les dix années qu'il venait de passer & Saligoenx, il avait
grappillé, fait sa main et mis en sûreté ses petits profits illicites. La
somme était rondelette ; peut-être M. Téterol l'avait-il complétée.
I^ésormais son plus cher désir était de se voir remercier par le
liaroQ et de s'en aller à Bourg pour y perfectionner ses jolis talens
en fondant une agence d'albires. A quoi bon rester à Saligneux?
U poule était devenue trop maigre, et M. Crépin n'aimait k plomer
que les poules grasses.
n se T^lreasa et répondit d'un ton sardoniqne : -~ A votre aise.
;. Google
' 270 RETUB DBS D£CX MONDES.
monsieur le baron. Puisque tous êtes las de mes bons et loyaux
services, ce soir même j'aurai quitté votre maison; aussi bien
n'est-il pas prouvé qu'elle soit encore à vous pour longtemps. Mon-
sieur Téterol est aujourd'hui le propriétaire de la moitié de votre
domaine, il n'aura pas de repos avant d'avoir le reste. 11 a juré,
assure~t-on, qu'un jour le château de vos pères serait à lui. Tenez-
vous bien, vous avez affaire à forte partie. '
— Vous prenez trop à cœur mes intérêts, monsieur Grépin, lui
repartit M. de Saligneux. Rassurez-vous; il faut que H. Téterol s'y
résigne, j'entends mourir dans le château de mes pères,
V,
Le soir de ce même jour, avanti son dtner H. de Saligneux lit le
tour de son domaine. 1! descendit jusqu'aux bords de la Umourde,
et s'assit dans l'herbe, près d'un petit pont, pour regarder couler
l'eau, tout en méditant sur la politique d'Henri IV et sur les vérité
utiles qu'on peut recueillir parfois de la bouche d'un drAle. En cet
endroit, la rivière formait la limite entre ce qui lui restait de ses
états héréditaires et ce nouvel empire qui était venu en une nuit
comme un champignon.
Il détacha bientdt ses yeux des roseaux de la Limourde pour les
promener sur les champs plantureux, sur les bois bien améu^ et
en plein rapport, dont un philosophe avait fait sa proie pendant
qu'un fou courait le monde. En contempl&nt ces bois et ces duunps,
il passa en revue toutes les erreurs de sa jeunesse ; ce défilé n'était
pas sans charme, et U se mêlait un sourire à la rêverie du bft-
ron. Il avisa d'abord une vigne vendue par lui bien des années
aupu'avant pour payer les dettes d'une jolie blonde, qu'il aperçut
très distinctement, elle, son rire étincelant et ses cheveux d'<^.
Dieu, qu'ils étaient beaux, quand ils étaient défaits I Et comme
cette femme était amusante, pleine d'inventions étraLUges, surtoot
dans la gatté fumeuse d'un souper 1 Derrière la vigne était une
prairie plantée de beaux châtaipiiers; il crut voir onduler parmi
leurs branches tortues un cou de cygne, autour duquel il avait
passé jadis un collier de perles. Ces perles éteient fines, de la plus
belle eau, et c'est peut-être pourquoi la prairie et les châtaigniers
notaient plue à lui. Plus loin s'étendait ,un vaste champ dontls
terre fraîchement remuée exhalait une vapeur qu'empourprut le
soleil à son déclin. A. travers les sillons gras et luisans il vit
courir un maillot rose et deux petits pieds délicieux, bien cambrés,
légers comme les ailes du zéphyr. C'étaient les pieds d'une dan-
seuse célèbre qu'il avait eu l'imprudence d'aimer, et qui s'entendait
à faire danser non-seulement ses écus, mais ceux des autres. Fins
,g,l-,,lj.C00<^lc
l'mÉE DE JEAN TÈTEBt^ 277
loin encore, dans les profondeurs mystérieuses d'une chenue où
chutait le coucou, lui apparurent deus épaules nues, éblouis-
santes, incomparables. Elles appartenaient à une femme du monde,
dont la conquête l'avait jeté dans de grands embarras d'argent;
car cette femme avait beaucoup de scrupules, et elle les vendait
en détail et fort cher. Aussi la diénaie n'était plus à lui; mais après
tout il ne regrettait rien. Il se souvenait qu'un soir, comme sa
patience commençait à se désesjiérer et qu'il parlait tout uniment
de se brûler la cervelle, on lui avait dit d'une voix émue : Revenez
demain I et que Je lendemain, 5 février 1S6S, & l'instant même
où l'horlc^e de Sainte-Clotîlde achevait de sonner minuit...
Tout è. coup le demi-sourire qui se jouait sur ses- lèvres s'éva-
nouit, et les ombres légères et frémissantes, les aimables fantômes
qu'il avait évoqués disparurent en un clin d'œil. A ses regards
venaient de s'offrir de grands murs d'une blancheur criarde, bète,
désobligeante, irritante, aussi hauts que bluics, aussi lattes que
bauls. Il y avait dans ces murailles toutes neuves et dans la toiture
dont elles étaient coiffées quelque chose d'odieux et d'insolent.
Elles avaient l'ùr de s'étaler, de se pavaner, de se carrer, de faire le
gros dos; elless' appliquaient visiblement à prendre autant de place
qu'il leur était possible et à n'en laisser àpersonne, comme ces butors
qui au spectacle se font un plaisir dé mettre à la gène leurs voisins
et de les empêcher de rien voir. Il parut au baron de Saligneux
que la maison ou la caserne de H. Téterol avait un visage, et que ce
visage appelait les soulHets.
En se livrant à ces pensées ch^rines, il caressait sa barbe ;
l'ayant ramenée à la hauteur de ses yeux, il s'avisa d'y découvrir
un long fil ai^nté. Oui, c'était un poil blanc, le premier; il l'ar-
racha bien vile, mais le coup était porté, il en éprouva comme un
saisissement , et il fît en dix minutes plus de réflexions qu'il n'en
avait fait dans toute sa vie. 11 avait eu un grand-oncle qui, après
ïvoirmangé son bien, avait uni ses jours dans l'habit d'un trappiste;
il fît, lui aussi, le voyage de 'la Trappe, il en rapporta un cœur
humilié et contrit. Il se donna la discipline, il causa avec sa cons-
cience, qui lui dit de cruelles vérités ; il lui promit solennelle-
ment de s'amender, de contraindre ses goûts, son humeur, de
renoncer à Satan et à ses œuvres. Il résolut de ne plus quitter Sa-
ligneux, de se claquemurer dans sa thébaïde, d'y vivre d'épargne,
de régime et des fruits de son jardin, de devenir son propre inten-
dant, s'appliquant à sauvegarder les restes de son patrimoine,
donnant ses terres et réglant lui-même ses comptes avec ses fer-
miers. Sa sœur, la comtesse de Juines, était veuve depuis peu, et
TÏvait seule, ayant pour fils un marin. Elle avait souvent reproché
au baron sans ménagement ses désordres et ses dissipations; elle
' Google
S78 BBTDE DES lauji hobues.
détestait les viveurs, et elle élait payée pour cela; elle avait dû en-
gager nne partie de sa dot aux créanciers de son mari, car c'éuit
le sort des Salignenx de maDger ou d'être mangés. Le hiitsa goûtait
médiocrement sa société, son caractère entier, épineux et revèche.
II oe laissa pas de décider qu'il la prendrait auprès de lui, qu'elle
apporterait à Sidigneux sa sagesse mprose et ses modestes rercDus,
qu'elle servirait de gouvemanle à M"* Claire, qu'il élait bien temps
de retirer du couvent, et qu'elle lui enseignerait toutes les v^us
sévères qui conviennent aux filles sans dot. Bref il fit le serra^il
que dorénavant il mènerait la vie réglée, irréprochable d'un boo-
néte gentilhomme campagnard, d'un geraleman former, d'un sage
et d'un bon père de famille. Il le jiira par tous ses créanciers ; il le
jura par les dieveux flottans d'une jolie blonde et par deux petits
pieds dont les pirouettes lui avaient fait tourner la tête ; il le jura
encore par im champ de blé, par une prairie plantée de châtai-
gniers, par une chênaie, et surtout par les gros murs de H. Jean
Tëterol et par ses murs de refend, sans oublier ses murs de ter-
rasse, ses murs de soutènement, ses murs de clôture, ni les mu-
railles en briques rouges de ses granges et de ses étables. Jamais
serment ne fut plus solennel, et jamais on ne prit tant do moel-
bns à témoin.
Pendant que M. de Saligneux faisait l'examen de sa conscience,
H. Téterol faisait une fois de plus l'examen de son bonheur, qu'il
aimait k passer en revue. Suivant son habitude journalière, il ve-
nait d'entreprendre une grande tournée d'inspection dans toute
l'étendue de ses propriétés. Il allait, son bâton de houx à la main,
la tète bien droite, tantôt clignant de l'œil, tantôt souriant du boul
du nei, donnant son attention à toutes choses, à ses chemins comme
à ses rigoles, à ses engrais comme à ses charrois. Il s'assurait que
ses arbres fruitiers se portaient bien et que ses vignes passeraient
fleur sans couler; il demandait à ses fermiers des nouvelles de
leor dernier veau ou leur enseignait des recettes pour combattre la
nielle et ta cuscute; il semoDçait d'un ton goguenard ou colère ses
ouvriers de campagne occupés à essarter une friche. De temps ï
autre il s'interrompait dans ses harangues pour respirer à pleins
poumons un air qui était à lui et lui paraissait délicieux, ou pour
r^arder le soleil qui était ausâ à lui et auquel il reprocbut de se
coudier trop tôt-, — ou bien il se baissait pour ramasser ime grosse
motte de terre, qu'U pétrissait dans ses mains, qu'il réduisait en
grumeaux, qu'il émiettait amoureusement, en la couvant des yeui,
en lui parlant, en la humant, et peu s'en fallait qu'il ne la mangeai-
La terre était sa danseuse, la terre était sa femme du monde, et i'
adorait sa maltresse, mais il la faisait ob^, il ne fallait p*^
qu'elle bronchât devant lui.
DigitizedbvCoOgIC
l'idée de JEAN TËTERCn.. 279
n n'est pas dans ce monde de félîdté parfaite. M. Têterol avait
poussé sa promenade jusqu'aux bords de la Limourde, dont il re-
monta le cours jusqu'à ce qu'il 'fût arrêté par une palissade à claire-
Toie serrant de clÂture à une carrière de sable. Cette palissade
avait le don de l'irriter, et cette carrière de sable avait le grand
tort de ne pas lai appartenir. Quoiqu'il possédât une ferme tout
eotière sur la rive gauche du ruisseau, il ne pouvait pardonner à
ï. de Saligneux d'avoir conservé sur la rive droite quelques
pouces de terrain. La sablière empiétait sur lui, faisait enclave
dans l'un de ses cbamps, elle s'y avançait comme un coin, elle dé-
foraiait son domaine. H s'était promis qu'un jour ou l'autre elle
lomberùt dans ses mains ; en attendant il la regardait des mêmes
^ux que les rois de Prusse contemplaient jadis le Hanovre ; ainsi
qae les rois de Prusse, il tenait beaucoup au grand principe de la
continuité des territoires. Nous l'avons (Ût, il avait ses candeurs,
comme en ont les hommes vraiment forts. Pour être fort, il faut
êlre convaincu, et pour avoir des convictions, il faut être un peu
naïf, M. Têterol était sincèrement et naïvement convaincu qu'il avait
des droits sur cette sablière, qu'en la gardant M. de Saligneux usait
envers lui d'un mauvais procédé, que le baron attentait à sa pro-
priété, que le baron était l'envahissenr et Jean Têterol l'envahi.
II contourna la palissade d'un air bourru, en frottant à grand
bruit le bout de sa canne contre le grillage et en grognant toutjbas
comme un chien niché. — Quand donc cet homme cessera-t-il
d'avoir un pied ches moi ? pensail-^1. — I! venait d'arriver près d'un
pelitpontde pierre d'une seule arche, qui, enjambant sans trop d'ef-
hn tes eaux verdàtres de la Limourde, mettait en communication
le parc du baron et sa carrière. Ayant tourné les yeux à droite, il
aperrutH. de Saligneux. A l'approche de l'ennemi, celui-ci s'était
ICTé.
M. Têterol s'empressa de se découvrir et s'écria : — Mais vrai-
ment c'est TOUS, monsieur le baron. Je suis trop heureux d'avoir le
plaisir et l'honneur de vous revoir.
— L'honneur et le plaisir sont pctur moi, répondit M. de Sali-
gneux en lui faisant un salut un peu court. Je suis enchanté, mon-
sieur Tôterol, de vous retrouver bien portant. Voua avez prospéré
en mon d)sence,
— Eh l bon Dieu, tant bien que mal nous avons'vivoté,
— Plutôt bien que mal. Peste ! j'en apprends de belles sur votre
compte. Pendant ces dix-huit mois, vos ambitions se sont beaucoup
accrues, et votre ermitage s'est prodigieusement agrandi!
— Ne m'en parlez pas, monsieur le baron, repartit modesta-
ment M. Têterol. J'ai fait une folie, dont je me repens tous les
jours. Que voulez-yousf Dieu sait qu'une musonnette et un jardin
.vGoogIc
280 RETL'E DES DEUX MONDES.
m'auraient suffi. Les occasions se sont présentées, et me voilà fort
embarrassé de toute la terre que je me suis mise sur les bras.
— C'est ce que disent tous les anneiionnistes. Ils sont toujours
embarrassés de ce qu'ils prennent, ils ne savent qu'en faire, mais
ils n'ont garde de s'en défaire. Monsieur Téterol, je vous tenais
jadis pour un philosophe ; si j'en crois tout ce qu'on me raconte,
vous êtes un grand politique.
— Ne vous moquez donc pas de moi, monsieur le. baron. La po-
litique I oh I ce n'est pas mon affaire, la politique. Je n'y ai jamais
vu goutte, c'est beaucoup trop compliqué pour un bonhomme
' comme moi.
En parlant ainsi, H. Téterol avait fait quelques pas en avant;
M. de Saligneux en fit aussi, et les deux hommes se rejoignirent an
milieu du pont. Ils se lurent un instant, ils se regardaient. H. Té-
terol constatait que le baron avait les yeux battus, cernés de noir, ei
les joues un peu creuses. — Ce pauvre garçon! pensait-il; le voili
bien entamé, il n'y en a plus que pour une bouchée. — De son câté,
M. de Saligneux s'étonnait d'avoir jamais pu prendre pour un phi-
losophe le petit homme trapu qu'il avait devant lui. Il contemplait
avec une admiration mélangée d'inquiétude ses sourcils énonnes,
UQ grand pli vertical qui lui traversait le front, ses yeux gris où se
révélait une volonté endiablée, son sourire matois et ses treuie-
deus dents admirablement conservées, pointues comme celles d'un
requin, beaucoup moins agréables à regarder que celles d'uoe
petite dame et tout aussi meurtrières. — Bah! j'en appellerai,
se dit-il.
— Je vous le demande un peu, monsieur le baron, à'quoi me
servirait-elle, la politique ? reprit M. Téterol en revenant à son
raisonnement, car il retournait volontiers k ses moutons qui étaient
quelquefois des renards. Je suis un homme tout rond, et je n'aime
que les gens qui sont ronds comme moi. Il faut laisser les finasse-
ries à ceux qui convoitent le bien d'autrui; je me suis toujours
contenté de ce que j'avais, moi. Ebl bon Dieu, il me faut si peu de
chose pour être heureux. Et puis je suis avant tout un homme de
paix; j'ai horreur des chicanes, des procès, des pointilleries, des
discussions; ce qui m'a fait hésiter à devenir propriétaire, c'est le
proverbe: Qui terre a, guerre a. Si je devais avoir la guerre avec
qui que ce soit, j'aurais bientôt fait de vendre ma maison, de lais-
ser à d'autres le soin de ramer mes pois et mes haricots; j'aime-
rais mieux les acheter au marché. Oh 1 la paix, c'est le premier des
biens, et j'entends vivre en bonne harmonie avec tout le monde;
dussé-je pour cela faire tort à mes intérêts, je croirais encore avoir
fait un bon marché. Aussi pourquoi suis-je venu planter ma leniG
sur les bordsdelaUmourdeTG'est que j'étais sûr d'y avoir on bon
.ïGoogIc
I l'idée DB JEAN TtTEBOL. 281
TOÛnn, aussi accommodant, aussi pacifique que moi, avec qui je
n'aurais jamais une parole plus haute que l'autre. Le malheur,
^est qu'il s'absente quelquefois, mon voisin.
— Vous êtes mille fois trop bon, monsieur Têterol. Apprenez que
je ne tous ferai plus le chagrin de m' éloigner des bords verdoyans
de la Limourde. J'ai formé la ferme résolution de ne plus quitter
Stligneux, de m'y établir à perpétuité. Je suis comme vous tout h.
fiit dégoûté de Paris, et comme vous je veux tâter des plaisirs
champêtres. Réjouissez-vous, votre voisin ne s'absentera plus.
M. Téterol regardait le baron du coin de l'œil, en se demandant
s'il était sérieux. 11 se rassura bien vite et il lui dit in petto : — Mon
bel ami, je ne crois pas à tes plans de réforme ; tu mourras dans
la peau d'un fou. — Puis il s'écria: — Savez-vous, monsieur le
baron, qu'il est peut-être imprudent à nous de rester tous les deux
au milieu de ce pont? Je suis un peu lourd, moi, et lui n'est guère
soL'de.
— En vérité? demanda H. de Saligneux.
— C'est un miracle que la Limourde ne l'ait pas encore emporté,
et je n'y vois jamais passer un tombereau de sable sans craindre
un maÛiewr. — Là-dessus, il lui démontra savamment que son
pont ne tenait ni à fer ni à clou, qu'il s'en allait, qu'il ne pouvait
ttre question de le réparer, qu'il fallait le refaire entièrement, et
ipi'il lui en coûterait cher.
— S'il le faut, nous le referons, répondit M. de Saligneux.
~~ A vrai dire, peut-être y aurait-il une autre solution.
— Laquelle?
— Tenez-vous beaucoup à cette méchante sablière?
— Beaucoup, mon cher monsieur. Ah I par exemple, je ne sau-
rais pas vous dire pourquoi. C'est probablement l'effet de certains
souvenirs... Ils ont tant de prix les souvenirs ! Le fait est que cette
sablière me platt infiniment.
— Voilà un goût singulier, monsieur le baron. Tout à l'heure,
par je ne sais quel hasard, je m'amusais à le regarder, votre sable,
n est un peu terreux. On ne pourrait pas s'en servir pour faire du
mortier.
— Aussi n'en fais-je pas du mortier. Mon sable me sert tout
simplement à sabler mes allées.
— Vilaine couleur ! reprit M. Téterol. Un jaune tirant sur le
Tert t Tes aurais de bien meilleur à vous offrir, et je vous le céde-
rais à bon compte. Vous m'en donnerez le prix qu'il vous plaira.
— Que vous êtes obligeant, monsieur Téterol I Grâce à vous, je
n'aurai pas l'ennui de rebâtir mon pont qui s'en va. Toutefois je
me fais une conscience de vous vendre une carrière de sable ter-
reux, d'un jaune- tirant sur le vert.
.ïGoogIc
282 BETUE DES DEUX K0NDE8.
— Ce n'est pas que j'y tienae. Croyez bien que, si elle était de
l'antre côté de l'eau, Je n'irais pas l'y chercher; mais comme
elle est chez moi...
— Chez vous? Je la croyais chez elle. Âh I je vous compreods,
vous avez Tceil géométrique et peut^tre quelque goût pour la
théorie des froniières naturelles. Vous n'êtes pas le seul, de très
habiles géomètres soat eu traiu de refaire aujourd'hui la carte de
l'Europe, et les sablières voieot beau jeu.
— L'idée n'est pas de moi, s'écria M. Têterol eo s'indioaiit d'un
air modeste. Un jour que je causais avec cet excellent U. Crépis,
votre intendant, il me proposa... il me fit espérer... il m'a donné
sa parole...
— Apprenez, monsieur Tèterol, interrompit le baron, que cet
excellent lïl. Crépin n'est plus taon intendant et que sa parole, qui
ne -vaut pas cher, n'engage que lui. C'est égal, votre proposition
mérite qu'on y réfléchisse, j'y réQéchirai, et il est possible que pour
l'amour de la géométrie... Je serais si charmé de vous être ,
agréable...
— Sans vous être désagréable à vous-mâme, monsieur le baron-
— £b I oui, mon cher voisin, un bon marché fait toujours deui
heureux, et ce serait un plaisir pour moi d'inaugurer ainsi nos re-
lations^de bon voisinage, auxquelles j'attache le plus grand prix...
Mais j'entends la cloche de mon dîner qui m'appelle. Au revoir,
monsieur Téterol. ,
Là-dessus, les deux bons voisins se saluèrent et se quittèrent,
enchantés l'un de l'autre. — ■ Le poisson a mordu tout de suite, ta
sablière est à moi, pensait M. Téterol. — Ah I mon bonhomme,
disait à demi-voix M. de Saligneux, tu convoites ma carrière, et tu
pousses de gros soupirs devant la palissade qui la garde comme un
amoureux espagnol devant la grille qui lui dérobe sa belle! A mer-
veille, je sais par où te tenir, et je me donnerai le plaisir de te
faire aller.
On change avec l'âge et avec la fortune. Dans les dures années
de sa jeunesse, SL Téterol avait fait preuve d'une admirable
patience; il n'était pas pressé, il attendait les occasions, il savait
que ti le temps est un habile homme, » îi ne cueillait jamais '^
grappe avant qu'elle fût mûre. Depuis qu'il était arrivé, il éiail
moins maître de ses passions, et la passion est toujours impatiente.
A quinze jours de Û, il rencontra à l'un des bouts du village le
baron,' qui sortait du presbytère. Il l'aborda et ne put se tenir de
lui reparler^de la sablière. M. de Saligneux avait trop d'esprit pour
ne pas se rendre justice à lui-même ; il n'ignorait point ses débuts
et dans l'occasion il les mettait k profit. Ayant conscience de £&
prodigieuse légèreté, qu'on lui avait souvent reprochée, il s'en
28S
plftiçDtit tout le premier comme d'une ioSnaîté dés<dai>te, qui lui
jouait de mauvais tours. SouTcnt il oabliait,qnelqMf<Ms il se domiait
i'kird'iTOir oubliée Aux {vemiers mots que lai dit M. TMerot, il
ounit de g^raDdsyeux, il se récria. Qu'était-ce dcmc ? de quoi s'agis-
sail-il I Ea conscàence, il n' avait j ainais atiagé à vendre sa sablière,
et il était à mille lieues de 3e douter que IL Téterot eût eaTÏe de
Tacheter. Le gro» hoaame eut l'enaiiL de reciHDinraicel' toute soa
histoire « de reprendre ab àao ses ezpUcattOBS.
— UI j'y sois, lai à^t le buon,. ma maudite palissade vous
eniMjie. J'en suis fâdè, mais, â grand qu'os soit, noDsieur Tëlerol,
on a toujours un Toisin» et c'est toujomrs incommode, on voisin,
même un bon voisin. Et tenez, par exemple, vous avouerai-je que
votre maison me gtite infinimeot? J'ai pourtant tâché d'en prendre
■non parti.
— Ma maôsen vous gèm? s'écria M. T&terol, en feignant & son
tonr un profond étonnoneot.
— J'avais jadis une jolie échappée de vue soi la plaine. Tous
m'avez muré.
— Croyez, monsieur le baroUr que si j'avais pu me dout»... Je
ne peni pas cependant démolir ma maison.
— A Dieu ne plaise I répondît M. de Saligneux, et se pencbaot
k son oreille, il ajouta: — Entre nous» monsiem- Tèterol, mon
inlendant tous a-t-U coûté bien cherî
M. Têierol fit un bond. — Pour qui me prenez-vous? répliqua-4-îI
avec indignation. Me soupçonner d'avoir acheté M. Cré[Hn! âacbez,
je vous prie, que je n'ai jamais acheté personne.
— Ce qtti me parait certain, c'est que pasoone n'a jamais réussi
à vous acheter. Tous appartoieZr monsieur Télerol, à la race des
eorrupteors incorruptibles; c'est un beau métier... Ohl ne nous
lâchons point, et touchez Ik Je ne refuse pas de vous céder ma
carrière de sable ; mais accordea-moi le temps de la réflexion. Vous
aurez avant peu de mes oouvdies. A bientôt, mon cher voisin.
Cette lois encore, M. Téterol (xut qu'il avait ville gagnée, que la
carrière était à loi. HétasI il passa plus de six mois à crtàre et à
décioire. Pendant tout l'été, durant tout l'autoome, M. de Sali-
gaeoi s'amusa royalement à le teak sur le gril et à prcdonger son
supplice. H. Teterol lui écrtvah chaque semaine ; les réponses qu'il
recevait tantôt rallumaient ses espérances, tantàt le désespéraient.
In jour l'affaire était quasi conclue, il ne restait plus qu'à sigo^;
le leodenain rien n'était fait, le vent avait sauté, le baron s'était
ravisé, il ne pouvait se résoudre à se séparer du sable de sea pères.
H. Télerol se consomait, séchait à vue. Cette malheureuse saJilière
était devenue son idée fixe, il en était comme possédé; la résis-
tance irritant son désir, il la convtùtadt avec empalement, avec
j,GoogIc
28â BETUB DES DEUX MONDES.
fureur; il avait juré qu'il l'aurait, il y allut de sa vie. Ses ctiaiii{K,
- sa maison, ses millions, tout cela n'était rien pour lui, tant que It
palissade à claire-voie qu'il abhorrait restait debout et le narguail.
Il n'avait pas d'autre sujet d'entretien; il ressassait toujours U
même histoire, il en assassinait les passans. Du plus loin qu'on
l'apercevait dans le village, on se disait en se poussant le coude :
— Nous allons entendre parler de la sablière,* sauve qui penti
C'était surtout à l'abbé Miraud qu'il en parlait. U s'en allait, tout
allumé, tout flamboyant, passer de longues soirées au presbytère;
il exhalait ses chagrins et sa bile dans le sein du bon curé, qui n'eo
pouvait mais et qui aurait bien voulu lui donner raison sans don-
ner tort à U. de Saligneux.
— Voilà ce que c'est qu'un hobereau, lui criait M. Téterol, et,
ne vous en déplaise, il est clérical, celui-là. C'est une de vos bre-
bis, je vous en fais bien mon compliment. Je ne suis qu'un plé-
béien, moi; je passe pour ne croire à rien du tout, moi, etpounant
je n'ai qu'une parole. Ces gens-là en ont deux, ils en ont quatre,
ils en ont vingt. Us disent oui, ils disent non, et passent du noir
au blanc trois fois dans la même journée. Et cela se croit de l'hoo-
neurl C'est un joli moineau que votre -baroa.... sans compter,
mille tonnerres, que son sable est terreux.
— S'il est terreux, pourquoi tenei-vous tant à l'avoirT répondait
timidement le curé, en détoumant la tête comme pour éviter uoe
bourrasque.
— J'y tiens, j'y tiens... Ah ça, qui vous dit que j'y tienne? H&is
je n'aime pas qu'on se moque de moi, qu'on me berne, qu'on me
prenne pour un polichinelle! Oui-da, ces hobereaux, ces gentillitres,
vous avez là de jolies brebis, monsieur le curé. Hais monsieur esl
baron. Entendez-vous ça? un baron, un vrai baron, gros comme
le brasl Ehl que ne le prenez-vous poiu* vous servir la messet
Et des heures durant il daubait sur la noblessa et sur l'église,
au vif chagrin de l'abbé Miraud qui trouvait que c'était faire beau-
coup de bruit pour une uupinière.
Un jour, il se répandit une rumeur dans toute la commune de
Saligneux. On racontait que M. Têterol avait eu pour quelque affaire
de bibus une violente altercation avec un paysan, son voisin, nommé
Simoneau. Des mots injurieux avaient été échangés, on parlait même
de voies de fait, cette misérable dispute était grosse d'un procès. U
nouvelle arriva jusqu'à H. de Saligneux, qui, le lendemain, ayant
rencontré deredief U* Têterol, l'accosta le sourire aux lèvres, ei
lui dit :
— A propos, mon cher voisin, que s'est-il donc passé entre Simo-
neau et vous J On assure que vous êtes brouillés.
— On dit tant de choses I murmura H. Têterol de l'air contraria
.ïCoogIc
L'n^ DB JBAN TÊTB&OL. 286
(ftui homme qu'on met sur un sujet désagréable et qui s'empresse
de rompre les chiens.
Et il poursuivit incontinent sa route, laissant le baron convaincu
que la chronique ne mentait pas.
M. de Saligneux ne demandait pas mieux que de vendre sa sa-
Wère; il en avait une autre qui lui suffisait; mais pour rien au
inonde il n'aurait voulu faire un plaisir à son cher voisin ni manquer
Doe occasion de lui causer un chagrin mortel. 11 crut l'avoir trouvé,
Q fit Tenir Simoneau et de propos en propos lui insinua que la
meilleure vengeance qu'il pût tirer de M. Tèterol était d'acheter la
sablière qui faisait enclave dans un des champs de ce maussade
personnage. Simoneau parut goûter cette ouverture; il la déclina
toutefois, objectant qu'il n'avait pas d'argent disponible. Le baron
insista, réduisit de moitié le prix dont il était convenu avec
H. Téterol, ofErit de grandes facilités de paiement. Bref le marché
fut coDclu. Trois jours après, M. de Saligoeuz se frottait joyeuse-
ment les mains, il avait sous les yeux un acte en bonne forbie, con-
statant que la sablière était devenue la propriété de Simoneau, et
qae M. T6terol aurait le double déplaisir d'être à jamais frustré de
son espérance et de voir un ennemi installé sur ses terres.
Sa joie ne, dura pas longtemps; il apprit bientôt que Simoneau
vivait dans les meilleurs termes avec H. Têterol, qu'il était son
homme de paille et que, moyennant une commission d'un millier de
francs, il lui avait passé la sablière. La déconvenue du baron fut
grande; mais il avait le caractère si bien fait qu'il ne tarda pas à se
consoler. — A lui la première manche, se dit-il, j'aurai la seconde.
— Il raconta toute cette affaire à sa fille dans une lettre assez plai-
sante à laquelle M"* de Saligneux répondit par ces deux vers de La
Fontaine, qu'elle prit la peine d'écrire en belles majuscules :
Td, comme dit Merlin, cuide engelgner autrui,
Qal MniTeDt l'eogeieDB •oi-roèim.
Elle ajoutait: n Hou. cher monsieur, consolez-vous. D'après ce
quevousmedites, votre homme est matois, mais il est vif; il fmira
par se faire prendre. »
— Singulière créature que ma fille I pensa le baron. Elle est à la
fois plus enfant que de raison, et très précoce, et quand elle n'a pas
dix ans, elle en a vingt-cinq. Il faudra qu'avant peu je m'occupe de
la marier. Quel âge &ura-t-elle ce jour-l& î
ViCTOH Gherbuliez.
(la ucond» partit au fnçHain numéro.)
.ïGoogIc
BANQUE DE FRANCE
PENDANT LA COMMUNE
I.
LES BÊQUISITCOHS DU COUITË CENTRAL.
11 7 ft bientôt dix ans que, décrivant ià môme (1) les différens
routes de )a Banque de France, je terminais mon étude en di-
sant ; h La Banque est le cœur môme de la vitalité commerciale et
industrielle de la France ; c'est la bonrse toujours ouverte où les
petites gens vont puiser. Elle est à la fois le phare, le refuge et le
port de ravitaillement; tout succomberait avec elle si on la brisait
violemment, et lès auteurs d'un pareil crime seraient les premiers
à mourir de faim sur les ruines qu'ils auraient faites. Il n'y a rien
de semblable à craindre : en adnîeitant qu'une révolution soii eo-
core possible, elle n'atteindrait pas plus la Banque que iS30 et
18A8 ne l'ont atteinte. Elle est et elle restera l'exemple d'un éta-
blissement qui a pu traverser sans péril des crises que l'oo cropit
mortelles, que le cours forcé de ses billets a popularisé, et qui.
par la moralité, par la prudence avec lesquelles il est conduit, par
l'excellent mécanisme du gouvernement constitutionnel qui dirige
ses destinées, est devenu pour le crédit public un oi^ane d'une
puissance unique au monde. » — J'avoue que je ne croyais pas si
(I) Vojci la littu* da i5 mjr» Ijes.
.ïCoogIc
LA BAHQDB DE FRANCE SOUS LA COMMUNE. 287
bien dke et que je a'iniagiD&is pas alors que lea éréDemens
me âcHmeraient si promptement raison. Les révolutions de juillet
et de février paraissent bien pâles et bien molles, lorsqu'on les
compire i l'insurrection du 18 mars et à la truanderie commtt-
nirde qui l'a prolongée jusqu'au forfait à outrance; et la situation
qu'une série d'insupportables défaites imposait à la France était
autrement grave que les circonstances dont furent entourés l'avé-
Demeat de la branche cadette des Bourbons et la résurrection de
la république. Ce n'était plus un coup de surprise promptement
r^ularisé par l'intérêt public inquiet de sou avenir ; ce n'était plus
ua Cbangemeot de gouvernement obtenu par la violence, alors
qu'une simple modification ministénelle aurait suffi fc toutes les
exigences politiques ; c'était cette fois, à la suite de revers sans
nom, d'illusions lâcbement entretenues, et qui seront peut-être
dans le plaidoyer de l'bistoire les circonstances atténuantes du
crime, c'était le bouleversement complet de l'état de choses con-
senti, c'était une éruption sociale prophétisée de longue date, mais
à laquelle on s'était toujours refusé de croire, tant elle aentblait
absurdemeut hurible. Dans Paris, abandonné précipitamment par
le gouvernement légal, la civilisation allait recevoir l'assaut le plus
brutal dont elle ait jamais été ébranlée. La liberté, la justice, le
respect dit à la propriété, les garanties qui maintiennent l'ordre
social en équilibre, le droit, en un mot, et tout ce que ce grand
tenue comporte, allait sombrer, pendant deux longs mois, sous
l'impulsion d'une bande de sacripans dont l'envieuse bêtise ne se
peut figurer. Comment se fait-il qu'au milieu du désastre la
Banque de France seule ait pu subsister, comment seule est-elle
sortie intacte du naufrage, ne suspendant même pas ses opéra-
lioas pendant la bourrasque et reparaissant plus vivace, plus f^
coude, plus majestueiise que jamais ï Cela lient d'abord h l'excel-
lence même de sa constitution, à l'impeccable dévoûment dont
tout son personnel, depuis le plus haut fœKtionnaire jusqu'à l'eov-
ployë subalterne, a donné des preuves pendant ces jours de tour-
meoie, et, — je me b&te de le dire avec une certaine joie, — cela
lient aussi & la droiture irréprocbable de Charles Beslay, délégué
de la coaunuoe à la Banque, et k la probité, hors de toute couteau
t>ti(M) possible, de FrançMs Jourde, délégué aux finances pour le
comité central et pour la omimune. La Banque ne fut pas k l'abri
de tout péril; elle fut pressée, réquisitionnée, menacée; mais elle
fut sauvée, et avec elle forent sauvés le crédit de la France, la îœ-
tuoe publique, qui purent faire face, sans trop d'efforts, aux oUi-
gâtions d'une indemnité de guorre écrasaote, sous laquelle tout
autre Dation, fût-ce celle des vainqueurs, aurait probablement
fléchi. Le salut n'a point été obtenu sans «Hnbat, et plus d'un in-
cgizcd ./Google
288 BETDE DES DEDX MORDES.
cident a inquiété les hommes courageux qui veillaient sur le grand
établissement de la rue de La Vrilliëre ; ces incidens, nous allons
essayer de les raconter, et ce sera pour nous une sorte de soula-
gement, car, au milieu de Is sanglante bacdianale de la commune,
ce qui s'est passé à la Banque de France ressemble presque à une
idylle.
Dès que nos frontières de l'est ouvertes et envahies eurent livré
passage aux nombreuses armées allemandes qui avaient coupé nos
communications militaires et refoulaient nos forces insuffisantes,
la Banque de France fit refluer vers la caisse centrale de Paris toutes
les valeurs métalliques, fiduciaires ou représentatives qui se trou-
vaient dans les succursales provinciales menacées. Ce premier
devoir accompli, d'enlever à l'ennemi u le nerf de la guerre ■ et de
sauvegarder les intérêts qui lui étaient confiés, la Banque s'occupa
d'un autre soin qui ne paraissait pas moins urgent. II n'était plus
douteux que la situation devenait d'une gravité redoutable. Bazaine
luttait 9DUS Metz, non sans gloire, mais sans résultat ; les débris de
l'armée de Mao-Mabon rassemblée à Châlons, augmentés par des
mobiles sans instruction, renforcés de r^imens incomplets que
l'on attirait en toute hâte, pouvaient livrer bataille à l'Allemand,
mais n'étaient point de force à l'arrêter. I! était facile de prévoir,
presque & date précise, l'heure douloureuse où Paris serait peut-
être l'objet d'un coup de main qui, grâce à l'un de ces mille
hasards dont sont faits les succès à la guerre, pourrait ne pas
échouer. Â ce moment, l'encaisse métallique de la Banque était
énorme, et c'était une proie qu'il fallait soustraire aux réquisitions
foniées que l'Allemagne n'eût pas manqué d'imposer à Paris, si
elle y fût entrée de haute lutte. Où porter ces sacs, ces lingots d'or,
ces barres d'ai^ent, ces monnaies de toute sorte et de toute valeur?
Ce fut l'amiral Bigault de Genouilly qui indiqua lui-^nëme l'endroit
OÙ toutes ces richesses devaient être transférées. Dans une corres-
pondance secrète qu'il libella de sa ferme et grosse écriture, it
adressa ses ordres à l'un de ses préfets maritimes, prévit les éven-
tualités et détailla si bien ses instructions que, si l'armée prus-
sienne s'était emparée de la ville désignée par l'amiral, elle n'eât
trouvé ni la réserve de la Banque, ni les diamans de la couronne,
ni les principaux tableaux du musée du Louvre, que l'on avait réunis
dans un lieu bien choisi, à l'insu même de ceus qui avaient mis-
sion de les garder.
La Banque se hâtait, car l'opération fut longue ; il est & remarquer
que celle-ci fut tenue secrète malgré le nombre considérable de per-
sonnes qui y furent nécessi^irement associées: d'abord les Uyetîers
,g,l-,,lj.C00<^lc
LA BANQUE DE FRANCE SOUS LA COUHDIŒ. 280
qiû fabriquueat les caisses et qui les marquaient en souriant d'un
Ayeili3smieritma.iiiscM\e: Attention! projectilesexplûsibles;easuite
les garçons de recette, « les habits gris,» — les plus honnêtes gens du
monde, — entre les mains desquels glissait ce Pactole ; puis les con-
voyeurs vêtus à la diahle, ayant quitté le compromettant uniforme
de U Banque, qai montaient sur les fourgons et les escortaient jus-
qu'aux gares de chemins de fer. Tout ce monde garda le silence et
fit acte de dévoûment professionnel. A celte heure de suspicion, de
passion et de colère, quelles clameurs, si l'on eût reconnu une de
ces voitures emportant quelques millions I quelles nouvelles trahi-
sons on eût découvertes et comme lestement on eût accusé le pou-
voir, le corps l^islalif, les généraux de vouloir afTamer Paris ! Nul
n'en sut rien, et, lorsque l'on révéla le fait à la population pari-
ûenoe, c'était pour lui prouver, aux mauvais jours de la commune,
qu'il n'y avait plus rien dans cette caisse de la Banque qu'elle voulait
visiter avec trop de curiosité. Du 20 août jusqu'au 13 septembre,
le travail ne chôma pas rue de La Vrilliëre; nuit et jour, on fut sur
pied, et lorsque l'ennemi apparut sur les hauteurs qui commandent
les approches de Paris, l'encaisse métallique était hors d'atteinte.
II avait fallu 600 « colliers » pour la transporter de la Banque aux
cheniiDs de fer, cai' elle était lourde, pesait 1,238,260 kilogrammes
et représentait 520 millions en métal. Sait-on combien de caisses
avaient été nécessaires pour contenir cette fortune? — 2h,8ô5. —
Ou obtint que les layetiers qui y travaillaient fussent momeotané-
ment exemptés du service de la garde nationale ; ce fut U encore
l'occasion d'une négociation qui fut conduite sous le manteau et
resta ignorée.
En même temps que la Banque se préparait à aider la France à
lutter jusqti'à épuisement en se faisant sa trésorière générale et en
lui abûidonnant, sans marchander, les ressources ûnanciëres qu'elle
tenait en réserve, elle n'hésitait pas à mettre son personnel au
service de la défense de Paris. Soixante-dix employés du chef-lieu
et des succursales avaient rejoint l'armée active ou étaient incor-
porés dans la garde mobile ; mais cela ne parut pas sufiisant, et l'on
t«rma rue de La Yrillière deux fortes compagnies de gardes natio-
naux, qui, sous les numéros 7 et 8, entrèrent dans la composi-
tion du 12" bataillon du premier arrondissement. Ces deux compa-
gnies fournirent des détachemens pour le service des bastions et
occupèrent le poste même de la Banque où tant d'intérêts devaient
Être protégéB.. Le personnel élut ses officiers; de part et d'autre, il
y eut abnégation et discernement, car je vois que M. Léon Chaza),
contrôleur principal, faisait fonctions de simple soldat. Le capitaine
en premier, celui auquel les deux compagnies obéissaient, était un
mn wn. — 1818 19
.ïGoogIc
290 BEVDE DES DEOX MOHDIS.
unplofé à la cDEOpubilité des billets; il avait été désigné à Tuna-
nîmité, et ce ch<ni était excellent. £& efTet, le capitaine de la Basque
était un ancien chef de bataillon en retraite , ofEcier de la Légitm
d'bonneur, sorti du 26* de ligne après une carrière militaire înré-
procbable, et se nomme M. Bernard. C'est on homme qui n'est
plus jeune, intrépide par habitude, sagace, prudent, très libéral,
ayant accepté sa misûoo avec dévoâment et s' étant toujours mon-
tré de tailiie à lutter contre les événemens auxquels la défe&se de
la Banque l'exposait plus que tout autre. La vie œ lui a pas été
clémente, et, si je n'étais retenu par des scrupules que l» discrétion
m'impose, il me serait iacile de jHrouver que nul autant que lui ne
sait pousser loin le respect de son nom et l'esprit de sacrifice. Il
aimait ses soldats improvisés et leur inspirait une très sérieuse
confiance; où « le p^e Bernard d aurait voulu, il les aurait menés;
il marchait en avant, et l'on emboîtait le pas. Pendant toute ladurée
de l'investissement, le service intérieur et le service extérieur furent
faits avec une r^;ulahté absolue. Od s'était a militarisé, » on avait
appris à manier les armes, à marcher au pas, à. a se sentir les
coudes; 11 c'était comme une tribu dont les membres se reconnais-
saient, dont chacun était naturellement dévoué à l'œuvre commune,
et qui ressentait le petit orgueil d'appartenir à une sorte de corps
d'élite, recruté parmi des hommes de même fonction, balHtués k
vivre ensemble, de utéme famille, pour ain^ dire. Aux heures de
péril, pendant la commune, cette organisation, qui subsistait, gui
s'était fwti&ée, fut pour quelque chose, pour beaucoup peut--ëtre,
dans l'espèce de respect que la Banque inspirait aux fédérés de
l'absinthe et du haillon rouge. On faisait galment son devoir ; au
premier signal, on quittait les comptes courana poux revêtir le
barnois de guerre, et M. b^mtot, simple garde du premier peloton
de la compagnie n' 7, a célébré sur la lyre ce bataillon sacré de ta
comptabilité:
Hnlt henrei vont uiaDer *d ocItbd ds la Binqu»;
Ia compagnfe est )k, ior deux nngs; nul ns manqiM,
Bl ■«■ BcTs emi^Of te, mouik* da hiriM,
S'alignent, l'tiniM ta bm at le uc mr le dea.
Qu'il! ont l'air belliquepi loua leur Douveau conamol
Le fuHl dans leurs maîni a remplacé la plume,
Et tous font & l'enTi, changeant d'ambitioiiB,
La maiKearre aDHl Mea qw !«■ aUilMa*!
On était bien énervé alors ; tout pesait lourdement sur Paris, et
cependant de cespremiers mois de siège, on peut dire encore :
c'était le bon tempsl Contre le désespoir même, on espérait; oa
s'entêtait à croire que les efforts de la province combinés avec ceux
de Paris uniraient par rompre le cercle de fer qui nous étreigoait.
j,GoogIc
LA BANQIK IW FRAIICE SOCS LA COUHUNE. 291
On De pouvait su[^>oser que nulle tclioD d'ensemble, cooTergeant
au iDâme but, n'eât été fiHlement préparée; poar tout homme de
sens et de patriotisaw. il était certain que M. Léon Garobetta, lors-
qu'il partit en ballon pour aller saisir la dictature de la France,
emportait un plan de campagne longuement médité entre lui et le
général lYochu. Uélasl il n'en était rien, on l'a su plus tard; toute
luœifere a été faite sur ce point donlonreux de notre histoire. Cha-
cun d'eux, laissé k sa propre initiative, imagina des opérations de
guerre contradictoires à celles de l'autre, et pendant que M. Trocbit
rêvait s^emeot de débloquer Paris en s'ourraot une route vers la
Normandie, qui lui donnait la mer et les flottes, M. Gambetia es-
sayait vainement de nous apporter la délivrance par Orléans. Jeanne
d'Arc n'y était plus, et le chemin resta fermé. De cette incohérence
dans l'action, de cette mortelle hésitation dans le choix des moyens
sortit une aggravation du mal qui frappa les esprits réfléchis ; quand
il fallut eniÎQ mettre au service de Paris toutes les ressources
dont on disposait, les deux compagnies de la Banque détachèrent
d'ellesHnémes une troisième coqipagnie, compagnie de marche
qui devait aller au feu dans les jours de bauille, qui y alla
et fit bonne contenance. Lorsque le gouvernement de la défense
nationale se résolut à livrer un dernier combat, non pas dans
l'espoir de briser la triple ligne d'attaque dont nous étions investis,
mais pour démontrer, par un argument irrésistible, à la garde
Dadooale qu'il fallait capituler, la compagnie de marche de' la
Banque mit sac au dos et partit pour Hontretout. Sous le comman-
dement de H. Bernard, promu au grade de chef de bataillon, « les
fiers employés, semence de héros, » auxquels on avait adjoint
quelques soldats de ligne, brûlèrent valeureusement leurs cap-
touches et combattirent sinon pour le salut, du moins pour l'hon-
neur du pays. Ils furent à Saint-Cloud, à Garches, tinrent bon dans
les postes qu'ils occupaient, et ne quittèrent le champ de bataille
qu'après en avoir reçu l'ordre. Là on s'était aguerri et on avait pris
je ne sais quel petit air martial que la commune remarqua plus
tard.
Quand tout fut fuii, quand la capitulation eut livré nos forts, dé-
san&énos troupes et oubhé l'armée de Bourbaki, quand lepaineom-
Diençaà entrer dans Paris, d'où tout le monde s'échappait comme
d'une prison, le b&taiUon de la Banque conserva ses fusils et continua
à garder ses postes. La Banque n'avait point failli à son devoir, qui,
pendant toute la durée de la guerre, semble avoir été de ne reculer
devant aucun sacrifice pour sauver le crédit du pays, Paris dut
payer rançon comme un roi prisonnier; où trouver les 200 millions
qu'on lui imposait? Il les demanda à la Banque, qui ouvrit ses
oisses et les lui remit sur l'heure. On se récria sur l'énorciité de
.vGoogIc
S9S BEVUE DES DEUX MONDES.
cette rançoD; les membres du gouvernement se frottaient les maïDs
et racontaient volontiers que le négociateur avait été autorisé i
accorder beaucoup plus. Les journaux s'emparèrent du fait, le com-
mentèrent, désignèrent des chilTres, et, sous prétexte de railler les
Allemands, leur apprirent, avec un manque de tact inexcusable, que
leurs prétentions n'avùent point été excessives. La Banque ne s'étai
point contentée de faireila ville de Paris l'avance de sa rançon, elle
lui avait fourni pendant toute la période d'investissement unemoiH
naie fiduciaire qui valait la-monnaie métallique. La petite monnaie
faisait défaut ; il était indispensable de s'en procurer pour les nulle
besoins de la vie, pour solder les troupes, pour solder la garde
nationale. La Banque, dont les plus faibles billets étuent de vingt
francs, abaissa immédiatement sa dernière coupure à cinq francs,
et avec une rapidité extraordinaire fabriqua une prodigieuse quan-
tité de petits billets qui valaient cent sous et furent acceptés avec
reconnaissance par le commerce, dont ils facilitaient singulière-
ment les transactions, avec confiance par le public, qui s'y accou-
tuma sans hésitation. On pria la Banque de diminuer encore ses
coupures et d'arriver aux monnaies divisionnaires; c'eût été aller
plus loin que ses statuts ne le lui permettaient; elle refusa et laissa
à d'autres établissemens de crédit la t&che de a frapper * des
billets de un franc et de deux francs. C'étaient là simplement les
services rendus à Paris et à sa population ; les services rendus
à la France étaient bien autrement sérieux. Lorsque l'armistice
signé eut mis fm à la guerre, la Banque et la France firent leur
compte, et l'on s'aperç^ut que l'une avait prêté à l'autre la somme
de 1,610 millions. Cette avance énorme, la Banque avait pu la
faire sans fausser son r^lement, sans sortir de ses attributions.
Autorisée par sa loi fondamentale à escompter les effets revêtus
de trois signatures offrant de réelles garanties, elle avait escompté
le papier de l'état, car elle connaissait trop bien nos ressources
pour jamais douter de la solvabilité de la France. Donc, secourant
Paris, lui évitant une occupation militaire, vidant ses coffres enue
les mains du gouvernement et le mettant ainsi en mesure de
continuer la lutte contre l'invasion, la Banque, dans sa spbëre
exclusivement financière, avait poussé le patriotisme aux dernières
limites, et seule peut-être avait contribué à empêcher la ruine
complète du pays. Par suite de l'étrai^ coïncidence des évéoe-
mens, ce râle qu'elle avait tenu pendant la guerre, avec une
grande fermeté, elle allait le reprendre magistralement pendant
la durée de la commune.
Aussitôt que les routes furent libres, la Banque fit revenir quel-
ques-unes dea 24,855 caisses qu'elle avait expédiées en lieu sûi
avant l'investissement de Paris. On avait tKsoin de métal daos
.ïGoogIc
LA BANQUE DE FKAKCE SOUS LA COMMUNE, 2â3 ,
notre ^^ruide ville, car il était ui^ent de faire disparaître de la
drcolatioa toiB ces miDces billets de un ou de deux francs qui
avaiait servi de motmaie obsidiooale, mais auxquels notre richesse
ne nous a pas accoutumés. Les sacs d'or sonores et reluisans
sortaient donc de leur cachette et rentraient dans les caves de
lame de La Vrillière; les lingots étaient prêts à être transportés
à l'hôtel des Monnaies, aux balanciers duquel il fallait donner du
travail. Le grand mouvement d'échange, qui est la vie même de
la Banque, allait renaître, lorsque Paris fut pris d'un accès de
folie furieuse et repoussa la France vers l'abtme d'où elle essayait
de sortir. Les maladresses d'un gouvernement sans consistance, les
ambitions désordonnées d'un parti révolutionnaire sans patrio-
lisme, amenèrent la journée du 18 mars d'où sortit la commune et
toat ce qui s'en est suivi. La Banque arrêta immédiatement le re-
tour de son métal, estimant qu'elle n'en avait déjà que trop à Paris
et qu'il De fallait pas offrir d'excitation aux convoitises brutales
qu'elle avait à redouter.
On sait en quoi consiste ce que l'on nomme te gouvernement de
la Banque de France. Des régens élus à la majorité des voix par
les actionnaires représentent le pouvoir législatif et forment le con-
seil général; nulle mesure ne peut être adoptée qu'après discussion
et vote du conseil; le conseil est en fait et en droit le délégué du
c^ital de la Banque. Le pouvoir exécutif est composé d'un gouver-
neur et de deux sous-gouverneurs nommés par l'état. Ils surveil-
lent la régularité des opérations, assurent la mise en vigueur des
statuts, dirigent le personnel dont ils sont responsables et président
le conseil général, hors de l'avis duquel, en temps normal, ils ne
peuvent, ils ne doivent exercer aucune initiative. Au moment où
éclata l'insurrection moralement préparée du 18 mars, le gouver-
neur de la Banque de France était M. Rouland, ancien procureur-
général, ancien ministre ; les sous-gouverneurs étaient : M. Cuvier,
loden membre du conseil d'état élu de 1 8&S, et M. le marquis de
Plœuc, sorti de l'inspection des finances. M. Cuvier, alors absent de
Puis pour son service, avait, pendant la guerre, représenté la
Banque près de la délégation de Tours et de Bordeaux. Derrière ces
Itiuts fonctionnaires venaient les chefs des quatre services : M. Har-
saud, secrétaire-général ; M. Chazal, contrôleur ; M. Mignot, caissier
prinâp^; H. de Benque, secrétaire du conseil -général. Si, au lieu
de parler de la Banque, nous parlions d'un corps d'armée, nous,
ponrrions dire que son étal-major était composé d'un maréchal, de
deux généraux de division, dont un absent, et de quatre généraux de
lirigadè. C'était là le haut personnel. Quelle fortune allait-il avoir à
défendre? Voici le bilan de la Banque de France à cette date :'en-
caisse, 243 millions (numéraire 77, billets 166); portefeuille.
.ïGoogIc
SOA BETDE iDES DEUX HOtfDES.
&6S millions; effets prorogés, &31 millicms; valeurs déposées en
garantie d'avances, 120 millions; lingots déposés, 11 millîona;
bijoux déposés, 7 millions ; litn» déposés, 900 millions ; billets de
banque prêts à être livrés, c'est-à-dire aoxqnels il ne maoquait
que la griffe du caissier, 800 millions. Donc tm total de S BÙlliards
980. millions.
Le 18 mars, pendant que les fédérés des buttes Montmartre assas-
sinaient le général Lecomte et Clément Thomas, pendantque le comité
central, surpris de l'aTenture, se réunissait rue Basfrbid pour tâcha
d'en tirer parti, le conseil général de la Banque, présidé par le gou-
verneur, délibérait afin de donner au commerce des facilités de paie-
ment relatives aux effets prorogés, qu'une loi, criminelle à force de
maladresse, venait de rendre exigibles. On ne savait trop rien de ce
qui se passait. Toute la nuit, on avait entendu sonner l'alarme et
battre la générale ; on se doutait biwi cpj'uoe action était engigée,
mais on croyait encore naïvement que l'on se rendrait maître, sans
trop de diflicultés, de ces canons que l'on avait laissé à la popula-
tà.oa tout le loisir de traîner sur les points élevés qui dominent Paris.
Les premières nouvelles arrivèrent à la Banque vers deux heures de
V après-midi j elles n'étaient point rassurantes, tant s'en faut. Les
quartiers populaires étaient soulevés ; presque partout les soldda
s'étaient laissé désarmer et écMngeaient des accolades avec les
émeutiers autour du OHnptoir des marchands de vin ; seuls, les
gardes de Paris, les gendarmes et les gardiens de la paix araieDl
fait leur devoir et s'étaient vus forcés de rétrograder devant la
masse insurgée qui les repoussait. On disaitque des généraux étaient
]Hrisooniers, que la population iodédse semblait flotter vers une
complicité latente ; on ajoutait que les membres du gouvemeineal,
réunis au ministère des affaires étrangères, discutaient entre eux el
paraissaient ne savoir à quel parti s'arrêter.
C'était fort grave ; la Banque pensa à elle^néme, aux richesses
qu'elle renfermait, et elle estima qu'elle devait être protégée contre
une irruption possible de l'émeute victorieuse. Derrière les portes
closes, on ferma les grilles, et les employés s'armèrent. Os crut
bon de faire appuyer les compagnies de la Banque par quelques
soldats de l'armée régulière, et te gouverneur chargea le cod-
tr61eur, M. Chazal, d'aller chei le général Vinoy pour le prier
de diriger sur l'hâtel de La Vrillière tme compagnie de gen-
darmes qui était de service h. la mairie du I*^ arrondissement.
Le colonel Filippi, sous-cbef d'éta^majo^, délivra immëdialeoKiit
l'ordre demandé, tout en disant à H. Chazal qu'on ne pourrait {HO-
.ïGooglc
LA BANQUE DE FRANCE SOGS LA COHUtJTtE. 296
bablement pas l'exécuter. A l'étatrmajor, on fait ses préparatifs pour
se mettre en retraite, car on vient de recevoir une dépêche qui
prescrit de se retirer sur Versailles. Là, les nouvelles sont tout à
fait mauvaises etesagérées; ou dit que l'insurrection menace l'Hôtel
de Ville et qu'elle s'est déjà emparée de la préfecture de police.
Lorsque M. Ghazal revint k la Banque, les geodarmes avaient rallié
les débris d'année qui se repliaient. La Banque allait rester livrée à
elle-mtoie, n'ayant plus à son service d'autres forces militaires que
scm propre bataillon d'employés, car la compagnie de ligne qui gar-
dait le poste placé à l'angle de la rue de La Vrilliëre et de la me
Badziwill devait partir le lendemain pour rejoindre le régiment dont
eUe faisait partie. Le soir, on envoya des escouades d'employés ea
lecoDoaissaace, et l'on fut quelque peu découragé loisque l'on
apprit d'une façon positive que le gouvernement, se réfugiant hâti-
vement à Versailles, avait attiré à lui le personael de toutes les ad-
ministrations. La Banque l'apprenait par la voix publique, car, dans
la rapidité de cette déroute, nul n'avait songé k lui adresser un avis
ofiîciel. 1^ Banque est dans une situation toute spéciale; elle est là
oîiest la caisse, car celle-ci cootient un dépôt confié à son honneur.
Dans cette OBUvre de salut, tous les employés, quelle que fût leur
opinion politique, se sentirent solidaires les uns des autres. Sans
effort et par le seul effet du devoir professionnel bien compris, oo
fut résolu à sauver le dépôt, à protéger les valeurs réelles repré-
sentant les valeurs fiduciaires émises, à rendre intact le trésor dont
00 avait accepté la garde, ou à mourir en le défendant.
Le lendemain, 19 mars, était un dimanche ;'toute la population
de Paris vaguait par les rues, ne comprenait heu à ce qui s'était
passé, épelait les affiches placardées sur les murs, ne semblait pas
rassurée du sort qu'on lui promettait et se racontait, avec force ex-
clamations, le meurtre des deux généraux massacrés à Montmartre;
OD disait : « Ça coûtera cher à ceux qui l'ont fait; tôt ou tard, on
les trouvera. Le général Lecomte a été tué tout de suite, puis on a
tiré sur son cadavre; quant à Clément Thomas, ça faisait pitié; il
marchait à reculons tenant son chapeau à la main gauche et s'abrî-
laDt le visage derrière le bras droit ; le sang coulait de sa poitrine ;
parfois, il abaissait son bras et criait aux assassins : Lâches 1 ca^
oailles I misérables 1 votts tuez la république , pour laquelle j'ai
tant souffert!.. A la fin, il est tombé, ils ont continué à tirer dessus;
il a reçu plus de cent coups de fusil; il avait la plante des pieds
traversée. On dit aussi que l'on a tué des gendarmes et des ser-
gens de ville; tout ça unira mal; si cela continue, les Prussiens ne
tarderont pas à s'en mêler I » Pendant que les groupes de prome-
neurs, inquiets et désœuvrés, se désespéraient et s'indigoaient, la
Bwque préparait ses moyens de défense. C'était jour de congé
.ïGoogIc
296 BEVUE DES DEUX HONDES.
pour les employés; on n'en avait convoqué aucun, et presque tous
étaient venus se mettre à la disposition de leurs chefs. H.Harsaud,
M. Chazal, M. Mignot, M, de Benque, étaient là et causaient avec
le commandant Bernard, que les circoBStances élevaient au rang de
gouverneur militaire de la Banque de France. De ce jour, il en prit
les fonctions, qu'il exerça, avec une sagacité à la fois très prudente
et très ferme, jusqu'au SA mai, c'est-àrdîre pendant deux mois.
Les constructions où sont installés les bureaux, les caisses, les
serres, les caves, les salles de délibération, l'imprimerie, les ga-
leries de recette, le logement des fonctionnaires, les postes de sur-
veiltans de la Banque de France, forment un tlot assez considérable
ayant l'apparence d'un rectangle tronqué, serti entre les rues de La
Vrillière, Radziwill, Baillif et Groix-des-Petits-Champs, Placée au
milieu d'un quartier très populeux que sillonne une grande quan-
tité de petites rues, voisine des passades Vivienne et Colbert qui
peuvent servir de chemins couverts pour s'en approcher, à proxi-
mité des Halles, de la place des Victoires, qui la découvre par la rue
Catinat, à peine séparée du Palais-Royal, la Banque est dans une
position périlleuse, car on peut l'attaquer par plus d'un câté; mais,
lorsqu'elle a clos ses grilles et fermé ses volets, elle est facile à dé-
fendre, car on ne peut la menacer sérieusement qu'à très courte
distance; or, à portée restreinte, un fusil à répétition est plus re-
doutable qu'une pièce d'artillerie. A cet instant précis, en mars 1871,
la situation des bâtimens de la Banque était des plus défavorables :
on était en train de les réédiûer. La vieille distribution de l'hAtel
de Toulouse ne suflisait plus depuis longtemps à l'amplitude des
services que l'accroissement de la richesse publique développait de
jour en jour; on avait repris toute la construction en soufr-œuvre;
on l'avait singulièrement agrandie en s'annexant quelques maisons
mitoyennes. Lorsque la guerre vint, on était fort peu protégé malgré
les échafaudages qui masquaient les murs inachevés; on n'avait
pas beaucoup travaillé pendant le siège, et au moment où les futurs
généraux de la commune menaient le branle de l'insurrection à
Montmartre et à Belleville, la Banque était ouverte du côté de la rue
Radziwill. Le commandant Bernard, fort heureusement, n'était point
bomme à se troubler pour si peu, et il remplaça promptement par
des sacs de sable les murailles qui faisaient défaut.
La distribution de tous les employés de la Banque en trois com-
pagnies divisées en pelotons et en escouades avait été maintenue ;
on avait donc immédiatement sous la main une force d'environ cinq
cents hommes armés, dont beaucoup, surtout parmi les garçons
de recette, étaient d'anciens soldats, et qui, tous propriétaires au
moins d'une action de la Banque, étaient solidement résolus à com-
battre pro wris et focis. C'était peu pour engager une action
.ïGoogIc
LA BANQUE DE FRANCE S0S8 LA COMMUNE. 297
extérieure et aller attaquer l'iiisurrectioD dans ses repaires, mais
c'était sufBsaot pour défendre une vaste construction fermée et de-
venue, par le fait, une sorte de citadelle. On niatelassa les fenêtres,
on prépara dans la grande cour les élemens d'une barricade pour
résister à l'intérieur dans le cas où l'entrée eût été forcée ; on bar-
bacaaa quelques murailles'; on s'assura queles conduites d'eau fonc-
tionnaient bien et que les pompes à iDcendie étaient gréées; M.Gha-
zal prescrivit à l'économe de faire des achats de vivres, car on
poovait avoir un siège en règle à soutenir. Le commandant Bernard
rassembla son bataillon et désigna à chaque escouade, à chaque
homme le poste de combat qu'il devait occuper. Comme à bord
des navires de guerre, on Ot le simulacre du branle-bas ; les ordres
furent donnés une fois pour toutes, et chacun sut, dès le premier
jour, où il devait se rendre en cas d'alerte. Les amateurs de chasse
ne sont pas rares parmi les employés de la Banque; ils furent ré-
servés pour certains postes élevés d'où ils auraient pu diriger un
feu plongeant sur les assaillans. Les sentinelles extérieures furent
rentrées et remplacées par des vigies qui, placées près des fenêtres,
survùlluent les rues aboutissant à la Banque. On avait des fusils;
mais le dépôt de munitions était bien faible, et 14,000 cartouches
ne représentaient qu'un moyen de résistance limité. Cependant, si
cette petite réserve était dérisoire pour des soldats en marche et en
combat, qui s'enivrent au bruit et s'amusent à « faire parler la
poudre, 1) c'était une très sérieuse ressource pour des hommes
calmes, embusqués, abrités, ne tirant qu'avec certitude et pouvant
« faire balle » à tout coup. 11 est probable que, si la Banque eût été
attaquée de vive force, elle eût succombé; mais sa défaite eût coûté
(iier, si cher que l'on eût sans doute renoncé à la lui faire subir.
U commandant Bernard, qui, de ce jour, ne quitta plus la Banque
on seul instant, était parfaitement décidé à faire tout ce qu'il fau-
drait pour éviter la lutte, mais il était énergiquement déterminé
à la soutenir jusqu'au bout, si elle devenait néce3saû*e.
On s'imaginait alors dans Paris que l'on parviendrait peut-être
à refouler l'insurrection et à lui arracher tous les organes de la
ne administrative qu'on lui avait si promptement abandonnés.
H paraissait mapossible que le gouvernement campé à Versailles ne
fit pss un effort immédiat, considérable, pour rendre à la santé cette
capitale atteinte de chorée alcoolique et meurtrière. Sans ordres,
sans instructions, sans guida, livrés au hasard des événemens dont
ils étùent fort innocens, les honnêtes gens s'étaient groupés dans
l'intérêt du salut général et essayaient de réagir, d'une part contre
les violences de la révolte, de l'autre, contre l'tçathie gouverne-
mentale qui, ayant laissé creuser le gouffre où Paris sombrût, sem-
Mait lui dire : Tire-toi de là comme tu pourras I Pendant que les
.ïGoogIc
298 BEVUE DES DECX lUWDEg.
maires de Paris, auxquels M. Thiers araît donné pleins ponvoirs,
entamaient avec les fantoches da comité central ces négociations
dont j'ai raconté ailleurs les décevantes péripéties, on songeait à
organiser une résistance sérieuse dont la Banque eftt, en quelque
sorte, été le pivot el le point central. Lorsque l'amiral Saisset fui
nommé gén^l en chef de la garde nationale, il se trouva à la tét«
d'une position stratégique allongée, sans épaisseur et par conséquent
sans résistance. La ligne occupée par les débris des bataillons restés
fidèles à la légalité s'appuyait à la Seine entre le Pont-Neuf et le
pont des Arts, passait par ta mairie du I" arrondissement, se nouait
autour de la Banque, rayonnait sur la mairie du 11* airondisseroent,
englobait le palais de la Bourse, longeait le boulevard des Capucines,
où le Grand-Hôtel servait d'état-major général, et aboutissait à la gare
Saint-Lazare, qui l'eût mise facilement en rapport avec Versailles,
si l'insurrection, maîtresse des Batignolles, n'avait violemment
interrompu ses communications et ne l'avait ainsi réduite à finir
dans une impasse. Certains points de cette ligne pouvaient devenir
des camps retranchés redoutables si l'on avait été en mesure de les
armer. L'église de Saint-Gerraain-I'Auxerrois, la mairie du 1" arron-
dissement, le Louvre, le Palais-Royal, les bâtimens du Timbre et
de la mairie du II' arrondissement, la Bourse, l'Opéra encore ina-
chevé, l'église de la Madeleine, le ministère de la marine, étaient
autant de forteresses qui permettaient d'engager la lutte, de la
prolonger et de donner au gouvernement de Versailles l'occasion
de tenter un coup de main hardi par Passy, dont la garde nationale
aurait fourni un appoint précieux, ou sur Levallois-Perret, dont
l'occupation eût d^agé le chemin de fer de TOoest. Ce jffojet
était bien simple, et 20,000 hommes au moins s'y seraient asso-
ciés dans Paris. On n'essaya même pas de le mettre à exécotioD.
L'indécision qui troublait tous les esprits, l'horreur de prenire
l'initiative de la guerre civile, même contre des bandes prétendues
républicaines qui avaient massacré le vieux r^ublicain Clément
Thomas et devaient assassiner le républicain Gustave Cliaudey, la
honte de s'entr'égoi^er devant les yeux des Prussiens, furent
pour beaucoup sans doute dans cette sorte d'affaiblissement de
ïs volonté publique où l'insurrection trouva sa plus grande force;
mais il faut se h&ter de dire que les ressources ofTertes pour la hitte
étaient nulles. Tandis que la révolte, maîtresse des dépits de tons
les secteurs, s'était emparée des munitions accumulées pour 1>
guerre, les gardes nationaux réunis autour du drapeau de la France
avaient la giberne vide; tout conopte fait, on possédait douie car-
touches par honune : de qaoi se battre pendant ut quart d'heare et
ttwnber ridiculement. C'est à cela, c*est à cette cause exclusive-
ment matérielle qu'il faut attribuer l'abstention de la partie saine
j,GoogIc
U BANQUE DB FBANCE SODS LA OOHHCNE. 299
de Paris, bien plus qu'aux causes morales, qui, dans cette triste
équipée, D'eurent qu'une influence secondaire. Si l'on eût été armé
et outillé conTenablement, il n'est pas douteux que l'on n'eût
Fecberché l'occasion de combattre, même sans l'aide que M. Thiers
fît plusieurs fois espérer, même malgré II. Thiers, qui en somme,
tenant ferme & sa volonté nettemrait exprimée d'imiter le feld-
maréchal Windischgrœtz , k Vienne, voulait rentrer dans Paris
tambours battans, enseignes déployées, par la brèche, comme
autrefois Charles VI après la révolte des Haillotins.
Au milieu de cet aifaissement général, la Banque tenait bon ; elle
se sentait prête à tout, à la paix ou à la guerre, selon les circon-
stances. Institution de crédit, gardienne de la fortune publique,
dépositaire de la fortune des particuliers, créancière du commerce
et de l'industrie par suite d'avances énormes, responsable à l'égard
de la f^ace et de l'étranger des valeurs étranges et françaises
daat elle conservait les titres, elle n'avait aucune initiative à
prendre; elle attendait et se gardait. Parmi ses fonctionnaires,
parmi ses employés, il ne manquait pas d'hommes hardis qui
disaient : € U faut nous battre ; quand on saura que la Banque est
attaquée, que le livre des comptes courans peut être découvert et
vérifié, que nos caisses vont être mises au pillage, que la serre
des titres est forcée, que le portefeuille des effets escomptés est
aux mains de tous, que le dépôt des objets précieux est livré à
la foule, tout Paris se lèvera et d'iui seul élan brisera l'in-
surrection, n C'était un va-iout h jouer, mais il était bien pé-
rilleux et de réussite incertaine. Des hommes plus caJines, péné-
trés de leur devoir et de leur re^onsabilité, apaisaient cette
effervescence et répondaient ; Il sera temps d'en venir aux mesures
eitrêmes lorsque l'on ne pourra plus faii-e autrement ; jusque-là
ayons toute patience, toute abnégation, et ne reculons devant rien
pour rendre intact à qui de droit le dépôt dont nous sommes respon-
sables; il vaut mieux suj^orter quelques avanies, faire au besoin un
sacrUice, abandonner qudqoes parcelles pour sauver le tout, que
de se jeter téméraircanent dans une aventure dont l'issue est trop
^tetoire. Ces sages conseils prévalurent au tend«nain du IS mars
et guidèrent la conduite de la Buique pendant la commune.
Elle était du reste quelque peu protégée extérieurement par
des bataillons de l'ordre qui, réunis à la Bourae et à la mairie
du I" arrondissemcait, fusaient penduit la nuit et même pendant
le jour de fortes patrouilles dans les rues par où l'on eût pu arri-
ver jusqu'il la Ibnque. Le mot d'ordre des bataillons réguliers
n'était pas le même que celtji des bataillons fédérés. Parfois des
pelotons adverses se rencontraient atu environs de la rue des Pedls-
Gbamps et de U place VendAiiw. Les fédérés criaient : Qui vive? —
.ï Google
SOO BETTFE DES DEUX MONDES.
Les gardes nationaux, — les tricolores, comme on les nommait
alors, — répondaient : — Citoyens de Paris I Les fédérés (dès le
19 mars) criaient : — Vive la commune ! — Les tricolores ren-
daient : — Vive la France I — et l'on s'éloignait, chacun de son cAté,
en se tenant à distance respectueuse.
Le commandant Bernard prescrivait à ses hommes d'éviter toute
collision et de rester impassiblement dans leur rôle exclusif de
soldats de la Banque. La nuit, il se relevait, il venait voir si les
seatinelles étaient en faction aux endroits indiqués, si tous ses
ordres de préservation avaient été scrupuleusement exécutés. Dans
ces tournées, il se rencontrait souvent avec des « civils n isolés qui
rôdaient dans les cours et examinaient les endroits laissés faibles
par la reconstruction de la Banque: c'était M. Marsaud, le secré-
taire-général, ou U. GhazaI, le contrôleur, ou H. Higaot, le chef
des grandes caisses, qui, eux aussi, sans s'être donné le mot,
passaient leur inspection et s'assuraient que toute précaution avait
été bien prise ; on échangeait un bonsoir et une poignée de main en
passant. Parfois, le commandant Bernard, le képi sur l'oreille et le
sabre sous le bras, sa croix d'officier sur la poitrine, sortait par
une des petites portes qui s'ouvrent dans la rue Radziwill; tout
seul, comme une bonne avant-garde, il s'en allait en reconnaissance
autour du P&laîs-Royal, vers la place Vendôme, vers l'Hôtel de
Ville, vers la Préfecture de police, que les chenapans qui l'occupaient
rendaient redoutable; il rôdait partout, regardait tout avec la per-
spicacité narquoise et prolonde d'un vieux soldat; puis, rassuré
par ce qu'il avait vu, il rentrait à la Banque et disait : « Allons I tout
est tranquille ; ce n'est pas encore cette nuit que l'on nous atta-
querai B
III. —LIS »iHitais ■dQDiMTioni.
Le lundi 20 mars, dans la matinée, H. Rouland, gouverneur de
la Banque de France, reçut une dépèche de M. Thiers qui le man-
dait à Versailles : Affaire urgente. M. Rouland se dit' que l'afiâire
la plus urgente était d'attendre et de rester à Paris, afin de voir par
soi-même ce que l'insurrection allait devenir. Malgré l'insistance
de M. de la Rozerie, conseiller à la cour des comptes, qui fut jadis
attaché à son cabinet au ministère de l'instruction publique et qui
lui est resté profondément dévoué, H. Rouland se décida à oe point
répondre k l'appel que M. Thiers lui adressait. Bien lui en prit,
car ce jour même la Banque, ou, pour mieux dire, la caisse de la
Banque eut à subir son premier assaut. Dans les circonstances pré-
sentes, le gouverneur seul peut-être avait qualité pour prendre
une détermination d'où le salut de l'institution tout entière pouvait
.ïGoogIc
LA BANQDB DB FKAHCE SOUS LA COHmiITE. 301
dépendre et pour accepter sous sa propre respousabilité, loin du
conseil-géuérsl, qu'on ne pouvait réunir immédiatement, les dures
conditioDs que le comité central, maître de la force, allait lui im-
poser. Vers une heure de l'après-midi, on prévint le gouverneur
que plusieurs personnes qui paraissaient réunies en députatioo, se
présentant comme envoyées par le comité central, demandaient à
l'entretenir d'une affaire importante. M. Souland donna ordre de
les introduire, et l'huissier de service annonça successivement :
UH. Varlio, Billioray, Mortier, Prudhomme, losselin, Rousseau,
Jourde, Andignoux, Gouhier, Arnaud, Assi. Ce fut lourde et
parfois Varlio qui portèrent la parole. A la- question usitée en
pareil cas : — A qui ai-je l'honneur de parler?— Jourde répondit:
— Noos sommes membres du comité central et par lui délégués à
l'administration des finances. — H. Rouland jurait pu se demander
où le relieur Yarlin, le rapio Billioray, le commis architecte Mor-
tier, les ouvriers bijoutiers Prudhomme et Gouhier, le portier
flousseau, le marchand de vin Andignoux, l'employé Josselin, le
magnétiseur Arnaud, l'ouvrier mécanicien Assi, avaient appris à
diriger les finances ; mais il se contenta d'écouler François Jourde*
qui, lui du moins, était un excellent comptable. Jourde dit très
nettement que le comité central avait besoin d'un million et qu'il
priait le citoyen gouverneur de le lui faire délivrer sans délai. La
situation était fort embarrassante pour M. Rouland. Malgré le ha-
laillon de la Banque, malgré les gardes nationaux réguliers qui se
cantonnaient aux environs, Paris appartenait à une insurrection
formidable, toute disposée à tourner contre la civilisation les armes
qu'elle avait demandées précédemment pour combattre l'ennemi.
H. Rouland ne l'ignorait pas; il regimba, il discuta, sachant bien
d'avance qu'en présence de ce cas de force majeure il allait céder,
mais voulant démontrer par ses objections qu'il n'agirait que sous
l'empire de la contrainte. — L'argent qui est à la Banque ne lui ap-
parient pas, elle n'en est que dépositaire. — C'est vrai, et nous
le savons, riposta Jourde; mais aujourd'hui c'est nous qui repré-
sentons la ville de Paris; or la ville de Paris a ici, nous en poss^
dons la preuve, un solde créditeur de 8,826,860 francs; c'est là un
compte courant au débit duquel nous vous demandons le million
dont nous avons besoin. M. Rouland reconnut que le chiffre indi-
qué par Jourde était exact, mais déclara que c'était là un dépôt
dont il lui était interdit de disposer. Les membres du comité central
murmuraient; quelques-uns prenaient des attitudes assez farou-
ches, et Gouhier, selon son invariable habitude, criait: a II faut en
revenir aux principes de 93, je ne connais que ça I » Jourde les
apaisa de la main. Son argumentation fut très simple, très nette
et, — eu ^ardaux circonstances exceptionnelles, qui ne laissaient
g.i-uj., Google
S02 KETDE DES DEUX MONDES.
pas rembarras du choix, — très seasée: loale la population est
eo armes, il y a plus de ceot cinquante mille fédérés, il y a leois
femmes, leurs enfans qui n'ont pas un soa, qui ne saveot pas
comtoent ils mangovnt demaîD. Le comité central n'a pas de quoi
pourvoir k la solde; si la solde n'est pas payée, les féd&és se paie-
ront eux-mêmes en pillant les maisons particulières, les établiss&-
meos de crédit, la Banque, que soc petit bataillon sera impuisBuit
à défendre ; ce n'est point l'intérêt des fédérés que l'on plaide ; on
comprend que le citoy«i gouverneur ait peu de sympathie pour
eux; ce que l'on plaide, c'est l'intérêt des particuliers, c'est l'in-
térêt des institutions financières, c'est l'intéiét de la Banque; eD un
mot, c'est l'int^^t de Paris tout entier qu'il faut sauver d'un cata-
dysme pos^le en payant la garde nationale fédérée : donna un
million pour cet objet, c'est faire une bonne action en même temps
qu'une action prudente, et la Banque le comprendra. — Jourde avait
parlé avec un peu d'emphase, mais avec conviction. Tout en l'é-
coutant, U. Rouland réfléchissait : avait-il le droit, en refusant le
million exigé, de donner le signal d'une colUsioa qui amènerait
peui^tre regorgement des honnêtes {;ens et le pillage de ParisTLa
question ainsi posée était résolue. U insista néanmoins pour que It
somme fût réclamée au nom et au compte de la ville de Paris, et
surtout pour qu'elle fût exclusivement employée à subvenir am
besoins de la population dénuée de ressource. — Jourde m prit
l'engagement. — £h bieni dit U. Rouland, vous aurez votre mil-
lion, mais ménagez-le ; j'outrepasse mes pouvoirs en vous l'accor-
dant, et je oe vous en donnerai pas un autre. — Les onze membres
du comité central passèrent à la caisse, y touchèrent le million, de-
vant lequel ils ouvrirent de grands yeux, et signèrent le reçu l'ua
après l'amce ; ils savaient tous écrire, et nul ne fit sa croix.
Que l'on se rappelle ces jours pleins d'angoisse et d'iodécisioii
qui s'écoulèrent entre le 18 mars et l'élection dos membres de U
commune; que l'on se rappelle ces bataillons fédérés qui erraient
en chantant et en trébuchant à travers les rues, ces nouveaux
maîtres incultes et grossiers ivres de leur autorité usurpée et me-
naçant quiconque ne l'acceptait pas ; que l'on se rappelle ces
.soldats du désordre irrités de voir que tout n'avait pas humble-
ment cédé devant eux et exaspérés d'être cAtoyés par des facmunes
de bien qui rêvaient de leur résister; que l'on se rappelle qu'il
suffisait alors d'un accident, d'un malentendu pour faire éclater U
lutte dont le désir couvait dans tous les cœurs et l'on reciHt-
oaltra qu'eu consentant le sacrifice imposé la Banque de France
a fmt probablement sauvé Paris dans la journée du 20 man.
Elle croyait bien par cet acte de patriotisme et de prudence
avoir évité toute cause de conflit immédiat; mais elle se trompait,
jïGoogle
LA BANQDK DE FBAITCE SOUS LA COHML'NE. 303
et le soir était k peine venu qu'elle comprenait à quel péril elle
avait su se soustraire. Vers huit heures et demie, quelques batail-
lons appartenant aux quartiers de Belleville et de Ménilmoetant,
alors campés sur la place VendAme où commandait Bergeret,
envoyèrent leurs officiers comptables à la Banque pour la prévenir
que, s'ils ne recevaient pas imaiédiatement leur solde< ils ne tarde-
raient pas à venir se payer de ieura propres mains. Les délégués
BUS finances, fort peu organisateurs de leur nature, ne sachant où
donner du &ont dans la cacophonie administrative au milieu de
laijneile ils essayaient de se débattre, avaient négligé de faire
savoir aux fédérés que la paie serait faite et régulièremeat reprise
le leodonain. Quelques impatiens, ayant entendu parler d'une
démardie du comité central à la Banque et croyant qu'elle n'avait
obtenu qu'un rëanltat n^atif, s'étaient résolus à vider les caisses
pour se remplir les poches. On eut beau leur dire que ta déléga-
tion aux finances avait rei^u l'argent nécess^re à la solde, ils n'en
voulaient rien croire, et peut-être auraient-ils tenté de forcer les
portes, si te bataillon de la Banque n'eût été sous les armes et si
les gardes nationaux de l'ordre n'avaient été en nombre à la mairie
du i" arrondissement. On les calma comme l'on put; on leur
demanda le temps de se procurer une pièce authentique prouvant
qne la provision de paie avait été faite ; ils accordèrent deux heures
et attoidirait. Le gouverneur chargea M. Mignot, le caissier prin-
cipal, de découvrir Jourde et d'en obtenir une attestation quel-
conque qui pût dégager la Banque et faire patienter les fédérés.
M. Mignot avait alora quarante-trois ans et ne les paraissait pas;
il avait les allures fort jeunes et l'attitude peu timide; très calme,
lufond, portant avec'légèreté la responsabilité des milliards dont
il a la garde, fin, ironique, excellant à découvrir le côté comique
des choses, assez insensible au péril et sachant que, pour fairç
recaler les chiens haineux, il faut les regarder en face. Où trou-
ver lourde? M. Mignot ne s'en doutait guère. A tout hasard, il
se rendit à la place Vend6me, qui à cette heure représentait le
camp retrandié du comité central. Bergeret n'y était pas ; il étùt
suppléé par son chef d'état-major, un certain du Bîsson, vieux
bitiîllard peu scrupuleux, soldat de Cabrera en 18A0, conspirateur
Intimiste sous l'empire, nommé comte et général par Ferdinand II
de >ap1es, inventeur d'un projet d'expédition par actions en Abys-
sinie, fort occupé & Montmartre pendant la journée du 18 mars et
qui faisût bruire dans l'hdtel de la place Vendôme lés décorations sans
nombre dont sa poitrine était chamarrée. Là on ne savait rien de
lourde, sinon qu'il était délégué aux finances et que probablement
on le rencontrerait au ci-devant ministère, rue de Rivoli . M. Mignot
s'y transporta. Ses fonctions l'y avaient souvent amené- il «umais-
.ïGooglc
80A BETTIE DES DEUX HORDES.
sait bien cette vaste construction un peu froide, les cours gl&dales,
les longs couloirs, et l'incomparable activité qui régnait dans cette
partie du rez-de-chaussée que l'on appelait plus particulièrement
le trésor. Quoique M. Mignot soit homn:ie à ne s'étonner de rien, il
fut pris de tristesse et de dégoût devant le spectacle qu'il eut sous
les yeux dès qu'il eut franchi la porte du ministère. Du haut en
bas, les fédérés campaientj à chaque pas, on se heurtait contre des
soldats en faction dont la consigne différente n'était comprise par
aucun d'eux : — Passez à gauche ! — Passez à droite! — Passez
au large 1 — On ne passe pas ! — M. Mignot disait : — Je voudras
parler au citoyen Jourde, au citoyen Varlia ou à tout autre membre
du comité. — On ne passe pas I — M. Mignot insistait. — Passezau
large I On fît enfin venir un caporal qui écouta attentivement et
répondit avec quelques hoquets : — Jourde? Varlin? mais ils ne
sont pas du bataillon. — Non, ils sont délégués aux fînances. —
Délégués aux fmances? Jourde? Varlin? Je ne connais pas. — Puis
criant k tue-tète : — Eh 1 là-bas ! Qu'est-ce qui connaît Jourde, Var-
lin, des délégués ? Voilà un citoyen qui les demande. — ■ Che voii
répondit : — Ça, c'est du comité, faut voir à l'HAtel de Ville.
M. Mignot reprit sa course et arriva sur la place de l'Hôtel de
Ville, qui était transformée en parc d'artillerie ; on n'y pouvait péné-
trer; partout des sentinelles poussaient la baïonnette au visage des
passans. A force de se démener et de parler de communications
graves à faire au comité central, M. Mignot obtint qu'un des offi-
ciers fédéi'és le conduirait jusqu'à l'Hôtel de Ville; de dix pas en
dix pas, il fallait échanger le mot d'ordre et le mot de ralliement.
Tant de précautions semblaient indiquer que l'on n'était pas trop
rassuré en haut lieu, et que la victoire continuait à étonner les
vainqueurs. Le palais était ignoble à voir. Là aussi les fédérés cam-
paient au milieu des bouteilles vides et des morceaux de papier
graisseux dont leur charcuterie avait été enveloppée. Quelques sen-
tinelles, vautrées sur des fauteuils, le fusil entre les jambes, dode-
linant leur tête alourdie, la langue épaisse et l'œil éteint, montaient
ainsi la garde dans le salon qui précédait la salle où se tenait le
comité central. M. Mignot répéta sa question : Maires ui^entes.
Banque de France, citoyen Jourde ou Varlin? On ne savait où ils
étaient. On enlr'ouvrit une porte ; une bouifée de clameurs, de
vociférations et d'injures vint jusqu'à M. Mignot : le comité cen-
tral délibérait. Ni Jourde nî Varlin ne s'y trouvaient; c'est an
ministère des finances qu'on les rencontrera. H. Mignot retouma
donc au ministère, sans grand espoir de parvenir à remplir sa mis-
sion. II s'adressa à un ofScier qui lui parut moins débraillé et plus
convenable que les autres. L'officier écouta et, après avoir réfléchi
quelques iostwis, il répondit : — J'ai votre aOaire. Jourde, je le
.ïGoogIc
LA BARQUE DE FRANCE BOUS LA COKMTINE. 30&
connus, U est venu ici ce soir, mais il est parti : il dîne chez un
restauratenr du quartier et a expressémest défendu qu'on le déran-
geât; voyez le secrétaire-général. — II y avait donc un secrétaire-
génàal. On conduisit M. Hignot près d'un simple fédéré qui était
chargé de ces hautes fonctions ; c'était un beau parleur, arrondîs-
saDi ses coudes et ses phrases, fort poli du reste, très empressé à
satisfaire M. Mignot, et qui se nonunait Edouard Herlieux. 11 rédi-
gea immédiatement une instruction aux of&ciers payeurs des
bataillons non soldés pour leur enjoindre de se rendre le lendemain
21 mais au ministère des finances, où les fonds versés par ta
Banque seraient tenus  leur disposition. Ayant signé cette pape-
rasse, il la remit à M. Mignot et, lui montrant son nom, il lui dît
avec un sourire mélancolique : — C'est peut-être ma tête que je
joue en vous donnant ceci I — En toute hâte, M. Hignot revint à
la Banque, où l'on commençait & s'inquiéter de son absence pro-
longée et, grâce au précieux certificat, l'on pu repousser les
demandes que les officiers payeurs accentuaient déjà avec une
insistance menaçante (i). '
Dans la journée du 21, on se préoccupa de renforcer le bataillon
de la 'Banque afin de pouvoir avec certitude résister à l'attaque
que l'oo redontait. M. Chazal se mit en rapport avec M. Méline,
adjoint k la mairie du I*' arrondissement, et trois compagnies du
196' bataillon furent dirigées sur l'hôtel de la rue de La Vrillière.
Le commandant, qui était un fédéré, ne se souciait pas de garder
ce poste « réactionnaire, » et il s'empressa d'emmener une bonne
partie de ses hommes, dont quelques-uns, fort heureux de se trou-
ver à la Banque, n'en voulurent plus sortir. M. Ghazal se rendit
Cernent à la mairie du II* arrondissement, s'aboucha avec les
adjoints, avec le colonel QuevauviUiera, et prit avec ces messieurs
quelques mesures de préservation. Il fut convenu que la Banque
servirait de point central pour la défense entre le I" et le II' arron-
dissement. On fut au moment d'adopter un plan de barricades qui,
protégeant à longue distance les approches des rues de La Yrillière,
Radriwill, Baillif et Croix-des-Petits-Champs, ferait de tout ce quar-
tier une vaste place d'armes dont la Banque formerait la forteresse
prindpale. On réfléchit que cela serait bien imprudent, que ça res-
semblerait à une provocation, et, à regret, on abandonna ce projet
(1) « Hnistire des Ansnea», ubinet du miniitre. Psri», SO m»r» 1871. — Comme
ptnûfliirs baUUloDi da U gude DftHonale de Parit, faute d'iaformttioiu aoffiiuiteg, ne
•« Kat pu pi-teeméi i s'il «e rendut A U Banque da France dea ofBcien pa;eur« des
balaiUoiiB non loldés, prière de lai snToyer demain mardi, 31 courant, h partir de
neuf henica da matin, bu ministère des flnancta, où les Tondi fourni» par ladite Banque
■ont A lam' abpodtioD. ~ Pu- ddlégaiion da comité : Ëdodud Muuedi. *
ion zxrn. — 1^ 30
.ïGoogIc
}M BEVDE DES BBDl MOflDES.
dont l'exéention eftt peut-être fooetté l'énergie lut peu somiio).€iUe
du gouTememeDt de VersaUles. Oa s'attendAit du reste si bico k
àtre obli^ de livrer bataille que TA. Héliae Tint rendre compte ui
gouvemear des dispoBÎtioDs jaisea pour défendre la Banque, doM
laEàtuation devenait très sioguliëre.Ëlle avait remis la veille un mi^
lion au comité central pour payer les fédérés, et de la même main
eQe donnait &0,000 fruics & H. Tirard, maire du H" arrondine-
mact, 20,000 Eranca à un adjoint du VII', 600,000 francs au oomité
du II' arr&Ddissesoent «t à l'ajoiral SaisBet pour sdder la résistance;
en outre, elle acquittait les mandats que Versailles tirait sw elle;
du 20 au 30 mars, elle envoya plus de îd militons de francs au goit-
Tentement régulier, par des trésoriers payeurs, par des inspecteurs
des finaitces qui risquaient au moins leur liberté, et qui eurent le
bonheur de déjouer la surveillance très active que Raoul Rigault
avait immédiatement organisée autour de la Banque. Le but qu'elle
poursuivait énergjquemeat «t avec sagacité, pv des moyens qui
pouvaient sembler contradictoires, était le même: endormir le cer-
bère de la révolte en lui jetant le gâteau de miel, fortifier le parti
de l'ordre en subvaiant à ses besoins.
Le soir du 21 mars, à la veille de la manifestation pacifique qui
le lendemain devait se disperser, rue de la Paix, sous les coups de
fusil du comité central, le gouverneur voulut ae rendre compte par
luirméœe de l'état de Paris. Accompagné de H. de la Roeerie, diui
j'ai d^ parlé, et lui donoant le bras, il sortit. La rue de la Banque,
la place de la Bourse, militairement occupées par les gardes natio-
naux restés fidèles au gouvernement régulier, lui parurent avoir
un aspect rassurant. Les boulevards étaient couverts par une foule
compacte de promeneurs et de curieux dont le flot houleux «mduUit
lentement sur les trottoirs. Les cafés étaient pleins; on se gour-
mait autour des marchanda de journaux; on s'arrêtait, on formait
des groupes pour discuter, et, selon les opinions auxquelles appar-
tenaient les ei^oteurs de politique, on maudissait Versailles oa
l'Hdtel de Ville. De toutes les conversations que l'on pouvait saisir
au passage, il résultait clairement que personne ne comprenait rien
aux événemens qui s'étaient produits. Quelques drapeaux rouges,
qui avaiait prématurément apparu dans la journée, avaiMit été
huée ; 00 avait ri en tes voyant et l'on avait haussé les épaules. On
se demandait quels étaient les hommes du comité central, ce qu'ils
avaient fait, ce qu'ils comptaient foire, et l'on n'm savait rien.
Pour ponvoh- répondre, il ^( fallu être initié aux sociétés secrètes,
être un familier des recherches de la polioc, avoir compulsé les
dossiers des procès politiques, avoir fréquenté, ces réunions pu-
bliques où l'on reconstituait si facilement la sodété au milieu de la
.ïGoogIc
LA ]tA:yQUE DE FRA:t€I SOLS LA COMMUNE. 907
famée des |ùpes. U. Ronlsnd, appuyé au bns de son «mi, allait de
groupe ea groupe, prêtant l'weille et tâchant d'entendre quelque
chose de raisonnable au milieu de ce concert de div^ati<H)s ecuitra-
dicloires. Gomme il était arrâté près de la me Grange-Batetière
devant un cercle d'hommes qui gesticulaient fort, il sentit qu'on lui
mettait la main sur l'épaule, et il entendit quelqu'un lui dire à
voix basse : « Monsieur le gtMiTemeur de la Banque de France,
votre place n'est pas ici, et vous êtes hiat iia|HwleDt de vous y
promener. Aujourd'hui même on a arrêté M. Bonjean, et il est sous
les rerrous ; n'oubliei! pas que vous avex été pcocureaT-géDéral et
que l'heure des représailles vient de soaoer. » KL Rouland se
^tourna vivement et se trouva en présence d'un inconnu qui le
salua en lui disant : <i A bon entendeur, salut I » Le gouverneur
continua philosophiquement sa pn»>enade, passa dans U rue de la
Paix, jeta un coup d'œil sur la place Vendôme, dont l'approche
était interdite par de nombreuses sentinelles, et rentra à la Banque.
Il put se convaincre qu'elle était sur le qui-vive. Le fusil en main,
les onployés étaient à leur poste : partout le nombre des bommes
en faction avait été augmenté ; le ccMmnandaiit Bernard se prome-
flait dans la cour, car il redoutait que les fédérés ne tentassent
d'eptrer par snrprise comme ils l'avaient essayé la nuit [Hécédente.
Le 1S2' avait en efîet longtemps parlementé à k p«rte, vers deux
heures du matin, afm de se la faire ouvrir sous le prétexte de veil-
ler & la sécurité de la Banque. Par la porte entr'ouverte et derrière
les grilles fermées, on avait répondu avec politesse que l'on étût
touché de tant de bon vouloir, mais que l'on n'en userait pas, car la
Banque était suffisamment gardée par eil&-même; le jour, il est
vrai, elle n'était qu'un établissement financier, mais, dès que le soir
venait, elle se transformait en citadelle, on y faisait des rondes,
on y montait faction avec des fusils chargés, on trifdait les postes
pour n'être point jhïs au dépourvu', et l'on n'avait hescm de l'aide
de pers«Hme pour faire si» devoir que l'on accomplissait avec en-
tcam et dévoûment Le iOZ' bataillcm fQt ooETEuncu, car il fit T(^te-
iaca et ^éloigna an pas icoél^^<
Le véritaUe délégué aux finances du comité central et de la com-
mune fat François Jonrde, qui, né le h juillet 18i3 à Gbassagne
(Puy-de-DAme), avait alors vingt-huit ans. C'était ime sorte d'uto-
I»stc qui n'eût point recherché la violence, mais qui s'y serait peut-
être asBodé, s'il l'eût cme néeessure k la réaiisaticHi de ses rêveries
coofoses et mal formulées. Il était entré de plain-pied dans le
comité central, Aaat il était devenu le secrétaire. Sobre et iiborienz*
.ïGoogIc
SOS BETTTE DES DEUX MONDES.
mais se faisant d'étranges illusions sar sa propre valeur, il se con-
sidérait sincèrement comme un grand financier, parce qu'il était un
bon comptable, semblable en cela à un callîgraphe qui se croirait
poète parce qu'il a une belle écriture. De santé douteuse, chétif,
malgré sa haute taille, assez triste, poseur, il avait la panpière
lourde, la lèvre inférieure épaisse et le menton ravalé comme celui
de presque tous les rêveurs. Sa personne était non pas délsraillée,
mais négligée; malgré sa jeunesse, il y avait en lui quelque chose
du vieil étudiant qui a longtemps traîné sur les bancs de l'école et
qui a pris l'habitude d'échouer à ses examens. 11 n'avait ni bonne
ni mauvaise tenue, il n'en avait pas du tout ; il s'abusait singuliè-
rement et s'estimait de force à diriger les finances d'un grand
pays, lorsque, — au dire de tous ceux qui l'ont connu, — il était
à peine capable de faire un employé de troisième catégorie. En
1868, il avait fondé une maison de commerce et avait subi une
déconfiture qu'il attribua naturellement à ses adversaires politiques.
Néanmoins, au milieu des gens de la commune, il apparaît avec
une ph^oDomie toute spéciale, car il était probe, et reste, à cet
^;ard, à l'abri de tout soupçon.
Son associé aux finances jusqa'à la date du 22 avril, Eugène
Varlin, était un tout autre homme. Relieur de son métier, ouvrier
fort inhabile, car son outil lui faisait horreur, rêvant tout éveillé
d'économie sociale, au lieu de chercher à marcher sur les traces
glorieuses des Deréme, des Pasdeloup, des Bauzonnet, des Marins
Hicbel, il s'était ^lié à l'Internationale, recrutait des adhérens,
entretenait une correspondance active avec n le prolétariat s mé-
content de France, de Portugal, d'Espagne, d'AlIem^ne, d'Améri-
que, et vivait on ne sait trop comment. C'était un sectaire socia-
liste dans toute la force du terme et sans aucune opinion politique
bien arrêtée ; il se fût accommodé de toute forme de gouvernement,
pourvu que le prolétariat devint une sorte d'aristocratie privil^iée
et prédominante. Il fut le grand commis-voyageur de la revendica-
tion sociale. A tous les congrès oii l'on agite les questions les plus
redoutables, il fait acte de présence; je le trouve à Bruxelles en
1863, à Londres en 1864, à Genève en 1866, à Lausanne en 1867, À
B&Ie en 1860; le 18 mars 1869, il constitue la fédération des socié-
tés ouvrières, point de départ lointain de la fédération de la garde
nationale et du comité central, qu'il organise secrètement en février
1871, après s'être compromis dans la journée du SI octobre 1870.
En dernier lieu, il avait été fort mêlé à une association appelée la
Marmite; destinée à fournir la nourriture à prix réduit aux ouvriers;
il avait cru, et ses amis avaient cru avec lui,' qu'il était capable de
débrouiller un budget. C'était tme grande erreur dont lourde revint
tout le premier et dont Varlio dut conveair lui^Dême, car il fut
.ïGoogIc
LA BASQUE DE FRANCE SOCS LA COHHUHE. 309
bienlât par la seule force des choses réduit au rôle de satellite du
délé^é aus fmances. Sa nature sombre, silencieuse, était fort
capable de frénésie; il se composait volontiers et semblait profond
lorsqu'il o'était que vide. Dans son milieu, il passait pour intelli-
gent, un peu comme les mulâtres qui paraissent blancs parmi les
nègres. En somme, c'était alors ud garçon de trente-deux ans, assez
n en dessous, n d'une ambition démesurée, se payant de phrases
aussi creuses que sonores et baifssant une société où il ne trouvait
pas la place qu'il n'avait rien fait pour mériter. Le 18 mars l'avait
fort étonné et très peu rassuré. Dès le principe, il avait compris que
le triomphe ne serait qu'éphémère et que la dd^aite était inévitable.
En qualité de membre du comité central, il assistaà plusieurs réu-
nions dans lesquelles les maires de Paris essayaient de trouver une
base de conciliation possible; il s'y montra très troublé, très
aoxieui ; il se rapprochait volontiers de René Dubail, maire du
K* arrondissement, qui dans ces tristes circonstances fut d'ime droi-
ture et d'une énergie irréprochables; il lui faisait part de ses craintes.
a Est-œ qu'on nous persécutera, est-ce que l'on va nous mettre en
prison! » lui disait-il. René Dubail lui répondait : « Non, le gouver-
nement s'est engagé à ne poursuivre que les insurgés qui ont pris
part au meurtre des généraux Lecomte et Clément Thomas; soyez
donc en paix I » Gela ne calmait pas Varlin, qui savait bien que, dans
la journée du 18 mars, il avait été chargé de commander les forces
iosurrectiomielles du XVII' arrondissement.
C'était sur lourde, c'était sur Vartin que retombait ia chaîne fort
pesante de subvenir aux besoins du comité central dont chaque
membre, sans se préoccuper des ressources disponibles, signait vo-
lontiers des mandats ; n le peuple u était le maître , on ettt été
imprudent de rejeter ses demandes : coûte que coûte, on payait les
ordoonancemens, et l'argent fondait littéralement entre les doigts
inhabiles qui avaient à le manier. L'évacuation, la fuite du gouver-
nement sur Versailles avait été si précipitée, que l'on n'avait pas eu
le temps dans plus d'une administration de vider les caisses et d'en
emporter le contenu. Le comité central avait trouvé A,638,li2 fr.
au ministère des finances, et l'Hôtel de Ville avait remis à Jourde
1,284,477 fr., sur une somme de 1,700,000 fr. que l'on y avait
abandonnée. Qu'était devenu le surplus, il est difficile de le dire,
car il a été impossible de le savoir d'une manière absolument posi-
tive. On a prononcé des noms que nul document irrécusable ne
nous permet de répéter. Il est probable toutefois que l'arrestation
dont un membre du comité central et de la commune fut l'objet &
la date du 1" avril se rattache à celte affaire, qui reste encore fort
obscure. Ce que nous pouvons affirmer, c'est que la somme disparue
n'a jamais été retrouvée. Malgré le million donné par la Banque,
Google
340 SEVUË DXS DEDX MONDES.
mal^é les encaisses découvertes au ministère des ûnaDCes et i
l'Hôtel de Ville, le comité ceotral était fort pauvre: la bourse de
Viosarrection était à sec; les fédérés exigeaient que la. solde fût ré-
gulièrement fournie tous les jours; les délégués Joorde etVariin
étaient fort «nbarrassés, et ils résolurent d'aller faire une nouvelle
visite à la Banque de France. Us y trouvèrent le gouverneur, qni,
malgré les appels réitérés de M. Thiera, ne s'était point eicore
rendu il Versailles. C'était le 22 mars dans la matinée. En voyant
entrer les dél^ués du comité central, M, Roulaad comprit sans
peine de quoi il s'^:is5aït; cda le mit d'asses méchante humeur, et
S(H) premier mot fut : — ■ Je n'ai point d'argent & vous donner; du
reste, je ne puis rien faire sans consulter k conseil qui se réunit
aujourd'hui; revenez demain, et je vous ferai connaître ce que l'on
aura décidé 1 — lourde et Varlin ne l'entendaient point ainsi , il j
avait péril pour eux h s'en aller les mains vides ; ils insistèrent.
Gomme toujours, dans les grandes circonstances, ce fut Jourde qui
parla, Varlin se contentait d'éprouver du geste. Ce que l'on de-
mandait à la Banque, c'était un simple prtn, car le pouvoir du
ctxnité central, pouvoir essentiellement provisoire, va prendre fin,
puisque les élections sont prochaines; de ces élections sortira un
gouvernement » régulier » qui assoira immédiatement les bases
d'un budget; les recettes de la ville de Paris, l'octroi, les contri-
bmions, toutes les ressources, en un mot, vont être régularisées,
organisées, et si, dans l'avenir, on a recours à la Banque, ce ne sera
plus que pour des opérations autorisées par tes statuts : aujourd'hui,
]Nressé par la nécessité, l'on s'adresse encore une fois à elle; il faut
un million, et l'on vient le chercher.'M. Rouland répliqua qu'en l'ab-
sence d'une décision approhative du conseil des régens, il lui était
impossible de donner un million, et que cette somme du restedë-
passait la paie quotidienne de la garde nationale. On disoita, on
se fit des concessions de part et d'autre; M. Rouland promit de faire
connaître la décision du ccmseil, et en l'attend&nt, comme il fallait
&ire face k des nécessités impérieuses, il se résigna à donner un
mandat de 300,000 francs sur le caisse. Le libellé du reçu est in-
téressant à reproduire, car il délimite netlemeot le terrain sur
lequel la Banque comptait se tenir et se tint jusqu'au dernier jour :
u Nous, membres du comité et délégués du ministère des finaïkces,
déclarons à M. le gouverneur de la Banque qu'ime somnie de cent
cinqnanle mille francs est indispensable & l'instant pour parfaire
les indonnités dues anxgardes nationaux, à leurs femmes et eafans,
— que, faute de cette somme, il y aurait à craindre des consé-
quences qu'il importe d'éviter dans l'intérôt de Tordre puMiCr —
et nous requérons donc la Banque d'avancer d'urgence cette somme
pour et au compte de la ville de Paris. Paria, le 22 mais 1&71, lei
;g,izuj..,CoOt^lc
LA BANQUE DE FUNCE SOCS LA COUUL'NE. 311
dél^aéa du comité central de la garde nalitmale : Signé .- Joubdb,
E. ViBLin. Beçu la Bocime : Signé: Jocrde, E. Vamik. » Ud b&-
eood reçu de 150,000 francs indique que les 800,000 francs accor-
dés ont été loudiéâ le même jour.
Loisque les deux délégués sortirent de ta caisse centrale et tra-
retsèrent la grande cour, ils furent accueillis par une bordée de
buées et de sifflets. C'étaient les garçons de recette, les « habits
gris D qui exprimaient de la sorte ce qu'ils pensaient de l'insurrec-
tioD. Joorde et Varlin ne soufflèrent mot, baissèrent la tête et
bilërent le pas. Le même jour, à deux heures de l'après-midi, il
f ent conseil-général. Sept régens y assistaient : MM. Durand,
Rothschild, Mallet, Pillet-Will, Denière , Sieber, Millescamps.
M. Roulaod présidait, ayant à ses côtés le marquis de Plœuc, soas-
gouTemeur. H. Rouland rendit compte de sa conduite, qui fat
if^Qvée, quoiqu'un des membres du conseil ait cro devoir faire
remarquer que solder les fédérés dans les circonstances qui oppri-
maient Paris, c'était soudoyer la révolte et lui fournir les moyens
de se prolonger en se fortifiant. Un autre membre répondit : « La
Banque ne soudoie pas le désordre ; elle subit un état de choses qu'a
établi le gouvernement de la défense nationale et qu'il nous a
légué. U est impossible de laisser ces masses armées venir prendre
elles-mêmes ce que nous leur refuserions. » C'étut le vrai mot de
la situatint, il n'y en avait pas d'autre à dire ; mais l'on aurait pu
(jouter que, si le gouvernement, tenant compte de l'état morbide
des esprits, du chômage général, de l'absence de travail régulier,
avait sagement consraiti & prolonger, pendant deux ou trois mois
encore, l'indemnité de service accordée à la garde nationale au .
lieu de la supprimer brusqueniMit, il est probable que la honte du
18 mars nous eût été épargnée. Le conseil fut unanime à recoo-
tiattre que le gouverneur avait bien ^, et l'autorisa à livrer
tm nouveau milliiHi aux déliés du comité, mais, autant que pos-
sible, par petites fractions, afin de gagner du temps et de donner
i « Versailles » celui d'arriver au secours de Paris ; car, hélas I l'oD
erojrut encore à une action prochaine du gouvernement régulier.
Pendant que le conseil-général délibérait et faisait de très réels
sacrifices pour éviter toute coUisioD, le comité entrai engageait
résolument la lutte et commettait quelques assasunats. Un groupe
considérable d'bommes appartenant à ce grand parti de la probité
sociale qui, jusqu'à présent du moias, a toujours réussi à sauver
Botre pays, était parti du Grand-HAtel et, marchant par la rue de
la Paà, se dirigeait v«^ la place Vendâme, oecnpée par les fédérés,
afin de ramener ceux-ci k des sentimens de conciliation et d'apai-
sement. Bei^ret lui-même, assisté du fastaeux du Bisson, estima
qu'il y avait quelle gloire et peu de péril à commander ie feu wt
Google
312 RETDE DES DEUX MONDES.
aae loule désarmée. Les amis de l'ordre furratt fusillés à bout por-
tant par. ceux qui ne l'aimaient pas. Le bruit de la détonation par-
vint jusqu'à la Banque et y retentit dans tous les coeurs. Le com-
mandant Bernard expédia immédiatement quelques hommes pour
savoir les nouvelles. Celles que l'on rapporta furent bien mauvaises ;
on citait le nom de plusieurs morts et parmi ceux-ci H. Hottinguer,
régent de Is Banque de France, qui le matia môme avait assisté
avec M. Chazal, le contrôleur, à la diâbrmation des clichés à billets
hors de service. Fort heureusement la nouvelle était exag^ée;
H. Hottinguer n'était que grièvement blessé; il était tombé aux
côtés de M. Henry de Pènê et près du colonel Tiby, qui oe devut
plus se relever.
L'impression produite dans Paris, lorsqu'on y apprit ce guet-
apens, fut énorme; on était absolument exaspéré et prêt à se jeter
dans une lutte sans merci contre cette bande de loups enragés qui
se ruaient sur la pauvre ville blessée par un long siège et ^aiblie
par sa défaite. La honte de ce que l'on supportait, l'horreur de
ce que l'on aurait à supporter avaient exalté tes esprits les plus
calmes, et, si dans la soirée Versailles eût expédié quelques mille
hommes escortant un convoi de munitions, il est fort probable
que le fœtus de la commune eût été écrasé et ne fût jamais pai^
venu à terme. Ceci fut parfaitement compris i. la Banque, où l'on
s'attendait à subir un assaut prochain. Le personnel inférieur sur-
tout, celui des plantons, des garçons de recette, des garçons de
bureau, était hors de lui, et résolument il demandait à combattre.
Il semblait dur à ces hommes droits et loyaux d'obéir à de crapn-
. leux vainqueurs et de rester immobiles, lorsqu'à leur porte m^e
on assassinait les honnêtes gens. Il fallut calmer cette ardeur, qui,
pour être très honorable, n'en était pas moins intempestive, et
rappeler que la Banque de France, institution exclusivement finan-
cière, était fermement décidée à se défendre, si on l'attaquait, mus
que, sous aucun prétexte, elle ne devait sortir de chez elle pour aller
diercher des ennemis qui jusqu'alors l'avaient respectée. On eut
quelque peine à apaiser le bouillonnement de cette honnête
colère. Pendant la nuit, il y eut une alerte dans le quartier,
et l'on crut bien, cette fois, que la fusillade allait s'engager.
Les fédérés, enivrés de leur victoire du matin et contemplant
avec orgueil la rue de la Paix trempée de sang, crurent qu'il
leur suffisait maintenant de sonner du clairon et de marcher
en débandade pour s'installer en maîtres où bon leur semblerait.
L'occupation de la place de la Bourse et des environs par les batail-
lons « tricolores ii les taquinait, et à ceux-ci ils voulurent substi-
tuer les bataillons « rouges, n La Villette et Belleville, les deux
boui^ pourris de l'insurrection permanente, fournirent le coniia-
,g,i-,,i.. Google
U BANQUE DE FRANCE SODS tA COMMUNE. 313
geol de l'expéditioD qui dans la soirée se présenta par la rue
Vivienoe et par la rue Notre-Dame-dea-Victoires, pour gravir les
marches du palais de la Bourse et établir son bivouac sous le
péristyle. Les sentinelles avancées de l'ordre crièrent : Halte-là I
Les grand'gardes du désordre s'arrêtèrent; un ban fut battu, les
gardes nationaux réguliers se jetèrent sur leurs armes, et l'on atten-
dit. Cette attitude résolue fit réfléchir les fédérés, et au lieu de
désarmer « ta réaction, n comme on en avait proclamé le dessein,
DQ trouva moins imprudent de parlementer avec elle. La réaction,
fort têtue ce jour-là, déclara tout net qu'il lui plaisait de rester sur
la place de la Bourse et qu'elle n'en bougerait; elle engagea La
Viliette à retourner sur les bords du canal, Belleville à s'en aller
vers la rue Haxo et à lui k accorder d U paix. Quelques braillards
poussèrent des cris injurieux, leurs ofBciersles firent taire et, après
uae conversation plus ou moins amicale qui dura environ une
heure, les fédérés retournèrent chez eux en s'égaillant dans les
cabarets ouverts sur leur route. Encore une fois la lutte était évitée.
Le meurtre de Clément Thomas et du général Lecomte, l'incarcéra-
tion des geodamies et des sergens de ville, l'arrestation du président
BoDjean, les réquisitions frappées sur la Banque, les assassinats
froidement commis rue de la Paix, prouvaient à l'insurrection et
prouveront à l'histoire que, pendant ces jours exécrables, le parti
de l'ordre poussa la patience et l'abnégation jusqu'au martyre.
Dès les premières heures du jeudi 23 mars, M. Rouland avait
reçu une nouvelle dépêche de H. Tbiers, impérative cette fois ; ce
n'était pas une invitation, c'était un ordre. Le gouverneur se décida
à se rendre à Versailles : il quitta la Banque; il n'y devfùt rentrer
que le 25 mai, à la suite de l'armée française, après avoir traversé
Paris écroulé dans les flammes. Accompagné de H. Tascbereau,
administrateur de la Bibliothèque nationale , précédé de H. de la
Roterie, que l'on avait littéralement bourré de billets de banque
nSclamés par le gouvernement régulier, il gagna le chemin de fer
de l'Ouest et sans encombre parvint à son but. Il croyait bien pou-
voir rentrer le soir même à Paris, après avoir décidé M. Thiers à
diriger un mouvement efOcace sur Passy ou vers Levallois-Perret,
mais il avait compté sans les insistances qui l'accueillirent. H . Thiers
fut très absolu; n je vous tiens, je vojis garde, parce que j'ai be-
soin de VOUS; j'ai besoin de vous parce que j'ai besoin d' aident.
iwas sommes gueux comme des rats d'église : nous avons fouillé
dans toutes les poches et nous n'avons pu réunir que 10 millions;
or il m'en faut 200 ; installez-vous ici, écrivez à vos succursales,
Wrangez-vous comme vous voudrez, mais donnez-moi de l'argent
et encore de l'argent, sans cela tout est perdu, n H. Rouland voulut
.ïGoogIc
su BEVUE DES DBDI MONDES.
résister, mais, quoiqu'il ait été procureur-^éoéral, il avait aiBùie à
UB avocat dont la voix fit taire la sienne. — Que ferei-vous k Paris,
reprit M. Tliiers, qu'y poovez-vous faire ? Rien, sintm nous créer
des embarras terribles. Vous serez arrêté, et eo votre lieu et place
les gens de l'insurrectioD qui régnent dtms Paris et sont mieux
arm^ que moi nommeront un gouverneur de la Banque de France.
Nous aurons beau ne pas le reconnaître; il sera le maître, le nmltre
de la caisse, des dépdts, des comptes courans, et fera la ruine
générale. Votre sous-gouTemeur, le marquis de Plœuc, est un
Breton, il est t6tu, et ne laissera jamais nommer un gouverneur,
puisque le vrai gouverneur sera ici. Ne retournez pas à Paris, je
vous le demande et vous nous aures aidés i débrouiller une situa-
tion qui fait perdre la tête i tout le mcmde. — M. Thien avait rai-
son; M. Rouland le comprit et resta. Mais ce jour-là m&ne la
Banque eut à supporter une alerte qui faillit être sérieuse.
H. Rouland était à peine parti pour Versailles que la Banque fut
avertie que tes délégués aux finances viendraient dans la matinée
cbercher les 700,000 francs complémentaires du million que l'os
avait consenti la veille à leur accorder. Le marquis de Plceuc,
sous-gouverneur, était naturellement substitué au gouverneur
absent; il devenait la [vincipale autorité, le chef même de la
Banque de France, et toute responsabilité lui incombait. Il se préoc-
cupa d'abord de savoir sur quels secours il pourrait compter, dans
le cas où l'bàtel de La Vrilliëre serait attaqué, car une lutte dam
Paris était encore possible, sinon probable à ce moment, et les faits
qui s'étai^t produits place Vendôme, dans la journée du 22,
étaient de nature à faire redouter un acte de brigandage combiné
et subitement exécuté. Pour bien organiser sa défense et la prolon-
ger utilement, il lui était nécessaire d'avoir des rensei^emens
certains sur les dispositions des maires et du commandant en cbef
des gardes natioiudes régulières, La marquis de Plœuc cbai^gea
M. Mignot, auquel les missions pénibles ne furent point épargnées
pendant toute cette période, d'hier conférer -avec l'amiral gaisset
et avec les maires des deux arroadissemeas voisins. Les réponse»
qui accueillirent sa communication prouvent à quel degré d'iaco-
héreoce on en était arrivé et démontrent que l'unité d'action sou*
une seule autorité est indi^ensable aux œuvres de salut.
Au Grand-Hôtel, où l'amiral Saisset avait établi son quartier-
général, H. Mignot ue rencontra personne qui pût lui doDBer ua
renseignement sérieux. L'amiral, ditr^n, était à Versaiiles, et nul
.ïGoogIc
LA BANQUE I» FKANCE SOUS lA COHUUNE. S16
en son tiiaeaee n'anît qualité pour mettre les troupes en moav»-
ment. A la mairie du 1"' arroi^issement, il fut difficile de voir
l'adjoint faisant fonctions de maire, qui était occupé k célébrer on
mariage. M. Higoot s'impatientait, il insista si bien que l'adjoint,
quittant les futurs éfioux, accourut, l'écharpe eu sautoir, demander
de quoi il s'agissait. A la questioa de M. Hi^ot : u Si la Banque est
attaquée, vîendrez-vous la défendre? q il répondit: « T&diez de
gagner du tempe, faites de la amciliation, il n'y a pas moyen de
solder à U lutte, nous n'avons pas de cartouches. » C'était peu
aatisÊùsant. M. Mignot se transporta à la mairie du II' arrondisse-
ment, où il rencontra le eolomel QaevaaviUiers, qui lui dit: « Soyez
sans crainte, il m'est facile d'dler à votre secours; je vus vous
envoyer des iiommes, et, s'il faut se battre, eh bien ! nous nous
batbwis. n
H. Mignot revint promptemeut à U Banque. Pendant qu'il courait
d'une mairie à l'autre, les délégués Jourde et Varlin étaient venus
réclamer arec hauteur la saouae qu'ils exigeaient. Avant de faire
payer, le marquis de Hoeuc voulut connaître la résolution prise à
l'égarddela Banque par l'amiral Saisset et par les maires; il fit donc
répondra aux délégués qu'ils eussent à attendre le retour du caissier
principal qui était absent pour cause de service. — Jourde et Varlin
n'étaient point coot^ia; la Banque, toute ideine de ses employés
en armes, n'avait point un aspect rassurant; les caisses étaient
fermées, ce qui était anormal; les garçons de recette regardaient
les délégués de travo^. ~- Jourde et Varlin échangèrent un coup
d'œil : « Il y a quelque chose. • Us allèrent trouver M. Harsaud, ïe
secrétaire-générsl, pour lui persuader que l'on devait les payer
tout de suite et sans plus tarder. Convaincre U. Marsaud, dans un
cas pareil, n'est point diose facile-, il a une façon aimable, ironique
et douce de répondre qui démonte les plus entreprenans. U avait
alors soixBnte>buit ans, et l'on peut dire qu'il n'avait jamais quitté la
Banque, ofi il ^ait entré en qualité de petit employé. Portant verte-
ment son âge, très artiste, faisant de boime peinture à ses n>o-
mens perdus, grand chasseur, aimant, iMBqa'il a quelque loisir, à
ranger sa collecti(Hi d'estampes, qui est fort belle, il a vu, depuis
qu'il est au monde, tant de bajricades et tant de révolutions qu'il
ne s'émeut plus guère. Il a une sorte de bravoure philosophique i la
fois compatissante et gaie qui lui permet de traverser sans aiEmse-
ment les périodes les plus troublées. Il croît fermement du reste
à l'immortalité de la Banque de France; elle peut être malade, être
attaquée, mais elle ne périra pas : rien ne prévaudra contre die, S
le sait, et le reste, même le danger qui le menace pa'SMinellement,
lui importe peu. Avec un tel h(Hnme, Jourde et Varlia auraient
perdu leur latin, s'ils avaient eu à en perdre. M. Marsaud parut ttèi
Google
316 REVUE DBS DEUX MONDES.
étonné: « Gomment? M. Hignot n'est pas là, j'en suis surpris;
ayez la complaisance de l'attendre, il ne tardera pas à rentrer^ je
regrette de ne pouvoir vous satisfaire; ce n'est pas moi qui ai les
clés de la caisse, c'est M. Mignot. » De guerre lasse, Jourde et Varlin
retournèrent à la caisse centrale et attendirent H. Mignot, qui n'avait
point reparu, par la bonne raison qu'il était en conférence avec le
marquis de Plœuc, auquel il rendait compte de sa mission.
Impatiens et inquiets tout & la fois, grommelant des menaces,
Jourde et Varlin commençaient à trouver te temps long. M. de Plœuc
continuait & les laisser attendre, car il avait grande envie de re-
pousser cette Douvelle réquisition. Tout à coup un bruit de tambour
se lit entendre, il se rapprocha ; les grandes portes furent ouvertes,
et trois compagnies entrèrent dans la cour. C'étaient les soldats pro-
mis à H. Mignot et envoyés par le colonel Quevauvilliers. Jourde et
Varlin pâlirent: allaient-ils donc être arrêtés et retenus prisonniers?
Ils se levèrent : — Nous rendons la Banque responsable du refus
qui nous est fait I — et ils se retirèrent en toute bâte. Ils traversèrent
la haie des gardes nationaux qui ne les connaissaient point, et se
sentirent quelque peu soulagés lorsqu'ils furent dans la rue. Une
heure après, la sommation suivante était apportée à la Banque et
remise à H. de Plœuc:
a Ministère des finances. Cabinet du ministre : Paris, 23 mars
1871. — Monsieur le gouverneur, affamer la population, telle est
l'arme dont se sert un parti qui se dit honnête. La faim ne désar-
mera personne, elle ne fera que pousser les masses aux massacres
et à Is dévastation. Nous voulions éviter tous ces maux, la Banque
pouvait nous y aider, Elle a préféré se mettre du cAté d'hommes
qui veulent coûte que coûte triompher de la république. Nous
ramassons le gant qui nous est jeté, laissant à ceux qui, pour leurs
personnalités, n'hésitent pas à irriter les fureurs populaires, l'épou-
vantable responsabilité de leur conduite. Quant à nous, nous avons
fait notre devoir, et si notre attitude conciliatrice a été prise pour
de la crainte, nous prouverons qu'on s'est trompé. Puisse la
Banque revenir sur les décisions funestes qu'elle paraît avoir prises ;
nous ne nous represeroas (sic) pas devant elle ; si la Banque est
disposée i verser le complément du million demandé, elle le fera
parvenir au ministère des finances avant midi, k partir de cette
heure, toutes les mesures nécessaires et les plus énei^ques seront
prises. Vive la république! Les délégués aux finances : Joobde,
E. Vablin. n C'est ce dernier qui a écrit celte épttre emphatique et
boursouflée dont la minute a été conservée. Il y aurait eu bien des
choses à répondre k cette lettre, dont tous les argumens sont d'une
fragilité ridicule, mais l'on savait d'avance que toute discussiffli
serait inutile. H. de Plœuc se contenta de répondre vertMlemeat
ng.izuj ./Google
LA BANQUE DE FBANCE SOUS LA COHHONE. 317
que les menaces ne constituaient pas un compte courant et qu'elles
avaient peu d'inHuence sur la Banque ; en qualité de soua-gouver-
neur, il n'était que pouvoir exécutif; le conseil des régens serait
coDsulté, et l'on ferait connaître ses décisions aux délégués du
comité central.
A deux heures, selon la coutume de la Banque, le conseil-géné-
ral se réunit sous la présidence de M. le marquis de Plœuc. On lui
dfHina connaissance de la lettre écrite par Jourde et par Varlin. La
discussion s'ouvrit, elle fut très calme. Quelqu'un insista de nou-
veau sur le mauvais effet que produisait, parmi les défenseurs de
l'ordre, l'espèce de subvention accordée aux chefs de la révolte ;
cela afiaiblit les sympathies et peut faire crùndre qu'en cas d'at-
taque on ne se porte avec mollesse au secours de la Banque. Cette
obéeiralion était sans valeur en présence de circonstances si dou-
loureusement impérieuses, elle fut énergiquement combattue au
nom du salut même de l'établissement. La Banque se trouvait en
face de deux dangers qu'il fallait avoir le courage d'envisager froi-
dement, afin de les savoir éviter, fût-ce au prix d'un sacrifice con-
sidérable : d'une part une entrée de vive force qui amènerait la
destruction du portefeuille des valeurs et du dépôt des titres, ce qui
constituerait une calamité effroyable, car c'est là une grande partie
de la fortune publique. D'autre part, si le comité central imposait
un gouverneur de son choix à la Banque, le désastre ne serait pas
moins grave, car la fabrication sans mesure ni limite des billets pro-
duirait la ruine de la Banque et celle du pays ; il faut faire comme
les vaisseaux assaillis par la tempête : carguer les voiles et courir
dans le vent pour ne point sombrer. Ces sages conseils prévalurent;
OD décida que l'on était lié par l'engagement pris la veille de donner
un million au comité central ; que, si le complément était exigé, il
serait versé; mus qu'il était préférable de payer en deux fois afin
d'éviter une réquisition trop rapprochée. Tout en adoptant ces
mesures, le conseil déclara que sous aucun prétexte l'argent ne
serait porté au ministère des finances, car cela était contraire aux
usages de la Banque de France. Les délégués seraient prévenus
et feraient prendre quand il leur conviendrait la somme mise à leur
di^waition. A quatre heures et demie, les délégués des délégués
vinrent réclamer le solde du million : c'étaient E. Faillet, receveur-
géoéral des contributions directes, et G. Durand, caissier central au
ministère des finances; ce dernier était un ouvrier bijoutier subi-
tement promu à cette haute situation par la grâce du 18 mars.
Pour cette circonstance, ils s'étaient passé des revolvers à la cein-
ture; cela n'effraya personne, et ils se contentèrent d'emporter
350,000 francs, promettant de venir en chercher autant le lende-
foiîù, ce qu'ils n'eurent garde d'oublier.
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31S BETDE IWS DECX MCUIDES.
Le soir de cette journée, qui ne s'était point écoulée sans émotios
i la Banque, le marquis de Ploeac se promenait dans Is cour lors-
qu'il fut accosté par M. de la Rozerie, arrivant de Versailles ; il
apprit par lui que le gouverneur ne reviendrait pas. H. Rouland était
convaincu que son absence ne serait pas de longue durée; il croyai
fennenient, et tout le monde croyait comme lui, que la résistance &
l'insurrecliMi s'organisait et se fortifiait dans Paris. Le gouvenie-
ment de Versailles, appuyé par une déiégation paiiementaire qae
l'on appelait la commission des quinie, semblait formellement décidé
à faire un essai simultané de conciliation et de répression. A cet
effet, le lendemain, vendredi 3& mars, une députation des membres
de l'assemblée nationale, escortée d'un corps de troupes d'envinn
f ,500 hommes, devait pénétrer dans Paris et t&cher de mettre fin
h la révolte par la persuasion ou par la force. Dans ce dessein, les
députés se seraient réunis aux maires qui négociaient avec le coimté
c«icral, et les soldats auraient dtmné la main aux gardes nationaux
groupés sous le commandement de l'amiral Saisset. Il est possible
que cet effort eût échoué, mais il eût du moins été honorable de
Ib tenter. Dans la journée du 23 mars, à Versailles, la résolution pa-
raissait définitivement arrêtée ; on en parlait sans mystère dans les
couloirs de l'assemblée, quelques généraux donnaient même viàoù-
tiecs des détails fort rassurans et disaient qu'il suffirait de deux
compagnies de fusiliers maiins pour bousculer les fédérés cantoanés
à Levallois-Perret et ressaisir les communications par vme ferrée
entre Paris et Versailles. Ces nouvelles, H. de la Rozerie avait été
chargé de les communiquer au marquis de Ploeuc et de les faire
connaître à qui de droit dans les mairies du I" et du II* arrondis-
sement. C'était on peu d'espoir qui venait soulager les cceurs, mus
ce ne fut que cela. Nul soldat de Versailles n'apparut le lendemain,
et nul député à l'assemblée nationale ne vint marinier contre
l'émeute, comme l'avaient fait les représestans du peuple en 18A8i
pendant l'insurrecticm de juin.
La journée du ±h fut calme à la Banque, malgré Les cris de Vm
la France! et de Vive la commune I qas l'on poussait autour de la
mairie du II* arrondissement, malgré la promenade de canons die-
vauchés par des femmes ivres, malgré les roulemois de tambouis
et les scmneries de clairons. Ce jour-là, à la suite de la D^ciation
menteuse entreprise par Bninel, on crut que l'œuvre de conciliatiwi
était enfin terminée, et l'on éprouva une joie qui ne dura guère, car
on ns tarda pas à compr^dre que toutes les chances d'une entente
pacifique venaient de s'évanouir et que Paris allait entrer dans la
nuit ÙQ l'inconnu. Le soir, H. de Plœuc se rendit à ta mairie Jdu
II' arrondies -ment, où les maires devaient ratifier le prétendu traité
dont on les abusait, où les délégués du comité central arrivèrent
LA BANQUE BB rBANCI »OCS LA COMMUNE. 310
«1 retard, comme de sots parrenue qu'ils étaient, et où l'amiral
Saisset était attendu. Lorsque l'ainind entra, le marquis de Plœuc
se fil recoouattre de lui et lui demanda s'il était disposé à protéger
Ift Banque dans le cas où elle serait attaquée. L'amiral, élevant la
Toix et parlant avec éneigie, répondit aiSnDatîveinent et déclara
^'il était en mesure d'infli^r une leçon exemplaire aux improdens
qui oseraient attaquer notre grand établissement financier, H. de
Plœuc, le coiar soultgé, se retirait; l'amà'al Saisset le rejoignit près
de la porte et loi dit à voix très basse : n Faites de votre mieux,
louvoyez, négocies s'il le faut, mats ne comptez pas sur moi, je n'ai
fus un homme, je n'ai pas une cartouche à vous donner, u
A cette heure en effet, l'amiral ne pouvait plus garder aucune illu-
sion. 11 n'ignorait pas que la révolte était bien année, et que les sol-
fiais de la commune étaient par leur masse plus redoutables que les
chefs. A la suite de qudques négocUtions secrètes entreprises par
loi, soldées avec les fonds que la Banque lui avait remis, il avait pu
se convaincre que les maîtres du peuple de Paris étaient pour la
plupart des gaillards sans scrupule, mendiant l'argent du comité
central, soutirant l'argent de Versailles et prêts à vendre leurs con-
victims ponr un petit écu. La caisse de la Banque et celle de la
Société générale pourraient dire précisément ce qu'wt ooâté
certaines cooacieiKes militaires ou législatives de la commune.
Mais l'aaiiral devinait aussi que ces gens se vendraient, empoche-
raient et décamperaient, ce qu'ils firent pour la plupart. Le seul
dent la défection fut honndte, si ces deux mots peuvent être accou-
^iéa, fat Dombrowski; il en mourut. L'amiral ne comptait guère
sur les gardes nationaux qui, au nombre de 20,000 environ, lui
demandairait de courir la fortune d'un combat. Il n'eût pas
reculé devant une action de guerre ; il était même résolu à l'entre-
{Htndre, mais, avant de jeter au hasard la vie de tant de braves
gens, il voulut connaître positivement quelle aide Versailles pour-
rait lui a[^orter. Il envoya son aide de camp, M. le comte de
Turenne, auprès de H. Thiers pour lui signifier que toute bataille
livrée dans Paris serait nécessairement une défaite, si, i très bref
délai, Passy ou Levallois-Poret n'étaient pas occupés par des
troupes bien fournies de munitioas et envoyées de Versailles.
M. Thiers parla pins d'une demi-heure sans réjpoadre : — L'Alle-
magne menaçante..., les partis qui divisent l'assemblée... La sot-
tise de Paris... abl si l'on m'avait laissé faire... Que diablel est-ce
que je suis sur un lit de roses, moi ?.. Je voudrais bien vous voir
à ma place... Je ferai un exemple terrible... — Ce flux de paroles
laissait la question en suspens ; M. de Turenne y revint. — Passy
ou Levallois-Perret, à votre dioix ; lequel de ces deux points stra-
.ïGooglc
$20 ^ETm DES DEUX MONDES.
tiques indispensables à la défense de Paris pouvez-vous faire
occuper? — L'un des deux, je ne sais lequel. -^ Mais, monsieur le
président, reprit, le comte de Turenne avec une insistance justifiée,
il faut cependant que l'amiral le sache, sans cela il ne peut agir.—
Les maires ont plein pouvoir, qu'il les consulte. — Mais la décision
ne dépend que de vous, je ne puis retourner près de l'amiral sans
savoir s'il peut s'appuyer sur Levallois ou sur Passy. — u Dites-
lui que je ferai de mon mieux, que diable 1 je ne suis pas sur un lit
de roses I » Sur de nouvelles oliûervations vivement développées par
H. de Turenne, M. Thiers s'engagea enfin à faire occuper un des
deux points désignés, mais se refuto absolument à indiquer celui
vers lequel il dirigerait ime action militaire.
M. de Turenne rentra à Paris vers onze heures du soir et rendit
compte de sa mission à l'amiral Saîsset. On attendit avec quelque
impatience le résultat des promesses de M. Thiers, et l'on se pré-
para à donner la main aux troupes françaises qui devaient appa-
raître à Passy ou à Levallois-Perret. Cette fois encore, on attendit
en vain, et l'amiral comprit qu'abandonné par le pouvoir exécutif
il ne lui restait plus qu'à se retirer. Mû par un sentiment chevalft-
resque, il assuma sur lui la responsabilité d'une retraite qui allait
laisser Paris aux prises avec les complications les plus violentes. Il
rassembla toutes les lettres, toutes les instructions, toutes les dé-
pêches que M. Thiers lui avait adressées et tes jeta au feu. De
cette façon, dit-il, je n'aurai pas, dans un moment de vivacilé,
la tentation de raconter du haut de la tribune de l'assemblée que
c'est parce que j'ai imperturbablement exécuté ses ordres que rien
n'a été sauvé. — Dans la nuit du 21 mars, les maires capitulaient
et accordaient pour te dimanche 26 les élections d'où devait sor-
tir la commune, et le 25 l'amiral Saisset, commandant supérieur
des gardes nationales, licenciait olliciellement son petit corps
d'armée. C'en était fait, Paris était abandonné à la révolte; le gou-
vernement légd ne devait y rentrer que deux mois après su
milieu des massacres et des flammes. Pendant ces deux mois, la
Banque saura se préserver ; pendant ces deux mois, un personnel
admirable, quatre chefs de service intelligens et dévoués, un con-
seil de régens impassibles dans l'accomplissement du devoir, vont
assister le marquis de Plœuc, sous-gouverneur, auquel é(^oil
l'honneur périlleux de prendre en main la barre du navire, — bien
menacé, — qui porte 16 crédit de la France.
Maxdie Du Camp.
.ïGoogIc
MALADIE DU PESSIMISME
AU Dlî-NEUTIÈHE SIÈCLE
III.
LA LtBtUTIOl DU lOVDX. — LES ZZFËDIEIS ET LES KEliDES
PBOPOSfiS GOITIE LE liL DE L'BIISTEICE.
Nous kvons entrepris de détenniner daos des études précé-
dentes (1) l'oàgine et 1& nature de cette singulière maladie du pes-
simisme à laquelle l'Allemagne contemporaine est en proie et dont la
contagion s'est fait sentir sous l'influence de causes bien diverses,
dans les races latines, en France, en Italie, et surtout dans la race
slave, particulièrement en Russie. Il nous reste k recherdier com-
ment les apôtres de cette religion nouvelle, qui a déjà ses fana-
tiques et ses martyrs, prétendent combattre ce mal radical de
l'existence, par quels procédés ils espèrent même le détruire. En
même temps se révélera k nous le principe d'action que l'on nous
propose cooune seul digne de l'humanité nouvelle. C'est ici en
efiet que s'opère le passage des conceptions spéculatives du pessi-
misme k sa philosophie' pratique. Après qu'il a fait table rase dans
la raison et dans la conscience de l'homme, après qu'il nous a dé-
possédés de toutes les fins illusoires autour desquelles s'agitait
(1) Voj» 1» Annia du 15 noTembre et dn 1" décembre 1S7T.
na U11I. — 1818. 31
.ïGoogIc
322 HETOE DBS I»UX IKHfDBfl.
notre incurable misère, il nous doit bien de les remplacer et de
nous assigner un motif raisonnable de vivre, un but vers lequel
nous puissions diriger utilement notre vie errante dans le vide,
dispersée dans l'inutile, sacrifiée à c^es chimères. C'est de la consi-
dération du processus universel et de la Gn où il tend que se dé-
duira le principe positif qui doit désonnais régler l'action humaine.
La logique exige que l'homme ne sépare plus sa cause de celle de
l'univers et qu'il fasse, comme dit Hartmann, <i des fms de l'Incon-
scient les fins de la consd«nce. » Sous deux aspects, c'est le mAme
problème : renoncer à l'être pour soi-même, amener le Tout à
s'anéantir. Tel est, dans sa vague et abstraite généralité, l'impor-
tant « concept de la délivrance, n qui occupe une si grande place
dans la philosophie de la Volonté et dans celle de l'Inconscient. 11
ne s'agit de rien moins que de racheter les souffrances de ce Proraé-
thée cosmique, de l'être unique et universel qui vit dans l'humt-
nité, mais qui vit aussi dans le reste de 1» nature. Le mal suprême
étant l'existence, la loi de la souffrance est universelle; elle n'a
ni exceptions ni limites, elle s'étend aussi loin que s'étend l'être,
bien au-delà du point obscur où la conscience éclôt, bien au-delà
même de c«lui où la forme organique qipanilt; elle retentit vague-
ment dans la vibration du dernier atome d'éther. Hais, si tout ce qni
existe souffre, seule l'humanité sait qu'elle souffre, et seule elle peut
travailler à la délivrance; c'est grâce & elle que doit cesser ce tour-
ment sans trêve que l'absolu s'impose à lui-même par cet effort
vers l'existence toujours renaissant et toujours châtié par la don-
leur. Le remède, il est vrai, n'est pas d'une application aisée. Pour
amener l'humanité à le concevoir, pour la convaincre de son effica-
cité, pour la décider k l'appliquer il faudra IneD du temps, de longs
efforts, et de nombreuses générations de pessimistes s'époiseroat
à cette tâche. Mais aussi quelle gloire de conduire le monde au
terme suprême, au dénoûmrat de cette tragédie lamentable où nous
sommes jetés malgré nous, sans avoir été consultés, acteurs et
spectateurs pêle-mêle, et dans laquelle nous avaient précédés tant
de siècles silencieux, les innombrables et lentes évolutions de Is
vie organique et de la nature inorganique, victimes muetl^es de 11
même fatalité, personnages obscurs de ce drame infini et myst^
rieux des choses I
L'énigme de la douleur, qni est l'énigme même de l'anirw,
c'est donc l'homme qui est destiné à la trancher par la pensée et
par l'action. Sur ce point, Scbopenhauer et Hartmann s'accordait.
Il faut voir avec quel accent mystique tous deux nous convient à
l'œuvre grandiose du salut. On croirait entendre tantôt des pro-
phètes, tantôt des mystiques, toujours des inspirés. « Nous
.ïGoogIc
LA HAUna 00 rassonsME. iiS
stnaa, ^éa» Scbopenlniier imitaat saint P»ul (1), gne toute créa-
ture «Mçke comme bous après ss délivrance, et que c'est de dous
qu'elle attend a délÏTraDoe, de noos qai sommes les premiers nés
de l'esprit (2). » — n Oui, répète Hartmann avec un sombre eo-
tlioBàksme, Bons sonmes dans le monde comme les fils préférés de
l'e^t, et nous devons combattre vaillamment. Que la victoire
musse nos efforts, nous n'aurons rien du moins k nous reprocher.
C'est sealenent si nous édoos faits pour vaincre et si dous p^xlions
1> victoire par notre làcbeté, c'est tdars que nous tous, c'est-Jt-dire
l'être du mODiie qui vit en imas, serions directement punis par
notts-némes et condamnés à sopporter plus longtemps le touiment
de l'eiistoice. En avant donc, travaillons au progrès uaiversel*
comme les ouvriers de la .vigne du Sei^eur (S). » On le voit,
c'est sar UH ton r^ieux que oes philosophes ezboirtent les
volontés hésitantes, les encouragent à ae dépouiller de toutes les
fomies de l'^Tsme, qui n'est que la perversité obstinée i vivre
wnire son propre intérêt, contre l'intérêt -du monde «itier; c'est
au chant des cantiques et des hymnes pessimistes qu'on mène ie
grand combat de la m<ut contre la vie, de la mwt volontaire et nni-
verselle contre le mal universel et laialalité iie l'existence.
I.
Essayons de nous rendre compte, d'âpre ces théof ias oonvellee,
de l'évolution du monde et du but qu'elle poursuit. Le pessimisme,
à oe que l'on nous assure, seul « pu saisir cette fin absolue des
choses à la Uuni^e toujours maudissante de son princi^, avec
ie œervMHMU instrument de sa logique, implacable à tous les pré-
jogés, indifférente à toutes les réclamations du sens ùidivîduel,
soârde aux protestatâons -et aas révoltes de l'instinct. La lecture at-
Mtive d'uM chapitre da l'wivrage de U. de HarUBaim (4) nous
meare à midiDe de résoudre cette grave question, d'oii dépend celle
de la délivrance du monde.
11 y a «m but suprtoteji l'évdutioo de l'univo^. C'est tu axiome
posi plutôt qu'un principe démontré par M. de Hartmann, que la
sMe des fins ae saurait dtre inrmie, que chaque fm, dans la série,
n'est par rapport à la suivuite qu'un mi^en, qu'il £aut de toute u^
cessité qu'il y ail une fin dernière ou suprême,^ laquelle soient
suspendaes toutes ies Aos intermédiaires. \ceeplaB9 l'axicune pour
(<J Rowiiu, viiL
&)Li UomSe coniiiliré comme voloati «t npritmtation, 3' «dltion, T, p. 450
t (3) PhitoMpA» d* flnconseimt, D, p. 4K, tradactioii do H. Nolen,
(f) Le m* de li tr«îsiim« partie.
.ïGoogIc
32i KETOE DES DEUX MONDES. '
ce qa'il est et pour ce qu'il vaut. Si la série des ûds est nécessaire-
ment finie, quelle est celle de toutes les fins proposées que l'on 1
peut regarder comme l'explication dernière et le terme du mouve- |
ment de l'univers î
Esirce le bonheur positif? Toute l'argumentation de la philosophie |
pessimiste a été dirigée d'avance contre une pareille solution, i
Qu'on se rappelle a les trois stades de l'illusion n parcourus instinc-
tivement par l'expérience douloureuse de Leopardi, décrits scien-
tifiquement par l'analyse réfléchie et froide de Hartmann. — Le
premier stade de l'illusion nous a conduits è. cette vérité, que l'exis-
tence présente est mauvaise ; on a reconnu dans le deuxième stade
que la vie future est une illusion; enfin le troisième stade nous
amène k renoncer au bonheur positif, même sous la forme du pro-
grès. Aucune période de l'évolution ne nous montre le bonheur
positif réalisé ; tous les âges s'accordent à nous découvrir que ses
contraires, te malheur et la souffrance, se produisent seuls dass
l'univers, et que le progrès du monde, en détruisant l'illusion et
développant la conscience, ne fait qu'accroître le mal.
D'autre part, peut-on croire, sans déraison, que l'évolution du
monde soit à elle-même sa propre fin et qu'elle ne poursuive pas
autre chose, dans les vicissitudes laborieuses de l'être, que le jeu
puéril d'un spectacle varié qu'elle se donne à elle-même 7 — Évi-
detnment non. Cela serait contraire & la sagesse absolue que
H. de Hartmann reconnaît à l'Inconscient. Il implique contradiction
d'admettre que l'évolution sans un terme idéal ou réel et par elle-
même constitue un bien absolu. Elle n'est que la somme des mo-
mens successifs qai la composent : si chacun de ces momens n'a
aucun prix ou représente une quantité négative, l'évolution toute
est mauvaise. — Sera-ce la liberté, comme ou le prétend quelque-
fois, qui sera le but du processus du monde ? De quelle liberté
s'agtt-il7 De celle de l'individu? Mais comment l'isolement de la
personne, sa séparation d'avec le Tout pourraient-ils être un biea
absolu? Et, s'il s'agit de la liberté du Tout, qu'est-ce que cela si-
gnifie 7 Si l'Inconscient est l'Un-Tout, rien n'existe en dehors de lui
qui puisse exercer sur lui une contrainte. — Est-ce, comme Raot
l'a soutenu, la moralité qui serait la seule fin raisonnable de l'évo-
lution 7 A plusieurs reprises, Hartmann discute la question et la ré-
sout négativement. Selon lui, la moralité n'a de signification qu'au
point de vue relatif des individus, c'est-à-dire qu'elle n'appartient
qu'au monde des phénomènes, non à l'être véritable. — L'instinct
de l'individualité, c'est la conservation de son être propre, et la
forme nécessaire en est l'égoïsme. Égoïsme et individualité se
tiennent essentiellement; avec l'égoïsme naît le tnépris des droits
.ïGoogIc
LA MALADIE DU PESSIMISME. 325
(Tiutnii, quand ils sont en conflit avec notre intérêt, c'est-à-dire
l'iDJustice, le mal, l'immoralité. Pour faire contrepoids aux maux
nécessaires de l'^oîsme, l'Inconscient a mis dans le coeur de l'homme
d'autres instincts, comme la pitié, la reconnaissance, le sentiment
de l'équité et le désir de rendre le bien pour le mal, sans lesquels
It société, submergée par l'égoïsme, ne pourrait pas subsister.
Hais les effets merveilleiu de la moralité et de la justice ne doivent
pas nous tromper sur leur nature : elles ne représentent au fond que
des idées abstraites, qui ne s'appliquent qu'aux rapports des indi-
vidus entre eux ou avec des associations d'individus, mais qui n'ont
tucuD sens par rapport è. l'être véritable, à l'Un-Tout inconscient.
' £11» ne sont qae des formes de relations entre les phénomènes;
elles ne peuvent avoir une valeur téléologique disolue. » -
D'ailleurs on démontre que, tandis que l'injustice augmente la
souRrance dans le monde, la justice est impuissante à la diminuer.
Elle ne fait que travailler au maintien du statu qm; elle n'édifie
rien qui n'existât déjà : son œuvre est de réparation, non de cons-
(rucUon. Le bien que la charité fait dans le monde n'est rien auprès
de la somme de maux que la violation de la justice y produit.
1 En tout cas, la moralité positive de l'homme charitable ne doit
être considérée que comme un mal nécessaire, qui en prévient un
plus grand. 11 est plus fâcheux qu'il y ait des gens pour accepter
des aumônes qu'il n'est bon qu'il y ait des gens pour les distri-
buer. H — Enfin, si la moralité était, selon la doctrine de Kant, la
Ga absolue du processus, on la verrait sans doute augmenter avec
le temps, élever son niveau, s'étendre en surface, gagner en pro-
foodeur dans les différentes couches sociales. M. de Hartmann
prëlead que c'est là une pure illusion des philanthropes et des
âmes sensibles. En réalité, la forme seule de l'immoralité a changé :
le même rapport se maintient, à peu de chose près, entre l'égoïsme
et la charité. Si l'on est choqué de la cruauté, de la brutalité des
temps passés, il ne faut pas oublier que la droiture, la sincérité, le
vif sentiment de la justice, le respect de la sainteté des moeurs
caractérisent les anciens peuples, tandis que nous voyons régner
aujourd'hui le mensonge, la fausseté, ta perfidie, l'esprit de chicane,
le mépris de la propriété, le dédain de la probité instinctive et des
mœurs honnêtes, dont la valeur même souvent n'est plus com-
prise. La perversité est restée la même, mais elle a quitté le sabot
et va en frac... Nous approchons du temps où l'injustice prendra
des formes plus raffinées encore, où le vol et certaines fraudes,
condamnées par la loi, seront méprisés comme des fautes vulgaires,
comme une maladresse inférieure, sans qu'on y gagne rien que
plus d'habileté à respecter le texte de la loi, tout en violant le droit
.ïGoogIc
836 BETDi BIS DEUX macanê.
d'autrui (i). L'i^stice ne se OQDvertin pas : elle reatera é^
à elle-oiâiiw, et la moraEté ne sera pas accrue d'ioi ùMa parce
•qae la légalité sodE&iEa moias. D y aura toiqouiv, seaa d'autres
«ppareoces, le môae fisod d'égoisne «t de cnpiihé : le bodget de
l'isunoralité est iovwiable en œ monde.
Cette abseace de progrès réel dans la naeralité suffit, noua dit^
& réfuter l'illusion de ceoz qui prétendent, sTec Kant, que l'univen
n'a pas de but plas édievé que le règse àe la justioe sur la terra, il
faut chercha cette Sa ailleurs, dans la da-ecdon où nous tronvenas
T^taMement un progrès déterminé, constant, no perfectianaoKot
graduel. Or un pareil sigoe ne se reoomtre que dans le dérelq»-
pement de ia consdeoce que l'univers prend de lui-même, e'esti-
dire de la pensée dans laquelle Tétre se réDécfait. Ici nous voyons
le prt^rès se réaliser très daireraent et sans intemqition, àeçms
fspparition de ta ^R^mière cellule jusqu'i l'humanité dans soo éoi
actuel, et Traisemblablement il ae oontinuera plus loin encore, tant
que le monde subsistera. Tout contribue k prodnire et i augmenter
la conacience, non-seul^nent le perfectionnement du système ner-
veux q«i lui sert d'organe, mais les conditions mêmes de l'imlin-
dnalité, le dé»r de H richesse, lequel, en angi»eat«it le bia>4tit,
«ITranchit l'esprit; la vmité, l'amtntion, la passion de la f^oire, ns
fitimnlans de l'actiritë intellectuelle, l'amour des sexes qai uaim
le perfectîonneraeat des aptftudes; bref, tons les inatiocte otites i
l'espèce, qui coûtent A l'îndivida plus de souffrances que de plaiùis,
se convertissent en gain pur e4 toujours cnrissant pourlaonnscieiNX.
Le dévelt^^ment continu de la coascience marque bien la di-
rection dans laquelle nous devons cbercfaer la fin de l'^olutiw
universelle. Mais la conscîenoe elle-même n'est qu'on moyen en ne
d'une autre "fin. Elle est sans doute la fin la plus élevée qui exi^
dans la nature, dans le liHHide ; nais eille ne peut être ni une fin ab-
solue ni 'sa propre fin i. elle-même. Voilà ce qu'il faut bien con-
prendre, et Von nous en donne les raisans : n Elle «st engeadrée
dans la deuleur, elle ne prolooge stm existence que dans la doa-
lem*; c'est au prnde la douleur qu'elle adiète son développemeni.
Et quelle compensatiiHi pour tuit de maux? Elle n'est que le miroir
oà l'être goiâ-te la vaine satisfaction de se contempler. Encore si le
mcarfe était bon et beau, <m peuiraït approuver cette vainc «no-
plaisance. Hais un monde absolument malheureux, qui ne peut
trouver aucune joie à voir sa propre misère, qui doit mauifire w
existence, du moment où il sait la juger, comment un tel moode
regarderait-il ce redoublement apparent et purement idéal de sot-
(1) Phihiopkm dt rjNcmiernt, H, -p. MB, «li, 465.
.ïGoogIc
LA. HAtlBIE DO PESSaOSICE. 327
même dans le miroir de la conscience comme la fin raisonnable, la
6a absolue de son être? N'y a-t-il pas assez de souf]ranc«s dans ta
réalité T Est-il nécessaire de les i^roduire encore comme dans une
lanteroB magique? Non, la conscience ne peut être la tin suprême
d'un monde dont l'évolution est dirigée par la haute sagesse de
lloconscient. » Il faut donc chercher ailleurs une fin alisoTue dont
le dévdoppement de la conscience soit seulement le moyen.
Cette fin ne peut être que le bonheur; nous y Toici encore une
lois fatalement ramenés. On a beau retourner la question dans tous
les sens : il n'y a pas un antre principe auquel un prix absolu
poisse être attribué, que nous puissions considérer comme fin en
soi, rien qui touche si profondément la nature propre, l'essence
interne du monde. Tout ce qui vit tend au bonheur ; c'est sur ce
prindpe que reposent, malgré leurs formes diverses, tous les sys-
tëmes de philosophie pratique. L'aspiration au tranheur est l'essence
même de la volonté qui cherche & se satisfaire. — Hais quoi I le
bonhear n'a-t-il pas été déjà déclaré impossible? Le pessimisme
Da-t-il pas démontré que ce désir est insensé, que tout n'est qu'il-
losion, déception, soutlrance dans cette recherche, que le dévelop-
pement pr(^res8if de la conscience n'aboutit qu'à un résultat né-
gatif et à une conclusion triste, la folie du désir du bonhear? — Id
K révèle l'antinomie : d'une part, le seul développement réel qui
soit sen»ble dans le monde est celui de la conscience; d'autre
part, ce développement de la conscience n'est pas une fin par lui-
même, il en exige une autre ; cette fm absolue ne peut être conçue
tu dehors du bonheur; le l>onheur est la seule chose qui représente
Il force d'un motif et ht réalité d'une fin, — Mais il ne peut y avoir
de bonheur sous aucune forme réelle ni même possible de l'exis-
tence; c'est un point sur lequel le pessimisme ne souffre pas de
contradiction. Quelle sera donc la solution de cette antinomie
qui pose le bonheur à la fois comme nécessaire et comme impos-
able? La solution est fort simple en soi, bien qu'inattendue : il
ne peot y avoir de Iwnbeur positif, et pourtant le bonheur est
nécessaire; donc il peut et il doit y avoir un bonheur négatif ab-
*otu, qui est précisément la négation même de l'être, l'anéantisse-
ment total; le meilleur eut qui se puisse atteindre, c'est l'absence
de toute souffrance, la plus haute félicité est de ne pas être. Le
bonheur tout négatif de cesser d'être, voilà le but suprême, la seule
b logique des choses, l'explication dnprocestut universel, la for-
mule souveraine de la délivrance. — Or il n'est pas douteux que
ce tri(»nphe de l'idée sur le vouloir-vivre ne s'accomplisse tôt ou
tard. Yd dehors de cette solutton, il n'y aurait rien qu'une évolution
Uns fin, un proce$»u que la nécessité ou te hasard viendrait
.ïGoogIc
328 BETDE DES DEOX MONDES.
peutrétre quelque jour arrêter aveuglément. La vie serait tbaoh-
meut désolée et comme un enfer sans issue, n Pour nous, s'écrie
fiartmano, qui reconnaissons dans la nature et dans l'hishHrele
mouvement grandiose et admirable d'un développement prc^res^f, 1
qui croyons au triomphe final de la raison de plus en plus éclairée
sur les résistances et l'aveuglement du vouloir déraisonnable, noos 1
confessons notre foi dans la réalité d'une (In, qui sera la délivraïKe
de toutes les souiTrances de l'existence ; et nous n'hésitons pis i
contribuer pour notre part, sous la direction de la raison, à ac^ver 1
et à hâter l'œuvre suprême, n C'est ainsi que nous arrivons, pir
une conception raisonnée de l'évolution, à supprimer l'évolutioB
elle^nème.
Schopenhauer arrivait plus rapidement et plus directemenl à ii
même conclusion, par une déduction de la nature de la volonté, tpi,
dès qu'elle se réalise, ne peut être qu'effort, fatigue, activité conin-
■ née. Tout être souffre, disait^l, n'étant qu'un degré d'objecliTiUim
de la Volonté ; toute vie est d'autant plus douleur qu'elle se sent
davantage, et, comme la rie humaine représaite à son degré le
plus intense le voutoir-vivre, elle représente le maximum de dou-
lear dans le maximum de la conscience. Notre monde est, puli
nature même de son principe, le plus mauvais des mondes pos-
sibles. De là se déduit immédiatement et sans tant de détours la
nécessité de la destruction scientifique de l'être et de la vie. —
Ainsi se rencontre, dans la même conclusion pratique, le pes»-
misme résolu et absolu de Schopenhauer avec le pessimisme mine
et contradictoire de Hartmann, qui soutient que le monde est le
meilleur des mondes possibles, étant donné le fait de son eiis-
tence, lequel est la pire des choses, pire que le néant. — ^«^
déraison organisée logiquement, voilà pour lui le monde actuel;
une folie rationnellement administrée et conduite jusqu'au point où
elle se convaincra elle-même qu'elle est une folie, voilà la délivrioce.
Hais par quels moyens obtenir ce résultat? Avant d'aborder
l'étude du grand remède, de celui qui doit être finalement applii}))^
au mal de l'existence, indiquons quelques-uns des remèdes provi-
soires qui ont été proposés par les philosophes pessimistes, mw
pour détruire le mal, mais pour le réduire, pour en suspendre
momentanément ou les ravages ou le retentissement dans la con-
science. Ces expédiens, imaginés contre la sensation actuelle du
mal, se réduisent à deux : la science et l'art. Par la science comme
par l'art, le sujet du vouloir, l'individu, le malheureux esclave de
la vie, peut échapper pendant quelques instans à la consôence
de son individualité et atteindre un degré supérieur de liberté,
de paix et de sérénité où si peu qu'on s'y tienne ou trouve qu^qtiB
.ïGoogIc
LA MALADIE DD PBSSIHlSIfE. 320
cbose comme la promesse et l'avaDt-^oût de l'affrancbissemeat
futur.
Examinons à ce point de vue l'art, snr lequel Schopenbauer,
sniTacl Kant de très près, le commeutant, pour ainsi dire, a
produit quelques vues remarquables. Quel est l'efTet le plus certain
de la jouissance esthétique? C'est la suppression momentanée de
tout ce qui fait la fatigue et t'eSbrt de vivre, la suppression de
l'êgoîsme, un état de désintéressement complet dans la contempla^
lioupure de l'idée. Dans cet état, l'esprit se dépouille lui-même
de tout intérêt personnel et de la, misère du vouloir , comme l'idée
de l'objet se dépouille aux yeux de l'artiste des imperfections de
l'objet particulier et s'idéalise devant notre pensée. D'une part,
c'est l'aîtanchissement du sujet qui contemple, d'autre part l'affi-an-
chissement de la chose contemplée, qui s'élève à l'état d'idée pure,
d'idée platonicienne, en se dégageant des conditions du temps, de
l'espace et de la causalité. « Tant que nous nous livrons k la foule
précipitée des vœux, des espérances et des craintes continues, nous
restons sujets de la volonté, et alors nous n'aurons jamais ni plùsir
durable ni repos ; le sujet de la volonté reste sous la roue tournante
d'ixion. Hais, lorsqu'une circonstance extérieure ou une disposition
intérieure nous élève subitement au-dessus du torrent infini du
vouloir, lorsque la connaissance aOranchie saisit les choses libres
de tout rapport avec la volonté, c'est-à-dire en dehors de tout
intérêt personnel, s'abandonnant tout à fait à elles en tant que
représentations pures et non en tant que motifs, alors le repos
iDutilement cherché ailleurs pénètre en nous et nous remplit de
bien-être (autant du moins que cela est possible, le bien-être ne
pouvant être que la suppression de la souQrance). C'est l'état sans
douleur qu'Épicure estimait le plus grand bien et comme la ma-
nière d'être habituelle des dieux. Nous sommes délivrés de l'aride
effort de la volonté. C'est comme le repos du sabbat que nous célé-
brons en nous sentant pour un instant affranchis du travail dans la
prison correctionnelle du vouloir. Pour un instant, la roue d'ixion
s'arrête (1). m Heureux état que celui-là ofl l'esprit s'abandonne
absolument à l'intuition, s'y plonge tout entier, se laisse remplir
par la contemplation de l'objet naturel ou de l'objet d'art qui est
devant lui, soit un paysage, un arbre, soit un tableau de maître I
( L'esprit se perd alors avec la conscience de lui-même, il ne
subsiste plus que comme un sujet pur, affranchi de tout lien
avec le vouloir, comme un miroir clair de l'objet, en sorte qu'il
semble que l'objet soit seul là sans personne pour le percevoir...
«) U a<mde comme npriuntatim <t comm* coIonU, 3< «dit., I, p. S3I et SiO.
.ïGoogIc
830 HErUB DES DEUX MMIDES.
Celai qui a l'intuitioD ne se sépare plus de l'iatuitiou elle-m^^ne :
l'un et l'autre ne font plus qu'un. » L'objet n'eiiste plus, c'est
l'idée qui existe, c'est la forme éternelle, et de mëine le sujet
s'est élevé, s'est affrandû : il est libre du temps, libre de la Tolooté,
libre de l'effort, libre du désir, libre de la douleur i il parûcipe à
l'abscdu, k l'éternité de l'idée. 11 est mort à lui-même, il n'existe
plus que dans l'idétd. Qu'importent alors les conditioos et les
formes de son individualité passagère? Qu'importe, dans cet état de
désintéressement absolu, si c'est d'une prison ou d'un palais que l'ai
contemple un coucber de soleil? il n'y a plus de prisoimier, il a'y
a plus de roi; il n'y a plus qu'une intuition pure, une visioo libre
de l'idéal, une participation momentanée à l'idée de Platon, aa
nûumène de Kant, dans l'oubli de la vie tnmsitoîre, du rfile qu'on
y joue et du tourment quotidien un instant su^ndu.
Ce serait le salut, si cet état pouvait durer; mais la dorée d'un à
déUdeax repos est impossible. Ni pour le contemplateur de la natore,
ni pour l'artiste, cette conception objective du monde et des choses
ne peut être que passagère. La tensiim d'esprit exigée pour celi
est toute factice et en deh<B^de8 conditions de la vie; la natoie
même du vouloir s'oppose à ce qu'elle se prolonge. Le train des
cboses et le cours du mmde, un instant oubliés, recomiHoccat
aussi bien pour l'artiste que pour le savant perdu dans la cootem-
jfdiUîon des lois ou pour le philosopfae absorbé par la méditatioa
de l'absolu, h Bientdt revient le momenc où ducuo devra agir
avec ses semblables dans le grand jeu de marionnettes de la ne
et oiL le contemplateur, rappelé brusquement à son rMe, sentira
la ficelle par laquelle il est sus^pendu et mis en mouvement (1). >
Ce n'est donc qu'une libération momentanée que nous offireat U
science et l'arL D'ailleurs l'usage de tels moyoïs n'est pasi la portée
de tous dans la rude bataille pour la vie que se livrent la plupart
des bommes, pour qui le pain de diaque jour est le plus pressant
des problèmes. Piivil^e d'une élite, ces eîpéditgis ne peuvent lioi
pour consoler la foule bumaine et alléger le poids de sa misère;
provisoires et relatifs, ils ne servent qu'un instant, et la soaffiraaK
avec le souci a bientôt repris le dessus dans les vies les plus favo-
risées de l'idéaL Tout cela est bien iosigoiâBot an prix de la qu»-
tité de midheiir et de souffrance qui remplit le monde. Contre m
mal universel et ^solo, il faut de tout autres aimes ; il en faut
de mieux trempées, qui soient à la portée de tous les bommes, qui
aillent Merdier le mal profondément, jusque dans sa racàiie, et
l'y détruire.
<1) Partrça, 3* «dit., f. KA.
.ïCoogIc
LA MALU)!! M: rESSDUSME.
II.
Eiiste+il nu renède, universel et absolu comaie le mal de fexis-
teoce qu'il doit combattre? Est-il d'une efficacité sûref Est-il d'une
application facile! On verra qu'il n'est pas si aisé qa'on pourrait te
arm de convertir l'être en néiiut ; l'être résiste k toutesles tea-
utTTts de ce genre par nue force ïndoRiptable dont les deox types
^iclans l'ordre physiqne l'indestnictibilité de f atome, dtos \'ot~
in moral ta persistance du vouloir-vivre. Gomment donc opérer
' ce passage de )a sensibilité et du vouloir à l'insensibilité du non-
Touloir et du non-être absotuT ii C'est ce que M. de Hartmann se
demande, sans se dissinmler la difficulté du problème. 11 n'en essaie
pas moins de iranchir ce formidable passage, à )a suite de Scho-
penhaner, et vingtHf uatre siècles après une tentative analogue, celle
iToemanjoe dans Tbistoire religieuse de l'Orient le nom du Bouddha.
H. de Hartmann a-t-il mieux réussi que ses prédécesseurs dans ces
Toies étranges et périlleuses pour la raisonf Nos lecteurs en juge-
mot. Il noDs a pam curieux de mettre oi regard tes trois solutions
proposées sur l'anéantissenient de l'être avec les commentaires et
les critiques que cbacune d'elles a soulevés, celle de Çakya-Moonî,
rectifiée par SdM^)entiauer, celle de Scliopenhauer déiroite et rem-
placée par Hartmann. Nous verroDS si la solution que nous of&e ta
philosophie nouvelle de l'Inconscient présente moins de difficultés
<fK les denx antres et soulève moins d'objections. Après tout, quand
i s'agit de saisir toutes les énergies de la volonté humaine, toutes
tes forces de la nature, de les détourner de leur aspiration & l'être
et de les retourner tout d'une pièce vers le néant, il est à craindre
qae les écrits ne se montrent quelque peu indociles, et l'on ooas
accédera bien qu'en pareille matière ils Mit droit d'être ezigeans,
Aa terme de cet examen conq>aré, une ctstelnsicHi s'imposera à
EHms : c'est qu'en déflnitive il est bien difficile à l'uTiivers de
mourir, soit qu'on n'ait pas trouvé de bonnes raisons pour i*y dé-
lenniner ni le moyen de tes lui faire entendre, soit que le procédé
fasse défont pour lui procurer le bienfait de cet anéantissement. Il
est relativement aisé de démontrer les souffrances de l'être et la
nécesaié d'en finir; c'est le procédé d'exécution qui laisse encwe
Wen k désirer, même après ces trois grandes tentatives.
Qu'on le remarque : il ne s'agit ni pour le bouddhiste, ni pour
le pessimiste, fatigué de la vie, de mourir purement et simplement :
se tuer est en vérité trop facile et ne résout rien. D'abord le suicide
" nie l'individu, non l'espèce, » que l'individu ne peut tuer avec
lui ; encore moins nie-t-il la nature ; à bien voir les choses, il ne
.vGoogIc
$32 . BEVUE DES DEUX MONDES.
résout pas même la question de l'individu. Une mort de ce genre-
là, toute matérielle, n'atteint pas l'essence de la volonté, qui sur-
vivra à cette forme éphémère, détruite par un coup de désespoir
sans portée philosophique, sans résulat utile et sans avenir pour le
bouddhiste comme pour le pessimiste. Or ce n'est pas l'existence
momentanée qu'il faut éteindre, c'est le principe de cette existence,
ce que Schopenhauer appelle le vouloir-vicfe , en détruisaot
l'étemelle illusion, le mensonge des fonnes et des phénomènes
qui entretient l'absurde ténacité du désir. Voilà ce qu'il im-
porte de supprimer en nous ; le reste n'est qu'un expédient sans
valeur, un accident insignifiant. — Comme dit Schopenhauer,
interprète exact de la pensée de Çakya-Houni, le suicide, loin
d'être la négation du vouloir-vivre, est l'aSirmation de cette
volonté à sa plus haute puissance (1). Ce qui détermine cet acte,
c'est l'amour de la vie porté jusqu'à la haine de son contraire, 1*
douleur. L'homme qui se tue en réalité veut la vie d'une certaine
manière exclusive,- il veut ta vie heureuse; c'est la privation du
bonheur qui lui est insupportable, non l'existence elle-même. Si od
lui Atait sa souffrance, il se précipiterait de nouveau avec ivresse
dans la joie de vivre. Ce n'est donc qu'une forme accidentelle de
la vie que l'acte du suicide répudie, non la vie elle-même. Or la
seule chose qui importe, qui ait un caractère moral, c'est ta né- 1
galion philosophique qui consiste à nier la vie non-seulement dans
ses douleurs, mais dans ses plaisirs vides et son faux bonheur, à
en reconnaître l'inanité, à en démasquer le mensonge, à en péné-
trer la déraison.
A cette condition seulement, on peut espérer atteindre la racine
de la vie et la trancher pour toujours. Tant que ce principe du
vouloir-vivre n'est pas atteint, il suscite d'autres formes qui succè-
dent à la première, et le cercle de la misère humaine recommence.
Le fond de la philosophie primitive et nationale de l'Inde, c'est, on l
le sait, le dogme de la métempsycose, la croyance que les effets de I
nos bonnes et de nos mauvaises actions nous suivent, s'attachent à
nous, ressuscitent avec nous à travers nos existences ultérieures, el
en même temps la crainte, l'horreur même de ces existences succes-
sives qui ne sont ou qu'un mauvais rêve prolongé, ou qu'un
supplice, continué sans trêve. C'est ce mauvais rêve qu'il faut faire .
cesser à tout pris, mais on ne le peut qu'en rompant le charme et
en se convainquant soi-même que c'est un rêve. Ce supplice, dé-
guisé sous les formes du désir et du plaisir, il faut le faire cesser,
mais on ne le peut qu'en dissipant le prestige qui l'enveloppe et
(t) Voir la PhiUuoptÔÊ da Sehafmhatitr, pu H. Ribot, p. 143.
DigitizedbïGoOgIC I
LA MALADIE DU PEBSUISMB. 333
qui nous attire à la souffrance et à la douleur. L'œuvre à faire est
donc d'ordre intellectuel et moral, non physique. Ce n'est pas un
coup de poignard qui détruira le charme, c'est la méditation, c'est
l'ascétisme. — Schopenhauer arrive par un raisonnement analogue
à ta même conclusion, à la condamnation du suicide physique. Mais
au iix* siècle on n'ose plus parler de métempsycose, on nous parle
de palingénésie. La différence n'est pas très grande. Pour Schopen-
hauer comme pour leBouddha, pour Kapila.pour tous les philosophes
hiudous sans exception (1), il y a un principe d'Atre indestructible.
Schopenhauer appelle la Volonté ce que les philosophes de l'Inde
appellent Brahman, le fond mystérieni de tout^tre, la force univer-
selle. Par la vertu de ce principe, la Volonté, rien de ce qui a été ne
peut cesser d'être. De là deux conclusions, la renaissance indéfinie
de l'être qui a cessé de vivre, moins l'intelligence et le souvenir,
qui s'éteignent avec le sujet connaissant, — et la réapparition des
qualités bonnes ou mauvaises, fruit des habitudes contractées dans
les existences antérieures, ce qui constitue l'innéité du caractère
dans tout homme venant en ce monde. — Soit la métempsycose,
soit la palingénésie admise, le résultat est le même; le suicide
n'est pas un remède, c'est un expédient : celui qui se tue est un
fou, il lègue à un successeur, qui sera lui-même, une volonté vio-
lente, enivrée des illusions de la vie, pour lesquelles il s'est stupi-
dement firappé; il n'a rien résolu, et tout est à recommencer. —
Ce qui importe, ce n'est donc pas de mourir, mais de vivre en
exténuant graduellement en soi l'amour de la vie, le désir, principe
des renaissances sans fîn, en éteignant graduellement la flamme de
la vie, en persuadant avec une inflexible douceur au principe de
l'âtre qu'on porte en soi de renoncer à lui-même ; c'est le suicide
moral qui importe, le reste n'est rien.
Cest presque dans les mêmes termes que l'ancêtre philosophique
de Schopenhauer, Çakya-Houni, a posé et résolu le problème de
la délivrance. Ce qu'il ne cessait de recommander par son exemple
et ses théories, c'était, non de supprimer l'accident de la vie,
nécessaire pour nous fournir le temps et comme l'éto&e matérielle
de la méditation, mais de détruire le vouloir impérissable qui
soutient l'existence ou la renouvelle sous d'autres formes ; c'était
de s'élever à la conscience pleine et entière du malheur de l'être
et de la déraison de tout désir, pour y puiser la force de mou-
rir à soi, pour entrer après la mort daiis le néant, pour cesser
de renaître à la vie. u La vraie sagesse consiste à comprendre
le néant de toutes choses, & désirer s'anéantir, s'éteindre, entrer
dans le nirv&na. » La libératioa s'obtient par l'extinction complète.
(1) Vojei Mu HOllar, Ettm tur bf ntigiau, ctupitre nr I* BowUhinnê.
.ïGoogIc
3S& KEICE DES DEUX IHHtDEl^
n Si l'existence fait le nulheur, la non-existtnce foit le biuilieur (1); ■
tous ces termes équivalent entre eux. Qielles que soient ks opiciais
différentes qui aient été soutenues sur Tmleiprétatioi) du airràiia, il
parait bien que c'est là l'interprétatioD retable, an moins de la pen-
sée de Çatya-Motini, avant qa'elte n'ait été adaptée et abaissée au
niveau des croyances populaires. L'expression la plus prtetse décile
doctrine se troure dans la doctriM des SêêbMvikm, traduite pour la
pr^niére fois par M. Eugène Bamouf : u Sùnyatâ (l'aDéantissenQit]
est un bien (on pourrait dire le plus grand bien), quoiqu'il ne sût
rien; car hors de là rboinme est condamné à passer étemellNoeiili
travers tontes les firmes de la naturcT condition à laquelle le néiat
même est préférable. i> 11 semble établi, par l'étyindt^e nèise dn
mot, que l'iste humaine, dans te QÎrv&oa, n'est pas abafHi>ée, ainsi
que s'expriment les brahmanes, comaie une goutte dans l'Océan,
mais qu'arrivée à sa perfection l'ime s'éteint comme lUM Ucopt^
suivant l'expression consacrée des booddlhisws dans la stance té-
lëbre qui a gardé la tradition de la mort de Çakya-Houni : « Ane
un espnt qui ne faiblissait pas, il a souffert l'agoaie de la mort;
coflfime l'extinctioa d'une lampe, ainsi a eu lieu l'allraiichissemeitt
de son intelligence, i L'affi-aschissement, c'est bien ici le néul:
que reste-t-il de la flamme qumd elle est étdote?
La préparation an nirvana, c'est l'ascétisme, c'est aussi la pra-
tique de la sympathie Dniverselle pour tout ce qui vit. L'indifi-
dnalité n'est qu'une illusion : « Tu es ceci, tu es c^a, tu es toute
chose, » disait le Bouddha; de là sa {Mrédication o de la grande mia-
suétude, de la grande commisération; » il ajoutait : « de la graude
indifférence. ■» En même temps qu'il recogamandaii d'être doui
aux antres êtres, il recesnmandait d'être im^acaUe pour aoi-mâBe.
Les règles de son enseignement moral, résaniées dans les dixcoia-
mandemens destinés à ses disciples, sont d'une rigueur ex^nplùre;
les observances imposées aux religieux et anx religieuses s(Htt d'uiK
austérité effroyable. Il leur était presmt de se vëUr seulemenl de
haillons ramassés dans les cimeti^s; ils ne pouvaient rieD possé-
der ; ils devuent vivre de restes recueillis dans leurs vases de bois;
ils devaimt résider dans les forêts, sans autre abri que le feuiliise
des ari»C8; ils pouvai«it étendre lenr tapis au pied de l'&tbfe
dioisi comme refuge, et s'y asseoir , mais il ne leur était pas penw
de se coucher, même pour domnir. De temps en temps, ils éuiert
taras à passer une nuit dans les cimetières pour y méditer sar U
vanité de toutes du>BeB(2). — Loi-môme, îe Bouddha <{g^tet
(I) Mu Haller, oftn eitato.
(3) HulUkr.SMÙnwlMnlvtaM.— tMHMHtMdMMM.
.ïGoogIc
LA HAUDDI OU nfiSIMISlIE. SS6
smpwsait ca genre de vie qi^il imposait à ses dieciples. — H dq
faut pas voir li quelque chose comme l'initiation à Is vie étoFoelte
et us moyen de gagner le ciel : c'est l'initiation à Is suppression
graduelle de tout désir, l'apprentissage du néuit. C'est dans les
fuatre vérités que le Bouddha complète sou eoseignement en nous
HvTBDt les dernières formules de la délivrance et les <^ratio«s
psychologiques qui l'acccHnpHsseQl. Nous pouvcma les résumer
ainsi d'après l'exemple du Bouddha lui-même, recueilli par ses
lËBciples et qui nous mcmtre en acte la théorie qu'il avait ensei-
gnée (1) : Il fruichit le premier degré de la contemplation, lors-
qu'il est arrivé à connaître la nature de toutes choses et qu'il n'a
plus d'autre désir qne celui du nirvana; mais là encore suh^stent
HD sentiment du plaisir, le jugement et le raisonnement. Au second
degré, le jugem«ît et le raisonnement cessent ; au troisième degré
di^MFSlt même le sentiment v^[ue de satisfacticm provenant de la
perfection intellectuelle; au quatrième degré s'évanouit )a con-
science confuse de l'être : ici s'ouvrent les portes du nirvana. Main-
tenant ce sont d'autres sphères, où la parole et la pensée ne
peuvent qu'à peine saisir l'innommable et l'intelligible. Quatre
sphères s'échelonnent devant le Bouddha : la r^on de l'infinité eu
espace, la r^on de l'infinité en intelligence, puis la troisième
apbère oà il n'existe rien, enfin la quatrième où l'idée même de
néant di^>eralt. Le nirv^a est acotm^li ; le pèlerinage a été mde
et long : dans cette dernière région, c'est le vide de toute forma
et de tout être, de tout ccHicept; ni idées, ni absence d'idées.
L'absence sentie d'idées serait encore une idée ; ici rien, plus rien,
pas même le sentiment du rien, qui serait encore quelque chose:
c'est l'absolu rien.
Cette fois d'une région pareille on ne revient pas. Le nirvana
De lâche pas sa proie. Vcnli à quelle hauteur vertigineuse s'est
élevée l'intelligence contemplative de cet ascète indien ; vcnlà ce
qu'il a imaginé pour échapper à l'horreur de la transmigr^iwi,
pour briser le cycle étemel des existences dans lesquelles le brah-
manisme enfermait l'âme misérable, condamnée pendant l'éternité
aux travaux forcés de la vie. Voilà ce qu'il a audacieusement tenté
pour détruire dans l'homnie jusqu'i la dernière cause de l'être.
Que cette folie méti^bysique, cette ivresse de la mort, cette pour-
suite passionnée du non-être, que tout cela ait été inventé et
propagé par une sorte de contagion inrésistible, parmi'des races
rêveuses, dans des populations innombrables, épuisées par la
sointude et la misère, et qui trouvaient dans cet espoir^déses-
(1) Mu HUIer, optrt eiKtto, p. 345.
CgIzuJ.vCoOgIc
336 BEVUE DES DEDX MORDES.
péré le seul remède à l'horreur de revivre toujours en proie i
la faim, à la soif, au travail implacable sous un climat de feu, tout
peut se concevoir dans ces siècles d'énervant mystidsme et d'abso-
lue ignorance, en face d'une nature hostile dont on n'avait pas
encore mesuré les forces ni sondé l'inconnu. On pouvait croirequ'oo
était le maître de la vie et de la mort, qu'il suffisait de renoncer
à l'être pour cesser d'être, et l'on pensait conjurer le spectre tou-
jours renaissant de l'existence par une sorte d'innocente magie de
l'&me qui en supprimait graduellement toutes les énergies et eo
détruisait un k un tous les phénomènes. Hais en plein xii* siècle,
dans l'âge de la science expérimentale, quand les domaines du réel,
du possible et de l'imaginaire sont ai nettement tranchés, quand
on a conquis ce critériam tardif qui permet non pas de tout savoir,
mais de distinguer ce qu'on sait de ce qu'on ignore, qu'un homme
aussi clairvoyant, aussi peu dupe de lui-même et des autres,
aussi savant que Schopenhauer, s'imagine de reprendre la théorie
du nirvana, qu'il prétende détruire, non pas seulement la vie, mai
l'être, qu'il recommence avec le sérieux d'un Bouddha cette œuvTS
déraisonnable, la théurgie du néant, voilà ce qui dépasse toute
croyance; voilà ce que nous avons vu pourtant de nos jours et ce
qui mérite d'être placé sous les yeux du public comme un des
phénomènes les plus étonnans dans un âge et une race scientifiques.
Au fond il y a peu d'originalité dans a le concept de la dëli-
vrance,n tel que nous le propose Schopenhauer. Le bouddhisme est,
sous une forme religieuse, l'expression anticipée de sa philosophie
et de sa morale. Sur deux points seulement, on pourrait noter quel-
ques diiférences, plutôt encore dans l'intention que dans le fait,
entre les deux doctrines du nirv&na, celle de l'ascète hindou et
celle du philosophe de Francfort. Schopenhauer procède, à ce qu'il
s'imagine au moins, d'une manière toute logique et philosophique.
Tandis que le mystique, dit>-il, (comme le Bouddha sans doute]
commence du dedans, part de son expérience interne, individu^e,
dans laquelle il se reconnaît comme essence éternelle, universelle,
imposant tout ce qu'il dit comme devant être cru sur parole, parce
qu'il est dans l'impossibilité de rien prouver, le philosophe, au
contraire, part de ce qui est commun à tous, du ph^omène
objectif, du fait de conscience tel qu'il se trouve en chacun- Sa
méthode, c'est la réflexion sur les données du monde extérieur, de
l'intuition, telle qu'elle- se trouve dans notre conscience; aussi
est-il en état de prouver,.. Le mystique aboutit à une théologie :
c'est à une cosmologie qu'aboutit le philosophe. — Un autre point
sur lequel le philosophe allemand prétend différer du Bouddha, c'est
qu'il aspire & l'aOranchissement de l'espèce humaine tout entière
.ïGoogIc
LA HAIADTE DU PESSDflGHE. 337
et mëiRe de la nature, tandis que le Dirv&na bouddhique est la
récompense et le privilège des sages, de ceux-là seuls qui ont
embrasé la morale des dix commandemens et le système des
quatre vérités. Schopenhauer a l'ambition d'étendre l'iDÂiience ma-
gique de ses opérations au-delà de l'individu jusqu'à l'humanité
elle-mëtne, au-delà de l'humanité jusqu'à l'univers. C'est dans
l'homme que s'élève le plus haut la Volonté qui, prise en elle-
mÈine, est un désir aveugle et inconscient de vivre et qui a tra-
versé tous les degrés de la nature inorganique, le règne végétal et
le règne animal, avant d'arriver, dans le cerveau humain, à la
conscience d'ell&-même. Là est le dernier terme connu de l'ascen-
sion de la Volonté : c'est à ce degré seulement que se pose l'alter-
native d'où dépendra son sort, son malheur éternel ou son repos
définitif : l'affirmation ou lan^alion du vouloir. II n'est pas naturel
de supposer que la Volonté aille plus haut, et d'ailleurs à quoi bon,
puisqu'à ce degré l'alternative se pose avec une parfaite clarté?
C'est de la décision de l'homme que dépendra non-seulement son
avenir, mais celui de l'univers. C'est vraiment l'homme qui est le
libérateur de la nature ; c'est de lui qu'elle attend sa rédemption ;
il est à la fois le prêtre et la victime. Nous verrons plus tard si
Schopenhauer avait quelque droit à étendre aussi loin son office et
son sacerdoce de libérateur.
Quant aux procédés de la libération, ils ressemblent beaucoup à
ceux que nous avons déjà vus à l'œuvre dans les opérations
psychol(^iques et physiologiques de Çakya-Mouni , le dépouille-
ment graduel de toutes les formes et de tous les phénomènes de
l'individualité, te renoncement méthodique à soi, l'exercice de
l'imiDolation et du sacrifice. — Si la Volonté, dans la redoutable
alternative qui lui est posée, a choisi de se nier elle-même,
tt nous entrons, comme disent les mystiques, dans le règne de
la grâce : c'est le monde vraiment moral où la- vertu commence
par la pitié et la charité, s'achève par l'ascétisme et aboutit à la
libération parfmte. o
La base de la morale qui conduit à la délivrance, c'est la sym-
pathie, c'est la pitié, c'est la charité. On croirait entendre un disciple
(lu Bouddha : « Celui qui a reconnu une fois l'identité de tous les
élres oe distingue plus entre lui-même et les autres ; il jouit de
leurs joies comme de ses joies ; il souffre de leurs douleurs comme
de ses douleurs ; tout au contraire de l'égoïste qui, creusant un
abime entre lui-même et les autres et tenant son individualité pour
seule réelle, nie pratiquement la réalité des autres... La pitié est
ce fait étonnant, mystérieux, par lequel nous voyons s'effacer la
ligne de démarcation, et le non-moi devenir en quelque façon le
TOM mn. — 187S. 22
.vGoogIc
3S8 XEVlm DES DEDI MONDES.
moi... Lft joslice elle-même est im premier pas Ters la résignatioD:
sous sa forme vraie, elle est un devoir si lourd que celui qui s'f
donne de tout son œur doit s'offrir en sacrifice ; elle est un moyea
de se nier et de nier son vouloir-vivre. » Ainsi les vertus ne sont
vertus que parce qu'elles sont des moyens directs ou indirects de
renoncement à soi-même ; toute la morale, comprise dans sut
vrai sens, est une abdication méthodique da sens propre, une
extinction raisonnée de tontes les formes de la sensation et do
désir, une immolation persévérante de la volonté qui est le fond
de l'être, une négation philosophique de l'être lui-même. Cette
théorie des vertus est essentiellement bouddhique ; Çakya-Mouni
n'hésiterait pas à reconnaître là un de ses adeptes préférés, nn de
ses religieux favoris. Mais pour nous qui avons fait une connais-
sance intime avec Scbopenhauer gr&ce aux confidences de ses
enthousiastes et de ses amis, particulièrement de H. Frauensta^t
et de H. Gwinner, nous ne pouvons nous empêcher de sourire à la
lecture de ces édifions propos ; nous comparons involontairement
cette prédication de la grande marwiétude avec la violence de ses
haines, avec l'injustice passionnée et la brutalité savante de ses
anathëmes contre ses adversaires, tout spécialement contre les
hégéliens et les professeurs d'université, qu'il accase sans cesse de
n'être que des « plats valets à genoux devant le pouvoir, des fw-
ceurs, des cagots, des hypocrites, n Que l'on relise tous ces Jieaai
sermons sur te renoncement au sens propre, sur l'humilité néces-
saire qui est une forme du dépouillement de soi, sur la douceur
universelle et la pitié envers tout ce qui vit, et qu'on les rapproche
de cette fureur chronique qui l'animait contre le pubiio ingrat,
contre la sottise humaine, contre n la canaille souvermne. ■ Ce
doux ascète, qu'on dirait débordant de sympathie universelle, élût
le plus atrabilaire des hommes, un misanthrope exaspéré, hb
misogyne enragé. M. Fraaenstœdt a beau distinguer pour les he*»»
de sa cause et de ses héros une misanthropie qai est désintéressée,
et une autre qui est égoïste, la première objective et m<H^le, née
de ta connaissance de la méchanceté en général et de rhcoreur da
vice, ta seconde objective et immorale, qui s'adresse aux homnies
eimnêmes et en particulier à tels ou tels hommes (1). Tontes ces
distinctions sont bien subtiles et n'empêcheront pas qu'une morale
si désintéressée ne perde beaucmip de son effet sur les lèvres d'oo
homme dont le cœur était passionnément épris d'amour posr tui-
[l)V07«,na
d« Phomnie et de U doctrine, U piquante étade d« H. Paul Janet dans la Am» ^^
a mid 1S77.
.ïGoogIc
Là xal&dib do PESsnnsME. 380
même, animé pu- Fezalution du seas propre, rempli de mépris pour
les utres.
La morale est l'iaitiation. néce^aire du renoncement. Hais ie
procédé le pius actif de cette négation du vouloir-vivre, c'est l'ascé-
lisme, U mortification r^ulière de ce désir aveugle par les pra-
tiqaes qui domptent U chair sons les coups de la discipline ou sous
les privations les plus dures, épuisant la flamme corruptrice et
mal^ine de la vie jusqu'à ce qu'elle s'éteigne volontairement
d'elle-même. C'est, q)rës la morale, l'apprentissage nécessaire de
l'aHrandùssement et cooune le second d^ré du noviciat dans U
recherche ardue du nirvana : « Le cwps étant la volonté devenue
fisible, nier le corps, c'est nier la volonté. » L'exemple a été doimé
de tout tempe au monde, sans que le mtHide en ait compris la si-
gnlGca^on, sans que les martyrs volontaires aient toujours eux-
mêmes bien compris la valeur et la beauté de ces mutilations san-
glantes que les péniteos hindous et les fakirs offi*ent encore aujour-
d'hui en spectacle aux foules, — ou de ces pratiques rigoureuses,
plus difficiles parce qu'elles ne sont pas soutenues par l'exaltation
du spectacle, par lesquelles les anachorètes du christianisme et les
saints éprouviiant leur force morale sur le corps meurtri et humilié.
— Gela au moins est intelligible, sinon très pratique; ce qui l'est
moins, c'est le procédé que recommande Schopenhauer, et qu'il
appelle la moit par inanition (1). Il reconnaît, nous le savons, que le
suicide direct et violent est un acte inutile et absurde, parce qu'il
n'assure pas la né^tion de la Volonté ; mais il admet que le mort
volontaire par inanition est la forme la plus parfaite .sous laquelle
cette Dégatioa puisse se réaliser. M. de Hartmann, très familier
avec la pensée de Schopenhauer, déclare lui>méme qu'il ne com-
prend pas bien ce que le Bouddha moderne a voulu dire ici. Estrce
que pmir tuer son corps on renoncerait à prendre de la nourriture?
Mais ce n'est là qu'un cas puliculier de suicide, et celui qui se tue-
rait par la faim volontaire montrerait, aussi bien que celui qui se
tne d'un coup de poignard, qu'il u'est pas en état de nier et de sup-
primer directement eu Ini le désir qui s'attache à la vie. Peut-être
Schopenhauer a-t^l voulu dire que, par un efibrt de la volonté se
niant elle-même, on peut produire momentanément la suspension
de toutes les fonctions qui dépendent de cette volonté, sons foriEie
inconsciente, comme les pulsations du cœur, la respiration, la diges-
tîoa, tous les actes physiologiques et les mouvemens réflexes qui
constituent en nous et garantissent la vie organique, et qu'hors le
(I) La Mondt eomm* mbmU tt rtpHmitatmt, 3» «dit., 1, p. éU.
.ïGoogIc
3i0 BETUE DES DEVX MONDES.
corps tomberait aussitôt en ruines comme un cadavre {1). Hais cela
est impossible matériellement, et c'est une pure chimère que de
croire qu'on pourrait se détruire ainsi.
Combien plus' clair, plus eflicace, plus pratique est ce procédé
de l'ascétisme qui consiste dans l'obligation d'une chasteté volon-
taire et absolue I C'est à celui-là que Scbopenhauer convie l'humanité
en termes pressens, incisifs, qui n'admettent ni refus ni délais. 11
l'invite à une extinction en masse de l'humanité future par une glo-
rieuse et unanime résolution de l'humanité à une sorte de suicide
générique [et collectif qui nierait non pas seulement la forme et
la volonté individualisée dans le corps, mais le principe de la .
volonté dans l'espèce, en tarissant une fois pour toutes lasource de '
la vie et le Dot des générations. -^ Sur ce point, Scbopenhauer
déploie une verve et une abondance merveilleuse d'argumens et
d'exhortations, soit qu'il satisfasse ainsi h quelque rancune de sa
misanthropie, spécialement dirigée contre les femmes, dont i'aitrait
perpétue la folie de vivre, soit qu'il sente instinctivement que c'est
là qu'il rencontre le plus de réâstance et comme une indocilité da
parti-pris même chez ses sectateurs les plus fidèles. C'est partica- |
îièrement de ce point de vue de ta chasteté obligatoire qu'il juge j
les systèmes religieux, selon qu'ils sont plus ou moins propices I
à la suppression prodiaine de l'humanité. — Sauf les religions
optimistes comme l'hellénisme et l'islamisme, toutes les autres, selon
Scbopenhauer, ont plus ou moins recommandé cette forme excellente
et supérieure de l'ascétisme. « A cet égard, le christianisme n'a de ,
rival que le bouddhisme, et parmi les communions chrétiennes, le
catholicisme, malgré ses tendances superstitieuses, a. le mérite de :
maintenir rigoureusement le célibat de ses prêtres et de ses moines.
Le protestantisme, en le supprimant, a détruit l'essence même du 1
christianisme, pour aboutir à un plat rationalisme, qui est une bonne
religion pour des pasteurs confortables, mais qui n'a plus rien de |
chrétien. C'a été le mérite du christianisme primitif d'avoir l'inten- '
tion nette de la négation du vouloir-vivre, bien qu'il ait donné de
mauvaises raisons à l'appui d'une excellente thèse (9). » Et id U
surabondante érudition de Scbopenhauer se donne pleine carrière
à travers les pères de l'église et les gnostiques. li cite des témoins
de toute catégorie, d'illustres et d'obscurs, saint Augustin, Ter-
tullien ; il rappelle l'évangile des Égyptiens : « Le Sauveur a dit:
Je suis venu pour détruire tes œuvres de la femme; de la femme,
c'est-à-dire de la passion; ses œuvres, c'est-à-dire la génération
(1) PhiloMophi* df r/RCOnicitnl, t. n, p. 4BI.
(S) PMotophi» de Schot9iAmÊ»T, par Bibot, p. 117.
.ïGoogIc
LA MALADIE DU PESSIMISHE. 3^1
et la mort. » Il s'approprie les textes, il les commente avec amour,
il s'y délecte comme s'il y voyait la formule du salut. C'est bien là
eu effet ce qu'il y a de plus net dans sa théorie : la suppression du
commerce sexuel; le reste n'est le plus souvent que verbiage ou cbi-
niére. Supprimer la vie directement, en détruire le principe et la
source, non pas dans des catégories spéciales de moines, de prêtres
ou de célibataires laïques, mais dans l'humanité tout entière, par
un accord spontané de toutes les intelligences, de toutes les volontés;
concerter ce grand acte d'abstention volontaire gui déjouera toutes
les ruses du génie de l'espèce, toutes les perfidies de la femme, l'a-
gent secret de ce génie, l'instrument de règne à son service ; d'un
seul coup renvoyer dans le néant tous les siècles futurs et toutes
les générations que nous suscitons, sans les consulter, à la vie, à la
souffrance ; arrêter l'histoire à l'heure actuelle du globe et ne pas
laisser d'héritiers de nos misères, pouvoir dire enfin: « Plus
d'hommes sous le ciel, nous sommes les derniers, u quel beau rêve
dont il ne dépend que de moi de faire une réalité 1 Et quel homme
hésiterait à souscrire d'enthousiasme à ce programme, à célébrer
ce sabbat universel de la délivrance, dès que la raison sera suffisam-
ment éclairée et que le règne de Schopenhauer sera arrivé sur la
terre? A cette libération de l'homme s'ajoutera, par l'effet de la soU-
darité de tous les êtres, la délivrance de toute la nature, a Je crois
pouvoir admettre, s'écrie Schopenhauer, que toute? les manifesta-
tions phénoménales de la Volonté se tiennent entre elles, que la dis-
parition de l'humanité, qui est la manifestation la plus haute de la
Volonté, entraînerait celle de l'animal, qui n'est qu'un reflet affaibli
de l'humanité, et aussi celle des autres règnes de la nature qui
représentent les degrés inférieurs de la volonté. C'est ainsi que
devant la pleine clarté du jour le phénomène s'évanouit (1). »
En attendant cette apocalypse de la fin du monde et en vue de la
préparer, on dit que dans l'Allemagne, et particulièrement à Berlin,
il existe à l'heure qu'il est une aorte de secte schopenhauériste qui
travaille activement à la propagande de ces idées et qui se reconnaît
à certains rites, à certaines formules, quelque chose comme une
franc-maçonnerie vouée par des sermens et des pratiques secrètes
à la destruction de l'amour, de ses illusions et de ses œuvres. On
nous assure que la secte publie des brochures mystérieuses, pleines
d'informations et d'instructions du plus haut intérêt au point de vue
de la pathologie morale, mais de l'effet le plus bizarre sur les
lecteurs qui ne sont pas initiés. L'apostolat, évidemment dévié,
de quelques prosélytes va jusqu'à un d^;ré de folie devant
(i; Lê Moitdt, tte., 3* édit , I, p. 4*9.
.ïGoogIc
3A2 BETUE DES DEUX HORDES.
leqael la plume et la pensée s'arrêtent. Quand la thétmt d'une
chasteté de ce genre, toute négatire, se produit dans des esprits et
des cœurs qui ne sont pas chastes, en vue de fins chimiques
comme la destructioa du monde, elle aboutit dans la pratique à un
système de compensations qui ne sont pas autre chose que des
dér^lemens sans nom. On ne ga^e rien à vouloir arrêter la nature
qui veut vivre, qui doit vivre, et qui se révolte contre des freins
imaginaires. Elle pervertit les imaginatîoas, elle déprave les sens,
et c'est 1& sa vengeance.
m.
La théorie de Schopeohauer se résume dans l'ascétisme et dans
quelques procédés pratiques comme la mort volontaire par inaoî-
tion et la suppression du commerce sexuel. M. de Hartmann n'apas
épargné à son prédécesseur en pessimisme les sévères critiques'
Quelques-unes portent sur le désaccord entre le concept de la dèli-
vrance et les principes essentiels du système de Schopenhau^; d'au-
tres, sur l'inutilité de ces procédés au point de vue de la libéraùoQ
finale. — La Volonté est l'essence miiverselle et unique du monde,
l'individu n'est qu'une apparence subjective. Mais, quand mëiae il
serait un phénomène véntablement objectif de l'Être, commoit
pourrait-il anéantir de son autorité propre la volonté individuelle,
comme un tout distinct, si cette volonté n'est qu'un rayon de la Vo-
lonté universelle et unique? Quel droit l'homme, qui n'est que le
phénomène, peut-il avoir sur l'existence de ce phénomène qui ne
relève que de son principe? — Admettons pourtant que cette impos-
fflbilité se réalisât, qu'en arriveraît-iU Soit, un homme mournit,
un homme, c'estr^-dire une des formes multiples sous lesquelles ia
volonté de l'Un-Tout ('Ev xai icàv) s'est objectivée. Et puis aprèsî II
ne se produirait rien de plus ni de moins que ce qui a lieu toutes
les fois qu'un individu meurt, par quelque cause que ce soit. Le
cas serait exactement le même que si une tuile, en tombant, avait
brisé la tète de cet individu. La Volonté inconsciente continue
après comme avant, sans avoir rien perdu de ses forces, sans que
son désir infini et insatiable de vivre ait été diminué en rien, elle
continue à développer la vie partout où elle peut la réaliser. h'eBort
pour anéantir la volonté de vivre, tant qu'il agit dans rindividu
seulement, est aussi stérile que le suicide et plus insensé encore,
puisqu'au prix de plus longues tortures il aboutit au même résul'
tat. L'Inconscient ne s'instruit pas par des expériences indivi-
duelles. — Supposez même que l'humanité disparût en renouât
à se reproduire? Le monde, en tant que monde, ne cesserait pas de
.ïGoogIc
LA KALADIE DU PESSTinSHE. SAS
Tirre et se trouverait dans la même situation que celle où il était
immidiatement avant l'apparition du premier homme sur la terre.
L'Inconscient saisirait la première occasion de créer un nouvel
homme ou une espèce analogue, et toutes les misères de la vie re-
prendraient leurs cours (1).
Ce qu'il faut pour procurer k l'univers le bienfait de la libéra-
ti(m finale, c'est un moyen d'agir non pas sur la volonté individuelle
d'un homme ou sur la volonté générique de l'espèce humaine,
ce qui est encore bien insignifiant, mais sur la Volonté univer-
sité, sur le principe même des choses, en le retournant de l'être
Ters le néant. Ici la question s'élève et se généralise : il ne s'agit
plus du suicide d'un homme ou d'une espèce ; il s'agit du suicide
d'un monde. M. de Hartmann a la bonne foi de nous avouer que
cette opération est difficile, et nous l'en croyons sur parole. Cet
acte mettra un terme au processus de l'univers; n ce sera l'acte
du dernier moment, après lequel il n'y aura plus ni volonté ni ac-
tivité, après lequel, comme dit saint Jean, le temps aura cessé
d'exister. » — L'humanité sera-t-elle capable de ce haut développe-
ment de la conscience, qui doit préparer cet acte suprême, le re-
noncement absolu de la Volonté? Ou bien une race supérieure
d'animaux apparaltra-t-elle sur notre terre pour reprendre la tâche
ioterrompoe de l'humanité et atteindre le but? Ou bien enfin notre
terre est-elle destinée à être le théâtre de nos avortemens et ira-
t-elle augmenter le nombre des astres glacés, léguant le splendide
héritage de l'effort et du succès à quelque planète invisible? Tout
cela est incertain; mais ce qui est certain, c'est que, en quelque
endroit que le drame s'achève, le but et les élémens du drame se-
ronl les mêmes que dans le monde actuel. On peut donc, pour plus
de clarté, supposer que c'est l'humanité qui est destinée par ses
ipàtudes à conduire le processus du monde à son couronnement,
l'anéantissement final. M, de Hartmann a tenté de nous donner une
idée de cette fin de l'évolution du monde, dans le cas où ce seriùt
l'homme, et non une autre espèce incorinue, qui serait appelé à ré-
soudre le grand problème. Dans les voies étranges que nous ouvre
ici la colossale fantaisie d'un penseur, suivons-le d'aussi près que
possible, en fermant notre esprit aux objections, et soyons un in-
stant dociles pour essayer de comprendre. La chose est ardue.
La première condition pour que le terme de l'évolution soit
Mteint, c'est qu'il arrive un jour où l'humanité concentre dans son
sein une telle masse d'intelligence et de volonté cosmiques, que
la somme d'intelligence et de volonté, répartie dans le reste du
(1} PMIoMvUff i» Plneomeim, t. H, p. 493.
.ïGoogIc
?hh BETOB DES DEUX KONDES.
monde, paraisse insignifiante en comparMSon. Cela est loin d'être
impossible, nous dit-on, la manifestation de la volonté dans les
forces atomiques n'étant que d'une espèce très inférieure, relati-
vement à celle qui se manifeste dans le végétal, dans l'animal, à
plus forte raison dans l'homme. Il est donc parfaitement légilime
de supposer qu'un jour la plus grande partie de la volonlé eo
acte ou des fonctions de l'esprit inconscient se rencontrera en fût
dans l'humanité, par suite de l'élévation indéfinie et progressive
de la population du globe. Or, ce jour-là, il suffirait à l'humanilé
de ne plus vouloir vivre pour que le monde entier fût anéanti,
puisqu'elle représenterait à elle seule plus de vouloir que toul le
reste de la nature. Cette partie de la Volonté se niant elle-même
se détruirait et détruirait en même temps la partie de beaucoup ia
plus faible et la moins grande qui s'exprime dans le monde inorga-
nique ; dans cette balance gigantesque où se pèsent les destinées de
l'univers, c'est du côté du vouloir humain que pencherait le pla-
teau, et le vouloir humain, éclairé, entraînerait dans le néant le vou-
loir aveugle qui du fond de ses ténèbres aspire encore à l'être. On
le voit : il ne s'agit pour l'homme, agent du salut de l'univers,
que d'altircr à lui la plus grande quantité de la Volonté cosmique,
de s'en emparer doucement, peu à peu et comme par ialîItratioD,
et, quand il en sera le maître, de la décider à s'anéantir. Bien de
plus simple, en vérité.
La seconde condition pour que ce suicide gigantesque d'un monde
puisse s'accomplir, c'est que la conscience de l'humanité soit
pénétrée profondément de la folie du vouloir et de la misère de
l'existence, qu'elle en vienne au point d'être possédée par un désir
absolu du repos, qu'elle ait si bien démêlé la vanité et le néant
de tous les motifs qui attachaient jusqu'ici l'homme à l'eiisience
que l'aspiration au néant devienne sans aucun efîort l'unique et
dernier motif de sa conduite. On nous assure que celte condition
se réalisera dans la vieillesse de l'humanité. Déjà la certitude théo-
rique du malheur de l'existence est admise comme une vérité par
les penseurs ; elle triomphera de plus en plus des résistance!
instinctives de la sensibilité et des préjugés égoïstes de la malù'
tude. Il se passera peut-être un long temps avant que cette idée,
qui n'éclaire encore que les sommets de la conscience humaine,
se répande dans les régions inférieures et acquière la puissance
universelle d'un motif. Mais c'est là le sort de toutes les idées qui
mènent le monde : elles commencent par éclore dans la tête d'un
penseur, sous une forme abstraite; elles finissent par pénétrer
sous la forme d'un sentiment le cœur des masses et par exercar
sur leur volonté une action si profonde qu'elle engendre souvent
.ïGoogIc
LA MALADIE DU PESSUUSHE. 3A5
le f&Qktisme. Aucune idée, plus que celle du pessimisme, n'est de
nature à se transformer en sentiment ; aucune n'est plus naturelle-
meat appelée & triompher sans violence, à exercer sur les &mes
une action pacifique, mais profonde, durable, qui assure le succès
de son rôle historique. — Eh quoi ! l'expérience noua prouve tous
les jours qu'une volonté individuelle, qui arrive à se nier elle-
même, suffit pour triompher de l'amour instinctif de la vie ; elle a
conduit à la mort volontaire bien des quiétistes et des ascètes, et
cependant cette négation tout individuelle de la volonté est en
désaccord avec les fins de l'Inconscient, et de plus elle est complé-
temeot stérile pour l'espèce humaine et pour la nature, elle ne peut
produire aucun résultat métaphysique. Et ce qu'un individu peut
faire pour lui-même, la masse de l'humanité ne le pourrait pas,
quand it s'agit cette fois d'une négation universelle, conforme à la
fin suprême de l'Inconscient ï Cette négation collective ne pourrait
pas venir à bout du désir instinctif de vivre, quand un acte tout
individuel de renoncement peut en triompher? Qu'on songe^seule-
ment que toute entreprise difficile est d'autant plus aisément^sé-
cutée qu'elle l'est par le concours d'un plus grand nombrejde vo-
lontés.
M. de Hartmann abonde en argumens pour nous faire com-
prendre la facilité et la vraisemblance de cet acte de libération
suprême. L'humanité a encore devant elle bien du temps àlsa dis-
position pour atteindre ce but avant de voir s'ouvrir cette période
du refroidissement du globe que les savans nous font entrevoir^et
de l'extinction complète de la vie sur la terre. Qu'elle emploie bien
ce temps qui lui reste pour vaincre les résistances que [l'égoîsme,
a?eugle sur son propre intérêt, oppose au sentiment pessimiste et
au désir de la paix éternelle. Elle verra s'adoucir peu à peu et
s'^ousser ces passions réfractaires sous l'action leuie de l'habi-
tude; elle verra s'étendre et s'accroître à la longue, par l'effet
irrésistible de l'hérédité, les dispositions pessimistes de chaque
génération, concentrées d'abord dans un petit nombre de cœurs et
d'intelligences d'élite. Dès aujourd'hui on remarque que la pas-
sion, malgré son éne^e naturelle et sa puissance démoniaque^ a
consid^ablement perdu de son empire dans la vie moderne, et
qu'est-œ que la passion, sinon l'illusoire attrait que crée en nous le
désir de vivre? Or on nous assure que les passions baissent sen-
siblement parmi nous sous les influences politiques et sociales c[ui
tendent à égaliser et à émousser les caractères. Cet affaiblissement
des instincts égoïstes sera d'autant plus sensible que se fera sentir
le progrès de la raison et de la conscience (1). Ce sera là un des
(I] PMIwopAt* d* r/flCOMCÎml, iir* chapitre.
DigitizedbïGoOgIC
346 BsruE DES deux hondes.
signes par lesquels s'annoncera la vieillesse de l'humanité : elle
vieillira, eu effet, comme vieillissent les individus, comme vieil-
lissent les nations. Mûre pour la contemplation, elle rasseio-
blera dans une vue d'ensemble toutes les soui&ances et les folles
agitaUons de la vie passée et reconnaîtra la vanité des Gns qu'elle
croyait poursuivre jusque-là. A la différence de l'individu devenu
vieillard, elle n'aura ni enfans ai petits-enfans pour troubler par
les illusions de l'amour paternel lasûretéde son jugeinent et faire
renaître avec une nouvelle génération les illusions évanouies. Elle
tombera alors dans cette mélancolie supérieure que les hommes
de génie ou encore les vieillards de grande intelligence ressen-
tent habituellement. On la verra ilotter en quelque sorte au-dessus
de son propre corps, comme un esprit détaché de la matière,
ou comme OEdipe à Golone, goûter par anticipation la pais du
néant et assister aux souffrances de sa propre existence, coanne
h des maux étrangers. C'est là cette clarté céleste, cette paii
divine qui s'étend sur toute l'éthique de Spinoza; les passions s'j
sont évanouies dans les profondeurs de la raison, et résolues ea
idées à la pure clarté de la pensée... (pendant la douleur, la
peine, n'auront pas cessé pour cela. C'est cette dernière forme du
malheur qu'il faudra faire cesser, après que toutes les illusions
seront tuées, l'espérance anéantie, la conviction assurée désor-
mais que tout est vanité, et la vanité la plus vive de toutes, l'or-
gueil de la science, pour jamais bannie du cœur humain. La vie
reste encore, et c'est tr(^. L'humanité est fatiguée de vivre; elle esl
fat^ée aussi de mourir si lentement. Elle reste faible et fragile,
condamnée à travailler pour vivre et ne sachant pas pourquoi ellf
vit. Comme tout vieillard qui se rend compte de son état, elle n'a
qu'un vœu à former : elle demande le repos, la paix, le sommeil
éternel sans rêve. Ëtqu'est-ce que c«la, sinon l'insensibilité absolue,
le néant, encore et toujours le nirv&na?
Reste une troisième condition indispensable pour que le grand
acte du renoncement à l'être s'accomplisse avec la puissmce d'une
sentence sans appel : il faut que tous les peuples de la terre cnd-
muniquent assez facilement entre eux pour qu'il soit possible qu'au
même moment, sur tous les points où se trouve im homme, une
résolution commune puisse être prise; il faut que cela se fasse sans
effort, sans hésitation, sans résistance, pour que l'effet se réalise sans
obstacle, pour que tout vouloir positif, vaincu et entraîné, s'anéan-
tisse immédiatemrat dans le non-vouloir absolu, pour qu'en même
temps que l'hiunanité cessera d'être, en abdiquant l'être, toute
forme de ce que nous appelons l'existence soit anéantie, l'organis»-
tion, la matière, etc., etc., pour qu'enfin s'évanouisse le cosmos
tout entier avec ses archipelsj ses nébuleuses, ses mondes eu for-
Ll MALADIE DU PESSIMISHE. 3(7
matioii, et qae l'anÏTers tombe nécessairement en poussière dans
le cercueil où l'homme se sera volontairement couché. Ce sera bien
cette fois un suicide grandiose, absolu, définitif, sans réveil possible:
ce sera le suicide cosmique accompli par l'humanité. — Quant aux
détails qui permettront à tout homme vivant alors de participer k
cette r^olulion commune qui détruira le monde, la spéculation
philosophique élevée à de telles hauteurs n'a pas à s'en préoccuper;
elle laissai faire cette grosse besogne & l'invention scientifique ;
elle compte pour cela sur les perfectionnemens indéfinis dans l'ap-
plication des agens physiques comme l'élecliicité, et d'ailleurs,
quand il ne s'agît que de moyens pratiques d'ordre inférieur, il
faut ouvrir à l'imagination une libre carrière. Chacun est libre de
se représenter & sa manière ce dernier acte du procetsus universel
et de l'anéantissement final. Il suffît au philosophe d'avoir prouvé
qu'il est possible et qu'il est nécessaire.
Mous avons exposé aussi fidèlement que nous l'avons pu la série
de ces bizarres conceptions. Le courage nous manque pour les dis-
cuter; à quoi bon d'ailleurs entreprendre de le faire? Ceux qui
seraient capables de se laisser séduire par de pareilles chimères,
qui ressemblent aux jeux lij^ubres d'un cauchemar, seraient en-
tièrement insensibles aux procédés de la logique vulgaire et do
raisonnement. D'ailleurs il règne une telle indépendance de sens
propre, une telle fantusie de spéculation dans ce drame métaphy-
sique que toute base manque pour une argumentation sérieuse.
Gomment [nrouver à M. de Hartmann que son biconscient est une
invention pure ainsi que le dualisme de l'Idée et de la Volonté qu'il
introduit au sein de cet Un-Tout, pour y créer la lutte et l'effort,
par l'aspiration de l'un de ces deux principes, aveugle et irrationnel,
à l'être, et par la réaction de l'autre de ces deux principes, le
rationnel, contre la misère de l'existence de plus en plus sentie?
Conunent lui prouver que tout cela n'est pas, ne peut pas être,
par cela seul qu'il lui platt qu'il en soit ainsi et que ce manichéisme
dnnatisé lui donne de grandes joies d'esprit, de puissantes émo-
tions, sans compter le succès de la représentation auprès du
public et la célébrité qu'elle a value & son auteur? Dans des régions
si vagues, si inconsistantes, si nébuleuses, on ne peut se prendre à
rien, et une discussion sérieuse aurait id quelque chose d'insuppor-
table et de pédantesque. Nous devions à, la curiosité du public cet
échantillon de l'étonnante imagination d'un de nos contemporains.
La pièce une fois analysée, ce serait perdre son temps et sa peine
que de la critiquer. Elle a intéressé ou non, tout est là : qu'on aille
l'applaudir ou la siffler au théâtre où elle se joue, je veux dire dans
le livre même*
.ïGoogIc
SAS REVCE DES DEUX HONDES.
Quant aux procédés de la délivrance finale qu'indique M. de
Hartmann, il n'y a pas à craindre qu'on s'en serve trop tât et que
l'on procure au monde la désagréable surprise de l'anéantir, quand
il n'aurait pas demandé mieux que de continuer à vivre. Ce qui doit
nous rassurer sur la terrible portée de ce remède, c'en est l'ineffi-
cacité absolue. Il est bien peu probable qu'en dépit de tant de beaui
raisonnemens , l'humanité se laisse convertir et se décide an néant ;
et je gage que si, par impossible, la majorité de l'bumanité était
gagnée à ce triste remède, il y aurait d'incorrigibles réfractaires
qui résisteraient jusqu'au bout k l'application du remède. Ce serait
de leur part, je l'avoue, un mauvais godt égal & leur aveuglement;
mais cette indocilité systématique sntHrait, d'après l'aveu de H. de
Hartmann, pour faire manquer l'opération, et il n'estpas désagréable
de penser qu'il dépend de cbacun de nous d'ajourner le succès de
l'expérience. Attendons que la grâce du pessimisme agisse, et, en
attendant, vivons en paix. Mais, quand même l'bumanité aurait piis
cette belle résolution de faire d'un seul coup et en bonne forme
un acte de renonciation à l'être, je crois bien que cela ne change-
rait pas grand' chose à la marche du monde ni à l'évolution des
phénomènes qui nous entraîne. Il dépend jusqu'à un certain point
de l'humanité d'arrêter le flot des générations humaines, et c'est
en cela que Schopenhauer nous paraît mille fois plus pratique que son
disciple. Hais à qui pourra-t-on persuader que la solidarité soit telle
entre les divers ordres de phénomènes que le suicide métaphysique
de l'humanité arrête la marche des planètes ou même la révolution
de l'humble globe, théâtre de ce bel exploit ? — D'ailleurs, à sup-
poser qu'il n'y ait qu'une force imique, répartie en proportions diffé-
rentes dans les difTérentes régions de l'être et gui en constitue
l'unité, qu'est-ce que la masse des forces psychiques, comme on
dit, c'est-à-dire d'intelligence et de volonté, concentrées dans le sein
de l'humanité, au prix de la masse totale des forcés physiques distri-
buées dans le reste du monde, dans l'influi cosmique, sans parler des
autres forces psychiques, analogues à celles qui nous animent, qui
peuvent être répandues à flots dans les mondes innombrables que
nous ne connaissons pas? Quel lien de solidarité ou de subordina-
tion peut-il exister entre cette petite quantité de force cosmique
transformée en humanité sous la forme d'un milliard d'hommes, de
deux milliards si l'on veut, et ces espaces remplis soit d'espèces
vivantes et de formes animées, soit d'agrégats organiques, soit
d'atomes d'éther? Ces régions sans limites,ces formes de l'être dont
Pascal a dit magnifiquement que « l'imagination se lasserait plutêt
de concevoir que la nature de fournir, » comment se figurer que tout
cela obéirait en un clin d'oeil au mot d'ordre parti de ce globe infime,
.ïGoogIc
LA 1ULU)IE DU PESSUOSHE. 349
émané des lèvres expirantes du deniier homme, et que sur la consi-
gne de ce pauvre être qui n'a pas pu seulement combattre chez lui,
dans son misérable séjour, la maladie et la mort, la nature va replier
son œuvre, comme un décor de théâtre, et ramener dans le néant la
richesse infinie, la variété de ses phénomènes et de ses formes, la
splendeur de son incessante création? Tout cela est de la fantas-
magorie pure. Cordre étemel des choses nous enveloppe et nous
assujettit de toutes parts. Notre pensée a beau grandir sans cesse,
sa puissance est active seulement dans les limites de cette terre ;
pour tout le reste, elle est passive ; l'homme reçoit la lumière et
la chaleur du soleil, il les modifie de mille manières difi'érentes,
il ne peut rien sur la source elle-même d'où elles émanent et qui
les lui refuse ou les lui donne sans obéir à ses vœux, encore moins
à ses ordres. Si grande que soit la science, les limites de son action
sont celles de notre atmosphère ; au-delà elle est sujette, elle
observe les phénomènes, elle ne peut plus ni les produire ni les
modifier; elle ne commande plus, elle obéit. Et même sur cette
terre où elle commande, à quoi comraande-t-^Ile î A la vie? à la
mort? Assurément non; elle combine des forces et crée des^elTets
nouveaux; elle n'a pas créé un seul être; elle n'en a pas arraché
un seul À la mort.
C'est donc une lutte absurde qu'on entreprend contre le pouvoir
de la vie universelle et la force de l'être. Ni Schopenhauer, ni Harl^
mann n'ont trouvé la formule qui mettra dans la main de l'homme
la vertu magique de l'anéantissement du monde. Il faut en prendre
son parti : la révolte contre l'être est insensée, elle est le dernier
terme de l'orgueil intellectuel et le plus stérile produit de l'infatua-
tion métaphysique. A l'égard de l'ordre universel dans lequel nous
sommes entraînés, perdus comme des atomes, mais comme des
atomes pensans, il n'y a qu'une attitude digne de la pensée qui ne
s'enivre pas d'elle-même : la résignation.
Seulement ce mot, sublime et fier dans sa tristesse, plus grand
que toutes les chimères de la révolte, ce mot peut être compris de
deux manières bien diiférentes. Il y a, parmi les résignés, ceux qui,
ayant compris l'inutilité de la lutte contre la force des choses, se
vengent par le mépris de leur impuissance. C'est Leopardi, par
exemple, sentant que la lutte est vaine et y renonçant, n'attendant
rien de la vie, ni de Dieu, ni des hommes, vivant dans une sorte de
stoïcisme hautain et répétant avec une amertume passionnée cette
plainte qui résume sa poésie : — «A quoi bon la vie, si ce n'est
à la mépriser 7 » — H y a, parmi ceux qui pensent dans la foule
humaine, une autre classe de résignés, ce sont ceux qui, sans tout
comprendre, ne nient rien de parti-pris, qui, sans trop attendre ds
.ï Google
350 KETDE DES DEUX KMlIffiS.
la vie, essùent de l'améliorer siD(m pour oix-mèmes, du dhhds poor
les autres et pour ceux qui Tiendront ^)rë9 eux ; qui agissent
comme si leurs œuvres devaient avoir des suites, s'effwçant d'agir
le mieux possible, persuadés que les résultats de l'action boitoe ne
seront pas anéantis et deviendront une semence d'acti<Hts meilleures
encore et des germes de progrès ; qui espèrent que rien ne s'anéan-
tit dans le monde moral pas plus que dans te mobde physique, et
que chacun de nous peut étte considéré, pour sa part, ctHiuoe
l'humble architecte de ce monde moral qui grandit toujours ; ceux
enrm qui croient que l'idéal qui règle le mouvement de leur pensée
n'est pas seulement une belle chimère, et que cette force mysté-
rieuse n'agit si profondément sur la cooscience et le cœur de l'bu-
manité que parce qu'elle émane d'un principe vivant d'ortke
et d'harmonie qu'ils pressentent sous les nuages de la vie, qa'ils
recherchent dans les profondeurs voilées de l'univers conmie dans
la marche mystérieuse de l'histoire. — Il y a ainsi deux sfwtes
de résignations bien diUérentes : celle qui nie le progrés et la
réalité de l'idéal, proclamant la souveraineté de la force et du
hasard dans toutes les r^ons de l'êb^ et il y a la résignation
virile à la vie parce qu'elle peut être améhorée, à l'action parce
qu'elle peut être féconde, à la moralité et au progrés parce que
l'humanité comme l'irnivers doit avoir une fin divine. Est-ce le
désespoir et la mort qui ont raison 7 Est-ce la vie et l'espérance?
H. de Hartmann raille quelque part, avec uneverve implacaUe,
la vanité de ces espoirs et proclame bien haut l'indifiérence sou-
veraine de la philosophie à l'égard de la plainte humaine. Nous
résumons cette page lïautaine : La philosophie, nous dit-il, ne doit i.
l'homme ni une consolation, ni une espérance : de tels besoins trou-
vent leur satisfaction dans les manuels de piété. La philo8<^rfùe
n'a pas à se préoccuper de savoir si ce qu'elle trouve plaît ou non
au jugement sentimental des foules instinctives. Elle est dure et
insensible comme la pierre. Elle ne vil que dans l'éther de la pure
pensée, et ne poursuit que la froide connaissance de ce qui est, des
causes et de l'essence des choses. Si l'homme n'est pas assez fort
pour supporter ce régime de la pensée pure, si son coeur se glace
d'horreur ou se brise de désespoir devant la vérité entrevue, si sa
volonté se dissout dans le découragement, la philosophie enregistre
ces faits comme des données précieuses pour ses recherches
psychologiques. Elle n'observe pas avec moins d'intérêt les dispo-
sitions plus énergiques et toutes contraires avec lesquelles d'autres
Âmes acceptent k vérité : soit l'indignation et ta colère qui font
grincer des dents, soit la rage froide et contenue qu'inspire le
carnaval insensé de la vie, soit la fureur méphistophélique qui se
.ïGoogIc
U MALâDIE DU PE6SI1U6HE. 351
répand en plaisanteries funèbres sur ce fiasco de l'existence, et
jette one é^e et souveraine ironie sur les dupes enivrées de leurs
illosioas et sur les victimes qui se lamentent ; ou bien enfin l'eiTort
de ceux qui luttent contre ta fatalité pour sortir de cet enfer par
une suprême tentative d'afiranchissement. — Quant k la philoso-
phie elle-même, elle reste impassible, ne voyant dans le malheur
sans nom de l'existence que la manifestation de la folie du vouloir,
qu'un moment Iranaitoire du développement théorique du sys-
tème (1).
Oui, sans doute, dirans-nous, la philosophie ne doit avoir souci
que de I^ vérité, mais de la vérité tout entière, non partielle,
faussée ou brisée, non factice et tourmentée par des mains ha-
iHles pour la faire entrer dans l'étroite enceinte d'un système. Si
nous pensons fet nous avons le droit de le penser) que la réalité
est ploB large et plus cxHOpréhensive, plus profonde mOla fois et
cepôulant plus claire que tous ces systèmes, nous ne pouvons
pas, nous ne devons pas considérer comme une philosophie déû-
nîUve celle qui supprime ces indications, ces avertissemens, ces
rédamations énergiques de la nature et de la vie. Ce n'est pas
attendrissement banal, compassion vulgaire, c'est souci de la
vérité. Avant de railler avec tant de hauteur les aspirations et les
espérances da cœur de l'bomme, démontrex-nous qu'elles se
trompent. — Soit l que le philosophe méprise la plainte humaine :
c'est son devoir, s'il ait certitude que cette plainte n'émane pas
de la conscience de l'humanité qui se sent injustement soullnr, qui
proteste contre la violation de son droit et confie à un avenir in-
connu le soin de justifier la justice. C'est son devoir de railler celte
plainte, s'il sait de science certaine qu'elle doit se briser contre un
ciel sourd et qu'elle ne doit pas avoir d'écho dans une conscience
supérieure qui la recueille. Mais avant tout il faut qu'il démontre
que ce sont là des illusions. Il faut surtout que des théories comme
le pessimisme prennent soin de s'établir plus solidement elles^
mêmes devant la raison curieuse et la logique qui ne se contentent
pas de rêveries artistement enchaînées; il faut prouver cette in-
vraisemblable histoire de l'Inconscient, partagé en deux principes
indépeodans quoique identiques au fond, d'où la vie s'est échappée
un jour pour venir se briser contre mille écueîls dans le monde, se
réfléchir dans la conscience, s'apercevoir, se repentir de s'être con-
nue elle-même et se replonger de ses propres mains dans le néant.
C'est tout cela qui aurait grand besoin de preuves en règle. N'est-
ce pas résoudre la question par la question même que de con-
<l) PJitlMCiiAi* dt (VncoMcwnt, t. II, p. 4SI, tndaOion de H. Ncleu.
.ïGoogIc
35S BETtlE DES DEUX HONDES.
damner a priori les aspirations de l'humanilé? Vous dites que ce
sont ou des illusions pures ou des ruses de l'Inconscient pour nous
attacher à la vie par des liens imaginaires. — Des illusions, toutes
ces idées, tous ces sentimens qui renaissent saos cesse dans le
cœur de l'homme, même après tant de tentatives multipUées pour
les détruire? — Des ruses de l'Inconscient, dites-vous? mais qu'est-
ce donc que cet Inconscient qui travaille contre lui-même, qui s'ap-
plique si ingénieusement à se tromper, dupe éternelle de sa propre
fraude? Tout cela est mille fois plus inintelligible que ce que vous
prétendez détruire. Là où vous dites qu'il n'y a que des fraudes
gigantesques, nous croyons qu'il y a de grands faits psycholo-
giques, permanens, éclatans de vitalité, indestructibles. Ce sont
des bases d'induction pour une philosophie sans parti-pris. Qui
a tort, de vous ou de nous ? — On nous dit : Pures chimères que
tout cela I l'homme a toujours voulu croire à ce qu'il a désiré; U
force de son désir crée l'objet de son désir. Mais d'où viennent
donc le désir lui-même et sa force toujours renaissante, et l'in-
vincible élan de nos passions les plus nobles, et qu'est-ce qu'une
philosophie qui n'en tiendrait pas compte î Dans cet ordre de pro-
blèmes, ni le mépris ni la colère ne résolvent rien, et si la nature
est plus vaste, plus haute, plus profonde que le système; eh bien!
tant pis pour le système I Gela ne fait rien aux choses que l'on
se fâche contre elles, et s'il y a un désaccord entre la réalité hu-
maine et les théories, à coup sûr ce n'est pas la réalité qui doit
avoir tort.
E. Cabo.
.ïGoogIc
VOLTAIRE
D'APRÈS LES TBATAÏÏX RÉCENS
I. OEntn amplitn dt Vollam, pubtitei pu H. Louis Moluid, IITT. — TI. Veltalti, ili
caHnKM pu 11. S.-P. Stniut. 1S7S. — Itl. Voltafrt tl la êaeiili au iitriniiHimi
Hek, 'iK U. QnitiTe DtnwimtuiM, S toI. — IT. VtUairt, bj g«n«ul B.-B. Hunlvy.
ins. Blickviwd.
C'était vers i73f>, non plus déjà dans les premiers jours, mais
dans la première ardeur encore de cette mémorable corresponclaQce
entre un prince royal de Prusse et le plus fameux des beaux esprits
rnnçus d'alors. De Berlin ou de Rheinsberg à Cirey, l'ordinaire en-
tretenait un commerce de coquetterie réglée. Jamais amans du bel
air, dans les ruelles d'autrefois, n'avaient échangé complimens
mieux tournés, déclarations plus galantes ni madrigaux plus pré-
cieux. Frédéric était jaloux de la belle, de l'incomparable Emilie
qu'il appelait assez irrévérencieusement « la Du Châtelet. » Vol-
taire maudissait par avance les grandes affaires et les soucis d'état,
qui, tftt ou tard, menaçaient de ravir son prince aux lettres, aux
petits vers et à,la philosophie. Le futur conquérant de la Sîlésie, le
héros cauteleux et retors qui devait un jour démembrer la Pologne,
s^eierçait à réfuter Machiavel en attendant l'heure propice de le
commenter par les fomes. Et le même rare écrivain dont on a conçu
l'étrange fantusie de faire l'un des ancêtres de notre démocratie
^litaire fatiguait la souplesse de sa plume à chercher, pour un
amour-propre royal, des flatteries inédites et des adulations qu'il-
n'eût encore prodiguées dans l'antichambre d'aucun cardinal mi-
mstre ou dans le boiidoir d'aucune favorite régnante. Macaulay,
^e les usages île la franchise anglaise dispensent de ménager les
Tom txm. — isffi. !3
.ïGoogIc
354 BETUB OES DEUX MÛHDtS.
termes, a recommandé quelque part la lecture de cette correspon-
dance aux inexpérimentéâ qui voudraient a se perfectionner dans
l'art ignoble de la flatterie. » Qui sut jamais, en effet, mieux flatter
que Voltaire, plus hardiment, plus ingénieusement? Les plus re-
nommés courtisans du grand roi, les Dangeau, les La Feuillade ou
les D'Antin, auprès d'Arouet ne sont que des nonces, fades cwnpli-
menteurs, apprentis qui s'essaient dans un art qui ne fait que de
naître, et les pires tribuns du peuple, adulateurs grossiers, n'ont
jamais trouvé, pour louer l'idole qu'ils méprisent autant qu'ils la
redoutent, des accens plus pénétrans, une éloquence plus persua-
sive que Voltaire pour célébrer « le Trajan » qui régnait à Ver-
sailles, II le Salomon » du Brandebourg', ou sa rivale de pouvoir et
de gloire, u la Sémiramis » du Nord. D'ailleurs ni Salomon , ni
Sémiramis ne demeuraient en reste : il faut en convenir. Il n'a été
donné ai à tous les rois, ni à toutes les impératrices d'avoir dans
leur jeu politique un Voltaire : ceux-ci du moins, « Luc et Catau, »
comme il les appelait dans ses accès de galté familière, eurent sur
Trajan la supériorité de savoir s'en servir. Ils trompèrent ce grand
trompeur, et sous la plume du philosophe les douloureux partages
de 1772 deviiu-eat pour l'Europe des encyclopédistes une époque
dans l'histoire du fanatisme et une ère dans l'histoire de la tolérance.
Ce qui semble avoir d'abord conquis, séduit, enchanté Frédéric,
c'est précisément ce qui n'a pas cessé d'étonner la postérité : l'uoi-
versalité de Voltaire, u Je doute, lui écrivait-il, s'il y a un Voltaire
dans le monde : j'ai fait un système pour nier soq existence. Non,
assurément, ce n'est pas on seul homme qui fait le travail jHodi-
gieux qn'on attribue à H. de Voltaire. Il y a à Cirey une aeâàéaâe
composée de l'élite de l'univers. Il y a des philosophes qui traduisent
Newton, il y a des poètes héroïques, il y a des ComeÛle, il y t des
Catulle, il y a des Xhucydide, et l'ouvrage de cette académie se pu-
blie sous le nom de Voltaire, comme l'action de toute une aimée
s'attribue an chef qui la commande. » On ne saurait mieux dire. U
est vrai : qu'un seul homme ait pu suffire à tant de soins et d'oc-
cupations si diverses, une seule tète à tant d'idées, une seule main
à tant d'œuvres, rien de semblable encore ne s'était rmccntré ni
depuis ne s'est retrouvé dans l'histoire, non, pas mdme en Samuel
Reimanis, quoi que le docteur Strauss ait jadis essayé d'en faire
croire à son altesse royale Alice, princesse de Grande-Bretagne et
d'Iriande. Quel genre en effet n'a pas abordé Volturo 1 Quelle tâche
Ji'a pas entreprise et menée jusqu'au bout sa prodigieuse activilél
Sans doute moins profond que les uns, nullement poète en dépit
de quinze ou vingt volumes de vera, moins bienfaisant surtout que
les autres, mais combien supérieur à tous, et sans excepter les
.ïGoogIc
TOLTAIIE ET SES BIOGUPHBg. 865
plus grands, par la mobilité du génie, la diversité des œoTTes et
snrtODt l'étendue d'inflneDce exercée sur son temps I
Toutefois il n'est peut^lre besoin d'y regarder ni longtemps ni
de très près pour soupçonner que cette grande activité n'a pas été
véritablement féconde, ni même cette inOuence aussi souveraine
qn'on le croirait d'abord. Sous tant de formes changeantes, et sous
tant d'aspects multipliés, il n'est toujours qu'un seul Voltaire en
scène. Cest comme us premier moment de surprise, d'éblouisse-
ment, d'illusion. Vingt personnages : un Newton, un Corneille, no
Thucydide, un Catulle, selon le mot de Frédéric, ajoutons un homme
du monde et presque un grand seigneur, un bel esprit de ruelles
et de salons, un courtisan, un diplomate, un homme d'affaires, un
journaliste, que sais-je encore ? un fabricant de bas de soie et de
montres de Genève, un fondateur de villes, passent tour à tour
sous no6 yeux, mais,
, . . V&riœ elndunt spedes alque on. . .
Ce sont autant d'ingénieux d^uîsemens qu'avec une incomparable
prestesse le même acteur a revêtus tour k tour, non pas certes
par amour de son art, ni surtout pour son plaisir, mais pour en-
tendre retentir k son oreille le murmure des approbations mondaines
et le tumnite des applaudissemens populaires, pour obéir à l'opi-
nion de son siècle et parvenir à la dominer enfin k iotte de l'avoir
flattée.
La société plus que libertine du Temple ou la cour licencieuse
du régent ne demandent qu'un poète lauréat, comme on dirait en
Angleterre, ou, comme dit le régent, u un ministre au département
des niaiseries ï » trop heureux de racheter à ce prix ses premières
incubes, ib fils du bonhomme Arouet se présente et fait son en-
trée dans le grand monde par cette porte basse. Un public parisien,
le plus amoureux du théâtre qu'il y ait eu peut-être dans l'histoire
d'aucune littérature, cherche un poète favon qui remette ea hon-
neur l'antique ^vgédie tombée de Pradon en Gsmpistron et de
Campistron en Lamotte ï l'auteur d'OBdipe entre en lice et fait
valoir bruyamment ses titres k l'héritage vacant. Les derniers te-
nahs d'une vieille querelle se lamentent et déplorent qu'à l'étemel
Homère des ana'ens les modernes ne puissent opposer un seul
poète épique? Voltaire compose la Henriade, sans négliger ce soin
nécessaire d'en démontrer les beautés au lecteur français dans son
Bitai tur le poème épique. Les gens du monde et les femmes de
cour se plaignent de ne pouvoir supporter la lecture de l'histoire
dans les lourds in-folio de Scipion Dupleix ou de Hézerayî ['His-
toire de Charles XII parait, qu'on se dispute comme un roman,
bientôt suivie de \'Eisai sur les mœurs. Le goût de la sdeoce et de
,„i- uu.CoDglc
356 BEVCE DBS DEUX HONDES.
Ift philosophie se répand, le siècle entier tourne à la physique, et
les marquises donnent à la géométrie tout ce que les ponipoDS leur
laissent de loisii'? le châtelain de Girey chante les cieux de Newlon
et disserte sur la Nature du feu. Le vent souffle à l'économie poli-
tique? il écrit l'Homme aux quarante icus. L'irréligion gagne ei
de jour en jour se propage? il écrit son Dictionnaire philotophiqat
et lance le célèbre mot d'ordre. La révolution se prépare ? les brO'
chutes succèdent aux brochures, les diatribes aux pamphlets, et
c'est encore lui qui partout porte les premiers coups. Ai-je bien dit,
les premiers coups 7 Non, car partout et toujours il attend que
l'opinion soit faite et que de la complicité du public il puisse reiirer
im surcroît de gloire et de popularité; le plus impitoyable relieur,
le plus hardi, le plus insolent même, si vous ne regardez qu'à ses
œuvres, mais le plus prudent des hommes, d'autres ont dit, comme
la duchesse de Choiseul, « le plus poltron et le plus pitoyable, •
si vous ne regardez qu'aux circonstances de leur publication.
Dans leurs histoires de la littérature française, assez d'autres
ont rendu justice à l'inimitable écrivain, modèle et désespoir de
ceux qui l'ont suivi. C'est l'homme que nous voudrions essayer de
montrer ici, le plus habile à gouverner la plus étonnante fortune lit-
téraire qui fut jamais, le plus âpre à défendre les moindres préroga-
tives de sa royauté conquise, et qui, pour tout dire d'un mot, des
innombrables abus de l'ancien régime n'attaqua pas im seul qu'il
n'en eût d'abord tiré lui-même tout le proGt qu'on en pouvait tirer.
L
« Je ne dirais pas ici qu'Arouet fut mis à la Bastille pour avoir
fait des vers très effrontés, sans le nom que ses poésies, ses aven-
tures et la fantaisie du monde lui ont fait, ii Qui ne connaît cette
mention sommaire et dédaigneuse, la moins dédaigneuse des deu^,
jetée par Saint-Simon dans ses Mémoires, entre la nouvelle du
mariage d'un marquis d'Harcourt avec une demoiselle de Barbe-
zieuz et le souvenir, orgueilleusement détaillé, de la mort d'uo
palatin de Birkenfeld, ami du noble duc?
C'est en effet de là, pour nous comme pour Saint-Simon, c'est
de ce premier embastillement que date l'histoire publique de Vol-
taire. De nombreux auteurs ont pris fort inutilement la peine de
nous raconter les premières équipées de l'enfant de famille, ses
premières amours avec Olympe Dunoyer, ses premiers vers pour
a un invalide n et pour <i sa tabatière » confisquée par le P. Porée,
ses succès de collée et sa première éducation, sans oublier la dis-
cussion de ce problème délicat, savoir, si Françoîs-Uarie Arouet
naquit le 20 février ou le 22 novembre 1Ô9A, i. Paris ou aubouig
TOLTAIBE ET SES BIOGRAPHES. 3g7
de ChâtcDay. Mais c'est peut-être une plaisanterie que d'écrire à
l'occasion de Voltaire une biographie du P. Toumemine. Je ne vois
pas même qu'il nous intéresse beaucoup de remonter la généalo-
gie des Arouet jusqu'en 1525 et jusqu'à Jacqueline Marcheton,
femme d'Hélénus Arouet, tanneur à Saint-Jouin-de-Mames. Parmi
tant de détails, un seul fait importe : c'est qu' Arouet eut pour parrain
l'abbé de Châteauneuf, qui le conduisit de bonne heure chez la
vieille Ninon de l'Enclos et l'introduisit quelques années plus tard
dans la société du Temple, dans la dangereuse camaraderie des
Vendôme et des Chaulieu.
L'enfant n'était pas encore u décrassé, » Le nom bourgeois du
payeur des épices de la chambre des comptes ne l'importunait pas
eocore comme un souvenir fâcheux de roture. Au surplus, si mo-
deste que fût son origine, il en porta toujours très haut l'orgueil.
C'était pour lui la suprême injure que de traiter un lieutenant de
police de k fripon de la lie du peuple » ou son évéque savoyard
de « fUs et petit-fils de maçon. » U était u maigre, long, sec et dé-
charné, D ce sont ses propres expressions ; l'air d'un « satyre, »
ajoute un rapport de police. Le front était haut, les yeux étince-
lâient de malice, les lèvres minces, fines, serrées, semblaient des-
sinées pour le sarcasme, le buste inclinait légèrement en avant,
comme déjà prêt à l'attaque. Toute sa personne aisée, soignée,
coquette, parfumée « à l'essence de giroufle, » avec des recherches
et des élégances féminines, respirait le désir déplaire, et la liberté,
la vivacité familière d'un homme né pour le monde. A voir sa phy-
sionomie <[ naturellement insolente h et dès qu'on avait entendu le
son de cette voix, habile à toutes les inflexions, mais jusque dans
l'éloge imperceptiblement ironique, on devinait un maître passé
dans cet art difTicile et aristocratique de la conversation mondaine
qui fut le triomphe des salons du iviip siècle. 11 n'en ignorait pas
le pouvoir, et Imigtemps après, quand il pouvait avec un légitime
orgueil se comparer intérieurement aux plus illustres du siècle pré-
cédent, ce n'était pas sans complaisance qu'il rappelait leur gau-
dierie, leur sécheresse d'entretien, la triste figure qu'ils faisaient
sitôt qu'ils posaient la plume : n Mon père avait bu avec Corneille:
il me disait que ce grand homme était le plus ennuyeux mortel qu'il
eût jamais vu, n ou encore : h Ma mère, qui avait vu Despréaux,
disait de lui que c'était un bon livre et un sot homme. » Il ne tirait
pas moins vanité de ses manières et de son éducation, quand au
fort de ses querelles avec Jean-Jacques, parmi les plus violentes
injures et les plus odieuses provocations, il rappelait durement à
l'auteur de Y Emile que » pour élever un jeune homme, il faudrait
commencer par avoir été bien élevé. » C'est que Voltaire n'était
pas de ces penseurs solitaires qui vivent en eux-mêmes et cotome
C oot^ le
368 hethe des deux mondes.
de leur propre substance. Nulle part il ne se sentait plus à l'aise
ni mieux inspiré qu'au milieu du mouvement, de l'agitation, du
tourbillon des élégances mondaines, à Saint-Ange, chez les Cbq-
martin ; à Vaux-Villars, chez la maréchale ; à la table des grands
seigneurs et des rois philosophes ; dans la libre et nombreuse inti-
mité des actrices à la mode ou des grandes favorites, roulant aiec
le torrent des courtisans dans les gâteries de Versailles ou de Foo-
tainebleau « comme un petit pois vert, nous dit Piron dans son
style haut en couleur plus qu'un cm de Bourgogne, comme dd
petit pois vert à travers les Ôots de Jean-Fesse, n ou bien encore,
aux jours de première représentation, quimd il allait, comme le
Gabriel Triaquero du roman de Lesagé, a de loge en loge, présenter
modestement sa tâte aux lauriers dont les seigneurs et les dames
s'apprêtaient à la couronner. »
C'est là son élément. Tout ce qui brille le ^duit, l'attire et le
retient. Sans doute il s failli se fourvoyer d'abord. Dupe de son
inexpérience, il a cru, par une illusion commune à la jetmesse, qne
l'opposition, — si ce mot peut avoir un sens en 1716, — menait à
la fortune, que la satire et l'épigramme étaient le plus court chemin
vers la réputation et la gloire. Mais comme il en est promptement
et pour longtemps revenu ! comme il a su réparer son erreur I aïec
quelle prestesse et quelle sincérité ! C'est à peine s'il sort de la
Bastille qu'il dédie sa tragédie à'OEdipe à Madame, duchesse d'Or-
léans, avec quelle grâce dans le mensonge et quelle dignité E^iri-
tuelle dans la flatterie : « Si l'usage de dédier ses ouvrages à œui
qui en jugent le mieux n'était pas établi, il commencerait par voire
altesse royale, d Au régent, il demande en grâce n de vouloir bien
entendre quelque jour des morceaux d'un poème épique sur cdui
de ses aïeux auquel il ressemble le plus. » Le moyen de lui garder
rancune? Il fait mieux : il tâche à s'insinuer dans la société des
roués et des maltresses du prince. Il rend service, et pour ces fêtes
quelque peu scandaleuses qui font gronder d'indignation bour-
geoise les Marais et les Barbier, c'est lui qui s'offre pour composer les
petits vers dont la jolie M"*d'Aveme ou toute autre régalera l'oreille
du maître. C'est le destin d'Arouet. II est né courtisan, n a du
madrigaux pour M""* d'Aveme ; il en aura pour M"* de Prie, la plus
spirituelle de ces maltresses déclarées dont l'histoire galante cdtoien
l'histoire politique du règne, jusqu'au jour où M"* de Pompadoor
les confondra l'une avec l'autre ; il en aura pour la duchesse de
Châteauroux; il en aura pour M"' de Pompadour; âgé de quatre-
vingts ans, il en aura pour la Du Barry :
CeM UMi mai mnrtaU d'adorer mtra image,
L'oiigiiial était fait pour lu dienxl
j,GoogIc
VOLTAIRE ET fi£S BlOGflAPHES. 859
Les dieux I Louis XV et ses prédécesseurs sans doute, le comte du
Barry peut-être et la légion des amans de la Belle Bourbonnai$el
Le patriarche de Ferney n'y regardait pas de si près. Il avait de
bonne heure médité cette leçoa de la duchesse de Bourgogne, que
sous les reines ce sont les hommes qui gouvernent, mais que ce
sont les femmes sous les rois et sous les régens. 11 poursuivait à
U fois fortune, honneurs et popularité. Il allait donc à ia popula-
rité par les lettres, par le théâtre surtout, dont les succès l'eni-
vraient encore jusque dans sa vieillesse ; il allait aux honneurs
par les ministres et les favorites, à la fortune par les traitans.
Il y avait un personnage, en effet, qu'en ce temps-là. l'auteur
à'OEdipe et de Mariamm flattait plus sincèrement encore qu'il ne
&isait aucune maîtresse royale : c'était le cardinal Dubois, qu'il ne
balançait pas à louer en vers par-dessus le cardinal de Richelieu
lui-^nëme et qu'il suppliait en prose « de l'employer à quelque
chose, o Mieux encore, à force de zèle il provoquait les bontés de
l'éminence et lui donnait d'abord un court échantillon de ses
talens de policier diplomatique en lui déterrant quelques rensei-
gnemeos sur un obscur comparse de la finance et de la polilique*
u Salom(Hi-Lévy, juif, natif de Metï. » Il se croyait né pour la diplo-
matie. Et le même homme qui plus tard, dans la seconde préface
de Zaïre, devait louer à si grand fracas l'Angleterre d'avoir fait du
marchand Falkener un ambassadeur à Constantinople de sa majesté
britannique, savait bien que dans te siècle précédent ni les Got-
bert, ni les Louvois n'avaient grandi sur les genoux d'une duchesse;
il savait bien que Dubois, fils lui-mâme d'un apothicaire de Brive-
ta-Gaillarde, avait fait de l'acteur Destouches un chargé d'affaires h
Londres de sa majesté très chrétienne. En 178S, ces coups d'encen-
soir à Dubois ne laissèrent pas d'embarrasser les éditeurs de Kehl,
— Condorcet et Beaumarchais. — Us mirent une note aux vers de
Voltaire, conune quoi « Fontenelle et Lamotte avaient loué Dubois
avec autant d'exagération. » Là-dessus, tous éditeurs, commenta-
teurs et biographes de renchérir à l'envi : c'était une dure nécessité
des temps que ces flatteries aux puissans du jour; l'homme de
lettres à peine émancipé de sa condition subalterne avait encore
besoÎD d'appuis, de protecteurs, de patrons influens; — c'était le
prix dont on payait la liberté de penser et la pennissicn de parler
à peu près comme on pensait. Ils oublient que ni nos grands
hommes du xvn* siècle n'ont rabaissé leur talent à ces honteux
usages, ni les Montesquieu, tes Buflbn, les Rousseau, les Diderot
ou les D'Alembert au xvni' siècle. Pourquoi donc le seul d'entre
tous qui se soit dérobé derrière l'anonyme toutes les fois qu'il y
avait quelque danger à courir serait-il recevabte à dissimuler
ses Inssesses sous ce prétexte trompeur et cette fausse excuse?
.ïGoogIc
360 BETDE DES DEUX MONDES.
Hais le vrai, c'est que, pour Voiture, le soin de sa digoité ne veoail
qu'après celui de sa fortune, comme le souci de son art ne passait
qu'après celui de sa popularité.
Parfois sans doute, heureusement pour nous, dans sa longue
carrière, il lui est arrivé de sentir le démon de l'artiste et du poêle
se réveiller, s'agiter, se démener en lui, quand il composait Zaïre
par exemple, ou Tan<Tide. On n'a pas impunément reçu de la
nature tant de dons prodigieux, l'inépuisable fécondité d'invention,
la plus rare faculté d'assimilation qui fut peut-être jamais, l'intel-
ligence la plus ouverte et la plus curieuse, la plus brillante imagi-
nation, la sensibilité la plus prompte, l'esprit le plus étincelant, le
goût le plus difficile et le plus exquis, la plume la plus souple,
également agile et libre dans le vers et dans la prose : Voltaire a
donc écrit quelquefois pour la postérité. Chose singulière, qu'il
n'ait pas laissé peut-être de monument plus durable de sa gloire
littéraire que ce même théâtre aujourd'hui beaucoup trop et in-
justement dédaigné. Car c'est là que sont les chefs-d'œuvre do
talent poétique de Voltaire, bien plus que dans la Henriade, ou
dans les Épftres, ou dans les Discours sur l'homme, ou dans ces
poésies légères si souvent déparées par de singulières inadvertances
de goût, d'étranges grossièretés de langage, qu'il lui déplaisait
d'ailleurs, pour beaucoup de raisons, de voir figurer dans la biblio-
thèque de ses œuvres et dont il disait sans mentir: « Je suis bien
fiàché qu'on ait imprimé Ce qui plait aux dames et V Éducation des
filles; c'est faner de petites fleurs qui ne sont agréables que quand
on ne les vend pas au marché. » Mais l'intrigue de quelques-unes
de ses tragédies, mais les catastrophes de Zaïre, de Tancrède ou
de son « Américaine Alzire, » sont parmi les plus romanesques,
les plus dramatiques et !es plus sincèrement émouvantes qu'il y
ait à la scène. Zaïre est de 1732 : et le luxe des décors n'y fera
rien, non plus que la prétendue vérité des costumes ou les grands
éclats de voix; elle est encore moins vieille qa'Henvini, plus
jeune cependant de presque tout un siècle. Mais pour quelques
œuvres conçues dans une heure d'inspiration poétique, portées
avec amour, enfantées dans la fièvre de l'enthousiasme et dans l'or-
gueil de la fécondité, combien à'OEdipe composés pour se donner
l'honneur d'une victoire facile sur le vieux Corneille, de Mort de
César pour faire la leçon à CtV/e^-Shakespeare, ou, s'il est per-
mis de le nommer après ces grands noms, combien de CatHinn
pour éclipser les inofTensifs succès des dernières œuvres de Cré-
billon, (I pour faire en huit jours ce que Crébillou avait mis vingt-
huit ans à achever 1 » C'est bien ici le vrai Voltaire, le Voltaire tout
en nerfs et tout en vanité, jaloux de tous les applaudissemens
gui ne vont pas à lui, le Voltaire que la popularité de Jeao^acgues
.ïGoogIc
TOLTAIBE ET S£S BIOGRAPHES. 361
empêchera de dormir, le Voltaire qui n'a jamais oublié l'inquié-
tude que lui avait donnée le succès de VEsprit des lois, H qui
dans ses derniers jours n'hésitera pas à mettre publiquement un
chevalier de Chastellux au-dessus de Montesquieu. Touterois, dans
ce grand monde qu'il fréquentait, ce n'étaient pas seulement des
satisfactions d'amour-propre que poursuivait Voltaire. S'il recher-
chait des amitiés illustres, il ne négligeait pas de contracter des
amitiés solides. Ce grand homme était un homme d'argent, très
soigneux de ses intérêts, très habile k les faire valoir, très âpre
à les défendre. Lui reprocher ce soin de sa fortune serait une pure
sottise. Il hérita de son père environ 5,000 ou 6,000 livres de rente,
il en possédait 80,000 vers 1740, il en laissa près de 160,000 à
sa mort, en 1778: les dieux en soient loués! 11 n'est pas néces-
saire que dans une société bien ordonnée les lettres conduisent
leur homme à l'hôpital. Peut-être même importerait-il à la dignité
de tous que ni poètes ni prosateurs n'eussent jamais vécu, ceux-d,
plus besoigaeux ou plus avides, aux gages du libraire, ceux-là, plus
vaniieux et moins patiens au travail, dans la domesticité du grand
seigneur ou dans la clientèle du financier. Voltaire a aimé l'ar-
gent, non pour l'argent, ni même pour les plaisirs qu'il procure,
mais comme voie abrégée de parvenir à tout, pour l'indépendance
qu'il garantit et ce droit de presque tout oser qu'on lui recon-
naissait déjà dans le xviii' siècle. Trop de petitesses et de vilenies,
qu'il est aussi superflu que facile de relever dans l'histoire de son
ménage, témoignent plutôt de la vivacité de ses nerfs ou de l'âcreté
de sa bile que de son avarice ou de sa cupidité. Car enfin, cet homme
si préoccupé de son temporel et si " curieux du denier dix » ouvrait
volontiers sa bourse, et qui voulait y puisait. Je ne parle pas de
cette hospitalité de Ferney, si largement ouverte à tout venant :
ce n'était là qu'une nécessité d'état, pour ainsi dire, une manière
de tenir sou rang, d'étendre son influence, d'affermir sa royauté
littéraire. Mais il aimait à rendre service, et la preuve en est écrite
à chaque page de sa volumineuse correspondance. Il prêtait, il don-
nait. Ses droits d'auteur, pour l'ordinaire il en faisait présent aux
comédiens français, à quelque ami besoigneux, comme Thieriot,
à quelque jeune écrivain d'espérance comme D'Arnaud, comme La
Harp'e. Ses lettres à l'abbé Moussinot sont semées de phrases
comme celles-ci : h Quand D'Arnaud vient emprunter trois francs,
il faut lui en donner douze, » ou encore : <i Je vous prie, si vous
avez de l'argent à moi, de donner cent livres à M. Berger, qui vous
rendra cette lettre, et si vous ne les avez pas, de vendre vite quel-
qu'un de mes meubles, pour les lui donner. »
Malheureusement, quant aux moyens qu'il prit pour édifier cette
grosse fortune, il fut bien l'homme qu'il était en tout, tirant d'a-
.ïGooglc
362 BETUE DES DEUX UONDES.
bord ]es marroDS au feu, sauf ensuite à crier au voleur, quand il
fut une fois rtissasié. Ce grand redresseur de torts, courtisan des
frères Paris, gagna leur faveur en commettant contre la cham-
bre de justice, instituée dans les premiers jours de la régence, une
ode plus plate que les plus plates de Jean-Baptiste Rousseau. Ce
fut même à titre de client des Paris qu'il eut le bonheur d'éch^
per aux ardeurs de cette fièvre de l'or que Law inocula deux ans à
la nation tout entière. Ce grand railleur des financiers traversa le
corridor de la tentation et commença par tripoter dans les vivres
et dans les fournitures militaires, s'interposait dans les marchés,
brassant ces affaires que l'on négocie sous le manteau, recevant
force pols-de-vin, et tondant de près les fournisseurs que lui
livraient ses bons amis de cour. Si l'infanterie de Rosbach n'avait
« ni subsîsta\ice8 ni souliers, » si la moitié de la cavalerie i< manquait
de bottes n et si l'armée ne vivait u que de maraudes exécrables,»
c'est un ministre qui parle ainsi, n'est-il pas plaisant d'apprendre
que Voltaire en a sa part de responsabilité 7 Bien plus, l'auteur de
l'Homme aux quarante écus fut une façon d'accapareur, en swi
temps, et, comme un simple roi de France, il spécula sur les grains,
à son heure, c'est-à-dire sinon sur la famine, au moins sur t»
disette. Mieux vaudrait pour sa réputation qu'il eût rançonné ses
libraires. Sans doute il prêtait beaucoup : aux grands seigneurs
par préférence et sur bonne hypothèque. Les Guise, les Richelieu,
figurèrent parmi ses débiteurs, et l'on doit môme & la vérité de
convenir qu'ils ne payaient pas leurs arrérages avec une très scru-
puleuse exactitude. Les apologistes de parti-pris n'insistent guère
que' sur ce chapitre de ses opérations de finances : trop heureuse
occasion de médire d'un Guise ou d'un Richelieu. Mais le capital
que Voltaire plaçait de la sorte, et presque toujours en vî^er, spé-
culant sur son apparence maladive et sur sa santé chancelante,
peut-être fallait-il bien qu'il l'eût gagné quelque part, puisqu'il
ne l'avùt pas trouvé dans la succession paternelle. Il y a dans If
Barbier de Séville une réplique célèbre de Figaro, Le comte Alma-
viva lui explique brièvement le service qu'il rend à la morale en
enlevant Rosine au docteur Bartholo ; « Faire à la fois le bien pu-
blic et particulier, chef-d'œuvre de morale, en vérité, raonsei-
gnenr. » Voltaire a décidément excellé dans cet art délicat; mais a
cent ans de distance, il convient d'ouvrir les yeux et de reconnaî-
tre que ce précurseur des principes de 1789 avait une siitgulière
façon de ffûre fortune.
Je cherche en vain : de quelque côté que je le regarde, je vois
i2n homme qui tourne au vent do jour, d'ailleurs qui ne fréquenta
que chez les grands, qui ne prend ses amours même que dans un
monde aristocratique et non pas un enfant, mais un homme de
.ïGoogIc
VOJLTAIBE ET SES BIOGRAPHES. 363
vingt'CiDq ans sonnée qui ne s'effraie guère de la quarantaine, si
seulement elle est portée par une maréchale de Villars. Du Dwins
rïDComparable Emilie n'avait-elle guère que vingt-huit ans quand
ils nouèrent cette liaison célèbre. On connsjt le portrait que nous a
laissé d'elle M"* du Deffand : « grande et sèche, le visage aigu, le
nez pointu, de petits yeux vert de mer, ta bouche plate, les
dents cUir-semées et extrêmement gâtées. » Hais en6n, elle avait
élé jadis aimée des Guébriant et des Richelieu, c'en fut assez pour
le gruid homme dont on a pu dire « qu'il e&t donné tout son
gâiie pour avoir de la naissance. » Carpeut-être lefils d'Arouet, par
désœuvrement et comme par oubli de grand seigneur qui se com-
met avec de <■ petites espèces, t> eût-il umé, |mais à coup sûr il
n'eût pas épousé cette Nanette, « pie-grièciie et hareogère, »
qu'épousa Pantophile Diderot, encore moins cette malheureuse
fille d'auberge qui fut la Thérèse de Jean-Jacques. Eût-il seule-
ment r^ussé, comme le fit Protagoras d'Alembert, l'insigne hoo-
ueur d'être avoué publiquement le bâtard d'une chanoînesse de
TencÎD?
Cependant il approchait de la quarantaine. Il était riche, mais,
malgré tous ses efforts et déjà beaucoup de bassesses, mal en cour;
illustre, mais encore discuté, mais encore balancé même sur la scène
française par Crébillon, par Marivaux; fort répandu dans le plus
grand monde, mais jugé sévèrement et parfois cavalièrement traité.
C'est alors que, « las de la vie oisive et turbulente de Paris, de la
foule des petits-maîtres, des cabales des gens de lettres, des
bassesses et du brigandage des misérables qui déshonoraimt la litté-
rature, » — lisez : des auteurs de la foire qui parodiaient ses pièces
et qu'on laissait faire, ou des feuillistes qui critiquaient ses vers et
qu'on laissait dire, — il prit la résolution u d'aller passer plusieurs
années à la campagne pour y cultiver son esprit loin du tumulte
du monde. » Qu'il y eût quelque dépit et presque du découragement
dans cette résolution, c'est ce que prouve sa correspondance, u II
vient un temps, écrit-il à H"* Quinault, il vient un temps, aimable
Thalie, oii le goût du repos et le diarme d'une vie retirée l'empor-
tent sur tout le reste... II faut une ivresse d'amour-propre et d'en-
thousiasme. C'est un vin que j'ù cuvé et que je n'ai plus envie de
boire, jj Mais il s'y mêlait plus de calcul encore que de dépit sincère,
et moins d'amour certainement pour Emilie que de politique. Vol-
taire savait le monde, il connaissait la vie, il avait une expérience
déjà longue de la société de son temps et de son pays, il se flatta
que l'éloignement lui rendrait en considération tout ce qu'il sacri-
fiait de popularité banale, et c'est pourquoi, <i n'ayant besoin ni
pour sa fortune, qui était faite, de cultiver ses protecteurs, ni de
solliciter des places, qu'on lui refusait, ni de négocier avec des li-
.ïGoogIc
Sd& BEVnE DES DEDX HOKDES.
braires, n qui le persécutiùent de leurs importunités, il partit pour
Cirey.
Ce sont de singulières amours que celles de Voltaire et de
M"" du Châtelet, amours du xvui' siècle, impudemment affichées,
amours de tête, où Di le cœur ni les seosmëme n'eurent beaucoup
de part, échange d'un caprice de poète et d'une fantaisie de mar-
quise. 11 ne nous reste de leur correspondance intime que quelques
lignes mutilées : 'i Voici des fleurs et des épines que je vous envoie,
écrit Voltaire en 1736. Je suis comme saint Pacôme qui, rédtsnl
ses matines sur sa chaise percée, disait au diable : Mon ami, ce qui
va en haut est pour Dieu, ce qui tombe en bas est pour toi. Le
diable c'est Rousseau, et pour Dieu, vous savez bien que c'est vous. •
Le badinage pourra sembler UD peu grossier : il est toutefois dans
le meilleur goût du xtiii* siècle et dans la manière accoutumée de
Voltaire. L'abbé de Voisenon, qui connaissait les huit gros volumes
où H*" du Cbàteiet avait pris un plaisir de femme à réunir les lettres
de Voltaire amoureux, nous apprend cpi'elles coDtenaient « plus
d'épigrammes contre la religion que de madrigaux pour sa maî-
tresse. R Nous n'avons pas de peine à l'en croire. H"" du Châtelet
aima-t-^lle moins modérément? On le dit et il est vrai que pendant
longues années, au seul nom de Voltaire les expressions passionnées
s'échappaient de sa plume. Pourtant, quand cette muse de quarante
ans ton^a dans les bras de ce capitaine des gardes du roi Stanislas,
Sainir-Lambert, moins célèbre pour avoir chanté les 5fit«on< que pour
avoir enlevé M""» du Châtelet à Voltaire et traversé la passion de
Jean-Jacques pour M"* d'Houdetot, comme on voit que son affection
pour Voltaire n'en fut pas altérée , et qu'en changeant de nature
elle ne diminua pas de vivacité nî ne changea seulement de lan-
gage, on hésite et l'on se prend à douter. Était-ce bien de l'amourî
Telle est en effet l'étrange perversion des^sentïmens au xvni* siècle
qu'il est rare que l'on sache de quel nom les nommer. Ce sont
des cas psychologiques, des singularités morales que l'on essaierait
en vain de défmir et de caractériser d'un seul mot : les sentimens
de M""* du Deffand pour Horace Walpole par exemple, ou de
M"' Geoff'rin pour Stanislas Poniatowski. Ce n'est pas préasément
de l'amour, mais c'est plus toutefois que de l'amitié, quelque chose
de journalier, d'inégal, de personnel et de jaloux comme l'amour,
je ne sais quoi d'indulgent et de protecteur, d'uni, de constant
comme l'amitié; l'égoïsme de l'amour, enveloppé de toutes les
formes de l'amitié, l'exigence de la passion, dissimulée sous un
masque d'indifférence et sous une affectation de politesse mondaine.
.ïGoogIc
TOLTAIRB ET S^S BIOGRAPHES. 365
Telles farent encore les amours de H"* de Lespinasse et de D'Alem-
bert, telles aussi les amours de Voltaire et de M*"* du Châtelet.
Quoi qu'il eu soit, ce serait injustice que de refuser à la marquise
une part heureuse, une part glorieuse dans l'histoire de la vie et
des travaux de Voltaire. Il trouva d'abord à Cirey cet asile sûr et ce
refuge en pays étranger dont il avait si souvent besoin pour se
mettre à l'abri des orages que son imprudence amoncelait pério-
diquement sur sa tête : orages prévus, imprudence calculée, qui ne
manqua jamais de tourner au plus grand profit de sa gloire ou de
ses inlérËts. C'était sa manière de ranimer l'attention languissante
et de passionner l'opinion, a de tenir, comme il le disait, ses bons
Parisiens en haleine. » Mais surtout le service qu'Emilie rendit
à son poète, ce fut de discipliner cette verve si prodigue et de
régler en quelque sorte les dépenses de son inspiration comme elle
faisait celles de leur commun ménage, avec parcimonie. Voltaire
n'avait guère travaillé jusqu'alors que pour le monde. Quelques
préfaces de tragédies, \' Histoire de Charles XII et les Lettres phi-
losophiques étaient tout ce qu'il eût encore écrit de prose. De son
séjour en Angleterre, il avait rapporté sans doute une certaine
admiration pour Shakespeare, qu'il avait tenté dans Zaïre d'accom-
moder aux convenances de la scène française, — une certaine liberté
de pensée, contractée dans la société des Bolingbroke et qui s'était
précisément essayée dans les Lettres philosophiques, — une certaine
façon de plaisanter, libre, froide, hautaine, mauvaise, dont il avait
trouvé le modèle dans la manière de Swift, dans les Voyages de
Gulliver et dans le Conte du tonneau. C'est de là que procèdent
Zadig, mais surtout Micromégas et Candide. L'inQuence, les con-
seils, l'exemple de H™ du Ch&telet, fixèrent ce qu'il y avait encore
de vague et de flottant dans la pensée de Voltaire. En lui inspirant
le goût de la science et de la philosophie, ce fut la singulière élève
de Clairaut et de Haupertuis à qui revint l'honneur de transformer
le poète en physicien et le bel esprit en philosophe. En eiïet, c'est à
Cirey que Voltaire composa loua ses écrits scientifiques, dont quel-
ques-uns ne sont nullement indignes de mémoire ; c'est à Cirey
qu'il aborda la métaphysique, dont il revint si promptemest, mais
qu'il ne traversa pas sans profit, c'est enfin à Cirey qu'il écrivit
son Siècle de Louis XIV, et qu'il rassembla, qu'il distribua, qu'il
ordonna les matériaux de son Essai sur les mœurs des nations,
modèle d'un art nouveau d'écrire l'histohe avec agrément, que l'on
ignorait avant lui, que l'on affecte trop de mépriser aujourd'hui.
VEtsai sur les mœurs n'a pas cessé d'être un livre bon à consulter
en même' temps que facile à lire; et je ne sais si le Siècle de
LouisXIV, après cent ans passés, ne demeure pas dans notre langue
le précis le plus clair, le tableau le plus vivant de ce grand r^e, s'il
.ïGoogIc
366 BEVUB DES DETIX MONDES.
ne conUent pas le jogement le plus vrai, le plus juste, le plus fran-
çais qu'où eu ait porté. S l'art du portrait consiste moins à repro-
duire jusqu'aux plus minces détails de la physionomie des hfflnmes,
des choses et des lieux qu'à dégager, pour le mettre en pleioe lu-
mière, un trait unique et caractéristique, la majesté natorelle de
Louis XIV, la noblesse des mœurs de cour, le goût désintéressé
des œuvres de l'esprit, ni tes Historiette! cyniques de Tallemiat
des Beaux, ni les bilieux Mémoires de Saint-Simon n'ont ajouté
beaucoup à la connaissance que Voltaire nous avait donnée do
xvn* si^e. 11 est regrettable que ce beau livre ne soit pas com-
posé plus fortement et qu'il n'y ait pas de centre à cette galerie de
tableaux si britlans. C'est qu'il manquait à Voltaire quelques-miet
des parties de l'historien. Sa critique était ordinairement sûre, son
érudition même était de bon aloi, mais il avait une tendance mil-
heareuse à rabaisser, à dégrader les choses humaines, et jusque
dans l'histoire il restait le poète de la PuccUe. Il était rebelle i
l'étonnement, réfractaire à l'admiration. Il professait volontiers que
les plus grands effets proviennent des plus petites causes et que
les caprices des hommes gouvernent souverainemeot le cours de
l'histoire, n Si l'on pouvait confronter Suétone avec les valets de
chambre des douze césars, écrit-il hardiment, pense-t-on qu'ils se-
raient toujours d'accord avec lui? et en cas de dispute quel est
l'homme qui ne parierait pas pour les valets de chambre costre
l'historien 7 n et c'est là le dernier mot de sa philosophie de l'his-
toire. 11 n'a pas le sens des grandes choses.
Aussi bien n'avait-il ni cette patience au travail, ni cette puis-
sance de concentration , ni cette faculté d'éloquence tunilière et
soutenue qui sont les premières qualités du grand historien. La so-
litude prétendue de Girey, peuplée bieutât d'hdtes de toute sorte,
les soucis, les b-acas d'une grosse fortune à gérer, les obligations
quotidiennes de la plus volumineuse correspondance que jamais
homme lùt entretenue, l'étonnante mobilité d'une îmaginalioa
qui passait, sans effort, avec la même aisance, de l'installation d'us
cabinet de physique à la composition d'une tragédie comme Alùrt,
Mérope ou Séminanis, d'une diatribe contre un Desfontaioes i
quelque recherche d'ingrate ou de profonde érudition, de la rédicr
tion d'un sommaire de la Vie et des pièces de Molière k quelque
curiosité d'histoire naturelle sur les glossopëtres ou les cornes
d'Ammon; ajoutez les inquiétudes quotidiennes, et renouvelées
comme à plaisir, d'un homme qui spéculait sur la persécution de
ses vers et de sa prose ; avec cela les mille et une intrigues d'une
Tuiité dévorante qui briguait à la fois des flatteries, des honneurs
et des faveurs à la cour du roi Stanislas, des décorations et des
pensions à Berlin, des prix à l'Académie des sciences, une place i
.ïGoogIc
TOLTAIBE ET SES UOGIUPHES. S67
l'Académie française, des fonctions auprès du cardinal Fleury, des
chaînes à la cour de Versailles, tant d'occupations si diverses ne
laissaient guère à Voltaire le long loisir des œuvres fortes et rendait
singnliërement difficile à M"* du Châtelet le gouveniement de son
philosophe. Le philosophe en effet ne pouvait se consoler d'avoir
quitté Paris. En vain la marquise avait orné le temple de toutes las
recherches du luxe et des mille inventions de ce superflu si néces-
saire à Voltaire , en vain elle enveloppait le dieu de tons les soins
d'une affection dévouée, jalouse, presque tracassière.envain les visi-
teurs alDuaient : la pensée de Voltaire, à tire d'aile, s'envolait tou-
jours vers Paris, et sa vive imagination lui retraçant cette vie turbu-
lente et oisive qu'il avait blasphémée, ces petits-mattres qu'il
avait calomniés, les soupers, ces salons dont il était l'eofant gâté,
cette cour de Versailles dont il rêvait toujours de forcer l'entrée
malgré les ministres et malgré la répugnance de Louis XV, il n'était
dipl<Hnatie, ruse oc malice qu'il ne mit en usage pour réparer le
passé, pour ménager le présent, pour préparer l'avenir.
L'n moment il put croire qu'il touchait au but et qu'une grande
fortune commençait pour lui. Depuis qu'il était en correspondance
avec le prince royal de Prusse, il avait imaginé de tourner au profit
de ses ambitions la bienveillance active dont il croyait voir la pro-
messe écrite à chaque ligne des lettres de Frédéric. Il faisait donc
sonner très haut ses relations avec la Prusse, assez haut pour qu'i
Paris même on en eût été choqué commed'un défaut de convenances
et d'un excès de courtisanerie. C'est qu'il comptait bien que le
roi n'oublierait pas en montant sur le trône le grammairien du
prince royal, et qu'Achille, comme il l'appelait, se ferait honneur
et plaisir de ménager la paix de Voltaire avec Nestor, Nestor le
dispensateur de toutes les grâces, le vieux et timide cardinal de
Fleury. Sur les entrefaites, Frédéric devient roi, le dernier des
Habsboui^ meurt d'indigestion, la France porte au trône impérial
un électeur de Bavière, la guerre de la succession d'Autriche com-
mence. L'événement de la lutte engagée dépend du parti que prendra
Frédéric. Voltaire saisit avidement l'occasion, il écrit au cardinal,
et le voilà parti pour Berlin, officieusement chargé de sonder les
projets du roi de Prusse. Il échoue : sa pétulance et son indiscré-
tion ne réussissent pas & pénétrer le secret de Frédéric ; le cardinal
ne semble pas o'oire que l'intention de rendre service suffise &
mériter récompense : qu'importe 1 II s'est juré de les conquérir, et,
pour réparer sa maladresse, d'offrir au roi de Prusse de lui dédier
Mahomet, et de chanter la victoire de Motwitz et de supplier sa
majesté « de lui envoyer un exemplaire du manifeste imprimé de
ses droits sur la Silésie, v de lui écrire enfin des lettres asses
fortes pour souferer dans Paris l'indignation pnbltque et le mépris
j,GoogIc
368 REVUE DES DEUX H0KDB8.
universel. En même temps il communique au cardinal le manuscrit
de ce même Mahomet et lui fait tenir des extraits de sa correspoD-
dance et de ses conversations avec le roi de Prusse, il fait savoir à
Versailles » qu'il cultive le goût naturel du prince pour la France, *
et Nestor se laisse gagner comme les autres, et Voltaire montre dans
Paris une lettre du cardinal : « Vous ôtes tout d'or, monsieur; j'ai
fait part de votre lettre au roi qui en a été fort content. » En effet,
il est devenu puissant : il fait arrêter des parodies, supprimer des
libelles, emprisonner des libraires. C'est sa manière, quand il en
peut user, de répondre aux critiques et de punir l'insolence. Jusqu'à
son dernier jour, il aura quelque peine à comprendre qu'un gou-
vernement bien réglé permette aux Desfontaioes, aux Fréron, aui
La Beaumelle d'écrire contre un Voltaire. Aussi, quand il briguera
l'entrée de l'Académie française et de l'Académie des sciences, ne
sera-ce pas seulement vanité d'homme de lettres et gloriole de
poète, ni même plaisir de triompher de la cabale et de l'empiéter
sur un évéque, c'est que les académies a sont des asiles contre
l'armée des critiques hebdomadaires, que la police oblige à res-
pecter les corps littéraires, h Nous en devons l'aveu naïf au plus
naïf des biographes : j'ai nommé Condorcet.
Voltaire était dans une passe heureuse. La mort du cardinal
même, bien loin d'ébranler son crédit naissant, vint l'affermir et l'é-
tendre encore. On le voit de nouveau presque chargé de négocier le
retour du roi de Prusse à l'alliance française, et s'il ne parvient pis,
malgré des flatteries, libres jusqu'à la grossièreté, à se concilier
les bonnes grâces de la duchesse de Ghâteauroux, l'année suivante,
sous le ministère du marquis d'Argenson, son ancien camarade au
collège de Clermont, on le retrouve rédigeant des déclarations, des
manifestes, des dépêches, des Représentations aux étais généraux
de Hollande, oa des lettres du roi à la tsarine Elisabeth.
Sa faveur monte au comble quand M°" de Pompadour devient
maltresse en titre. Il l'avait connue quand elle n'était encore que
M"' d'Étiolés, dans ce monde élégant de trait&ns, de partisans
et de fermiers-généraux qu'il fréquentait toujours avec assiduité.
Même il avait reçu ses confidences et bien avant la cour il avait
eu le secret des nouvelles amours de Louis XV. Il n'était pas
homme à laisser échapper l'occasion. On avait déjà payé son opén
de la Princesse de Navarre d'un brevet d'historiographe de France
avec deux mille francs d'appointemcns, 11 voulait mieux encore.
Son Poème de Fontenoy et son Temple de la Gloire lui valurent
une charge de gentilhomme ordinaire de la chambre. Ce ne sont
pas des chefs-d'œuvre que le Temple de la Gloire ou le Poème de
Fontenoy. Pourtant ne disons pas, avec certams apologistes, que
Voiture paya la faveur royale en la même moniuîe de cour que
.ïGoogIc
VOLTAIRE ET BES nOGKAPBES. 36&
Louis XT payait lea vers du premier poète de son temps. Le Poème
de Fontenoy ne vaut neo, la charge de gentilhomme ordinaire ne
valait pas moins de soixante mille livres du temps, et nous savons
qu'indépendamment de tant de menus suffrages attachés par l'éti-
quette et les mœurs à toute charge de cour, Voltaire ne méprisùt
pas l'argent. Aussi bien il était là dans son élément naturel ; c'était
avec délices qu'il respirait cet air de cour, ne souffrant que de ne
pouvoir gagner les sympathies de Louis XV, et ce ne fut pas sans
un déchirement de cœur qu'il dut renoncer à faire sa partie dans
le concert de louanges qui s'élevait encore, à ce moment du sîède,
sur les pas du Bien Aimé. Le charme avait été si puissant, la sé-
duction si enivrante, qu'en quittant la cour de Versailles et de Fon-
tainebleau ce fut à la petite cour de Sceaux qu'il alla chercher
asile, chez la duchesse du Haine, de la cour de Sceaux à la cour de
Nancy, chez le bon roi Stanislas, de ta cour enfin de Stanislas,
quand il eut perdu H"* du Ghâtelet, à la cour de Berlin.
Déjà, depuis dix ans, pour attirer Voltaire dans cette caserne en-
chantée de Potsdam, Frédéric n'avait rien négligé, pas même les
moyens désbonnètes, comme d'inventer en soupant quelque noir-
ceur capable d'interdire & Voltaire tout espoir de retour à Paris et
de séjour en France, comme de faire courir copie de ces lettres où
le poète, avec l'imprudence ordinùre d'un diseur de bons mots, met-
tait à sa plume la bride sur le cou. Deux fois Voltaire avait failli
céder aux instances du roi bel esprit, mai$ deux fois l'affectioD,
l'habitude, avaient triomphé de la vanité, deux fois il avait sacrifié
Fréd^c à H'°* du Ghatelet, le roi philosophe au « grand homme
en jupons. » Même après la mort de la marquise, il hésita quel-
que temps encore, et sans doute il restait Français, s'il n'eût pas
perdu dans la même année 1750 les bonnes grâces de Harie
Lecànska, reine de France, pour avoir loué sans mesure M"" de
Pompadour, et la faveur de M"* de Pompadour pour ne l'avoir pas
louée d'un air assez respectueux. Il partit donc, et le 10 juillet
1750 il arrivait à Potsdam^ où Frédéric le logeait dans le mdme
sppartement qu'avait occupé l'année précédente le maréchal de
E^e. « Âstolphe ne fut pas mieux reçu dans le palais d'Alcine. »
n serait facile aujourd'hui d'incriminer les relations de Voltaire
et de Frédéric. Dépouiller phrase par phrase leur longue corres-
pondance, relever impitoy^lement,' à cent ans de distance, avec
on soin jaloux, tant d'expressions qui ■ blessent l'amour-propre
Ditional même le moins susceptible, exploiter contre Voltaire l'irri-
tation de DOS récens et douloureux souvenirs , la besogne serait
aisée, mais la tactique peu généreuse et l'accusation déloyale. On
aimenùt à coup sûr, pour la dignité même de Voltaire et son
.vCoogIc
370 UTDK DBS DBCZ KOVtOeS.
patriotifine, qa'îl eftt eu le coorege d'opposer le même refus res-
pectoeox aux sollicîtatians du roi de Pmsse que firesset p»
exeiDple» et i|iie IVilembert. Hais emfio Voluire n'est pas ià le
seul coupelle oa plutôt le seul bUmable, et, quoique t'on edit dam
les mes de Pari» me caricatwe qui le n^résentxit enmitoiilé ds
fourrures : « Voici Voltaire, arec soo bonnet de peaa d'oon I à sfx
sols le fameoi Prussien I » cependant l'opinion publique était com-
plice de 9oa admiration pour le vainquenr de Mot\tiu et de Fried*
berg. C'était alors en effet le moment cte la cnse, rbeore prodiane
de la rupture entre l'anciepne et la nouvelle France. Le TÎeil édifice
flsonarchiqoe s'eEfoodrait, les ruines s'agxmcelaieot sur les mines,
et c'était à des étrangers, an maréchal de Saxe et au comte de
Lowendahl, qu'était écliu l'honneur de remporter les dernières
victoireB, Fontenof, Rauooux, Lawfeld, Bei^~op-Zo<Nn. KenlM
même les défaites de la royauté de Versailles altaieitt cesser d'éde
les défaites de 1s France. Paris entio* s'égaiera de Rosbach et s'en
réjouira presque comnie d'un triomphe de l'esprit nouveau sur les
additions sarannées qae le gouvernement de Louis XV essaie vaî-
Hemeot de maintenir et de défmdre contre le flot révolutionniirs
moataot. La guerre de sept ans va donnes- ce q>ecl«cle, peut-étie
unique daas l'histoire, d'un peuple presque heureux de sa propre
honte et faisant en quelque manière cause commune contre son
propre gouvernement avec les ennemis de sa puiesanœ et de sa
gloire. Od sait que rien n'a contribué plus sArement à la grandeur
subite de la Praase et de la Russie que cette lunen table division de la
Francecontre elle-même. Voltaire, ici comme partout, ne lit que sV
bandorawr à rirrésistible courant de f opinion. <i }e m'étais Kvré aa
friaisir de dire à votre majesté combien elle est aimée dans le pays
qne j*h^)tte, écrivait-il des Délices, en octobre 1767, mais je sais
qu'en France elle a beaucoup de partisaos. Je sais très po^nrement
qa'il f a bien des gens qui désirent le maintien de la bdance que
vos victoires avaient étaÛie... Pennettez-oui seulement de priser
qtte, si la fortune vous était entièrement contraire, vous trouve-
riez nne ressource dans la France... » Il disait vrai : Frédéric an
xvni* siècle semlde vraiment n'avoir eu d'ennemis en Fruice que
Sonbise, quand il l'eut battu, l'abbé de Bemis, qu'il avait raillé, la
marquise de Pompadour, qu'il avait insultée grossièrem^l, et
Louis XV, qu'il avait joué. Voltaire avut tout pardonné.
Jamais cependant fierté n'avait été. soumise à de plus bnii»-
lîantes épreuves, jamais orgueil n'avait dévoré de pins cruels
afrottts. On eût dit que Frédéric, naturellement dur et blessant, se
fût fait un jeu de pousser à beat cet amoor-prf^re irritable, comme
^il eût voulu mesurer ce qu'un Voltaire était capable de suppor-
ter en silence pour l'honneur d'être cru, non pas mime l« cwafi-
CglzcdbvGoOglC
TOLTUKE ET 6BS''1I0GI1THES. 871
dent, nais le familier d'un roi. Il se vengea sur l'homine, il se
vengea sur le chambeUan de sa majesté pniBsimne des témoi-
gniges d'admiration qu'il ne pouvait refuser et du tribut d'éloges
que jusqu'au dernier jour il ne cessa d'acquitter au poète, k l'his-
torien, au publiciste de Femey. Voltaire accepta tout, Ncki pas
qu'il ne coanôt de longue date et qu'il n'eût jugé son Frédédc.
Vingt autres & sa place eussent même gardé l'éternelle rancune des
leçons qu'il avait déjà reçues. Toutes les fois en effet qu'il avait
essayé de sortir de son rAle de bel e^rit et de corresp<Hidant litté-
raire, Frédéric, en quatre mots, l'y avait ram«ié {H-ompl^ieat.
a Faites des vers, mon cher Voltaire, » lui disut-^l en post-scrip-
tum, et c'était toute sa réponse aux sollicitations parfois indiscrètes
que Voltaire lui adressait, et Voltaire ne soufflait mot. Un autre
jour, il le chargeait de lui retniter une Iroupe (kamatique « pou
le comique et pour le tragique, bonne et complète, les premiers
rOles doubles, » et la troupe n'était pas pluS' tôt formée, les
■mngemens pris, le départ eonveou, que l'imprésario, tout grand
bomme qu'il fût, recevait un contre-ordre bien net, bien catégo-
rique, et là-dessus de redoubler de protestations, d'offres et de aer-
nens. On bien encore, par faieur singulière, on le priait de stu*-
Teiller l'impression de ï Anti-MachtoBeU et quand le livre, conrigé,
refait, ejipurgé par Voltaire, commençait à se débiter, Fréd^c
désq^trouvait l'édition publiquement et n donnait pour cet eflet
tra article pour les gazettes. » C'était aussi par la gazette que ré-
pondait Voltaire en y faisant imprimer un lommaire det droits de
ta majetté le roi de Pnaie sur Herttall. On n'est pas plus accom-
Bodant. Il ne lit pas moins bonne figure aux grands airs de raillerie
dMaigneuse dont Achille accueillit, i deux repiùes, ses préteti-
>icms diplomatiques, car ce fut comme un négociateur de comédie
que le traita Fràléric, répondant & des {M-opositions par des plai-
santeries et des impertinences, et ne prenant qu'à peine le soin,
dans les grandes occasions, de dédommager l'amour-propre du
poêle par qu^ques témoignages d'affection et quelques mots d'ami-
tié. Oo 8 peine à comprendre qu'instruit ^«r de telles expériences
Vohaire ait osé s'aller établir à Berlin. Ne prévoyait-il pas ce que
l'avenk lui ménageait là-bas d'humiliations nouvelles, ou son incu-
rable vanité l'aveuglaifr-elle jusque-là qu'à force de gentillesses et
de coartisaoerie il se flattât de triomi^ier du caractère de Frédéric ï
Il donna dans le piège. « 150,000 soldats victwieux, écrivait-il
à D'ài^ntal, point de procureurs, opéra, comédie, philosophie,
poésie, UQ h^s philosophe et poète, grandeur et grâces, grena-
diers et muses, trompettes et violons, repas de Platon, société et
libertél Qui le croirait? t Mais l'enchantement des premiers jours
Be tarda pas i se ^iper. 11 ne iaut pas dire «wc le docteur
.i,i-uj., Google
372 lETDB DES DBDZ UOITDBS.
Strauss que la faute eu fut entièrement & Voltaire et que Frédéric
n l'aurait supporté et choyé avec la magDanimîté d'un roi autant
qu'avec l'indulgence d'un ami. » Non ! le siège de Frédéric était fait.
11 avait besoin de Voltaire « pour l'étude de l'élocution française, ■
c'est lui-même qui le dit, ajoutant avec son cynisme ordinaire : ■ On
peut apprendre de bonnes choses d'un scélérat : je veux savoir son
français. » Sa magnanimité lésina sur les frais. Son indulgence
mesura parcimonieusement au poète le café, le sucre et la chan-
delle. Et, s'il le choya, ce fut comme' on fait une pièce rare ou
quelque animal favori. Mais il faut convenir que Voltaire, de son
cdté, ne faillit pas à commettre une seule des fautes qui pouvaient
aJFermir Frédéric dans ces dispositions.
RéQe:(:ions imprudentes et mordantes à l'adresse du roi lui-même,
plaisanteries, personnalités injurieuses à l'adresse des membres de
son acadéipïe, exigences tyranniques et déplacées, intervention ma-
ladroite, indiscrète dans les aCTaires qui le regardaient le moins,
étalage vaniteux d'un crédit dont le roi lui refusait la réalité, spé-
culations douteuses, tripotages d'argent, procès scandaleux, rien
n'y manqua. Frédéric perdit patience, et dans les premiers jours de
1761 peu s'en fallut que, comme un serviteur infidèle, Voltaire ne
fût chassé des états de sa majesté prussienne. Hais îl avait tant de
sotmiissions, il maniait si bien le langage de la flatterie, son re-
pentir amoureux se traduisait par tant de caresses et de càlineries
que le roi s'apaisa pour une première fois et- que la concorde
parut un instant rét^lie. Le moyen de résister à cet illustre écri-
vain, le plus illustre de l'Europe, qui trouvait dans les maladies
mâmes du prince et jusque dans les remèdes qu'il faisait une
façon de renouveler la banalité des flagorneries ordinaires ?J(< Sire,
vous avez des crampes, et moi aussi; vous aimez la solitude,
et moi aussi; vous faites des vers et de la prose, et moi aussi:
vous prenez médecine, et moi aussi; de là je conclus que j'étais
fait pour mourir aux pieds de votre majesté. » Et quand il avait
tourné quelqu'un de ces billets bien humbles, quand il avait à
ce prix acheté son pardon, il prenait la plume pour écrire i
Paris : « Figurez-vous combien il est plaisant d'être libre chez un
roi, de penser, d'écrire, de dire tout ce qu'on veut. La gène de
r&me m'a toujours paru un supplice. Savez-vous que vous étiez des
esclaves, à Sceaux et à Anet? oui, des esclaves en comparaison
de la liberté que l'on goûte k Potsdam, avec un roi qui a gagné cinq
batailles, a Car c'était là le vrai motif de tant de patience. 11 voulait
qu'à Paris, il voulait qu'à Versailles surtout on crût qu'il vivait
dans la confiance d'un roi, qu'il jouissait à Berlin de toutes les
grâces, de toutes les faveurs, de tout le crédit que lui disputait en-
core son ingrate patrie, tmp heureux si làr-bas, au bruit de ces
ogk-
TOIiTAIRE BT SES H06BAPHE8. 373
S qu'il suppliait D'Argent&l et M"* du DefTaud de répandre,
quelque Fréron en crevait de dépit dans sa peau I Voili ce qu'il est
si difficile de pardonner à Voltaire, voilÀ quand et comment il a
manqué de patriotisme : non pas quand il a chansonné nos défaites,
DOD pas même quand il en a complimenté Frédéric, mais quand, aux
dépens de la France comme aux dépens de la vérité de l'histoire,
il a vanté dans les Frédéric et dans les Catherine un libéralisme,
une tolérance, un respect des droits de la pensée, dont ni l'un ni
l'autre n'ont jamais donné le moindre témoignage. Malo pericu-
lotam libertatem. Il vaut mieux courir les risques d'être vingt fois
embastillé que d'abdiquer toute dignité d'homme aux pieds d'un
Frédéric, et que de grimacer, sous les outrages redoublés, un perpé-
tuel sourire de complaisance et d'adoration. Mais quel roi de France
traita donc jamais un malheureux homme de lettres, je dis le plus
obscur, le plus humble, le moins défendu contre l'arbitraire par
f'éclal de sa réputation, comme Frédéric traita Voltaire? Et qui des
deux eut à subir le plus de bonteuses et d'humiliantes persécu-
tions, du gentilhomme ordinaire de sa majesté très chrétienne ou
du chambellan de sa majesté prussienne ï qui des deux permit à
Voltaire la plus Tière et la plus noble attitude ou de Frédéric ou
de Louis XV T du cynique amphitryon des soupers de Potsdam
ou du royal amant de la marquise de Pompadour ?
Et pourtant Voltaire n'était pas encore au bout de ses épreuves.
On cmmatt sa lamentable dispute avec Haupertuis, président de
l'Académie des sciences de Berlin, la célèbre Diatribe du docteur
Akakia, la colère de Frédéric, le libelle outrageux brûlé dans les
carrefours de Berlin par la main du bourreau. Voltaire se confon-
dant en dénégations d'abord, puis en protestations sans mesure
d'obéissance et de servilité, souscrivant enfin ce triste et fameux
billet, rédigé de la main même du roi : « Je promets à, sa majesté
que, tant qu'elle me fera la grâce de me loger au cb&teau, je n'écri-
rai contre personne, soit contre le gouvernement de France, soit
contre les ministres, soit contre d'autres souv^ains ou'contre des
gens de lettres illustres, envers lesquels on me trouvera rendre les
égards qui leur sont dus. Je n'abuserai point des lettres de sa ma-
jesté et je me gouvernerai d'une manière convenable À un homme
de lettres qui'a l'honneur d'être chambellan de sa majesté et qui
vit avec des honnêtes gens. » Hélas I qu'étaient devenus les beaux
jours d'autrefois! Berlin, cette capitale dont Frédéric promettait de
faire a le temple des grands hommes? n et le Voltaire de jadis, cette
&ine fière « qui n'avait pu plier son caractère à faire sa cour au
cardinal Fleury? » Tout était fmi pour cette fois. Voltaire comprit
qu'il ne ramènerait pas Frédéric. Il lui renvoya donc son cordon et
sa dé de chambellao, le roi les lui retourna, mais toute confiance
,„i-ui.. Google
t7k SETHE DU MOT HOOlIlEa.
itùt ènnouie, les n repas de Pkton n étaient maioteuat des
* Boflpers de Damoclës, > ia hoate, le défùt, l'iiM|iiiétud&, la cninto
mèmf , tout se péanissùt poar Jifiler le d^mt du poète : la
26 mars 17&3, à la parade, Toiture prit congé de Fpédéiic pMr at
plas le fevoir. Le tsî se veng«a brntalentenu Oo sait comnent il
fit «n<6ter & Francfort Voltaire et M~' Denis, qui TOnait de rejoindK
-90D oncle. Les Mffmoires de Voltaire, I'hd des plus merniliedi
paraphiez <qu'il ait écrits, oat rendu justanent imnortel le oom da
résident ïVeftag et son acceot tudeaqae : o Motiar, c'être l'œufrede
poéBhie du nn mon très graàenx maître. » Le docteur Strauss TCKt
bien bobs apprendre qu'en fait le rapput officiel dndit ¥npif
était d'une n (H*tliogTa{die irréprochable. ■* Tant miesx pour frej-
tag, mais aoa irréprodi^le orttiogriipbe n'excose pas la farnt«iiié
de son gracteuK mattre, et si Voltaipe n'avait jamais tiré d'un ]iiBi
violent ontra^e de pins coopable "vengeance, un Français loi pa^
donnerait aisément.
Les trois ans qu'il venait de passer auprès de Frédéric ne Im
ATaient pas été d'aillmrs isirtiies, D'idnrd tenrs lËspntes avûeat
fixé l'attention de l'Europe, et le retendssranent de leurs querella
avait égalé la T^ut«tion du poète à la réputation do roL De cette
intiniilé royale, dont il avait payé si chèrenwnt le jH-estige, V<ritoire
sortait homme public Pour les contmaporains, dont le grand
nwnbre ne cousait pas le délai! des dtcses ni bb s'en inquiète, i!
avait reçu U comme une coasécrstian sotenneUede son pouvoir, il
étut émsBcipé de la coadîtion d'homme de lettres, et désonnais, itec
les princes, avec les lois, cvec les impénitnces, il saarisla qu'il eût
-pris rang et qu'U traitât d'égal 1 é^jai, Peut-^tre anasi dans h co>-
reisation de Frédéric, et voyant tous les jours à l'œuvre ce fondi-
leur de la grandeur prassiemie, «viit-il complété, sous ce terrilde
maître, son éducatioii polilic^. C'est là saas doate, i Potsdan, i
Berlin, qu'il avait puisé cette admce de la réalité, cette àÈ&iO»
des idées et des maximes générales, ce souci de l'eKactitade et cetie
précision du langage, qui sont, comme bîatMiee, sta vrai tibe àt
gloire et de sopériorité. Frédéric, fau moioa (jauid il dépooïliit
F'bnnme de letu%s, écrivait de ce style d'affaires, inréguËer, ibû
toujours lucide, incoirect, mais toujours nerveux, souvent prête»*
tîeux, mais toujours agissant, dont l'Histoire de m<m temfi €St
•n excellent modèle : Voltaire se ent k son 6c<^ et s'appnqHia di
génie les qualités du maousorit dont il corngeait la gnnnBiie>
Hais ce furent sunoat ses qualités de polémiste et de pamplil^
tore que les libres prtqiOH des soupers de Potsdain aig(n9èreai>
Aupris de Frédéric, 11 se peiiectionDa dans Part de mentir ans
scrupule, de plaisanter svec cynisme, dans cet art difficile de pio-
Imger, de soutenir te sarcasme, et dus cette habitode honteuse da
TOLI&IU ET SES HOGI[A?US. 875
a'aâorar que le autxès et de ne respecta que U victoire. Dans cette
grasde userne, i) acheva d'enrichir boq vocabulaire, déjà si riche
en injures, des expressions, des polissoniierieB et des gros mots'du
caps de garde. C'est là qu'il apprit à qualifier un Rousseau de
« Ûtard du chien de Diogèue et de la chienne d'frostrate, » un
La fieaumelle, un Fréron, dans des lenses que l'on n'oserait pas
tnflscrire, et qu'il échangea pour une lïoence toute soldatesque cette
aristocratie de laog^e et cette éléganoe dé style dont il avait doimé
le ton jadis aux salons de Paris. On peut croire enfin que les
excfBples et les leçons du n» de Prusse exo-cèrent leur influença
utarâlle sur cette r^e antichrétienne dont le patriarche de Feme;
allait bientôt ae sentir empwté. n S'il avait voulu faire ce qu'il
m'avait autrefois tant promis, écrivait pins tard Voltaire k D'Alem-
bert, prêter vigoureusement la main pour écraser i'àif...t je poui>
rais lui pardonner. » C'est en effet dans une lettre de Frédéric, datée
de 1769, qu'on rencontre pour la proni^B fois le cél^ire mot
d'ordre î <l écrasez l'infâme. »
11 fallait avant tout se remettre de tant de secousses. Voltaire
hésita quelque temps sur le cbmx d'une régence. Retourner [k
Paris, il y songea d'abord, et se flatta que l'intervention du mar-
quis d'Argenson et de M"* de Porapadour vaincrait l'antipathie du
roi; pourtant il ne tarda pas à reconnaître que c'eût été risquer
beaucoup, fion pas k la vérité qu'il y piït courir de pires dangers
que les Rondeau, les Diderot, les D'Alembert et tant d'autres. Les
unurs étaimt assez douces en France, le pouvoir asseï faible,
Vi^imon publique assez forte pour qu'un écrivain du renom de
Voltaire, approchant de la soixantaine et déjà cruellement éjH'ouvé,
n'eàl à redouter aucune violence. Ce qu'il craignait plutôt, c'était
de compromettre son prestige, car qud rôle jouerûtr-il, quel rang
tiendrait-il sor cette scène qu'une génération nouvelle remplissait
du tumulte et de l'eacombrement de son activité, — la génération
des encyclc^distes, jalouse, envahistaata, bruyante, au ftMid assez
mal disposée pour un ex-chambellan du roi de Prusse, un gentilr
h<»Bme ordinaire du rai de France, un familier des ministres et des
malnesses 7 £t puis on l'admirait alors à Paris beaucoup mtMOs
qu'à Berlin ou qu'à Gotha. Quelques amis i^lés, quelques prôoeurs
intéressés ne pouvaient pas empêcher qu'on y juge&t rbomms
sévàremeut et ses œuvres très libremeoL La plupart pensaient
comme Diderot pensait encore «prés de dix ans plus tard : ■ Cet
homme incompréhensible, écrivait-il à W* Volland, a fait on papâer
qu'il appelle un Éioge de CrébiUon^ Vous verres le plaisant éloge
que c'est ; c'est la vérité, mais la vérité offense dans la bouche'de
l'envie. Je ne saurais passer cette petitesse-là à un si grand homme,
lien veutàtous les piédestaux.. .Û aura beau faire, beau dégradv,
Google
376 BBTUE DES DEDl MONDES.
je vois une douzaine d'hommes chez la natioD qui, sans s'élever sur
la pointe du pied, le passeront toujours de toute la tête. Cet homme
n'est que le second dans tous les genres. » Nul en effet ne s'y trom-
pait alors, et potu* atteindre ce premier rang qu'on lui disputait,
pour devenir le chef des encyclopédistes, pour amener Diderot,
D'Alembert et tous les garçons de la boutique encyclopédique àn'étre
plus, selon IeraotdeM'"*duDeffand,que «la livrée de Yoltaire.Bil
y fallut toute son incomparable adresse & flatter les amours-propres,
toute son habileté souveraine & prendre le vent de l'opinion, cet
art enfin de faire profit de tout et d'intéresser à la fois à sa gloire
Frédéric et Harie-Tbérèse , Catherine et Stanislas Poniatowskî,
Choiseul et la Du Barry, Diderot et Richelieu, D'Alembert et M"' du
Defiand, Turgot et Necker, Beaumarchais et le président Maupeoa,
cette aristocratie qu'il choyait et cette u canaille » qu'il méprisait.
Et ce fut pourquoi, après avoir changé plusieurs fois de résidence,
il vint fixer enfin son séjour ou plutôt sa cour à Ferney : loin de
Paris, pour ne pas laisser prendre aux envieux la mesure de sa
grandeur, en territoire étranger, pour dérober sa grosse fortune et
sa prudente personne & la responsabilité de ses actes.
Depuis que Voltaire avait quitté la France, dans le court espue
de quelques années, le siècle, comme un décor de thé&tre, avait
tourné brusquement sur lui-même. Les sourdes hostilités reli^euses
qui, dans les derniers jours du siècle de Louis XIV et sous la ré-
gence elle-même, avaient k peine dépassé les bornes du sanctuaire,
avaient gagné tout un peuple et commençaient maintenant d'éclater
en guerre ouverte. Au carnaval de 1756, le divertissement à la
mode était de se déguiser en évéque, en moine, en religieuse.
Déjà même l'agitation menaçait de devenir politique, « le fana-
tisme, selon le mot de Barbier, éuit généra dans Paris contre
l'autorité souveraine, » et l'idée de résistance armée, de révolte,
de révolution devenait populaire, a Le peuple dans les halles com-
mençait à parler de lois fondamentales et d'intérêts nationaiu (1), *
et les esprits clairvoyans, dans ces signes avant- coureurs de
quelque catastrophe, avaient peine à reconnaître les marques pro-
mises de l'avènement du siècle de la philosophie. Les écrivains,
avec autant d'habileté que d'empressement, saisirent l'occasion qui
leur était oOerte, et se prédpitèrent, tête baissée, dans la lutte. Ce
fut Did^^t qui donna le signal, en mettant sur chantier cette
ng.izcd ./Google
TOLTAIBE ET SES BIOGBAPHBS. 37?
grande entreprise de V Encyclopédie } Rousseau suivit avec ses deux
célèbres discours.
Voltaire était alors à Berlin, donnaDt la dernière main à son 5i^/^
de Louis XlVy plus occupé d'éloigner D'.Vmaud de la cour de
Potsdam ou de faire jouer à Paris Home sauvée que de travailler à
détruire la superstition. C'est à peine s'il écrivit des Délices quelques
brochures, plus inquiet de recouvrer les bonnes grâces de M." de
Pompadour et d'achever la ruine de La Beaumelle et de Fréron que de
u jeter les semeoces n de cette révolution et que de préparer « ce
besQ tap^^ » dont il parle dans une lettre demeurée justement
fameuse. Les philosophes ne furent pas'tes ouvriers de la révolutisQ.
Us en hâtèrent l'explosion, ils en étendirent la portée, peut-être
mgme, en parlant aux hommes de leurs droits sans jamais parler de
leurs devoirs, contribuèrent-ils à donner aux événemens ce carac-
tère de violence et de brutalité sauvage qui devait déshonorer la
révolution, pourtant ils ne firent que suivre le mouvement, ils ne
le donnèrent pas. Hais Voltaire fut le dernier d'entre tous à prendre
enfin son parti. Quand il vit que toutes les ressources conjurées
de l'ancien régime ne prévaudraient pas contre l'impulsion révo-
lutionnaire, quand il comprit qu'à vouloir s'opposer au torrent il
perdrait sa popularité, mais surtout quand il trembla que Rousseau,
a ce garçon horloger, » ne lui ravit cette royauté littéraire dont
il avait jeté les fondemens, il entra dans la mêlée. Le Sermon
des cinquante et le Testament du curé Meslier sont les deux pre-
mières brochures où VoItah*e , selon l'expression de Gondorcet,
Il attaqua de front la religion chrétienne, à laquelle jusqu'alors il
n'avait porté que des attaques indirectes. » On ne saurait souhaiter
à Voltaire un plus maladroit ami que Condorcet : c'est lui qui nous
avertit en effet que le Sermon des cinquante fut une réponse de
Voltaire à la Profession de foi du vicaire savoyard. Le succès de
X'ÉtnUe importunait Voltaire : moins jaloux dç toute renommée,
peut-être eût-il encore attendu, car, parmi tous les philosophes, le
seul qui n'eût rien à risquer était le plus timide. Tandis qu'on jetait
Diderot à la Bastille, et que Jean-Jacques, décrété de prise de corps,
fuyait vers la frontière, le châtelain de Femey donnait la comédie
sur son théâtre, bâclait en huit jours quelque rapsodie tragique
pour se ménager un « alibi nécessaire, » et lançait des brochures
anonymes qu'il désavouait edrontément à la moindre apparence de
danger.
Le Sermon des cinquante et le Testament du curé Meslier mar-
quent dans l'histoire de Voltaire la dernière transformation de
l'incomparable comédien. Le voilà désormais enrôlé dans la bande
encyclopédique, et pendant près de vingt ans désormais vont partir
de Ferney ces innombrables pamphlets dont la seule énumération
.ïGoogIc
S78 SEVtm MU DEUX MOItDES.
remplirait un volume, ces paroles ailées et ces lettres agiles, cette
merveilleuse Correspondance dont la moitié peut-être n'est pas par-
venue jusqu'à nous, Tacte d'accusation te plus terrible qu'aucun
homme ait laissé dernère soi, maïs aussi le plus admirable modèle
qu'il y ait daos uicune langue de cet art d'écrire si simplement
qu'on méchant billet d'affaires se grave dans le souvenir, si vivemeat
qu'on a peine à suivre Fécrivain, si spirituellement qu'on est tenli
de lui tout pardonner, et qu'il faut fermer le livre pour combattrela!
charme et re^H'endre la liberté de son jugement. Jamaà sans doute,
dans UQ corps de soixante-dix ans, usé lie travaux et perdus de souf-
frances, l'actrvHé de l'esprit n'a gouverné plus souverainemau.
Cependant il ne faut pas s'y tromper: jusqu'au dernier joui,
c'est un rAle que joue Voltaire. Le plus aristocrate et le phu
arrogant de nos grands écrivains n'abdique dans son cbftteaa de
Ferney ni l'arrogance de sa vanité, ni l'aristocratie de ses dédains.
11 signe toujours « gentilhomme ordinaire du roL » 11 tranche du
seigneur justicier. Ses secrétaires ne mangent pas iisatal^. Jamùl
sa correspondance n'a été plus active avec le cardmat de BeraiSt It
même qu'il avait ja& surnommé « la botiqueliëre du Pamuse, ■
avec le maréch^ de Bïcbelieu, quoique le grand semeur daigae
à 3>eine répondre aux protestations de dévoânKin et de respect du
phiIosq>lte, avec H*" du Deflaod, l'intime ennemie des eDcyelopé-
distes, mais aussi Tamie dû duc et ds la duchesse de Ghoiaeul et
l'oracle des salons aristocratiques de Paris, avec Frédéiic, socort
que le héros des soopers de Potsdam n'ait guère plus de respect
pour le patriarche qv'il n'en ayait jadis poor le diambelLaa, avec
Catherine, raoore que coupable de tous les crimes qui fiéitrisseat le
nom d'nn prince et souillée de toutes les faootes qui déshoaoreat
une femme. Qu'importe h Voltaire, ne sont-ils pas roia, cardinaux,
ducs et duchesses? <^e faut-il davantage? Ni îes encyclopédistes.
ni les déclamateurs de l'école 4e Rousseau ne le délaclieMUtt de
ce oxmde où jadis il reçut les premières leçuis de cet > art de
plare » qu'H a recommandé quelque part k comme le proniei
devoir de la vie, » de ce monde pour leqnel îi a vécu, répétant Je
vers du poète :
PxifldpUuu jUcniue lirla aaa ollim Uub est,
de ce monde enfin dans la familiarité, dans l'adoration duquel il
veut mourir. N'en garde-t-il pas jusqu'à son dernier jour les jrfu*
étroits préjugés ? « Monseigneur, écrit-îl un jour au cbaDCfilicr
Maupeou, je commence par vous demander pardwi de ce que je vais
avoir l'honneur de vous écrire. Vous avez méprisé «vec tous les
honnêtes gens du royaume plus d'un Kbelle écrit par la canaille et
pour la canaille... Cependant il; a des calommes...«t-qpuadOQ«B
.ïGoogIc
VOLTUBE ET «S BIOGUPHBS. 379
t les tuteurs» quand ils meUeat QUi-Biâines leur oam L la
l£te d'une larachare, j'oee croira qu'il esc penais de vou& eu
denander la snpfHcesion. » Sans doota il s'tgit de quelque injure
gnTC> qu^u'uD de ces outrages que l'arilalile Tieillard pn)dig;ae
liii-même si libéralemoil k ses ânnoins, k sas adversaires, à
ses contradicteurs ï Point, sois on uoiBKté Cltoeot a prétendu
que Voltaire était le neveu du, pâtissier Uignot; il a même oeé
pgréteitdre qua l'abbé JdignotTConseilterdegnaâ'cluDiiLEe an parle-
otÊDi MaupeoUr neveu de Voltaire, était te petit-âls da et noâme
pâtissier, et tùIà le parlemeitt intéreseè à vanger rameur-propre
généatogiqua des Arooet et des fitlgnot. Car toutes les fitia qu'il peul
empto^er contre ses ennemis une arme pba brutale ou plus dan-
gxnuse que le sarcasme et le rire, VoUaice o's garde d'y manquer.
11 étah bien jeune eDC(ve qu'insulté par le comédien Poîsaoo ui
foyer de la Cnnédie-Française et refusant une réparalÎMi qu'on lui
(Â^ par les armes, il se serrait de son cxédit naissant pour faire
enqinsoaner son. adversaire, u un honmie de sa coasid^atioa ne se
battant pis flootre un comédie, u Fidèle à cette saga tactique, U
eonKDeuçaiten toute circoustaoce par &tire appel au brt; séculier.
(Test FréroD qu'il essaie de Ëùre jeter au For-4'ÉTèque ou dont U
lait iiUerdiie les feuilles, c'est La Beawnelle dont il dénonce au
|H3iice de Coudé « le livre id>oni}nabte » en suppliant aoa altesse séré*
nissime de dire uu mot à H. de Saint-Fkventin pour « qu'an pré*
vienne une nouvelle édition du volume oii ce coquin ose outraga
te prince. » C'est De Brosses qu'il «npéche d'arriver à l'AcadéiBie
basçaise en envoyant i D'Alendiert une déclaralioa par laquelle il
feniMics an titre d'académicien si on lui donne le présidait poiur
' conirère. C'est Rousseau qu'il dénonce en ces termes à l'insoleaco
de quelque breUeur : n Vous auriez dft ne pas dire que la noljlesse
d'Angletora tôt la plus brave de t'Ëurt^e. Cn genlilhoDime tel que
-woadoitsentir que c'est là. un point déiwat. Vous savez que le roi
s plus de noUesse dans aes années qae l' Angleterre n'a de soklitlB
en Allemagne 7 }e serais fâché qu'il se trouvit quelque garde de sa
Majesté qui prit vos expressions à la lettre. * Ne parvint-il pas dans
ses derniers jours à &ire composer le départemeut de la librairie
de censeurs « qui n'auraient pas voulu approuva ooe critique
littéraire de H. de Voltaire, disant qu'on ne devait la regarder que
consne un libelle diffionatoire parce qu'elle ne pouvait être que
l'ouvrage de la passionf » Telle était la liberté selon le vcea de
VtuUaire, telle était sa haine de toute contrainte et de tout despo-
tisme. Nul ne fut d'humeur plus tyrannique parce que nul ne fat
plus aristocrate, aristocrate dès le berceau, aristocnte jusqu'au la
■Dort, eristoccate depuis les pieds jusqu'à la tëte.
.ïGoogIc
380 BETDB DES DEUX MONDES.
Il faut voir de quel style moqueur, avec quelle verve méprisante il
a parlé de ta « canaille » eu cent endroits de sa correspondance, et
QOD pas dans ses lettres aux grands de ce monde, aux rois et avii
princes, mais dans ses lettres « aux frères, h dans ses lettres à
D'Alembert, dans ses lettres à Damilaville, ce commis au bureau
dés vingtièmes, facteur de YEiicyclopédie, qui n'attendait de l'avè-
nement de la philosophie que la place de directeur-général des
vingtièmes. Il faut l'entendre plaisanter les u garçons perruquiers
du parterre, » et ce fou de Jean-Jacques, écrivant à Genève « à son
marchand de clous et à son cordonnier, n et ce a pauvre peuple, qui
ne sera jamais que le sot peuple, n Qui ne connaît ces lignes cél(-
bres : « Je crois que nous ne nous entendons pas sur l'article da
peuple, que vous croyez digne d'être instruit. J'entends par peuple
la populace qui n'a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre
de citoyens ait jamais le temps ni la capacité de s'instruire: ils
mourraient de faim avant d'être philosophes. Il me parait essentiel
qu'il y ait des gueux ignorans... quand la populace se mêle de ré-
sonner, tout est perdu ; n QU celles-ci : « C'est & mon gré le plus
grand service qu'on puisse rendre au genre humain de séparer le
sot peuple des honnêtes gens pour jamais, et il me semble que la
chose est assez avancée. On ne saurait souffrir l'absurde insolence
de ceux qui vous disent : Je veux que vous pensiez comme votre '
tailleur et votre blanchisseuse; n et celles-ci encore, qui peuvent
servir de conclusion & la philosophie politique de Volttiire : • Bé-
nissons cette heureuse révolution qui s'est faite dans l'esprit de
'tous les honnêtes gens depuis quinze ou vingt années; elle a passé
mes espérances. A l'égard de la canaille, elle restera toujours ca-
naille, je ne m'en mêle pas. Je cultive mon jardin, mais il faut bien
qu'il y ait des crapauds; ils n'empêchent pas mes rossignols de
chanter. » Ce fut pourtant cette canaille qui lui fît eu 1778, quand
il revint à Paris pour mourir, qui lui fit cette ovation triomphale et
qui se pressait à travers les rues sous les roues de son carrosse en
criant de ses milliers de voix : o Vive le défenseur des Calas I »
Le défenseur des Calas ! En effet, une ou deux fois dans une vie
de quatre-vingt-quatre ans, la générosité, le courage et l'éloquence
de l'émotion l'emportèrent sur la prudence habituelle de Voltaire,
— quoiqu'à vrai dire, si l'on mesure le courage aux dangers qu'il
affronte. Voltaire ne risqu&t rien, pas même sa tranquillité, à
prendre la défense des Calas, de Sirven ou de La Barre, et quoi-
qu'on ait singulièrement exagéré le rôle de Voltaire, passionnément
dénaturé le caractère du premier tout au moins de ces tristes pro-
cès. Parce que Voltaire a détourné les questions dans son fameux
Traité de ta tolérant^, parce qu'il s'est fait une aime contre les
.ïGoogIc
TOLTAIHE ET SES BIOGBAPQEE. 381
pu-lemens, contre le clergé, contre la religion, des faits subsidiaires
de la cause, ou parce que, dans l'afTaire du chevalier La Barre
et du cruciOx d'Abbeville, l'épouvante lui donna de l'éloquence,
est'ce une raison pour saluer en lui l'apfttre de la tolérance et le
précurseur des libertés modernes? n II n'y a de grandes actions,
a dit La Rochefoucauld, que celles qui sont l'eflet d'un grand des-
sein. »
Jusqu'alors en effet, c'était, comme on dit, d'un air assez dégagé
que Voltaire avait touché cette question de la tolérance. « Je suis
fiché, disait-il un jour à propos de Vanini, je suis f&cbé qu'on ait
cuit ce pauvre Napolitain. » Il lui semblait d'ailleurs mauvais
I qu'on persécut&t des idiots qui aimaient le prêche. » Et n'était-ce
pas à la veille de l'affaire des Calas qu'il écrivait à D'Argental : a Le
Btoade est bien fou, mes chers anges. Pour le parlement de Toa-
loDse, il juge ; il vient de condamner un ministre de mes amis à
toe pendu, trois gentilshommes à être décapités et cinq ou six
Iwurgeois aux galères ; le tout pour avoir chanté des chansons de
David. Ce parlement de Toulouse n'aime pas les mauvais vers, o
Quels cris d'indignation ne pousserait-on pas, si c'était dans un
écrivÙD du siècle de Louis XIV, dans la correspondance de M" de
Sévigné, par exemple, qu'on retrouv&t une semblable phrase I On
apprend cependant à Genève que Calas, accusé d'avoir assassiné .
son fils, vient d'être roué par arrêt du parlement de Toulouse. Il
n'y a là qu'une épouvantable erreur judiciaire. On a fait un arime
i Galas du suicide de son fils ; avec une odieuse précipitation, on
lui a JQstruit son procès, et, sans lui laisser seulement le temps de
rassembler les étémens de sa défense, on l'a' conduit & l'échafaud.
Moins prévenus contre un protestant, dont le fils passait pour vou-
loir se convertir à la religion catholique, les juges de Toulouse
eussent pris sans doute le temps de mieux informer. La triste nou-
velle soulève l'indignation de la grande cité protestante. Voltaire
voit u tous les étrangers indignés, tous les officiers suisses protes-
tans déclarer qu'ils ne combattront pas de grand cœur pour une
nation qui fait rouer leurs frères sans aucune preuve. » C'est alors
seulement qu'il intervient, et qu'il juge le moment favorable « pour
devenir l'idole de ces faquins de huguenots, » comme il en donnait
quelques mois auparavant le conseil au maréchal de Richelieu, « vu
qu'il est toujours bon d'avoir pour soi tout un parti, » Sans doute,
une fois la procédure de réhabilitation introduite. Voltaire se don-
nera tout entier, se dévouera corps et âme à la cause des Calas. Son
sujet l'entraînera, l'emportera, l'élèvera jusqu'à l'éloquence, mais
non pas jusqu'à l'oubli de soi-même, car l'affaire a intéressera
toute l'Europe, h car Paris et la France retentiront du nom de Vol-
.ïGoogIc
ft82 ISTCB DU KHJX HOHDES.
taire, cor rspplautUssemeiit univerael et l'admàrstion publique le
soutieadroDt dans sa tâcbe; maie il faut l'eathousiasme et la naï-
veté de Diderot ponr s'écrier : r Ofa I moa amie, le bel emploi du gé-
nie! 11 £aut que cet homme ait de l'âme, de la scmaibilité, que
l'injustice le riëvolte, et qu'il sente l'attrait de la vertu. £h I que
lui sont les Calas? qui estrce quipeutrintéresser pour euzîquàle
raison a-t-il de les défendre? n C'est dommage que Diderot n'ait pu
lire la lettre que Voltaire adressait le SO janvier 1733 à M, Thîroux
de Crosne, maître des requêtes et chargé du rapport: « Ou le fana-
.tisme a rendu une £amille entière coupable d'un parricide, ou il a
fasciné les yeux des juges jusqu'à faire rouer un père de famille
innocent. » G'est-àMiire, de toutes maniÈires l'occasion est unique
« d'écraser l'iuf^e, » et nous nous en emparons. Voilà ce qui
a intéressait > Voltaire pour les Galas et voilà ce qui « l'LBtéreBSs »
plus tard pour les Sirren. Lui-même a grand soin de noter dans
ses lettres que M. le duc de Ghoiseul et U" U duchesse de Gram-
mont et M"* de Pompadour furent « encbantés a du Traité de U
tolérance. S'il avait tout Paris, toute la France et toute l'Europe
arec soi, de quel rare courage et de quelle rare vertu fifr-il donc
preuve ? Ne chargeons pas les noms des dioses. L'erreur des juges
de Toulouse leur était penoonelle, et Voltaire se fût soudé médio-
crement des Calas ou des ^rven s'il n'avait pas discerné d'ab<Rti I»
noymi da s'armer de lenr condamnatim comme d'une machine de
gaerre contre tout ce qu'il détestait. Mais je ne croirai jamais qu'il
fllt ému jusque dans les entrailles, l'homme qui semait de plaisan-
teries indécentes non-seul^nent son Traité de iatolérance, mais soa
mémoire même pour Jean Galas, et qui se préparait à iatnrenir au
procès de Lally, quelques années plus tard, en s' adressant en ces
trames à IVAIranbert: « Vous sondez-rous beaucoup du bâillon de
Lally et de son gros cou, que le ûls aîné de monsieur l'exécuteur a
coupé fort maladroitement pour son coup cTeasai? »
Son rôle fut-il beaucoup plus généreux et beaucoup plus hardi
dans la cruelleafbire du chevalier de La Barre? Un jeune et malheu-
reux fanfarmi d'impiété, le chevalier de La Barre et deux de ses
amis, d'Étallonde de Uorival et Moisoel, que « six mois de Saint-La-
arre d eussent assez punis, ayant gardé leur chapeau sur le passage
de la procession du saiDt-«acr«iient, avaient été condamnés à mort,
et le premier, après avoir subi la question ordinaire et extraordi-
naire, exécuté par arrêt du 28 février 1766. Au cours de la procé-
dure, il fut avancé que la lecture des encyclopédistes et du Die-
tionnaire philotophîque avait aidé sans donte & la dépravation des
ooupttbles, et lors des débats, La Barre, interrogé sur les propos
impies qu'en diverses circonstances il était accusé d'aroir tenus.
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VOLTÀIKE ET 8U BiOGUPHB. US
r^Mtodit « que ces {»-opos impies étftient eo récitant des vers qu'il
avAÎt pu reteDÏr de la Pucelle d'Orléaas, livre tttribué au sieur de
Voltaire, et de XÉpitre à Uranie, oe croyant pas que cela pût tirer
en coBséquence. » Voltaire prend pear. a Èt^-vous homme h. vous
inftimer, écrit41 i D'Akmbert, de ce jeune foa nomiaé M. de
La Barre et de sod camarade t.. te me mande qu'ils oot dit à leur
interrogatoire qu'ils avaient été induits à l'acte de folie qu'ils ont
comfiois par la lecture des encyclopédistes... La chose est impor-
tuite, tâches d'approfondir bu bruit si odieux, ai dangereui; ■ et
le vakme joar à Dânùlaville : « Ot ne mande, nxHt cber £rëre, une
étrai^e nouvelle. Les deux insensée, dit-on, qui oot profaaé une
^Use «o Picardie mit répondu dans leurs interrogatoires qu'ils
asaieot puisé leur averâoo pour nos saints mystères dans les livres
des eucyck^distes et de plusieurs philosophes de nos jours... Ne
pouiTiex-vous remonter & la source d'un bruit si odieux et si ridi-
cule? > Le bruit grosail et se confinDe. 11 n'attend pas d'informa-
tions nouvelles pour écrire à l'abbé MoreUet -, c Vous savez qae le
conseiller Pasquier a dit eo plein parlement que les jeunes gens
d'AbbeviUe qu'on a fait mourir avaient puisé leur impiété daas la
lecture des ouvrages des philosophes moderoes... ï a^t-il jamais
ià«a eu de plus méchant et de plus absurde que d'accuser ainsi
ceux <pii enseignent la raison et les mœurs d'être les corrupteurs
de la je«aasse7 > P^ enrm, quand il apprend qu'on a bràlé le
Dictionnaire philosophique sur le bûcher du malheureux enfant,
ses terreurs éclatent : <( Mon cher frère, mcm cceur est flétri. >e me
doutais qu'on attribuerait la plus sotte et la plus ef&énée démence
i ceux qni ne prêchent que la sagesse et la pureté des mœurs. Je
suis tenté d'aller mourir dans une terre où les bomuee soteiU
moins injustes. Je me tais, j'ai trop à dire. » En eSet, il quitte Fer-
nef pour se rendre aux eaux de Belle. Ceat ]k seulement qu'il
coounence à reprendre nn peu de courage, quand il a reçu le
Mémoire à cotuuller pour le neur Moisnel et autre» mcàiêét,
rëdigé par les avocats du barreau de Paris, et qu'il est assuré qu'on
peut é^er la voix sans rien crùndre et flétrir pubtiqueuent l'afr-
safisinatjimdiquedeLaBarre. U est vrai qu'une fois rceûs de soa.
^XMvante, avec son audace habituelle, il ne manquera pas une
oooBifOD de parler des « Bosiris en robe » et de ces « Inrbaries
qui feraient frémir des sauvages ivres. ■ 11 faudra même ^ne ce soit
Frédéric, auquel il a recommandé d'Élallande, qui le rappelle & U.
modératÏMi et qui lui dodoe une dernière leçon. « Je ne connais
point ce Morival dent vous me pariez, ie m'ioAirMeni ifrès lui
pour savoir de ses nouvelles. Toutefois, quoi qu'il anire. étant À
msB wcvice, U tt'aura pas le triste plnsir de se vBDgtc de-aa pticie. »
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38i HETUB DES DI
Certes, s'il ne s'agissait ici que d'un artiste, d'un poète, d'un
écrivain, peut-être hésiterait-on à le juger si sévèrement. En France
que ne pardonne-t-on pas au génie I Aussi bien que nous importe
la vie privée de La Fontaine, de Molière ou de Racine? Ils ont écrit
les Fables, le Misanthrope et le Tartuffe, Baj'azet et Athalie;
c'est assez, et si notre indiscrétion va fouiller leur histoire, il est
entendu par avance que toutes leurs fautes, toutes celles du moins
qui n'entament pas la vulgaire probité, nous les excuserons.
Hais, quand on a travaillé comme Voltaire, pendant soixante ans
à jouer un râle sur la scène de l'histoire, et que, dédaignant les
paisibles jouissances de l'artiste, on a tout fait pour devenir homme
public, quand on a tout mis en œuvre, jusqu'aux pires moyens,
pour confondre l'histoire de tout un grand siècle avec sa propre
histoire, ce n'est plus l'écrivain seulemeat, c'est l'homme qui
nous ^partieat et qui nous appartient tout entier. On ne divise
pas Voltaire. Il faut prendre parti : l'applaudir, si vraiment il a
mis les plus rares facultés qu'un homme ait reçues de la nature an
service de la justice et de la vérité ; le blâmer, s'il n'en a, presque
en toute circonstance, usé que dans son intérêt, dans l'intérêt de s&
sécurité, de sa fortune, de sa réputation. Mais comment le juger,
si, possédé de cette a rage de tout détruire sans rien édifier » qui
exaspérait Rousseau, il n'a su qu'accumuler des ruines en laissant
aux générations suivantes le soin de reconstruire ce qu'il avait jeté
bas 7
Car ce fut sa suprême habileté que de mourir à temps. Déji
l'audace de ses propres disciples commençait à l'efirayer. Quand
Gondorcet lit paraître la Lettre dun tliiologien à l'abbé Sabatier, le
patriarche écrivit à l'abbé de Voisenon : « 11 y a dans cette brochure
des plaisanteries qui ont réussi et sur la fin une violence qu'on ^>-
pelle de l'éloquence; mais il y a une folie atroce à insulter cruelle-
mrat tout le clergé de France k propos d'un abbé Sabatier. L'au-
teur prend ma défense, j'aimerais mieux être outragé que d'être
ainsi défendu. » C'est qu'il avait marqué très nettement dés l'avène-
ment de Louis XVI la borne où il prétendait s'arrêter. «Je l'estime
trop, disait-il en parlant du nouveau roi, pour croire qu'il puisse
faire tous les changemens dont on nous menace. » En effet, cette
rage de remontrances et cette ardeur de réformes faisait trembler
le vieil athlète. Il s'étonnait avec douleur qu'on osât dire que les rois
tienneut leur autorité du peuple. « Le roi tient sa couronne de
soixante-cinq rois ses ancêtres, a Déjà, quand avait paru le livre du
baron d'ilolbacb, le Sytléme de la nature, non content de le mal-
traiter très fort dans sa correspondance, il en avait entrepris une ré-
futation raisonuée. Sauf en religion, conservateur en toutes choses.
.ïGoogIc
VOLTAIRE ET SES BI0GBAPHE8. 385
il était resté déiste en métaphysique. Toute son aristocratie se sou-
levait, se révoltait contre ce matérialisme grossier dout il pouvait
voir diaque jour se multiplier les adeptes. Et puis sou ardeur d'au-
trefois s'apaisait, s'éteignait doucement. Son irritabilité mâme IV
bandonnait, a Je me suis tant moqué de Fréron, disait-il, qu'il est
bien juste qu'il me le rende, » et de loin en loin, dans la corres-
pondance des dernières années, passait comme un souvenir mélan-
colique : « Il faut donc que je vous dise, mon cher ange, que, si
H"* du Deffand se plaint de moi par un vers de Quinault, je me
suis plaint d'elle par un vers de Quinault aussi. Je crois qu'actuel-
lement nous sommes les seuls en France qui citions aujourd'hui
ce Quinault, qui était autrefois dans la bouche de tout le monde. »
Ainsi sur la fin de cette vie tant agitée, ilse faisait comme un grand
apaisement, précurseur de l'éternel silence.
Ce fut son retour à Pari^ qui le tua. Le 30 mai 1778, dans cette
grande ville où il avùt si peu vécu, mais qu'il avait tant amusée,
tant passionnée, et qui venait de le recevoir comme jamais ni nulle
part n'avait été reçu souverain victorieux, il expira. On n'a sur ses
derniers instans que peu de renseigoemens, assez précis pour-
tant et assez authentiques pour qu'il soit inutile de discuter les
légendes grotesques qui courent encore une certame littérature, et
pour pouvoir aflinner que, si dans sa longue existence il trembla
plus d'une fois devant le danger, cependant il fut calme, digne et
brave envers la mort.
IV.
S'il est un homme dans notre histoire qui par ses qualités conmie
par des défauts soit vraiment l'homme de son siècle et de sa race,
à coup sûr Voltaire fut cet homme. Honneur bien rare, gloire sin-
goUère, et que bien peu partagent avec lui. Dans la plupart des
hommes, comme il arrive un Âge où les lioéamens du corps et
les trùts de ta physionomie se fixent pour ne plus varier, ainsi vient
un temps où l'esprit cesse de s'étendre, et l'intelligence, le génie
même, de se renouveler. Quand Corneille, encore jeune, eut écrit
le Cid et Polyeucte, conmie s'il se fût lui-même enfermé dans un
cercle magique, vainement essayart-il d'en sortir, et pendant près
d'un demi-siècle, mécontent de lui, mécontent des autres, jaloux de
Molière et jaloux de Racine, il ne put que se recommencer. Voltaire
à quatre-vîngtr-qtiatre ans conservait encore toute l'ardeur du jeune
homaie, toute son avidité de connaître, toute son impatienc'e d'agir.
A peine de loin en loin quelque plainte et quelque regret du temps
passé, quelque semblant d'insouciance du présent et d'incuriosité de
son vaa, — 1818. SS
.vCoogIc
iW SZTOE MS MDX HOIlDCg.
l'aveair tnbissaieiit-ils le vieillard. Tel il éUit jtdÏB qvnd, i U
denxiëme r^frésenUtitm de soa OBdipe, il paraissait sur li scène,
porUnt là queue de la rsbe chi paad prêtre, tel il était escote
qaand, à la siDème représentation A' Irène, se penchant sur use
foule eo d^ire, d'une roix étraqgMe par les lances, il jetait celte
exdaaution : k Français I voulez-vous dose me faire caourir de
plaàâr? » C'était le 3Ô mars 1778; il Tenait d'entrer dans saqi»
tre-vingt-cinquième année. Et pendant ces soixante innéei de
gktre inialernimpoe, par un privilège plus rare encore, ce génis
si librement ouvert à («nites les iafluoices, à toutes les nouveioléi
do dehors, était resté lai-iateie, impnmuit fortement sa oiaii^ i
tout ce qu'il effleurait seuleaeat, et réalisant aansi dans fii&ie
Averaité de SOD oeuvre l'unité du caradëre et du génie. 11 n'est
pas cependant, comme la critique étrangère a pris {dus d'we fw
on ma^ plaisir à le prétendre, oamme l'a prétendu Goetiie (oi-
mëme, « te plus grand écrivain qu'on puisse imaginer pami les
fVBDçais. > S'il est vrai que la pr<tfi>adeur de la conceplisii, ^
ia perfecUoD de la fonne, (pie l'émotion et la sincérité du seMimeat
aient fait défaut k Voltaire, d'antres les aat possédées, dans Tbis-
tmre dextotre littérature etde notre raoe, d'autres à qui n'a mBi)B£
presque ancune des qualités do génie de Vtdtait« et qai, par ui
aocoid heureux, n'ont oublié d'y joindre ni la décence du ttag^g^t
ni la probité du caractère, ni la digiùté de la vie. Dans k liède
précédent, un grand homme a représenté son ten^ie con»
Voltaire a fait le sien, et résumé pour ainsi dire en lui, sous leur
forme la plus parfaite, jusqu'aux moindres qualités de ses illuslres
contemporains : j'ai nommé Bossuet.
Yohaire et Bossuet se ressemblent par plus d'un peint : te diSè-
reot l'im de l'autre comme le xma* siècle dfféie du xtd*. L'un et
l'antre ib ont été le plus grand nom de len- temps et la voix la plas
écoulée; l'im et Tsutre ils ont parlé cxusme peasonne cette langue
lumîaease du bon sens, ég&lemnit éloignée de la sii^larilé an-
glaise et de la. profondeur genoanique; Ton et l'autre ils sesaat
moins souciés de l'art que M l'actien, de cfavmer que de petao*-
der ou de canvaincre et de gagner dès esprits à lenr caase; 1'* ^
l'autre enfin, partout oà de leur ten^ qnetque controverse s'e^
émue, quelque conOit ékvé, quelque grande bataille engage
comme si le sort du ooaibat n'uût ck^endu cpie de lew {iréseicet
ils sont venus, et ils ont vaiocn ; nais l'évèque n'a pris les ta^^
que pour soutenir, défendre et fortifier; le courtisan de frédénc et
de Gatherine U n'en entré dans la. lutte que pour détraire, dis-
soadre et peur achever les déiwites que d'auirea avaient comm»-
céea. Bosûet lit. comliatta qu pour les ctescs ^ dnmeat ^
.ïGoogIc
TOCTAiM R au BlOeaAPHIS. 387
prix k la société des hommes : religion, autorité, respect ; Voltaire,
sauf deux ou trois fois peut^tre, n'est- intervenu que dans sa propre
cause et n'a bataillé soixante ans que dans l'intérêt de sa fortune,
de son succès et de sa réputation. Et le prêtre du xrii* siècle a
vu plus loin et plus juste que le pamphlétaire du xtiu% car, ayant
traversé comme les autres les angoisses du doute et sué, dans le
secret de ses méditations, l'agonie du désespoir, il a compris que,
toutes choses qui tiennent de l'homme étant imparfaites, c'était
trahir la cansc elle-même de l'tiumanité que de dénoncer au sar-
casme, au mépris, à Texécratton les maux dont on n'avait pas le
remède. Aussi le premier, quand il a vu la mort approcher, a-t-il
pu s'endormir dans la paix d'une haute et loyale conscience; le
second, de son vivant même, a pressenti l'heure où ses disciples
se retourneraient contre lui.
Au foyer de ta Comédie-Française, on voit une admirable statue
de Voltaire. C'est le Voltaire de Ferney, chargé d'années, exténué
par l'âge, amaigri, mais éternellement jeune par la flamme du
regard et la vie du sourire. Tout son corps se porte en avant et
semble provoquer la lutte. On dirait que le sculpteur l'a surpris
dans son attitude familière, an moment oi!i le « bon Suisse u va
lancer contre un adversaire qu'on devine quelqu'une de ces plai-
santeries mortelles qui clouent à terre un ennemi. Ses mains mêmes,
longues et maigres, crispées sur les bras du fauteuil, ne semblent
attendre qu'un signal pour soulever et lancer tout le corps d'une
seule détente. C'est bien là le VraîVoItaire, imparfaite ébaudie de sa
personne peut-être, mais portrait vivant et parlant de ses œuvres.
Allez voir maintenant au Louvre le portrait de Bossuel par Rigaud.
Le prélat est eu pied, vêtu des ornemens sacerdotaux. Le visage est
plein, les lignes en sont fermes et nettes, dans les yeux et sur les
lèvres un léger sourire dont la sérénité, dont la douceur étonnent.
On se figurait un Bossuet plus sévère. L'attitude est d'un corps tout
entier rejeté en arrière, prêt k la lutte aussi, mais k cette lutte
qu'on attend de pied ferme, non pas_ à cette lutte qu'on provoque
et qu'on défie. Cest le calme de la force qui s'est éprouvée par l'ex-
périence et la sérénité d'une inébranlable conviction contre laquelle
rien d'humain ne saurait prévaloir.
Considérez-les lentement, attentivement, ce portrait et cette
statue : ce ne sont pas seulement deux hommes, ce sont deux siècles
de notre histoire, ce sont deux formes du génie français, ce" sont
aussi, grâce à la haute signification des modèles, dans le marbre de
Ooudon et sur la toile de Rigaud, deux faces de l'esprit humain que
Tari a fixées pour jamais.
FfiftOlNAnO &liINSIlàK£.
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ROI ET UN PAPE
PIE IX ET LE SAINT-SIËQE.
Far sa durée comme par ses vicissitudes, te deroi^ pontifint
restera l'un des plus mémorables de l'histoire. L'on peut dire de
Pie IX qu'il a été un graud pape sans rien avoir d'un grand homme.
Mi par la portée de l'intelligence, ni par l'étendue de la culture, il
ne dépassait la moyenne des papes qui ont obscurément siégé sur
la chaire de saint Pierre. La grandeur qu'il n'avait point dans l'es^.
Pie IX l'avait dans le caractère et dans l'âme. Doué en même temps
d'une imagination ardente et mobile, d'un cœur ferme et btré-
pide, il a laissé sur tous les actes de son pontificat l'empreioie de
sa personnalité. Aucun homme ne s'est jamais moins docilemeol
courbé sous lea faits, aucun pape n'a prétendu davantage i les
diriger ; s'il n'a point réussi à modifier le cours de l'histoire, il a sa
donner autant de dignité aux revers qu'il a subis qu'aux triomplies
qu'il a remportés.
Pie IX a été pape comme Louis XIV était roi ; il se tenait sins
eObrt au niveau de ses hautes fonctions et en donnait à autrui ime
idée d'autant plus élevée qu'il en avait lui-même une plus batiie
opinion. Une figure ouverte et souriante, une bonté relevée de
finesse, une noblesse aisée et pleine de bonhomie, une atijc^t^
(1} Vof u 1* SMut du 15 mil.
.ïGoogIc
EIH BOI ET UN PAP£. 380
simple et familière, lui domiaient quelque chose de eouverain et de
paternel, d'imposant et de séduisant à la fois. Peu de papes ont pos-
sédé à uo tel d^ré les qualités extérieures de ce rôle de pape, de-
venu plus que jamais un rôle de représentation. Ce n'est point que
Pie IX gard&t toujours la solennité du pontife à l'autel, ou afTectât lï
raideur d'une icâne byzantine ; chez lui, tout était naturel et spon-
tané: on sentait l'homme sous le pape, jamais l'acteur et le person-
nage. D'une nature vive et impressionnable, d'un esprit prompt et
mordant, il lui échappait parfois des saillies dont sa bonté n'émous-
sait pas toujours la pointe. C'était la seule façon dont il manqu&t à
son métier de pape. Deux choses frappaient surtout en lui, un œil
brillant et pénétrant, tour à tour scintillant d'éclairs et humide de
larmes, une voix ample, vibrante, fortement timbrée, qui remplissait
les arcades de Saint-Pierre et résonnait jusqu'aux extrémités de
l'immense place vaticane. Cette voix, il aimait à la faire entendre aux
pèlerins de tous pays, non-seulement dans les bénédictions solen-
nelles et les paroles du rituel, mais dans des discours et des impro-
visations où la conviction, l'indigoation, la passion lui donnaient une
éloquence émue et véhémente. Des pèlerinages au Vatican, il avait
fait un nouveau mode d'action pour le saint-siége; il s'était ainsi
dans sa vieillesse attribué un r6Ie nouveau, qu'il a rempli jusqu'à
la fin avec une énergie admirable, prodiguant à tous sa parole,
ne se laissant arrêter ni par l'âge, ni par la maladie, faisant taire
ses soufirances et ramassant ses forces défaillantes pour la scène
où il paraissait en maître des âmes.
Pie IX a été à la fois le Louis XIV et le Louis XVI de la papauté :
une même année l'avait olTiciellement revêtu de l'in&illibilité et
dépouillé de la souveraineté terrestre. Ce contraste de succès et de
revers, ce mélange de victoires inouïes et de défaites irréparables,
lui avait donné le double prestige de la grandeur et de l'infortune,
qui dans sa personne se tempérûent et s'ennoblissaient l'une par
l'aut^. Ia chute du trêne papal a été le tourment, la croix de ce
pontificat à tant d'égards si heureux, crux de cruce, dit la prophétie
de Halachie (1). Pie IX devait cependant beaucoup à cette spolia-
tion, il lui devait l'amour passionné et les ovations enthousiastes de
ses enfans, il lui devait ce que n'eût pu lui donner l'éblouissante
auréole de l 'infaillibilité. Sur le front de ce triomphateur spirituel,
de ce dominateur des consciences, la déchéance temporelle avait
mis quelque chose du charme mélancolique des rois tombés et des
héros perâécutés. Aux yeux des fidèles, à ses propres yeux, Pie IX
a, tk une alluiion k !■ croix de U uufKD de Si-
.ïGoogIc
300 REVUE DBS Dtax, KOHDES.
était le pape martyr, ses souffrances le rapproetedent du prinec
des apôtres, le /approchaient da Christ. On rtcoote que devant on
saint Pierre en croix, Pie IX. dit un jour: c Voilà mon portrait. » Des
millions de chrétiens comparaient ses tribulatioos à la passioD du
Sauveur et voyaient de nouveau le Christ captif et crucifié en son
vicaire (1). Jamais pape, jamais homme peut-être, n'a étéoilouië
^un aussi tendre re^tect, d'une piété aussi exaltée. 11 y avait dus
la vénération, dans la dévotion dont il était l!(^jet quelqpie chose
dn culte rendu à un dieu aoufirant.
Pour la plupart de ceux qui l'abordaient. Pie IX était un saiot:
on le rév^aît, ou le priait comme teL Rome se racontait ses mi-
racles et se répétait ses {MTOphéties^ les pëlerina se disputaient us
reliques, les miettes de son pain, les ûls de sa soutane, comme
après ses funérulles la pa^e de son lit funèbre. Pie IX, béatifié,
canoDisé, jouira l^entdt du culte de l'église; mais, lorsqu'il sen
montë sur les autels, quand il recevrait autant d'bommagea que le
saint Piore dont la bouche des fidèles a usé le pied da bnHBe,
Pie IX ne serait pas plus honoré, il n'aurait pas de dévots plas
fervens et plus convaiocas que de son vivant, lorsque dims les loge
éa Vràcan il voyait les pèlerins se presser à. ses gsoooz et counii
ses mains de leurs baisers.
L'élévation au trdne pontifical da cardinal Mastui Foretti fid
pour Rome, pour le conclave mâms une surprise, presque une <lê-
ceptitHi. On savait peu de chose du nouvel élu, et il y avait peu ib
chose k en approidre, rien qui pût faire [Oésager le râle du soa-
veraîn ou du pontife. Sauf un voyage d'un ou deux ans au Chili, i
la suite d'un vicaire apostolique, le successeur da Grégoire XVI
n'avait fait que parcourir r^hèrement le cursus bonorum d'una
carrière romaine, tour à tour abbé, prélat, évéque, cardinal. Cs
qu'il y avait de plus notable dans cette existence ecclésiastique,
c'est qu'elle n'avait point conunencé dès l'enfance. Au lieu d'avoir,
comme tant de ses compatriotes, grandi sous la soutane, le
Jeune Hast^ ne s'était consacré à l'autel qu'à l'âge d'homme. Cs
n'est qu'à vingtrquaOre sas, en 181d, qu'il quitta les vétemens sé-
culiers, c« n'est qu'à vingt-sept ans, en 1S18, qu'il dit sa pre-
mière messe. Sa vocation lui vint de la déception de ses e^térancss
mondaines. Avant de se vouer à l'église, le futur pape avait voulu
U) Veegio
E oet TJcirio tDO Crirto euer eatn, ...
(Dante, Purgatoin, XX.]
.ïGoogIc
niT lot ET DH PAPE. 391
porter les armes et l'uniforine militaire. Une maladie oerreuse,
l^épilepâe, dit-on, lui avait fait refuser l'accès de la garde noble ;
la onéme m&mité e&t pa l'airéter au seuil des dignités ecdésias-
tiqucs, s'il n'eût passé pour avoir été guéri par l'intercession de la
Vi«rge, Un mirade lui avait ainsi ouvert les portes de l'église, diut
le Saint-Esprit lui devait inopinément ciKifier la direction.
Ce qui valut la tiare à Pie IX, ce fut la répugnance de la majoiité
éa s»fTfr-coUége pour l'impérieux cardinal Lambruschini ; ce fut
ensuite la pureté de ses mœurs, la sincérité de sa foi, l'aménité de
ses Bianières , puis aussi un certain renom d'hutneur libérale ou to-
lérante, et la]douceur que, dans son archevêché de ^>olète, il avait
nontrée aux insurgés de ISM et aui inculpés politiques. Gré-
goire XVI laissait l'état pontifical fatigué d'un long r^ime de
compression et travaillé par les idées nouvelles. De tous cdtés,
panni les laïques, parmi le clergé même, l'on réclamait un pape dis-
poséBux réformes. Un vague souffle del'esprit de liberté qui remuait
déjà là péninsule avait pénétré jusque dans le conclave. Pie IX fut
temmê par réaction contre le régime précédent, sans que personne
sût biea ce qu'il était, sans même que la plupart des cardinaux
qoi lui donnaient leur voix lui crussent de réelles chances de
SBCCiS.
Le DOUTcau pape sembla d'abord dépasser les espérances de ceux
qui, en Italie et au-deUt des monts, attendaient le plus de la pa-
pauté. Cn de ses premiers actes fut une amnistie générale pour les
condamnés politiques que Grégoire XVI tenait incarcérés dans ses
prisoDs ou erilés & l'étranger. L'amnistie fit d'aatuit plus de bruit
î Rome et en Italie qu'<m la savait combattue par l'Autriche, idore
(«m^otente dans toute la péninsule. A cet acte spontané du nou-
veau pontife, ce fut des Alpes à l'Etna an délire d'enthousiasme.
Les ph» hardies espérances se donnèrent subitement caniëre.
L'itaÛe crut avoir trouvé un pape italien et libéraL Pour un homme
natureUement enclin à la confiance et à l'optimisme, naturellement
ouvert aax émotions généreuses, cette aU^resse de toute une na-
tion était le pins pressant des aiguillons.
Pie IX entendit le cri de réforme qui en 18A7 résonnait à Borne
comme k Paris. Tout était à refaire dans l'état romain. £n restau-
rant le souvoai&eté pontificale, Pie VU et see successeurs avuent
rétabli tout ce qni, dans l'ancienne constitution, convenait an
despotisme ou à la centralisation et pria garde de relever les an-
ciens VBSligeB des libertés locales e&cées par la révolution et par
Napoléon. Pie IX rendit aux provinces des assemblées provinciales,
i Rome une municîpalité; il ouvrit aux laïques l'accès de l'adminia-
tration, il r^cha les liens de la presse, il institua une conatlte, va
.ïGoogIc
392 KEVDE DBS DEDX MONDES.
conseil d'état, ud conseil des ministres, eo attendant une constitution.
Toutes ces réformes se succédaient coup sur coup et pour la plupart
avant l'explosion de février 18&S. L'Europe était étonnée, catholi-
ques ou hétérodoxes, les puissances félicitaient & l'eavi le pontife
réformateur. L'Italie était émerveillée, c'était du saiut-si^ que lui
venait l'initiative des réformes et des libertés civiles, c'était du
saint-siége que semblait devoir venir le signal de l'émancipation
nationale. La péninsule avait enfm rencontré un prince italien, et
ce prince était le pape. La papauté, réduite depuis des années, de-
puis des siècles, à un rôle si modeste, semblait retrouver tout d'un
coup le prestige des plus grandes époques du moyen Age.
Un tel spectacle avait quelque chose d'insolite qui troublait les
regards et les idées. L'enthousiasme public, échauffé par les pre-
miers actes du nouveau pontife, osait tout se promettre d'un règne
si bien commencé. Du nord au midi, le nom de Pie IX devint le
signe de ralliement des patriotes et comme le mot d'ordre de l'Italie
entière ; c'était aux cris de vive Pie IX l que le peuple réclamait de
ses princes des réformes et des libertés, que la p^insule affirmait
d'avance son indépendance et son unité. A Naples, à Florence, i
Turin, & Hilan, à Venise, les femmes portaient les couleurs du
pape, le peuple chantait l'hymne de Pie IX comme un défi à l'Aa-
triche ; le successeur de Grégoire XVI était la première idole de
cette Italie en quête d'un nom à glorifier et d'un chef à suivre. Le
pape qui devait être deux fois détrôné par la révolution italienne
en fut d'abord le coryphée et le drapeau.
Était-ce par complaisance pour les acdamatioDS populaires que
le chef de l'église s'était jeté dans une politique si nouvelle pour le
saint-siége et si peu conforme à tout le reste de son règne? Assuré-
ment non; quelque sensible qu'il fût aux applaudissemens de
l'Italie, Pie IX avait des mobiles plus élevés ou plus en rapport avec
sa dignité. Les deux premières années de srat pontificat ne sont
pas si difficiles à concilier avec lestrente années suivantes (ju'il le
semble au premier aspect. En cédant au double courant libéral et
national, Pie IX cédait d'abord à l'entraînement d'une &me avide
d'émotion et de sympathie, si ce n'est d'admiration et de gloire.
Le pape était de ces hommes qui, se voyant portés au faite des
grandeurs, se croient appelés à faire quelque chose de grand.
Dans tout son règne et à travers tous ses malheurs, jusqu'en son
goût du bruit et de l'éclat extérieur, jusqu'en d'sppareptes fu-
tilités, on sent la même conviction, la même aspiration. C'était un
souverain pontife qui devait immortaliser son pontificat; la manière
inattendue dont le ciel l'avait élevé sur la chaire de saint Pierre
le persuadait qu'il était desiiné à lui rendre un nouveau lustre*
.vGoogIc
CH BOt ET UK PAPE. 803
Ke IX devait être ud grand pape; avant d'être un «invocateur de
conciles et un proclamateur de dogmes, îl tenta d'être un srand
prince, il rêva d'être un rérormateur civil, un initiateur national.
Et ce n'était là ni ambition mondaine ni naïf entraînement d'un
noble cœur. Cette gloire du prloce et du réformateur, Pie IX ne la
convoitait que pour en faire honneur à la papauté. C'était une cou-
ronne neuve dont il voulait, aux yeux de l'Italie et du monde, re-
hausser la vieille tiare romaine. Ces premiers actes du généreux
pontife partaient de la môme impulsion que les^ésolutions les plua
opposées de son règne. Dans ses réformes civiles, dans ses velléités
italiennes. Pie IX obéissait au même mobile que plus tard dans ses
attaques contre l'Italie, dans sa condamnation du libéralisme. Ce
qu'il avait en vue, c'était la glorification de ta chaire de saint
Piene.
C'était en effet un grand rfile qui semblait s'offrir à la papauté
vers 1S&8, un rôle auquel l'appelaient depuis longtemps les souf-
frances et les prières de l'Italie, et qui était digne de tenter Rome.
Un pape libéral, devenant le promoteur de l'indépendaDce italienne
et le chef reconnu des princes et des peuples de la péninsule, c'était
l'espoir de tous ceux qui, au sud des Alpes, souhaitaient passionné-
ment de concilier le patriotisme et' la religion ; c'était la vieille
idée guelfe, alors rajeunie et prêchée par une école nombreuse,
éloquente, influente. Si Pie IX n'a jamais adopté toutes les bril-
lantes visions de Gioberti et des néo^elfes, il en a certainement
subi le charme. Par son attitude et ses paroles, il a fomenté dans la
nation cette noble chimère, il lui a fait prendre corps. Comment
du reste a'élonner qu'à un certain moment un pape ait vaguement
caressé ces beaux songes qui, en tirant la papauté de l'effacement
politique où elle languissait depuis plus de deux siècles, ouvraient
- devant elle de magnifiques perspectives de puissance et de popula-
rité? C'était sur cette route, depuis si longtemps abandonnée, que
l'église romaine, alliée aux communes lombardes, avait aux jours
des Alexandre III et des Innocent III remporté ses plus beaux
triomphes. La papauté ne pouvait-elle donc plus s'appuyer sur
les peuples, s'affraocliir de la pesante tutelle des gouvememens
égoïstes et d'une trompeuse diplomatie? Ne pouvait-elle conquérir
le respect et l'admiration de toutes les nations civilisées en méritant
l'amour et la gratitude de l'Italie? Si c'était là pour le saint-siége
la voie la plus dangereuse, c'était assurément la plus glorieuse.
Contrairement à toutes tes appwences, on eût môme pu dire que,
pour la royauté pontificale, cette voie semée de périls était la seule
voie de salut. La politique téméraire que Pie IX s'est depuis tant
reprochée était en réalité pour les papes la seule chance de sauver
.ïGobgIc
S9i BETUB DBS DEUX KOKDES.
leur sosTO^neté temporelle, en la réconciliaDt avec les aspiratioiia
natioi^es de leur peuple, avec les aspiratioiiB libérales du a^cle.
Sut ce point, les néo-gu^fes voyaient juste : la papauté ne ponvait
conserver de couronne terrestre qu'en en faisant pour l'Italie un
gage d'indépendance. Il n'y avait pas de milieu entre l'extensioB de
l'influence politique de la papauté sur l'Italie entière ou l'aBéantig-
sèment du petit état romain par la [ésurrectiDn nationi^ de la
p^insule.
La premi^ politique de Pie IX n'était donc ni aussi iitconatdéfée
m aussi intempestive qu'elle a pu le paraiire depuis. C'estla seule
fois qu'un pape ait essayé d'accommoder la souveraineté pontificale
aux nouvelles conditions de l'Europe, et c'était manifest^neiit la
dernière fois qu'une pareille tentative pût être bitg. Parmalhenr
pour la papauté, cette tardive et suprême expérience ne pouvait plus
réussir. Quand l'idée guelfe d'un pape patriote n'ancait pas porté
en soi le germe d'une irrémédiable contradiction^ l'égUse romaine
s'était déjà trop isolée des peuples, die s'était trop eaifoncée dus
l'absolutisme, pour se laisser rejeter tout à coup sm* des routes nou-
velles. Avec toutes ses vertus, Pie IX lui-même était l'homme le
moins capable d'accomplir une telle révolution; il y eût fallu l'énei^
gie d'un Gr^ire Vil, k tout le moins l'audace d'un Jules II. Du
pape d'un cœur plus géoéreux que hardi, d'un raprit plus droit qx
ferme, d'un caractère plus eutreprenant que résolu, devait être
arrêté dès les premiers pas, par ses doutes, par ses d^>oires, pir
ses scrupules. Un tel homme devait se buter aux obstacles acoi-
mulés devant lui, et après quelques tergiversations retomber Us
et découragé dans la politique traditionnelle. Tons les efforts da
Pie IX pour adapter à l'esprit nouveau la vieille monarchie pontifr-
cale devaient seulement le ctmvaincre de l'impoesibiUté d'une telle
adaptation.
L'illusion du pape et de l'Italie fut de courte durée. La lévolulim
de février 1848 ne lit que précipiter le cours naturel des événemeas,
et acculer plus rapidement le pape à l'impasse où il devait se le-
toumer contre ses admirateurs de la veUle. Le li at&ca. Pie I& aocor-
dait à ses états une constitution. U étut déjà permis de douta- qtte
le pouvoir théocratique du vicaire du Christ se pût plier aa gou-
vernement des chambres. Ce n'était pas là cepen(fant la {dus gnade
difficulté. A Rome comme dans toute l'Italie, la révolution de 18i8
poursuivait moins des libertés politiques que l'ind^endance na-
tionale; ce que le peuple italien réclamait de ses princes, c'étiH
avant tout des armes contre l'Autriche. LàfatTécaeildulibéraliame
et de la ptçularité de Pie IX.
Gturles-Albwt avec ses Piémontois était entré en Lombardiei
.vGoogIc
ÏJS -mi ZT Ult FAPK. SM
Rome et l'Italie demandaient au successeur d'Alexandre UI et de
Jules II de hdoir U guerre libératrice, et de se joindre aux défen-
seurs de la commune patrie. Déjà depuis longtemps lee manifestfr-
tioos belliqueuses se succédaieot à Rome et dans les principales
yilles de prorioce. L'Autriche, ea occupant Ferrare, en levant dans
les viitea de Tétat romain des contributions de guerre, avait depuis
ptosiears mois donné à la oour de Rome le plus juste des griefs»
Me IX semble avoir ressenti en prince et en It^ien l'outrage fait à sa
souvermiaeté, il avait protesté, envoyé des notes en Autridie, dis-
tribué des armes à ses sujets, laissé eoMUer des volontaires. Les
tfoupes pontificales étaient même parties pour la frontière, mus,
quand le général Durwido fut aux coo&DS du territoire autrichien,
la oonctr de Rome lui interdit d'y entrer. Le S9 avril, le pape annon-
çût dans une allocution <pie le vicaire d'un Dieu de poix ne pouvait
fiàre U gnerre et que ie père commun des fidèles embrassait d'un
égal amour tocs les peuples chrétiens. Ce déooûment était k prévoir,
ce n'en fat pas moins dans toute la péninsule une immense déception.
Le ctutime était rompu ; l'Italie, désenchantée, ne vit bientôt plus
dans le trine pontifical qu'un obstacle i sa libération.
II n'est pas besoin d'expliquer les incertituâes, les anxiétés, les
inconségueBces, les contradiccioas de Pie IX; l'hybride souveraineté
iDnmioe l'y condamnait. Dans le pape~roi, il y avait deux hommes, le
prince et le prêtre, le chef d'état et le chef de l'élise. Ces deux
personsages, la révohition les mettait aoz prises. La mission natio-
nale dn iffinee italka était ai conilit avec la vucaticBt cosmopolite
du ficaire du Christ; le pipe avait & «loisir entre ses devoirs de
souverain temporel et ses obligations de pasteur des imcs. La ré-
pubiot) des deux pouvoirs si longtemps confondus dans le même
personne ue pouvait manquer d'éclater, en un fâècle qui demandait
an prince d'être toajoars paniote et au pontife d'être toujours
ecdèsiBStiqoe. L'une des deux, fonctions devait dominer, sabjugnar
l'antre : dans cette lutte entre les deux caractères dont il était re-
vAtn, Pte^X poovait-irhéSTttR' longtemps? Le chef de la catholîcilié
devait mtoreHfflnent l'empaler sur le petit souverain de Rome. Le
bras du prince se trouva paralysé par les lourds vét^ens du
pontife. Le p^ie était tenu de sacrifier les intérêts de son petit état
et de sa patrie teirestre anx intérêts sacrés de l'église et du saint-
siège.
Vu refusant de déclarer la guerre aux enneTnis de l'Italie, Pie IX
n'avait fnt qu'obéir & sa conscience et k son devoir de père des
fidèles. Certes il lui en coûta de Pomper les espéruices de son
peuple, et de renoncer aux grands rtrrm conçus en son nom. Bo
Féditê, Ke IX n'était pas libre; aux reproches des hommes qui
.ïGoogIc
396 BETITE DES DEUX KONDES.
l'acclamaient la veille, il efit déjà pu répondre par un non pouumu».
Tous ses efforts, toute sa bonne volonté, tout soa patriodsme
personnel, n'avaient fait que manifester à tous les yeux l'impos-
sibilité pour un pape d'être un souverain comme un autre, maître
de n'avoir pour r%le de conduite que le bien de son état, que
les aspirations de ses sujets. L'utopie guelfe s'était montrée irréalisa-
ble, ce n'était qu'une réminiscence du moyen %e déplacée dans
notre civilisation, un reste suranné d'une époque de confusion
entre les deux pouvoirs, entre les devoirs du prince et du prêtre,
entre les droits de la crosse et de l'épée.
Il fallait que la désillusion fût complète pour la papauté comme
pour Rome et l'Italie. Le pape ne pouvait ôtre un souverain na-
tional : pouvait-il être un souverain constitutionnel î Pie IX voulut
continuer l'expérience en dépit de l'agitation révolutionnaire et du
mécontentement de ses sujets, irrités du rappel des troupes ro-
maines. Pour cette tâche ingrate, le pape eut en vaiu le concours du
sage Rossi, Italien d'origine. Français d'adoption, et la veille encore
anobassadeur de France à Rome. A une époque où les regards des
Romains, comme ceux de tous les Italiens, étaient tournés vers les
rives du Tessin et du PA, Pie IX et son ministre avaient l'air de
vouloir les ramener sur Rome et les renfermer dans l'étroit borinHi
des états de l'église. Alors que l'opinion ne voyait de salut pour
l'Italie que dans une alliance intime avec ie Piémont, Rossi, déjji
effrayé de l'hégémonie piémootaise, paraissait chercher un point
d'appui auprès des Bourbons de Naples. C'était aller au-devant des
soupçons et s'exposer k être emporté par la révolution dont on pré-
tendait changer le cours. Le 15 novembre, Rossi tombait sous le
poignard d'un inconnu, au seuil de l'assemblée législative, dont il
venait ouvrir la session. Rossi mort, les manifestations armées se
pressaient aux portes du Quirinal, rédamant la guerre de l'indé-
pendance, les canons destinés à l'Autriche étaient braqués contre U
garde pontiGcale, le pape, assiégé dans son palais, acceptait des
ministres dévoués à la politique populaire et recueillait avec tris-
tesse les derniers applaudissemens de la foule. Son cœur était
ulcéré, sra illusions évanouies ; il n'était plus que le prisonnier de
1» révolution, dont un instant il avait paru le prophète. Huit jouis
après. Pie IX déguisé fuyait sa capitale, et de Gaëte, où il s'était
réfugié, le pape qui avait éveillé tant d'espérances en Italie vp^
lait sur Rome les armes de l'Autriche, de l'Espace et de la France.
Du faite de la popularité, Pie IX était en quelques mois tombé
dans l'exil. Après une telle expérience, on comprend qu'il eût pour
jamûs renoncé à sa première politique, et abjuré tout jKVjet de
parlement romain et de fédération italienne. Avec rhumilité du
.ïGoogIc
IIN SOI ET m PAPE. 397
cbrétieD, le pape se rendit aax leçons de la Provideoce et aux con-
seils de son entourage; il se dit, lui aussi, que la papauté ne pou-
Tait Être ni italienne ni constitutionnelle. Quand les troupes de la
France et de l'Autriche l'eurent rétabli dans son royaume terrestre,
il eut garde de reprendre l'œuvre de ses premières annéçs, il eut
garde de rendre à ses sujets une constitution, des ministres res-
ponsables, une administration laïque. Le gouvernement français, qui
le maintenait sur te trône à l'ombre du drapeau tricolore, eut beau
pendant vingt ans lui demander des réformes. Pie IX avait compris
qu'entre la souveraineté ecclésiastique et l'esprit moderne il n'y
avait ni alliance ni compromis possible. Et lorsqu'en 1S59 les
armées françaises vinrent affranchir l'Italie, quand, après Villafranca,
Napoléon III offrit k Pie IX la présidence d'une confédération ita-
lienne, le pape, qui semblait inopinément libre de réaliser les rêves
les plus hardis de ses première sannées, n'y voulut voir qu'un leurre
et un piège. Il ne restait rien du Pie IX libéral de 1847, le souverun
restauré était devenu le plus ardent adversaire des utopies qu'il
avait eu l'imprudence d'encourager. Du jour où il eut éprouvé que
le libéralisme était inconciliable avec les intérêts du saint-siége,
Pie IX en devint l'irréconciliable ennemi. 11 lui fit une guerre per-
sonnelle, et d'autant plus acharnée que plus confiantes et plus naïves
avaient été ses premières illusions, plus amer son désenchantemenL
Dans ce combat de trente années, Pie IX porta les rancunes des es-
pérwces trompées, tes ressentimens d'un esprit déçu, l'iBdignation
d'un cœur blessé.
II.
Entre Pie IX et les libéraux, entre la péninsule et le saint-siége,
la mutuelle confiance des premières années n'était qu'un malen-
tendu. Le p^e et l'Italie furent tous deux désabusés en même
temps; d'un côté comme de l'autre 18^8, avait dissipé les derniers
lèves guelfes. Les vers de Dante maudissant l'accouplement de
la crosse et de l'épée étaient revenus à la mémoire des patriotes
comme une sentence irrévocable. Entre le pape-roi tant acclamé
de la péninsule et l'Italie naguère bénie par le pontife, tout lien
était brisé. Ce qui pour l'un était protection était oppression pour
l'autre. Si Pie IX put encore régner vingt ans dans Rome, ce fut
à l'abri des baïonnettes françaises. En rompant définitivement avec
l'esprit national, la monarchie ecclésiastique avait à jamais perdu
tout point d'appui, toute base dans ses propres états : elle ne repo-
sait plus sur le sol. Pour la rétablir il avait fallu une intervention
étrangère, pour la maintenir il fallait une occupation étrangère.
.ïGoogIc
398 BETVE DBS DEUX HOSItES.
C'était la coodamnatton de la royauté papale. Le jour allait venir o4,
abaodonné à lui-même, ce trâoe inc«{>t^)e de se soutenir seul
devait s'efioudrer.
Le destin de Pie IX a été d'assister à la chute du pouvoir tem-
porel des papes. Ce fut pour sa noble vieillesse une peine d'autant
l^us cuisante qu'il comprenait moins les causes de cette fatale dis-
parition d'une royauté séculaire, et qu'il se pouvait reprodier d'en
avoir par ses imprudences accéléré la fui. Gomment s'étooDer
qu'un prêtre d'un esprit plus élevé qu'étendu n'ait su ni préviûr une
telle chute ni s'y résigner 7 H est aisé de regretter qu'au lieu de se
la laisser arracher du front, la papauté n'ait pas de sa main rejeté
cette couronne terrestre comme un ornement suranné, Un tel st-
crifice eût demandé autre chose que de la générosité, il exigeait
une intelligence des temps, une hardiesse de vues, que l'on ne
saurait raisonnablement attendre de l'église et de l'éducation ecdé-
Eâastique. Fie IX, croyant convaincu, était sincèrement persuidf
que la chaire de saint Pierre ne pouvait être libre qu'appuyée sur
un trône. Il ne voyait pas que ce trône chanc^ant, et déjA plusieurs
fois renversé, au lieu d'être le soutien du siège apostolique, en ëtùt
lui-même soutenu. Q ne voyait pas que daos l'Europe moderae, u
milieu des gruids états militaires, un petit état de troisième on
quatrième wdre, un mince royaume de 3 millions d'hahitans, oe
lui pouvait plus guère donner ni force ni indépendance effectiTe.
Le vieux pape ne voyait qu'une obose, c'est qu'en perdant ses éttts
temporels la papauté perdait une dignité, et la tiare ime cou-
ronne ; c'est qu'en cessant d'être souverain le chef de l'église, U
source légitime de toute autorité sur la terre, deviendrait le sujet
d'un prince ou d'un peuple. Une telle sujétion révoltait son orgueil
de pontife et sa foi de maître des âmes. C'était pour l'église une
spoliation, pour la papauté une déchéance, que le Dieu dont il se
seotut le vicaire ne pouvait toléra. Aussi a-t-il cru faire son devoir
en mettant au service de cette royauté terrestre toutes ses forces
personnelles et toute sa puissance spirituelle, « ne cessant pas on
jour de lutter pour le patrimoine de l'église, ne cédant le lenaïn
que coQU'aint par la violence, et, quand il ne lui restait plus d'autres
araies, combattant avec la voix, les exhortations et la prière (i). ■
Est-4l vrai que pour un chef religieux il ne puisse y avoir d'indé-
pendanœ qoe dans la souveraineté? A prendre tme telle maxiise
& la lettre, la pensée et la parole humaines ne sauraient être libres
que sur le trône. Peut-être uoe telle concepti(m n'est-^e qu'ooe
notion d'un autre fige, un aouvoiir de l'époque de violences et de
<1) AltocMion
.ïGoogIc
va mi n va fati. 809
guerres ioteatàne», oà pour les persomes et les idées Q n'y avait
<ie sécurité que dans les murs d'uo chàle»u-lort. La aouT^raineté
pouvait alors être pour les papes un rd'uge indispenssblfi, bien
qo'ea ces siècles de désfvdre un tel abri les ait souvent fort dmI
prol^és; en notre siècle de réTolaticns et d'émeutes populaires
Q pouvait encore moins les défen(b«. Pie VI, Pie Vil, Pie IX lû-
Biéme, avaient éprouvé combien cet ^sri était devenu précaire.
Quel qu'en fût le peu d'efficacité, la papauté ne s'en pouvait voit
priver sans trouble ni regrets. Eu cessant d'habitwr dans un état
fait peur elle et à »oa seul usage, la papauté a échangé une d^
meure séculaire, qui était sienne, contre un logement ctiea autrui;
eUe a pour ainsi dire cessé d'être propriétaire de 3a maison, et
obligée d'y vivre i cAtéd'étaangers, elle ne s'y trouve pJus chei
elle. 11 loi faut transformer ses habitudes, renoncer à ses aises, se
plier à des cooditions d'existence nouvelles. Pour être inévi-
table, [Mur être dma l'ordre naturel des ûtoeea, l'abolition du pou-
Toùr temporel n'en est pas moins pour la papauté et l'église une
révolatioD dont mi ne peut encore mesurer toutes les conséquences.
Personne ne saurait donc s'étonner de la ténacité avec laquelle
Pie IX a défendu ses droits de souverain. Pendant trente ans, pen-
dant vingt ans surtout, cette cbéttve couronne terrestre a été la
grande préoccupatioo de Pie IX, de l'épiseopat, de l'église entière.
Cette défense i^tinée du pouvoir temp<B*el en a pour l'église
rendu lap»te plus sensible, plus douloureuse, plus dômmage^le.
Pie Q s'était tellement attaché, tellemeitf cramponaé à son trône,
^'en se le laissant arradier, la papauté en a éprouvé un décbire-
neut dont elle saignera longtemps. La grandeur de sa défaite doit
H mesurer & l'opiniâtreté «de sa résistance. Quelle levée de bou-
diers n'a pas été faite 1 que de combattans de toute sorte sf^lés 1
U reacousse, ^vêtres et laïques, libéraux, protestans, libres'pen-
seurs même ! Jamais, depuis la réforme, l'église n'avait entr^uis
une telle caaq)i^e; en iSAS, en 1860, après 1870, il y a eu gb
faveur du trôœ apostolique une véritable croisade, et les croisés
QDt été vaincus, Keu n'a pas eotenda la voix de son vicaire. C'est
aa moment où te ciel l'en laissait d^ouill« que dans ses alloat-
tions, dans ses ^cycliques, dans son syllalms, le pape infaillible
a proclamé la royauté temporelle nécessaire à la liberté de son mi-
nistère. Qu'a gagné la chaire de saint Pierre à l'aflirmation d'une
doctrine qui semblait vouloir déGer les faits? Aux yeux du plus grand
nombre, la Providence a infligé au pape et à l'ép^opat un déoienti
que chaque année rend plus manifeste.
Ce qui pour le aaint-si^ a micore ^gravé la portée d'un tel
Kveis, ^eat l'objet du combat, l'eojeu de la lutte. Pour qtelle cause
.ïGoogIc
jOO BETCE DES DEUX KONDES.
Pie IX a-t-il fait mouvoir tous les ressorts de l'église? Ce n'étwtplus,
conuDe au temps d'Qrbaio II oiï de Gément III, pour la délivrance
de la tombe du Christ, c'était pour uoe couronne terrestre, pour un
sceptre temporel. Ce seul fait a pour bien des hommes, pour iet
nations entières, été un objet de scandale. Le peuple ne comprend
guère les idées complexes et les mobiles désintéressés, il entendait
mal ta théorie ecclésiastique de la souveraineté du pape comme
garantie de son indépendance. Le peuple ne voyait qu'une chose:
le vicaire de celui qui a dit u mon royaume n'est pas de ce monde >
luttant obstinément pour une royauté mondaine. Ce qui chez le
noble pontife était dévoûment à un devoir de conscience, fidélité
du soldat à sa consigne, n'était aux yeux des masses que passion àa
clergé pour le pouvoir et pour les biens de la terre. C'était comme
ronpart de sa souveraineté spirituelle que Pie IX défendait sa
principauté italienne, et en fait il a compromis cette autorité spiri-
tuelle en paraissant la mettre au service d'intérêts temporels.
Ce n'est point tout. En les appelant à ce nouveau combal.
Pie IX a exposé k des attaques nouvelles l'épiscopat, le clergé,
les catholiques qui ont pris les armes pour cette guerre sainte.
En Iulie, le prêtre qui a voulu rester fidèle au drapeau poo-
tifical a dû cesser d'être citoyen et a tourné contre lui les pas-
sons les plus généreuses du cœur humain. Au nord des Alpes, à
le même djlemme ne s'est pas posé devant lui avec la même riguem',
le patriotisme du prêtre, le patriotisme du fidèle, n'en a pas moins
été mis en suspicion. En se levant partout comme tme milice
dodie au nom du pape-roi, évéques, prêtres, fidèles, se sont partout
fait accuser de tenir plus à la royauté du pape qu'à la grandeur
de leur patrie. Les efforts des catholiques en faveur de leur chef
leur ont plus que jamais fait jeter le reproche d'être les sujets, d'être
les soldats d'un souverain étranger. Les appels de l'épiscopat en
faveur du Vatican sont devenus une cause de plus d'ingérence du
clergé dans la politique, une raison de plus de défiance des gou-
vememens et des peuples vis-à-vis de l'habit ecclésiastique. Que l'on
regarde en Italie, en France, en Allemagne, en Autriche, partout on
voit la papauté, le clergé, la religion même, compromis par cette
longue et âpre campagne en faveur de la royauté papale.
La chute de son pouvoir temporel est ainsi d'autant plus lourd»-
m^t retombée sur la papauté qu'elle s'est davantage attachée i
ses débris. Il semblait que Pie IX eût voulu s'ensevelir sous les
ruines de cette royauté périssable, tant il s'obstinait à demeurer
assis sur ses décombres. Non content de protester jusqu'au bout
contre la sacrilège spoliation de ses droits, il a tout fait pour in-
terdire à l'église la résignation, tout fait pour la lui rendre plus
.ïGoogIc
CN aOI BT UN PAPE. AOl
difficile, plus pénible, plus humiliante. Gomme s'il eût voulu faire
suiriTTe sa politique & sa per3omie,Pie IX a d'avance lié ses succes-
seurs, les condamnant, s'ils ne veulent l'imiter, & une sorte de désa^
veu de sa conduite, de sa doctrine même. Dans sa célèbre allocu-
tion consistoriale du 12 mars 1877, le vieux pontife n'a pas craint
de déclarer traître à l'église quiconque tenterait une transaction, un
accommodement avec les envahisseurs des états ecclésiastiques.
Dans cette allocution, qu'on peut regarder comme son testament, et
qu'il a pris soin de faire commenter par tout l'épiscopat, le pape a
proclamé une dernière fois l'incompatibilité absolue de l'indépen-
dance pontificale et de l'unité italienne. A Rome, a-t-il dit, le chef
de l'église ne peut être que souverain ou captif.
Et pour Pie IX ce singulier dilemme n'était pas une métaphore
ou une antithèse de rhétorique, c'était un axiome qu'il prenait à la-
lettre, un principe qu'il prétendait ériger en système. Du 20 sep-
tembre 187P au 7 février 1878, Pie IX n'a point cessé de se con-
sidérer comme prisonnier. C'était avec une sincère conviction qu'il
s'enfermait dans te Vatican, comme s'il y eût été assiégé par la révo-
[udon,-^et qu'il remettait en honneur le culte des chaînes de saint
Pierre, comme si la papauté en fût revenue aux persécutions de
Néron ou de Dioclétien. De la part de Pie IX, un tel confinement vo-
lontaire se pouvait comprendre. Pour lui personnellement, cette
réclu&ion avait bien des raisons de convenance, mais aux yeux de
Pie IX et de son entourage tous ces motifs personnels étaient se-
condaires. Ce n'était pas le souverain dépossédé qui répugnait & se
donner en spectacle à ses sujets de la veille, et à contempler dans
les rues de son ancienne capitale les écussons et les drapeaux de
l'usurpateur ; c'était le pontife, le vicaire du Christ, qui refusait d'ex-
poser ses yeux au scandale du dehors, de voir la ville des apAtres
profanée par la liberté des cultes et la liberté de penser, souillée
par les prédications des hérétiques et des révolutionnaires. La ré-
clusion de Pie IX était avant tout une protestation contre la sécula-
risation de la Jérusalem catholique.
En demeurant plus de sept ans confiné au fond du Vatican, en
mettant Sd aux solennelles cérémonies de l'église romaine, le der-
nier pape-roi a voulu créer une tradition, il a voulu imposer à la
papauté un deuil dont le relèvement de la royauté pontificale pou-
vait seul marquer la fin. Désormais, au lieu d'un pape souverain, il
ne devait y avoir k Rome qu'un pape captif : le vicaire du Christ
ne devait franchir le seuil du Vatican que pour remonter sur le
trône. En attendant cette chimérique restauration, Pie IX n'a laissé
à ses successeurs d'autre choix que de paraître le démentir, s'ils
ne suivent pas son exemple, ou, s'ils le suivent, de devenir à la
.ïGoogIc
d03 SEVDB »E» DBtIX HOIffiES.
longue une sorte de grand lana, inviable «ux profaaea et rei^é
»u fond d'uu palais cotnma une idole vivante au food d'un tempk.
Voilà l'alteniative où, par sa récluuoB «t par ses discours. Pie U a
pU«é ses successeurs, à moins qu'ils ne veuillent «ntr^rendre un
aiode à travers le ■wnde, et dierchsr, sous quelque sulfe gouver-
nement et sons quelque autre sujétion, la liberté-qu'tkcniienliH
pouvoir trouver dans l'Italie unifiée.
Le pape peut^il Atre Hbre dans l'itsiie nouvelle ou daas tout
autre état moderne 7 II faut à «e sujet se garder de confondre U
liberté de l'église et la liberté de son cbef, l'indépendance du d«t^i
et l'iodépeadanoe de la papauté. Ce a<mt là deux chofies qui, liieii
que naturellement rattachées l'iaie à l'autue, ne sMit pas absida-
Hient enchaînées et inséparables. L'Italie, par exen^le, a, oomme
l'Espagne, comme le Portugal, aboli chez «île les coipor«tionG rdi-
gîeuses ; c'est là une isestire pénible :pour <le pape, atteignant atàw,
si i'oo veut, la liberté de l'élise, non la liberté personnelle de sod
chef. Or la plupart des gri^s de Pie IX et du dergé «xintro le gou-
vernement italien étaient des griels de «et ordre, comme le pi^ ea
peut arair vis~à-^s des 'états où il n'a point sa résidence, lia ca-
tholique peut regretter des lois de ce genre, il ne saurait les pré-
srater comme un obstacle p, la liberté du souverain pontife d&ni ses
rapports avec le monde chrétien, dans l'exercice de sa foncttoo
oofflnqfolite.
De tous les fûtsei énu'giquNnent ref»w^és à l'It^ie par le vieux
pape, les uns n'étaient qu'une conséquenoe de la sécularisation de
l'état romain, les autres iqu'uae suite de la Jutte engagée par la
papauté contre la aaoaarcbie italienoe. Pie II n'a, depuis 1808, cessé
de se regarder comme en guerre ouverte avec l'Italie, ^ d'user vis-
à-^ d'elle de tous les droits de la guerre. Le gouvernement ita-
lien avait beau protester de ses sentîmens pacifiques à l'égard du
Vatican, il n'en pouvait recevoir tous les coups sans cherch»' à les
parer, si ce n'est à les rendre. On a dit patfois que l'Italie n'avut
pas scrupuleuaeiBeQt appliqué la belle forsoiuie empruntée pu
CavDur Ji Uonulembert : « l'^Use libredans l'état Jibre.»Onaoublié
qu'en se déclarant l'enn^ni irréconciliable de l'ItaUei Pie IX expo-
sait l'église auK représailles de l'état.
Dans cette lutte si vivement poussée d'un cAté, et 'de l'autre sî
manifastement soutenue à «ontne-otMT, l'Italie est toujouis restée
BUT la défensive, mettant son honneur À ne pas entraver la liberté dtt
pontife qui liû cherobtit partent des aoïKwis. Si Pie IX pouvait es
.ïGoogIc
on lor iT CR pAPi. 103
din ca^, il e'a jtnuis pu dire que s» parole' te î&t. iKatai» jpape
n'a CMiniiuûtpi^ pfns. libmnent avec Isb âdèleB ; jamais cncycli'-
^es, bieb o» sUocnàoBS ne ataA piaa aiaéiBaot sortis du Vatîcaa.
La aort ualiae de Pie IX a déueatré la TBoit^ des craiaMs ùrb e»-
ihdiquBs. Januis interrègne penliûcat n'a été plus trai»i|ai)le,
junÎB coadane jdus Hbse i^e celui de 1878i,élKtioa plus- cégulière
qne ceUe de Ltoai Mil. La mort de Pie IX, tant appréhendée de
«Ttûs fidèles, n'a donné lieu à aucun achisBie. On ne- peut plus
dire <|iM le poavoic taapoael des papes était oécesiaire à l'unàié de
l'égliae et «foe aaoa la souveraiacté poittiijcale la. grands' comaiu'-
ntHécathobque se briserait en petites églises nattonales^
Les s(^ ajQnéeB de captiTité de Pie^ LX est naairé à tous- <pi'aa
papepoorait ^sieurer soiiveraÏB' pontife en ccssaot d'être prince
lemperd. La ariate capttaJe a pu contenir aa pape et on roi. On ra>
cmte (pae, lors du séjour de tiaribaïkli à Kiome, quelques années
■jutès l'occupation ttaUeBoe, Pie IX dit i l'uo de sas familiers :
• L'on léBfiDait que nous ae pettvmas être deux dans Rome,
maistiianii nous vmlii trois, n Cette spirituelle saillie étail] une
sorte d'aveu; les mœurs modernes permettent de ces ruppradie-
HMfls, de CM- veisinagesi, qui eussent semblé impsasàUes autrefois.
La VattoD et le- Quirinal ont pu dtL vivant de Pie UL et de Victor-
Eamanuet anâr ofaseun kur onoi et leurs solennités nivalea, de
oéiBc ^'aprts la mort du paye et du roi la foule se portait du cev-
{mO pontifical de Saint-Pierrs au cercueiJ ro^al du Pae ttéos. 'Parfois
les iilea de l'égHse et les télés de Vétal souti tooibées le même jour
su» que de cette coîacidonce ii soit sorti aucun coofht. On a vu
Pie IX célébrar aa Vaticioi le jubile senà^celaire de son éfûscopat
le jour même o(L l'Italie céE^ait au Ct^tde le glmieux aoniver-
Mire de atn statut Datiowi). S'il est une vide où d« tels rapprocbe-
BMs peuvent ne pas étaauer, c'est aesurémeat Hoae, la ville des
contrastes, «à partoac les monumeiis du paganisme toucbsnt am
monumens du chrislianisme, sans que ai les césars ni les papes la
ptiîsaeDt entièrement revesdiifuer. ,
Pie IX s'est cbaigécte mnstrerloul ce que peut être la liberté d'un
pape dépMÙSé de la rayante'. Qu«I sonvepaiB pontife a jamais reçu
avant de dépntattona, autant de pèlerins, autant d'hommages de
toute sorte, que Pie IX depuis sa réclusion dans le VaucanS Quel
pipe ajamais eu nu langage aussi impétneua, aussi iodépendatat de
toute considéntiosi hfuaaaÎBeZ C'est depuis la spoliation de 1870 que,
dMieat hbre eenrs k sa pathétique et vibrairio éloquence. Pie M
s'est (rBasToroié e» aoc sorte de tvibun de Véglise, déBoaçant u
DUmde les aoureesins, lea goorememeaa, les peuples, et, par l'aur*
^a àt ses inwetives et de ses caawparaisous bibliques, rapptlMit
.ïGoogIc
AOi BEFtlE DES DEUX HOMDES.
les prophètes les plus hardis d'Israfi!. C'est alors qu'avec une ardeur
qui ne s'éteignait pas, et une voix qui ne tombait point, ce vieillard
détrâné a pendant des années tonné contre les persécuteurs et les
usurpateurs, contre les Attila et les Achab modernes, refaisant pres-
que chaque jour le même discours, avec la même verve et la même
vigueur, avec une fécondité inépuisable et un zèle toujours nouveau.
D'où venait au pape octogénaire cette véhémence jusque-là in-
connue, cette hardiesse dégagée de toute crainte terrestre? Elle lui
venait de ses malheurs, de sa spoliation, de son affranchissement
de tout lien temporel. Une fois privé de ses états. Pie IX parlait
avec la liberté de l'homme qui n'a plus rien à perdre. Certes ce n'est
pas un souverain obligé de ménager les princes et les gouvememens
étrangers qui eût poussé aussi loin la liberté de la parole et de
l'invective. Roi, le p^e était contenu par les convenances diplo-
matiques, par l'étiquette, par les intérêts mêmes de ses états, roi,
il était contrùnt d'être politique. DétrAné, Pie IX pouvait s'abin-
douner aux emportemens de son indignation. Il s'est ainsi tronvé
qu'au lieu de diminuer la liberté de son langage, la déchéance tem-
porelle l'a étendue.
La souveraineté romaine était pour le chef de l'église une en-
trave ou un frein autant qu'une garantie. La longue traîne du
manteau. royal dont la paf>auté était affublée permettait de l'attein-
dre et de la saisir. Tous les princes qui jadis ont eu maille & partir
avec Borne, les empereurs de la maison de Franconie ou les Ho-
henstauffen, les Charles-Quiot ou les Louis XFV, le savaient bien,
c'était par ses états qu'on pouvait prendre le saint-siége. Le pou-
voir temporel était le point vulnérable de la papauté; one fns
rçdevenue puissance toute spirituelle, elle offre bien moins de prise
à la force matérielle, elle est devenue insaisissable, devenue invul-
nérable. C'est là peut-être la principale conséquence de l'abrogatJoa
de la royauté pontificale, une conséquence que n'avaient prévue ni
les amis ni les adversaires du saint-siége. Contre un pape sans
états, les puissances étrangères n'ont aucun moyen de recours,
aucun moyen coercitif; contre lui, l'état même où il réside n'a
d'autre action qu'une violence sur sa personne, c'est-àr^ire ce qui
répugne le plus à nos mœurs, ce qui de nos jours, en temps r^o-
lier du moins, est le plus malaisé.
Cette liberté de parole, laplus grande que les papes aient jamais
connue, Pie IX la devait moins aux lois et & la sagesse de l'Italie
qu'aux convenances sociales, aux nécessités politiques, et i ce libé-
r&lisme si souvent condamné par l'impétueux pontife. L'Italie peut
modifier, peut abroger ses lois, elle ne saurait changer entièrement
d'attitude vis-àrvis de la papauté. Pie IX a vécu sept années sous
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DN fiOI BT UN P&PB. A05
l'odieuse prolectioo de la loi des garanties. Par cette loi, toujours
respectée de son gouvernement, l'Italie reconnaît au pape le carac-
tère de souverain et lui assure le bénéfice de l'inviolabilité et de
l'irresponsabilité. Cette souveraineté n'est ni une fiction ni encore
moins une dérision, elle n'est même pas toute personnelle et extra^
territoriale, elle s'étend au palais habité par le souverain pontife,
le Vatican est dans le royaume d'Italie comme une enclave, comme
on Saîot-Marin ou un Monaco ecclésiastique; les soldats italiens,
la police italienne, s'arrêtent & ses portes. Le pape seul y règne,
Pie IX y avait ses gardes, ses gendarmes, comme il y avait sa
cour et ses ministres, comme il avait ses ambassadeurs accrédités
près de sa personne. Rome et un jardin, demandait jadis pour le '
p^e certain publiciste inspiré de Napoléon III; un palais et un jar-
din, voilà ce que l'Italie a laissé à la papauté. C'est aujourd'hui le
seul royaume qui lui puisse rester, un royaume où elle n'a que des
sujets volontaires.
Cette souveraineté reconnue à Pie IX et à ses successeurs par
l'Italie eût pu être sanctionnée par l'Europe. En 1870, le cabinet
italien cfit été heureux de voir à ce prix l'occupation de Rome con-
firmée par les puissances et acceptée du saint-siége. Pie IX ne l'a
pas voulu, le non possmnu» ne lui permettait pas de donner à la
papauté cette sécurité. La loi des garanties n'a ni la sanction des
puissances ni l'agrément du saint-siége ; ce n'est ni une convention
internationale engageant l'Italie vis-àrvis de l'étranger, ni un con-
cordat liant le gouvernement italien vis-àr-vis de la papauté. Ce n'est
qu'une loi d'ordre intérieur qui peut être abrogée conune elle a
été votée. Au lieu d'un inconvénient, ce défaut de consécration in-
ternationale est peut-être en réalité un avantage pour tous, pour
l'Italie, pour l'Europe, pour l'église marne. La loi des garanties eût
reposé sur une convention diplomatique que la quesiion romaine
fût toujours demeurée ouverte, au grand embarras de l'Italie, au
détriment de la paix intérieure des états catholiques, au grand
dommage de l'église même, qui dam un tel traité n'eût vu qu'une
porte à l'intervention étrangère. Dans la situation actuelle, au con-
trure, il n'y a pas de terrain légal pour une intervention, il n'y a
plus pour la diplomatie de question romaine. Tout ce que pourrait
désonnais en faveur du pape un pays catholique, ce serait de lui
ofihr l'hospitalité, et, si faire se peut, une liberté plus grande que
celle dont le saint-siége jouit à Rome.
L'Italie est maîtresse d'abroger la loi des garanties, mais elle n'a
rien à gagner à cette abrogation, et le pape n'aurait pas beaucoup
i y perdre. Quand on le ramènerait sous le droit commun, ainsi
que le demande certain parti , le Vatican recouvrerait la liberté
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40a BEm BEB DKQX MONDES.
dans les libertés ordiBairea, àaoa ledioit «nminua. Les emburas,
les diffienllés saraieat moins pow la pf^tauté que pour l'ItaUe^En
redisant au pajue ta qualLti de souverains le gouvernement iiaUea
devieiidcait, via-b-vis de ses Eatio&aux et TU-&r>Tis de L'étranger, res-
ponsable du lângi^e, responsable des faits et gestes du chef de
l'égtùe. Arec un pape tel que Pie IX, ce sffl'aitU. un. lourd lardeau.
Pau là l'Italie se trouverait ejposte k une îatervefttian tout aussi
impoctUD» Qfoe celle des gouvememeos dévoués i. la curie romaiiie,
à rintervenlMM) des eabinelâ -en lutte «vec la papauté. Un pape
simple particulier, simple sujet , rist^erait ainsi d' être plus gteaat
qu'un pape décoré du litre de souverain. Certes^ pour le philosophe
ou le jAirisconsulte, ce peut. 6ue une chose contraire à. tous les
principes et à. tniu les usages., aontr^re au droit des gens, qu'une
telle scRivenûneté ineaisissaiile et iaviolabler&'ayant vis-à-^-is d'au-
tnii que des dcotls sans devoirs et sans cÀiligalioos réciproques,
protégée contre toutes les conséquences matérielles de ses fautes,
snne qu'aueun. pouvoir au monde lui puisse demander compte de
aes actes (I). N'étant ni souverain elTectif nr sujet, le pontife romaà
est k l'abri de toute revendication airmée du dehors, k l'abri de
touU poursuite légale du dedans;, il esX au-dessus du droit public
eli de U loi. C'est là. un privilège nouveau et sans eiemple dans
l'histoire, un privilège que les advecsaîjtes de la. papauté peuvent
appeler monstrueux et que je dirais exorbitant et anormal» si la
papauté n'était elle-mâme quelque chose d'unique et d'anormal en
oe monde. L« Vatican pourra-t-il, saura-t-il conserver une situation
qui lui d4Hme tout le bénéfice de la souveraineté s&n? en avoii les
charges et les entraves? U serait téméraire de L'aifirmer;. ce que
l'oserai dire, c'est que pour l'Italie comme pour tout autne pays, le
meilleur mayen de ae pas faire du pape un hôte trop incommode,
c'est encore de lui reconnaître la prérogative souveraine.
Cette souveraineté inaccessible,: couverte par l'irresponsabilité <k
l'état où elle s'exerce, paraissait si favocable à l'église que beau-
coup d'Italiens ont pu croire que le Vatican ne tarderait pas à se ré-
concilier avec la monarchie italienne et U. loi des. garanties. Celait
une illusion. Quand elle n'aurait paa été liée par le non potsimui,
la pi4)auté se fût gardée d'acheter au prix d'une transaction les
avanta^s. d'ime situation dont elle avait.pf eaque tous les béaéfîces, .
sans les payer d'aucune concession. Pour s'assurer ViodépendaBce,
Pie IX savait qu'il n'avait pas besoin de traiter, de négocier, il sa-
vait que,, dans cette Italie par lui condamnée, il. était sûr de U
(li^ \03tL fm taeatpit Btantaahtt ; Df la ntpamabilM et ia t'krtifoaiMUi <h
S^i4 dam k droit iaUtnatioital. U H. lUnghoBi : Staia i cUeia,, g. 200.110.
.ïGoogIc
UN BOI ET UN fAPE. i07
libertS, et qu'à Roms oa aillears toate peirsécDtiCHi ou tcrate appa-
rence de persécutioD tiMU'aeiait au {Htâit da suoi^i^. Rien se
coolraigDftit Pie IX, tiem n'oblige son successeur, à quitter l'abrï
du non possumus pour renoncer aux droits et prétenUous -dD
saiort-si^e. Par une soumissioii fonnelle &bx faits aoooiaplis, la pa-
' pautë se donnerait un éclatant d^nenti sans être certaine de se
donner une garantie de plus.
Ab d^ut de l'occupatioB de Rome, quelipies italiens -espérùent
qoe les nécessités matérielles amèneraient l'Oise à 'Coinpositi(»i.
Oq se iattaii de prendre ie Vatican par la famine, par ('argent :
aatre illusion et plus grossière qne l'autre. La loi des garanties
tssnre bu saint-^tère une dotation de trois millions deux cent mi]4e
francs ; ea vivant d'aumônes, la papauté touche trois ou quatre
fois p4us. Le plus magnifique traitement ne peut valoir pour le
saint-siége les contributions volontaires des fidèles. Pie ÏX rece-
vait des dons de tous tes diocèses, on pourrait dire de toutes les
piroisses du monde catholique. Les pèlerins ne l'aiiopdaient qu'avec
on plateau chargé d'or. A cet égard aus». Pie IX a fondé une tradi-
ti(« ': en tendant la main aux fidèles, il a inaugoré une opulente
dynastie de papes meudians. Soi^s oe rapport, la diute du pouvoir
temporel a été éLninemment favorable 4 la chaire de saint Pierre,
A l'origine , ses états italiens lui avaient ^é donnés comme un
moyea d'entretien platdt encore que oomme un moyea d'indépen-
dasee, mais daas les demfers temps les étsu de l'église ne ma»-
qu&icDt pas moius & cette mission qu'à l'autre. De 1868 «t surtout
de 1809 i 1S7(>, au lien que ce fût le budget du sonveraia tem-
porel qvi EMbvIu aux d^enses du clief spirituel, c'était plutAi
î'îBverse:; c'étaient les revenus de sKcroe ecdésiastique qui son*
«enaient les finances obérées du petit état romaia, l'administration
et l'inBéc pontificales. En cessant d'être roi, le pape est redevenu
ric^. Sans iever d'impala, sans recevoir de secours d'aooon gou-
remement. Pie iS avait le moy eo de pnf er leur tracement os leur
retraite aux anciens enpteryés, aux anciens offiders de ses <états.
Ce ch^fMlre de d^eose, deraàenr legs du poOTivr temporel, -ctennue
/chaque affinée, povr bientôt disparaître. La papauté restera libre
ators de disposer de toutes ses ressources au pro&t deJ' église. Ëa
coBtumiBt à lever, grâce au denier ide saint Pierre, une sorte de
dtane aor le 0K>nde catholique, le saint-siége, exempt de toute
dnrge temporelle, se itpoirvera mieux pourvu, mieux resté, qu'à
aucune époque de l'histoire. Pie IX a déjà, dit-on, laissé à son suc-
cesseur tm capital considérable, une sorte de trésor de l'éghse, qui
grossira de pape en pape. Il faut s'attendre à voir en moinsd'oa
siècle la papauté, tombée à. la charité publique, devenir un des
.vGoogIc
AOS BETtlE DES DEDX MONDES.
grands capitalistes du globe. Le Vatican est ainsi assuré de l'indé-
pendance que donne la richesse, et les sources de ses revenus sont
trop nombreuses et trop profondes pour qu'aucun pouvoir les
puisse tarir.
Ce n'est poiat la pénurie d'argent qui courbera la papauté devant
l'Italie nouvelle. Il s'est du reste opéré durant ces dernières années
tin notable changement dans les vues italiennes. L'état tout cooune
l'église trouve avantage À garder sa liberté d'action. Si la plupart
des politiques italiens désirent toujours la pacification religieuse
de la péninsule, il en est peu qui rêvent un accord en règle, et
encore moins un traité d'alliance avec le Vatican. Des deux côtés
on parait sentir que les bases d'un traité font défaut, qu'entre
l'Italie nouvelle et la papauté il y a bien d'autres questions, bien
d'autres dissidences, que la possession de Rome. Les politiques se
disent qu'en Italie, plus encore qu'ailleurs, l'état ne saurait devenir
l'allié de l'église qu'en s'en faisant le vassal et l'homme lige (1).
L'église sait que, pour cesser d'être en guerre ouverte avec l'état,
elle n'a nul besoin de condescendre à une transaction. Des deux
cfités, ce qui parait le plus désirable et le moins malaisé, c'est une
trêve tacite, amenant un désarmement simultané sans abandon des
droits et prétentions réciproques. Quoi qu'il en soit, la papauté saura
bien avec le temps s'accommoder aux faits accomplis, et déjà l'on
voit Léon XIII s'écarter doucement des sentiers de Pie IX. Tôt ou
tard le Vatican saura sortir des stériles protestations, renoncer i
un système d'abstention qui ne nuit qu'à sa cause, et se servir des
armes que lui mettent daiis la main la constitution du royaume et
la liberté. Peut-être un jour verra-lron les successeurs de Pie IX, i
la tête d'un grand parti italien, obliger le Quirinal à compter avec
eux, et chercher à tourner au bénéfîce de la propagande catholique
cette UDÎté italienne maudite par leur prédécesseur. Peut-être li
vieille idée guelfe renaîtra-t-elle une dernière fois sous un d^i-
sement démocratique et verra-tr-on au xx* siècle un pape populaire
travailler à l'avènement d'une république italienne.
Quel que soit l'avenir, l'église est loin d'être encore résignée i
sa défaite et réconciliée avec ses nouvelles conditions d'existence.
En Italie, plus encore qu'au-delà des monts, ce qy'elle rédame, c'est
moins la liberté que le pouvoir, ce qu'elle attend, conformément im
enseignemens de Pie IX, ce n'est pas la paix, c'est le triomphe. 1^
triomphe de l'église, tel a été depuis une vingtaine d'années le mot
(1) Tout ce qna les conciUiteun eccléuutiqaei, leli que lo père Curd, oimil i 1*
royauté Italienne, c'est le rtle de ricaire du pipe et de ^nfalonier du Eiinl-iié|e. D*
ptreillM combioaiMni Mot encore moins du goût du Qulrioil que du Vatican. Voja
Il modmo dUii^ tra la Chitia ■ la Stato.
.ïGoogIc
UN BOI ET nie PAPE. iOÔ
d'ordre de tous les combats livrés au nom du Vatican, l'espoir et la
foi de milliers de prêtres et de millions de fidèles, la promesse d'in-
nombrables prophéties qui, en dépit de continuels démentis, trou-
vaient toujours créance. Qu'entendait par le triomphe de l'église la
foule des âmes qui ne cessait de l'implorer du ciel? C'était d'abord
une nouvelle et définitive restauration de la royauté pontificale,
c'était ensuite le rétablissement de l'église dans ses droits et pri-
vilèges chez tous les peuples ou les états en lutte avec elle. Cette
victoire, cette glorification extérieure de l'église et de la papauté,
Pie IX n'a jamais cessé d'y croire; il semble même avoir jusqu'à ta
ÛD espéré en être le témoin. En tout cas, l'on doutait peu autour
de lui que le vénérable pontife ne dût avoir cette suprême conso-
lation. Plus les années s'accumulaient sur sa tête, plus les fidèles le
croyaient réservé pour le jour du triomphe, comme autrefois les
premiers chrétiens s'étaient persuadés que l'apôtre saint Jean était
destiné à voir le règne temporel du Christ. Était-ce pour autre
chose que, seul de tous les papes, Pie IX avait miraculeusement dé-
passé les années de Pierre et fait mentir le non videbis aimos
Pétri ? Trois semaines encore avant le décès du souverain pontife,
la mort prématurée du roi Victor-Emmanuel encourageait une der-
nière fois les visions et les prophéties fondées sur la vieillesse du
pape détrÔQé.
Le triomphe de l'église, Pie IX l'attendait de chaque révolution,
de chaque guerre, de chaque complicatiou européenne. Tout nuage
à l'horizon en parussait le signe. Le Vatican crut y toucher en 1866,
en 1870, en 1877 ; on peut dire que Pie IX a été détrôné au milieu
d'une guerre dont il espérait la restitudon de ses provinces perdues.
Obsédée de cette sorte d'idée fixe, la cour de Rome spéculait sur
les combinaisons les plus bizarres, fondant tour à tour ses calculs
sur la France, sur l'Autriche, sur. l'Angleterre, sur l'Allemagne
même. Refaisant l'histoire universelle à ta manière de Bossuet, on
se représentait à Rome la Providence comme occupée, à travers tous
tes bouleversemens de l'Europe, à machiner la restauration du petit
état pontifical et la victoire de l'ultramonlanisme. Les déceptions
ne dessillaient point les yeux. Pie IX a vécu assez pour voir par-
tout les revers des états ou des partis sur lesquels il avait répandu
ses bénédictions, pour être témoin des succès des puissances et àes
gouvememens qu'il avait chargés de ses anathèmes. Le pape de
quatre-vingtnsix ans n'a prolongé son existence jusqu'en 1878 que
pour assister dans Rome à la paisible transmission de la couronne
usurpée par la maison de Savoie, et apprendre, avant de fermer les
yeux, ta marche victorieuse des Russes sur Gonstantinople. Aucun de
ces coups de ta fortune, aucune de ces dures leçons, n'ont entamé
.ïGoogIc
ilO KErce SES DECX in>TtDE.S.
b confianœ du vieux pontife et des âmes eralt^s par ses enaeifne-
naem : Pie IX est mort sans voir 1« rerandie de l'église, Léon ini
en sera témoin, Ia t&iaeme prophétie de Midachie ae di(-«lie ptt
éa successeur de Pie IX : himen m eah, et le noDrean pape n'>-t-ii
pas dans ses armes une camèid Et quand le triomphe Baserait pas
pour]Lé(Hi XIII, il serait pour soo Buecesscur, on p«ia- te succes-
seur de s<Hi successefir, car aux yeux des saÏDts ie jour du trionqdte
est certain, et toutes les révéEations aBooDceat i|B'il est proc^
C'esl une aorte de minénium qu'attend aiinâ JfnitTvnoDUinitne
avec une foi opiniâtre qui r^petle Vattente au second avëneoiait
do Christ aux premiers siëeies de notre ère. H est oiseax de as
demstider à cette «mftancfl daas te tridiuphe temporel de l'iglisi
militante, si cette vicVoùe terrestre d'uxe cause qai semMait sa
devoir trion^ber qv'airx âatx, est bic» d'accord xrec la tradition
et resjmt du ckristîaiiisine. Cette croyance nouvelle a été l'imt et
l'in^ratioD du tong pontificst de pW IX. Une telle foi ej^lique
connent le Vatican, jadis si renoamé poor s» prudence et sa dr-
csnapeetio», jadis si pelitiquev Ta été si peu dais ks deroièrei
aouées. Bo vérité, avec un td dédaia des faits et éa réel, qvaui
tomes tes prévisions étaient Sudées sur l'imin-évu, qvelle place
restait k ta piditii|ae7 Ce n'était gnère qu^isie stérile agitatasD oo
un manque de foi. Si Pie IX a longtemps gardé près de lue un mi-
nistre qui, par ses qnaliiâ» eomme par ses défauts, n'était qu'un
p(dHique, Pie IX liô-néme ae 1'» jamais été. Bien ne hii lesacat-
bbil moins que le niosdaùi et sceptique Antondli. Pie IX, depuis
ses déceptions de 18â8, a tenjovrs pes compté sur les tiocaims et
les ressorts humains, il a toujours, tout espéi^ d'en haut, Mtendast
sans cesse les ap&tres qui devaient arrêter le moderne Attila, ou les
anges qui devaient chasserda ten^le le nouvel Héliodore. Le vén^
rable pontife et son entatts^e étaient es proie à une sorte de {Meuse
infatnatioD, qui leur faisait prendre plaisir à braver les évéaioi ws et
l'hiattHre. Ce penchant k Villmniiuame, cette recrudescence du mjrs-
ticisoie, s'expliquent par les idées et l«s doctrines en vogue dans le
sanctuaire durant ce pontificat de près d'un Uers de siècle. Il sulSt
d'un coup d'<£il sur l'œuvre spiriLuielIe et l'activité ecclésiastique de
Pie tX, pour voir par quels sentiers étranges, sur quelles dmis
vertigineuses le vieux pape a conduit l'église. ^
IV.
A partir de 18&8, le pontificat de Pie IX n'a été qu'une lutte im-
placable contre ce qu'on appelle l'esprit moderne. A cet égard,
Pie IX ne faisait que reprendre et pousser avec plus de vigueur uae
DigitizedbïGoOgIC
m SOI ET us Twe. 411
guerre mgagëe vn^ le mBiOBtA de s» Bufissme. L'^Etcien pape
libéral (te 14^7 n'ââit que f instmaieirt Oe ruttrainoiitMiieake om-
t^Dporaii), qui hii-'iBème n'est q^'^mot réaction contre la rémlu-
tiOB, 'âont Q repFodât en seos iwerse l'ardeur pasBieiiD6&, les
siAtttîtms sbsotaes, Pesprit «utré. A une religïoa de fin et d'an>
ttrrHé, la révGftutioa avait vmihi sul»sti(uer nue religion aouverie
dont les deux grandes déewes étneat la nûaoa et k iiberté.
•Qs sont là les fausses dmsités, encore adorées du slède, ibien
qu^Higoti!râ%Bi privées ifant^s, que Pie IK a voula irenverseï:. C'est
nette nouvelle idotâtne qu'A a préneDâu déracner et «slirper, niant
ce cfn'ette aSime, aûmMBit oe qu'elle làe, ravalant œ qu'elle ho-
nore, glorifiant ce qu'elle mépriae. Tout le nëgoe de i% iX n'a été
qu'une exritatîoa de l'antorité tia feoe de ia liberté moderae, une
SK^ertioD-du samsturel 'cantic le rBti(Hialismeiel le naluralmteum-
tfflsvporsiDS.
Libéralisme et rati<nnt&sBae, l'vn provEnnot de l'antre «t leus 4eux
b la fois -csose et ^et de ta rémimicgi, vrxàb. l'ameoii que Pis IX a
potn^invï simultaBémeat, dass ses aUocutiom et ses encyclii^ues,
dans s^ ràfian»es ectàésiasttqoes, iilaHs «es défisitious dogmatiqueB.
OoQtre œ double adversaire, Pie IX a pris intrépidemeat l'offesisive,
iataéismt toute tentative de padltartitHi avec l'un ocnwne avec
l'astre, les psvpchassuit, les iraqoast tous desx jusque dans leora
retraites cachées, jusqv'afa sein dos ItAèles et du dergé, les dàoon-
TTant et tes démasquant 60UB les dâguisemeas «n appaneoce les
phis iratocens. Sans scm lèle k xondiHiner les dodtnnes ea les
hommes 'saftpects 'de pencbnnt ou <de laibleBse pour les «rreocs
modernes, Pie IX semblait avoir entrepris d'épurer la foi et l'égUse,
sans crainte de rebater un âge sceptique en heurtant aussi Tvde-
ment ses li^itades et ees instincts. P«ih- 'détourner les peuples des
routes périlleBses oà la. Févoiation les avait eo^agéa, l'église coq-
dsite par Pie IK ^eet syEft^atiqueme&t enfoncée dans ies sentiers
les -ptae exposés, «u i^ifK de n'en pouvoir sortH* -et àa x'âtiB
suivie que ùa petit ncmbre.
^bmScation de l'anDorité, exaltation du sumaturcl, teâa sont iea
âtmx mobiles habitaelfi de Pie IK - nous les retitooTons l'ooiet
Tautre daas deos des <aeavTes qu'il a poarsaÈvies avec te iphis de
patiSBce et de sucobs, dans i'âxtennoa de la biénrcfaie'el l'exteit-
sÏM de la titur^ mnaine. Ëa intraduisaot »u nord -des àAfea
Ttuage du rite mmain, comme eu Testaamotidms tes pays hétér»-
doses la ïiérarcbie épiscopale. Pie iX travail^ à ressarper le lies
de l'unité catholique, faisait œuvre d'unilication et d'assimilation.
Quand, malgré les regrets «t les efforts d'une partie de notre clergé,'
il substitaBÎt en Fraace ta tkurgie rMotioe «ux lihB^es ioiË^aes,
.V Google
j112 BETUE DBS DEUX HONDES.
le rite romain au rite parisien ou lyonnais, Pie IX portait un dernier
coup aux traditions de l'église gallicane, en y effaçant dans leurs
traces les plus inoffensives tout vestige de vie locale. Peu soucieux
de maintenir la variété dans l'unité, le saintrpëre supprimait dam
la plus grande partie de ses vastes états toute différence de rituel,
d'usages, de cérémonial, pour n'avoir à ses pieds qu'un troupean
uniforme dans son culte comme dans sa foi.
En cela, Pie IX obéissait aux instincts niveleurs de la centralisa-
tion papale; mais il faisait autre chose encore, il restaurait au nord
des Alpes le surnaturel, il réhabilitait le légendaire. L'église galli-
cane des deux derniers siècles s'était permis de limiter le champ
du merveilleux chrétien, de trier les légendes des saints, d'en
éliminer les miracles les plus bizarres. Selon le mot d'un écrivain
ecclésiastique (1), le neveu de Bossuet avait à Troyes châtré la litur-
gie. Or tout ce que nos évéques ou nos bénédictins des derniers
siècles avaient rejeté comme trop mal établi ou trop puéril est
rentré dans le bréviaire et dans l'office, sous le couvert de la liturgie
romaine. Le domaine du merveilleux, jadis rétréci ou borné par le
clergé français, s'est de nouveau démesurément élargi. Ce n'était
pas là seulement le triomphe du romantisme rel^eux. Aux yeux
de l'ultramontanisme, l'église gallicane des xvn' et xnn* siècles
était suspecte de pendians rationalistes ; en épurant la Utui^e,
elle avait voulu faire la part de l'incrédulité et de la critique, comme
dans un incendie on fait la part du feu (2j. C'était là une fai-
blesse coupable; en la tolérant plus longtemps, le saiot-siége s'ea
fût rendu complice. Il appartenait à Pie IX de couper court à de tels
compromis.
Sous le règne de Pie IX, t'arbre du merveilleux, jadis élagué par
la serpe gallicane et taillé à la mode du xTiif siècle, s'est de nou-
veau librement épanoui, et jamais les branches n'en ont été plus
touffues, les fleurs plus éclatantes, les parfums aussi capiteux. L'at-
mosphère de la piété catholique est tout imprégnée de ces senteurs
enivrantes. Les visions, les prodiges, les légendes, les prophéties du
moyen Age ont de nouveau ébloui les yeux ou charmé les oreilles des
fidèles. Loiu'des, la Salette et tous les récens pèlerinages nous ont
fait assister à une recrudescence du merveilleux. En même temps
renaissait ou s'introduisait parmi le clergé et les fidèles le goût des
petites dévotions et des pratiques minutieuses, avec tous les raffi-
nemens d'une piété affadie qui demandait à la religion une saveur
plus relevée. Pie IX avait l'toie tendre, avide d'émotions,- ouverte
(I) HCGoérlD iUtpttitt Bollandiitti, iobwlQeUaii.
(3) Vo;ei i cet égard PAnaii UturgUpit de dom Guértnger, abbé de Soleamei.
.ïGoogIc
UN BOI ET UN PAPE. JI3
aux impressions extérieures ; il se plaisait à encourager les dévo-
tions nouvelles, le sacré-cœur, le culte de saint Joseph, et à donner
un aliment au mysticisme morbide d'une époque blasée. Sous son
règne, le côté sensible et sentimental, le côté féminin du catholi-
cisme, s'est développé de plus en plus au sein d'une société pro-
saïque, positive et réaliste & l'excès. Ici comme en toute chose l'on
peut dire que le genre de piété fomentée par Pie IX était en oppo-
sition avec l'esprit du siècle, et, près des âmes rêveuses et passion-
nées, près des cœurs froissés par la sécheresse de notre Âge, c'est
ce qui le plus souvent en a fait le succès.
Il en est de la hiérarchie comme de la liturgie: à cet égard aussi,
le sens et hi portée de l'œuvre de Pie IX n'ont pas toujours été
bien compris. On sait que c'est Pie IX qui a restauré l'épiscopat
catholique dans la Grande-Bretagne, en Hollande, aux États-Unis
d'Amérique, en Grèce, en Bulgarie. Le pape qui a perdu les états
temporels de Téglise n'a cessé de travailler à étendre ostensible-
ment ses états spirituels, à organiser ses nouvelles provinces, &
assimiler ses conquêtes ou ses colonies. Un des premiers actes de
Pie IX, remonté sur le trône après la révolution de 1848, fut de
rétablir la hiérarchie dans la rebelle Angleterre; une des dernières
pensées du pontife défmitivement détrôné a été de relever l'épis-
copat catholique en Ecosse. Les années ont fait oublier le scandale
provoqué en Angleterre par l'usurpation du souverain étranger qui,
à l'insu de la reine et du parlement, se permettait de découper le sol
britannique en diocèses. Jamais pape n'avait encore affirmé aussi
hautement la souveraineté pontilicale. Le saint-siége assumait, vis-
à-vis des peuples et des gouvernemens, un droit dont Pie IX ne
s'est pas fait scrupule d'u8eF,'à l'égard même des états envers les-
quels la cour de Rome était liée par des conventions. C'est ainsi
que, pour ériger un diocèse de Genève, le pape rompait avec la con-
fédération helvétique et faisait naître un schisme de plus.
Toutes ces créations de diocèses avaient pour la cour de Rome
un autre avantage que de multiplier en apparence le nombre de ses
provinces et de ses sujets. En restaurant la hiérarchie dans le
domaine séculaire du schisme et de l'hérésie, le saint-siége modi-
fiait insensiblement à son profit la constitution historique et la com-
position traditionnelle de l'épiscopat. La hiérarchie, ainsi rétablie en
dehors des peuples et des gouvernemens, était fort différente de
l'ancienne hiérarchie catholique qu'elle prétendait remplacer. L'une
était recrutée avec le concours des fidèles, du clergé ou de l'état,
l'autre était nommée directement par la cour de Rome ;'.rune gar-
dait quelque chose de national, l'autre tenait tout du saint-siége.
Lorsqu'en tant de contrées il substituait des évoques aux vicaires
.ïGoogIc
ili nEVUB DES TOUS. MOSKES.
^Ktatolii^uee, Pie IX ne ftisut gi>ère que oliaager «n nom; évèqnet,
archevégues, 3>atriarches, leschefs^ee BOUveMutdiooisflsa'âtfflent,
sous un titre c»mi»e sous l^tte, que des maipcs du amiveriiii
pontife. Avec i« aoBobre des aiégee é^sonfomi «'«ccriwsait le
nombre dee sié^s i la noaiHtfttioB directe du V«lio«a, si bin
qu'ai^ourd'bui les évê^ues choiats «Tac i» Doocours 4as gauver-
nemens et des peuples sont «i minorité dus l'èpiBaip&t Le
libéralisiiLe coatempsFuo et la 'Chuta mtee du pouvoir tanipend
ont indirectemeat ceatci^aé À <oette grave névfdutioa, l'katte aou-
velle ayant jusqu'ici abaBdooné -au Vatican le càMÎx de ses hod-
breux lévëques, UmdiB <^)He ies impradeos m«oats de ia séparaitioD
de l'église et de V-élAt travaillent à .snpprimer parfont, au ppoft
du césarisme Tomaiii, les derniens vestiges de l'élection épisio-
j)ale et des libertés eo&léËiasdqttea.
Gomme le collège des oardinaiix, ll'é^oepat oatbatifue «'est
dégà jilus qu'une émanatiaB de l'autarité ponUftcale, Las kiukk
collègues de l'évoque de Borne «ont devenue «es délégués. Ses
intendaos ou des préfets eociéaîastifHes, de eiiafites administra-
teurs de diocèses, voûk «e qoe pour la ^upart sent aujonrd'lui ks
évéques cadioliques. Le ppemier .oanoile devait aaftvrelletneiti dé-
voiler à tous les yeux rinapArtanoe d'uoe telle mâtamorpboee. Avec
un épiscopat ÙBsi transformé,^ trlaiitpbsderinfailiièfletéTOMniiM
était assuré d'avance : les évoques des ipaysks plus libéraux, des piys
les moins catboliques, allaient en 1870 se aontper îles pUis ultnMSD-
tains. La paj»uté ne pouvait naasomblw cat épisoepait, à difléreal
de l'ancien, sans eu t^teiûr la recoimajssanoe de toutes ses préteo-
tioBs. £t de fait, ea abdiquant liDsi aux onins du GBidi)t-«îég€, le
concile ne fiùsait au fond que sanctioDaer Je c^ngemeot suttoib
dans la constitotion intérieupe de la biérardûe. Le siège dont tons
les autres recevaieatJeur aatorité, deot toute jucidictian découkit,
devait être proclamé infaillible par oeuK qui tena*«K tout de lui.
Ou domaine de la .hiérarclùe et de la discipline, la oejrtraliution
absolutiste devût logiqitement passer du» le domaine de la f»i «^
du dogme, C'en était fait de k vieille aristocratie épiacopale, l'^fliBe
avait virtuellement cessé d'être une monardûe teaçérée, pour de-
vmr UD etqplFeautOQratiqtbe.
Le mode de recruUunent de l'épisocftat pmtmettait à la paptulJ
de promulguer toi dogme dont iJ. lui plairait de doter l'égl^ C'é-
tait la plus haute prérogative qœ pût revendiquer le saiut-âiFB'-
Uo pape comme Pie IX ne pouvait numqiier d'ea user : il a tmâà*
.ïGoogIc
Bi* loi rr m pape. AIK
)e mdo cathdîqus de deux articles de foi. Gela seul était une
graode iBaoratioD. L'égUse s'était, depuis des siècles, prudent»
méat abstenue d'aDw^ier le long formulaire de ses croyances. II
semblait qu'A la t(À catholique, définitivemeot fixée par les an-
ciens eoDcitee, il n'y eût plus d'addition à faire i i) semblait qu'en
face du rationalisme contemporain, Rome eût tout intérêt k ne
pas augmenter encore le nombre dea vérité* qu'elle avait à dé-
fendre. Assaillie de tous c^tés par le scepticitmire, l'église paraissait
une armée d'autant plus exposée aax coups de l'oinemi qu'elle lui
(dfrait un front plus étendu. La prudence humaine conseillait à
ses chefs de ne pas accroître le non^e des points k occuper, pour
Officentref leurs forces sur les positions les plus importantes, mais
la prudence hamaine était mal venue auprès du pieux pontife.
C'était bon pour les sectes protestantes, bon pour les églises sé-
parées, de recula devant la sape de la critique moderne et de
chercher à désaraaer le rationalisme en lui sacrifiant un à un les
dogmes séculaires de la foi chrétienne; l'église catholique, la véri-
table épouse du Christ, ne connaît point ces teneurs. Aux doutes
ou aux négations du siècle, elle oppose des affirmations plus so-
lennelles et pins catégoriques. A la raison et & la science bumaioes,
se plaignant d'être enfermées par te dogme dans un champ trop
borné, Pie IS a répondu en rétrécissant l'étroit domaine où il leur
était permis de se mouvoir librement.
Ici comme en toute chose, Pie IX se plaisait à braver l'ennemi.
Cette disposition belliqueuse éclate davantage, si t'cm examine les
deux dogmes nouvellement définis ; car ponr l'église la défînititMi
seule eut nouvelle, le dogn»e est ancien. Les deux croyances récei»-
meot imposées au nxMide par Pie IX, l'immaculée-conception de la
Vier^ et l'infaillibilité pontificale, ont, sans en avoir l'air, une véri-
table afliiiité, une sorte de parenté. L'un et l'autre dogmes sont un
acte de glmificatioD, d'exaltation; à ce titre, tous deux sont égale-
ment inspirés de l'esprit du catholicisme moderne et reflètent
)'&me même du pape qui les a promulgués. Pour la piété -de
Pie IX comme pour la religion de la plupart des fidèles, c'était un
besoin que de Confier, de magnifier la Vierge, les saints, l'élise.
Pie IX avait, comme tout le dei^, comme tout le catholicisme
contempOTain, deux, dévolions essentiellement catholiques, le culte
de Marie, le culte de l'église, et, pour lui comme pour l'ultramouta-
nisme, l'église se résumait dans la papauté. Aucun pape n'a été plus
rempli de sa dignité, aucun n'a plus sincèrement vénéré en sa
propre personne la suprême magistrature dont Dieu Favait revêtu.
Rien ne lui tenait plus k cœur que l'honneur de la tiare : la révolution
italienne menaçai! d'en ternir l'éclat, l'infaillilnlité lui donna une
.ïGoogIc
il6 BEVUE DES DEUX MONDES. .
splendeor que nulle main humaiDe ne pouvait obscurcir. Aucun
pape n'a été plus pieux, d'une piété plus vraie, plus nfûre, plus
expansive ; il s'était de bonne heure consacré à la Vierge et se
regardait volontiers comme son chevalier. Chaque année, il cou-
ronnait quelque madone en renom: Notre-Dame de Lourdes, par
exemple, a reçu cette distinction ; il voulut attacher de sa main au
front de Marie le mystique diadème, la couronne étoilée, que lui
décernait spontanément la piété catholique. En les revêtant toutes
deux d'un privilège incontesté, Pie IX rehaussait ofBcîellemeot la
dignité de la Vierge et de la chaire papale. En souverain dont l'em-
pire dépassait la terre, il aimait à conférer des titres aux habitaos
des cieux. C'est ainsi qu'ayant proclamé Marie immaculée, i) voulut
accroître les honneurs de l'époux de Marie, et saint Joseph fut
décoré du titre de protecteur de l'église.
. La même voix a déclaré la Vierge sans tache et la chaire romaine
sans erreur ; le même bras a élevé la mère du Christ et la papauté
si haut qu'il semble les avoir mises l'une et l'autre en debois de la
nature humaine. Les deux d<^mes dont Pie IX a enrichi la foi
symbolisent du reste admirablement les deux tendances aujour-
d'hui dominantes dans l'église : le premier satisfaisant i, ses pen-
cbans -mystiques, le second à ses penchans autoritaires. Pie IX
n'inventait rien, l'immaculée-conception n'était que le dernier mot
du culte de Marie, l'infaillibilité papale le terme logique du catho-
licisme romain.
Des deux articles de foi promulgués par Pie IX, l'un a prépaie
la définition de l'autre. L'immaculée conception a étë proclamée
sans concile, ce qui impliquait que, pour défmir un dt^me, ua
concile n'était pas nécessaire. Au lieu de faire délibérer et voter
ensemble l'épiscopat réuni, la curie romaine s'était contentée d'en
consulter individuellement les membres tout comme de simples
théologiens. Le pape avait seul, de sa pleine autorité, prononcé
la nouvelle définition, en présence des nombreux évêques ras-
semblés autour de lui : inter sacra solemnia prommciavit, ditl'iii-
scription de marbre de saint Pierre de Rome. Les évéques préseus
à cette cérémonie n'avaient été que de simples assistans, adttor
bant episcopi, adstabant archiepiscopi, dit, en donnant leurs
noms, l'inscription vaticane. Quinze ans avant d'être officiellement
déclaré infaillible, Pie IX avait en face de l'épiscopat et de la chré-
tienté agi en mattre du dogme; il avait mis son infaillibilité en
œuvre avant de l'avoir fait sanctionner, et aucune voix dans l'église
ne s'était élevée contre cette nouveauté.
Pie IX n'avait plus qu'à faire solennellement reconnaître de
l'épiscopat la prérogative dont il avait publiquement usé. C'était
.ïGoogIc
DN BOI ET DM PAPE. A17
tji le couronnement naturel de sa politique et de son pontificat. On
a dît qu'en convoquant un concile la cour de Rome n'avait aucun
dessein de ce genre, on en a donné comme preuve que le schéma
de l'infaillibilité n'avait été introduit qu'au cours même de la ses-
sion (1). Qu'importe en vérité? Ëtait-ce décemmeot au pape de
mettre à l'ordre du jour l'infaillibilité papale ? Le Vatican savait
que, pour faire proclamer l'infaillibilité par un concile, il n'avait
qu'à en réunir un. En faisant de la dignité épiscopale la récom-
pense des zélateurs de l'ultramontanisme, la cour de Rome ne
s'était-elle pas dès longtemps assuré une majorité qu'elle renfor-
çait encore en faisant siéger à côté des vrais évéques tout un épis-
copat sans diocèse, tous ces évéques in partibus qui ne représen-
taient aucune ^lise et aucune tradition?
Pour se faire décerner un titre en vain convoité par les plus
grands de ses prédécesseurs, Pie IX n'eut du reste besoin d'aucune
intrigue. L'infaillibilité pontificale semblait moins la cause du ,
Vatican que la cause de la presse et du clergé ultramontains de tout
pays; l'ultramontanisme militant, qai dominait l'église, s'exaltait
lui-même en eialtant la papauté; pour lui, la nouvelle définition
était une victoire de parti, c'était la défaite impatiemment attendue
d'adversaires détestés. Pie IX l'eût voulu, qu'il eût eu de la peiue k
empêcher le concile dç se dépouiller h son profit. Une majorité
intempérante et passionnée, faisant fi de la sagesse mondaine comme
de la cridque et de l'histoire, mettant sa gloire dans l'asservisse-
ment de l'épiacopat, croyant, en abaissant l'église au pied de la
chaire romaine, relever dans l'univers l'autorité ecclésiastique,
s'imaginant qu'en décrétant l'infaillibilité du pape elle décrétait le
prochain triomphe de l'église et raffermissait à jamais le trdne pon-
tifical; une minorité intimidée et découragée, embarrassée dans sa
propre circonspection et paralysée par ses scrupules, redoutant par-
dessus tout les discordes intestines devant l'ennemi du dehors, et
résignée d'avance à toutes tes défaites et à toutes les humiliations
pour maintenir l'unité, — tel était le concile du Vatican. Les adver-
saires du dogme de l'infaillibilité n'osaient même le contester en
principe; la plupart se bornaient à en nier l'opportunité. La raison,
l'éloquence, la science, ne leur manquaient point, mais sous te règne
de Pie IX, l'opportunisme, ailleurs mis en honneur par les politi-
ques, devait succomber à Rome.
Le ITouvel article de foi répondait aux instincts mystiques aussi
bien qu'aux instincts autoritaires de l'ultramontanisme contemporain.
En passant du corps de l'église à son chef, le privilège de r,exemp-
(I) Voyei par «lemple le cardiul Haaning, NiiMUmth Cfntury, avril et mal 1877.
nm MTO. — 1878. >i
.ïGoogIc
MS BEVn! BEX DBBI KONDEB.
tioD S'tsrew prcHaif un a^icel phi» mcmitteBx, t'iafadUbilité pao-
tifiedie mettait mieiEi en Teiief les mystérieuses icbAioDs du GWist
et de 30H épouse. Les ceBcitee penvaient ôtre omidérte riWii»
le» assises de Kégjwe, cmame une soit» da eongris vdigiBOX, <1
' tes évèques des différeota» eostrées canne lea gardiens de la. tnr-
^tknr, eofBne des tAmoine ^ veoaieiil déposa de. ta' foi uanw-
seDe. Transférée k use seoJe' personne morteUe eC rhim^iniiti,
cette souTerùne prérr^sliTe a pris u» ewsctère phis nuBÏSestenKM
santalurel M ntiFacaleia, phi» éfonnavt pœr la niaen humuiift.
RetBphcésidflcoiirtoiMerni]le8,etBeae»ie(iëdaBt qu'iftrâs an hh
tenègoe, tes souvenais pemifes ne sauraie»! élire regsrdés M«inie>
le» ^positaires d'tme trâditioB înïDtemKnpue. C'est du ciri, c'est
de l'inspiration divine, qu'ils tiement djvectemeot kw iniaiUîbilité;
désormais le catholique est tenn de se représenter la papauté, comme
le moyen fige représentait te pape Grégoire le Grand, avec le Saint-
Esprit 30»s ToriDe d'une colombe qai hâparte à l'oreille.
Ge qu'cHtf ajouté au creâo catholiqQe lespèïea du denûer owcile,
ee n'est pas hd simple article de fon, c'est en réalàté ont série i»-
dé&iie de eropnees obligatoires. Le dogme de Vinfaillifailité pi|>ale
es contenait virtaettement une foule d'autres; il a une y^cw réuo-
^ective, errant en article de Coi toal ce que les papes onA coseigKi
dans le passé aussi bien que ce qu'ils peuvent «nseigiMir dM»
Favenir. Le etiamp déjà si vaste du d(^;me eathotiqiK. se troave
ainsi tdlement élargi qu'il est devenu iaqMSsibte d'en Esargnor les
bornes. An lieu d'un credo écrit, farisulé par les ««cites, l'églae
possède aii}ourdlrai dans la papauté' .une sorte de credo vivant.
Pour te cath(^que, il n'ys plus d'autre règte de foi que de croire aa
pape, que d'étrv sonmis an pape. L'union k HcéM> est plus ^e ja-
mais tout le catbtrficisme, et depuis 1870 tout 9chÎK»e est deirena
une hérésie.
Pour qoe ta parole du successeur de saint Pierre soit exen^tc
d'erreur, il suffit qu'elle soit prononcée «^ cetheira, c'est-à-dve
avec nne certaine solennité, avec certaines formalités que la cour
de Borne est maîtresse de fixer. Pour que I» conscience des fidèles
s'tecline devant le Vatican, il n'est même pas besoin que le saint-
père prétende user de cette suprAme prérogative et enaeigner ex
cathedra. Aux yenx de la niasse des fidèles, l'infaillibilité est comme
une lumière trop vive dont les rayons se projettent sur tous les
actes et les discours du pape ; l'éclat en éblouit et aveugle fts re-
gards des croyans.. Bien qu'elle lai soit personnelle, cette céleste
auréole se reflète sur tont ce qui entoure le pape, spédalemeol sor
les congrégations romaines, qui écrivent, qui parlent, qui jugent,
qui condamnent pour lui. L'ancienne liberté, laissée aux catiu^ues
.ïGoogIc
«H loi £T UN PAH. At»
dans l'eBceùile du dogmti, se trouve f ntiqiiewent abragée, I'uUû-
iTtA a «KTi^ to«t W «boKaifie da la peaâée, Vixailé eiïaoé toute
vuMté. ï^uie9ciBBee«Qcl6wftstiii*e aeoiUe -devenue mutile, il ae
reste plus 4e plaee À 1a théologie ; oe qu'an appelle eaaor& de ce
Bom B'e»t <{u'iiBe étude de laéinoipe, uoe fionpiktôoB des actes àes
pi^es. Depuis Ke iX, il a'f » pluB réelletnent dans l'cgliee gu'un
au^lpede la&i, U u'y «'qu'us docteur, «tmiDe d s'y a qu'un pasteur.
On sait tf ueUes ap^rétooeiaQS a, dass plusieurs étais, soulevées le
dogme de riafaillibililédu pape. L'wnbfe deoette gigaal£s<fue pws-
sance a |)aru s'éteodre sur i& société civile, U les pouvoirs laïquae
en ont 'été offusqués. Des politiques tels que M. Gladstooe et U. de
Bianoarck y eut vu un deager pemaaent pour l'élat, aae uenace
fMur rindépendaace civile. A beaucoup d'esprits, à la plupan d^
ppMestafis ou des sckisHiatiques ortbodoxes, la chaire roauiiM a
paru d'uoe grandeur démesurée, incompatible avec notre civili-
sation , hors de proportion avec l'humanité, n Savez-vous , me
disait en vue d'Athènes et de l'Acropole, entre l'Ile de Salamine et
l'Ile d'Ég^e, un étranger qui traversait avec moi ie beau golfe
Saronique, savei-vous à quoi vae fùt^ooger le pape infaillible? La
papauté me rappelle cette statue colossale, cette Mijiefve de Phi-
dias élevée là-has sur l'Acropole et trop grande pour tenir en aucun
ten^le. Elle dominait de la tête le Parthéuon et les Propylées, et
les roariiw l'apercevaient du cap Sonium par-dessus le faite des
temples de marbre. Telle me semble la p^wuté, elle domine de
toute sa taille r^;lise devenue trop petite peur la contenir, elle
l'écrase de sa hauteur, elle dépasse le moade. Elle est trop grande
et tr(^ lourde pour la terre qui la porte, troft kaute pour l'huma--
nilé. Où dans notre société, où dans nos états modernes, trou-
ver la place d'un tel colosse? » Aissi disent, ainsi pensent bien des
esprits contemporùns. £n élevant si haut la chaire papale. Pie IX
sônble l'avoir mise en dehors de la nature, eq dehors des conditions
Donnales de l'eiistencc, il en a, sans le vouloir, iwiidu la position
plia difficile, plus précaire dans le monde. Si la papauté ainsi gran-
die eo impose davantage aux fidèles, elle heurte davantage le siècle,
elle soulève davantage les craintes ou les déQances des peuples ou
des gouvernement. L'ioiaillibilité a mis aux mains des adversaires
de l'église un ^uvantail dont ils se servent contre elle.
Pie IX a porté la papauté au point culminant de son omnq)o-
tence spirituelle; l'avenir montrera s'il n'y a pas une faiblesse
dung cet empire absolu des consciences, dans cette domination in-
coatesiée de l'église. L'infaillibilité implique l'immutabilité : pour
uae institution vivaate, pour une succession de ponUfes divers,
fhjmgpjm.», vanables, c'est là une pesante couronne; elle res-
.ïGoogIc
&20 , REVnB DES DBOX MONDES.
semble h ces lourdes tiares d'or que la tète ne peut porter qu'à la
condition de ne pas remuer. En se laissant déclarer infaillible,
Pie IX a rendu singulièrement plus étroite la solidarité des souve-
rains pontifes, désormais obligés de toujours être, de toujours
paraître d'accord entre eux. L'infaillibilité est ainsi une entrave à
la liberté du saint-siége, aussi bien qu'à la liberté des fidèles ; elle
lie le pasteur en même temps que le troupeau, elle enchaîne et pa^
ralyse l'autorité qui en est revêtue. Les successeurs de Pîe IX en
pourront un jour sentir la contrainte. Pour n'en être pas trop
gênée, la papauté finira par trouver que le mieux est de ne se
point servir de cette eçibarrassante prérogative, ou de n'en user
que dans le domaine inofiensif de la théologie abstraite, sans pré-
tendre trancher d'autorité, au nom de la foi ou de la morale, les
questions vivantes qui s'agitent dans le monde changeant des faits.
VI.
Le règne de Pie IX marque l'apogée de la centralisation catho-
lique et de la toute-puissance papale, issue d'un principe d'autorité
systématiquement poussé à outrance. L'évolution ecclésiastique, ar-
rivée à son dernier terme, est en sens inverse de l'évolution politique
encore inachevée des nations contemporaines. Tandis que la sociétë
âvïle tend de plus en plus à faire dériver tout pouvoir de la libre
volonté des gouvernés, du libre suffrage de tous, la société ecclé-
siastique fait découler toute autorité d'une source unique, d'un
seul homme, d'une seule bouche. Entre deux sociétés animées
d'un esprit aussi différent, on ne saurait s'étonner qu'il y ait an-
tagonisme. Il n'y avait pour la papauté qu'un moyen d'éviter jin
conflit, c'était de déclarer que la religion et la politique, l'élise
et l'état, se mouvant en deux sphères distinctes, peuvent sans se
heurter marcher en sens contraire. Au lieu de chercher dans celte
distinction du domaine temporel et du domaine spirituel une voie
de transaction, Pie IX a prétendu faire prévaloir dans l'ordre civil
et politique, sinon les mêmes règles, du moins les mêmes prin-
cipes que dans l'ordre religieux. Le pape a hautement revendiqué
pour l'église la direction des sociétés et de la vie publique, ausâ
bien que la direction des individus et de la vie privée. L'ultrarooa-
tanisme, maître incontesté du sanctuaire, s'est retourné contre la
société civile, pour la courber sous les mêmes maximes, etja
soumettre & la même autorité. Il semble qu'aux yeux des îflanti
et de Pie IX, l'entier assujettissement de l'église & l'absolutisme
papal ait eu pour principal but d'en faire un instrument de guerre
plus redoutable, une armée plus compacte et mieux disciplinée,
j,GoogIc
UN ROI ET VS PAPE. A21
pour le grand combat contre le monde issu de la révolution. Rien
donc d'étonnant si Pie IX a ramassé, dans les encycliques ou les
allocutions pontificales, tout ce qui proscrit et réprouve les idées
modernes, pour en faire, sous le nom de Sylùbus, une sorte
de manuel officiel et de catéchisme de l'erreur, s'il s rassemblé les
condamnations ^arses et codifié les anathèmes, pour les jeter à la
face du siècle, au risque de fournir des armes à ses ennemis et de
fermer à ses successeurs la porte de la conciliation.
Dans la fièvre de la lutte. Pie IX ne s'est pas aperçu qu'il prétait
le concours de sa parole infaillible aux pires adversaires de l'église.
Que disent aujourd'hui, que répètent depuis le xrni" siècle et la ré-
volution les ennemis déclarés du christianisme 7 Ils maintiennent
que la foi chrétienne, que la foi catholique en particulier est in-
compatible avec la société et la civilisation moderne, avec la liberté
et la démocratie; ils disent aux peuples : Choisissez entre le pri^frès
civil et les croyances du passé, entre les convictions du citoyen et
les espérances du chrétien, car vous ne sauriez les allier ensemble.
Ce terrible dilemme, l'ultramontanisme contemporain l'a, par la
bouche de Pie IX, pris à son compte ; lui aussi n'a cessé de répéter :
Faites votre choix entre l'église et la révolution, car entre le bien
et le mal, entre la lumière et les ténèbres, il n'y a pas de transac-
tion possible. Avec Pie IX, la planté semblait ainsi justifier les en-
nemis irréconciliables du christianisme, elle semblait d'accord avec
eux sur le point qu'elle eût eu le plus d'intérêt à leur contester.
Il y avait en France, en Italie, en Allemagne, des hommes géné-
reux, remarquables par le talent comme par la vertu, laïques et
prêtres, qui avaient rêvé de concilier la foi catholique avec les liber-
tés publiques. On les appelait des catholiques libéraux : c'étaient,
en France, Montalembert, Lacordaire, Gratry. Le jour où Pie IX
reçut l'anneau du pécheur sembla l'aurore de leur triomphe; aucuns
catholiques n'ont au xix* siècle montré plus de zèle pour la foi, pour
ta chaire de saint Pierre, pour le fragile trône pontifical : tout ce dé-
voâment, parfois inconséquent, n'a pas trouvé grâce pour eux auprès
de Pie lî. Ils se sont vu désavouer et renier, ils se sont entendu
traiter de peste et de Déau, par le pontife qu'ils avaient tant ac-
clamé et dont ils avaient tout espéré. Les plus prudens ou les plus
politiques ont dû fermer la bouche ou rétracter leurs nobles erreurs ;
les plus ardens ou les plus convaincus sont morts dans le doute ou
le désespoir. Aux yeux de l'ultramontain, ils avaient entrepris
l'œuvre la plus dangereuse, entrepris de jeter un pont entre la
vérité et l'erreur pour aplanir le passif de l'une à l'autre. Le
catholicisme libéral a été condamné comme une hérésie d'une nou-
velle sorte, et plus pernicieuse que les autres parce qu'elle se mas-
.ïGooglc
4Î2 BEfCE BE8 DEDX UDîtOES.
qaùt du zfele de la foi. Cette TéprobalâoD des cstholiques libérsai
p«r le pape qui en avait d'abord semblé ^ Messie rretera l'on its
kàts les phis significatif du pontificat de T^e !X ; c^en est ta conchi-
sïoD et comme le ^sumé.
le plus grand problème de notre Sgs est peut-être ta conôlia-
fion de Tesprit chréden avec l'esprit moderne, l'adaptation 4e h
foi religTcose anx notrvéllBs cmjifitions de la d'vîlisation, au libérs-
lisme politique, à ta démocratie, à ta libre recherche scientifique.
Cepr(à)lème,Pie IX en a rendu la solution plus maltûsée que jamais
aux catholiques. De ta, au milieu de tontes les difficultés, de imis
les périls de notre 4ge, un péril et un tftwtade de ptos, une cause
de fùblesse et d'infériorité, pour les nations habituées à recenùr
de Rome leur aliment religieux. L'uliramontanisme a donné sa
catholicisme un caractère de secte, de parti, de caste : du lien le
plus sacré des sodétéshimiùnes, il a fait une chaîne de sépantioo.
L'Évangile, destiné à réunir toutes les classes et tcutes les condi-
tions, a TU son autorité affiiiblie et souvent ruinée dans les concbes
socîdes tiui avaient le plus besoin de ses leçons ou de ses conso-
lations, 'Cfn s'étonne parfois qu'une relipon ffamour et de frater-
nité int pu devenir pour la masse du peuple l'objet do tant de dé-
fiances, de tant de haines, on s'étonne queTégliae, encore enlonrée
de tant de respect et de sympathie en 1848, ait rencontré une teffle
fcostiiTté en 1871. Le pontificat de Pîe IX n'a pas été ètrangcri
cette redoutable impopularité.
Après avoir tenu trente-trois ans dans ses mains les clés de
saint Kerre, Pie rX a laissé au saint-siége une autorité plus en-
tière et plus vénérée que jamais sur l'ardente phalange de prêtres
et de fidèles qui se serre autour du Tatican, et plus que janns
contestée ou mëconmie du prfus grand nombre des SOÔ mïllioiis
de catholiqnes que Rome revendique pour ses enfans; îi a lusse
l'église plus unie, plus compacte, plus concentrée, plus active, phu
vivante que jamais, et plus que jamais iselée de la vie du dehors,
étrangère au milieu qui Tenveloppe et h la société qu'elle vent
diriger. De ce pontiRcat d'un tiers de siècle, la papauté sort aiw
une couronne spirituelle de plus et une couronne temporelle de
moins, chargée des plus lourdes prétentions et conchuunée à'iaphis
ingrate des revendications, privée de toute aïfiance, de tout appui
des gouveroemens ou des peuples, sans demeure assurée, sitts
ailuation définie, presque partout en hitte avec l'état ou avec le
sentiment midonal, en conflit avec les principes et avec les lois les
tmeux établies du droit modwne. D^uis Gr^oire Vli et depois
Sontface Vni, jamais pape n'a légué à ses successeurs ooe tàcbe
phts pesante.
ÀMAIOLE LeBOY-BUDUBC.
Dgitzedb, Google
DAVID D'ANGERS
SES ŒUVRES ET SES DOCTRINES
Parmi les artistes français appartenant au xtx* siècle, il n'en est
guère qui aient autant que David d'Angers attiré et retenu l'atten-
tion publique sur leurs ouvrages et sur leurs noms. Tant que David
a vécu, il a vu le succès lui venir de toutes paxts et lui rester
lidèLs, la critique enregistrer une à. une et célébrer, k mesure
qu'elles paraissaient, toutes les productions de son talent, la foule
elle-même s'associer sans hésitation aux progrès d'une renommée
qu'achevait de consacrer, il y après de quarante ans, l'ouverture
à Angers d'un musée dédié tout entier à la gloire du maître et &
l'histoire de ses travaux. Et pourtant celui qui a été jusqu'au bout
l'objet de cette favem* unanime pratiquait uo art auquel il est bieo
rare que la popularité s'attache dans notre pays. La sculpture, aux
yeux du public &ançtùs, n'a pas, à beaucoup près, les mêmes privi-
1^^ que la peinture, et l'on se croit assez généralement quitte
envers les hommes qui s'y dévouent quand on a en passant jeté un
regard distrait sur les statues ou les bas^reliefs dont ils ont peuplé
nos promenades ou décoré nos moniimens. Tel d'entre nous qui
pourrait facilement nommer l'auteur du moindre tableau de g&ite
ou de paysage exposé aux Salons serait fort embarrassé peut-être
s'il lui fallait dire qui a sculpté les fifjui'es du Tombeau de Napo-
léon aux Invalides, les statues du jardin des Tuileries, ou les froo-
.ïGoogIc
&2& BBTUE DES DEUX MONDES.
toDS du nouveau Louvre. Il y a là uae parfaite injustice sans
doute, mais cette injustice n'en existe pas moins.
Par quelle singulière exception David seul, ou à peu près seul
parmi les sculpteurs contemporains, a-t^il réussi h se mettre et à
rester eu crédit auprès de tout le monde? D'où vient que, depuis sa
mort, la célébrité qu'il avait acquise n'a rien perdu de son prestige,
qu'elle semble même s'être accrue en proportion du nombre des bio-
graphies, des recueils de pièces lithographiées ou photographiées,
des écrits ou des reproductions de toute sorte qui se sont succédé,
depuis les notices nécrologiques sorties de la plume d'Halévy, de
Théophile Gautier et de tant d'autres, jusqu'aux volumes de planches
publiés par M. Eugène Marc et par le fils du sculpteur, — jusqu'au
travail, bien complet cette fois et probablement définitif, que
M. Henry Jouin vient de faire paraître sur ce maître si universel-
lement admiré?
Ëtait-ce donc que le talent de David s'impos&t à tous avec cette
influence irrésistible que comportent les grandes découvertes ou
les inspirations souveraines du génie? Certes ce talent, conaidé'
rable à plus d'un égard, est de haute race et de forte trempe.
Quelques-uns des principes dont ii procède, les mérites qui le
caractérisent, suffiraient de reste pour lui assurer les suBrages des
bons juges; mais le tout ne saurait suffire pour expliquer com-
ment il a pu réussir si bien auprès du public en masse et l'inté-
resser si extraordinairement à sa cause. C'est ailleurs qu'il faut
diercher )a.raison principale de ce phénomène. Ou la uouven
dans la nature même des sujets traités le plus habituellement pu
David, dans les souvenirs familiers à tous et tout modernes qu'é-
veillent ou qu'entretiennent les thèmes choisis et les personnages
représentés. Si David n'avait fait dans le cours de sa vie que se
conformer aux traditions mythologiques ou religieuses ordinaire-
meat suivies, s'il n'avait produit que des bas-reliefs comme celui
qui entoure un des œils-de-bœuf de la cour du Louvre, des sutues
comme le génie funèbre du Tombeau de la ducheste de Briuac,
comme sa Sainte Cécile ou même comme son PkHopœmen^ il est â
présumer que ces œuvres, quel qu'en eût pu être le nombre ou
le mérite, n'auraient pas procuré à son nom plus de popularité
que n'en ont obtenu dans ce siècle les noms d'autres habiles sculp-
teurs; mais, au lieu de s'en tenir suivant l'usage aux personnifica-
tions idéales, David a le plus souvent pris ses modèles dans une
sphère moins éloignée de nous et de nos habitudes d'esprit. Non-
seulement les hommes qui dans le passé honorent le plus notre
histoire ou l'histoire des pays étrangers ont tour & tour inspiré
sa pensée et occupé sa main : les contemporains eux-mêmes lui
.ïGoogIc
DAVID D ANGEtS. i25
ont fourni des types qu'il a popularisés de préférence aux images
accoutumées des héros de la fable ou de l'antiquité. Il n'est guër^
d' artistes, d'écrivains, d'hommes politiques plus ou moins renom-
més de nos jours, ou même d'hommes connus à quelque titre que
ce soit, dont David n'ait fait, suivant l'importance relative de
chacun d'eux, la statue, le buste ou le médaillon. De là, outre
la sérieuse valeur inhérente à la plupart de ces ouvrages, le profit
qu'eu a tiré l'auteur au point de vue de sa réputation. Ceux qui
avaient posé devant lui l'associaient en quelque sorte à leur gloire
par le fait même de la publicité qu'elle assurait à ses travaux; de
son cdté, à force de voir la même main reproduire les traits de
tout personnage célèbre, le public ne pouvait manquer de conclure
que cette main étut plus qu'aucune autre digne d'une pareille
tâche, puisqu'elle en demeurait invariablement chargée.
Enfin, il n'est pas jusqu'à la religion politique professée par
David, d'ailleurs avec un rigorisme convaincu, il n'est pas jus-
qu'aux fonctions fort étrangères à l'art dont il fut revêtu k un cer-
tain moment, qui n'aient été pour quelque chose dans la situation
exceptionoelle que l'opinion lui avait faite et dans l'attention sou-
tenue que l'on accordait à ses travaux. De telles particularités, il
est vrai, ne doivent guère ici être mentionnées que pour mémoire,
car les souvenirs qui s'y rattachent, si étroitement mêlés qu'ils
soient à la vie de l'artiste, n'intéressent son talent que d'assez
loin. Pour comprendre et pour juger les œuvres de David, il
n'est pas bien nécessaire de se rappeler que celui-ci a été jour-
naliste politique à ses heures, maire d'un des arroadissemens de
Paris après la révolution- de 18A8, enfin représentant du peuple à
l'asseinblée nationale. L'essentiel comme le plus sûr sera de con-
sulter ces ceuvres en face, sans en compliquer l'examen par des rap-
prochemens indirects, sans se proposer d'autre fin qpie l'apprécia-
tion de leur valeur intrinsèque et des doctrines qui les ont inspirées.
C'est cette tâche que nous voudrions essayer de remplir, non
certes avec la prétention de refaire le livre si conscieiTciaux de
H. Henry Jouin, mais simplement avec la pensée d'en dégager les
enseîgnemens, d'en tirer la moralité, pour ainsi dire, sauf à tem-
pérer par quelques réserves l'admiration un peu trop immuable
qu'il exprime et les éloges presque sans restriction qu'il contient.
Et d'abord quelle est la signification particulière des œuvres
laissées par David? Quels progrès celui qui les a faites a-t-il déter-
minés, ou, si l'on ne veut tenir compte que de son talent personnel,
.ïGoogIc
iS6 HETEC Des DEUX MORDES.
qsdle place ce taieat lui as9igne>t~il dans l'hislotre de notre école?
La première, çuhuit H. Reoij Jouta : 1« première ao moins dans
notre école moderne, puisque des comporusons snccesBiTement
établies par l'écrivain il résulterait qw les travaux du sculpteur
d'Angere n'ont pas même lear équivalent <dans les meilleurs
ouvrages de Rode, de Pradier, de Duiet, i plus forte raison dans
ceux de Lemot et <le Simart. Ken plira, pour caractériser le genre
de supériorité qnî t^partieat au maître dont il s'est fait à la fois le
biographe et le panégyriste, H. Jooia n'hésite pu À nous déclarer
dès le début que le vie de David d'ilagQis se résume en on seul
mot; a la création d'un ait national, n
Pnmdieinent, c'est beaucoup trop dire. Un «art national, — qui ne
le sait? — existait cfaez nous tien avant que David vint au mwide,
et, depuis nos admirables scuipteicirs anonymes du xnT âtale jus-
qu'aux contemporains de Houdon, la liste serait longue, — plus
longue même que ^ans aucun autre pays, — des artistes qui, en
taillant la pierre ou le marbre, ont en même temps prouvé avec
éclat l'originatiié de leur giérrie et traduit les inclinations, défini
nettement les ^titudes du génie national; mais n'insistoos pas Ifc-
dessus, de peur, en nous attachant trop à la lettre, de paraTire
prendre pour une erreur de principe et de reprocher comme leBe
ce qui n'autoriserait en réalité qu'une querelle de nuts. Il n'est pu
pos^le qu'un iiomoie aussi érudlt que Tautcnir du livre sur David
ait entendu sauilïer k la gloire de celui-ci tout le passé de ta scalp-
tnre françaèe, «t qu'il se soit laissé allerà omblier ou k néconoaltre
des titres et des chefs-d'œuvre que les moins savaoB serai«it eo
mesure de lui rappeler.. Le plus probable est qu'il a touIu sàmçie^
ment louer David de ses efforts persév^nos pour pc^utaiiaer par
la sculpture les souvenirs de notre histoire, pour la persoDnffier
dans k^ images de oeux qui en sont le prindpd iHWineur; mns,
même réduit k ces termes, l'^ge aurait careore une certaine exagé-
ration. Le sculpteur de Candé et de Comcilie, du Géttéral Poy
et de Cuvier n'est ni le premier ni le seul en France qui se soit avisé
de rendre hommage k des nncétres ou ji des contemporains itlusires.
Ponr ne citer que «es «xemples entre bieo d'autres, les sUtoes
Bcalptées au xvin* siècle de DngoeacUji et de SaUy, de Bncarle$,
de Bouuett de Voltaire, montrent assex qu'avant Ini plus d'un
sculpteur avait eu déjà la pensée de recommander à la vénératioa
ou k la gratitude publique la mémoire de nos grands hommes ou de
nos grands écrivains.
David a donc seulement -mis oette pensée en pratique avec plus
de continuité qu'aucun de ses prédécesseurs et par dea moyens ^«
variés que ceux dont ils s'étûent servis. Il ne s'est pas cwlenté de
CgIzcd.vCoOgIC
IM.¥ID a ANGERS. «27
montrer l'iuhileté d'un atsAiaire dans uan^iiB de trax&ux qui a.vail;
parajusqu'aJ-ors exiger impérieusernoot la solenoilié du style etla
graadaur des pFoportkms; il a. bien Bouveot r^roduiL ses- modèles
pH des |HVcédés et dans des dimensiaos qui perraettaieui à. ses
ouvrages d'étxe placés ea Unis lieux Mt de circuler de maia eQ
mata. C'est cette af^opdalioa de la sculpluxe à certaines eugeuce&
de notre, tesips c'ësl ca caractère da EûniliariU qui distingue des
eotr^rises aetédeures celle que David a tectéa avec un incontsa-
i&ble sucrcës ; aniâ il ne s'ensuit pas qu'on doive nécessairement
saluer en lui le créateur .d'un <■ art oationa). e Si la riche sécie de
ses œuves intéresse à bon droit notre ûerté patriotique,, elle m'ea-
gige pas pour celaSiOtre recoooaissaace envers l'afiiste au point de
DQus taire porter eotièrement k son compte ce qui dépend, au sutios
en partiel, dea souvenirs, bistociques qjU'U éveille ou des nudèles
qu'ilachwaiSk.
U faut bien le dire d'aiDeurs^ la gadeiie où Davidi a ras8enid)lé
pour les proposer à nos re^>ecls uot de personnages aj^arteouit
tux diverses épo<)nes de notre hisleire^ce panibéom Erajaçaïa qui
n'auraitcbj s'ouvrir qu'à dea b&tes dignes d'y âgurer, ne semble pas
toujours à l'abri des encoaibremens de rencontre, et ne Laisse pcHut
par DMHneas d'éire assea. ci^MrieieuseiBent peuplé. Les médailloBs
surtout aodàés par David pennettraîe&t,. quant à la valeur uAme
des pefsoBBages qu'ils, r^résoitent ou à^ la nature des souvenirs
qu'ik crnsscFent, de relever plus d'une ancHualie et de dâsapprouvec
plus d'un cboii. Ses œuvres en ce genre révèlent te mieux p«it-
èlre U force et L'ori^iM^té de swt talent ; mais ne aontr-ce pas. aussi
txiie& tù ks inspirations, de l'aEtiste se ressentent le plus de ses
préoccufntioBs politiques et se nuMitrent le moins étt'angjRvs aux
inllueBces de ferait de putiï
David a «k toute sa vie U. volonté de rester fid^ à la tradittffli
révolutionnaire et à la mémoire des boiMOes qui l'avaient fosdée.
II y avait là. d'ailleurs pour lui autre chose qu'un pur entrslliA»
ment de ''^t*^"°'"" ; il y avait le souvenir d'impcessions reçues
presque dès le berceau,, de dure& épceuvespersonneUes dant il se
croyait le devoir ou Le pouvoùr de préserver les générations & venir.
L'époque et le milieu oii Daviid était aé. I& misère qu'avait coiuuM
son enfance» U guiccre de Vendée qulil avait vue de près ea sui-
vant jusque sur les champs de bataille son p^«» soldat de-lar^xjf
Uique, — tout c«Btril»e h expliqua* le zèle d'opposition politii^
dont il fut aoùnéàVâged'boeimeet les révcâ df égalité- sociale qu'il
caressa jusqu'à la. Su i rôves d'un cceur généreux après tout, simn
d'un e^rit très pr»ti<pe, et. qu'usi autre énidnent sculpteur, Frvt-
V^i Rude, devait de sob c6të pour«nvre avec la n>ëme obstia»-
tion ingénue, «» dirail presque avec la méaaa bwbomie.
j,GoogIc
iZS BETDB DES DEUX MONDES.
David toutefois, si enDemi qu'il fût de l'ancien régime et même
&SSGZ souvent des institutions et des gouvernemens de son temps,
si prompt qu'il se montrât au contraire à soutenir la cause de U
révolution ou à populariser par ses ouvrages les noms de ceux qui
l'avaient servie, David n'était pas homme à méconnaître la gran-
deur de certains exemples, de certains souvenirs bien diff^ns.
Veut-on une preuve de son empressement en pareil cas k accom-
plir <x qu'il pensut être un devoir de justice ou de gradtudeî
Qu'on se rappelle l'oOre qu'il fit et le projet qu'il exécuta, lui le
républicain intraitable, d'élever un monument à la mémoire du
royaliste Bonchamps aux lieux mËmes où le général vendéen avait
combattu et succombé, u Hon père, écrivait-il après qu'il eut
achevé ce travail, mon père était un des cinq mille prisonnière de
Saint-Florent dont Bonchamps a demandé la grâce avant de mourir.
£n exécutant ce monument, j'ai voulu acquitter, auUnt que celt
m'était possible, la dette de reconnaissance de mon père. » Biais
c'est assez parler de ce qui, dans les travaux de David, ne relève
pas directement de sa doctrine esthétique et de son ulent. Il est
temps d'interroger l'un et l'autre et d'en tirer, s'il se peut, des
renseignemens exacts sur la portée de l'entreprise que l'artiste i
poursuivie et sur la valeur même des œuvres qu'il a produites.
Nous avons dit que, par les caractères de l'ordonnance et du
style comme par le choix des sujets, le plus grand nombre des
ouvrages de David exprime avant tout la volonté d'apprcqprier la
sculpture aux exigences de l'esprit moderne, de la viviliar, de U
renouveler dans un sens conforme à nos inclinations actuelles eti
nos mœurs. Lui-même avouait résolument et en toute occasion
cette intention de débarrasser l'art des vieilles a conventions d'é-
cole ; » mais ce serait se méprendre beaucoup que d'attribuer i ses
tentatives d'affranchissement la signification d'une révolte contre
des lois plus générales et plus hautes, d'une guerre déclarée à
l'idéal.
L'idéal au contraire est la préoccupation dominante de David,
l'objet de ses recherches et de ses efforts continuels. Rien de moins
matérialiste que l'art tel qu'il le comprend, rien de plus étrmte-
meni lié à la fonction de la pensée que le travail qu'il demande à
la main d'accomplir. Là même où la condition essentielle de la
tâche est la ressemblance physique, là où il s'agit d'un simple por-
trait, il ne veut pas que les regards de l'artiste s'arrêtent à la sur-
face des choses; il veut que ces regards s'emparent même de
l'invisible, que l'imitateur évoque l'âme de son modèle, qu'il en pé-
nètre les secrets et qu'il arrive ainsi, par la puissance de sa sagacité
et par les explications qu'elle lui suggère, à nous faire connaître
l'homme tout entier. De là le juste dédain que David professe pour
.ïGoogIc
DAVID d' ANGERS. hî.9
les contrefaçons mécaDique? de la réalité et les prédilectioDs que
lui inspire toute œuvre empreinte de vérité individuelle. « Quand
on moule sur nature, dit-il quelque-part, on <d>tient le calque de
la réalité. Quand l'artiste moule avec son cerveau, c'est à l'expres-
sion de la vérité qu'il fait appel, a
Ces simples paroles définissent toute la poétique du maître et
les qualités principales de son talent. Dans ses œuvres comme dans
les enseignemeos qu'il donnait à ses élèves, David ne faisait que
proclamer la prééminence du vrai sur le réel, de l'image sur l'ef-
figie. Aussi, toutes les fois que la tâche lui est confiée d'élever au
milieu d'une place publique ou dans l'intérieur d'un monument la
statue de quelque homme célèbre apporte-t-il autant de zèle à
rendre celui-ci reconnaissable .par des traits empruntés à sa vie
morale qu'à reproduire avec vraisemblance les apparences de sa
vie physique, les formes de son visage ou de son corps.
Veut-il par exemple personnifier dans Cuvier le génie de la pa-
léontologie et les grandes découvertes auxquelles il a initié notre
siècle? 11 représentera l'illustre savant les doigts plongés dans les
entrailles de la terre, comme pour y arracher avec les ossemens
qui y sont ensevelis le secret des générations primitives. A-t-il k
rappeler la nature des travaux accomplis et des vérités scientifiques
divulguées par Bichat? Il nous montrera l'auteur des Recherches tur
la vie et sur la mort scrutant d'une main déjà armée de la plume
la vie dont il va décrire les lois et qui palpite sous les grâces d'un
corps adolescent, tandis qu'un cadavre étendu à ses pieds lui livre
les phénomènes de la destruction et lui en expUque les mystères.
Doit-il enfin caractériser l'iniluence exercée sur le monde par l'in-
vention de Gutenbei^, célébrer l'héroïsme de Condé ou la mansué-
tude évangélique de Fénelon, les austères vertus de Drouot ou la
poétique imagination de Bernardin de Saint-Pierre, — David trou-
vera, pour consacrer chacun de ces souvenirs, des modes d'expres-
sion difiiérens, des formules ingénieuses sans afiectation, et surtout
sajis arrière-pensée d'un ordre trop littéraire. C'est en subordon-
nant aux moyens particuliers de son art les intentions qu'il lui faut
traduire, c'est en envisageant son sujet au point de vue de la
sculpture et avec le sentiment d'un sculpteur, que David conçoit
chaque composition et qu'il en combine les élémens. Reste à savoir
si dans l'esécutioa même il réussit à se préserver aussi bien des
écarts, et -si, tout en se gardant d'usurper sur le domaine des
écrivains ou des poètes, il s'abstient toujours avec la même pru-
dence d'envahir celui des peintres.
On trouverait une réponse à celte question, et une réponse né-
gative, dans beaucoup d'ouvrages de David, dans plusieurs de ceux-
.ïGooglc
J30 BETBB DES VEUX MONDES.
Ift mêmes qae nous meaticanens il y s oo instant. Le cuetune uti-
Tersilupe que porta Cuvier oif l'aniAiniie inKÉàrft de Omwi, le
DuoteBU phis ^ilteirà qt» de niecui dans id^ml €»nuilte s'cnve-
l^pe, au6» l»ea que tft rwlingete bourgeoise qui étfeiat le corps
de Casimir Delavigne, ou celle dont les plis retombent le long ds
corps de Mathieu de Oombmie», d'&Htre» ajusteDHiB enaKC dûisis
par DsTid pour dnpa on pour bsbitter ses statuas* aent taitès
necua laisser-aD^qui r^pelle les procédés raiiides d'âne esqeisae
peinte et Les touche» heurtées da pinceaow Les lignes généntea de
ces figures BMHMoieBlales ou des hiâ-reneis qii. en onani les
piédestaux sontlg plaa aoRKient sivainnuint ordonaécs, înachenunl
scul^raies.; nnâs de l'impcessioD prodoite par l'msembbe potae-
t-on à l'ezanuD des délaôls, ITœil ne sait plus où se pratdre ni k
qaels signes ceconBaltre ce que l'artiste a senti à profos àei di-
verses formes partôell«s. Quekfue> c^ose d'équivoque dans l'ioter*
prétatios à la fi^ molle et violente de ces fortnes à pcioe dégrossies,
en mélai^ singulier de hardiesse et d'îocolitude dans les cfiottntrs
qui âevraienli les dessiner ou dans- les saillies relatiTes qui lesn»-
dëlent, ï'osteotation de l'anplenE ea bd mot se substituait à U
ften^du stjrfa et kes rudesses ou les oé^igenees de- la pMiqueà
l'expresâen châtiée de la verrev — voilà qb qu'on peni en «iBie
occasÊon reprocher à hi méthode' d'ctésotiai adoptée par Qnii} cl
aux œunes qui en sont issues. Ajoutons que ces iacnrrectioos re-
grettables s'aggravent trop souvent d'errenrspèos fâcheuses encore
pQÎsqiir celle»-ct, au Hest de amqjronxttre seviealeat la précinoo
du âuTB, ont pour dfet de fàopsaer la, sttvcturoL natiue des aocps n-
gnrés et d'en dénaturer les proportioBk.
Il Qooe aufira.de citsr comoie exemples d'aoasi étra^ea "^
prises la statue da Lamre^^ pbcée dans, fai coor de Vbâpital du Vtt-
d»-6ràce', et le groape qui sarmonte le Tmnkeatt éa* gâterai M*^
an ciiaeiière: an Père-LaiibaiBe. Coranent se fai^il que ces exagé-
rations presque difformea qui^ lorsqu'on re^vde les deux. Mmg;^
ou. tel antre du mânie genre, sautent aan yeux des moina datrvofUB<
ccnuDcnt se faib-il que ces ivterprtottioaa à DUtrance d'ime atatare
ou d'une physioDoinie iadÎTiduelâe wcnt été cMnoùses fB w
hOBunesi bien ioftH-ntè au fond, des luis de boO art et si capable^ -~
il l'a [M-ouvé ailleurs, — de les. pratiquer ï Si l'on suit la marite dt j
tatent de David depuis ses prenûen pas jusqu'à, i'épnque oà, i
farce de vouloir agir, il ne prend même p^s le temps de se a*-
sultar.ok h force de se hâter il s'essouile, oo s'e^)ti^e ces »»>'
Démens progressifs ou, tout au moina, ta les voit se dédinre Itf I
uns desautoes avec une searte de togiqiM fatale.
.ïGoogIc
BAVID «ANGCilS.
Tut que Dffvid .Oasatlle en >1tElîa eonune pfusieafMÔre «le l'Au-
dente de France, oa taaC qu'il reste, aiWës mm retour à IWis, .ssus
Tempire âefi souTeaira et des enseigiiaaens rapportés de RaMe, il
ckcKte et il i^éwssitàasBoderea fsw àe la nAUire mw gotU trée
nf déjà pcMtr les vériliés -cavctëofdquec au resptei, des braidiliaos
qui r«Uigent, lu culte de ce beu dânt l'inlîqtiité li^ » i>évélé les
secreis. Ounne lngres,qn «mit été eon ^amande à levilla Uédicis,
et dont il sraiMe pwdaot toate sa, ja— ecae contiBuer, voloiAain»-
meot oa boq, 'de stibir i'influnnoe, ^ B'faésite pas à interroger et à
tendre avec «ne cflorageuac JKmve foi les méalités «yu'il « devAH
Im yen, nsns i la condition de lidgter !a vivacité de ses imp-e»-
sons «u<d'eD contîmier la jHtesse fta T'étuda'âes aioButietts grecs.
C'estalors qu'après avoir enroyé de Borne ses fiiréié£SKt-maJ<a»u
If^^, qui -semblent eagaga- ï'av«iir de son talent «t en fiser les
pTMKSses, il ppoAuit à Pnis ^b oonvreB d'uae iaspication originale
et'cnnèinetBtiq» d'nae enàcutsn Bévèreracnt cAiàtiée, teslAtaesde
CoMi-, de Bonchamps, -àa Général Fcy, tnêm. ces <deux ôl^guMea
figures «cai^tées «a bés-neëef aatur d'un Jies tùts-de-^aettr de la
cour de iie^ra, — Vlmtocmoe et ia Ftmce^ mtâs 'déjà dsas les
VBVFes qui sniveot t» oaRmencemem ^'infidélité te &it aeatir aiu
njjeg principes «t A l'esprit «te nesurcqui avaient guidé l'artiste
j«s^' alors, ba craiote de psrsttre s'attarder, à la suite des £laBsi~
!«fi, icoaMM on dMUt alors, daiDB <aae rèstetaoïoe àiraytnHoaBt qwr
Hfiée d'vbetieaUfln Hvengie par les awaïUns, Ht besoin de se ntOB-
tKn-, coûte que ooit«e, benne de pr^rés et d'être novateur à «oa
tour, — «roilà >oe qui resson des iraraux a^artenant à l'éftaqHe
«[u'on pgun»it appeler ceUe -de la seconde naniÀne 4e fiBVÂd : ma-
ùire BnermédiBire eecore, qoi,« l'en veut, ae déneiit pas fonmel-
IfMKnt les iocUnainai» et JeB cuuCqibss 'preouèsws, mais -où pWs d'iau
signe peiaet de devieer ce ^à en fiCEa mu rrlif—iml iromé ^lus tard.
Qa'oa et TeppeHe nm des ourra^sfi d'azurs les plus justeneut
célèbres du matee, le i'iâiapaMnat, 'qaà, ^rbs avoir ^aeiiidaïUilai^
*a^ omé le ju^ia det Tuilenes, -se voH eujourd'bui au uusée du
i'Ovxn. Si, aa lieu ^'uAevo- cette statue en 1S37^ David l'avak
fxèaatét iqueiqRes années naçarewat, se terait-il ttusai KésolùaieBt
-effoicé -de hn ias^rimer ua caiactène .natunUisU!? Sans doute œ
"tOtivUÊme nfme a '^nslqae «bots dltécoïque; sms doute, ai
OMneduB l6seutaesdePiiget,l'AaiaHtia>B du trawail, la f eiweCé
■Bigistrak da ciseau onomuidfttt l'adaiiiittien et fmtuwâBt obfls
. l'arliBtecapràle de vivifier ainsi le anarbre BBe^cÙQoe «t iwe^hd»»-
.ïGooglc
A32 BEVUE DES DEUX HOITOES.
leté extraordinaires; mais cette habileté, quelque louable qu'eRe
soit, n'en a pas moins ses dangers, même pour celui qui la pos-
sède. Elle peut fadlement le pousser, et c'est ce qui est biglât
arrivé pour David, aux exagérations et aux abus. A plus forte rai'
son est-elle pour autrui d'un exemple périlleux. Si, à ne tenir
compte que de sa valeur propre, le Pkilopœmen mérite la place
qu'il occupe dans notre musée à cAté des monumens les plus remu-
quables de la sculpture française, il ne suit pas de là, tant sans
faut, que les artistes doivent le prendre pour modèle, ni même que
le talent qui l'a produit c'ait pas, dans d'autres occasions, mieni
donné sa mesure et plus noblement compris ses devoirs.
L'œuvre dont nous venons de parler nous semble clore à peu
près la période qui, dans la carrière de David, précéda celle des
méprises violentes, des véritables emportemecs du sentiment ou
de la manière. Quelques réserves qu'autorise le PkilopœTnen, il y
a loin encore des intentions qu'il exprime aux prétentions ou aui
audaces qui se formuleront dans plusieurs des ouvrages suivans; il
y a loin de cette expression trop littérale sans doute, mais après
tout très savante de la réalité, à des paradoxes plastiques tels que
la statue de Larrey ou le groupe et les bas-reliefs sculptés pour le
Tombeau du général Gohert. Et ce n'est pas seulement dans des
travaux de cet ordre, dans les œuvres de sculpture monumentale
exécutées pendant les quinze ou vingt dernières années de sa vie
que David se montre si tourmenté du besoin d'étonner le r^ard,
de le défier, à vrù dire, par les témérités de son imagination ou de
son ciseau. Les bustes qu'il modèle à cette époque, plusieurs des
médaillons même qu'il ajoute à une série jusque-là si bien rem-
plie, au moins au point de vue l'art, tout se ressent de ces préoccu-
pations systématiques ; tout accuse, en même temps que la manie
de l'ébaudie, je ne sais quel parti-pris d'exagérer certaines formes
au détriment manifeste de la vraisemblance et des proportions.
Ainsi, s'agitril du portrait d'un savant, d'un artiste illustre ou sim-
plement d'un homme voué aux travaux de l'esprit, pour fure
pressentir les facultés prédominantes et la puissance intellectnelle
de son modèle, David accentuera si éner^quement les protobé-
rances du front, il augmentera d'une main si libérale lo volume du
crâne qu'à force d'étaler les signes extérieurs de son génie le
personnage représenté en arrivera presque à prendre les apparences
d'un hydrocéphale. Déjà, dans quelques-uns de ses ouvrages anté-
rieurs, dans les bustes d'ailleurs si vigoureusement traités de Goethe
et de Chateaubriand, de Humboldt et de Victor Hugo, Darid n'avait
pas craint d'enchérir en ce sens sur les données de la nature et sur
les découvertes de ia phrénolt^e; mais un moment vint oà, ne se
.ïGoogIc
DAVID d'ahgebs. 433
conteotant plus de ces demi-mesures, il n'hésita pas à pousser les
liberté de l'interprétation jusqu'à la licence et l'application d'un
principe scientifique vrai en soi jusqu'à la fantaisie mensongère.
Et pourtant, malgré les affectations ou les négligences de sa der-
nière manière, malgré la fièvre de production qui l'agite de plus en
plus, David garde encwe quelque chose des allures et de l'autorité
d'un maître. Héme dans ses plus mauvais jours, même lorsqu'à
force de s'attacher aux vérités d'exception ou d'accident il parait
presque perdre le sentiment et la notion des vérités générales, il
De donne pas aux erreurs qu'il commet le plat caractère de la bana-
lité. Il peut, bien souvent, se montrer incorrect ou bizarre : il ne
lui arrive jamais d'être vulgaire.
Les défauts de David contribuent donc presque autant que ses
qualités à défmir sa physionomie et à marquer la place toute parti-
culière qui lui appartient dans l'histoire de notre école. Peut-être
l'auteur du nouveau livre sur la vie et les travaux du maître n'a-t-il
pas suffisamment osé s'avouer cette vérité, de peur d'avoir ensuite
à nous la confesser à nous-mêmes et de compromettre ainsi les
intérêts de la gloire qu'il avait à cœur de servir. Toujours est-il
que là même où la condamnation, la mention tout au moins des
fautes semblerait le plus naturelle, il n'y a place sous la plume de
M. Jouin que pour l'approbation et l'élc^e. En vient-il par exemple
à nous parler du Fronton du Panthéon, une des œuvres les plus
importantes, mais aussi une des plus évidemment inégales qu'ait
signées David, une des plus turbulentes et des plus agressives par
les caractères de l'exécution et du style, il se contente d'en décrire
la composition, de nommer les personn^es qui y figurent et de
vanter*le tout en bloc. Les graves et nombreuses objections qu'auto-
riserait, que provoque même ce travail défectueux dans beaucoup
de ses parties, il les passe résolument sous silence; ou, s'il se
déâde à en mentionner une, et encore pour la réfuter, c'est seu-
lement celle qui concerne le choix des grands hommes signalés par
le sculpteur à notre vénération,
On sait que, par un calcul d'une justesse au moins contestable,
David a cru devoir écarter tous ceux qui, nés avant le xvm* siècle,
n'avaient pu naturellement participer ni à l'Encyclopédie, ni aux
guerres de la république, ni aux travaux des assemblées législatives
de cette époque ou de l'époque de la restauration. Un seul, Féne-
lon, a trouvé grfice à ses yeux, et l'on ne sait vraiment trop pourquoi,
à moins qu'en l'associant à Voltaire et à Rousseau, à Lafayette et à
Haouel, David n'ait entendu consacrer ce préjugé populaire ea
vertu duquel il faudrait voir dans l'auteur de Télémaque xm précuiv
seur de la réforme philosophique et un républicain anticipé. Or
.ïGoogIc
h9& BETCl »» Dm HOiniES.
II. Iwàa ae laisse pw su foad de neonaaltte ce qoe ces préft-
rences et ces exdiuioBS ont d'excessif; mais il y troorc une cbcum,
ou en tout css une esplicatioii doot il se conteiite, àam l'élu
politique des esprits ta iB[ioineDt ofa le trivail fat confié à Dgcrid, et
dans ke soinemrs qu'on gardait de l'époque oà la tnnafonnatiea
de Véglise de Sainte-Genenére en un Panthéon pretine trait été
une jwemière fois décidée. Soit; les origioesda monument tcdcId
peu B|ffèsl8S0 & son aoeienDe destination pouTtioit josqu'i m
certain pwot être rappelées par le scalpteor, mais sous la forw
d'une tUosimi seulement, et non dans des termes si précis, dau
des limites chrondt^iqnes si étroites qu'il semblerait que f bistein
de notre pays n'est pas plus vieille que la muraille oft elle ot
écrite, que l'ère de nos gloires ne s'est ouverte qu'arec le dernier
fflècle, et qoe la recMmaissance due anx grands bonanes de li
France moderne nous di^ense de ta gratitude envers tous eem
qui les ont précédés. Au point de vue de la vérité historique coduk
BU point de vue de la v^té morale, le Fronton du Panthéon fausse
le sens et contredit Ut lettre de la noble inscriptim qa'il sunnmle.
Bacbète^il an nuxa cette contradiction par les beautés de l'eié-
cution proprement dite et, si on ne le considère que connne
ceuvre d'art, y S'.t-il liw de l'admirer sans réserre ainsi que
M. Heiu7 Jouin semble nous le conseiller?
Certes, lorsqu'on aperçoit de loin et qu'on embrasse (fim premier
coup d'sil l'ensonble du Fronton, on ne peut qu'être frtppé de
l'aspect ouTertemeDt décoratif qu'il présente, du jeu et de la pléni*
tude des lignes, de l'art arec lequel les surfaces saillantes et les
parties {virées de lumière on, — pour parier ta tangue du métier,
— les rondei-^œt et tes troia scmt combinés en vue de l'btnno-
oie de l'effet général. C'est là tm mérite assez sérienx en soi et, de
jAmb, assez rare ponr qa'il faille en tenir grand compte et recon-
naître h celai qui eu a £ût preuve des ressources d'imaginatioD ei
une halnleté supérieures. Il n'y tara que justice encore k louer
hautement cette belle figure de la France placée au centre de It
composition, et dont les deux bras étendus distribuent des cou-
ronnes aux groupes qui se pressent à ses cAtés. Ici nulle empbaee,
nulle exagération de mouvement. La majesté de l'attitude est tuin
éloignée de la froideur que l'énergie du geste lui-même ressemble
pea & de la violence. Quant à l'exécution de toute la figure, elle a
une fermeté et une ampleur dont on trouverait difficilement des
témoignages équivalens même dans les raeillenrs ouvrages de
David. Si les autres parties de la composition avairat été traitées
avec cette mbnété dans le style et ce sentiment robuste de la
betuté, le Frotom du Panthéon ne mériterait pas sealemeut d'Stre
j/C(i(>i^lc
DITID D AKQIBS. JSfi
regardé ctnnBie Is cbef>^'œDvre de l'artùte, U devrait aiusi occn-
per le premier rang parmi les travaux de sculpture moaunieiitale
exécuta en France depais le coaimeDceinent do siècte.
Halbeurensement, qnei désaccord entre l'imposante simplidti des
fonnes domiées i la personniTicatioD de la Patrie, et lea ^ipareocea
tumattaensefl ou bitarres, les ajusteiDeos iavraiseaiblables ou les îii'
TTBiseinblaiioe8, plus r^iréheDsibles encore, de construction que
présenteot les âgnres ToisinetI Id, c'est le général Bonaparte que
1 agitation convulsive de ses membres et l'exiguïté presque ridicnle
de SB taille transforment en one sorte de nain frénétique. Lh, poar ne
citer que ces détails, c'est le mortier démesuré dont est coîflè L»>
mmgnon da Halesberbes ou l'interminable adiako s'élevant an-
dessus de la tête d'en htissatd anoflfme, que le regard s'étonne
de rencontrer aux plus belles places et de voit- prédominer sur des
objets plufi propres k l'intéresser. Ailleurs, en face du petit tam-
bour d'Arcole ou du colossal cuîrassio- qui eipire ft cÂté de lui,
cfumnent passer condamnation sur des vices de conformation et des
disproportions telles que les corps de ces figures semblent appar-
tenir tantôt b une race de pygmées, tantAt i. tme race de géans,
undis que, parrénonne volume des tètes, les figures de Mirabeaa,
de tfonge, de Fénelon et de plasieurs antres, font songer & ce per-
sonnage bntastique dit GryUug dont les images se voient parfois
sur les vases peints de l'aotiqniié. Qns d'autres licences, que d'au-
tres incorrections snrprenantes ne poarrait-<Mi pas relever encore!
Non, quoi qu'on en ait dit au moment oà le vaste travail de David
fut découvert ou depuis lors, le Fronton du Panthéon ne saurait
nuUeaient désanner la critique. Il en appelle au contraire les sévé-
rités ut moios autant qne les hommages. Cest l'œuvre d'un grimd
ulent sans doute, mais d'un talent qui abuse de soi, que la con-
fiance dans ses propres forces égare, et qui, d'illusion en illusion;
en est veau à confondre le dérèglement avec la verve.
Tel a été en général te tort de David dans la seconde moitié de
sa carrière. Avec plus de persévérance dans la voie où il était entré
nu début, avec une application plus soutenue à suivre les grands
exemples et à se surveûler ia>-mème, David, doué comme il t'était,
aurait mérité peut-être d'occuper dans notre école de sculpture une
{dace «natogue h celle que Ingres avait conquise A la tête des
peintrea contemporains. Par une méconnaissance singulière de ses
vraies aptitudes et une déviation progressive, il nemble verB la fin
n'avoir ambitionné que de devenir, — et encore n' est-il pas de-
Tma, — leDelacrni de son art. Comme Ingres, il avait reçu le don
d'une clairvoyance particnlière pour trouver le beau dans la vérité ;
Je malbenr est qa'Û n'ait pas su, A l'exemple de son ancien candi»'
.ïGoogIc
A36 BETDE DES DEUX HOIfDES.
dple, rester înTarisblemeiit sincère devant la nature et coocilier
avec l'interprétation savante des formes la rigoureuse naJveté du
sentiment. Bien souvent, la véracité de David n'est pas, si l'on peut
ainsi parler, ingénue; elle semble impliquer la volonté préconçue
de s'afficher, de surprendre par son audace même, et, au risque
d'offenser le goût, de s'emparer de notre attention à force ouverte.
Le goût, n'eslr^^e pas d'ailleurs k cette faculté de l'esprit que les
ouvrages de David s'adressent le moins directement? La pensée
dont ils sont sortis, comme la main qui les a modelés, a plus de
force que de délicatesse, plus de vivacité que de patience, plus de
passion en un mot que de sagesse. Si éloquent qu'il soit ou qu'il
veuille être, le talent de David manque de persuasion et de channe.
Héme dans ses meilleurs momens, il garde quelque chose de systé-
matique, de rude, d'inflexible; même lorsqu'il s'applique à des
sujets dont l'esprit essentiel est la grâce*, — l'Enfant à la grappe,
le Jeune Barra, — il procède à peu près comme lorsqu'il s'agissait
de rendre le plein développement ou la mâle fierté des formes;
et pourtant parmi les admirateurs de ce talent beaucoup n'hé-
sitent pas à en vanter la variété et la souplesse I II suffirait de
reconnaître et il serait plus juste de dire que David a abordé tons
les genres de sujets. En lui tenant compte de la diversité de ses
entreprises, on ne se croirait pas potu* cela le devoir d'en louer
inévitablement les résultats ; en estimant à son prix une fécondité
qu'attestent, outre plusieurs grands travaux de sculpture moau-
meatale, près de huit cents statues, bas-reliefs ou portraits, on
n'y verrait pas nécessairement la preuve des heureuses t^ansfo^
lions du sentiment et du style. On éviterait ainù d'attribuer i
David un mérite qui en réalité appartient à d'autres, k Bade pir
exemple, dont le ciseau sut tour k tour, et avec une excelleuu
égale, figurer les contraires, . depuis la beauté païenne dans le
Mercure et V Amour dominateur jusqu'à la vie mystique de l'âme
dans la statue de Jeanne d'Arc, depuis l'insouciance joyeuse et les
gr&ces de l'enfance dans le petit Napolitain à la tortue jusqu'à
l'élégance raffinée de l'attitude et du costume dans le Louit XIH
adolescent, jusqu'aux élans de l'impétuosité guerrière dans le
groupe épique de l'Arc de l'Étoile.
Inférieur à Rude, au moins quant à la flexibilité du talent, David
l'emporte-t^il sur les autres sculpteurs de son temps dans le genre
spécial traité par chacun d'eux? Moins habile que Pradier à rendre la
beauté souple, la morbidesse des corps féminins, — t&che qu'il ne
s'est proposée d'ailleurs que dans d'assez rares occasions, — David
n'a pas réussi non plus k exprimer la jeunesse virile mieux, aussi
bien même que Duret dans son charmant Jkmteur napolitain.
.ïGoogIc
DAVID d'akgebs. i37
fiicepté peat-étre la Victoire qui décore le tombeau du maréchal
Suchet et la majestueuse figure de la Patrie au fronton du Pan*
théon, les ouvi^es tpa'il a faits à l'imitation de l'antique, — parti-
cutièrement les sculptures de la porte d'Aix, à Marseille, et celles
de la Douane, à Rouen, — n'ont ni la stricte correction, ni l'éléva-
tion de style qui distinguent les œuvres de même espèce exécutées
par Simart et plus récemment par Perraud. Le Calvaire que pos-
sède la cathédrale d'Angers et la Religion du tombeau de Bon-
cbamps trouveraient sans peine des équivalens même parmi les
plus médiocres sculptures religieuses qu'ait vues naître la première
moitié de ce siècle. Enfin, dans l'ordre des sujets héroïques, quelle
statue de David mériterait d'être préférée au Thésée vainqueur du
Mimtaure, de Ramey, au Soldat de Marathon, de Gortot, ou, pour
prendre des termes de comparaison dans les écoles étrangères, ^au
Mercure t'apprttaat à tuer Argus, de Thorwaldsen, et, à plus forte
raisMi, au Pyrrhus, de Bartoliniî
Si l'on ne considérait qu'une & une les preuves faites par David
dans le domaine de l'imagination, ou si l'on se contentait de les
rapprocher des ouvrages exécutés par d'autres en pareil cas , le
sculpteur de la Jeune Grecque au tombeau de Botzaris et de l'En-
fant à la grappe, de Sainte Cécile et de Philopeemen, semblerdt
donc tout au plus l'égal des sculpteurs dont nous venons de rappe-
ler les noms. Mais il est toute une série de travaux qui lui assure
une importance très personnelle et un rêle à part, une sphère où
son talent n'a aucune comparaison & redouter, ni, certaines erreurs
accidentelles une fois constatées, aucun reproche sérieux à encourir.
Nous voulons parler de la sculpture de portrait telle que David l'a
pratiquée, et de cette longue suite d'images historiques ou con-
temporaines qui commence vers 1820, avec la statue de Condé et
la touchante figure en bas-relief représentant la Comtesse de Bourck
au tombeau de son mari, pour se continuer pendant les années
suivantes, avec les statues du Maréchal Gouvion Saint-Cyr^ du
Cardinal de Cheverus, de Gutenberg, et les bustes, entre bien d'au-
tres, de Lamennais, de Béranger, de Fenimore Cooper, pour
s'enrichir enfin jusqu'au dernier jour de ces nombreux médaillons
qui, mieux encore que le reste, permettent d'apprécier les aptitudes
spéciales et la manière si individuelle du maître.
Voilà les vrais titres de David, voilà ce qui fait de lui un des ar-
tistes les plus remarquables du xa' sièdfi. Sans doute, nous le
disions en commençant, la popularité dont il a joui s'expUque en
partie par la notoriété même des hommes dont il a reproduit les
traits; mais elle tient aussi, et dans une large mesure, à l'origina-
lité de son sentiment, .de ses facultés, à son intelligence des condi-
.ïGooglc
àSB KETUE DU DEUX KUIDES.
tioDS que comporte et de rinlérôl que peut offiir im art njeani,
sioon oouveau. Mieux qu'aucun de ses émoles, Ikvid « sa toe de
soa temps. C'est en raison de ce caractère tout moderne, de cet
tentatives en rapport direct et en proportion arec nos mœurs, qoe,
lui nvant, son taJent a été si facilement et si génâ-alement com-
pris; c'est \k eu outre ce qui devra le recommander aujffte des-
générations à venir et lui assurer on crédit que De réussiront pus i
nbtenir peut-être d'autres talens, aussi savane, pins savansmteM
quelquefois dans les formes, mais an fond moine étroitement liés i
i'histoire de notre ^loipie et moûts opportuDémeat in^ntés.
III.
Des deux volumes dont se compose l' ouvrage poblié par H. H.
Jouin, le second est entiènement consacré aux opinions écriiei,
aux dissertations théoriques ou critiques, aux nombr^ises notes de
toute espèce que David a laissées sur l'art et les artistes des temps
passés ou de son temps. D'autrea écrits, qpie David avait i diveises
Coques insérés dans quelques journaux, ne figurent pas à côté de
ces théories ou de ces jugemens. Il n'y a pas lieu de le regretter.
Même sans discuter la valeur politique des idées que David a m
devoir parfois eiqKÎDier puUiquemMit, on pourrait, au point de
vue de l'histoire, ctHitester la justesse de ses vues ou l'exactitude
de ses informations, et dès lors l'éditeur des éeritt du maitrt i
bien fait d'écarter ceux qui lui paraissaient de nature à provoquer
^elque objection de ce genre. Peut-être même aurait-il dû, dus
son travail d'élimination, pousser le scrupule encore ipia» \tâa et
s'abstenir sans regret de nous communiquer certains détails biogiB-
[diiqiies d'un intérêt tout au plus secondaire. Ainsi, ét«t-il Inen
nécessaire de truiscrire te) billet par lequel David s'excuse it oe
point assister à un dîner chez le ministre de l'instruction publique.
ou de nous mettre en ders dans les confideftces qu'il adresse k ses
amis taotêt sur le mauvais état de sa santé, tantôt sur les difficoll^
toutes matérielles qui retardent l'achèvement ou la livraisMi d'im
de ses ouvrées?
Quoi qu'il en soit, et ces réserves une fois faites, il fiutt s&voir
gré à M. Jouin des documens authentiques qu'il nous a fooniis sur
les doctrines de l'arête, on, pour parler plus exactement, sur les
aspirations de son esprit, sur les sentimens dont il subissait l'ea-
pire et auxquels il obéissait d'autant plus docilement qu'il les pa-
nait pour des principes. GrAoe aux pièces mises soas nos yeni et
au classement méthodique qu'elles ont reçu, db peat fadlement
pêDétrer dans le secret de cette imagiaadon à la fois ioquiile *t
.ïGoogIc
DATID d'aiKBB». ftSO
ertdnle, plus disposée à VenthoasiaBme pour les idées neuves, on
qni lai paraiBsent telles, qu'à ta cwfiaiice dam les vérités imÎTer^
sdlemcot Teconnoee, très naïve enfin malgré ses prétentions dog-
antiques, et, tout en se jHqaant de scrut» le fond des cfaoees,
natnrellemoil portée à se laisser séduire par les apparences et les
grands nwts.
Contraste singnli«- eo effet : David, en prenant ta plume, entend,
de la meilleure foi du mande, rendre tHUnmage à l'art, à. sa Tertn
iDtiBe> à ses tiienfuts, et pourtant, au moins dans ù forme, il
semble o'attactter de -prix gu'i l'artificieL Pour ins^Nrcr aux artistes
f amour de la sim^riieité, il teor donne l'exemple de l'emphase. Il
Tante la darté dans on langsge ol>scurci par lesbramesd'one fausse
iMtoriqne et ne trovre par exempte, quant au principe et à la fonc-
tion de la sculpture, d'autres explîcatîwn à nous donner que cette
définition passablement ampbigourîqae : a La sculpture est la tra-
gédie des arts. J'ai toujours pensé à la sculpture en voyant Hamlet
sur la scène. L'bomme qni lutte seul omtre le mallKnr esthéroïque.
La sculpture est une religion. » Tragédie au commencement de la
phrase, reli^on à la fin, la sculpture, un peu plus loin, denent
« un livre chargé de lnui»nettre aux époques les plus reculées... le
poème d'une &me, > poor se ccnvertir, après bien d'autres trana-
formati<»s eaaon, m a ua fiannJbeau destiné à guider les généra-
tions, a
bcore, à tonte cette phraséologie n'engageait que les dehors et
n'accnsah que l'inexpérience Kttéraire, on ponrrait jusqu'à un cer-
tain point en prendre son parti. Par malheur, les idées mêmes n'txtt
goère ici plus de netteté que les tenues. Les ensetgnemens qu'on
eo voudrait tirer se dérobent et sont comme étonffés sous un amas
de propontions contradictoires ou équivoques, et surtout sons le
pmds de ces {Véoccupations humanitaires qui obsédaient l'esprit
de David au peint de hn faire perdre, en matière d'art comme aiU
lenrs, le sentimott de ce qui est réalisable et possible. Ce n'est pas
asses pour lui d'exhortw les artistes h tpavair.er otâquement à l*n>-
tentint dn peuple, parce que n lai seul est digne d'être igarjvge;n
a vent encore qu'ils s'attribuent la mission de propager la morale
p« leurs œuvres, qu'ib jH^nnent pour objet de leur ^KwMat
H l'éducation de f biMume, » et cela en figurant avec l'ébanchinr ou
le pinceau « ^apothéose de l'hnntanité: n moyennant quoi ils cod-
dahont tont doneement leurs frères & la votu et au bonheur, sans
compter la joie qu'ils éprouveront pour leur propre compte à voir
« les nations faire de leurs chefsHfoenTre les bases d'un traité de
paix entre tous les partis, u
Tout cela, on en conviendra, dépasse de beaucoup la limite des
.ïGoogIc
AAO BEVUE DES DEUX MONDES.
■ ambitions permises aus sculpteurs et aux peintres, et dénature sin-
gulièrement le genre d'influence qu'il leur appartient d'exercer.
Qui veut trop prouver, dit-on, ne prouve rien : on pourrait ajouter,
en pareille matière surtout, qui veut trop raisonner divague. Bien
des maîtres avant David, Léon-Baptiste Alberti, Léonard de Vinci,
Albert Durer, Jean Cousin, Poussin entre autres, ou, — pour ne
parler que des sculpteurs, — Falconet dans notre pays, Flaxnun
en Angleterre, ont laissé des écrits théoriques sur l'art qu'ils avaient
pratiqué. Aucun d'eux, que je sache, ne s'est aventuré à élai^ auss
démesurément le champ des spéculations esthétiques. Ils ne rêvaient
pas de régénérer le monde par la toute-puissance du beau, encore
moins par « l'apothéose de l'humanité. » Ce beau dont ils se gar-
daient bien de surfaire ou de compromettre l'autorité en la compli-
quant d'une action politique, ils se contentaient d'en démêler les prin-
cipes, d'en recommander les témoignages à l'admiration de tons,
hommes d peuple ou non, et, comme disait Poussin, d'assigner
pour fm à l'imitation pittoresque ou plastique a la délectation qu'en
ressentira l'intelligence. »
Enfin, pour prendre un exemple tout près de nous, quoi de plus
opposé aux chimériques visées de David, quoi de plus propre à en
faire sentir l'exagération par le contraste, que les écrits sur des su-
jets analogues dus à la plume d'un éminent sculpteur contemporain,
M. Guillaume? Certes, — nous avons eu déjà l'occasion de le cons-
tater à propos de son travail sur Michel-Ange (1), — M. Guillaome
apporte dans l'examen des questions d'art tes inclinations élevées,
les doctes habitudes d'un esprit profondément philosophique;
malgré cela cependant, ou plutôt à cause de cela, les considérations
auxquelles il se livre ou les conseils qu'il donne ont avant tout un
caractère pratique. Ce n'est pas lui qui, pour stimuler le zèle des
artistes ou pour exalter la dignité de leur râle, les conviera à l'am-
bition de rétablir ou de renouveler la morale. 11 jugera plus op-
portun et plus utile de leur rappeler ou de leur indiquer les strictes
lois qui les obligent, le but déterminé qu'ils doivent poursuivre et
la voie où ils doivent marcher. Aussi les écrits du savant sculpteur,
si réservés qu'en soient les termes, comportent-ils pour ceux qui les
lisent un profit assuré. Quelques p^es du petit traité qu'il a mo-
destement intitulé Idée générale <fun enseignement élémentaire des
beaux-arts en apprendront plus à chacun sur la fonction de l'art et
sur sa vraie grandeur que toutes les fastueuses prédications de David.
D'ailleurs, tout en prétendant étendre l'empire de l'art, David,
en réalité, n'arrive qu'à l'enfermer dans des bornes plus étroites;
.ïGoogIc
DAVID D'&NGEBS. Ml
à force de vouloir faire de la sculpture ud moyen d'instruction po-
sitif et comme un agent ofiiciel des progrès de l'éducation publique,
il ea diminue au fond la puissance et en restreint sensiblement la
portée. S'il fallait en effet prendre David au mot, la lâche du sculp-
teur se réduirait à peu près à celle d'un biographe des hommes
célèbres, à la besogne d'un rédacteur pour ainsi dire de procès-
verbaux historiques destinés à sauver de l'oubli les choses et les
gens dignes de survivre. Lui-même, au risque de se déprécier et
de méconnaître une partie de ses titres, ne s'attribuait pas d'autre
mission, n Je ne me sais gré de mes ouvrages, disait-ti vers la fin
de sa vie, que parce qu'ils représentent des grands hommes. » A
cela l'on pourrait répondre que tout dépend en pareil cas du mode
de représentation, et que i'honneur d'un statuaire tient de plus
près encore aux mérites particuliers de son œuvre qu'à ceux du
personnage dont il aura voulu perpétuer le souvenir. Telle statue
antique sans nom, telle figure d'un inconnu sculptée au moyen âge
le long d'un pilier de la cathédrale de Chartres ou au xv* siècle sur
quelque tombeau florentin, peut, par la seule éloquence de sa
beauté, nous intéresser bien autrement que l'image même du plus
illustre héros. Qu'ont de commun avec l'histoire, dans le sens rigou-
reux du mot, ia plupart des chefs-d'œuvre de Donatello ou de
Ghiberti, de Micbel-Ange lui-même ou de Jean Goujon, et cepen-
dant qui s'avisera de reprocher à ces grands artistes d'avoir par là
failli à leur devoir?
L'art a sa vie en soi, sa force propre et sa vertu. Qu'on lui de-
mande non de se borner à contenter les yeux, mais de charmer
l'ima^Dation ou même d'émouvoir le cœur, rien de mieux. Qu'on
nous dise bien haut qu'un art sans pensée, sans idéal, sans corres-
pondance secrète avec nos aspirations ou nos souvenirs n'aboutit
qu'à une contrefaçon muette, à l'inutile office d'une étiquette sur le
vide, on ne fera qu'exprimer une vérité ; maïs la vérité cesse et le
sophisme commence quand on prétend imposer aux œuvres de la
statuaire le caractère nécessaire de panégyriques, quand on veut
tout subordonner, tout sacrifier aux intérêts de la mémoire qu'elles
glorifient, aux renseignemens historiques qu'elles peuvent fournir.
Gomment David ne s'apercevait-il pas qu'en déplaçant ainsi le but il
le rapprochait plus que de raison, et que, sous le prétexte d'en-
noblir la tâche, il en rabaissait les conditions?
David, après tout, était-il bien irrévocablement convaincu de
l'excellence de ses théories sur ce point? Certaines distinctions qu'il
cherche à établir dans l'application, certaines exceptions qu'il pro-
pose pennettraient de penser que, malgré sa certitude apparente, il
en vient par momens à s'efirayer un peu, à se préoccuper tout au
moins des conséquences que pourront avoir ses préceptes ou des
d., Google
iiS BETDE DES DEUX XOSDES.
objeclÙNis qu'ils risquent de souleva'. David écrira bien, sang hé-
siti^t à propos des hommages dus par ia sculpture aux gnnài
hommes : a Ce qu'un sculpteur doit chercher, c'est l'Ame; ce qu'il
doit dire, ce soDt les clartés doDt elle s'est illuminée, les gimiïdeB
choses qu'elle a faites et qui vahirent au modèle l'admiration des
^es; * mais, quand il s'aura de d^erBoiner les moifeas de daaaer
UQ corps k cette âme et uae i^pareoce solide à ces clwtés, les in-
stincis de l'artiste titreront naturellement en lutte avec les eâ-
gences du théoricten. De là plus d'une équivoque, plus d'une cod-
tradictioa même d^ns les opiuons émises, daiis les raisonoemeos
entre autres par lesquels David cherche à démontrer la conveoinee
de représenter les peiBoanages modernes tant&t nus comme des
héros antiques, laotât revêtus des habits qu'ils portaient fie leur
vivanL Comment admettre ces prescriptions contraires et coiciliar
ces dànentis ? S'il est vrai que les accessoires caractéristiques d'usé
^wque s importent peu dans l'image du génie, parce que le génie
n'a pas d'âge, n et « qu'il travaille pour le gem'e humain, ■ com-
ment s'accommoder de cet avis tout difTéreoit qu'on lit un peu plus
loin : « Le costume peut être un indice très significatif du caractère
d'un personnage... Il faut donc que l'artiste note avec beaucoup de
soin l'impression que lui fait éprouver la forme du costume, la ma-
nière dont il est porté, etc.. S'il sait se rendre compte da pourqooi
de toutes ces choses, il saura, lorsqu'il devra modeler, comptéiter le
caractère moral d'un personnage par un costume convenablement
adapté. »
On conçoit au surplus que, sur des questions de cet ordre, David
prouvât un certain embarras à se prononcer, et cela en raison
EDëme des hésitations qu'il avait laissé voir dans la pratique. Lui
dont la main avait figuré des poètes, des généraux, des boaimes
d'état, aussi dévêtus qu'hommes puissent l'être et, dans d'autres
occasions, aussi habillés que le UHaportoient les usages de leur
temps, — lui qui, après s'être ai&anchi des entraves de tout cos-
tume dans ses statues de Bacine, de JSonckamp», du Général f^,
avait ensuite poussé le zèle de l'imitation littérale juaqu'i rqro-
duire sans merci les formes du pouirpoint de ComeiUe ou du haut»
de-chausse de Jean Birt, les bottes du Générai Drouot ou l'habit
boutonné d'Armand Carrel, — pouvait-il formellement cxmdaranM*
en prindpe ou faire prévaloir sur l'autre l'un des deux partis qu'il
avait alternativement adoptés 7 Aussi David essaie-t-il ici d'un OKifeo
terme et propose-t-il, faute de mieux, un classement par catégories
qui permeUraît aux statuures de nous montrer « nua ou dr^iAs,
lesj savans, les poètes, les artistes, les orateurs, » tandis qu'ils
pourraient « représenter les militaires avec leur costume, n
On ne saurait accepter cette juri^rudeDce arbUraire. De C6 qa'nix
CoDgIe
DATID D ANKBS. JjJ
kaoBBe aura hîssA des écrits, des tableaux, des chants on des
diacoars dignes d'admirstioD, s'aosuit-il que son corps ait acquis
par là le privilège d'une majesté héroïque, uzt droit à la nuAté
•bselae? Se fîgnre-t-oD Pasrâl ou La Footaïue, Lesuenr ou Ra-
meaa, Hirabeaii ou Berryer, dépomlMs de la t£ie aux pieds des
babûs eonfonnes & leur étal m aux mœurs de leur époque?
Sa pareil cas, de deux dioses i'uoe : ou le portrait, k force d'être
idéalisé, perdra tout csniet^ iodiridael et par conséqaent ne
«n plus ressemUanl, ou bien, emnnie dans le fîcheux Voltaire
deP^alle conservé & la bibliothèque de l'Institut, la rigoureuse fidé-
lité de ce portrait sans Toiles compromette la dignité àa modèle
lui-mtaie et d^réciera la valeur de rbonomage rendu. (>uant &
l'uniforme militaire, que David cooseot à ne pas proscrire, nous ne
saTO» trop d'o6 tui vient cette faveur. Mous ne comprenons pas
bien pourquoi Uéber et Napoléon, par exemple, garderaient de-
vant la postérité leur costume et leurs apparences t^restres, si ceux
de lenra amtemfporaias qui se sont illustrés par leurs talens on
leurs vertus civiles ne devairait forcément revivre à nos yeux que
dans la tenue des babitans de l'Olympe.
A notre avis dtmc, les choix que David entend faire et tes condi-
titms inhales qu'il pose n'ont pas plus dans le fond leur raison
d'étra que dans l'af^licalion leurs conséquences naturelles. Rien
ne justifiait de son vivant, rien n'antoriserait & Tavenir ces varîa-
tioQsonces aventures. On aura beau accuser l'indigence pittoresque
ou la bisarrsrie des accoutremens modernes, en appeler aux
exemples grecs des défailUnces de notre goftt et opposer la simpli-
dlâ dea ajustemens dont s'était contenté Phidias aur modes com-
pliquées en usage dans les deux derniers siècles ou dans le nAtre,
il n'ett so-a pas inoins vrai que tes images d'hommes ayant appar-
teaa i ces époques de civilisation raSKnée ne sauraient, sous peine
de contre-aens, simuler la beauté suis apprêt, la majesté sans arti-
fice de l'être bumain k VétaX de nature on à peu près. Sincèrement
accepté et imitée le costume propre aux perscmnages que le sculp-
teur doit représenter deviendra au contraire un puissant moyen
d'expression, un élénuoit nécessaire de la ress^nblance physique et
tnéaui de la physionomie morale. La richesse des vétemens sons
lesquels apparaîtra Lebrun sera à la fois un souvenir visible des
babttadea de sa vie et une allusion aux inclinations de son talent,
tandis que l'austérité du génie et des mœurs de Poussin imposera
pour une statue de c& grand homme le cbcux d'an ajustement tout
autre. Les images de tous deux entendant n'en devront pas moins
être celles de Fraoçais du xtiT siècle, et par conséquent procé-
der, oon d'un icUalitme banal, mais d'une iaterprétatioa fidèle dea
doonéea fourniu par la réalité.
rm-ui.. Google
iii KETDE DES DEUIL HOKDES.
A quoi bon insister? Chaque type, chaque sujet implique des cod-
ditions de mise en scène particulières. C'est aux artistes qu'il appar-
tient de les apprécier suivant les cas, et nous nous garderons bien
de prétendre signaler ici toutes les mesures de détail k prendre ou
toutes les fautes à éviter. David a plusieurs fois réussi dans ses
statues de personnages historiques, dans son Condé particulièrement,
à concilier les vérités d'un ordre supérieur avec les vérités carac-
téristiques et individuelles, les larges intentions d'ensemble avec
l'imitation scrupuleusement exacte des détails. Les sculpteurs pour-
ront utilement consulter quelques-uns des exemples sortis de son
ciseau : nous doutons qu'ils tirent un grand profit des avis que
leur aura transmis sa plume et même qu'ils les jugent asses coo-
cluans pour essayer de s'y conformer dans la pratique.
C'est ce qu'on pourrait dire en général des écrits de David que
M. Henry Jouin a recueillis, mais cela ne solfierait nullement qu'ils
manquent d'intérêt. Ces écrits sont précieux au contrwre, parce
qu'ils dépeignent au naturel, parce qu'ils nous font bien connaître
les coutumes d'esprit et le caractère d'un homme qui, par les œu-
vres de son talent, mérite d'être attentivement et respectueusement
étudié. En outre, là même où l'expression de ta pensée est confuse
ou incomplète, ils révèlent un amour si persévérant de l'art et du
travail, ils respirent à chaque ligne une passion du bien si sincère
qu'on ne peut qu'honorer de grand cœur celui qui les a signés.
D'où vient toutefois que, par une exception singulière à ses habi-
tudes de désintéressement et de bonne foi, David, quand il jArle
des sculpteurs contemporains, se laisse aller soit à des rigueun,
soit à des effusions de bienveillance trop surprenantes pour qu'm
ne les soupçonne pas d'être un peu calculées? Les jugemens au
moins sévères qu'il porte sur quelques-uns de ses rivaux, sur Rude,
dont il condamne sans restriction même les meilleurs ouvrages,
sur Gortot, qu'il appelle dédaigneusement « un honnête marchaod, ■
sur Barye, à qui il reproche, — grief fort inattendu sans doute, —
de n'avoir pas k philosophiquement conçu h son Lion étouffant un
boa, — les éloges presque enthousiastes en revanche qu'il accorde
à des sculpteurs bien inférieurs à lui, comme Gallamare et Esper-
deux, — d'autres échappées critiques assez significatives encore
permettraient de supposer que, en face des ouvrages d'autnii, Da-
vid ne laissait pas de songer un peu trop volontiers aux intérêts de
sa propre gloire,
Qu'&urait pensé David si quelqu'un de ses confrères s'était avisé
de le traiter, lui et ses ouvrages, avec la même intolérance et dans
des termes aussi durs? David était à juste titre fier des preuves
qu'il avait faites, des gages de haut talent qu'il avait d(Hmés dans
un certain nombre de travaux. Peut-dtre même avait-il un fonds
DAVID d'aMGEHS. 4i5
d'indulgeoce saturelle pour ses ouvrages, quels qu'ils fussent. La
complaisance avec laquelle il les énumëre à peu près tous et les
passe pour tùnsi dire ea revue dans une sorte d'évocation fantas-
tique qu'il a intitulée une Nuit d'atelier donnerait lieu de penser
qu'on eût été assez mal venu auprès de lui à se montrer peu ac-
commodant sur ce chapitre. Et cependant, quand on examine dans
leur ensemble les œuvres du sculpteur de Condé et de Pkilopee-
men, qui malheureusement est aussi le sculpteur du Général Cobert
et de Larrey, que de réserves trop bien justifiées on pourrait mê-
ler aux éloges, que de graves erreurs ou trouverait à signaler I Nous
avons, dans les pages qui précèdent, essayé d'en indiquer quel-
ques-unes ; il serait superflu d'y revenir. Qu'il nous soit permis
seulement de résumer en peu de mots la pensée de cette étude,
David, quelque importance qu'il faille lui reconnaître, et quelque
estime qu'on lui doive, David n'a pas tous les mérites que lui prê-
tent des admirateurs trop zélés. Il n'est ni « le plus grand sculpteur
des temps modernes, » eomme on le disait assez récemment dans
une occasion publique, ni même le premier sculpteur de son temps,
comme tendrait à le faire croire le livre qui vient de lui être con-
sacré. II est un des premiers sans doute, un artiste dont l'avenir
s'occupera, sauf à distinguer et à choisir, plus sévèrement que nous
peut-être, parmi les œuvres de sa main ; mais ses titres et ses droits
n'existent que dans cette mesure. On ne saurait ni la restreindre ni
la forcer, et ceux-là se trompent également qui voient en lui, les
uns un initiateur souverain, un homme de génie à l'abri des discus-
sions ou des disgrâces posthumes, les autres, un de ces talens dont
le succès a dépendu tout entier du milieu où ils se sont produits et
qui ne survivent pas à leur époque. La justice, pour nous, se trouve
entre ces deux opinions extrêmes, la vérité entre ces deux exagé-
rations.
Hsini Dbubobde*
.ïGoogIc
REVUE MUSICALE
Lorsque manquent les aouveautâa. iJ faut bien se cooteoter de re-
prises, et ropéra-Oiuiiquo use Ivgwient de la pennissiMi. Lu jrow-
quelairtê de la Berne, lu Diamant de la Coaronue, VÉtoite du Nori. l»
Staiae; c'est à se demaader comme Biacbetb jiisques à quand w pro-
longera ce défilé de revenons. Pour l'Étoile, du Nord, le tfaéktre a fiil
de son mieux. L'exécutioa assurément reste au-dessoua de ce qu'us
pu voir jadis; mais, ai les tâtes de cokuuie brill«it par leur absence, si
nous n'avons plus Faure, ni Mocker, ai Caroline Duprez, si tous ces
rfilea épisodiques dont Meyerbeer peuple sa partition cessent d'avoir
des premiers sujets pour interprètes, encore sommes-nous en préseoca
d'un sérieux ensemble musical, les cbanteurs «iffiseat i leur ticbe,
l'orchestre et les chœurs fooctiennent bien, et l'on sent dans cette mi»
en scène une bomogénéilé qui trahit la présence du maître aux répi*
titiODs, C'est qu'en effet l'Ame de Heyerbeer était ià présente dam U
personne de son neveu, qui cette fi>is avait piis la direction. Ceux qui
connaissent M. Jules Béer savent à quel point revit en lui l'aam
entière de son glorieux oocle. 11 la possède plus à fond pent-ôtra que
Meyerbeer ne fit jamais, et s'il vous arrive de l'entendre au pianc taè-
cuter d'un bout à l'autre les Huguenots, le Prophète ou V Africaine, tous
assisterez en plut beau spectacle dans un fauteuil qui se puisse ima-
giner, car vous aurez affaire non point à l'improvisation banale d'aa
virtuose, mais à l'interprétation forte et convaincue d'un musicieo que
le cbef-d'ccuvre possède et passionne par cette double raison que ce
chef-d'œuvre est de famille et qu'il en a sondé la profondeur, ayant
lui-même produit au théâtre des œuvres distinguées.
Il n'appartenait pas à M. Jules Béer d'imprimer du relief aux artîsies
chaînés des principaux rOles ; tout au plus pouvait-il leur enseigner
la tradition, leur communiquer le sens, le mouvement et les nuauces,
— ce qu'il a fait en dépositaire de ta pensée du maître et ce qui coo-
stitue le vrai mérite de celte reprise, qui par là seulement échappe au
reproche de ne nous offrir en moyenne qu'une bonne exécution de
province. Inutile d'insister sur la distribuUon, de citer des noms que
.ïGoogIc
urOB MDSKtLB. U7
peraooDe ne connaît et qui, par le temps qni coartet les administratiODS
saaBl«iulemùnqui9e9uoeèdBnt,aun)otpn>bableiiieQtdispani du théâtre
de rO|>én'OM&ique«TaBt de trouver l'occtsios deM signaler. L'Éteih dv
Xord atleigaait k peiiie sa quatrièine re^ésentatioa que déjà llià^Aae
décile reprise, li"< Cécile Bitter, épaisée de forces et de voix, demas-
dait BTèce et cédait U partie à 11"* laaac, la Mai^erite de la Damna-
lion de Famsl aux ooncerts popclaîres. Qaelie mélaocoticpie élégie, cette
histûre de 11^ Ititter, détournée de ses étodes et prématurément
pouasée au tbéâtre, où l'atteaidaieiit des traraus et des fatigues au-desBua
de aoD Age I H. Thomas ayant trouvé dans QiristiDe NiIssOD son Ophé-
lie, il fallait à M. Victor Massé sa Virginie ; or, è ce qu'il paraît, M"* Ritter
reseoBblait beaucoup è la divine créole : mêmes traits, même gracilité
adiAesceate, et, pour qu'elle lui ressemblât davantage encore, on faura
aojée. Use fille h la mer, qael grand doaumgel Qaand il s'agit de
remporta- uae victoire, les musiciens sont des gens féioces, et Meyer-
beer avait bien eo cela le lempâ'amBnt du métier. A ses yeax, les
chanteurs ne sont que des soldats ea campagne, et dans cette guerre
du tbé&tre oii la bataille gagnée importe seule, les voix cassées ne
comptent pas ; il s'agit de monter fa l'assaut du soccès ; les honneurs et
les gros trailemens à ceux qui survivent, et faut pis ponr les maladroits
qui restent an chemin. UissoDS de-oûié Robert, Raoul, Jean de Leyde,
ces réles sunneoés, écrasans, dont un chanteur, quel qu'il doit, a Meo
mérité quand on peat dire de lui qu'il va jusqu'au bout, et prenons ce
personnage de Catherine dans ehoile du Nord. Vit-on jamais casse^roa
pareil? Basse enoore pour ces luttes de rossignol, ces concertos alter-
néa avec la flftte et tous ces interminables exea-cices de la virtuosité la
plus raffinée; mais comment vouloir eumite qu'un organe si flexible,
ai léger, si fragile, friand k ce point de délicatesses et de mignardises,
supporte le choc de r(R«hestre le plus formidable et sa prête à des
situations dramatiques qui n'exigeraient rien moins que l'ampleur et
la carrure d'une Gatvielle KraussT Car il y a de tout dans ce pré-
tendu op^a-comique dont les ingrédiens pimentés et divers vous rap-
pcilent parfois une dianson de PiroD sur la tragédie de Voltaire :
Qas bVM» pM mia
Que ditei-Toui, unis.
De ce beau lalmûl
Le iHemier acte de l'ÈtoiU du, Nord est une idylle, le detiii&me un
chant de guerre et le troisième une berquinade sentimentale. « Si ta
veux réussir k Paris, aie bien soin de te conformer au goût de la nadoD
et d'écrire dans tous les styles, n Ce précepte, que le père de Hoxart
donnait k son ûls dans sa correqwndance et que Ueyerbeer trop sou-
vent eut le tort de s'appliquer, est eu cette occasion vraioieat pris an
.ïGoogIc
khS BETUE DBS DBVl MONDES.
pied de la lettre. Aussi votre impression reste iacomplëte : des beautés
de premier ordre, des mélodies coulant comme de source, des effets
d'un éclai, d'une puissance estraordinaires, — ai-je besoin de citer le
trio de l'orgie, si coloré, si bien en scène, tout rempli de traits d'or-
chestre et de trouvailles musicales, le duo des vivandières si curieuse-
ment enlevé en imitations, l'imposant finale où quatre motifs différens,
— le chcBur du serment, la marche de Dessau, la fanfare de la cava-
lerie et la marche des grenadiers, — se croisent, s'enchevêtrent et ré-
sonnent à la fois dans un luKi à faire craquer les murs de la salle, et
parlerai-je de ce duo du premier acte entre Catherine et Pierre : > De
quelle ville es-tu ? n morceau de maître d'un entrain parfait dès te début
et qui se soutient, juste sur le ton de l'endroit comme si Heyerbeer se
fût dit qu'il y aurait de tout dans cette partition, même de l'opéra-
comique? Le malheur veut que parmi tant d'or se mêle aussi bien do
clinquant : modulations bizarres, rhythmes tourmentés, curiosité, sub-
tilité, sophistication, erreurs d'un génie inquiet, fureteur et décidémeot
trap adonné à la recherche du succès! Paris en ce point l'avait gâté;
il y revenait toujours, ce fut son tort, les Allemands le lui ont assez
reproché et sans doute avec quelque droit. Tout ce qui passe par la
France à une certaine heure va vite en célébrité et en influence. Le
succès de Robert le Diable et des Huguenots lui avait appris cette vérité
et si bien qu'il se la tint pour dite et n'en voulut plus démordre. Cette
vérité n'était pourtant point la seule, il y en avait un6 autre, à savoir
que, s'il est bon de posséder tous les styles, mieus vaut encore n'en
avoir qu'un qui soit bien à nous; on n'est Mozart, Beethoven, Rossini
(le Rossini du Barbier et de Guillaume-Tell, auquel nous reviendrons
tout à l'heure], on n'est un classique qu'à ce prix.
Cependant l'Allemagne le réclamait, non plus comme jadis par la
bouche amère de Weber (1), mais par la voix de Jenny Liod ; l'occasiOD
s'offrait à Meyerbeer de se montrer bon patriote, il la saisit et, pour ne
point faire les choses à moitié, il mit en scène le grand Frédéric Dire
qu'il le mit en scène serait trop s'avancer : on ne traîne pas ainsi sur
les planches un personnage de la maison régnante, l'étiquette des
cours s'y opposait; la difficulté fut tournée, et si dans le Camp de Si-
lèsit, dont il était l'âme, le grand Fritz ne paraissait pas, le public du
moins entendait sa flûte, cette fameuse flûte a même survécu aux cir-
(1) > Cest pi^é, me disait dd jour Weber en me ptrliuit de Hej^rbeer et de u
toamée en Italie, c'est pitié vraiment et grand dommage de le voir bim ainsi buue
route, car il y avait en lui du bon et du solide, Il y arait l'étoffe d'un talent alleaiaDd,
et même à ce poïni de vue, lorsque nom étions easerable diai t'abbd Vogler, Je ne
TOUS cacherai pas que Je le rodoutais et ne m'épargnai* aucun effort pour me maiotewr
i Mn niveau. Je tous Jure que son opéra de JtpUi contient des choses superbes, loul
cela pensé, traité i l'allemande, et dire que c'est le même homme qui, par soir d'ip-
plandisMmant, écrit à l'heure qn'U est en Italie tout ce damné html • J.-C. Ubc,
Gt*ammtlt9 Schrinm.
.ïGoogIc
BETDE HDSICALE. Aj0
coEBtaaces, et nous la retrouvODS dans VÈtoÛe du Nord, où Scribe n'a
point' manqué de l'utiliser selon sa théorie; ce qui n'était à Berlin que
tableau de genre, ici devient situation. De quoi s'agii-il en eiïet dans
le Camp de Silésief D'un simple intermède musical ; Vielka engage son
amant à répéter le concerto de flûte qui se joue dans le pavillon du
roi, et c'est en chantant la mélodie qu'elle vient en aide à la mémoire
de Conrad. La flûte propose un passage, elle y répond et plus ce pas-
sage est difficile, plus sa virtuosité de cantatrice s'en donne à cœur joie.
Mais ce duel ou plutôt ce duo, tout épisodique et tenant la place d'un
morceau de concert, va prendre dans l'Étoile du Nord couleur drama-
tique et servir à ramener une pauvre folle à la raison. Au lieu d'avoir
tout bonnement de la musique pour la musique, nous avons une mu-
sique thérapeutique à l'usage des maisons d'aliénés : Pierre le Grand
d'un cOté, le charpentier Georges de l'autre, tous les deui soufllant à
qui mieux mieux dans leur embouchure, tandis que l'infortunée Cathe-
rine, pâle, échevelée, l'œil hagard, s'efforce de rassembler ses souvenirs
eu paraphrasant la ritournelle. Est-il possible, je le demande, quand on
compare les deux pièces, d'imaginer pour la même musique deux situa-
tioQS plus absolument contraires?
Ici, — dans le Camp de Silésie, -~ un dilettantisme enjoué, je ne
sais quoi d'aimable et de rococo ; là, — dans l'Étoile du Nord, — toutes
les fadeurs de la tragédie bourgeoise, une Lucie de Lammermoor ayant
pour Edgard un Pierre l"" qui jeue de la flûte 1 0 grands principes du
wagnérisme, comme on vous invoquerait, si, à l'instar de tous les
grands principes de ce monde, vous n'étiez faits pour être violen-
tés I Tant d'invraisemblances et d'absurdités amoncelées finissent
par décourager le spectateur. Et cependant Scribe n'eut en ceci
qu'une responsabilité secondaire : il appliqua son industrie (triste in-
dustrie assurément) à fagoter la besogne qu'on lui demandait ; mais
Meyerbeer, quel démon le poussait à provoquer un pareil travestisse-
ment? C'était quelque chose de particulier et de caractéristique dans
l'œuvre du maître que ce Camp de Silèsie avec sa couleur nationale,
son goftt de terroir; 11 eût fallu respecter cela, n'y jamais toucher,
modération difficile chez un esprit aussi dévoré du besoin de tenir
sans cesse l'attention de l'Europe en haleine 1 Ce millionnaire de la
gloire ne se trouvait point assez riche et pensait que rien ne vaut la
place de Paris pour agir sur le monde. 11 y revint donc, mais en se di-
sant que ce qui suffisait à Berlin ne nous suffisait pas; un tableau de
l'année prussienne au siècle dernier et l'apothéose de Frédéric le
Grand, c'était bon pour les Berlinois ; mais la France et l'Europe goù-
teraient-elles également ces bagatelles d'un intérêt local? Meyerbeer,
avec son tact ef son expérience, ne pouvait qu'en douter, el dès lors
fui résolue la transformation d'un ouvrage qu'il eût été cent fois mieux
Jon ma. — 18TS, 29
.ïGoogIc
i&e BETOK mu BBCS HUIDES.
de LaJsBer vivre dus son caÎB à l'état d'iMemëde et eoBine la eir-
ccnstances et le génie de aon autetir ravaienl crM. A b plm deU
Prusse tm mit la Buasie, wu grem^efs da U guerre de sept las aaccA-
dàreot des Hutkaoalta et des Baskirs, à l» nlhoaette an mus Pciti oo
snbatilua la caricature du tsar Pierre, et tous ces élénem furent reliés
et foodus ensemble iasa aaa action dramatique des i>liis insenafes et
ne conservant d'aUleois aucon rapfiort avec le caractère primilif de U
mnsique. Quelqu'un a conparé l'ÊloiU du Hford k ces ealans éqù-
voques qui en naissant coûtent la vie à leur mère; le fait est qte le
Camf de SUèsie, l'œuvre-mère, n'j aura point survécu et que ce qui
nous reste n'est point de nature à noua âter tout regret de sa perte. Et
entendant, que de fiëres beautés, de riches détaib dans cette partit!»
coamqwlite, et quels fulgurans éclairs la aillODnentl
Nooa avions fini par ne plus croire à la reprise de la Statue, toejoin
interrompue an boa rownent cornow le travail de Pénélope; eile vital
néanmoins d'avoôr Lien, et l'interœiaaUe aventure, kun de nuire à l'œu-
vre de U. Beyer, n'aura fait que rendre le public plus attentif. Le joli
rêve d'Orient que ce drame lyrique d'un muaicieD ingéoieux, wtiste et
sachant habilement tirer parti de tontes les acquisiiirats d'uB Veat^
comme le nAtrel U y a là eo effet les impressions et les réminiscenKS
les plus diverses; vous retrouvez à cbaque instant le voyageur, le
peintre, le criUque, le cblettaate raKné, l'booune d'esprit surtout Ni
Decamps, ni Marilbat, ni Théophile Gentil, ne sont aba^ts de cetia
musique, où Weber a bien ausâ sa part à revendiquer. Car, si la tkétfie
est une chose, la pratique eu est une autre, et tel qui, dans la discas-
sîon, va se fendre galment d'une hyperbole à la gloire de l'école de Ba}-
reuth, dès qu'il s'agit d'instrumenter devant le public y regarde à deux
fois et très sagement s'arrange de manière k ne point dépasser Obm».
Inutile d'ajouter que rien dans ce que nous disons là ne saurait conp-
1er pour blâme. Un musicien qui, à l'époque où dobs vivons, ne serait
ni peintre, ni joumaliste, ai même un peu archéologue, maoqaoïit
à tous ses devoirs.
Ed ce sens, Berlioz, génie compliqué, tourmenté, r^>oodait bieBaia
tendances modernes. Ce qui domine chez ce masicien, c'est l'artislei
la musique ne vient qu'en surcroît; il (Ut ; ^akspeare, avant de din :
Beethovenl les poètes, les peintres, l'atmosphère romaatique aabia&M
l'ont fait ce qu'il est ; s'il n'y avait eu jamais que des musicieus sons
la calotte des deux, Berlioz n'existerait pas. Sa musique, n'eùl-ella point
d'autre mérite, aurait du moins celui-là d'être unique de son espèce :
a II a ouvert son ère et l'a fermée. » Ce mot de Kiesewetter sur Sé-
bastien Bach semble inventé pour Berlioz. Il aura passé comme vo
météore, beaucoup l'admirent, personne ne songe à* l'imiter! oulia
école autour de lui ne s'est formée, à peine a-t-il laissé quelqu» uiis.
quelques disciples, lesquels, comme H. Beyer, quand oa les coasidëre
.ïGoogIc
musiealeinaDt, et tonte qnestiOQ da sentiraesit mise à part, se rattachent
peufr4tre nuHiu & loi qu'à Weber, car Waber aussi fut nn ioumaliste,
nn peintre, tut poète, un critiqua d'art, ud é[H3tolier, et malgré tout cela,
je ŒS trompe, k cause de tout cela an grand artiste-musicieD.
On a tant et tant de km parlé d'Oberon h propos de la Slatme que
U. Rtfyer doit en avoir les ordlles agacées: Oberon, Prteiata, et pour
la partie comique, Aby^HoMton, ywik «□ effet les vraies sources: nais
n'oublions pas que ta Stalux, représentée il y a dix-sept ans, est ooe
«orre de d^Hit, or en dix-sept aus uo esprit alerte et progressif
donne sa mesure. Ce que, chez M. Beyer, cette évolution aura produit
de dMoitjf, la partition de Sigard nous le dira tdt ou tard, eu atten-
dant oontenioofl-noos de ia Statue, Le premier acte, avec son chcBor
de fuDeun d'opium, sa romance de Hargyane, sa caravane et ses djinns,
est un tableau très pittoresque; cela flotte entre Fromentin, Péliden
David et Weber, dont l'auteur afTectîonDe certains procédés et nous le
montre par f emploi qu'il aime à faire des cors, des clarinettes et des
eon anglais. Je godta moins le deuxième acte, qui me semble un retour
vers ropéro-comique, genre charmant, mais qu'il faut laisser à Boleldiea
et qui perd le meilleur de ses avantages quand on veut le traiter k
l'allemaBde. Ea revanche, le duo des deux amans au troisième acte est
un mOTcean des plus dramatiques et fort remarquablement exécuté.
Il se pourrait que M"* Chevrier, qui chante la partie de Margyane, eût
trouvé là son occarion. Lorsque l'an dernier cette jeune artiste débota
dans le dnq-Man de H. Gounod, personne ne s'occupa d'elle; le rAle
était mauvais, la pièce, malgré toutes les cabales qu'on mit en œuvre
pour la soutenir, dut bientôt quitter le répertoire, et depuis l'infortunée
princesse de Gonzagiie ne se montrait plus en quelque sorte qu'& la
dérobée. L'extravagant succès de H''* Vaucbelet survenu entre temps
avait complété la disgrâce. Mais voici qni va reiourner la chance et
rendre à cette belle personne les encouragemens qu'elle mérite et
méritera encore davantage, si elle réussit à mieux poser le son. Quant
i M. Talazac, qui joue Sélim, je n'ai qu'à le féliciter. Ce lauréat du
Conservatoire a pris d'emblée possession du théâtre, la voix est belle,
aisée à s'émouvoir, très égale et très caressante dans la demi-teinte
avec des clairons dans les registres élevés. Jeu bizarre du succès et de
la défaite : fan passé, lorsque M. Talazac luttait cOte à cAte avec
M. Sellier dans les exercices publics du Conservatoire, bien des gens
eussent comme nous préjugé en faveur de H. Sellier, et c'est à l'avis
contraire que l'événement donne raison I En serait-il donc des conconn
comme des courses du bois de Boulogne î Vous pariez pour la casaqne
bleue ou verte, et ç'e«t la casaque rouge qui gagne le prix.
On noua annonce une prochaine reprise de Joseph, et nous applaudirons
vivement à cette idée, pourvu que le chef-d'œuvre de Méhul ait cette
fois quelque cbance de rester au répertoire. Ce qui jusqu'à présent
Google
462 KETDE DES DEUX HOIfDBS.
n'a jamais permis à ce souhait de se réaliser, ce qui fait que toutes ces
reprises ont échoué, l'obstacle dangereux, insurmontable, c'est le
poème. Cette musique sublime accolée à ce poème absurde, c'est ta
vie attachée à la mort. 11 faut donc prendre un parti radical, et, si l'on
ce veut pas que ceci tue cela, commencer bravement par tuer ceci, ea
d'autres termes, si l'administratioa de l'Opéra-Comique a la sérieuse
intention de remonter Joseph, elle devra pourvoir avant tout au complet
remaniement de la pièce, sans quoi ni M. Talazac, ni M"" Cheyrier, —
qui, je suppose, jouera Benjamin, — ni l'orchestre ai la mise en scène ta
serviront de rien. Les situations, passe encore, mais ce qui ne peut plus
sous aucun prétexte être maintenu, c'est ce dialogue d'une emphase gro-
tesque emprunté à l'ancien mélodrame, et qui, tandis que la musique
vise au sublime et l'atteint, semble viser à la parodie, à la «ucadel
II s'agirait tout simplement de faire pour le chef-d'œuvre de Mébul
ce que H. Reyer vient de faire pour la £falue. On chargerait H. Jules
Barbier de substituer des récitatife à ce dialogue prudhommesque, et
parmi les compositeurs aujourd'hui en évidence il s'en trouverail bien
un qui très volontiers se prêterait à ce travail. Et, puisque nous
sommes en train de former des vœux, ne nous arrêtons pas en sî beau
chemin. Qui empêcherait que la partition de MéhuI ainsi resuurée lûi
mise en son vrai cadre, et qu'elle prit alors déGnitivement sa place
dans ce salon d'honneur qu'on appelle notre Académie nationale de
musique? En retour de Joseph, le directeur de l'Opéra donnerait à son
confrère de l'Opêra-Comique le Philtre d'Auber, et tout le monde ga-
gnerait à réchange; l'Opéra-Comique en s'appropridnt pour M'" Vau-
chelet un des plus jolis rôles, et l'Opéra en augmentant son fonds d'an
chef-d'œuvre classique de l'école française qui ofGre en plus cet avastage
de pouvoir accompagner un ballet sur l'affiche.
Le Théâtre- Italien se prépare, comme on sait, à passer k l'état de
théâtre lyrique, il a même déjà commencé sa mue et ressemble pour le
moment à ces statues de Daphné dont les pieds s'enfoncent dans la teire
et prennent racine, tandis que le torse, les bras, le cou s'enflent et se
contournent et que la bouche s'ouvre en pâmoison. A vrai dire, il n'f
aurait guère à s'applaudir des décisions récentes si l'exécution en habitt
noirs de l'ode-symphonie intitulée le Triomphe de la Pain devait
inaugurer l'ère nouvelle. L'œuvre de MM. Parodi et Samuel -David
n'ayant d'ailleurs obtenu qu'une simple mention au concours de compo-
sition ouvert par la ville de Paris, chacun pouvait se demander pour-
quoi on lui décernait ainsi les honneurs d'une exhibition officielle à la-
quelle M. Godard et M. Théodore Dubois, les lauréats du prix, avaientau
moins plus de droit. De telles préférences ne se comprennent que lors-
qu'il y a lieu d'en appeler du jugement du jury à l'opinion des gens de
goût, et le cas ne pr^nte ici rien de pareil, l'œuvre étant de sa nature
absolument ordinaire et n'apportant à la discussion aucune matière
j,GoogIc
BEVDB MDSICAtB. ^53
digne d'intérêt. Nous ne connaissons encore dÏ ia partition de H. Go-
dard, ai celle de H. Dubois, ni celle de K.^ Augusta Holmes, ioscrite
aa dernier rang du poJmarii, comme on dit ea style académique;
admettons donc que l'avenir nous réserve à cet endroit des émotions
inespérées, mais jusqu'ici ce fameux lournoi musical n'aura produit
de bon que le rapport de M, Emile Perrin, morceau écrit d'excellent
style, et qui dénonce à chaque ligne un esprit dès longtemps au fait.
Et maintenant, sans insister sur ce malheureux impromptu, parcou-
rons la saison des Italiens. Deux artistes de talent : M. Capoul et
H"* Albaoi, en ont soutenu l'intérêt. Ce n'est pas qu'il n'y ait eu des
intervalles et des lacunes, assurément tous les coups n'ont pas porté,
car il faut bien en convenir, le Théâtre-Italien, tel que la nécessité des
temps nous l'a fait, ne saurait plus être désormais qu'une espèce de
lanterne magique dont un chef d'orchestre tourne la manivelle tandis
que sur de vieux airs stéréotypés passe un défilé de comparses pres-
que toujours étrangers les uns aux autres, étrangers surtout au public.
N'importe, grâce aux deux étoiles que je viens de nommer, l'honneur
de la campagne est resté sauf, on peut mémo citer quelques représen-
tations de la Traoiata qui comptent parmi les meilleures auxquelles
nous ayons assisté.
Entendons-nous pourtant, et qu'il nous soit permis de dire ici la
vérité à tout le monde sans épargner ceux qui réussissent le plus, leur
triomphe n'en sera certainement pas moindre, mais la critique aura
fait son devoir. Oui, nous serons sévère envers M"* Albani parce que
chez elle ne se trahit aucune aspiration vers le mieux; triste chose
vrument si sa conscience d'artiste ne lui reproche rien à ce sujetl
Elle lance toujours en l'air les mêmes jolies notes, et, quand elle tient
son effet, s'y cramponne avec la même complaisance: nulle trace d'é-
tude, nul progrès; toujours cette émission Inégale de sons disparates,
cet absolu dédain du style et de tout ce qui constitue te dessin mu-
sical. 1.6 malheur des prime dorme de cette sorte est qu'elles entraînent
dans leur orbite tout ce qui les entoure et font participer à leurs défauts
ceux qui, laissés à eux-mêmes, se maintiendraient dans la droite ligne.
Observez M. Capoul, il y a chez lui le sentiment inné du st^-le, un
foods de rectitude apparent chaque fois qu'il est seul sur la scène; on
reconnaît qu'il volt juste, qu'il sait ce qu'il veut dire et comment il le
veut dire ; mais.uoe fois l'Albani revende, elle le désunit, et le voilà lancé
dans l'inconnu et faisant tout à rebours du bon sens. Et cet état per-
manent de révolte contre le rhythme, comment ne point s'en irriter?
D'oïl vient cette manie de briser les formes et les cadres? Je comprends
que l'on veuille arrondir un angle ou convertir un cercle en ovale,
mais prétendre qu'il n'y ait ni cercle ni ovale, ni angle, ni aucune
forme définiel A l'Opéra, jusqu'à l'arrivée de H. Lamourous, c'était le
même désarroi; retournez voir aujourd'hui ce qui se passe et comme
Google
A54 HSTUE DBS DKUX ItOUDES.
tout marche d'aplomb : chaque valeur sort i sa place, partout L'équilibre
et le reiiaf.
A fcapoB de la Traoiaia, j'entends ««rUioa admirateurs Ae M"* Albaoi
lui faire uo mérite de h ne pas chaoter à l'itaHemie. a Que s^nifie
cela7 II a'y a pas plusieurs oiamëres, il y a l'art avec ses exigeoees
muaicales, le chant avec ses rfaythmea, aes contours que la ptease edle-
même voua impose et qui qb sauçaient dë|»eadre de l'iaterprét^kMi
arbitraire du chanteur. Toute plirase chaiôée a sou seoa, ni plus ni
moins qu'une phrase parlée ; 00 peut accentuer tel mot, donner teUe
nuance à l'expression, niais on ne peut dire que ce que l'auteur « diL
S'il Était vrai que l'Àlbaoi oe chantât point à la manière italienne u»-
derne, ce serait donc tant pis pour elle, autant vaudrait avancer qu'elle
ne possède ni le sentiment des valeurs, si le talent de grouper les
notes>. ce que tout le monde à peu prfas sait autour d'elle, à conunaica
pat M. Pandolfini, qui chante comme OD Italien d'aujourd'hui et comme
un Italien qui chante bien. Ainsi de U. Capoul, irouvet-lui son cadre,
placez-le dans un milieu «nrect, et vous verres ce que,c« talent, dont
le charme constitue le priacq>al titre, possède en outre de savoir et
d'acquis ; la faijOQ de dire est excellente, la prononciation irréprocb^le.
Dans ce râle de l'amant de Violetta, je ne lui connais pcônt de lival ;
passion, tendresse, qualités émouvantes, tout y est; l'acteur, le vir-
tuose, se complëteati il chante cette admirable muâque de Verdi coome
Mario la chantait, mieux peul~ÔUe, et jotie la pièce de Dumas fils
comme Eossi la jouerait. — Par exemple, bon nomlure d'amateun, sans
être trop curieux, ont pu se demander ce qu'était venu faire l'ouvrée
de M. de Flotow. donné à la fin de la saison en manière de bouquet
du feu d'ariifice. Que nous veulent aujourd'hui cee romances dëina-
dée^, ces boléros, ces allégros, ces cavatines à deux parties, vieta
galons et vieux débris de la succession Donizetli, tombée en dëshéreoce
même en Italie?
Nous eûmes d'abord Marûia au Thé&tre^yrique, ensuite l'Opéra-Coiat-
que donna l'Ouvre; mieux eût valu en rester U, car ce ne sont pùol
précisément les cerises de M-' de Sévigné que les partitiona du cbaio-
bellan mecklemboui^eois, et, de ce qu'on en mange une ou deox, ce n'est
pas une raison pour que tout le panier y passe. Or, cette Aima TAutu»-
latrice composait le fia fond du panier. Il y a plus de trente ans que
l'ouvrage existe el coiu-t l'Europ», déguisant sou identité sous le» mas-
ques les plus diven : d'abord, opéra-coinique en un acte, a'iotilulaiU
à Paris [1" décembre 1843) l'Esclamde Camains, dix aus plus tard
établi à Vienne en qualité de grand opéra et s'appelani Itidra, puis
finalement hier nous revenant avec le nom i'Àima et toute sorte dâ
facultés encbanteresses et de styles variés emi^untés aux nombreux
pays visités depuis trente^ioq ans. Dans un temps comme le nâtre, où
vous auriez peine à troureE eo Italie un musicien qui ne g«muatitt, oà
.vGoogIc
UTDt HOSICALH. Afifi
Bologne joue Lohwgrin, oà H. Corleii dsone à la PargoU de Floronoe
sa Mariulisxa, œnvre loat imprégoée de wagnériame, oil la Sociata lU
quarteUo di MUaao se cotise pour envoyer l'orchestre de la Scala figu-
rer à notre exposilion nationale, cet Allemaod retardataire qui nanqae
le train baguenaudant devant la boutique de Doaizetti ne laisse pas
d'avoir sa phyaonomie particulière. Les masicologueB de l'avenir bn\}-
veront chex M. àa Fkrtow un sujet curieux et tout h fait digne de leur
intérêt. Je les vois d'ici furetant, paperaaaant, découpant les viatiles
gazettes et démoatnnt au besoin, à l'aide de oe qu'ils appellenml
■ leurs docomeos DDuveaux, ■ comme quoi le conapositeur de JfortAa, de
l'Ombre et d'Atma einamtatriee, au iieu d'être simplement un pbéno*
mène isoté, fut an contraire le centre de toute une pléiade; les nons
du Pruasien Nicoial, l'auteur des Jojftusat Commirtt de Windsor, du
Wurtembergeois Abert, l'auteur à'Âtlorga^ d'autres encore seront invo-
qués, et peu k peu loot un groupe intime se £annera, unechapelle dans
la grande cathédrale de l'art de notre siècle, — la cfaspelle des bien-
faeuresx ptiiliatins 1
On a beaucoup- parlé du tioor Sellier avant ses débuts à l'Opéra, il
est à craindre que maintenant on en parle moins. Des brillaolee espé-
rances conçues naguère au Conservatoire, il a fallu beaucoup rabattre ;
l'acoustique a de ces mystères : dans la salle de la rue Bergère, c'était
une grande voii promettant un chanteur de force, dans la salle de
l'Académie nationale, transformation c<Hnplète, plus de puissance, plus
de timbre, de la grice et par momens de la suavité, tout le contraire de
ce qu'on s'imaginaitl H dit agréafilemeot la i^ase amoureuse de aoQ
duo avec Guillaume-ToU an premier acte : 0 MatiuJda, et manque le
fameux Suivtx-moi, ou tout le monde Tattenâait. Mais c'est surtout dans
le trio du deuxième acte que se trahit l'insuffisance du chantenr aa
même teiiq» que la gaiudkerie du comédien. La voix ne porte pas, le
son, au Heu de s'épancher en larges nappes, sort petit, étranglé comme
cesminces ûlelad'eau qui jaillissent delà pomme d'un arrosoir; n'allons
pourtaut pas trop loin et gardons-nous de nous étonner qu'un jeune
homme tuer sur les bancs de l'école n'ait point su du premier coup
se rendre maître d'un r61e qui depuis Duprez n'a plus trouvé son
interprète et qu'avant Duprez Nourrit lui-»einB ne parvint jamais à
mettre en pleine lumi^:«. Nous ne vouionsdécourager personne, eC,8^tl
n'y a malheureusement point sujet de crier au phénomène, encore
esH» quelque chose de pouvoir dire d'un débutant que sa présence
ne Durt pas au bel enseml^ de la ref^^seatalion. H. LassaUe fait un
eiceilent Guillaume-Tell, m«i3 bien phraseur et bien académiqne. A
peine le public commeoce-t^il ft l'adopter, et déjà le voilà prenant ses
grands airs et versant dans l'ornière de U. Paure. Au deuxième acte,
pendant ta scène des Cantons, sa pantomime pousse à l'emphase ; it
arrondit ses gestes, s'appuie compliieamffleiil sur l'épanle de Wallber
j,GoogIc
A50 REVUE DES DEOX MONDES.
en afTectant des attitudes sculpturales, vous diriez qu'il- pose pour le
photographe. Est-ce à croire que le talent et la simplicité ne sauraient
aller ensemble cdte à cftte? M. Lassalle a la plus belle voix du monde,
de l'accent et du pathétique, et, s'il voulait seulement se modërer,
aucun suffrage ne lui manquerait.
Mais que cette musique est donc belle, et quel souffle prodigieux v
circulel Dire que c'est fait de génie ne suffit pas; il y a plus que des
idées et de la science, plus que de l'inspiration, il y a là une &me, une
^ande âme toute vibrante et résonnante d'humanité. Et si Beethoveo
eût assez vécu pour pouvoir entendre Guillaume-TeU, il n'auriùt cerles
pas une seconde fois décliné l'honneur de recevoir la visite de Rossiai.
On ne se rend point assez compte, selon moi, du singulier mérite de
cette partition, qui n'est point simplement une teuvre d'art souveraine
et qu'il faut envisager du point de vue moral pour en mesurer la vraie
grandeur. Que nous montre en effet ce Guillaume-TeU sinon les
plus nobles, les plus augustes senlimens dont le cœur humain puisse
fitre animé? Que nous chante cette musique? La liberté. Quel idéal
glorlGe-t-elle? La patrie, la famille; les devoirs du citoyen envers son
pays, du fils envers son père, occupent le devant de la scène, et l'a-
mour égoïste, l'a mour-passion, thème ordinaire de tous les opéras, ne
figure qu'au second plan, et presque à l'état d'épisode. Loin de nous la
pensée de renier aucun de nos dieux et de brûler jamais ce que nous
avons adoré, mais comment ne pas élever au-dessus des autres (<te
tous les autres du moins parmi les modernes) un chef-d'œuvre qui
d'ailleurs, classique et musicalement^ors de concours, !i tant d'autres
qualités rayonnantes a su joindre la splendeur divine du beau moral!
Et l'auteur de cette page immortelle, le confesseur de cet acte de foi
patriotique et ûlial était, à ce qu'on se plaît à nous raconter, le plus
sceptique des hommes I Sceptique, entendons-nous, quand il avait af-
faire à des indifférens, h des oisifs qui se permettaieni de le ques-
tionner et qu'il bernait la plupart du temps de son plus bel esprit.
D'ailleurs ce scepticisme, que! qu'il soit, ne devait pas survivTe à la
période du « Cygne de Pesaro, » de cette espèce d'Apollon-Turlupin si
effrontément inventé par Stendhal. En mettant le pied sur le sol
parisien, Rossini tout entier se transforma, un idéal plus sérieux pénétra
l'homme et l'artiste, et pour la première fois peut-être le musicien frivole
et dissipé des congrès eut le sentiment de ce qui se passait dans son
propre pays. Qu'on songe à ce débordement de vie nationale dont Paris
offrait alors le spectacle, à tous ces fermens volcaniques saturant l'atmo-
sphère des boulevards à la veille de la révolution de juillet, et qu'on se
représente l'état de crise et de rénovation qu'un tel milieu devait pro-
duire chez un étranger de ce tempérament, de ce génie qui venait de
promener sa jeunesse à travers tous les marais stagnans de la vieille
Europe réactionnaire. Guillaume-Tell fui le réveil de l'Italien, du patriote.
.ïGoogIc
BBTUB HOSICUE. A57
« Pendant que le traité qui mit fin à la première ^erre des princes
(161(i) 36 n^fociait, Malherbe remit au roi et à la reine sa traduction
ou paraphrase du psaume CXXVIII : S^e expvgnavemnt me ajuventute
mea; la reine, après l'avoir parcourue des yeux, commaada k la prin-
cesse de Conti, qui éuit présente, de la lire tout haut. Cela fait, la reine
dit au poète, comme si elle avait été transporiée de ce fier et mâle
accent de triomphe : o Malherbe, approchez, » et plus bas à l'oreille :
« Prenez un casque {1)1 » Au lieu de la reine de France, mettez que
ce soit l'Italie qui parle, et vous avez cette scène du casque qui ne
fit [dus tard que se renouveler pour Verdi. Car tous ces grands musi-
dens italiens furent aussi des patriotes. Chacun paya sa dette selon
l'heure; Bellini lui-même, le doux, l'etTémiDé Sicilien, donna sa plainte,
et, trop loin des événemena pour prévoir le triomphe, il se contenta
de moduler le douloureux Lamenta de la résignation dans la servitude
et de pleurer les larmes de Racine sur sa Jérusalem captive. Les per-
sonnages de GuUlaume-Teil sont des héros de l'indépendance italienne ;
qu'ils s'appellent Melchthal, Guillaume, Walther Fûrst, ce sont des
Komagnols, des Vénitiens et des Lombards; je les reconnais à l'œil de
feu, à la pétulance de l'accent et du geste. Gessier est un archiduc
quelconque, un Radetzki, un aigle à double tête, étreignant Uilan
entre ses serres. L'Autriche ne s'y trompa point, et du premier jour le
chef-d'œuvre fut interdit dans toute l'étendue de l'empire.
La Suisse fournit le décor; ses vallons, ses lacs et ses montagnes
forment le pittoresque du tableau, mais les acteurs du drame qui se
joue ont à part eux leur nationalité bien tranchée. Avant même que
le rideau se lève, l'ouverture prend soin de nous renseigner ; écoutez
cette introduction doucement teintée de mélancolie qui vous entretient
du calme et des félicités de la vie pastorale ; dans Vallegro, cette pein-
ture s'assombrit, l'esclave trahit sa haine contre les tyrans, et nous le
voyons faire alliance avec la nature du pays, qui soudain se redresse
menaçante; l'orage éclate, les cataractes de la montagne se déchaînent
au roulement du tonnerre ; l'andanU qui suit amène un contraste et
Dous montre sur la hauteur baignée de lumière des troupeaux, la clo-
chette au cou, paissant l'herbe verte, tandis que le chalumeau du p&tre
et l'écho des solitudes dialoguent à sons alternés. Jusqu'alors l'idylle a
régné seule, mais cet effet de trompettes et ce vivaee impétueux, qu'en
dite»-vous7 Est-ce encore là de la couleur suisse, et les enfans des val-
lons de l'Heivétte courent-ils à l'extermination des tyrans sur des
rhylhmes ai brillamment ensoleillés de mélodie ? La vérité est que deux
courans très caractérisés traversent cette partition, et tandis que les
chants d'bymén^e au premier acte et la tyrolimne au troisième vous font
rêver de l'Oberland et du lac des Quatre-Cantons, le duo entre Arnold et
. (1] Skluu-Benre, Nomotaw Limdit, t. Xin, p. 3H.
DigitizedbïGoOgIC
IfiS HETDK DES DBCZ HOHDES.
GailIaoïDfr-Tell, ie grand trio de b coojuraiioa du Hudi, Toos mettent
ea présence d'ane race de héros itatiene entrevue dans les mirages de
l'aTenir pu* ce patriote isconsdeat qui s'appelait Bossini. Il avait l'Ame
OQTene et pathétique, tous les ^^ods saatimeoB l'ont entrepris ; eic^
tons pourtant l'amour, dont il ne Tut jamais qa'nD interprète asseï ordi<
oaire; de l'e^irit, beaucoup d'esprit à la Voltaire, à la Beanmanhais,
qnelqne chose de galant, de mondain et qui moussa : AliUTira, (tonne,
Amënalde, le comte Ory, rien au-delà. Uéme dans cet admirable Guit-
iautuB-Taii Arnold, s' adressant à Mathilde, n'est qu'un ténor, le person-
nage ne graudit jusqu'à l'bénMsme que sous la possessioD da aentimeot
résumé dans ce cri sublime des entrailles : k Mon père, tu m'as dâ
maodire. » En nommant Is conspiration du Rutii qui termine et a»-
none le deuxième acte, j'ai cité ce que l'art a produit peat-tee de
plus beauf s'il ne devait rester qo'un seul morceau dn drame musicil
de notre époque, qu'on unique teitinionûin temporit, c'est ce finale
qu'il faudrait sauver. Quelle sonorité, quel efTetl Troure^moi cfaei les
Allemands va pareil don de manier ensemble l'orehestre ei les rmx.
Quant i Torcbestre, les Allemands feront aussi bien, mèma mieux en
admettant que plus de science, de recherche et de curiosité dans \k
modulations soit le mieux, ce que je nie, car, à force de pandievaet
de sophistiquer leur travail instrumental, ils y étouffent toute inspin-
tion ; mais pour ces ezplosîoas de sonorité o& la voii humaine prend
part aossi bien que l'orchestre, pour ces résultats puissaus, incompa-
rables, il D'y a que (es Italiens, et parmi les Italiens qne cehii-là.
BOBBtni est entré dans la postérité, DOns pouvons dire dans la gldre,
car désormais sur ce point te consentement est unanime. L'Allemagne,
qui longtemps le dédaigna, le méconnut, lui rend auiourtfbni jnsiice.
Il est vrai qu'on n'accorde que le Barbier et GuiUamM-TelL Eicoseï do
pea qui suffit à classer an homme an rang des dieux I Ses dieux i
toi, tonl le moude les sait par cœnr, ils se nomment Uayda, Motait
Beethoven. « Plaigaez-vous, Ini disait un aoir un ami i^efforçant de com-
battre cette humeur sombre qui vers la fin le preoait par acois, friai-
goee-vons donc, vous qui dans la vie n'aver connu que le mccès,
que les triomphes, vous gui dés ce monde anrezjoBi de votre i^théose
et qui savez que, dans l'autre, vous serez on jour réuni & ces immortA
que TOUS adorexl — Non, s'écria-l-it, pointceox-là ; vous me places Wf
haut; je ne sois qu'un vassal, eux sont mes souverains; ils n'ont prsdiol
qne descboses belles et purée, tandis que moi }*ai ma carrière itaKenne
A me reprocher... Mais que voulez-vous, mon cher, 1 cette époqM
j'étais jenae et sans argent, il fallait vivre et faire vivre père et nÂre..-*
El ce brave homme, ce grand homme s'arrêta, t'atil plein de lariKS,
et vous eussiez senti, k la chaleur de son étreinte, l'tBMWion fitiated'oit
le trio de Guillaume-TeU est sorti.
Et la reprise de l'Afrieaiw que j'allais ffdritert qyfoa s» naamt,
.ï Google
mOD ÎDtentioa n'est pas de rentrer par cette porte dans la discussion
du gëoie de Meyerbeer, et je ne veux que donner en passant une pa-
role d'admiration à la nouvelle Sélika. L'Africaine que voici ne res-
semble en rien au personnage que représentait M°" Marie Savse. A la
place de cette sauvagesse empanachée, au geste forain, à la voix bru-
taie et toute eo 4ehois, b véritable héroïne nois est rendue, tfp» de
passiOD dévorante, d'immolation sublime et de touchante mélancolie
enirevu par le maître en pleine barbarie, et que Gabrielle Krauss a re-
trouvé en creusant le trésor de cette partition. Sélika n'est point une
figure toute sentimentale et moderne comme Valentine, Fidès, Bertba
et ses diverses sœurs du répertoire. Elle a sa personnalité passive et
farouche, sa faanteur d'âme, quelque chose en un mot d'exotique et
que la grande artiste traduit à la scène avec son ame et son Intelligence
alors que tant d'autres se contentaient de se brunir les bras et le
visage, fie tout iBnipa, ies tritiqufa aMemaads m'mit reproché mon
goftt iffoiKraoé pour fAfirioaint,- l'ua d'esK sartout, et -des BeUlotas,
M. EfaDslioki, QB TunqoB pa ubb •ocoasian -ée «'eaclsnKr à ca satU. Eh
bien, idât rjuteiH' d« Bami maticai, dût ce ywfail «stitétidee y tnMwr
on ^lonveau motif d'éumnement at de sonïdBle, aocuae censiddratioo
ns n'empCcbu* d'espiimer nac fos A pha t«ute an poètes, l^ <citi-
quièue acte, jpar exempte, eit it pi» y>éli^Be ôlë^ annical» qui aa
puiBse «nleadre. Avec l'admirable sdo des înabtaaeim à conla fou
OQvertiirs, cet épilogue Some à luiseal «■ opën dans l'op^a.
Qnelqu'nn a 4it qu'une tragédie clanique n'était jamais qu'un cio-
9iiiè«e acte âmsé eo daq panies. A ce cemple, le damier scia de
iAfmamne est k itn mmi une tragédie; il a toa pittoreeque i part, sa
rêverie. Vous éiee pris «l'inie iiancBSB pjiré au ipaciacle da caUa Ariane
de OMleor smvaiit des ^aux la «aîic «lu Thâsée çortugais ^ui J'abao-
doona «t tm îetaot comme oo kaafuet -d'adieu ess raélodiea oamaieB
qttXle effonlle divioBinuit avant <t'«tpirer. Peavr qne ca nbline
niMologue ta étùÂ encore k troarv -son inwprèlel A U\^ fCrauaa ap-
panieat llMnoeur 4s l'avoir mis a InmËre, Bt os n'est pas seulenon
ima «a oiBqBi6me «cm qa'elle tnomphe, c'est dan tout ie rftle bsit-
qué par eiie â\in caractère disotament aouveau de révolle cootanoa at
deplaKiéité'Sii|)ertowai}c j««g.i3c»tatnceT«Btl& fragédienne ; sa
vtn 1 des «ffoti aéràEiBS, des nctiercbes eaquiseï de sonarilés, des troa-
vaiUes de timbre ipU, (ont sa tous chiraant, tâmaigneatcbez ['artiste
d'Di)constast«S9rtTBrs le mieux. SeKvrer à de telles études, l«tter ainsi
poar l'iUal quand on 8st,(XMnme lÉ"* Krauss, ea pcasessiea d'un reixmi
iaoontBSIé, Totlà cotes ub illustre exemple et dooat mainle virtooaa
qv'M odMre fers bien da tiier profit.
F. ni LMBiEvaiis..
.ïGoogIc
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
La France, on ooas permettra cette espression familière, a été tà peu
gâtée depuis nombre d'années, elle a essuyé de tels déboires et elle a
traversé des heures si sombres, qu'elle est bien pardoaoable de se
laisser aller un instant, avec un abandon presque naïf, au plaisir de
revivre. Il y avait si longtemps qu'on n'avait pavoisé et illuminé 1 Que
les partis s'acharnent à commenter avec leurs vues étroites et leurs
passions jalouses un événement intéressant pour tout le monde ; que
les uns se figurent qu'il n'y avait eu rien de semblable avant la répu-
blique et que les autres s'efforcent de prouver qu'il ne peut y avoir rien
de favorable avec la république, l'iostinct populaire, qui n'est pas na
aussi profond calculateur, a éclaté tout bonnement, tout franchement.
Cette exposition qui vient de s'ouvrir au Champ-de-Mars a été poor
notre pays, surtout pour Paris, une véritable révélation, un coup de
théâtre. La France s'est sentie renaître dans une splendide démonslra-
tion de puissance ; elle n'a pas été moins heureuse de voir une sorte de
courant sympathique revenir vers elle, les témoignages d'amitié se mol-
tiplier à cette occasioa, les princes de l'Europe réunis autour dn chef
de l'état pour l'inauguration de ces grandes assises de l'industrie et du
travail. Certes les obscurités et les périls ne manquent pas à tous les
coins de l'horizou, les chances de guerre n'ont point disparu; ni de
Londres ni de Saiat-Pétersbourg rien n'est venu encore pour chasser le
fantftme des redoutables conflits. Il y a cependant sur ce continent
troublé une ville florissante qui a pu apparaître l'autre jour comme un
terrain neutre, uniquement ouvert aux bienfaisantes émulations, qui a
célébré sa fête de la paix comme une victoire. £t c'était en effet une
victoire du génie de la France, se ressaisissant en quelque sorte lui-
même par l'énergie du travail, attestant sans défi, sans fausse modestie
devant le monde qu'il n'est point éclipsé, qu'il garde, en dépit des tra-
hisons passagères de la fortune, sa vitalité, son influence et son attrait.
L'exposition a donc eu ce premier succès de montrer la France le-
.ïGooglc
RETCE. — CHRONIQUE. fiôl
cueillant Ib fruit de quelques aonées réparatrices, relevée par les arts,
par l'industrie, comme par le crédit, remise pour ainsi dire en honneur
à ses propres yeux et aux yeux des autres nations. Elle est un premier
dédommagement après tant de mauvais jours, et un des plus aimables
commenuires de cette inauguration du 1" mai, Vu des signes les plus
caractéristiques de toute cetle situation nouvelle, c'est le discours que
le prince de Galles a prononcé le lendemain dans un banquet des espo-
saos anglais présidé par lord Granville. a Pendant une année, selon
le mot de lord Granville, le prince n'a pas passé un jour sans tra-
vailler pour l'exposition, » — ' et après avoir été à la peine il est au
succès, à ce succès qu'il prend lui-même plaisir à constater. L'héritier
de la couronne d'Angleterre a conquis d'un seul coup, par la bonne
grâce de ^n langage, son droit de cité parmi nous. Il a trouvé le moyen
d'être désormais chez lui dans une ville à laquelle il appartenait déjà
un peu par ses goûta, par ses fréquens séjours; il s'est créé une po-
pularité souriante en faisant de la courtoisie la meilleure des poli-
tiques. Le prince de Galles n'a sans doute rien dit que de simple et de
naturel. Il s'est plu à représenter la coopération cordiale de l'Angleterre
et de la France dans une œuvre commune de civilisation comme un
événement de la plus haute importance pour les deux nations et pour
le monde entier. « La part que nous avons tenu à prendre dans cette
exposition internationale, a-t-il dit, est la meilleure marque de sym-
pathie que nous puissions donner h ce peuple français à qui nous devons
tant et que j'aime de tout cceur. n Et le langage familier du banquet a
même été peut-être plus accentué encore, plus empreint d'une vive et
sincère cordialité. 11 ne faut rien exagérer sans doute, il ne faudrait pas
se hâter de donner à des paroles aimables une portée politique qu'un
prince constitutionnel d'Angleterre ne donnerait pas à ses discours,
surtout à des discours prononcés en pays étranger. L'héritier de ta cou-
ronne d'Angleterre a parlé tout simplement en hftte charmé et séduisant
de la France, Ce n'est pas moins un curieux phénomène propre à notre
temps et propre aussi peut-ôtre à cette situation générale que les évè-
. nemens font à tout le monde.
Comme tout rat changé en eifet dans la vie des peuples! Autrefois,
à l'auFOre de la révolution française, au début tourmenté et sanglant de
la première république, tout était haine et fureur entre l'Angleterre et
la France. Cbarles Fox avait de la peine à faire entendre dans la
chambre des communes une parole de sympathie pour la révolution
qui commentait et il ne pouvait réussir à désarmer la politique ven-
geresse de Pitt, dont le nom seul est resté pour des années un symbole
de guerre, un objet d'animadversion populaire en France. A des époques
bien plus récentes, les divisions, les antipathies, les déBancra étaient
loin d'avoir entièrement disparu, et le prince de Galles a pu dire l'autre
jour sans embarras: o 11 n'y a pas encore bien des années, il fut un
.ïGoogIc
£62 HXTSB nu DI
tmps où nous i^étiona pas aussi ami» que nous le seansts m)im-
tf hni. » C'était le tempo oà, poor en mariags «• Espagne, poor m
fvéïUcant agitateur et oaUiéde quelque Ue de l'Océan, detnininiei
anglais déchaînaient les faeiom de leor paya c«Btr» bms, >Uâem
prwque jusqa'k la gnene, et où à Parit bimm on ctualail niMticn
^S3 Les açéns qœ jamais en fraoce rAnglai» M régnoait Tort
cela ressemble désonoais il des «Mnemn de U gnerre de ccDt m»; H
baiaea d'autrefois amt éteintes, et W flte de la t«inc Victoria fa éit m*
rsisoo, atec une ÏBieUigeWe coréialil* : » Ce teapf-là e« bie» pissé
et oablîé. La jalousie qui était ta cause de cette anâewc màmtmlt t
diaparn, j'en su certain, pour lonjenTB, et je deaaevie cenainc» qtt
reolente cordiale qui existe entre ce paiyi el k nôtre tftst pu *
celles qni changent. ■ C'est qi'en eflei il n'y a phn mu» les ten
peBf4es qne des iotéréts commnnSr des nison» d'anùtié, é'csiiBs on-
tnelle et ce qne nous appdleron» one soUdarilé enropéenne. L'Audit-
ton et la France, arec dce génies diOérca*, reprèseaiest la mine t»-
nliaatk» tibérale, occidentale, et, si le* Anglais n'en sont pis» i ^'9**'
txnàr que Les malbems de notre paya s^ont p(»nt tournée Ittirro^
la Fraa^ senleot assorénent asijourd'luri qaB L'éaergie aiec Ui^oelk
le gpaiernemeDt britannique s'est r^nreiUé est la uprâme ^noU» it
droits, de la aécsrité, de Véqnilibre de l'Enrope.
Quant à la répubtiqne, elle n'est pfais évid»UMiit conuie aotieiM
va ebetade. elle reste, si on le veut bien, ua gMirerneaneat cobh
sa antre, cap;d)le (te cowprendre ses dereirs et de ted redite- ^
[ffîaee de Galles, èi ee qn'il nom sembte, ne t'en est senti ^eé&i M
ses golds, Di dams ta Agaàté d'héritier d'une des plu» TteUn. < •■
des plus belles counanes de l'univers, tl est rc^o conne il d(»l VW,
arcc nne conrtoise et respectueuse défércDce, pai H. le psésideDl et k
Fépvbliqne, par H. le oommsnire-général ds l'capesMoB, par M. It
lûmtre des affain» étrangitreB, et le premier gtsatteass de TA^
terre se ooit nuEemenl déroge* en letbetdBiil l'entretien da cktfe
de la m^cffité répnUicane da partemenl. U» aiMces prieccs q* *^
assisté à rinauguration de l'expositioD sont re^mciMme lefiliécii
rnne Wetaria, et cen qui ïiendront iroiinreDl 1* lataie accneii ims
le gDarerDenem, dans la population. L'hwprtaJité pansiesBe se lat
pent-Mre pas pendant quetgoes mois et par certanns abtéa une fev^
litè écVHsaise, elle sera dans toni les cas digne de la France aoffr fei'd
qiie de eem qni vondreot Teir de prts ce (peetacte tfuie etfOÙÊ^
gran^ose et d'un pzys ré«la k ne p«s i^abMdDaaer aprte des *"
sastres inouïs. Asserément tout est HOU TSM dam cette grandseip^nM"
■atisnale; tant doM An btcadtangé peur qu'un prnxe de GaDefpo*
venir en pteine répabtaqw téocigner ses aaitimea» tf anMi 1«<* ^
France dans «w circeuttnce sdennelle.
Oni, tout «t changé^ cl si CES fait» soni le signe pntaatdovar
.ïGoogIc
UVCB. — caoNBm. 403
femutiats qsi s'aooompUBBeat dans les idées, dtus les bobois, ils
sont nuai pleins d'anoei^aeniBiB pour eaox qui se prèoocapent d'aa-
cllmaler ni'i iumiiiiiimt an France des imtitaticms ftounlles, tcnjotm
difficties à pnliqBer. LesrËfmUtcains réftédùB, «ensés, n'ont qa'à regar-
der aiit»ur d'CHx et 4 sa àeataoétr « qû peut le pl«s atiteiaeat servir
la répHbttqiKL Kil-«e de praférer sur le panage des ;maoet étraageis
des ans sao^eans, beumtaemeat rares, de pn^nder pour un régime
libéral M paà&fue des tafranes de gaerre civile, de coiffer quelque
statue baroque de la république du boonel phrygien, de prétendre
Mut refaire, toat remaer, laal ébranler, sous prétCKle de tont marquer
à l'e^iB républicaiiie ? N'est-ce peint au oantraire de œootnr axx
priucos de l'ËUF^ke uae France l»£|iitattère et polie, d'ériwr tout ce
qui peut révedllw de Défastes aouwoirs ou provoquer des crises mu-
velles.de Mettne da la laeaure et de la prudence aeme dans les ré-
farmes néoessaires, d'aider de son mieiu le gonvenBemeat i naier,
s'il le peut, des relatioas utiles, i oonéwre les affaires «vec une EBodé-
raiion.prévoyante? C'est là toute laquesbBi, c'est lesoevd de iasitu»-
Que les partis pouaseiat levrs Tictoires jusqu'au bost, qa'ite veuillent
profiter de letus avantages poar réaliser ieiirs idées, qui souveat ne saat
qoc des ckiȏres, pDor satiabire levn posions et leurs unbi^ia,
c^est assez l'antge, il est vrai ; c'est i'hàsloire de Uns les teBps, de
^sque tMtfes les situations. Nota le dewandois oependant, an point
d'âisteoce àcanlestée «ù est arnvée la pépubliqoe mnititmiennelle
créée il y a trais ams, aprfes rëcbec éclatant des deraiâfes Untaiiras 4b
niactioa, à quoi sert ce sjsâne de rc^éaailles, d'ifivididation 'qn'oa
poursuit ob^iméaMotT Qa a Êm par se créa- «a etabarras doit oa se
sail ptas tnviBem se dégager, doat la ckaBlH>e eUe-iaéoie eM viaiMe
nteot agacée. Jostcs oa ÎDjustee, cm actes de parti ne se cOBqVBiiaeal
qa'aa iesdenain de la lut» «t de la vidaB-e ; qaaodlackaleH-dsaiBi'
bats'est'éteiaite.âtsB'apf rainieplplasiqi>e<Bm«edefraaéesreageMces
ubilraaeaeK eBcroéas. Il f a sept maa (f»e le aamtia da H mOD-
l>rel8?7 a cHËen, cinquante élocfe«s -ait été dé^ iiiniidéea, «e n'est
pas arrivé aa bout tle cet îsâpaisaa»le traml, et on ae f aura pntoaàHa-
neat pas lenainé avant la {lorQgatioQ nonene qui ni— inaiii ii sam
dsute le toeis proeban pnir se proicttser jasqu'i La fin de l'iaiiuj,
il resien -daus taas les cas an certaia nombre d'âecttons mses pav
aissi dîne sous ie sécpieetn, es interdit jusqu'i une plus «apie ivfap-
■Btim. «oiU des «•Uépas pravisDiraneBt sans dépidéa, etee serait •■•
l»ee aatre afiain ■ ta «oBviaHoa d'enqiiËéeéJecMrale aratt réelleaieat
la pessée^ielao lui prftte (te Doordaaner use vaste iastroctian dent le
dwnier met -serait la nse tu McasMin du jaiaialère du 16 mtL Àiai
plus d'aae année après les évéomKim, pMC^tre l'jABée prectaine, on
•B viendrait Ik, aa ienit le pinotedeaMdens aitottea. — praÉibhi
j,GoogIc
A6i REVDE DES DEUX HONDES.
ment dans une inteudon de paix I C'est une fantaisie dé représailles ré-
trospective qui n'a pu évidemment venir qu'à des esprits extrêmes, qui
soulèverait les problèmes de la nature la plus délicate et qui auriit
pour première conséquence de rouvrir presque fatalement une ère de
conflits, d'agitations indéfinies. On ne voit pas que c'est tout ce qu'on
pourrait faire de mieux pour démontrer que la république en est Ion-
jours à la période militante et troublée. Est-ce qu'il n'y a pas assez de
questions sérieuses, faites pour occuper utilement les chambres? Ces
questions se pressent de toutes parts, dans toutes les sphères, et si on
voulait les eiaminer pour elles-mêmes, sans les sacrifier aux préjugés
de parti, elles suffiraient pour relever la vie parlementaire, pour li
maintenir dans son éclat, pour lui assurer une autorité incontestée. On
a là le budget de 1879 que M. Léon Say vient de présenter. On a des
lois militaires dont quelques-unes sont même toujours urgentes; on a
des réformes sur l'enseignement, on a des lois sur les douanes, sur
toute sorte d'intérêts positifs, pratiques, d'une importance décisive pour
le développement de la fortune publique.
Que faut-il de plus? Une des plus graves enlre toutes ces questions,
celle des chemins de fer, vient justement d'occuper le sénat pendant
quelques jours. Ici du moins, si la politique n'a pas toujours été abseoie
et ne pouvait l'être, la discussion a été instructive et forte. Elle a éié
soutenue, d'un cAté par M. le ministre des travaux publics, que M. le
ministre des finances a secondé un moment, d'un autre c6té par
M. Buffet, par M. Caillaux, par M. Bocher, qui est venu le dernier comme
pour résumer la portée morale de cette épineuse affaire, ISulle diver-
sion acrimonieuse et stérile ne s'est mêlée à ce débat, qui est resté
jusqu'au bout précis, substantiel et courtois. On sentait que tout se
passait entre des orateurs dignes de se mesurer. M. de Preycinei, en
rencontrant des adversaires faits pour traiter sérieusement une ques-
tion sérieuse, a trouvé pour lui-même une occasion nouvelle de montra
la lucide fermeté de son esprit, la netteté de sa parole, l'expérience de
ringénieur, la confiance de l'homme résolu, et cette allure de sincérité,
de franchise, qui séduit toujours une assemblée. Ce qu'il avait déjà été
à la chambre des députés en répondant à M. Bouher, il l'a été dans le
sénat en répondant à M. Buffet, à M. Caillaui, et maintenant il a cet
avantage, qui est une force pour le gouvernement, d'être maître da
terrain parlementaire, d'avoir la certitude qu'il rencontrera des contra-
dictions, non des préventions, qu'il a dans tous les camps des sympa-
thies. Du premier coup, il a pris son rang, moins par le succès définitif
de sa loi que par la manière dont il a conquis le succès. Ce qui s'agi-
tait réellement, on le sait. M. de Freycinet, comme M. Bocher le lui a
dit sans esprit d'opposition, veut décorer et fortifier la république par
des entreprises utiles, et c'est une 1res légitime ambition. Il a de granis
projets qui ont été, il y a quelque temps, l'objet d'habiles rapports sou-
.ïGooglc
REVL'E. — CHRONIQUE. A65
mis au chef de l'eut, et qui embrassent à la fois les chemins de fer,
les ports, les voies de navigation. Il a commencé par les chemins de fer,
par cette loi qui consacre le rachat d'un certain nombre de lignes
secondaires, Charentes, Vendée, Orléans-Chàlons, etc., l'incorporation
de ces lignes dans le réseau d'intérêt général et l'exploitation provisoire
par l'état. C'est là tout le projet d'aujourd'hui, et ce projet n'est lui-même
que la préface, l'introduction du plan plus vaste que M. le ministre des
travaux publics se propose d'exécuter.
A dire vrai, la nécessité de sauver quelques-unes de ces lignes secon-
daires en détresse, de les empêcher de périr par la faillite et l'abandon,
de compléter les travaux laissés en suspens, cette nécessité n'a pas été
mise en doute; elle est reconnue depuis quelques années, et M. de
Freycinet ne fait que recueillir l'héritage des ministres qui l'ont pré-
cédé. On a pu discuter sur les conditions, sur les opérations ari>itrales,
sur les prix, on n'a pas contesté le principe d'un rachat devenu inévi-
table, pas plus qu'on n'a eu l'idée d'élever une objection contre le dé-
veloppement nécessaire des voies ferrées françaises. Théoriquement
tout cela est admis. La difficulté n'était pas là, elle était dans ce qu'on
pourrait appeler la question du lendemain. Ces lignes, qui sont
l'objet de la loi nouvelle, une fois rachetées et remises à l'expioiution
provisoire de l'état, que se propose de faire M. le ministre des travaux
publics? Des négociations ont été déjà eogagées, notamment avec la
compagnie d'Orléans, pour la rétrocession d'une partie de ces l^es
rachetées, elles n'ont pu réussir, elles ont été abandonnées. Si on les
reprend avec la pensée de réaliser un désir, manifesté dans la chambre
des députés, d'imposer d'autorité des modifications de tarifs, elles
réussiront bien moins encore vraisemblablement; mais alors Pexploi-
tation provisoire de l'état risque fort de devenir l'exploitation définitive.
L'état entre dans une voie toute nouvelle à l'égard des chemins de fer;.
les conflits de tarifs commencent avec les grandes compagnies, et de
proche en proche, après les rachats partiels, c'est à un rachat généra]
qu'on marche presque fatalement. Or ce rachat général, ce n'est pas
seulement une dépense colossale, c'est le monopole déjà formidable de
l'état s'élendant à tous les transports, s'accroissant de milliers de fonc-
tionnaires nouveaux, de tous les ressorts d'une administration (pgaa-
tesque. C'était là ce qu'on entrevoyait; c'est le point délicat sur lequel
ont porté les contestations les plus vives, et si M. le ministre des tra-
vaux publics a triomphé de toutes les hésitations, de craintes parfaite-
ment légitimes, c'est qu'en déclinant les amendemeos qui ont été
présentés il a désavoué pour son propre compte toute idée d'une
eiploitation définitive de l'état, toute préméditation de rachat général.
Ce n'est pas seulement en son propre nom, c'est au nom du gouverne-
ment tout entier qu'il a fait cette déclaration qui reste une garantie.
nu nm. — 1878. 30
.vGoogIc
406 REVUE DES DEUX UOHDES.
Évidemment cette pensée, cette crainte a posé jusqu'au bout sur \a
discussion du sénat, et en dehors même de cette difficulté pourtant ai
sérieuse, la question plus grave encore peut-être que toutes les aulres
est toujours celle des moyens d'exécution, des finances. On avait de-
mandé, non sans raison, la jonction, l'oxamen simultané du rachat des
chemins de fer et des mesures financières. De quelque fai^n qu'on
s'arrange, qu'on examine les deux loLs séparément ou simultanémeai,
il faut toujours en revenir à la réalité inexorable, et la réalité c'est,
en attendant mieux, un emprunt de 500 millions combiné de manière
à être amorti en 76 snst c'est une annuité de 25 millions à inscrire
dans ce budget de 1870 que H. Léon Say vient de présenter, qui est me
œuvre faite avec soin, avec franchise, avec une entente ingénieuse de
la situation du pays. Malheureusement, et M. Léon Say oe songe ra
aucune façon à le dissimul»*, l'équilibre est précaire, laborieux, tUffi-
elle à maintenir, Gt le moindre imprévu, éclatant tout k coup, peut l'al-
térer au détriment de tout ordre financier. La prévoyance de H. Tbim
avait déposé dans le budget l'amortissement de la dette contractée arec
la Banque de France pendant la guerre, et cet amortissement, quitouck'
à ion tarme, pouvait laisBer une ressource disponible ; mais celte pré-
cteuse ressource est déjà plus qu'à demi absorbée d'avance par les dé-
penses qui se multiplient, et d'un autre côté on commence à demander
de nouveaux dégrévcmens d'impôts pour l'annéeprochaine. On semble
toujours vouloir résoudre ce problème de poursuivre des diminulioas
d'impôts et d'augmenter les dépenses; aujourd'hui on inscrit une an-
nuité de 25 millions de plus à cbié d'une foule d'autres annuités doni
M. le ministre des finances donne le Qdéle détail et qui, en s'ajouiaal
souB des noms différons à la dette perpétuelle, finissent par consliluer
un ensemble d'intérêts asseï formidable. C'est sur ce chiffre d'inLérèis
qu'il faudrait méditer avant de recourir à de nouveaux emprunts sous
le coup do tous les genres d'imprévu qui peuvent mettre à l'épreuve
1b puissance économique et financière du paya.
Est-ce à dire qu'il n'y eût rien à faire et que les projets tout lécem-*
ment soumis aux chambres ne soient qu'un programme chimérique,
uD acte de témérité aventureuse? [Son sans doute, M. de Freydnei u'a
point cédé à l'esprit d'aventure et do chimère ; il a fait son defoir de
ministre sérieux en cherchât à liquider la situation désastreuse de cer-
tains chemins de fer et à remettre en mouvement cette grande indus-
trie, en proptnant un ensemble de travaux utiles, en donnant, dès son
avènement au pouvoir, un signal d'activité. 11 n'a pas Craint de paraître
hardi, il a voulu montrer du premier coup la carrière à parcourir. Soid
la carrière est ouverte par la loi récemment votée ; mais il y a des
mirages à dissiper, des écueils à éviter. Le mirage, Cest cette idée
d'un rachat lodéûni des chemins de fer et de l'exploitation par l'élal
qui séduit certains esprits absolus, qui eatrainerait politîqaemeat et
j,GoogIc
HEVUK. — CHROMQUE. 467
écODoniilluemeiit le pays dans una voie sans issue, sur ca point, M. de
Freycinet a donna des assurances qui ne seront pas oubliées; il s'est
engagé à ue pas faire de l'exploitation provisoire qui vient de lui ètr«
accordée u la plus définitive de nos institutions, » selon la mot spiri-
tuel de H> BuiTot. L'écueil à éviter, c'est l'excès des engagemens finan-
ciers, l'entraînement des dépenses dans la voie où l'on fait le premier
pas. Évidemment les tneilleura programmes d'entreprises publiques ne
se réalisent pas k court terme. Iti dépendent de bien des drconitances,
ils se lient à bien d'auU*es questions, et M. de Freycinet n'est pas seul
dans le conseil. Il a auprès de lui son collègue de la guerre qui de-
mande toujours beaucoup d'argent, son collègue de la marine qui
redevient pressant, son collègue de l'instnicttoo publique qui veut
avoir des crédita pour les écoles ; il a dans son vœsinage M. le mi-
nistre des afi'aires étrangères qui, lui aussi, pourrait bien dire son mot
sans brait, avec réserve, et il a enGn à ses cOtés M. le ministre des
finances qui, au milieu de tous, a son budget à défendre) l'intégrité
des ressources nationales à sauvegarder. La meilleure politique est
toujours celle qui essaie de concilier et de combiner tant d'intérêts
divers.
Après tout, c'est là simplement ce que M. Bochef a Voulu dire, lors-
que, dans UD discoure d'une raison ferme et fine, il a cru devoir rap'
peler à M. de Freycinet, avec louie sorte de témoignages de sympathie,
qu'il ne suffit pas de tracer de vastes programmes, de « faire grand, »
qu'il vaut mieux procéder avec prudence, pour accomplir des choses
durables sans s'exposer aux déceptions. M. le ministre des travaux pu-
blics le sait bien lui-même, et ici encore il a eu l'habileté de désarmer
ou d'atténuer les inquiétudes en invottuant justement l'autorité de ses
collègues et le contrôle des chnmbres, en montrant que l'exécution de
ses projet dépend toujours du parlement qui peut proportionner ses
votes aux nécessités nouvetlles, aux ressources du moment. GbOse
biiarre pourtant, parce que M. Bocber a cru devoir mettre M. de
Freycinet en garde contre le danger des exploitations de l'état et coûtre
l'exagération des dépenses, parce qu'il a dit ce que le gôuVferneilient ne
coDieste guère, ce que M. de Preycitlel lui-même pense i\ï fond, voil&
M. Bocber transformé en ennemi de la république, en adversaire perfide
des projets de H, fe ministre des travaux publics. C'est un orléaniste qui
vient soarnoisement à la dernière heure pour essayer de dérober un suc-
cès à un ministre républicain, pour empêcher la république d'apparaître
dans la splendeur de ses coDceptionsI Ceux qui ont le moindre doule
sur le rachat direct des chemins de fer, sur l'exleosion des monopoles
admioisU'atifs, sur futilité des emprunts h l'heure qu'il est, veulent
tout sitnplemetlt entraver l'émancipation financière et économique de
l'ëtat, mettre en échec la chambre des députés, — qui seule évidem-
ment H le droit de tout dédder et de tout tradcher. M. le ministre des
CÎODgIc
A68 TtEyUE DES DEUX MONDES.
travaux publics s'accommoderait peutrôtre souvent de ae sentir préservé
d'aussi dangereux défenseurs. Franchement il y a des républicains d'na
ordre particulier qui semblent avoir toujours peur de laisser venir trop
d'alliés à la république et de n'avoir pas une église assez fermée, qui
ne reconnaissent que leur propre compétence et leur propre infail-
libilité. Tout ce qui a été décidé dans leurs conciliabules est sacré, et
hors de là il n'y a point de salut I Depuis que les républicains ont la
majorité dans la cbambre des députés, il n'est plus permis de les ooo-
tredlre sans passer pour un ennemi de l'état. Eux seuls suit des
hommes de gouvernement, de grands politiques, de grands adminis-
trateurs, de grands financiers, — et malheureusement ils le prouvent
quelquefois d'une singulière fat;on, en ouvrant toute sorte de perspec-
tives de crises nouvelles, en créant une petite agitation permanente
autour des questions les plus délicates.
Que disait donc M. Gambetta hier encore en ouvrant la nouvelle com-
mission du budget de 1879 dont il est le président ? U parlait d'une
0 république tranquille, légale, forte, laborieuse et pacifique, d Voilà
certes une définition rassurante. Eh bien I qu'on organise donc cette ré-
publique régulière, libéralement conservatrice, les esprits désintéressés
n'en demandent pas davantage; mais le meilleur moyen d'oi^^iser,
d'affermir, d'accréditer cette république sérieuse, ce n'est point à coup
sûr de traiter légèrement les finances de l'état, de jouer avec les di-
grèvemens ou les emprunts, et ce serait encore moins de livrer à des
discussions imprudentes, souvent irritantes, toujours dissolvantes, tout
ce qui touche à l'armée, aux institutions et aux mœurs militaires. Oa
cède à des préjugés de parti, on ne s'aperçoit pas que depuis quelque
temps particulièrement on crée à M. le ministre de la guerre uoe
situation impossible. Tantôt c'est à propos de quelques officiers de
l'armée territoriale qui ont été révoqués, — qui ne peuvent manifes-
tement l'avoir été que parce qu'ils sont républicains! — et on menace
le gouvernement d'une interpellation dans les chambres. Tantât c'est
la gendarmerie qu'on met sur la sellette, qu'on veut rendre au régime
civil, à M. le ministre de l'intérieur, qui n'en eut jamais la âirectitm.
Un autre jour c'est un officier qui a eu le malheur, — car c'est tou-
jours un malheur pour un officier, — de se placer dans une poùtion
d'indiscipline, sous prétexte qu'il y avait des bruits de coups d'étal
dans l'air, qui a été frappé, — et aussitôt voilà une pétition pour de-
mander par voie parlementaire la réintégration de cet officier. Uoe
commission se forme dans la chambre pour examiner ce qu'il y a de
plus délicat au monde, les conditions de la disciplina, de rt^issance
militaire, et si M. le ministre de la guerre refuse de comparaître, il est
vertement tancé. Tout cela est-il sérieux T On ne voit pas qu'avec ces
procédés on n'arrive qu'à un double résultat : d'un cMé oo affûblit
l'autorité du ministre de la guerre, d'un antre cÀté on disoédile un
REVUE. — CHRONIQPE. 46ft
coDtrtIe parlemeDlaire qui devrait rester entier, qui serait d'autant
plus efficace qu'il resterait dans sa sphère, dans son domaine. On agite
tout et 00 ébranle tout sans profit possible.
Ce n'est jamais le moment de poursuivre ces œuvres de dissolution ;
l'heure dans tous les cas serait moins favorable que jamais aujourd'hui,
lorsque toutes les conditions de l'équilibre public sont en jeu , lorsque
l'Europe en est à se demander si elle restera en paix ou si elle se réveil-
lera dans les conflagrations de la guerre. Tout dépend de la mission
que l'ambassadeur du tsar à Londres, le comte Schouvalof, remplit en
ce moment à Saint-Pétersbourg. Que résullera-t-il de cette dernière
tentative? Voilà la question qui se pose pour tout le monde, pour la
France comme pour les autres états. Sans doute la France est neutre,
et M. le ministre des affaires étrangères a été appelé l'autre jour par
une înlerpellation à définir avec netteté le caractère de cette neutra-
lité, les intentions pacifiques de notre gouvernement, comme aussi les
principes de droit public qu'il reconnaît, par lesquels il se croit lié.
M. Waddington a précisé cette situation avec une parfaite et prévoyante,
justesse. Oui, la France est neutre et veut rester neutre; elle le sera
avec d'autant plus d'honneur, elle jouera d'autant mieux son rôle paci-
fique qu'elle pourra s'appuyer sur une année toujours puissante,
soigneusement tenue en dehors des fluctuations des partis. M. le mi-
nistre des affaires étrangères n'est point sûrement d'un autre avis.
Au milieu des agitations du monde, au milieu des préoccupations
eitérieures et intérieures qui créent aux peuples, à la France comme
aux autres pays, une vie laborieuse, les œuvres modestes, peu bruyantes,
toutes pratiques ne sont pas tes moins efficaces et les moins méritoires.
Ce n'est pas pour l'ostentation et le bruit que s'est fondée, k la suite de
la cnielle paix de 1871, la société de protection des Alsaciens-Lorrains.
Eût-elle voulu se donner un rôle public, elle ne l'aurait pas pu, elle
serait devenue bientôt un embarras, et elle aurait péri pour avoir voulu
l'impossible dans des circonstances fatalement définies. Elle s'est formée
tout ûmplement sous une inspiration d'humanité pour panser une des
plaies de la désastreuse guerre; elle est née d'un sentiment attendri
de solidarité à l'égard des provinces brusquement détachées du giron
national par la fortune des armes; elle a été conçue pour secourir des
compatriotes de la veille, les a Alsaciens-Lorrains demeurés Français, u
les uns expatriés volontaires, les autres contraints par les nouveaux
maîtres de quitter le foyer natal, tous rendant à la France ce dernier
et filial hommage de venir lui demander asile. La première condition
d'existence pour elle était de ne pas se mêler de politique; son premier
soin devait être de ne pas distinguer entre les déshérités qui s'adres-
saient à elle, de ne leur demander ni quelles étaient leurs opinions, ni
quelles étaient leurs croyances et leur religion. Cest l'article fonda-
mental des statuts ; la société a reste éûïDgère Jt toute tendance poli-
.ïGooglc
470 RETUB DKS DEUX HONIttS.
tique et à toute distinctioa confessionnelle. i> A ce prix seulement, elle
pouvait vivre, et elle a vécu soua l'active et habile impulsion de M. ie
comte d'Haussonville, qui la prâsidc, qui l'aninie de son dévoùntent, qui,
il Y a quelques jours encore, rendait compte pour la siùème fois à ras-
sembla annuelle des fondateurs de tout ce qu'elle a fait. C'est uoe
œuvre aussi touchante que sérieuse.
Ce que la société de protection des Alsacieiis-Urrains a fait réelle-
ment, ce qu'elle fait chaque jour est digne de respect et mâiqe consi-
dérable. Depuis qu'elle exista, elle a recueilli plus de 3 millions dont
elle dépense la plus grande partie au profit de milliers de familles,
aidant de toute manière ceux qui cherchent du travail, secourant les
vieillards et les femmes, assurant l'éducation aus enfans. Pour l'édu-
cation seulement, bourses et subventions, elle n'a pas dépeosé moins
152,000 francs. Elle a surtout concentra ses efforts dans deux fonda-
tions durables. Au Vésinet, elle a créé pour les jeunes filles des provin-
ces séparées un orphelinat qui est déjà ouvert, qui a son aménagemeat
complet, et en Algérie elle a créé pluueurs villages dont l'un porie
justement le nom d'Haussonviller, Elle a formé des centres de popula-
tion qui comptent chacun près de 100 maisons, elle a donné aux pro-
vinces algériennes 6,000 colons, elle a dépensé sur la terre d'Abique
750,000 francal Et la société protectrice des Alsaciens-Lorrains a voulu,
elle aussi, figurer à l'exposition universeUe. Elle a sa place su Troca-
déro par les spécimens de ses maisons africaines et par les plans de ses
villages. Elle ne demande pas mieux que de continuer ses bonnes el
utiles ac^ona t pour elle, M. le comte d'Haussonville ne craint pas de se
faire solliciteur. Voilà par exomple une société d'un genre particulier
qui ne promet pas de dividendes! Elle n'offre que la générenae satis-
faction de concourir à une enuvre de piété patriotique et humaine. Les
souscripteurs qui courent le monda ne trouvent pas partout un ansi
beau dividende, et la commission du budget elle-même oa placs pas
toujours aussi bien l'argent de la France!
<3f. PS HAZUW.
ESSAIS ET NOTXOES.
LE ROMAN D-APOLI.OHI?S SE TTR,
La Bibliothèque nationale possède , entrç autres richea&es iotallsc-
tuellfs, un véltD qvi, tout m datant du xiv* siècle pour l'écriitin), D'en
est pas moins la var^oo d'un roman beaucoup plus ancian. «I cwposé
.ïGoogIc
REVDB. — CHHONIQDB. ^71
danq une autre langue que calla de cette traduction. Or cette autre
langue, c'est la langue grecque i on peut le prouver non-seulement par
l'étude du teste latin, mais encore en considérant les mœurs des per-
sonnages, leurs noms et les lieux qui furent le théâtre des événeinens.
Ainsi, au point do vue de la langue et du stylo, le manuscrit pré-
seule, à l'appui de notre assertion, des argumens et des faite do trois
ordres : d'abord une foule de locutions insoUlcs en latin, et qui cepen-
dant sont moins des solécismes que l'csacte reproduction d'autant de
taumurea grecques correspondantes ; ensuite bon nombre de termes dâ-
tournés de leur sens habituel et gui n'ont retenu du latin qu'un per-
fide extérieur; cnBn plusieurs mots absena de tous les vocabulaires,
et qui se trouvent Être littéralement du grec transporté dans le latin.
Sous le rapport liistorique et littéraire, les mœurs dont le roman
d'Apollonius de Tyr nous offre la peinture sont incontestablement grec-
ques, témoin le Gymnase, le Pornion, les fêtes de Fosidon, le temple
d'Artémis, et le reste. Le héross'appello ^fo//oniwi ; c'est qu'il est doué
d'une sagacité qui tient de la divination , et dont il ûl usage pour ré-
soudre les énigmes du roi Antiochus. Le médecin qui, précurseur d'An-
dré Vésale, réveille à la vie l'épouse d'Apollonius, ae nomme Cira-
monte, c'est-ii-dirc qui combat et repousse la mort. Le roi de Mitylâne,
qui, sur le marché où des pirates ont mis en vente la QUo d'Apollonius,
persiste à se faire enchérisseur contre le marchand Lénonius, c'est Ar^-
tinagoriu. Enfin les époux à qui Tarsïa est confiée par son père sont
l'un Slrongttiio ou Grossier, et l'autre Dionysias ou Adonnée-au-vin.
Le lieu de la sctne est tour à tour Antioche, Tyr, Tarse, Mitylëne et
Éphëse. Notre manuscrit du xiv siËcle, ]e me trompe, la version latine
du roman grec écrit au commencenient du v, ost l'œuvrç d'un chré-
tien, témoin l'ange qui vient annoncer la mori d'Anliocbus; témoin
aussi la prière adressée au Seigneur (I.-C.), et l'adjuration du vrai Dieu,
du Dieu vivant (per Dtum verum, per Deum vivum). De plus, ce chrétien
élait un moine ; il se trahit en maint endroit par cette formule de sa-
lutation : ù mon révérend, mon très révérend I Son latin, qu'il ne faut
pas confondre avec le latin moderne, accusa les premières années du
V* siècle, et se ressent inévitablement de la chuto de l'empirq romain
d'Occident,
Avant le v° siècle, on chercherait en vain une version quelconque du
roman grec A'Apolloniuis de Tyr; mais plus tard la poésie et la prose
semblent rivaliser k qui interprétera le mieux un digne émule d'Uélio-
dore et do Longus. Il convient de placer en première ligne, pour la
date du moins, une traduction qui fut faite en vers politiques grecs, et
qui serait tout entière perdue sans retour, puisqu'on ne sait rien de
l'auteur, pas même son nom, ni l'époque de sa vie, si Ducange n'en
avait recueilli de rares débris, quelques mots aujourd'hui épare ^ et là.
.ïGoogIc
472 HEVUB DES DEUX MONDES.
dans son grand répertoire de la grécité du moyen Age. Au xn* siècle,
alors que les vers politiques, dont Ducange ne prit connaissance qu'au
xvn', pouvaient bien se conserver dans plus d'un cloître, un moine,
Godefroy de Viterbe, mit en vers latins, je ne dirai pas le roman i'Àpl-
lonius de Tyr, mais les vers politiques du premier traducteur poétique,
dont on chercherait en vain le nom. Au ur siècle, l'Anglais Gower re-
donna les hexamètres de Godefroy de Vitert>e, sous la forme d'uD nou-
veau poème intitulé : Confessio Amantis. Et deux cents ans plus tard, fi
destinée des livres I Shakspeare, te grand Sbakspeare, taillait son drame
de Pèrielis dans les Confessions ou Mhnoires d'vn amont; car ceux qui,
sur un doute élevé par Scbleget , mais combattu victorieusement par
Dryden, voudraient retrancher cette pièce du théâtre du poète, o'ooi
pas pris garde que la tr^édie des amans de Vérone vient peot-âtre
d'une source semblable, d'un roman grec aussi, les Èphisierme* de \é-
nophoD, et que Roméo et Juliette ont remplacé Habrocomos et Antbia,
comme Périclès a été substitué à notre Apollonius. Hais dans Gower,
Godefroy de Viteitie et l'auteur anonyme des vers politiques je ne vois
qu'une paraphrase multiple, plus ou moins variée, c'est-à-dire plus ou
moins inûdèle de ta prose grecque, et c'est à la prose seule qu'il ap-
partient, qu'il est toujours facile de calquer la prose. Voilà donc poa^
quoi un si grand intérêt, un si haut prix s'attache à notre manuscrit de
la Bibliothèque nationale, manuscrit conçu par l'esprit d'un cénobiie
au V* siècle, et tracé de la main d'un cénobite au xiV. Cependant, vêts
la fin du XVI' siècle, en 1595, à Augsbourg, en Bavière, Weiser publia
en prose latine le roman d'Apollonius de Tyr, sous ce titre : Namta
eorum qux conligerv/ni À'poiUmio Tyrio.
Si quelque chose pouvait rehausser encore la valeur de notre ma-
nuscrit et faire mieux comprendre l'utilité de l'édition véntablemeot
princeps qui a paru en 185fi, par mes soins, dans le volume des Ro-
manciers grecs de la collection Didot, ce serait certes de lire le livre
imprimé à Augsbourg et de le collationner avec le manuscrit de Paris.
Aussi bien Weiser a beau déclarer qu'il met au jour Apollonius sur la
foi des plus anciens manuscrits, ex m&n^anis vetuslissimis, soit qu'il
ait retranché ou ajouté de sa gr&ce, toutes les altérations qu'il iom-
duit défigurent Apollonius et le rendent méconnaissable. Et pourtant, du
vivant même de Weiser, le monastère de Saint-Uldaric et de Sainte-
Afra à Augsbourg offrait do grandes ressources pour l'ialelligence
comme pour la transcription des anciens monumens littéraires. Et puis
dans le même temps la bibliothèque de Constaatiaople possédait en-
core, parmi les livres de Manuel Eugénius, un exemplaire grec de l'his-
toire d'Apollonius, — personnage très éclairé et très courageux qui a
lui-même écrit ses aventures, — sans compter que le mftme ouvrage
était aussi inscrit au catalogue de la Bibliothèque impériale de Vienne.
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RIVOE, — CHBOHIQUE. 473
Au résumé, ApoUonius doit dâsonnaia prendre rang entre Héliodore
et LoQgus; s'il n'a pas été évéque comme le premier, ni traduit par un
évëqne comme tous les deux, du moins soo œuvre est gracieuse autant
que chaste, ingénieuse autant que judicieuse. De même que Daphnis
et Chloé noua ont valu Paul et Virginie, je veux oublier Annette et
Lubin de Hannontel, ainsi on dirait qu'Apoltoûius et Archistratis sont
tes ancêtres directs d'HéloIse et d'Abélard, de Julie et de Saint-Preux.
Nous ne savons jusqu'ici de Longus que son nom et son ouvrage; à l'a-
venir, nous saurons d'Apollonius son nom, son ouvrage, sa patrie, et
qu'il vivait vers le commencement du v< siècle de notre ère.
Plus heureux qu'Aristide, dont les romans furent traduits en latin par
Sisenna, Apollonius a été interprété tour à tour en prose latine, en vers
grecs, en vers latins et en vers anglais. A la différence de tant d'antres
productions du mâme genre, cell&«i est excellemment morale et reli-
gieuse : elle est d'un bout à l'autre un saisissant et dramatique ensei-
gnement de la Providence et de la justice de Dieu. Aussi l'auteur, qui
avait lui-même tracé de sa main deux exemplaires du récit de sa vie,
put-il, sans profanation ni sacrilège, en déposer un dans le temple
Le héros et tout k la fois l'auteur de notre roman réunit dans une
seule vie toutes les extrémités des choses humaines, la félicité sans
mesure ainsi que les misères. Sa pénétration d'esprit et surtout l'aide
de Dieu relèvent au comble des grandeurs et de la prospérité, d'où il
tombe ensuite, sans s'y abîmer ni s'avilir, dans l'abaissement et l'infor-
tune. — Apollonius épouse une princesse qui le choisît entre tous pour les
doD9 de son esprit et de son cceur ; puis il s'embarque avec elle pour
aller recueillir l'héritage d'une couronne. Pendant la traversée, Archis-
tratis accouche, elle tombe en léthargie ; on la croit morte, on l'enso-
velit et l'on jette à la mer son cercueil, que la vague déposera dans un
instant sur la cAte de Mitylëne. Mais Apollonius conUe Tarsia, l'enfant
qui vient de naître, aux soins de Dionysias, chez qui elle restera jusqu'à
l'ige de quatorze ans. Déjà la bière échouée sur le rivage attire les re-
gards du médecin Céramoote; il approche, fait ouvrir le coffre et s'a-
perçoit bientét que la femme qu'il renferme n'a pas encore rendu le
dernier soufiQe. 11 réveille soudain un reste de vie, et celle qu'on tenait
pour morte se réfugie à l'ombre de l'autel, dans le sanctuaire de la
chaste Artémis, Cependant Tarsia grandissait dans la maison de Dio-
njsias, qui avait elle-même une fille moins favorisée du cCtté des dons
de la nature et jalouse pour cela de l'esprit et de la beauté de sa com<
pagne, La mort de Tarsia est donc résolue par la mère de Philothémie ;
mais au moment où la jeune fille allait périr sous le fer de Théophile,
des pirates accourent, l'enlèvent et l'exposent en vente sur le marché
de la ville voisine. Lénonius, un marchand d'esclaves, et le roi de la
.ïGoogIc
474 RBrim DU DEUX HONPRB.
contrée. Aatioagoras. » la disputent, et le sort âe« enchèrea l'adjuge
3U premier, qui U livra au Poraioa. Cipendaut la jeûna &lle res-
tera pure au milieu da la corruptiout elle saura demeurer iotacle,
pareille h U rose des buissoQP que pas une main no coeille et qu«
prêtant ses épioes. Tout à coup un QQuvequ oaufraga jette Apol*
looius sur le cbia de Uitylène; il est an proie au chagrîRi il a laii ur-
nieat de ne plus couper sa barbe ni ses cheveux, Sa femme, il la cmi
morte, et pourtant elle vit k Éptiàse, elle y est prêtresse de Diane; u
fille, il U croit morte et pouriwt elle vit d«Qs U mâme ville qu& lui,
à Mitylène, où elle refuse obstinément de sacrifier ^ Vénus. EnOo,
vaincu par les instances de ses amis et par les râjoutssapces publiques
des Ktes de Neptune, il se laissa conduire et va prêter l'oreilla lui
chants d'une jeune fille dout les paroles sont des énigmes. Apolloalus
devina, comprend et s'éorie i n c'est moa wng, c'est Tu^is, o'Nt nia
filial » Et tous dem ils partent pour Éphèse, où Diane couserviiii
Apollonius sa femme, et sa mër^ à Tarsia,
C'est au çbapitre nxv des Aventuns d'ApoUonùu que ae peuveoi
lire Bo latin les énigmes proposées par Tarsia à la sagacité ou plnuit i
la tendresse de son père ; il les résout sur-le-champ, et elles lui lerieni
k reconpaitre sou enfant, qu'il croyait morte depuis longtemps. PeaUue
ne sera-t-il pas sans intérêt de trouver ici le mot et U verâon [nu*
^aise de ces qustor;;e énigmes i
le marche dftni U hnga, et ma tunique pure
Sins ternir Nin âcht trsTene U iouillvira :
Telle tu uId d'an bulaMn, iploaui bauctlep,
ËcbftpiM k uu iM ifdfit Is fl«nr de l'égUntiaF.
Ds Uut«< Ift plu* ooble, uoiqufl enftnt d'un roi,
He« feux seraient nu pleurs et mon cisur s^ni ^tTroi,
St par un chemin sur j'afrivais I connaître
De qoeli pareni le dsl nutut me taire naître.
Dq Jear, fi deux eepolrt ce iceret déToUé
CanibUn da banbenr mon Mprit consola.
Hus, tai, «èclie te* pleara e( diuipe t^ peinej
Adressa au flnnaDicnt une face tereine,
Et reière rers Dieu tes penser» abattus :
Calol qui nooi cr^ par des SdIu usldus
Noua gui« et netu conduit i II & vn t« alinaei,
Et M D'au p«sea tùd que tu verui dai lirmot.
[Une enfant nÉo & Tarie, ou Tarsia.)
Sur terra art un «<your où l'échu rctMndit,
Le s^our àgrand bruit lui-même retentit;
Hais l'hfite en est muet; pourtant avec Titesso
Et l'hfite et la maison s'acheminent uns cesse.
<I.t ner.)
De la rive probode ami fldbte et tendre,
Ja cbante Iti naof icaon ; at ]a laor faU «nlandr»
.ïGoogIc
D'bannanleQi aocordi, qnind, fortâ de UijneiiP,
Kdii bec eit toot noirci da 1^1111)1140 conleqr-
[Le rMeai) l^llé en ploms.)
Que d'QQ corp», loos mi ddgU, la mtltre me rSTile,
De la Isi^e Je aiiis le visible interprète.
(Le urtclÈrc iUph«bJtiqiie.)
D'âne belle toril entiDt rapide et leng.
Je m'aTsnce «niourd d'un cortège prorond ;
Sur cent chemina Je cour»,]e gHaaeJe Toltige,
Et laDials de inea pas n'y lolua anenn veali|e.
Partont, d'un bout h l'wt», awe »ït introduit,
tlo fcu ra tarpontant et Jinuda il ne onil;
An eentre. U chtiaiir ne came nulle eniat« :
C«r let MW <PPt D<"r ^ 1'^ ^ l'cnceEnte.
(Thermes, on baint chauds.)
Apollonius, qui a deviné, répond à sa fille par les énigmes qni vont
suivre :
Si, djpouQt mon dtail, J'accnaplluala tM van.
Je pourreii mu* pdrll dwcaadro dan* Iw feui,
(Thennea, oa b^iiu C))aa4«')
J'ai snp ua fer uniqqe ana psinla junelloi
Je tiana tfta 4 l'oraige, «u flot qui s'amoncelle ;
Soudant le (ouffre amer, de ma Icnace dent
fcDiame aussi le sein du aolide dlémeni,
(Ancre de naiire.]
Ne luIs lourde par moi, mais je porte un poids d'eau ;
Hei Tiacires gonflés htit un vaste caveau;
Dno goutta eit au fond, at dèi qu'elle le brise.
Je m'afaisie. ja paorf sa tanl&e de la brî«a.
(Bulle de savon.)
Non crAne est dégarni, prniFtintJ'al dea cbeveiut
Au dadans J'ai de^ crios que Je ddrobe »ux j'aux ;
Dana les plainoa da l'nir une main eierc^e
ITenvoIo, et Je reviens, prestement relancdo.
(Balle à jouer.]
Sans jamais raire un choix, j'accepte tout vlaagei
Cest que rajonne on moi, d'un dclat snns partage,
Do Aciair qui na peut recevoir d'autres traita
Que ceux qui devant lui se sont d^Jt montrés.
(Hlrelr.)
Quatre jumelles Hsnn qu'assemble nn mfima sort,
Que Joint un nœud socrct, k l'onvi faut elort.
Courent à qui mieux mieux, et, luttant de vitesse,
Sans s'atteindre jamids se pDursulveni sans cesse.
(Roues de qukdriga,}
.ïGoogIc
470 BETDE DES DEUX MORDES.
C'nt pu nooi qa'oii l'âlère ; abalMant le* twnts Uwk,
Ne Ibrmu)t qa'un leul toat, dou» galdoni Teim lei deux
Dm Mrw qui rangé* en nn même luembUge
Se MilTsnt pu h pu et d'étage en éttge.
(ModUiu d'escftlien.)
Ce»t pftr nont qoe l'on peut, pour «tteladre le tUie,
Duu les tin, un» péril, abandonner m tâte.
(Degré* d'une écheUe.)
Si dans tous les évéaemens de la vie d'Apollonius se moaire la pro-
vidence de Dieu, sa justice éclate dans la mort violente d'Aotiochus et
de sa ÛUe, dont la foudre désunit et brise les incestueux embrasse-
mens; elle apparaît encore dans le supplice de Lénooiua brûlé vif et de
Dlonysias lapidée par le peuple avec son mari. £n revandie, on aime
à voir le pauvre pécheur Heltanicus, qui avait couvert d'une part de
son manteau la nudité d'Apollonius naufragé, recevoir une magniSque
récompense des mains du reconnaissant monarque d'Antioche, de Tvr
et de Cyrëne.
Au point de vue de l'histoire des mœurs, on recueillera du roman
d'Apollonius de précieuses notions : il suffit de dter ce ((ui concerne
l'usage du passeport, l'usage de revêtir, à l'exemple d'Arion, un cou-
tume particulier pour représenter, en s'accompagnaot d'un inslniineDl,
UD personnage tour i tour tragique ou comique, la coutume d'altacber
en crois les esclaves et de leur rompre les jambes, eoQn t'iAligation
où étaient les époux d'apporter une dot à leurs fiancées.
Pour le redire, en Bnissant, j'estime que la perte irréparable de
l'œuvre originale d'Apollonius, et même celle de la version en vers po-
litiques, à part les quelques mots conservés par Ducange, ayant fait de
notre manuscrit de Paris, tracé en latin au xiv* siècle et composé au V,
le monument désormais le plus ancien et le plus digne de foi, il y aura
sans doute quelque utilité à éditer, après l'avoir traduit dans le dia-
lecte de Jacques Amyot et de Paul-Louis Courier, un roman dont il n'a-
vait encore été donné à l'Europe lettrée qu'uoe rédaction fort inexacte
en prose latine, avec une triple paraphrase en vers anglais, latins ei
grecs. 1. lauuue.
LA CBAHITË A HAFX.BS.
Surta ttUa etrilà lufolitana, pei T<nu Filugktl KtYiiehlati PlMchi. N^oU, im.
Le second volume de VHisioire de ta ehariti napolitaine que fut pa>
raltre la dudiesse Ravaschieri Fieschi n'est pas moins intéressaoi que \
le premier, dont j'ai déjà entretenu les lecteurs de la Remu (1). L'au- 'i
(1) Voyei U AmM du 15 «eptembie 1S7S. I
.ïGoogIc
BETUE. — CHBONIQUE. i77
leur est demeuré fidèle au plan d'écrire autant de monographies dis-
tinctes qu'il existe à Haples d'institutions charitables. C'est ainsi que ce
nouveau volume est consacré tout entier à deux établissemens : l'hospice
de Saint-Pierre et SairtUJanvier hors les mart, et le Pieux-Monirde^-
Miséricorde. Ce plan, dont le caractère complexe des établissemeos na-
politains ne permettait peut-être pas à la duchesse Ravaschieri de se
départir, présente pour le lecteur français l'inconvénient de ne pas lui
permettre d'établir entre, l'organisatioii et les ressources de l'assistance
charitable à Naples et à Paris une comparaison instructive. Mais peut-être
donne-t-il à l'ouvrage lui-même un intérêt plus général en lui conser-
vant son caractère historique et en nous faisant pénétrer au cœur de ia
vie morale et religieuse de l'Italie méridionale dans le passé et dans le
présent. Ainsi que l'écrit la duchesse Ravaschieri avec une tristesse élo-
quente, a l'histoire des peuples est presque toujours une histoire de
douleur; mais ces douleurs, lorsqu'elles émeuvent la charité, peuvent
changer le mal en bien et féconder dans l'Ame des hommes ces vertus
civiques qui font l'honneur d'une nation. » C'est en effet des douleurs
du peuple napolitain que sont nés presque tous les établissemens dia-
ritables qui honorent aujourd'hui son sol, et en particulier cet hospice
de Saint-Pierre et Saint-Ianvier, dont la duchesse Ravaschieri ouvre
l'histoire par un récit sobre et louchant de la mort de saint Janvier et
de sa mère, qui rendit te dernier soupir à genoux, en prière, après
avoir embrassé son fils partant pour le martyre. L'hospice de Saint-
Pierre et Saint-Ianvier ne remonte cependant point à une aussi ancienne
origine. 11 fut fondé en suite de la terrible peste do 1656, qui créa à
Naples une telle misère qu'il fut nécessaire de prendre des mesures
pour donner un abri aux nombreux mendians. Transformée, agrandie,
l'œuvre se divise aujourd'hui en trois branches : un refuge pour les
femmes, un asile pour les orphelins et un hospice pour les vieillards.
C'est en effet un usage de la charité napolitaine d'abriter sous un même
toit les misères les plus diverses, et l'on n'y paraît pas redouter la con-
ta^on morale et matérielle que ces misères agglomérées peuvent se
transmettre de l'une à l'autre. L'hospice de Saint-Pierre et Saint-Jan-
vier ne paraît pas au bout des modifications qu'il devra subir, car la
nouvelle législation italienne sur les établissemeos hospitaliers lui a
imposé d'introduire certains changemeos dans ses statuts en même
temps que la lente transformation des mœurs le met aux prises avec
des difflcultés nouvelles. Entrons ici dans quelques détails : c'est le seul
moyea de saisir sur le vif certains traits de la charité et des mœura
napolitaines.
L'hospice de Saint-Pierre et Saint-Janvier comprenait , ainsi que je
l'ai dit tout k l'heure, un asile pour les orphelins et orphelines, appelé
Conservatoire. Aux orphelines qui avaient été reçues en bas âge dans
.ïGoogIc
478 REVUE DES DECX MONDES.
cet asile l'ouvrait, suivant la vocation qu'on croyait reconnaître en
elles, une destinée bien différente. Les unes, et c'étaient celles qoi,
dans le Conservatoire, avaient donné par leur conduiie le plus de su-
jets de satisfaction, entraient de dix k quatorze ans dans une sorte de
pensionnat & la tête duquel était une abfaesso, et, lorsqu'elles persévé-
raient dans leur bonne conduite, elles étalent admises, aussltAt que
leur Age le permettait, à prendre le voile soiis le nom d'obtatés. A partir
de leur prise d'Iiabit, elles menaient aux frais du couvent une vie de
pieuse oisiveté, pourvues d'une petite pension qui suESsait à peine i les
préserver de la faim. Quant aux autres, à celles qui inspiraient le moins
de confiance, on se bornait à les instruire dans d'humblm travaui;
mais elles avaient l'espérance de trouver k se marier, grSce k l'apptl
d'une dot de 80 ducala que l'hospice fournissait chaque année ft deui
d'entre elles, Lors de leur mariage, les jeunes (ïllea du Conserraloirf
Q'étalent pas ohligéËs de quitter l'établissement et poavaient même
conserver auprôa d'elles leurs enfans jusqu'à l'âge de huit ans. Passé
cet agc, elles devaient les placer en apprentissage ou les faire admettre
au petit séminaire qui dépend également de l'œuvre. Les femmes ma-
riées qut continuaient k demeurer dans l'établissement étaient libres
de sortir, mais seulement accompagnées de leur mari.
La nouvelle législation italienne est venue bouleverser cet état de
choses plutôt singulier, en toellaat fin, par une mesure assef arbltrtir*.
il faut en convenir, au recrutement des oblatts. Aujourd'hui les jeun»
Dlles admises au couvent doivent en sortir à vin^-cinq ans. Mais en
même temps une sage réforme intérieure a introduit dans leur en-
seignement l'apprentissage de métiers utiles. Colles qoi n'ont pas de
famille trouveront 5 leur sortie l'appui et la surveillance d'une œuvre
de patronne à laquelle la duchesse Uavaschieri s'est vouée avef une
ardeur qui ne saurait manquer d'aboutir au succès, et Je ne crois pts
qu'au point de vue de la charité bîon entendue, l'œuvre de gaint-Pierre
et Salnt-lanvier ait perdu à voir ses statuts remaniés par la main on
peu fudo du gouvernement Italien.
Plus particulière et plus différente encore de toutes les oi^nisations
charitables que nous connaissons est celle du Pieux-Mont-de-l»-MJséri-
corde, dont l'origine, Si elle n'était historique, paraîtrait tenir un peu de
la légende. Un vendredi du mois d'août IflOl, sept Jeunes gentils*
hommes qui appartenaient aux premières familles de Haples, ayant tti
empêchés par le mauvais temps de se rendre à une partie de plaisir
projetée à Pausilippo, Curent l'idée de consacrer au soulagement ds
malades de rh6pital de Sain te-Maric-du -Peuple les 33 carlins qu'ils
avaient réunis pour leur expédition joyeuse. De là à se réunir le ven-
dredi dé chaque semaine pour visiter les malades de ce méraehôpital, il
n'y eut qu'un pas, et ces Jeunes gens, réunissant leurs rBSSOarces et
.vGoogIc
BETCB. — . CMOHIQDI. 379
leurs efforts, fondèi^m bientôt une association puissante qui est arrivée
avec le temps I posséder une église magnifiquement ornée, un établis-
sement de balfls h Ischia qui existe encore aujourd'hui et où les pauvres
sont traités gratuitement, un asile dit « de l'Ange gardien, n consacré
aux prisonniers malades, un grand nombre de lits dans les hfipitaux, et
des bourses dans plusieurs collèges. L'œuvre conserva longtemps la
forme et l'organisation que lui avalent données ses premiers fondateurs.
Elle était administrée par sept députés que nommaient les souscrip-
teurs de l'œuvre, e( dont chacun s'adonnait à l'ilDe des sept auwes de
miséricorde : le soin des malades, l'ensevelissement des morté, l'assis*
(aoce aux prisonniers, le rachat des captifs, la visite des pauvres hon-
teux, le Secours aui pèlerins, enfin l'admtntstration des biens de
l'œuvre,
La forte Ot^nisatioil du Pleux-Mont-de-la-Miséricorde, qui disposait
de ressources considérables, ne put cependant échapper au despotisme
jalous de Ferdinand Vil. En 1853, un rescrit royal enlevait, malgré leurs
protestations, aux sept députés élus la direction de l'œuvre pour la
rfotiner ^ un superintendant nommé par le roi. Ce rescrit ne t\it jamais
accepté par les souscripteurs, et, lors de l'annexion du royaume de Na-
ples à la monarchie piémontaise, le retour aux anciens statuts fut ré-*
damé par eux avec instance. Ce n'est que tout récemment qu'ils ont
obtenu gain de cause, et que le gouvernement italien a donné son ap-
probation b un sutut nouveau rendant à l'œuvre ses anciennes fran-
chises, et introduisant dans les sept œuvres de miséricorde quelques
modifications rendues nécossah'es par !a disparition des captifs à ra-
cheter et des pèlerins à recevoir.
Disons Jt ce propos qu'il est regrettable que la duchesse RavaSchieH
ne S'exprime pas avec plus de liberté sur la situation bonne ou mau-<
vaise que les nouvelles lois religieuses ont faite en Italie aux établis-
semens charitables. Catholique ardente et patriote sincère, partagée,
combattue peut-être entre ces deux tendances, elle aurait pu, mieux
que tout autre , nous donner sur ces questions si rarement examinées
de saag-froid l'avis d'un esprit ferme et sagacc. Autant qu'on peut en
conclure des renseigneraens qu'elle nous fournit sans y insister, on est
amené à penser que le gouvernement italien s'est cru trop souvent en
droit de prescrire des mesures arbitraires et parfois assez brutales,
mais qu'à tout prendre il a fait plus de bien que de mal aux œuvres
charitables, soit en y introduisant d'utiles modifications, soit en écar-
tant de la vie religieuse des jeunes filles qui y étaient poussées bien
moins par une vocation sincère que par indolence ou par difficulté de
gagner autrement leur vie , soit en contraignant celles qui restent au
couvent à sortir d'une contemplation plus paresseuse que mystique, et
à s'adonner à des œuvres utiles. Ce qui montre, soit dit en passant, que,
cgizcd ./Google
iSO RETDB DES DETIZ HONDES.
si en matière d'or^niaatiOD charitable la plus grande somme de bien
se fait par la liberté, il peut se faire aussi quelque bien par les moyens
les moins libéraux, mfime sous les gouvernemens qui se targueul le
plus de libéralisme.
En parcourant ce livre, qui nous apporte des détails si peu connus sur
les mœurs charitables d'un pays cependant si voisin du nôtre, je me
demandais pourquoi un effort ne serait pas fait pour rendre plus com-
plètes ces informations internationales. Nous avons eu ces dernières
années un congrès de géographie, un congrès de statistique, un coa-
grès pénitentiaire. Pourquoi n'aurions-nous pas quelque jour un congrès
de la charité où les diiTérens gouvememens se feraient représenter par
les fonctionnaires qui ont charge de l'assistance publique et auquel se-
raient appelés à prendre part tous ceux qui, par leurs études, leur pro-
fusion, i^ur expérience, sont versés dans ces matières? Si les femmes
étaient admises à ce congrès (et il faudrait bien se garder de les exclure),
si la duchesse Ravaschieri consentait à venir s'asseoir sur ses bancs, elle
y apporterait des renseignemens aussi intéressaos que ceux qu'elle re-
cueillerait elle-même, et je serais étonné si elle ne conservait pas dans
sa parole quelque chose de l'éloquence émue qui anime plus d'une
page de son livre. le ne sais si cette idée paraîtra susceptible d'une
exécution pratique ; mais, k défaut de congrès, souhaitons de voir se
multiplier des publications comme celles de la duchesse Ravaschim.
A cAté de l'attrait des renseignemens qu'on y trouve, on prouve aussi
en lisant des ouvrages de cette nature une consolation, c'est de s«>tir
qu'à travers les différences de mœurs, de race, de religion, parfois
malgré la contrariété passagère des intérêts politiques, il y a enten-
dant un lien qui unit aujourd'hui toutes les nations civilisées : c'est b
préoccupation du progrès social et du bien commun de l'humanité.
oiHrara d'haossorvilu.
U 4ireeUur-ginaa, C. Bdloi.
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L'IDÉE DE JEAN TÊTEROL
SBCONDB P1.BTIB (l).
VI.
Le traité de paix entre le château de Saligneux et la Maisoo-
Blaoche avait été dénoncé. On passa quelque temps à 3' épier, à se
guetter ; bientôt les hostilités éclatèrent, guerre de chicane, d'es-
carmouches, en attendant les batailles rangées. Entre voisins qui ne
s'aiment pas, tout est matière à contestation ; on voulait desprétextes,
la ferme que M. Têterol possédait au-delà du ruisseau en fournit.
Tantôt il dépêchait à M. de Saligueux un valet de ferme en veste
de futaine et en sabots pour se plaindre d'un de ses arbres de
haute tige, dont la branche maîtresse avançait trop, et lui sigoîHer
qu'il eût à l'arracher sans délai, ou pour lui intimer d'un Ion rustre
l'ordre de boucher un jour de souffrance à verre donnant pratiqué
dans un mur mitoyen. Tantôt le baron députait à M. Tëterol un
grand laquais galonné et ganté, porteur d'un billet par lequel il
l'engageait dans un style courtois, mais concis, à curer au plus vite
une fosse qui infectait. Les messages succédaient aux messages,
les exprès aux exprès ; le débat s'envenimait, la conversation tour-
nait à l'aigre. L'un disait : « Mon arbre est bien où il est, et je
n'aurû garde, de le couper. » L'autre écrivait : « Je regrette que
ma fosse ne sente pas la fleur d'orange, mais j'attendrai pour la
curer que cela me fasse plaisir. » L'ai&euse discorde menaçait de
brouiller les cartes et faisait déjà sîlller ses couleuvres. Un nuage
couleur de plomb s'amassait au ciel, il recelait dans ses flancs une
tempête ; on pouvait prévoir qu'il allait s'ouvrir et qu'il en pleuvrait
(I) Vojm U Amw do 15 tati.
tnn szrn. — 1" nui isn*
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&82 KETEE DE» OSSX IfOfIBES.
des procès-verbaux, des rames de papier timbré, des citatiODS, des
assignations, des exploits et des huissiers.
Comme les maîtres, les gens guerroyaient. Valets de charrue,
journaliers, gardes et fermiers, ils épousaient tous la querelle de
leurs patrons ; jusqu'aux animaux disaient leur mot dans ce conflit.
M. Téterol avait fait l'acquisition d'un dogne au lauseiu court, à
l'épaisse mâchoire, aux lèvres noires et pendantes, qui, disait-on,
lui ressemblait beaucoup. Le château était gardé par un grand da-
nois, blanc moucheté, svelte, élégant, mais bien musclé comme k
baron. Un soir, les deux molosses se rencontrèrent. L'affaire fut
chaude et longtemps disputée, la victoire fut indécise. Les combat-
lans se retirèrent l'oreille saignante, mal en point, occupés de
panser leurs blessures et se promettant en secret de ne plus re-
commencer. Ils se contentaient le plus souvent de s'inteq^Ilo'
d'un bord à l'autre de la rivière; ils se montraient les dents, se
toisaient, se mesuraient des yeux, se mangeaient du reg^d, s'é-
tranglaient en imagination. On les voyait quelquefois partir comme
un trait, en poussant d'affreux hurlemens; ils remontaient l'un la
rive droite, l'autre la rive gauche de la Limourde, et se donnûent
l'air de chercher un pont qui leur permit de se rejoindre et de se
dévorer; mais ils avaient grand soin de le chercher oà il n'était pas.
On assure que dans le silence de la nuit, à la clarté des étoiles,
les manoirs eux-mêmes échangeaient des défis, des injures, des
gestes menaçans et farouches. Les murailles grises apostrophaient
les murailles blanches, et les murailles blanches leur répondaient.
Les tourelles du cb&teau, habillées des pieds à la tête d'un lierre
touffu où la lune semait sans compter les perles et les diamaos,
criaient aux cheminées gridiaçantes de M. Téterol : — Nous avons
été bâties par la main d'un artiste pour le plaisir des yeux délicats.
Nous avons la beauté, nous avons la grâce, le contour, le mystère
sacré de la forme; Dieu t que vous êtes laides I et que vous avei
l'air sottement boui^oisl — A quoi les cheminées répliquaient
en faisant de grands bras et agitant leurs immenses tuyaux: —
Nous avons été construites, nous autres, par un vaillant homme qui
s'est levé de bon matin et qui a passé la longue journée de sa vie
à suer des écus. II y en a beaucoup chei nous ; où sont les vAtresT
Ils se sont égarés dans quelque poche; courez après, si Touspoures.
— Qu'est-ce que l'argent? répondaient les tourelle, c'est la ri-
chesse des sots. Notre trésor, ce sont nos souvenirs. Quand nous
sommes nées, le père du peuple, Louis III, régnait encore, et nous
avons vu de nos yeux Louise de Savoie ; elle s'est promenée un
jour sur cette terrasse, une inscription en fait foi. Nous avons on
passé, une histoire; vous n'en aurez jamua. Ehl bfiii Diea, (pi'f
.ïGoogIc
l'idée de JKAIf TÈmOL. 48S
a-t-ii entre l'histoire et toos ? Elle ne saura jamais que vous existez,
et TWis sures beau mendier ses regards, elle passera près de tous
sans TOUS voir, — Les dieniinées ripostaient en ricanant : — Soit,
nous n'aTODS pas de souvenirs, en revanche nous n'avons pas de
dettes; en pourez-TOUS dire autant? Vous feriez mieux dans votre
intérêt d'oublier un peu Louise de Savoie et de penser queic[uefois
k TOs créanciers hypothécaires, qui pensent souvent à vous.
Les champs, les bois faisaient galerie et écoutaient ces propos;
les vieox diënes en disaient leur avis à la lune. Cette dispute
durait jusqu'à l'heure où l'aube au pied léger, les cheveux en dé-
sordre, court vêtue, frémissante, iadisaëte, éternellement cu-
rieuse, s' accoudant sur la mousse des collines, se penchait sur la
vallée pour voir ce qui s'y passait, et, réveillant les coqs, les faisait
chanter à tue-téle sur leur juchoir. G* est l'heure où les murailles
ne parleol plus, qu'elles soient jeunes ou vidUes.
M, Téterol ne recherchait la compagnie des honunes que pour
leur conter ses chagrins et ses colères. Dans ses prospérités, il
n'avait besoin de voir personne, il se renfennait en lui-même, sa
propre société lui suffisait. Depuis que la sablière était à lui, il ne
doutait plus de rien, il tenait pour assuré le gain de la grande
bataille qu'il venait d'engager. Aussi n'allait-il plus au village que
de loin en loin, et il était plus avare de ses visites au presbytère,
de quoi le padfiqne abbé Hiraud n'avait garde de se plaindre. D'or-
dinaire il passait ses soirées tout seul, et le temps se lui paraissait
pas long. 11 jouait dans sa tdte une partie' d'échecs, il faisait ma-
oœuyrer ses pions, ses cavaliers et ses tours. Joseph, jeune rustaud
àaot il avait fait son valet de chambre, l'entendit un jour s'écrier
en r^»uasant sa cabtte sur le haut de son fnHit ; — Trois coiupe
en feront Vafitire, ce sera l'échec et mat du bei^o-. — 11 disait
aussi : — Je lai donnerai tant de dégoûts qu'il repartira bien vite
pour sa grande Babylone, sans demander soo reste. — 11 disait en-
core : — Vouloir ! ce n'est rien que de vouloir. Il faut que la vtdonté
>it de la résisunce et du souflle. Tu auras bien vite usé la tienne;
la mienne est étemelle comme ton bon Dieu, auquel tu fais sem-
blant de croire.
Quand il était las de dtaer avec lui-même, étant bcHnme de re»-
source, il se procurait sans peine un interlocuteur à son goût. Il
timait ^ boire de la bière avant de se mettre au lit. Après avoir
ridé son cruchon, ses coudes posés sur la table qui gémissait de
leur poids, il passait vingt minutes [au moins A le regarder. Il lui
(>rétait un visage, une bie rnoostai^e, une barbe et des cheveux
blends, des truts effilés, un soarire gracieux, mais on peu défnd-
chi. 11 adressait à ce cruchon, fort étonné d'être devenu en un tour
j,GoogIc
k6h .BETDE DES DEUX MONDES.
de main baron de Saligneux, d'éloqueDs discours, qui devaient loi
être médiocrement agréables, accompagnés de dignemens d'œil,
de froncemens de nez et de longs tambourinages. Puis, par fome
de conclusion, il lui disùt : — Tiens-toi bien, grand dadais, attrape-
moi çal — Et d'une chiquenaude vigoureusement appliquée il
faisait voler dans l'air le bouchon, qu'il envoyait à l'autre bout de
la chambre, après quoi il allait se coucher content. L'aiTaire étiit
en règle, c'était aussi simple que cela.
11 ne faut pas abonder trop dans son sens ni vouloir aller trop
vite; autrement on fait des pas de clerc. M. de Saligneux, griud
chasseur, avait beaucoup de lapins dans son bois. Il arriva que
plusieurs de ces lapins, s' échappant de leur enclos, firent des incut^
sioDs dans le voisinage et se permirent de ravager deux ou trois
carrés de choux cabus plantés par M. Tèterol. Celui-ci, averti du
dégât qu'il fit constater par son garde, envoya inc^mtînent tn
baron l'ordre de détruire ses clapiers et leurs habitans dans les
vingt-quatre heures. Le baron lui répondit poliment, mais somsiai-
rement, qu'il n'en ferait rien.
Le lendemain, M. Têterol courut à Bourg, il y devança le soleil,
et se présenta chez un homme de loi de sa connaissance, qu'il [^t
au saut du lit. Il lui conta avec de grands gestes et une extrême
animation l'exécrable attentat dont il était la victime. A l'entendre,
le baron avait ourdi un complot contre lui, il avait juré de lui ren-
dre la vie impossible, de l'obliger à déguerpir de Stdigneux; il était
d'intelligence avec ses' lapins, il y avait du moins entre eux mie
connivence criminelle ; lapins et baron, tout le monde était à pen-
dre. L'homme de loi l'écoutait sans s'émouvoir en faisant danser
sa tabatière entre ses doigts. Cette placidité qui ne se démentait pas
et cette tabatière qui dansait déplurent souverainement h U. Tète-
rol. 11 finit par s'écrier : — Je vous félicite de votre belle humeur,
monsieur l'avocat, vous prenez les choses bien tranquillement.
— C'est ainsi qu'il faut les prendre, monsieur Tèterol, car, araot
de se fâcher, il est bon de savoir s'il y a de quoi, et au préaltble il
faut examiner...
— Examiner qui? examiner quoi? Mon droit est évidait, plus
clairet plus limpide que de l'eau de roche.
— Pas si limpide que vous pensez.
M. Tôterol bondit sur sa diaise. — A merveille, reprit-il Itml
bouillant de colère, vous allez voir que ce sont mes choux qui ont
mangé les lapins et qui leur doivent des dommages-intérêts.
— Un instant, je ne mets pas en doute que les lapins de H. de
Saligneux n'aient fait quelque tort à vos choiu, mais je suis diqws^
à ovire...
.ïGoogIc
l'idée DB JEIN TÈTEROL. 485
— Que c'était de leur part une prévenance, une charmante atten-
tion, intNTompit encore H. Téterot. Ehl voyez plutôt, les lapins
d'un baron daignent se déranger pour honorer de leur visite le po-
tager d'un petit bout^eois, d'un ancien maçon, d'un vilain, et au
lieu de les remercier, ce vilain se fâche comme un nigaud. Qu'ils
arrivent donc, ces lapins de baron, ces barons de lapins, je les re-
cevrai à bras ouverts. Ma maison est à vous, mes amis, dévorez-la,
et s'il vous venait l'aimable pensée de me dévorer moi-même...
— C'est une pensée qui ne leur viendra pas, monsieur Têterol;
vous n'êtes pas un homme commode. Je vous en prie, calmez-vous
et raisonnons.
— Soit, raisonnons, puisque cela vous amuse. Vous dites?
— Je dis, mon cher monsieur, que notre bon droit nous parait
toujours évident, mais qu'il en faut rabattre quelquefois. Dans l'es-
pèce, je recommande à vos réflexions l'article 52i du code.
— Qu'est-ce qu'il chante cet article? Dit-il par hasard que mes
choux sont à M. de Saligneuz?
— il ne parle pas de cela. Le voici, cet article 524. Écoutez-moi :
a Les objets que le propriétaire d'un fonds y a placés pour le ser-
vice et l'eiploitation de ce fonds sont immeubles par destination. »
— Qu'ils soient immeubles, si c'est leur idée; je n'irai pas les
taquiner là-dessus, je n'en ai cure.
— Tout est là cependant. Je continue : « Ainsi sont immeubles
par destination les animaux attachés à la culture, les ustensiles
aratoires, les semences données aux fermiers ou colons parliaires,
les pigeons des colombiers, les ruches à miel, les poissons des
étangs... n
— Y en a-t-il encore pour longtemps? s'éma M. Téterol, qui ne
se contenait plus. Qu'ai-je affaire de vos pigeons et de vos ruches à
miel ? je vous parle lapins.
— Justement nous y voilà. Gomme les pigeons, comme les pois-
sons des étangs, sont immeubles par destination les lapins de
garenne, d'où il s'ensuit que celui qui possède une garenne est le
propriétaire des lapins qu'elle renferme, que partant il est respon-
sable du dég&t qu'ils peuvent causer et tenu du dommage.
— Enfml Que ne commenciez-vous par là?.. 11 a donc quelque-
fois le sens commun, votre code 7
— Ainsi, poursuivît l'homme de loi en se barbouillant le nez
de tabac, toute la question est de savoir si le bois de M. de Sali-
gneux est une garenne et si ses lapins sont des lapins de garenne.
— La belle question I Puisque je vous dis qu'ils ont mai^é mes
choux !..
— L'argument n'est pas probant.
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J86 BEY0E DES DEUX UOimES.
— Fort bien, je ne m'attendais pas à celle-là. Et qui déddera
si ce sont lapins de garenneî Eh ! parbleu, nous irons les trouver,
ces gentilshommes, nous leur dirons, chapeau bas : En conscience,
foi de lapins, l'êtes-vous ou ne l'ètes-vous pas? et sxiivant qu'ils
répondront oui ou non... Ma parole d'honneur, c'est une belle
science que le droit I Combien je regrette qu'on ne me l'ait pas
apprise! elle m'aurait d^ossi l'esprit; mais je compte sur mon-
sieur mon fils pour refaire mon éducation trop négligée.
— Dieu! que vous êtes vif, mon cher monsieur!.. Il est aisé de
reconnaître une garenne, on y trouve d'anciens terriers et des
constructions faites exprès. J'ajoute, que sans faire précisément une
garenne, le propriétaire d'un bois s'avise quelquefois d'y attirer le
gibier en y semant du genêt ou par d'autres moyens analogues. En
ce cas, il y a contestation possible ; mais c'est au demandeur à
prouver que le défendeur attire réellement le gibier et le laisse
pulluler outre mesure. En effet, remarquez-le bien, monsieur Têle-
rol, il est nécessaire d'établir ceci, attendu que par lui-même ie
gibier n'appartient qu'à celui qui le chasse et que les terrains situés
dans le voisinage d'un bois sont grevés d'une sorte de servitude, à
laquelle les détenteurs de ces terrains doivent se résigner, si tou-
tefois les dégâts ne sont pas trop considérables, car tout bois est
un repaire naturel du gibier qui s'y r^nd sans qu'on l'y attire...
M. Tëterol était au bout de sa patience. H se leva, se pencha
vers son homme avec une menaçante brusquerie, lui ôta des mains
sa tabatière, qu'il posa sur une table, puis le saisi^ant par les
deux bras, qu'il secoua énergiquement :
— Excusez-moi, lui dit-il, j'ai l'entendement obtus. Je ne com-
prends goutte à vos distinctions, à vos servitudes, à vos repaires
naturels. Je sais seulement que mes choux sont à moi, qu'ils ont
été mangés, et que je le serais bientôt moi-même, si Je n'y mettais
bon ordre. Monsieur l'avocat, je n'ai jamais eu de goût ni pour
les embrouilleurs de questions, ni pour les flegmatiques. Quand
je paie un avocat, j'entends qu'il trouve que j'ai raison, et j'ei>-
tends aussi qu'il se fâche, quand je suis en colère. J'ai dit, roicî
votre tabatière, je vous la rends, et f ai l'honneur de vous saluer.
Là-dessus, il partit sans vouloir rien écouter, et il courut chea
un grapignan qui, se conformant à son humeur, lui jura ses grands
dieux que son cas était liquide, son bon droit éWdent, qu'il ne
devait pas balancer à plaider et qu'il gagnerait sans difficulté son
procès.
Cette affaire se compliqua bientôt d'une autre. La Limonrde, si
tranquille à l'ordinaire, avait dans la saison des pluies des craes
subites. Elle avait alors les allures et les colères d'un torrent, elle
.ïGoogIc
l'ukbe de jkan tëtbbol. 487
roulait à pleins bords des eaax tapageuses, qui corrodaient et fouil-
laient leurs berges. Dans la partie de son cours où elle servait de
frontière entre l'héritage des Saligneux et le domaine du parvenu,
c'éuit surtout h sa rive droite qu'elle s'attaquait. Elle n'était pas
comme le Doubs, qui, d'après l'adage franocomtois, u ne toile ni
ne baille, n elle tollait à M. Tëterol chaque année quelques mottes
de ses champs et quelques arbrisseaux ; elle baillait un peu de vase
au baron, qu'elle favorisait de ses alluvions. Cette iniquité révol-
tait profoadérneat U. Tftterol ; U prenait bonne note de toutes les
peccadilles commises étourdiment par la Limourde, et il les lui
reprochait en la r^ardant avec des yeux aussi tendres que ceux
de son dogue; il l'accusait d'être & la solde des hobereaux. La pen-
sée que M. de Saligneux pût gagner sur lui d'année en année quel-
ques pouces de terrain lui donnait la fièvre. Cet heureux aimait à
se foirer des malheurs, qui lui apparaissaient dans ses rêveries
comme des catastrophes; il avait l'imagination ti-agique et n'avait
jamais fait la diiTérence d'une mouche et d'un éléphant.
Après une nuit où sans doute il avait eu le cauchemar et vu la
perfide Limourde emportant la Maison-Blanche, qu'elle déposait aux
pieds de H. de Saligneux, il ne put se tenir d'écrire une lettre
insensée, par laquelle il redemandait au baron toute la terre que
celui-ci lui avait prise. Pour toute réponse, le baron lui envoya
copie de deux articles du code ainsi conçus : u L'alluvion profite
au propriétaire riverain... Il en est de même des relais que forme
l'eau courante qui se retire insensiblement de l'une de ses rives
en ae portant sur l'autre ; le propriétaire de la rive découverte pro-
fite de l'alluvion, sans que le riverain du câté opposé y puisse
venir réclamer le terrain qu'il a perdu, u M. Têterol ne répliqua
point ; mais il se mit à fabriquer dans l'endroit de son fonds le plus
menacé par l'eau un relais artificiel, protégé par des saules et des-
tiné à rejeter le courant sur la rive opposée. U compléta son
ouvrage en coupant aux trois quarts et en pliant des arbres, que
la Limourde eut bientôt submergés et qu'on put croire tombés par
aondent. U fit mieux encore : profitant d'une soirée sans lune, il
combla des creux à tourbillons par d'énormes mannequins d'osier
remplis de pierres. Cet argument parut décisif à la Limourde, qui
prit aussitôt parti pour le boui^ois contre le hobereau. M. de
Saligneux était devenu fort regardant. Ayant eu vent de quelque
chose, il soupçonna qu'il y avait un peu de magie noire dans cette
aventure, et il envoya le garde champêtre constater l'ouvrage. U
se sentit lésé, cria contre le vol et la fraude, somma H. Téterol de
détruire ses relais, d'enlever ses arbres et ses mannequins. H. Tê-
terol s'y étant refusé, il voulut d'abord recourir k l'action judiciaire
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iSS HETUE DES DEUX MONDES.
et porta plainte devant le juge de paix, se réservant de saisir au
besoin le tribunal civil. Mais il se ravisa, et, s'appuyant sur les lois
et les décrets qui donnent à l'autorité administrative la police des
rivières, il s'adressa au préfet, lequel, après avoir fait inspecter
l'état des lieux par les ingénieurs du département, condamna l'en-
vabisseur à curer la Limourde. M. Tèterol ne se tint point pour
battu, il se pourvut auprès du conseil d'état, demandant l'annula-
tion de cet arrêté pour cause d'incompétence, attendu que le pré-
fet, en interprétant l'article 556 du code, avait décidé une question
de propriété, qui ne pouvait être soumise qu'aux tribunaux.
On ne s'occupait dans tout le pays que de ta grande querelle
entre le château de Saligneux et la Maison-Blanche ; elle y faisait
événement, c'était l'entretien des veillées, et chacun disait son
mot. U était ditScile qu'on en ignorât. Depuis qu'il se considérait
comme une victime, M. Tôterol avait renoncé à sa solitude, il cou-
rait le village et les grands chemins, éprouvant le besoin de soula*
ger son CŒur par un flux de paroles et le récit minutieux de loutes
les misères qu'on lui faisait. Il tenait pour constant que ses procès
étaient des Éîâaires d'état, que l'univers tout entier devait s'y inté-
resser autant que lui, que tous les honnêtes gens lui donnaient
raison, que les neutres étaient des imbéciles et ceux qui le blâ-
maient des coquins. Le percepteur et le greffier de la justice de
paix, le maire et ses adjoints, le maître d'école et le fossoyeur, il
arrêtait tous les passans par le bouton pour leur narrer la tragique
aventure de ses choux et les alluvions de la Limourde, comme jadis
il leur avait conté l'histoire épique de la sablière. Sa démonstra-
tion était prolixe ; mais il y avait toujours quelque chose qu'il ne
disait pas, un point qu'il omettait soigneusement, et c'était souveni
le point essentiel. 11 terminait sa harangue en se représentant à ses
auditeurs comme un opprimé, en butte & la moins justifiée des fta-
sécutions. Il était un pauvre bonhomme, débonnaire, ne voulant de
mal à personne, qui s'était retiré à la campagne pour y couler des
jours tranquilles et y vivre en paix avec ses voisins ; mais le baron
de Saligneux, cet arrogant gentilhonune, nourri dans toutes les du-
plicités de la sacristie, mettait tout en œuvre pour le forcer à s'en
aller. Il était le mouton, M. de Saligneux était le loup. — Cet bomme
veut ma mort, disait-il ; que lui ai-je fait7 Je oe peux pourtant pas
me laisser égoi^er.
Grands et petits, riches ou pauvres, tous les habitans de li
ooounune prenaient parti, à l'exception du curé, qui se disait aussi
téteroliste que saligniste, aussi saligniste que téteroliste, et dont
la seule opinion politique était qu'on s'embrassât. Les gros bon-
nets du radicalisme appuyaient H. Têterol ; mais parmi les petites
.ïGoogIc
l'idée de JEAN TËTEBOL. 189
gens il en était beaucoup qui inclinaient ea faveur du baron. M. de
Saligneuz était bien plus doux pour le pauvre inonde que son re-
doutable voisin; il avait le laisser-aller d'un grand seigneur, l'hu-
meur facife, beaucoup d'indulgence pour ceux qui se pemiettaient
de passer chez lui, de faire un trou dans ses haies, de glaner dans
ses champs ou de ramasser du bois mort dans son parc ; il réser-
vait sa sévérité pour les braconniers, qui attentaient à son plaisir
favori. M. Téterol payait mieux que lui ses ouvriers et plus exac-
tement ; mais il ne fusait grâce à ses fermiers ni d'un écu ni d'un
jour. Implacable pour les maraudeurs, dressant procès-verbal à la
moindre contravention et donnant à son garde les instructions les
plus sévères, il était toujours k cheval sur son droit et représentait
dans toute sa rigueur la façon bourgeoise d'entendre ta propriété.
Peut-être les salignistes étaient-ils les plus nombreux ; mais aucun
d'eux n'eût osé soutenir à la face de H. Téterol que la rigueur de son
argumentation laissait quelque chose & désirer. S'il était médiocre-
ment aimé, on redoutait beaucoup ses épais sourcils, et personne
ne doutait que la victoire ne finit par lui rester. Les paysans
disaient : — II a les bras longs comme d'ici à Paris, et ce qu'il a
dans l'idée, il le fera.
Sf . Téterol jouissait d'une réputation d'omnipotence si bien éta-
blie qu'on éprouva un sentiment voisin de la stupeur quand on
wpgnt quelques mois plus tard que le conseil d'état avait rejeté
son pourvoi. Ce coup fut pour lui aussi terrible qu'imprévu. Son
fils fusait alors un séjour à Londres, où il étudiait l'anglais et l'An-
gleterre, tout en se préparant & passer son doctorat. H. Téterol lui
adressa une formid^le épttre de douze pages grand format; il lui
faisait part de sa défaite dans un style dont la véhémence doulou-
reuse eût ému un cceur de roche. 11 lui mandait que la décision
rendue par le conseil d'état était le déni de justice le plus criant,
le plus scandaleux qu'eût enregistré l'histoire de tous tes siècles.
C'en était fait des principes de 89 ; on allait rétablir la corvée, les
billets de confession et le droit du seigneur ; il n'y avait plus ni
lois, ni magistrats, ni gouvernement, ni rien du tout; les honnêtes
gens étaient menacés daos leurs biens et dans leur vie, c'était la fin
du monde. — Et tout cela, pensait Lionel, à propos de trois mal-
heureux mannequins qu'il a fallu retirer du fond de la Limourde.
— Eu lisant ce pathétique réquisitoire, il aurait conçu de sérieuses
inquiétudes pour la raison et la santé de son père, s'il n'avait su
que l'exagération faisait le fond de sa nattre, qu'il éprouvait l'im-
périeux besoin de s'^ter sans Cesse et d'agiter les autres. La
colère était un genre d'exercice qui faisait partie de son hygiène.
Ce Jupiter tonnant serait mort d'ennui, si on l'eût privé de son ton-
j,GoogIc
A90 BETUE DES DE0X HOttOEG.
nerre, dont les grondemens étaient pour aes oreilles la phs dâi-
râeuse des musiques et qui après tout n'avait jamais tué persoiuie.
H. Tèterol n'était pas au bout de ses chagrins. L'^aire des
lapins avait été jugée contre lui; en dépit des belles promesses de
son avocat, le tribunal de pr^niëre instance le déboula de sa
plainte, en le condamnant aux frais' et dépens. Il en appela; et cette
fois il sortit de sa tanière pour solliciter son procès, il multiplia les
démarches, remua del et terre. Ses peines furent perdues ; la cour
de Lyon confirma la sentence des premiers juges et prononça défi-
nitivement que le bois de M. de Saligneux n'était pas une garenne.
M. Téterol n'avait connu jusque4à que ces chagrins loquaces qui
aiment à se raconter et se consolent par le bruit qu'ils font. La
perte de son procès le plongea dans un désespoir morne, siHnbreet
muet. Il passa près de trois heures enfermé au verrou, ses volets
clos, à demi couché sur un sofa, la tête basse, les bras ballaos,
se sentant comme accablé par sa déplorable destinée. Il ne croyait
plus à son avenir, à son étoile; sa vie lui apparaissait comme un
triste et vilain chemin encombré de fuyards; ses combinaisons, ses
plans, ses rôves, tout s'en allait k vau de route. Il agita sérieuse-
ment la pensée de vendre la Maison-Blanche; il avait pris soudain
en dégoût ses champs, ses prés, tgut ce beau royaume qu'il avait
fondé et qu'il n'avait pas le droit de défendre contre les insultes
de la Limourde, contre la dent vorace d'insolens lapins, asseï ef- l
frontés pour soutenir qu'ils n'étaient pas des lapins de garwuie. 11
finit par s'écrier: — Étrangler un juge et mourir. — Le son de a |
voix le réveilla de sa torpeur, il eut honte de sa faiblesse, il appel* |
à son aide sa toute-puissante volonté, l'instant d'après il était deinat |
il rompit sa clôture. Quand il parut sur le seuil de sa porte, il i
avait l'air si farouche qu'à son approche ses gens se dMtbèreot j
prudemment. Il descendit dans la cour. Deux jetmes gars, occupes
à débiter des bûches et à lier des maintins, ne l'ent^dirent pas
venir. L'un de ces étourdis CTia : — Il est quinaud. — Au même
instant, une large main, solidement emmanchée, s'abattit sor toi
comme la foudre, quoiqu'elle ne tombât pas du ciel, et l'eSroyable
talodie qu'il reçut lui Ata pour longtemps le goût de rire,
Dn peu soulagé par cette exécution, pour laquelle il avait recou-
vré toute la vigueur de son poignet, M. Téterol sentit qu'une course
d&ns la campagne le remettrait tout à fait. 11 gagna pays, cfaerdiut
les lieux déserts, les sentiers écartés. Il voulait passer quelques
heures sans entendre aucune voix humaine, sans être tu par per-
S0nne-, il lui semblait que la solitude, le silence des bots le rendnil
à lui-même et qu'il n'y avait que le vent qui pût lui parier sans rien
dire qui l'irritât, ll.marcha jusqu'au soir à grandes «ojambées. St
l'idée de JEAN rÈTUIOL. i91
mëlaacoUe résista longtemps. Eo arrivMit aa haut d'une cAte, il reo-
coutn une méchante haridelle écloppée, que l'on conduisait chez
l'équarrisseuTi il se surprit à envier son sort. Cependant peu à peu
80D sang se calma, l'épais nuage couleur de suie qui couvrait ses
yeux a'eutr'ouvrit et lui laissa voir un pan de ciel où tremblotait
ime étoile ; c'était la sienne.
Malheureusement, comme il débouchait à la brune sur un grand .
chemin qui devait le ramener au village, il aperçut à quelque cin-
quante pas de lui, montés sur deux chevaux bais et se dirigeant
de son cOté, un cavalier vêtu de gris, qu'il connaissait, et une jeune
amazone, cotûee d'un chapeau à plumes, qu'il n'avait jamais vue.
C'était le baron de Saligneux, accompagné de sa fille, qui était venue
passer quelques mois au ch&teau. La fureur de M. Téterol se ralluma,
le taureau avait vu le rouge. II se campa au milieu de la route, les
bras croisés, l'œil en feu, attendant de pied ferme l'ennemi qui s'a-
vançait à petits pas, et résolu à ne pas lui livrer passage sans lui
avoir dit son fait, en quoi il eut tort. Dans ses momens de violente
surexcitation, il n'avait plus la parole à son commandement, il ne
trouvait pas ses mots, il bredouillait. Ce fut précisément ce qui lui .
arriva. Aussitôt que M. de Saligneux fut k portée, il lui cria d'une
voix sourde et saccadée : — Monsieur le baron, je vous félicite; .
vous voilà tout triomphant parce qu'un juge prévaricateur... Votre
conscience, si vous en avez une... J'en appelle & votre conscience...
Votre bois, votre garenne... C'est une infamie que ce jugement,
carenÛQ...
Il réussît pourtant à achever une phrase. Saisissant sa grosse
tête entre ses deux mains : — Vous voulez ma tête, monsieur,
s'écria-l-il, la voici I — Et il avait l'air de la lui offrir.
Penché sur l'encolure de son cheval, H. de Saligneux écoutait
attentivement ce discours incohérent et haché, se demandant ce
qui allait schiL* de ce chaos. A ces dernières paroles, il porta la
main A son chapeau, se découvrit, salna, et ce salut d'une gr&ce
exquise fut un chef-d'œuvre. Puis faisant signe à sa fille, il donna
de l'éperon A sa monture, et partit au petit trot.
Au lieu de le suivre. H.'" de Saligneux, qui était restée jusque4A
à l'arriëre-plan, poussa di-oit A M. Téterol, et, relevant le menton,
elle lui dit :
— Monsieur Téterol, vous êtes en colère, et quand on est fâché,
monsieur Téterol, on ne réussit pas A finir ses phrases, et cela est
£crt heureux, car les gens fâchés ne disent d'habitude que des sot-
tises.
En recevant en pleine putrine cette hautaine provocation, H. T^
tecol bondit de lage. Il poussa un cri rauque, âlloagea le bras, et
.ïGoogIc
492 BETnE DES DBCX UONDES.
peu s'en fallut que, saisissaot H"* de Saligneui par la taille etVen-
levant de sa selle, il ne l'envoyât au travers des airs mordre la
poussière du chemin. Cependant avant de l'avoir touchée, il laissa
retomber son bras, il se sentit comme désarmé. Elle te contemplait
fixement, et il y avait dans son regard une limpidité extraordinaire,
qui l'étonna. C'était le regard d'une personne qui n'a rien & cacher
et qui sait bien ce qu'elle veut. M"" de Saligneux s'appelait Claire et
méritait son nom ; il faisait très clair dans cette tdte de dii-^euf
ans. Ajoutez qu'elle n'éprouvait pas en ce moment la moindre
frayeur; elle avait vu ce furibond lever la main sur elle et n'avait
pas sourcillé. Cette petite fille avait l'âme intrépide et fière; elle
savait d'instinct qu'on crée quelquefois les daii^rs en les crugnaut.
Loin de se laisser intimider par le geste menaçant, par les pni-
nelles fulgurantes de M. Tôterol, plus elle le regardait, plus elle se
sentait prise pour lui d'une sorte de sympathie. Bien qu'elle n'eût
de sa vie manié un pinceau, ell avait des yeux d'artiste, qui s'inté-
ressaient à la forme des choses et à la figure des gens. Elle cnit
découvrir qu'à sa façon cet homme en colère était beau, qu'il res-
semblait à un Titan foudroyé. Jl lui inspira une certaine admiretion
mêlée d'un peu de pitié, et ce fut d'un ton radouci, presque cares-
sant, qu'elle lui dit :
— Soyez donc raisonnable, monsieur Téterol. Il faut savoir digé-
rer ses chagrins; comme dit le proverbe, morceau avalé n'a plus de
goût. La vie est un jeu, il faut être beau joueur. Quand on est mat,
on ne casse pas l'échiquier sur la tête du gagnant. Eb I mon dtts
monsieur, tout est chance dans ce monde. Vous avez gagné la pre-
mière partie et perdu la seconde ; peut-être gagnerez-vous la bellei
et alors vous vous donnerez le plaisir de vous moquer de nous. Je
vous promets que ce jour-là je ne me f&cherai pas.
Elle ajouta : — Voyons, saluez-moi poliment, je vous répondra
par le plus gradeux de tous les sourires qu'on apprend au couvent
Que se passa-t-il dans l'àme de M. Téterol? Sans trop savoir tt
qu'il faisait, il Ata son chapeau. H"* de Saligneux sourit, et, rendant
la bride à son cheval, elle rejoignit son père qui, pris d'inquiétude,
revenait à sa rencontre. Elle disparut bientôt, mus on ne la voyût
plus, que H. Téterol, inunobile sur le dienùn, la bouche ouverte,
croyait la voir encore. 11 était dans la même disposition, dans le
même trouble d'esprit qu'un tigre royd qui a trouvé son maître,
son dompteur, et qui se demande par quel miracle il l'a I*i^
sortir vivant de ses griffes. Cette jeune fille, qui n'avait pas eu penr
de lui et dont le regard était si limpide, lui avait jeté un cbame.
ctait-elle laide ou jolie ? Il avait du doute à ce sujet, n'étant pas
expsrt en de telles questicos. Ce qu'il savait, c'est que son visago
.ïGoogIc
l'idée de JEAN itTEBOL. jS3
ne ressemblait à aacun autre, que sa voix était pure, légère, frémis-
sante comine le chaut d'uue fauvette, et que jamais fille ou femme,
aumoe personne de sou sexe ne lui avait causé une impression
approchant de celle qu'il éprouvait eu ce moment. Elle était si vive,
cette innpression, qu'elle eut un effet vraiment bizarre ; les historiens
véridiques doivent tout dire, même ce qu'ils ne peuvent expliquer.
En pensant au chapeau k plumes de M'" de Saligneux et à ses der-
nières paroles, il sentit son cœur se gonfler, et il se mit à pleurer.
Pourquoi pleura-t-il ? qui pourrait le dire ? lui-même n'en a jamais
rien su. Peut-être les émotions pénibles de cette journée avaient-
elles élH'anlé ses nerfs, amolli et relâché sa ûbre \ les arcs trop
tendus ont de subites détentes. Le fait est que l'occasion de son
attendrissement fut M"* Glaire de Saligneux, la manière dont elle
l'avait regardé, le timbre particulier qu'avait sa voix, cette voix
argentée de la jeunesse que JeaDnJacques n'a jamais pu entendre
sans émotion. Quelle n'eût pas été la surprise de H"* de Saligneux,
si elle avait vu pleurer Jean Têterol ?
Quelques heures plus tard, comme il achevait de vider son ciii-
cbon de bière, im domestique du ch&teau se présenta devant lui.
P&le d'émotion, s'attendant à essuyer quelque rebuffade, quelque
avanie, ou même à être écooduit à grands coups de trique, le pauvre
diid>le maudissait le fâcheux caprice qu'on avût eu de lui confier un
message qui mettait ses chausses ou ses jours en danger. Il appor-
tait k M. Téterol un billet et une bourriche. Le billet était ainsi
conçu : — a H"' de Saligneux envoie à l'ogre de la Maison-Blanche
l'uo des al&eux scélérats qui ont dévasté ses choux, pour qu'il en
fasse justice en le mangeant. Il est juste à point. » La bourriche
contenait un lapin d'une grosseur exceptionnelle.
II ét«t écrit c[ue ce jour-là rien ne se passerait dans les règles.
Au lieu de chasser brutalement l'émissaire, M. Téterol lui fit donner
de quoi se rafraîchir; au lieu de déchirer le billet et d'en jeter les
morceaux au nez du porteur, il le relut jusqu'à trois fois et le serra
précieusement dans un tiroir. Quant au lapin, il le garda aussi. A
la vérité, par un reste de défiance, il l'examina avec grand soin
pour s'assurer que ses entrailles ne recelaient ni arsenic, ni sel
d'oseille, ni aucun ingrédient suspect. L'enquête ayant été favo-
rable, il ordonna dès le lendemain qu'on mit le scélérat à la broche,
et en le mangeant il pensa beaucoup à H"* de Saligneux. A dater
de ce jour, elle devait jouer un grand rôle dans ses plans d'avenir,
faire partie intégrante de son idée^ Que voulait-il eu foire? Il ne le
savait pas bien encore, mais il était sur la voie. A plusieurs reprises,
il prononça tout haut son nom en causant avec'lui-méme, et ses
yeux jettent une étincelle, une légère rougeur lui monta «ux
.ïGoogIc
A94 uTuz DES unix kohuis,
jooes. Àppsxemmeat il nmtut daas u tête use «leabinfliaop étrauige,
ionaisemblable, avec laquelle il essayait d'apprivoiser son bon sens,
qui liù faisait des oligectitHis.
VII.
Ce fut dans les premiers jours du mois d'avril 1S75 que H. Tëterol
prit esfin possession de la UaisoD-Blanebe. Il n'avait pas à crsinilre
d'essuyer lespl&tres, il leur avait laissé le tempe de sécher. 11 poidil
avec grand apparat la crémaillère ea donnant un repas auquel fureui
conviées toutes les notabilités de l'endroit. L'abbé ttiraud ae fit m
peu tirer l'oreille pour s'y rendre ; il n'aimAÏt pas à sa compromettre;
toutefois, M. Tètertd l'ayant assuré qu'il trouverait sous aa serviette
DB billet de mille francs pour ses pauvres, il Ht taire ses scrupules.
H. Têterol éuit un bomme à m^uger, et il oomptait sur l'indul-
gence de U. de Saligneuz. Le repas fut un vrai festin, et l'asustaoce
lui fit honneur, mangea beaucoup et but d'autant ; mais elle fut
réservée dans ses pnqxw, les langues eurent peine à se dégoiudir.
« LeboudiMi part, l'écrit pétille, » a dit la poète. Cinquante bou-
chons sautèrent aa plafond, et le vin d'JJ pétilla dïws les verres;
cependant l'esprit ne pétillait punt. On mettait une sourdine i s>
vois, comme si les murs avaient eu des oreilles et qu'on eût cniot
des indiscrétions; an dessert, on fut gai, mais saos bniit et sus
enthousiasme. L'îssue des deux procès y était pour quelque cbose;
on ne croyait plus à l'omnipotence de M. Tôterol, ses actions avaient
Bo peu baissé, celles du baron avaiuit hamsé. H. Téterol s'aperçut
de ce qui se passait dans le cœur de ses convives, il n'en marqu
rien, et n'eut garde de s'en aifecter. 11 avùt repris toute sa ooe-
fiance en lui-métne. — Quels imbéciles I pensvt-iL tin peu de pa-
tience, je les ferai changer de gamme.
Au nombre des invités était M. Crépm, établi depuis deux ans i
Bou]^, où son petit commerce prospérait. M. Téterol était, Imieui
que personne, en position de savoir ce que valait M. Crépin et le
cas qu'il en fallait &ire. On doit de l'aient aux gens qu'on achète,
on ne leur doit ni l'estiine ni des égards. 11 n'en avait guère pour cat
honnête bramne un pen véreux; mais il avait conservé aes retstiotiB
avec lui. Il le tenait pour on drêle inttiligmt, qui pouvait ^ns
l'occasion lui rendre de nouveaux serricee, moyeanaot finance, et
il faut croire qu'il en avait un à lui demander, car ^très le rqas
il le retint à coucher, lui prometjtant de le renvnyer le laidemain i
ses affaires par le premia* train.
L'exMntendant de U. de Saligueux s'était toujours réservé k
droit d'être ùunilier avec les gens gui l'avaient à kw solde, et qu'il
.ïGoogIc
L'mÂB DB JE&l) T&XENL. &95
ttchait d'exploiter ; il leur mangeait dans U maio, lenr disait des
v^ttés désagréables ; c'était sa maQiëre de sauver soc indépendanœ
et sa dignité. Il y a des fruits qui resteat acides en pournssant ;
tel était t'iioii(»âble M. Grépin, L'abbé Miraud s'étant levé pour
partir, tout le mcHide le suivit, et l'agent d'affaires, demeuré seul
avec l'amphitryoD, se plongea sans faiçon dans une causeuse, où il
passa quelques minules à tourner ses ponces, en mâchonnaiu son
cure-^ent. Les amples libations auxquelles il s'était livré avaient un
peu animé son teint blême ; il n'en était gu^e (dus beau pour cela,
il dit oiân : — Mes complimens bien sincères, monsieur Téterol I
Peste I vous avez bien fait les choses. Vous nous avez servi un festin
de Gamache. Hais savez-vous à quoi je pensais tout à l'heure? Vœ
invités ont bu vos vins, mangé vos truffes ; mais ils n'ont pas eli
' la reconnaissance de l'estomac. Il m'a paru que jusqu'à ta fïn ils
restaient ua peu froids.
— Vraiment ? s'écria M. Tëterol, en jouant la naïveté,
— Cela ne vous a pas frappé comme moi î
— ^1 oui, je me suis bien douté de quelque chose. £t à quoi
penset-TOus que cela tiemie î
— Dame, si je dois vous parler franc, ces deux ]Hrooës perdus
vous ont iait du tort. U faut prendre les hommes comme ils sont.
Vous avez accompli naguère de grandes choses, et on vous regar-
dait bouche béante, 11 a sulli d'un échec pour tout faire oublier, on
ne voit plus aujourd'hui que les taches du soleil. Que vous dirai-
je? votre prestige a considérablement souffert.
— Mon prestige I Voilà qui est fâcheux. Je vous en prie, mon-
sieur Grépin, donnez^moi up bon conseil, faites-moi part des tré-
sors de sagesse que renferme votre docte cervelle. Gomment dois-je
m'y prendre pour le rétablir, mon prestige?
— Ce sera difficile, mon cher Téterol, repartit l'autre en enfon-
çant ses mains dans ses poches. On ne vous craint plus, et vous ne
pouvez pas vous flatter qu'on vous aime. Ce n'est pas dans vos
cordes.
H. Téterol le lorgna du coin de l'œil ; il était bien tenté de
moDliOT la porte à ce cavalier personnage, qui se prélassait dans sa
causeuse et le traitait de pair à compagnon, mais il s'était fait
une loi de supporter les gens dont il avait besoin.
— Apprenez-moi à devenir aimable, maître Grépin, répliqua-t-il
sans se fâcher. C'est une science où vous êtes passé maître.
— Adressez-vous plutôt à M"' de Saligneux. La connaissez-vous?
— Je lui ai parlé deux minutes durant, sur un grand chemin,
répondit M. Téterol avec un peu d'émotion.
-^ Mon cher Téterol, mettez-vous bien dans la tête que U"* de
Saligneux est votre plus dangereux ennemi. Pendant les trois mois
.ïGoogIc
i06 BEVUE 0E3 DBOX HORDES.
qu'elle a passés au diâteau, elle vous a fait plus de mal à elle
toute seule que vos deui procès réunis. A ce qu'on me rapporte,
elle est allée partout, causant avec le tiers et le quart, montiaiit à
tout le monde sa patte blanche, prodiguant ses sourires, ses ctiat-
teries... C'est une vraie chatte; on ne jure plus que par elle, et le
baron en profite. Que diable I vous et vos millions vous faites aui
passaos une mine un peu grise. Vous n'êtes pas de force à lutter
contre cette demoiselle.
— Aussi j'y renonce, repartit humblement H. Téterol.
— M'est avis, continua H. Crépin, que, si elle épouse quelque
hobereau du voisinage, elle aura bientôt fait de le mettre i la
chambre. Elle possède toutes les qualités d'un parfait courtier d'é-
lections.
H. Téterol alla s'asseoir à côté de M. Crépin, et, lui donnant une
tape sur le bras : — Elle ne se- mariera pas, elle n'a pas de dot.
— Où la prendait-elle ?
— Et pas d'espérances.
— Ahl si, elle héritera de son grand-oncle, le marquis de Vire-
vieille. C'est un vieux garçon qui l'adore autant qu'il exècre soa pa-
nier percé de père.
— Est-il riche, le marquis ? demanda H. Téterol sur un UHi de
mauvaise humeur,
— S'il l'est, il faut croire que c'est un grigou, un pince-maille,
car il vit à Paris petitement, dans un petit hôtel entre une cour nul
pavée et un jardin sans fleurs, en compagnie d'un vieux valet de
chambre, d'une vieille gouvernante et d'un vieux chien. L'hôtel a des
lézardes qu'il ne songe pas à boucher, et le chien, la gouvernante,
le valet de chambre, le marquis lui-même sont aussi fripés les uns
que les autres. Je vous en parle en connaissuice de cause. Nobe
illustre baron m'envoya jadis dans ce taudis pour y négocier uo
emprunt ; je fus très mal reçu, et peu s'en fallut qu'on ne licbit
le dogue à mes trousses. M'est avis que sa H. de Virevieille laisse
quinze mille francs de rente à sa petite-nièce, ce sera Le bout du
monde.
— Vous voyez bien I s'écria triomphalement M. Téterol, eo se
répondant à lui-même.
— Que voulez-vous que je voie î
— Rien du tout, fit-il. Et i^rès avoir rêvé un instant, il ^outa:
— Elle a beaucoup de bon sens.
— Qui donc?
— M"* de Saligneux.
— Mais savez-vous, monsieur Téterol, qu'elle vous occupe beift-
coup, cette demoiselle? En seriez-vous amoureux par hasard?
M. Tét^ol rougit jusqu'aux oreilles, et Dieu sait qu'il ne rou-
.ïGooglc
l'idée de JEAN TËTEHOL. jg7
gissait que dans les grandes occasions. — Oui, elle a beaucoup de
bon sens, r^>éla-t-il sans se déconcerter, et c'est tout naturel. Quand
une fille a le malheur d'avoir pour père un fou, elle en sent les in-
convénieos et s'applique à devenir raisonnable.
— Eh 1 oui, en public, devant la galerie, coram populo; mais dans
son particalier, c'est autre chose. M"' de Saligneux portait déjà des
robes longues qu'elle grimpait encore aux arbres. Un jour qu'elle
était montée dans un cerisier et qu'elle croquait des cerises, elle a
trouvé charmant de m'en lancer les noyaux à la figure.
— Admirable I s'écria M. TAterol, qui estimait que décocher des
noyaux de cerises contre la vilaine face de U. Crépin était un acte
m^toîre, un plaisir de haut goût,
— Ne vous faites pas d'illusion, elle vous en lancerait à vous
aussi, repartit U. Grépin un peu piqué. Que sommes-nous pour elle,
vous et moi t De vils roturiers, qu'elle méprise du fond de son âme.
Elle a beau se montrer populaire par politique, elle est Saligneux
jusqu'au bout d^ ongles, jusque dans la moelle des os. C'est une
pimbêche infatuée de ses ancêtres, dont elle fait le compte chaque
soir et chaque matin. Vous ne lui Aterez jamais de la tête que
l'homme commence au baron.
— Bahl repartit M. Têterol, qui suivait toujours son idée, si or-
gueilleuse qu'elle soit, une fille panvre qui a du bou sens s'accom-
mode aux circonstances, et quand il y va de son avenir, elle fait
passer son orgueil par des défilés très étroits et même par le trou
d'une aiguille.
— A moins, répliqua l'autre, qu'elle ne se serve de ses beaux
yeux pour amorcer on duc ou un marquis millionnaire.
— Monsieur Crépin, M"'. de Saligneux est-elle jolie? demanda
M. Têterol avec une nriveté qui cette fois n'était pas jouée.
L'agent d'affaires éclata de rire, et pinçant le bras de H. Têterol :
— Voilà qui est particulier, s'écria-t-il. Vous avez causé pendant deur
mÎDUtes avec H"* de Saligneux, et cela vous a sufB pour décou-
vrir qu'elle a du bon sens, mais vous ne savez pas si elle est jolie.
Vraiment, monsieur Têterol, vous êtes un homme étonnant.
— Très étonnant, répondit U. Têterol, qui, dégageant son bras,
épousseta sa manche. Puis il se mit à regarder ses mains, à comp-
ter ses doi^; comme nous l'avons dît, il se livrait volontiers k cet
exercice, quand sa tête travaillait.
A quoi peasez-vousT lui cria M. Grépin.
— Je pense, dit-il en tressaillant, au moyen de rétablir mon
prestige, qui, selon vous, mon cher Grépin, est fort compromis.
— Gomme Galcbas, vous avez l'œil farouche, l'air aoinbre et le
poil hérissé. Vous machinez quelque chose.
VQHÊt ixn. — itm, »
.vGoogIc
A98 asrnE des deux hohdbb.
— Peut-èlre. Puis-je compter sur vous?
— Oh 1 pour cela non, mon cher Téterol, répliqua M. Grépin, en
se gourmant et se donnant l'air d'un Gaton. Foi d'honnête bomme,
j'ai juré de ne plus mettre la main ni même le bout du doigt dans
aucun des petits complots qu'il vous plaît de tramer contre ce pauvre
baron. C'est un brave garçon, après tout, auquel je m'intéresse.
Voilà deux ans qu'il se claquemure dans son chiteau, et iÂea sait
comme il s'y ennuie, vivant en véritable anachorète, essayant de
remettre un peu d'ordre dans ses finances, de réparer les erreaiï
de sa jeunesse. Il faut encourager la vertu. Ayez un peu de pitié,
laissez ce pécheur faire son salut. Quant à moi, son rep«itir et ms
austérités me touchent, je me ferais une conscience de le déranger
dans ses saintes pratiques... Non, ne comptez pas sur moi, je ne suis
pas de l'affaire.
M. Téterol se planta devant lui et le regardant sous le oce : —
Maître Grépin, dit-il, nous savons qne vous vendez fort cher vos
coquilles ; mais nous avons de quoi les acheter. Je désire vous de-
mander quelques rensei^emens. Morbleu I on vous les paiera.
A ces mots, comme s'il eût craint que son salon ne fût un lieo
trop public pour s'y livrer à des épanchemens intimes, il prit
H. Grépin par le bras et l'emmena datis son calnnet, où il resta en-
fermé avec lui pendant deux heures. H le questionnait de sa voix la
plus basse, l' ex -intendant lui répondait sur le même ton, si faieo
que personne n'a jamais su ce qu'ils se dirent. La seule chose Ant
on soit certain, c'est que le jour suivant M. Grépin reiooma de
bonne heure à Bourg, où il ne fit que toucher barres, et qu'il en
repartit presque aussitôt pour se rendre à Paris, bien qu'il n'y Sa
appelé par aucune affaire personnelle.
La vertu, les bonnes intentions sont quelquefois récompensées.
Quoi qu'en pût dire M. Grépin, le rat de ville s'était fait rat àti
' champs, et il ne s'ennuyait point dans son trou. Le baron de Sali-
gneux avait pris goût à sa nouvelle vie. Get homme adoré des belles
avait chaussé une paire de sabots, et il y sentait ses pieds h l'use.
Geci est une métaphore ; il n'en est pas moins vrai qu'il s'occupaii
de cultiver ses terres, se couchant de bonne heure, se levant au
premier chant du coq, et qu'il attrapait facilement la fin de ses jour-
nées, sans avoir un instantde mauvùse humeur. Si quelques umée^
auparavant un prophète lut avait prédit cette étrange métamor-
phose, il lui aurait sûrement répondu en haussant les épaules : G'esi
impossible. Et pourtant l'événement impossible s'était accompli. II
vivait claquemuré dans son castel, sans autre société que ses por-
traits de famille et que les vertus un peu revêches de sa strur, U
comtesse de Juiues, auxquelles venaient se mdler par intervalles.
.ïGoogIc
1.'U»ÉE DS JUN lÉTEBOL. A09
sans réussir à les dérider, les gr&ces eojouées de sa Me. Le papilloo
TOlligeut quelques inatuis autour de la roDce épiiieuse, qui lui mon-
iraot ses duds, lui fusait de la morale et lui reprochait sa galté
délacée; il écoutait ou faiaùt miite d'écouter, et ûi miaute d'après
oa ne le voyait pkis : ses gràcea. sea ailée brillantes, ses caprices
folâtres, ses pensées légères, tio tourbillon avait tout eioporté.I)»-
puis qu'elle était sortie du couvent, U"* de Saligueui s'était par-
tagée entre son père et son grand-oocle, le marquis de Virevieille,
qui la réclamait comme son bien et qu'elle aimait beaueoup. Une
fm qu'il la tenait, il avait peiue à la lâcher, et le baron n'osait pas
trop ]& lui disputer; si mesquin que fût l'héritage eu perspective,
on n'était pas en situatioa de riea mépriser. U en coûtait cependant
ta baioQ de se séparer de sa. ûlle ; il la trouvait cbsrmaate ; ce qui
lui plaisait Burlout, c'était son rire, aussi frais, aussi bruyant que
les casc^eUes de la Limourde. Quand il était seul avec elle, il lui
disait : «A présent ris, etfais^noi rire. >> Elle ne se faisait pas prier,
et ils riaient pendant deux heures. Ualheureusemeot le marquis
considérait qu'elle était à lui; il consentait à la prêter, nuis il fat<
lait qu'on la lui rendit. On venait de la lui rendre, et II. de Sali-
gueui avait été mélancolique pendant la moitié d'une semaine,
après quoi il n'y avait plus pensé. L'indifférence naturelle est un
plus sûr remède k tous les ch^rins de ce m«ide que les meUleurea
coDsolatioas de la philosophie. Avec ou. sans sa fille, M. de Saligneux
preout sa vie en patience et même en douceur. A la vérité, quand
le matin, vêtu d'une )aquette en futaine, coiffé d'une casquette en
peau de l^nn, il sortait de chez lui pour aller surveiller ses se-
mailles, ses moissons où ses vendanges, et qu'il traversait k grandes
enjambées ses guérels, où il enfonçait jusqu'à la cheville et qu'il
emportait quelquefois & la semelle de ses grosses bottes, il lui ar-
mait de se regarder lui-même d'un œil étonné. 11 se disait : Est-
ce bien tm! U se demandait si l'autre, le vrai baron, n'était pas oc-
ctqié dans le ntëm« moment à promraer scm sourire cooqu^ant
sur l'asphalte du boulevard; mais son étonnement n'avait rien de
doulourflox. Ne nous lassons pas de le répéter pour encourager les
pécheurs repeatans qui s'imaginent que la conversim est toujours
un ouvrage austère et pénible, — le baron de Saligneux passa près
de deux années sans remettre les pieds à Paris, et uoaidêtaot Û ne
s'ennuyait point. La rat ne parlait pas de quitter son grain et sa
javelle, le moine ne songeait nullement à jeter le &oc aux orties.
Ses i^iMs ne furent pas perdues. Peu de temps lui avait su0l
pour s'asisurer que M. Crépin l'avait indignement volé, il n'e^aya
pas de lui faire rendre gorge; mais, l'ayant rencontré dans un die-
nÛQ creux, ce Uù fut uns joie de aigoifier à ce grappilleur qu'il était
.ïGoogIc
600 HETDE DES DEUX MONDES.
un ûipoD. C'est un genre de plaisir qu'on a raison de se donner;
cela n'enrichit pas, mais cela soulage. Il s'appliqua sans désempi-
rer à remetire en bon état son domaioe. 11 était intelligent, il s'en-
tendit vite à la coupe des bois, à l'élève des bestiaux, à l'irrigatiw
des prairies, aux meilleurs procédés de labour, 11 s'appliqua sur-
tout à faire rentrer tout son monde dans le devoir et à boucher les
fuites mystérieuses par où s'écoulait l'argent le plus clair de s^
fermages. Il fit si bien qu'en moins de dix-huit mois il doubla
presque te rendement de ses terres.
Nous avons entendu un prédicateur déclarer que les saints, même
réduits aux plus cruelles extrémités, sont heureux, parce qu'ils
possèdent l'amitié de leur conscience. Nous ne savons si l'amitié ,
de sa conscience aurait suffi pour faire le bonheur du baron de '
SaUgneux, et si la grâce l'avait assez profondément touché pour qu'il
s'accommodât longtemps d'une existence tout unie. En devenant
agriculteur, il n'avait pas {hïs l'humeur bucolique. Heureusement I
H. Téterol s'était chargé de lui fournir les épices dont il avait
besoin pour assaisonner sa vie. Si H. Téterol n'avait pas existé, il
est probable que M. de Saligoeux n'eût pas tardé à rompre son
ban; mais M. Tèterol existait et lui avait déclaré la guerre : il éttil
dans la situation d'une place assiégée ; il prit plaisir à se défendre,
k rendre coup pour coup, à omstruire des ouvrages avancés, k
éventer les mines de l'ennemi en pratiquant des contre^nines, à i
contrarier ses travaux d'approche par de vigoureuses sorties.- La I
fortune des armes lui fut favorable, et il remerôa in petto H. Tè-
teroi des intéressantes distractions, toutes nouvelles pour lui, qa'il
avait bien voulu lui procurer.
Une chose l'inquiétait cependant : depuis que la cour d'a{>pel de
Lyon avait décidé que les lapins ne sont pas tous lapins de garaise,
H. Tëterol n'avait plus donné signe de vie, il faisait le mort. Les
hostilités avaient cessé sur toute la ligne; plus de chicanes, plus
de réclamations insolentes. Garde, serviteurs, jusqu'au dernier
valet de ferme, il semblait que le propriétaire de la Maison-Blanche
eût enjoint à tout son monde de changer de ton et d'allûres; on
était devenu poli, presque gracieux ; l'affreux dogue au museau
court s'était apprivoisé ; il ne montrait plus les dents, il n'aboyait
plus. Fallait-il en conclure qu'atterré par sa défaite, TA. Tëterol
s'était dégoûté de la partie, qu'il avait désarmé et songeut k faire
des propositions de paixf Pour qui le connaissait, c'était difficile è.
croire. Lorsque l'assi^eant cesse le feu, cela signifie quelquefois
qu'il se dispose k lever le siège; cela peut signifier aussi qu'il pré-
pare à l'assiégé quelque méchante surprise.
M. de Saligneux eut bientôt un autre sujet d'inquiétude beao-
.ïGooglc
l'idée de JEAN TËTEBOL. 501
coup plus grave, qui Lui viut d'un tout autre cAté. Ou a dit avec
raison que le présent n'est rien, que l'avenir ne dépend point de
nous, que notre passé seul nous appartient; mais c'est une question
de savoir si ce n'est pas plutôt nous qui lui appartenons. Le baron
avait pour créanciers principaux deux boursicotiers de mince mora-
lité et de petite réputation. Il leur devait des sommes assez rondes,
dont son voyage de long cours à travers l'Europe avait porté le mon-
tant à plus de 200,000 francs. Il leur servait r^ulièrement les
intérêts de sa dette, qu'il se promettait d'amortir peu à peu par des
acomptes, mais qu'il était bors d'état de rembourser. Au reste, il
pensait n'avoir rien à craindre de MM. Cobec et Margrifle ; il les
avait toujours trouvés de bonne composition, et ils ne se faisaient
point tirer l'oreille pour lui renouveler ses billets. Au moment oii
il y songeait le moins, deux lettres lui arrivèrent, à un mois d'in-
lervaUe, très semblables l'une à l'autre, par lesquelles ces deux
messieurs lui mandaient qu'il leur était survenu des embarras et
que, le terme étant échu, ils se voyaient dans la pénible nécessité
d'exiger de lut le remboursement intégral de leurs créances. Ces
deux lettres lui causèrent une surprise désagréable ; ce fut un coup
de cloche qui le fit tressaillir. Son alarme eût été plus vive encore,
s'il se iàt douté que M, Crépin était parti subitement pour Paris,
après avoir eu un long entretien confidentiel avec M. Tëterol. Il ne
tarda pas & se tranquilliser, et il écrivit à ses créanciers pour leur
insinuer qu'il ne croyait pas à leurs embarras et pour les prier
d'avoir un peu de patience, attendu qu'il lui était impossible de les
satisfaire. 11 en reçut une réponse équivoque, qui lui parut rassu-
rante; il avût l'art de bercer ses inquiétudes, jusqu'à ce qu'elles
s'endonnisseat. Hélas I on s'amende, on tue en soi le vieil homme,
on ne réussit pas à tuer Cobec et Margriffe, et on les voit sortir des
profondeurs d'une trappe pour venir tourmenter le pécheur con-
verti. C'est une des injustices les plus criantes de la vie.
Par une belle après-midi du mois de juin, le baron de Saligneux,
étendu sur l'un des bancs de sa terrasse, était occupé à digérer
son frugal déjeuner, en fumant un panatella dont le parfum suave
lui rappelait les meilleurs jours de son existence. Il n'éprouvait
cependant aucun regret. Pour la première fois, son imagination
était en paHiût accord avec sa destinée ; elle ébauchait des pasto-
rales, elle se chantait à elle-même des airs de chalumeau. Des
vaches paissaient dans le pré voisin en faisant tinter leurs clo-
chettes, et il semblait au Imon que ce tintement était une musique
plus agréable à entendre que la plus charmante opérette. Il lui
parut aussi que la vaste plaine où se promenaient ses yeux était
plus agréable à voir que l'enceinte du pesage, et il s'avisa de trdu-
.ïGooglc
i&i HETUE DES DEUX HORDES.
ver que le bel onnetu qui ombrageait ea tète ^U d'uD plus beao
ven que rabat-jour d'une lampe qui éclaire une partie de baocant
i deux louis la fiche. 11 fut interraœpu soudain dans sa omteii^ila-
tioD par ua cri aigu ; il r^;arda en l'air et aperçut un maudit ^r-
viar, qui l'avantr-veille lui avait volé une poule. U donna l'ordre
qu'on lui appon&t atm fusil, il le chargea et attoadit que L'oiseau
se fût ri4)procbé. 11 se disposait à le coucher en joue, quand un
valet de chambre lui remit une lettre, dont il reconnut sur4e-chan^
Vémture; c'était de toutes les écritures du monde celle qoi lui
plaisait le moins. U posa son fusil et s'ei^iressa de lire la lettn,
qui était courte, mais éloquente. Elle était ainsi conçae :
■ Monsieur le baron, j'ai l'bonnenr de tous iafonnw qae
HH. Cobec et Margriffe m'ont fait le tnuuqport de leurs créuices
sur TOUS, lesquelles, comme tous ne pouTsz l'ignorer, montent eo
chiffre rond i deux cent dii-huit mille frases. Vous o'igaorei pas
non plus que les termes convenus pour le remboursement sout
échus l'un depuis huit jours, l'autre depuis im mois, i'atunds avx
ÎB^atience la coomiunicatian que tous Toudrei bien me tûie à ce
sujet, kgcétt, nxmàeur le bûroo, l'eqvession de tous lea seoti-
juens de haute considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être
votre dévoué serviteur. « Jbah ÏÈnaco- ■
H. de Saligneux sentit un frisson courir te long de exm dos. 11
relut deuit fois, trois fois le billet. Non, ses yeux ne l'avaient pas
trompé; la fatale écriture résista à tous ses efforts pour lui fint
dire autre chose que ce qu'elle avait dit; elle s'en tenait à son pre-
mier mot, qui était aussi le dernier. Il déchira le papier en qualte;
l'eùt-il déchiqueté, cela n'aurait servi de rien ; ce n'est pas avec nos
mains, ce n'est pas avec nos ongles que nous nous dtiiarrassoos
d'une vérité qui nous gène. Le baron plia la tête sous Vtnét de U
destinée qui venait de le frapper; il se livra fc de douktOFwacs
réflexions, cherchant i se rendre coopte de ce qui s'était passé; il
devina bien vite la part que H. Crépin avait eue dans révéoemenL
L'épervier qui planait au-dessus de la terrassa cria.de nouveau; il
le regarda et n'eut plus envie de tirer sur lui; en eompanisHi de
l'autre, cet oiseau de proie lui semblait un être fart inoffoisif.
11 vit paraître au bout d'une allée sa sœur, la comtesse de lûmes,
dans son étemel petit deuil. Depuis la mort de son mari, que ce-
pendant elle n'avait pas sujet de r^retter, elle s'était vwiée an
iMHr I tout au plus, dans les jours de £âle carillonnée, égayatt-eUe sa
tristesse par quelques rubans lilas. Ce jour-li, son deuil se ti«iivait
6tre de circonstance. Le baron s'approcha d'elle et lui dit qu'une
affiùre pressante l'i^ligeait & partir pour Pans. £Ue le t
.ïGoogIc
t'wia rx jbah rtmoL. SOS
il lui 6t une histoire. Elle prenait si vivemeat les choses que, pour
éi^apper à see pathétiques litanieB, il s'était toujours ahsteou de
la mettre au courant de ses affaires, sans compter qu'elle avait
l'oreille très dure et qu'on n'aime pas à crier ses confidences. D'ail-
leurs pouvait-elle lui venir en aideï Elle venait de marier son fils
avec une héritièro, et pour faciliter ce riche établissement, qui
n&ttait sa vanité, elle s'était saignée à blanc; il lui restait à peu
prés de quoi vivre.
H. de Satigneux ne s'occupa plus que de ses préparatifs de dé-'
part. Avant de se mettre en route, il prit la plume et griffonna
rapidenent les trais lignes que voici:
> Honsieur, veuilles m'accorder, je vous prie, un délai de quel-
ques jours. Avant la fin de la semaine je me serai libéré. Agrées,
monsieur, l'expression de tous mes sentimens de parfaite considé-
raiioD, »
Le lendemain matin, il arrivait à Paris. IL s'abstint de Uire
aucune tentative auprès du marquis de VirevieiUe ; il s'était adressé
à lui plus d'une fois dans un moment de détresse, et l'accueil qu'il
av&it reçu lui avait Aie le goût de recommencer. Aussi bien
M"* de Saligneux était en séjour chez le marquis, et il ne voulait
pas la voir. Il redoutait son regard ingénu, mais perçant ; quuid
il avait quelque chose à cacher, les yeux de sa fille lui faisaient
peur. Il passa plusieurs jours à aller de porte en porte; ceux de ses
BDiissurqui il comptait le plus étaient ^sens, d'autres trouvèrent
des défaites. Il recourut & des bailleurs de fonds qu'il avait prui-
qués jadis avec succès; ils lui témoignèrent que son crédit était fort
élH-snlé, et il jugea inacceptables les conditions qu'ils lui firent.
Les plus obligeans ne mirent à sa disposition que des sommes insi-
gnifiantes; les eaux étaient basses, l'argent était rare sur la place.
Éconduit de partout, il se rabattit sur son vieil ami le baccarat; il
gagna dans une nuit quinze cents louis, qu'il reperdit la nuit sui-
vante. Découragé par ce revers, ne sachant plus à quel saint se-
vouer, il prit le grand parti de se résigner à son sort, d'avaler le
calice et de retourner à Sali^eux.
Quelques heures après y être arrivé, il se présentait à la grille
de la Haison-Blanche, sur les murs de laquelle il crut lire la redoor
table inscription : Latciate ogni speranza. La pénible émotion qui
l'agitait et les transes cruelles de sa fierté à l'agonie paraissaient
sur sou visage, car le gros dogue de M. Tëterol, qui s'était avancé
i sa r^contre en grondant, s'accroupit soudain à ses pieds, en le
regardant d'un œil presque paterne. Ëa dépit de la caloomie, cet
animal étut susceptible de bons sentimens. Il avait flairé un mal-
heur, ce malheur lui sembla respectable, et il le laissa passer.
.ïGoogIc
BCrUB DES DEUX MONDES.
VIII.
En ce moment, M. Têterol se trouvait dans la plus heureuse dis-
positioD d'esprit. 11 était occupé à lire une lettre qu'U venait de
recevoir de soq vieil ami le notaire Pointai. Il la humait k petits
coups, en gourmet, comme il eût dégusté un bon muscat de Fronti-
gnan, seul vin qu'il aimftt, tant il est vrai que les contraires se
■ recherchent.
Cette lettre disait ce qui suit :
<i Mon cher ami, j'ai vu hier Lionel, qui part aujourd'hui pour
aller passer trois mois en Allem^;ne , comme cela était coDveau
entre vous. Je ne veux pas Laisser à ce jeune honune précoce et
par trop modeste le soin de vous annoncer qu'il a passé son doc-
torat avec un éclat incomparable. C'est un des plus brillans exa-
mens dont on ait gardé souvenance dans la faculté de droit. 0 n'est
bruit que de cela parmi les hommes compétens, et tout le monde
s'accorde pour prédire à votre fils les jdus belles destinées. Ses
succès ue feront point de jaloux, il a le don de se faire aimer. Uod
vieux client, le nouveau garde des sceaux, a pris ce gamin en s
grande amitié qu'il voulait l'attacher à son cabinet. Lionel n'a pas
entendu à cette propositiou. Il prétend que son éducation n'est pas
terminée. Il a appris l'anglais en Angleterre, il veut étudier les
Allemands chez eux; mais il tiendra sa promesse, et au commence-
ment de septembre il ira vous trouver dans cette fameuse Maison-
Blanche qu'il ne connaît pas encore. Savez-vous que vous avei bit
avec lui de la haute coquetterie? Vous n'avez pas voulu lui montrer
l'oiseau avant que sa huppe eût toutes ses plumes. Si je compte
bien, il y a trois ans que vous n'avez vu Lionel. Vous le trouverei
un peu changé, surtout un peu maigri ; il travaille b-op, la lame
use le fourreau. Ce sera à vous de le refaire, de l'engraisser ; oiais
tel qu'il est, c'est le plus joli châtain du monde. Je connais des
femmes qui sont de mon avis.
a Soyez sans inquiétude, mon cher Tëterol, il ne sera pas avocat.
Vous avez pris ce métier en horreur depuis que vous avez perdu
des procès.lui ne veut pas en gagner. Ses idées sont toujours les
mêmes ; il entend se faire une carrière politique, et en attendant il
est de première force dans le droit administratif. Il sera avant peu
auditeur au conseil d'état, et tme fois le pied à l'étrier, il aura
bientôt fait de se mettre en selle. Le bon et gentil serviteur que la
France aura là I II a tout poiy lui, la vivacité de l'intelligence, on
esprit clair, lumineux, une instruction solide, des idées nettes et
prédses, les opinions les plus lib^ales, point de préjuges, et point
.ïGoogIc
l'idée db JEAN t£tekol. 50&
d'intolérance, avec cela une imagination de poète... Hais de quoi
vai»-je vous parler? Voilà que je déprécie ma marchandise.
n Vous êtes un heureux père, mon cher ami ; savez-vous bien
tout ce que vaut votre fils et sentez-vous assez votre bonheur? b
— U est inouï, ce Pointai, pensa M. Tèterol. 11 a la prétention de
m'apprendre ce que vaut ce garçon. Vous verrez qu'il s'imaginera
l'un de ces jours que c'est lui qui l'a fait.
Ualgré ce mouvement d'humeur, il se disposait à relire la lettre
du notaire, quand Joseph, son domestique, lui remit une cu-te.
A peine y eut-il passé les yeux , il se leva d'un bond, en criant :
Faites entrer 1 et il fut sur le point de courir à la porte pour y
attendre sa proie, qu'il avait hâte de contempler. 11 maîtrisa son
impatience, et, sentant qu'il y avait une flamme dans ses yeux, il
tâdia d'éteindre son regard.
M. de Saligneux parut. Il s'était refait une contenance en montant
l'escalier; son visage avait repris son expression accoutumée, un
air d'indolence hautaine qui dominait les événemens et semblât
dire : Quoi qu'il arrive, je suis un Saligneux. 11 s'avança en se dandi-
nant légèrement, selon sa coutume, le sourire aux lèvres, la tête
inclinée sur sa poitrine, comme s'il eût voulu respirer de plus près
le parfum d'une superbe rose mousseuse, qui s'épanouissait à sa
boutonnière. M. Têteroi fut consterné. — Il a trouvé de l'argent,
pensa-t-il.
Le baron se douta de ce qui se passait dans le cœur de son bour-
reau. 11 lui dit d'un ton dégagé : — Rassurez-vous, monsieur Tê-
terol ; je suis à votre merci. — Il ajouta avec une grâce ironique :
— Vous voyez Thémislocle venant s'asseoir au foyer du grand roi
ou Napoléon I*^ se réfugiant à bord du Belléropkon.
La fîgure de H. Tèterol s'épanouit comme la rose qui fleurissait
1& boutonnière du baron ; son regard, son sourire distillaient la joie.
Cn rayon de soleil qui le prenait en écharpe faisait scintiller ses
cheveux gris et lui mettait une auréole autour du front ; ce n'était
pas l'auréole d'un saint ni d'un martyr.
Il s'inclina courtoisement et dit : — Monsieur le baron, on ne
vous enverra pas à Sainte-Hélène.
Puis il le conduisit à l'autre bout de son vaste cabinet de travail,
couvant du regard cet homme précieux, le suivant dans tous ses
mouvemens avec une teûdre sollicitude, comme s'il avait craint
qu'il ne se cassât en chemin. U lui avança le plus commode, le plus
moelleux, le plus douillet de ses fauteuils, et peu s'en fallut qu'il
ne lui mtt un coussin derrière la tête, un carreau brodé sous les
pieds. Il désirait que son prisonnier fût bien, parfaitement bien, et
qu'il prit goût à sa prison.
d., Google
606 BXTDS OEB DEUX HCMtDES.
M. de Satigoeux s'assit. Il avait le visage tourné vers une lar^
fenêtre ciolrée, par laquelle il aperçut ud château; il ne put s'em-
pêcher de lui faire un signe de tâte, qui voulait dire : — Toi et moi,
comment sortirons-oous de là?
M. Téterol s'installa sur une modeste chaise de canne, et ayant
jeté un rapide regard du c6té de la fenêtre: — Une bien charminte
vue, monsieur le baron I dit-il. Voilà ce fameux bois, qui n'est pas
une garenne. Voilà cette rivière qui mange mes prés, sans que les
tribunaux me permettent de la priver de ce plaisir. Ëtrao^ chose
que la justice, soît dit eotre nousl.. Et ce château, qu'il est él^int
et coquetl Comme il est Saligneux, lui aussi 1 Ah I l'on ne sait plus
bâtir comme cela aujourd'hui. On ne fait plus que de l'architecture
bourgeoise. C'est que nous vivons dans un siècle terriblement bou^
geois...
Ce mot de bourgeois lui remplissait la bouche ; en le prononçanl,
il avait l'air aussi respectueux pour lui-même que Louis XIV a'écrisnt :
L'état, c'est moi.
M. de Saligneux l'interrompit par un geste : — Monsieur Téterd,
parlons de nos affaires, lui ditril. Je sais venu vous prier de renou-
veler mes billets. Vous me demanderez l'intérêt qu'il vous plairt.
H. Téterol souffla bruyamment, cligna l'œil droit, repoussa sa ca-
lotte de velours noir sur le sommet de son front, et répondit sprfcs
une pause qui parut très longue au baron :
— Je vois avec chagrin, monsieur le baron, que vous ne me
conuaisses pas encore. Pour qui me prenez-vous ! Pour un usa*
rier, je crois, grand merci. Saches, je vous prie, que j'ai tonjours
délesté toutes les manières malpropres de gagner de l'argent. J'ii
fait ma fortune en travaillant, et j'ai toujours voulu que mes écus
travaillassent honnêtement comme moi. Je n'ai jamais tripoté à li
bourse ; demande! plutôt à Pointai. Je n'ai jamais vendu à découvert
Qu'est-ce que vendre à découvert ? C'est vendre ce qu'on n'a pas.
J'ai toujours vendu ce que j'avais, moi, et quand j'ai acheté, je n'ai
jamais fait de marché dont j'eusse à rougir. Si je vous donnais les
clés de ma caisse, vous n'y trouveriez pas un louis, vous m'entendes,
ni même une pièce de dix sous qui ait une vilaine histoire. Je suis
un enfant trouvé, moi; mais mes écus connaissent leur père, et ih
savent que leur père s une réputation sans tache, qu'il peut marché
au grand soleil, le front levé. Mon, monsieur le baron, je n'ai ja-
mais prêté à la petite semaine, et je ne veux pas commencer aujour-
d'hui. Proposes-moi autre chose,
— Prenez hypothèque sur ce qui me reste de mes biens, reparui
le baron d'un ton bref et saccadé,
H. Téterol souilla de nouveau, cligna cette fois l'œil gauche, i»*
.ïGoogIc I
l'iD^B DI JUN TËTEBOL. 507
mena sa cdotte sur ses énormes sourcils, et répliqua sentencieu-
semenC : — £d fait d'hypothèqaes, je n'ai jamais aimé que les pre*
mières.
M. de Saligneux plia la tète soas le coup. — En. ce cas, paytE-vous
en terres, prenez Sidignenx, dit-il d'une voix altérée par l'émotion.
— Saligncux toat entier ï s'écria M. Tèterol, qui ouvrit la bouche
tonte grande, comme pouvait l'ouvrir son bouledogue en happant
an morceau.
— Un instant, mon cber-monsieiir, vous devriei savoir, vous qui
êtes si curieux et si profondément instruit de mes affaires, qu'en
fonds libres Saligneox vaut plus de deux cent mille fruics. Tous
sereK plusieurs' à le partager.
H. Tâterol garda un instant le silence. — Monsieur le baron,
reprit-il, ce que je vais vous dire va bien vous étonner. Je sais que
vendre le ch&teau de vos pères serait pour vous une cruelle extré-
mité, et il faudrait finir par le vendre. Qu'est-ce qu'un château,
quand il n'y a plus rien autour, plus rien qu'uD potager? C'est un
rot sans sa cour ou un général sans année. Ëcoutez-moi, je ne dé-
sire pas vous prendre Saligneux. Assurément je n'ai pas de raisons
de vous vouloir du bien. Vous m'avez traité de Turc à More, vous
m'ave2 causé mille chagrins, vous m'aveE rendu la vie dure, vous
m'avez fait vieillir avant l'âge, vous m'avez intenté des procès...
— Ah 1 permettez, monsieur Téterol, je m'imt^nais que c'était
vous...
M. Tftterol lui cria d'une voix tonnante : — Comment, monsieur
le baron, vous osez encore soutenir que vos lapins...
— Oh ! pour l'amour de Dieu, n'en parlons plus, soupira le baron.
Je crains l'ennui plus que tout; mes lapins seront ce qu'il vous
plaira, faites-en des lièvres ou des sangliers, mais qu'il n'en soit
plus question.
Cette interruption malencontreuse avait vivement indisposé
H. Téterol. Il prit le temps de se calmer, après quoi il poursuivit
d'un ton débonnaire : — Je vous disais, monsieur le baron, que
je n'avais aucune raison de vous ménager et que cependant je répu-
gnais k vous prendre Sal^neuz. Savez-vous pourquoi? Gela tient
tout simplement à ce que vous avez une fillei Vous ouvrez de grands
yeux? Que voulez-vous, c'est comme cela. Je n'ai vu que pendant
deux minutes M^ de Saligneux, elle ne m'a dit que deux mots eu
passant; mais il me suffit de voir les gens une fois pour les aimer
ou les détester, et il me sufQt d'entendre le son de leur voix pour
savoir à peu près ce que je dois penser d'eux. Bh bien I U"* de Sa-
ligneux m'a plu, et le son de sa voix me revient. Or savez-vous ce
qui arrirerait, monsieur le baitm, si je voua achetais Saligneux ? Dix
.ïGoogIc
gOS KBTUE DES DEUX MONDES.
mois après... Mon Dieu! je oe voudrais pas hasarder ud mot qui
pût vous blesser ; mais permettez-moi de vous parler franchemeni.
Je suis un vieillard, je vous ai dit que vous m'aviez fait vieillir ivant
le temps... Dix mois après, mettoos-en douîe... Ce n'est pas voire
faute. II y a des hommes, il y a des mains... oui, il y adesmuns
dans lesquelles les louis fondent comme dans un creuset, et il f
a des hommes. . . Gomment les appelle-t-on? des bourreaux d'argent.
Damel on est jeune, et Paris, ses plaisirs, ses femmes... 6ref,si
vous vendiez Saligneux, dix mois après M"' votre fille serait sur la
paille, et je ne veux pas que M"' de Saligneux soit sur la paille.
Le baron était en proie aux sentimens les plus contraires. Les^^
mootrances que M. Téterol s'était permis de lui &ire lui aviioil
paru fort impertinentes, et il avait été sur le point de s'en Mer.
Son indignation fit place à un profond étonnement quand il enteodil
la conclusion de son discours. Eh quoil ses oreilles ne l'abnsùent
pas, les grâces aimables de sa fille avaient réussi à atieixlrir le
cœur tanné de ce vieux rhinocéros I Un aérolithe sérail tombé du
ciel & côté de lui ou, mieux encore, il aurait va son château, qu'ii
ne quittait pas des yeux, se mettre subitement en branle et danser
une sarabande échevelée, que sa surprise n'eût pas été plus vite.
il détacha son regard des tourelles en poivrière auxquelles il Tenait ,
d'adresser lienudement un suprême adieu, et., contemplant d'uo I
œil fixe M. Tèterol, il fut tenté de faire réparation à ce philinlhrcf
méconnu. Toutefois il jugea convenable d'attendre encore un peU'
— Mon cher monsieur, dit-il, je vous sais gré de vos boas sh>-
timens pour ma fille; je lui en ferai part, quand je la reverrai, *i
sûrement elle en sera touchée. Mais, puisque vous refusez de œ i
renouveler mes billets, de prendre hypothèque sur mon bien eto! |
vous payer en terres, à mon tour je vous dirai ; Qu'avea-vousàiw
proposer?
M. Téterol, s'étant levé brusquement, répondit ; — J'ii iw"
idée. — Et il ajouta, comme en se parlant à lui-même ;— Cent*'
pas l'ancienne, c'est une autre que je crois meilleure.
Là-dessus, il se mit à arpenter la chambre de son pas loardi'^
mains dans ses poches, les paupières à demi closes. Le baron «
suivait des yeux, pâle, ému, agité de mouvemens nervea^ co™"'^
un accusé qui attend le verdict du jury; il se demandait «qi"
pouvait bien fermenter dans cette grosse tète, dont il aurai' w"
soulever le couvercle ou faire sauter le bouchon pour avoir lou
de suite son secret. Mais M. Tèterol n'était pas pressé de s'eïpr
quer. Il continuait sa pesante promenade; il lui semblait qi'
marchait non-seulement sur le baron Patrice de SaligDeu%, f^
sur son père, le baron Adhémar, sur son grand-père, le gu^^ ^
.ïGoogIc
t'mZE DE JEAN TÈTEBOL. gOd
sceaui, sur son airière-grand-père, siu- tous ses aïeux, et qu'il fou-
lait, qu'il écrasait, qu'il broyait sous son pied d'éléphant la fierté de
vingt générations de Saligneux; il l'entendait crier sous l'épaisse
semelle de ses bottes. Tout k coup il s'arrêta, s'adossa à la chemi-
née, et, selon sa coutume, après avoir joué avec ses mains, il les
joignit en forme de coupe; au fond de cette coupe, il aperçut un
intérieur d'église, un autel où brûlait une cinquantaine de cierges,
devant cet autel un poêle nuptial, sous ce poële une jeune fille
aux cheveux brun foncé, un jeune homme à la moustache châtain
clair. Et il y avait des gens qui disaient : — On me l'avait dit, mais
je ne voulais pas le croire. — Il y en avait d'autres qui leur répon-
daient : — Oh I c'est un fameux homme, et quand il veut une
chose, elle se fait, — Cette église, cet autel, ces cierges, ce poêle
et tous ces gens qui parlaient, tout cela tenait dans les deux mains
de M. Tôterol; il est vrai qu'elles étaient énormes.
Enfin, l'œil plein de sa vision, il se retourna vers M. de Sali-
gneux et lui cria :
— Jen'ûmepas les moyens termes. Sommes-nous amis? sommes-
nous ennemis? De deux choses l'une, ou la guerre avec toutes ses
conséquences, ou la paix et même l'amitié fondée sur un bon traité.
C'est mon dernier mot.
— Et quelles sont les clauses de ce traité? demanda d'une voix
haletante le baron, à qui sa curiosité surexcitée serrait la gorge.
H. Têterol hésita un instant avant de répondre ; ce qu'il avait à
dire n'était pas facile à articuler. — Monsieur le baron, murmura-,
t-il, vous avez une fille. — U ajouta en balbutiant un peu et en
rougissant beaucoup : — Et moi, j'ai un fils.
A ces mots, H. de Saligneux fit un véritable saut de carpe sur
son fauteuil. Il y a des événemens extraordinaires, des surprises
qui prennent au dépourvu l'homme le plus accoutumé à se possé-
der. Heureusement M. Têterol ne le vit pas sauter; très ému lui-
même, ses yeux étaient comme rivés au parquet.
— Votre fille est charmante, reprit-il d'une voix plus douce que
le chant du hautbois ; mon fils est charmant aussi, et c'est un
jeune homme de grand avenir. Lisez plutôt ce que m'en écrit un
notaire qui n'est pas le premier venu.
Et il présenta au baron la lettre de M. Pointai. Le premier mou-
vement de M. de Saligneux fut de la jeter à la figure de M. Tête-
rol ; le second fut de s'abandonner k ime explosion de douce gatté.
Il n'en fit rien; il pensa aux deux cent mille francs qu'il devait et
à son château qu'un miracle venait de lui rendre. Son sang bouil-
lonnait, il le pria de se tenir tranquille. Ses mains lui déman-
geaient; U leur dit : Tout beau, ne nous fâchons pas ! Et effecttve-
.ïGooglc
610 HBTDE DEB DEUX UtHOIES.
meut les bonunes qui ont ea besucoop d'aventures apprennent à
ne P&3 se fâcher. Cependant il ne trouva pas un mot à dina. Il
enleva n^igemment de sa boutonnite^ la belle rose rnoosseose
dont elle était ornée, et il la contempla en silence. Cette rose le
comprenait; comme lui, elle trouvait inouïe, fabuleuse et extra-
vagante autant qu'insolente la proposition de ftf. TèteroL.
Celui-ci s'inquiéta de ce long ^lence, et ii finit par ^e avec va
peu d'amertume :
— Les préjugés, monsieur le baron, ae rapportent rien, et
quelquefois ils coûtent très cher. Je vous ai ofiensé?
— Offensé? ohl point du tout, mais là, je vous le c<mfesse, pro-
fondément étonné. Croyez, monsieur Téterol, que je euis très soi-
sible... oui, je suis très sensible à votre bonne volonté et aux
avantages de l'alliance que vous me proposez; mus...
— Ne dites pas mais, interrompit vivement M. Téterol, qoi
reprit toute son assurance. Ces avantages, vous n'avec pas encore
eu le temps de les bien considérer. Et d'abord pour ce qui est de
votre petite dette, nous réglerons cela k l'amiable, en famQle, et
vous trouverez en moi le plus coulant des hommes. Et songez à
vo&« lîlle. Ni dot, ni espérances. Que ferea-vous de cette pauvre
enfant? Si quelque marquis consent à l'épouser pour ses beaax
yeux, il y a dix i parier contre un que ce sera quelque bnuir ou
un gentilhomme à lièvre, ineffable de lui procurer le sort qn'dle
mérite. Et puis, vous ne savez pas quels sacrifices, quelles folies
je compte faire pour mon fils. Il est la moelle de mes os, le suig de
mes veines, mon idole. Je l'appelle mon prince de Gallea. J'ai dé-
cidé depuis longtemps qu'à son mari^ je lui metOrai dans la
main un beau million, peasez-y, un beau million sec et liquide...
Ah I monsieur le baron, quel exemple nous donnerions à ootic
pays 1 et il faut faire quelque chose poiur son pays. On a proclamé
l'égalité devant la loi ; mais les vieilles couches et les couches
nouvelles s'entre-détestent, s'entre-jalousent, ht France est pleine
de bonshommes comme moi, qui regardent les barons de travfxs,
et de barons qui leur disent ; Otez-vous de mon soleil ! Oui. Ik
lutte des Téterol et des Saligneux est le fléau de la France ; on
y entend partout un bruit de aaixAs qui arrivent et de bottes vei^
nies qui s'en vont. Eh I bon Dieu, n'y fr-t-41 pas du solùl et de
la place potu* tout le monde î 11 ne s'agit que de s'ent^xln et de
se marier. Honneur le baron, marions ensemble la vieille France
et la France nouvelle. Il y a dans ce canton quelques centaines
d'imbéciles qui ont bêtement éponsé notre querelle sans savov
pourquoi. Les uns vous regardent comme un aoélérat, les «uns
me prennHit pour on sao-ipaut. Si mi jour nos en^ns travenaJaDt
.ïGoogIc
VwéE DE J8AK TÊTEBOt. 511
la grande rue de Saligneux bras dessus, bras dessous... TOyez-TOas
cela d'ici?., tous les imbéciles, n'y comprenaat plus rien, les re-
garderaient boudte béante, et je vons le d^nande, monsieur le
baron, n'est-ce pas un plaisir pour les gens d'esprit de faire béer
les sots?
Ainsi discourait Jean Tôterol, et il discourut longtemps. Une fois
la première barrière sautée, trouvant le cbamp libre, il n'avut plus
hésité, il allait, courait devant lui, se donnait carrière. It peignait
à (grands trùts l'heureuse révolution que le mariage de M. Lionel
Tèterol et de M"' Claire de Saligneux allait opérer non-seulement
dans les affaires du baron de Saligneux, mais dans celles de tout
l'univers en général. C'était l'âge d'or revenant sur la terre, des
ruisseaux de lait arrosant les campagnes, la Limourde charriant des
perles et des rubis, l'sgneau paissant avec le loup, Astrée reprenant
en main le gouvernement du monde, partout la paix, le bonheur
et l'abondance.
Le baron, lamain crispée sur le bras de sou fauteuil, avait essayé
dix fois de se lever, et il était encore assis. Il avait voulu dix fois
s'en aller, et il était encore là. Il avait tenté de boucher ses oreilles,
et il ne lûasait pas d'entendre et même d'écouter.
— Hoosieur Tëterol, s'écria-t-îl enfin, je m'attendais si peu, en
venant ici, aux propositions que vous venez de me faire qu'il ne
faut pas m'en vouloir, si j'ai quelque peine à rasseoir mes écrits.
Vraiment je serais charmé de réconcilier la vieille et la nouvelle
France. Cependant venillez remarquer que nos énfans ne se sont
jamais vus. Qui vous r^ond que ma fille plaise à M. votre fils?
Cette question parut si saugrenue à H. Téterol qu'il ne put
réprimer un éclat de rire.
— Ah ça, qu'avei-vous dit, monsieur le baron! réponditr-il. Je
crois rêver. Eh quoi! mon fils se permettrait... Hais mon fils est
à m<M, je pense, et il fera toujours tout ce que je voudrai. Avant
qu'il ait vu M"* de Saligneux, je lui dirai : Je veux qu'elle te plaise,
et morUeu I elle lui plaira.
— Je vous félicite, monsieur Téterol, de l'excellente éducation
que vous avez su donner à M. votre fils, reprit le baron. Quant à
moi, je dois vous confesser que je n'ai pas encore amené ma fille à
ce degré de perfection, et que si je m'avisais de contraindre ses
goûts...
— Ohl bien, elle a le goût difBcile, interrompit U. Têterol, si
elle trouve à redire i mon prince de Galles. Mais vous n'avez donc
pas lu la lettre de Pmntal?.. Où est«ll&, cette lettre?.. Tenez,
là, quelques lignes avant la fin... Gomment dit-il?., a Tel qu'il
est, c'est k. plus joli chfttûn du monde. Je «Minais des femmes qui
.ïCoogIc
512 BBTUE DES DBDX MONDES.
sODt de mon avis. » Vous entendei ? mais que je suis bête I je pem
vous le montrer, mon prince de Galles.
Et il prit dans un des tiroirs de son seirétaire une photogr^bïe,
qu'il présenta au baron. Celui-ci la considéra en faisant des boche-
mens de tête approbatifs, comme s'il eût examiné un cheval de
selle sans tare ou un bélier roussillonnais à l'œil vif, k la laine fioe
et serrée. Une put s'empêcher de s'avouera lui-même que rhéritier
de H. Jean Têterol était un charmant garçon, dont la figure à la
fois douce et grave, ouverte et méditative, commandait tout de
suite la sympathie, et qu'il ressemblait aussi peu à son père qu'un
élégant bouleau de la plus belle venue ressemble à un vieil orme,
qui a crû sur un terrain dur, au bord d'un cbemin poudreux, à la
merci des insultes des passans. Si le baron de Saligneux représen-
tait la vieille France, si Jean Têterol représentait la France nouvelle,
son fîls appartenait peut-être k une troisième France encore plus
nouvelle, qui a les secrets de l'avenir.
Pendant ce temps, M. Têterol avait ouvert un second tiroir de
son secrétaire, où il prit deux papiers, qu'il avait minutés à loisir.
L'un était le projet d'un acte par lequel M. de Saligneux recoiï*
naissait lui devoir une somme de deux cent dix-huit mille cinq cent
vingt-quatre francs, portant un intérêt du 5 pour 100, et dont le
remboursement n'était pas exigible avant quatre années révolnes.
L'autre était une contre-lettre, postérieure en date et rédigée en ces
termes :
« A la suite d'arraogemens passés entre H. le baron Patrice de
Saligneux et H. Jean Têterol, le baron de Saligneux étant convenu
de donner en mariage sa fille, M"* Claire de Saligneux, à M. Lionel
Têterol, fils du susdit Jean Têterol, s'engage, au cas où, par le fait
d'un désistement de sa part ou d'un refus de M"* de Saligneux, il
reprendrait sa parole, à rembourser à M. Jean Têterol, dans les huit
jours qui suivront sa renonciation et la rupture du marif^ projeté,
le montant intégral des deux cent dix-huit mille cinq cent vingt-
quatre francs qu'il reconnaît lui devoir par la pièce ci-jointe, dont
le présent acte annule dans le cas ci-dessus prévu les autres dis-
positions, n
M. Têterol remit ces deux minutes au baron, en lui disant : —
Voyez, jugez. Voici une reconnaissance, que je vous prie de co-
pier et de signer. J'en approuverai l'écriture et je contre-sigiKTai.
H. de Saligneux lut et parut fort satisfait ; un délai de quitre
années, c'était pour lui l'éternité. — Si vous le voulez bien, (Ul-it
galment, j'en ferai deux copies, car c'est un contrat stipulant une
obligation réciproque, et les actes synallagmatiques sous signature
privée dmrent être faits doubles. S'il est vrai que je tous ai fut
.ïGoogIc
l'idée de JEAN TËTEBOL. 513
vieillir avant l'âge, monsieur Téterol, il est encore plus vfai que
vous m'avez obligé à étudier le code, ce gui est un autre genre de
vieillesse... Mais quel est ce second papier?
— Une contre-lettre, qui doit être écrite de votre main et qui
restera dans les miennes.
Le second papier agréa beaucoup moins au baron que le premier ;
c'était un plat qui ne lui revenait pas. 11 fit une grimace fort ex-
pressive, et se renversant dans son fauteuil : — Savez-vous, mon-
sieur Téterol, s'écria-t-il, que vous êtes prodigieusement ezpéditif
en affaires? Accordez-moi quarante-huit heures de réflexion.
• — A votre aise, monsieur le baron, prenez-les, lui répondit
M. Téterol avec un sourire un peu goguenard; mais à votre place
je me déciderais tout de suite. Jadis M"' de Saligneux m'a dit de sa
jolie voix un mot qui m'est resté dans le souvenir et que voici:
— u Morceau avalé n'a plus de goût »,,. Ehl je vous le demande,
quand le soleil se sera encore levé et couché deux fois sur votre
indécision, qu'y aura-t-il de changé dans le monde? Rien du tout.
Après-demain, à votre réveil, en ouvrant votre volet, la première
chose que vous apercevrez sera le bonhomme Téterol se prome-
nant dans son jardin, et vous vous direz : Il attend ma réponse. Ce
sera pour vous im moment désagréable que je vous conseille de
vous épargner ; car enfin, si désireux que je sois de vous complaire,
il ne faut pas vous dissimuler que dans quarante-huit heures je
serai encore en vie... Le cofire est solide, ajouta-t-il en se frappant
la poitrine, et je ne suppose pas que vous vouliez me supprimer.
— A Dieu ne plaise 1 repartit gracieusement le baron. Vous êtes,
mon cher monsieur, un des plus grands originaux que je connaisse,
un vrai type, et je serais désolé que la race s'en perdit.
Là-dessus il rêva quelques instans; il causait avec lui-même.
La conclusion de sou discours fut de se dire que, lorsqu'un homme
a employé la première moitié de sa vie & faire des sottises, il doit
consacrer l'autre à faire de la politique.
11 se redressa, prit la plume, copia, signa tout ce qu'on voulut.
Sa tâche teiminée, il regarda le bout de ses doigts pour s'assurer
que la vilaine encre de M. Téterol ne les avait pas salis, et il se leva
pour partir.
— Monsieur le baron, lui dit M. Téterol, qui n'était plus gogue-
nard, l'acte sous seing privé a la même foi que l'acte authentique.
Quoique Pointai soit le meilleur de mes amis, je n'ai jamais pu
souQrir qu'il fourrât son nez dans mes affaires, hormis le cas d'ur-
gente nécessité. Si vous le voulez bien, nous nous passerons de
notaire. Ces messieurs ont la rage d'ergoter, de gloser, de dire leur
mot sur toutes choses. Vous êtes un gentilhomme, je m'appelle
Tmn un. — 1878. 33
.ïGoogIc
61A BBWE DES 'BBDX «ORBEB.
IFtCerol. Nous semnies d'iLonnèCes gens, notre «igDabueTaat de \'at.
Ce disant, il<teDdUIa QuinJiM. de Ssligneuz, quineputtûre
autrement que de la prendre et àt la aarrer. M. Téterol le reoOB-
duisit jusqu'à sa grille, en ayiat pow lui les «ttentùme, les égards
les plus exquis. Les gens de ta maison gui les virent passer deri-
nèrent qu'il TBoai-t d'arriver quek^oe cboee de ccrasid^aMe. S. Té-
teaxA était supeibe et radieux. Les oarmesgtHiQëee, il.re^inità
^eins poumons, i\ -sbsoriMHt «ont l'air antbisiit, n'en latsBant ptônt
am berao ci & personne. Ses gestes resseaiblueirt à des événe-
mens et ses yeux à des lettres de faire port ; m y lisut impn-
mée en énormes caractères cette noiiTelle qui altùt raire seassQaii
diBs les àÊewx. mondes : — Avant .peu l'héritier <ie ^an T-èterol
épaasera la fiUe UQiq«e du baron de Saligneui ; celsest terit dus
Isa étoiles, parce qu'aupanwant ce <fut écrit dans na tête.
'Le baron avaitun tout autre visage, et » tes paesaos qui le ra-
contrërent retoonianti-Baligneux araïentpris la peine de l'enim-
OST avec soin, ils am^ient jugé peut-^re qu'il avait l'air coflteDl, .
Bina pas ûee. Heureusemeat pour lui , la comtesse de Juiiies
n'était pas au «aktn quand il y entra-, mais, ayant paroowu àts
yeux, comme fluy Gomez, les nombreux portraits de famille qw ai
tapisBsient les murailles, il lui -sembla que ces porbûts le regir-
ikient, «t il leur dît arec hiUDeur-: — Vous en praiez à ^otre aise,
TOUS antres. De 'vetre temps vous n'aviez j>as\campler avnli
Bnuce noavolle.
Pois, avisant «ntre <denx fenèlffes on joli paMel qui hii «dnesiit,
Im aussi, de uraetS'rqiPsdHe, il mm<mura:
— Ne taftchepas,iaa mignonne, oe mariage n'est pas «neore fait.
IX.
C'était lelO-saptenâtre. M. Tftterol s'était leré avanS Tube
pour expédier à Pont-d'Ain la voiture ^et le oocber qsi devaient hi
ranener soo>Qki,'Oiçiiell -et délices de sra oœur. Il ne l'âvaiipas
■m depuis prte de trois ans. Partagé entre -ses'études et ses rofageB,
Lionel ne conoaissût pas encore le nouvel ét^lisseratent de son
père, qui n'avait pas cherché à l'y attirer. Au contraire, loilra Iw
fois qge 'le jeime homme lui avait témoigné -son déGÔ* de veiûr
psBMT -MB <vaeanoeB «upris 4e lui, il avait r^pondn t NanH'VerrMs
céda pins luâ. Il entendait q^'aupuwantsa ■maison Mt'OiitièraaKDi
Mttie, meublée et «on dotmiae m parfût -état. Cet emperev K
voulaitse««DtPar à«on héiitierque dans lootesafflaipe.
IIEaiBait IsplasJieau temps xlo -monde; te ciel était naos mageB,
comme s'il avait voulQfaêresatoFlette -pour Jafâle qoiBepnïpv*^
U. Tèterol comptait les minutes avec une impatienos âémmt, H
.ïGoogIc
l'iam DB mi» têteho» Mfi
alUit et -muit dans md siba, et tantAt jooait wvec se«' iMtùn, taa-
lAt. regiDdait la gortu par lac^nriie ^laib entier ce qu'il avait de plus
cher, As plua précieiiH^ nasxt oni après ses éous.. Sur oe point, U
érUùt de s* pnBOscn';. iliy a ds» qnestioQs dtiicalea qu'il gai boa
de ne pBi souiever.
Il eotowtit enfin la- gritte' s'bomi: ati bûntfit le sable de a» coar
crier sous les'nmB» t^uik tUbury. IL'paasa.uii-iBoiiimtà desoemike
pr^pitanmem l'esealier poor emlrasser plus vite le' pnince de
Galle». 11 m Eansa, oraignant. de' eampromalttoe la Bujeatô patsr-
aeiïerquL doit toujours être inviolable. Debout^.iiiuoadaiie', il rstmaît
ssn bideiae^ L'iastMt d'après, on jeuie boone svelle^ imnoe; aus
ipaides bien déga^Sv le TÏfiage uil peu p&lË,. l'œil enfottcé et plein
de flunrna, a'ékoiQait h san ton. H: le smra dan» ses bras, et tour k
tour il' L'éloi^att ou le nqipmchaixde hii^ poor le lagarâer eu l'aa^
braeasr da oiniveau. Psis il liéotratasi devant une giace^et lui dit : —
Noos nous ressembloDS bien peu, non prince. Civirait-oa que c'est
ceci qui a fait cela?' — AprëS'qrwi il. le coodoiatt dana lai nile k man-
ger, oùratleBdaitim succalent déjeuner; auqnel hù-œtaie s'abatijtt
de prendre part. Fidèle k ses vieilles babitiûles de aobriélé, il ne
faisait qu'un repas par jour, prenait un potage à. aeu£ henraa et allait
ainsi jusqu'au' aoir. Us' aasiteB face de lioBel^s'acoMidasur ta table,
le regvda manger, en l'accabiaatde qDBStioDa..H hiÉ demanda. caiq>
sur coup fr'ii awt bien dormi eo wago», s'il avait an de l'émotioa
en apercevant pour la prenii^» fois le eloeher àe Seligneux, s'il
savait l'stieiDaDd auan bien que l'aurais, s,'A était vrai que Londre»
et Berlin fussent bâtis eo twiqaes, s'il filait orotre,. comme on le
préteadeit, que- la. verdure tbt plu» verte en Angleterre qu'ailleurs
et que le roi de Prusse ne quittât jamais scki casque, codaBbien il ;
avait d'audtlauf a au coaseili d'état, quel était le Biaitemeot des atidif-
teura de-pTCDÛèra dasse^ des. mabres des reqnétesv des conseUlei»
et de» préaiden8.de seettom. U ne tn'iaeaàt' paa dans son intern^Sr-
tam, »f braquant sur le jeune homcseus œH gris qui par iast&Ba
s«nldBit Dflàr, il buvaû ses DépfMsea,. K la. vérité,, il les éceutait
coimne en écsute im apéia''doHt la musique intéresse plus i^e lea
parole. L'essentiel pouF \tà était d'entendre h. voix de son prince,
qui )'a:nil diaicQ,.d!un: faeco timixe.- 11 ae disait : — Gcnme il pade
iHsal quais sBGCis <ki tsiJMiieil sBraian-jourl
AmakU que- Ueneb ae fut désabérè et restaopé' en mettant les
morceaux doubles panarâOreptatàt libre de sa^birekS' innonâvai-
blee curieeité» de aen pkm, aetni-^i: remmeu. dma l'ipparteDent
qu'il avait pvépaiépavluicte'Ma mains et garni de mflle coiîficbelB
avec, autant de sein qu'en peut prendreun anaM bien épris qaimeO
sai mattreesc dans ses metûiles.
— ¥ aaa>4-ilaeBesKhii dit-il en hanasase les âpaidss et promt-
.ïGooglc
516 BETCE DES DEUX MONDES.
nant ses yeux en cercle au milieu de la chambre. Au diable si je sais
à quoi tout cela te servira; mais Pointai prétend que tu as du goût
pour les brimborions. Grand bien te fasse!.. Tiens, voilà deux
brosses à ongles, autant que tu as de mains. Est-ce suffisant 7 Je n'ai
jamais compris qu'on se brossât les ongles; mais enfm... Et regarde
un peu, ces rideaux Daghestan, que j'ai fait venir des magasios du
Louvre, te plaisent-ils? C'est de la haute nouveauté; tu vois que je
ne te refuse rien. Il y en a six, et ils me reviennent à quarante francs
pièce, sans parler des embrasses, qui coûtent cinq francs quaire-
viogt-dix centimes, et des petits rideaux blancs en mousseline suisse
à un franc dix sous le mètre. Tu n'as qu'à faire le compte... Et pots,
Dieu me pardonne ! voilà une cave à liqueurs, voilà des caisses àe
cigares, et voici de l'eau de Cologne qui vient de Cologne, du pur
Farina. Ménage-la; quand il n'y en aura plus, il n'y en aura plus...
Ah ça I si tu as un bout de toilette à faire, dépèche-toi, ca-r il faui
que je te mène voir mon jardin.
Lionel s'habilla aussi vite qu'il avait déjeuné et s'empTessa de
rejoindre son père, qui l'attendait, son chapeau à larges iMrds sur
la tête, son étemel bâton de houx à la main. Alors on cominen<;ale
tour du propriétaire.
H. Tèterot avait donné ses ordres pour que tout fût propre, épous-
seté, écuré, fraîchement fourbi, luisant, pour qu'il n'y eût pas uoe
feuille sèche dans le gazon, ni un crottin dans les allées, ni une
tache de rouille sur les ferrures des portes. 11 voulait éblouir sou
prince, il entendait que sa gloire se mirât dans l'enthousiasme de
son héritier. On visita d'abord l'écurie, les étables, le greuier à
foin, la laiterie, où l'on fit une étude approfondie de barattes
nouveau modèle, infiniment supérieures à toutes les barattes con-
nues jusqu'à ce jour. On examina ensuite la basse-cour et la por-
cherie; on passa en revue les hangu^, les auges, les abreuvoirs,
les jars et les oies, les canes et les canetons, les coqs dorïings et
cochinchinois, les verrats, les truies nourrices et tous leurs petits
gorets aux queues en tire-bouchon. De là on arriva dans le jardin
fruitier, d'où l'on se rendit dans le potager. Il fallut tout voir, tout
admirer dans le plus grand détail, depuis les espaliers jusqu'iut
plants d'aq>erges, depuis les melonniëres jusqu'aux ciboulettes et
aux échalotes, et Lionel fut mis en demeure de confesser qu'aucun
des pays qu'il avait visités ne produisait des échalotes et des cibou-
lettes comparables à celles de la Maison-Blanche.
On se disposa ensuite à faire la grande tournée des fermes, od y
employa toute l'après-midi. M. Téterol s'arrêtait devant chaque
pièce de terre, expliquait par le menu quand et comment il l'avait
acquise, à quel prix il l'avait achetée, dans quel état il l'avait trou-
vée, par quels moyens il en avait augmenté le rendement, par
.ïGoogIc
l'idée de JEAN TÈTEBÛL. 517
quelles amélioratioas nouvelles il l'augmeoterait encore. Solennel,
majestueux, il récitait toutes ces histoires sur le ton épique, il em-
pruntait la trompette de Clio. C'était Alexandre racontant le Gra-
nigue, Arbelles, la Sogdiaoe conquise après la Perse, et l'Inde après
la fiactriane, Persépolis détruite, Alexandrie sortant de terre but un
ordre tombé de sa royale bouche, qui n'avait qu'un mot à dire pour
faire paraître ou disparaître des empires.
En terminant ses explications, il poussait Lionel du coude et lui
disait ; — Qu'en penses-tu?
Lionel pensait ce qu'il avait toujours pensé, à savoir que son père
était un homme fort remarquable, qu'il s'entendait à toutes choses,
môme à celles qu'il ignorait, qu'il 7 avait en lui un instinct qui sup-
pléait à l'étude et qui tenait du génie. Le jeune homme prêtait
une oreille attentive et respectueuse à l'éloquence paternelle, il
s'inclinait en signe d'approbation, il admirait; mais son admiration
n'était pas de l'enthousiasme, et c'était de l'enthousiasme qu'on lui
demandait. Un nuage passa sur le front et sur la joie de M. Téterol ;
son triomphe n'était pas aussi éclatant qu'il l'avait espéré; son
héritier ne se récriait point, ne trépignait pas, n'entrait pas en
délire. Peu à peu l'exigeant vieillard parla moins ; un sourd mécon-
tentement s'amassa en lui et n'attendit plus que l'occasion d'éclater.
Le père et le lîls, remontant la Limourde, arrivèrent au bord d'un
fossé d'irrigation tapissé par endroits de nénufars, qui étalaient à
la surface de l'eau leurs feuilles nageantes, leurs corolles [d'une
blancheur virginale et l'or éclatant de leurs étamines.
— Oh I les admirables fleurs 1 s'écria Lionel.
Cette fois son admiration avait l'accent de l'enthousiasme. La
figure de M. Téterol se contracta, ses sourcils se joignant dessinèrent
un angle aigu, et il plissa les coins de sa bouche, comme un homme
qui vient d'avaler un fruit si^.
— Saurais-tu me dire à quoi servent ces admirables fletu^? de-
manda-t-il k son fils.
— A rien, que je sache. Ce qui est beau n'a pas besoin d'être
utile.
— Quelle morale I où irions-nous avec de pareils principes? Moi,
je n'aime que les fleurs qui servent & quelque chose.
— La fleur du navet, par exemple î
— Oui, monsieur, la fleur du navet, répondit M. Téterol, qui
appelait son fils monsieur quand il était en délicatesse avec lui.
Elle n'a pas le bonheur de te plaire?
— Je lui accorde le bénéfice des circonstances atténuantes; mais
je t'assure que ces nénufars...
— Nénufar toi-même, interrompit M. Téterol avec un peu d'ai-
greur. — Et, selon sa méthode ordinaire, ramenant tout à l'idée qu'il
Google
518 BEVUE DES' DEUX WMDES.
rouUit dans sa tète, sans prendre la peine de m^Bg^ les transi-
tifs, il sjonts : — Que les jeunes gens d'anjourd'liui sont heureux !
La fortune, les douceurs de la. vie, tout léarvient en domanl. C'est
à leur père de »'eacrimer des pieds et des mains. Travaille^ bon-
homme, évertue-toit mets-tot ea quatre. On ne tcfra pas même
on; merci.
— A qui en as-tu, mon boD père? lai deroandi Lione), fort étonné.
— J'en ai... Je me suis aperçu tout à l'heure que mes histoires
t'ennuyaient.
— Elles m'intéressrat beaucoup. Mon humble aris est que le
propriétaire de la MaisoinBlanche est un homme qui s*«itend à ad-
ministrer sf^ terres autant qo'à b&tir des maisons, et |e t'assure
que j'admire infiniment...
— Mes nénafars. Cest la grâce qne tu me fais.
— Je ne les r^arderai plus, repartit le jeune homme en son-
riant, el, s' étant emparé dès mains de son père, il s'écria .- — J'ad-
mire beaucoup plus que tous les nénufar» éa monde ces deux
mains qui ont gagné de glorieuses batailles.
Et il les porta respectueusement à ses lèvres. Ces paroles et ce
geste calmèrent l'irritation de M. Téterol, dont le front se dérida.
(ht se remît en murlte, et après avoir gravi une éminence, on s'assit
dans l'herbe k ta lisière d'une chênaie. De cet endroit le regard
plongeait sur le château de Saligneux, sur sa terrasse et sa pelouse,
sur les arbres de haute futaie et les superbes massifs de verdure
qui l'encadraient. H. Tèterol, gui transpirait facilement, avaii tiré
un mouchoir de sa poche et s'épongeait le visage. Lionel ccmtem-
plait le château, dont l'architecture coquette et les entours le ravis-
saient, mais il n'avait gardé d'en rien témoigner, averti par Teipé-
riènee qu'il venait de faire.
— ^e te gène pas, lui dit tout à coup son père. Conviens que ta
donnerais dû Matsons^ancfres pour cette gentUhmnmièic, poor
cette bonbonnière à hobereau.
— Point du' tout, répondit Lionel, qui n'avait rien gagné à
imiter de Conrart le silence prudent. La Maison-Blanche est sans
doute bien plus confortable, bien plus commode h Fuser, et ou me
ferait cadeau de ce vieux castel, je ne saurais pas qa'en fnre.
— Voilà pourtant dix minutes que tu le manges des yeux.
— Je le mange, c'est une f^on de parler: J'ai du pUôsir k le
voir, je ne me soucie pas dé l'avoir.
— En vérité?.. Eh bien I moi, je n'aime à voir que ce que j'«i.
Et d'ailleurs, tn as beau dire, ce diâtean, ce parc, ces grands
arbres, sont jolis, si tu veux, mais je ne trouve pas qne Ta vue en
soit agréable. Ne te semble-t-il'pas qu'il jra queTqae dtose qaî les
g&teï Regarde bien.
j,GoogIc
l'jDÉE D& XEilT TkltMSU 619
— Vraiment, j'ai bean r^u-der...
— Je te répète qu'il y a fuelqoe chose qui lu gâte.
— Quoi donc ?
— Les hypoûièques.
lionel ne put e'empëc&er de rire. — Les IrypDtbèffueB, cela ne
se voit pas, répondit-il, ou du moins je n'» pas ie don de les «per-
cevoir.
— Moi, momieiir, je les vois, repartit 1A. Tétensl. Cest en quoi
nous différons.
Lionel s'inclina.
— Le baron de Saligneux est donc mal dans ses affaires f de-
inand»-t-ii.
— Il seradt mal dam ses affaires, s'il en arait, Est-^e que oes
gens-là ont des affaires?
— Quel homme est-oe qne le baron 7
— Ûnfov.llaune fille qui a du bon sens; c'est à m mère qu'elle
a dû le prendre... Mais je te crois capable d'aimer les fous.
— Je ne les déteste pas. Leurs inventions sont quelquefois t6-
jouissantes, et sans eux le monde serait un peu monotone.
— Us est cela de bon, répliqua en ricanant M, Téterol, que
lenrs eitravagances sont le patrimoine des gens sensés. Celui-ci a
rendu à la société le précieux service de faire rentrer les immeubles
de ses ancêtres dans la circulation ; c'est un bon point à lui mar-
quer, «t sHl n'était un hobereau... Aimes-tn tes hobo-eaus, par
hasard?
— Cela dépend.
— Gela dépend de quoi?
— De ce qu'ils sont. Tant vaut l'homme, tant vaut le personnage.
— Ta! tal sornettes que celai Tu es donc un réactionnaire? Ta
De croîs pas aux prindpes de ^ et à l'^aiité des honames?
— Si les hommes sont ^aux, pouiqaei ne yeux-tu pas que 'tel
baron vaille autant pour le moins que tel valet de ferme?
— ViHlà bien mes docteurs eu droit. Tu te paies de sopbisraes ;
il D'y a rien qui fausse un esprit comme l'aTOcasserie... Je te dis,
moi, que je les ^hais tous, les bobereaux. Ha parole I je comprends
qu'on ait eu jadis du plaisir & les guillotiner. M'est-cepas une pitié
de voir des gens gueux conme des rats, qui font le gros dosî Pour-
quoi? panée qu'ils ont de la nsiasance. Esirce que je ne suis pas né,
moi anssi?.. Tu me fais de 1b peine, je te croyus libéral.
— Je le suis de tosle mon âme. Vivre et laisser vivre les autrra,
même les hommes et les idées qu'on n'aime pas, 'voilà le fond du
libéralisme. Aurai je ne .gaïUotâBcrai jamais personne.
— Ge n'est pas la qoestion, repôtil M. Téterol, qui arait une
singulière ifaçca de discutir. Ponmds-iamedsro'àqucnil esttttite.
.vGoogIc
520 lETDE DES DEUX MONDES.
ce baron, et ce qui lui mérite les grands coups de chapeau que
chacun lui tire, quand il traverse Sal^euxî Et pourtant chacun
le sait ruiaé ou à peu près.
— Voilà précisément à quoi il sert, répondit Lionel. J'estime
qu'il rend service aux gens de ce pays en les accoutumaat à
respecter autre chose que la richesse.
Ce root imprudent produisit un effet désastreux. M. Téterol jeta
lia regard terrible à son fils. — Ah I monsieur méprise la richesse l
s'écria-t-il. A merveille! monsieur vit en fils de famille, il mène
grand train, il fait des études fort dispendieuses, il voyage en An-
gleterre, en Allemagne; il monte à cheval, il va au théâtre, il De se
refuse rien. 11 est fort heureux pour monsieur que son père ait des
millions, car cela revient fort cher, un prince de Galles. Monsieur
jouit des millions de son père et il se donne l'air de les mépriser.
Tu conviendras que c'est s'accorder tous les plaisirs à ta fois.
— Je ne méprise pas tes millions, Dieu m'en garde! répondit
Lionel en s'efforçant de sourire pour dissimuler le cht^rin que lui
causait la brutale apostrophe de son père ; mais il ne faut pas me
demander de les respecter.
— Parfait, de mieux en mieux. Ahl tu ne respectes pas Ion père!
— Je le respecte beaucoup, non parce qu'il est riche, mais parce
qu'il est pour moi le type de l'honneur, de la probité et du travaiJ,
reprit-il d'une voix caressante. Quant à la liste civile qu'il veat
bien servir à son prince de Galles, je lui en suis fort reconnaissant,
mais je t'assure que je saurais m'en passer.
— Je voudrais l'y voir, dit M. Tèterol en se pâmant de rire. Eh !
monsieur, que deviendrais-tu sans moi? Obi la belle invention, la
bonne plaisanterie I Ma parole, tu es aussi fou que ton boa ami le
hobereau.
— Assurément, car je suis autant que lui entêté de ma nais-
sance. Je suis fier de m'appeler Tèterol, fler de porter le nom d'un
homme qui est le fils de ses œuvres, d'un homme de rien qui est
devenu quelque chose. Guillotine-moi, je suis un aristocrate.
— Eh 1 oui, nous sommes des plébéiens, s'écria M. Téterol dé-
sarmé par cette cajolerie, et j'en fais gloire. Je suis du peuple, moi,
et j'aime le peuple parce que j'en suis.
Il allait s'espacer sur ce sujet, il n'eut pas le temps d'en dire
plus long, il venait d'entendre un bruit suspect dans la chênaie. U
remit précipitamment son chapeau sur sa tête, se leva, prêta l'o-
reille, puis se coula dans un fourré, et l'instant d'après ilcounti à
toutes jambes, en criant : — Arrête, ou tu es un homme mort. —
Lionel le suivit et l'aperçut de loin happant au colle.t un fuyard.
C'était un pauvre diable qui était venu faire dans le bois une cueil-
lette de diamp^ons. Pris en flagrant délit, il avait abandoDoêson
j,GoogIc
l'idée de JEAN TËTEBOL. 521
butÎD et gagné le lai^e; mais od n'échappait pas à M. Tèterol, qui,
ayant saisi son homme à la gorge, le secouait comme on secoue un
prunier pour en faire tomber les prunes. En arrivant sur le théâtre
de la lutte, Lionel trouva l'un des combattans hors de combat et
son père occupé d'étrangler ce pauvre peuple qu'il aimait tant,
parce qu'il en était.
— Misérable, je te tiens enfin ! s'écriait M. Têterol. Tu aimes mieux
voler que de travailler. T'imagines-tu que j'ai sué pendant cin-
quante ans pour que des gueux de ton espèce viennent me manger
la laine sur le dos? Je te guettais depuis longtemps, ton afTaire
est faite.
Le maraudeur profita du peu de souffle qui lui restait pour expli-
quer qu'il avait eu les fièvres, qu'il était hors d'état de travailler et
qu'il n'avait pas cru mal faire en venant ramasser quelques cham-
pignons.
— A qui sont-ils, mes champignons? répliqua M. Têterol avec
un redoublement de fureur. A qui est ce bois? A qui est le mur que
tu as enjambé pour amener ici ta sale personne? Je t'apprendrai à
respecter mes champignons, mes bois, mes murs.
Et il le secouait de plus belle. Le pauvre diable n'en pouvait
plus, les yeux lui sortaient de la tète. 11 n'avait pas menti, sûre-
ment il avait eu les fièvres, son corps débile, son air souffreteux,
ses joues hâves, flétries, aussi misérables que la souquenille en
loques dont il était vêtu, en faisaient foi. Avec cela, le poignet de
fer qui le tenait sans lui laisser un instant de relâche lui inspirait
une frayeur extrême; il se croyait aux prises avec la justice éter-
nelle, il croyait entendre la trompette du jugement dernier. 11 fit
pitié à Lionel, qui dit à son père :
— Tu le serres trop fort, lu vas l'étrangler.
— Et quand je l'étranglerais ! riposta M. Tèterol. Au lieu de
t' amuser à parloter, va-t'en bien vite chercher le garde champêtre
pour qu'il dresse procès-verbal à ce chenapan, Il n'est pas loin d'ici,
je l'ai aperçu tantôt dans le chemin, près de la Limourde. ¥ vas-tu?
^ Lionel ne bougea pas, — Veux-tu me faire un plaisir? dit-il. Je
te demande la grâce de ce pauvre diable.
— Pour qui me prends-tu? Je n'ai jamais fait grâce à personne.
Je ne connais que la loi, moi ; je l'ai toujours respectée, et j'entends
que les autres la respectent. Vas-tu chercher le garde champêtre?
C'est un service à rench-e à l'humanité que de la débarrasser de
cette vermine. Tu n'es pas encore parti ?
Le jeune homme s'approcha de son père pour essayer de lui faire
lâcher prise. M. .Têterol le repoussa avec violence; mais s' étant
avisé tout à coup que cette discussion avec son ils risquait en se
prolongeant de compromettre soD autorité aux yeux de tous les
Google
£22 BXfOB aza iwui tuâmes.
mvaadeurs da pays, il ravala sa colère, lâdia son pnaanmer, M
admiDÎ&tra une goormade, et lui cria : — Hor» d'îd, canaille I
L'autre ne demanda pas son reste, il ne pensa pas ntème à réda-
mer nu de ses sabots qu'il avait perdu dana la bagarre, et il dégoer-
|nt au plus vite, suivi de Lionel, qui lui disait avec une indignalioB
simulée : — N'essaie pas d'y revenir, ou tu verrasbeaa jeu... Tiens,
scélérat, ajouta-t-il en baissant ta voix, voilà, pour t'aclieter des
sabots. — £t, s' étant assuré que son père n'avait pins l'œil sur lut,
il tira furtivemoit de son gooaset et glissa dans la maia du m-
randeur une pièce de monnaie, qui se trouva être uite pièce de dii
francs.
Adossé contre un chêne, U. Téterol t'attesKlait en rodant des
yens terribles. — Monsieur, lui dit-il, je tiens à. te prévenir une
fois pour toutes que je oe permets à personne de se mêler de aies
affaires. Si tu es venu ici pour me donner des leçons, tu aurais
mieux fait dt: rester chea toL
— Dieu me garde de vous donner des leçons I lui' répcnufit son
fils ; mais ce pauvre homme m'a fait pitié. U m'a l'air de tenir la
mort entre les dents.
— Qu'il crève oCt tl lui plaira, mais qu'il ne vienne pas bncoo*
ner chez moi I ie te vcus venir ; ud de ces jours, tu prendras voe
trompe et tu l'en iras criant partout : Garnissez' vos mains et vos
poches, mes amis ; le bonhomme TélraY>l est un agneau du boo Dieo,
De vous gênez pas, ce qui est à lui est à vous... Voilà bien mes
nouveaux docteurs en droit; ce sont ces geos-là qui nous font
perdre nos procès. Tu as donc du goût pour la voimae I tu es no
socialiste I
— A la fois socialiste et réactionnaire, mon cas est grave, fit
Lionel en souriant.
M. Téterol frappa du pied : — Quand je ne ris pas, 8'écria-t41,
j'entends que personne ne rie.
— Pardonne-moi, reprit le jeune homme d'un toodlin. C'est on
jour de fête que celui-ci, et je suis si heureux de te revoir ifirès
trois ans que je veux du bien k tout le moode, aox hobereaux
comme aux voleurs de champignons.
— Soit! mais n'essaie pas de me convertir à tes idées; prods
les miennes, ce sera mieux pour toi comme pour moi.
El là-dessus, H. Téterol ae remit en marche. U avait le frwt
nébuleux, et pendant dix minutes «u moins il ne desserra pas les
lèvies. Lionel était chagriné de lui avoir déplu déjà trois fois. En
partant pour SaUgneux, il s'était promis que durant tout le temps
qu'il y passerait, U n'aurait aucune querelle avec son père. Il s'^>-
pliquB à rentrer ca grâce, et se donna tant de peine pour cela qu'il
finit par y réussir. U parla, à. l'irascible sexagénaire d'une fenra
X'IKB DE JEAN tItEKOL. Ir28
nu^ële 'qu'il avait visitée dans le oomté '«le -Che^er et d'un oou-
veau système d'assolemens qu'oo y praliqtnU. Il avait J'eaprit net,
la méoioire sftre. Jl céposdit aux qoestiaos que «on père lui adres-
sait d'uD taa baumi par des ei^plicBtioos ai daîres, ai préctsea, que
«ehu-ci oe tarda pas k se ràcûncUier avec son héritier et lui par- .
donoa ce qu'il appelait ses frasques. Quand Us ArmvèreQt i .la
Maisoa-BluiolK^ H. Tëterol arait n^rts sa belle itauDoeuc, etil dit à
Lionel : — Allons dîner, j'ai une faàs de lanp.
Le dtaer se paasa biien ; ilét&it eBoelle&t, et les deux convives lui
firent honneur. Lorsqu'on eut servi te café, H. Téierol «nvoya
Josepb chercher dans l' appartement du^prince de Galles les caisses
de cigares qu'il y avait déposées. Aymt décleoé l'une de ces
caisses : — Fume, puisque tu ffli as l'àabituâe, dit-il i aoo iils.
Drôle d'habitude tout de même! Voilà des cigares qui rexieimeat
Vun dans l'autre à dix soDs {lièce. Ao bout d'otn quart d'heure, tu
auras dépensé dix sous eu fumée. I*j'est-ce pas une ipitîé.?
L'invitation était si peu engageante qoe licmel se défiatidit de
l'accepter ; mais IL TétâFol insista, «d lui disant .: — Fume donc,
tu me feras plaisir; tes vices sontinoBi.hn)e.
Le jeone homitie alluma un cigare. Jl. Téterol, qni de sa vie
n'ftvait fumë^ Je j^asdatt TaiFfl, assis en face de lui, leosat à la
main un couteau dont il tambourinait sur la table.
Tout àceup il lui dit : — Sais^a, mon prince, ponnfuoi je X'ai
fait venir ici î
— Biais je suppose que c'était |)oar nous {H'ocurer., k toi et &
moi, le plaisir de nous revoir.
— Ily a onpeudeoela; atiaèoeii'est^nsleiit... Tune devines
pas? je veux te narier.
— Tu veux me marier I s'écda Limiel stupéfait. U n'y a rien qiii
presse ; attends au -mams que j'aie vingt^nq ans accomplis.
— Naa, je ne veux pas attendre. Uoie «ccaaiDa t'est prés^itée,
je veux te marier tout de sahe.
— Ml avec qiû veuK-tu me marierî
— Cherche, répondit M. Téterol,'qui>f(mta en scandant sa i^irase
et s'applaudissent d'avance de l'efiet piDdtgieQx qu'elle allait pro~
duire : — Tu as du goût pour les hobereaux; que diraia-tu si je te
dmmats pvttr {emne la fille d'us irnoa?
— ie tediraifi que tu te moques âe maL Tu <déteBtss trop tuas
les hobertaux de la teire ponr vouloir t'allier avec eux, et ce n'edt
pas doas on dtàtewque tu iras chercher ta bni.
— C'est en quoi tu te trompes. J'irai, ne t'en déplaise, chercher
ma brn dans m chàtean, et îi a'eU pas Imn d'ici, oe château ; tu
ïaa TU loul i, J'hmre, 'et ÔJ t'a paru sapedie.
.ïGoogIc
62A REVUE DES DEUX KONDEB.
— Est-ce que je rêve î demanda Lionel, de plus en plus con-
fondu. Tu veux me faire épouser...
— M"' de Saligaeux, interrompit M. Téterol en gonflant ses joues.
Puis, au risque d'effondrer la taBle, il y appuya ses deux cAudes,
. qui avaient la pesanteur du plomb, et il s'écria : — Es-tu cMlent
de moi, mon garçon 7
— Je ne te crois pas, tu plaisantes. M. de Saligaeux est ton
ennemi, vous avez eu des procès...
— Deux que j'ai perdus, celui-ci est te troisième, et je l'ai gagné.
— Ah! c'est donc malgré lui...
— Pas le moins du monde, dit H. Téterol en se reprenant aus-
sitôt. Ce mariage l'enchante, le ravit, comble tous ses vœux. Sa
Tille n'a rien, et tu lui apporteras un million... Tu m'entends, mon
gaillard, un million 1
— Et M"° de Saligneux consent aussi?
— Elle t'adore.
— Sans m'avoir jamais tu.
— La belle raison I elle a entendu parler de toi.
— Et surtout du million. La sotte créature 1
— Elle est charmante, grommela M. Téterol, et si j'avais pu
l'épouser moi-même... ïkis enfin cela ne se peut pas, ajouta-l-il
d'un ton pénétré.
11 faut avouer qu'il avait examiné le cas et qu'à son vif dépltiâr
son bon sens lui avait fait des objections insolubles. Il reprit :—
Je te la donne, Lionel, et je te ferai observer que j'attends encore
tes remerclmens.
Lionel se renversa dans sa chaise et contempla la fumée de son
cigare. II y apercevait un visage très jeune, très charmant, qui
lui plaisait beaucoup et auquel il pensait presque tous les jours. H
garda pendant quelques minutes un morne silence.
— Je trouve que tu manques d'enthousiasme, l'homme aui
nénufars I lui cria H. Téterol, qui s'impatientait.
— Enfm pourquoi tiens-tu à me faire épouser H"' de Salignetu?
demanda Lionel en revenant à lui.
— 11 me demande mes raisons I
— Dis-m'en une.
— Eh quoi I cela ne te fait pas plaisir de penser que les gens
d'ici comme les badauds de Paris diront un jour : — Vous savez, le
fils de Jeau Téterol a épousé la fille du baron de Saligneux I
11 prononça ce nom de trois syllabes comme s'il en avait eu dix.
— Cela ne me fait ni peine ni plaisir.
— £b bien 1 moi, cela me fait quelque chose. Et puis tu ne com-
prends pas que nous persuaderons à ton panier percé de beau-
.ïGooglc
l'u>É£ de JEAN TÊTEBOI.. 526
père de nous quitter la place. Nous lui ferons des rentes, nous le
rendrons à ses plaisirs, nous l'enven-oDs flâner sur son cher bou-
Jevard, et il laissera Saligneux à sa fille. Ce qu'elle aura sera à toi;
ce que tu auras, je l'aurai. Toi et moi, n'est-ce pas la môme chose?
Nous mettrons tout en commun : plus de clôtures, plus de fron-
tières, plus de Limourde ; nous reconstituerons l'ancien domaine de
Saligneux, qui sera désormais le domaine des Têterol, et nous le
posséderons par indivis. Ce sera notre France et notre Navarre.
Dis-moi, Lionel, ne sera-ce pas gentil ?
Là^essus il se gratta péniblement le front comme pour en faire
sortir une pensée timide qui se dérobait, qui n'osait pas se montrer,
et il poursuivit avec un peu d'embarras : — Et enfin, il ne sera pas
immortel, le baron de Saligneux! A sa mort il pourrait te laisser...
ce sont des choses qui se font. On dit qu'en s'adressant au gouver-
nemenl... Cela s'est vu... Pourquoi ne serais-tu pas quelque jour
un baron?
— Âhl par exemple, s'écria Lionel, est-ce bien toi qui me parles,
toi qui me prêchais tantôt les principes de 89, l'égalité des hommes,
le mépris des titres et de ceux qui les portent?
— Ne cherche pas à me mettre en contradiction avec moi-même,
lui repartit H. Tèterol en colère. D'abord je ne me contredis jamais;
et puis, s'il me plaisait de me contredire, n'en ai-je pas le droit? ne
suis-je pas assez riche pour cela?
Et, tirant de ses poches une poignée de pièces d'or, il les jeta
brusquement sur la table, où elles s'éparpillèrent en roulant avec
fracas ; ce fut un geste vraiment espagnol. Cependant, par respect
pour la vérité, nous ajouterons qu'il s'empressa de les ramasser et
qu'avant de tes réintégrer dans sa poche, il les compta. 11 n'est pas
donné à tout le monde d'être Espagnol jusqu'au bout.
Lionel était retombé dans son silence.
— Sais-tu quoi, Lionel ? lui dit son père. Je te soupçonne d'avoir
laissé à Paris une coquine.
— Tu te trompes, répondit-il froidement, je l'ai amenée ici dans
une malle, je la déballerai demain.
— Je t'ai déjà dit que, quand je sais sérieux, je n'admets pas que
personne plaisante, s'écria H. Têterol exaspéré.
— ■ Sans plaisanterie, mon père, je te déclare que, si je répugne
à épouser M"" de Saligneux, ce n'est pas que j'aime une coquine ;
les coquines n'ont jamais réussi à se loger ni dans ma vie ni dans
mon cœur. C'est très sérieusement aussi que je te promets de ne
jamais me marier sans ton aveu, de ne jamais l'adresser de som-
malioDS respectueuses...
— Dieu qu'il est bon 1 délicieux jeune homme I interrompit
H. Têterol.
.ïGoogIc
S96 BBfm SES 1B(JX 'UMRCS.
— Ed retoar, je le supplie d'avoir quelques ^arâs pour n»
liberté. Aoc«de-moi du moîiB le tes^ de me reteorner, d'ea-
miner. Peut-éire, quuid faniBi va la jeuoe ùlie qoe tu désires me
faire épouser...
~- Que je désire te fùre épousai ÏDtHTCWtpit encore H.Télerol.
Quetla façon de parler ! ie 'oe désire pas, je toux ; Traire est cob-
due, l'affaire est âai» le sac
Et frappant sur la tabie, qui se le tint pour dit : — W^ de Mi-
goeux est boiteuse, bossue, beocale, manchote et laide '&'faiFe peur.
C'est égal, tu répouseras, parce que cela me platt.
Lionel se leva «n 'disant: — Je me sens un pen las, permets-
moi de me rtitinr. Si tu ie veux bien, nous re^KendroDs cette cdd-
versation deonin.
'Et il s'approt^ de «on père pour l'emlnaasor. <}eluî-oi lut tendit
sa joue sèobe et osseuse, et reçut son embrassade fiaus ta lui rendie.
Puis le retenant par le bouton :
— Demain, monsieur, Im dit-il, je dois alln' k Boui^, où j'ai
une affaire à régler, et je ne s^-ai pas de retour avant le soir. Ym
tes réOexioDS d'ici là, et tâche >de répondre toi-inéme à tes objec-
tions ; j'ai la sainte horreur des paroles imrtfles.
Resté seul, M. Téterol se promena en long et en large dansJa
chambre. 11 était médiocrement satiirfait de cette journée apite
laquelle il avait tant soupiré et qui n'avait pas répondu A son al-
lente. 11 venait de découvrir que le prinoe de Ôalles avait des
araignées dans son plafond, ce fut son met, et ît se promit d'y
donner un grand coup de balai, d'épousseter à fond son bériâer. H
avait beaucoup de r^oches à'IuîTaire : i" Uonel n'avait pas ufti
admiré la Maison-Blanche; 'S* il a^ait trop admiré les nénuftfs:
3* il avait avancé que les hobereaux peuvent servir & quelque
chose; à' il avait soutenu qé'W y a dans ce monde quelque dwse
de plus respectable que les millions; b' il avait imploré la grâce
d'un maraudeur. Mais ce qui était plus grave que tout cela, il a^^
demandé k voir H'^ de SaHgneux avant de l'épouser et témoigna
pour l'idée sublime que caressait son père plus de répugnance que
â'<wthousiasme. *
M. Tèterol allait et venait, et, pour passer sur quelqu'un sa "lan-
vaiee humeur, toutes les fois qu'il rencontrait une t^aise dans sod
chemin, il la bourrait, comme si elle etït ^lé un hobereau ou un
voleur de cliamp^ous, un réactionnaire ou un sodalisle, un infinee
ou un fou.
Victor Guemuliei.
{La tn'aiim* parlit ma prochain n'.)
.ïGoogIc
BANQUE DE FRANCE
PENDANT LA COMMUNE
II'.,
ricesim Et SOCT.ILISTII.
Le 26 mm, le» ame? fureat dép9s6» dan» les sectione; oa
avait eDcore i cette époque, niBl^ tou» les déboires supportés^
UD tel besoin de oonciîiatioD, que pl«S' d'an honnête homnie alla
voter, dans l'e^eir pnoiBpteioeDt déçuiqae Parisi seceusnt le poids
de toutes ses ivresses, auraitasseis de boBseDspcttr faire dea choix
raisonnable». On M fut pas lest à recramaltre que l'on s'était
cruelletaent abusé, et que derrièredc préteadues FfnreadicatianB de
franchisas nuuùcipale» se cachait la v(d<>Bté nel disùumlée de
s'emparer du gouventemeni de ta Wr^aœ tout entière. Quelquet
candidats d'esprit modéré. Ha» ina%ré tout,. s'aperçurent à tenpa
de la faute qu'ils avaient fiemmiâe,. reculèreiit à la peasée d'tore
associés, pour si peu que ce f£tt, à cette crianneUe maftcarade';. el
doonireaMeur démiision. Dea éleetioas oBnçlémeaïaàieSj.MteS'lA
Ift avrtt, pourvurent au remplacement des démisaionnaireav et dim-
nèrent à lacoaiiBune sa^^otuistHutioa difiiritire. Ga qui dMi^a- d«aB
(1) \ojn u a
.ïGoogIc
iZQ BETDE DES DEUX MOimES.
la commune, c'est U bôtise, au sens originel du mot , c'est-à-dire
ce qui rend l'homme semblable à la bête. Paris, le vrai Paris, celui
qui pense, qui travaille et qui aime son pays, ne connaissait pas
ceux qui allaient devenir ses maîtres; leurs noms n'avaient aucune
signification, et cependant ils avaient déjà été prononcés devint lui
lors des élections législatives du 8 février, que M. de Bismarck, avait
rendues plus libres que l'on n'aurait voulu; la fusion des comité»
républicttint j démocrates, socialistes les avait, sur alficbe rouge,
proposés au choix des électeurs, qui ne s'en étaient point soucia.
Aujourd'hui la tourbe des fédérés grisés dans les cabarets les pous-
sait au pouvoir, et les élus se donnaient pour les représentans de
Paris; u comme si un égout était la Seine, » disait Camille Desmou-
lins en parlant d'Hébert.
Lorsqu'ils discutaient contre tes maires qu'ils chassaient des
mairies, ou contre les administrateurs dont ils voulaient spolier les
administrations, ils disaient volontiers et orgueilleusement : (,\ous
sommes la force! » Mais non, pasméine; ils étaient la violence, œ
qui n'est pas la même chose. En eËTet, la commune a été violente,
forcément violente, parce qu'elle était impuissante et qu'elle le
savait. Lorsqu'elle essaie de rassurer la population parisienne,
lorsqu'elle lui fait des promesses, lorsqu'elle la flatte jusqu'à
l'abjection, elle ne croit pas un mot de ce qu'elle dit : « Citoyens,
vous êtes maîtres de vos destinées ; forte de votre appui, la repré-
sentation que vous venez d'établir va réparer les d^astres causés
par le pouvoir déchu. L'industrie compromise, le travail suspendu.
les transactions commerciales paralysées vont recevoir une im-
pulsion vigoureuse. » Partir de là pour arriver logiquement m
massacre des otages et à l'incendie de Paris, c'est dépasser la me-
sure permise à toute rhétorique, mais c'est prouver que dans la
caverne de l'Hôtel de Ville il y avait plus d'un petit joumriiste,
n tous de personnalité excessive, n a dit M. Lissagaray, qui les
connaît bien et pour cause. Cette proclamation est du S9 mars,
c'est par elle que Paris apprit qu'il avait un gouvernement; deux
jours après, un appel à la délation lui expliquait comment il serait
gouverné : « La plupart des sirvices publics étant désorganisés à
la suite des manœuvres du gouvernement de Versailles, les gardes
nationaux sont priés d'adresser par lettres, à la police municipale,
tous les renseignemens pouvant intéresser la commission de sûreté
générale. Le chef de la police municipale, A. Dupont. » J'ai inteo-
tioimellement rapproché ces deux proclamations, car elles indiqueni
trè<! nettement les deux couraus qui divisaient alors la commune et
qui la divisèrent jusqu'à l'heure de son effondrement. L'un est
celui que dirige la minorité, l'autre entraîne la majorité.
.ïGoogIc
tk BAKQDE DS mANCE SOUS LA COUJIUNE. &2d
Les soixante-dix-neof personnages qui, à la veille même de leur
défaite, siégeaient à l'Hôtel de Ville et y légiféraieat à tort et à tra-
vers, se divisaient en deux groupes principaux : d'un cdté les
jacobins, de l'autre les socialistes qui aimaient à se nommer les
économistes. Les premiers, au nombre de cinquante-sept et formant
une forte majorité qui eût fini par se désagréger, si on lui en eût
laissé le temps, représentaient trois partis bien distincts : les
jacobins, à la tète desquels Delescluze était placé par droit d'an-
cienneté, voulaient exercer le pouvoir à l'aide d'un comité de salut
public; les blanquistes, — Vaillant, Eudes, Protot, Ranvier, —
qui rêvaient de donner la dictature à celui qu'ils appelaient fami-
lièremeat la vieux, à Blanqui, que ses nombreuses condamnations,
toutes méritées, élevaient au rang de pontife-martyr dans ce moode-
U; enfin, les hébertistes, enfans perdus de la révolte à tout prix;
le crapuleux Rigault, le torve Ferré, le bossu Vésioier, qui se ré-
jouissaient à l'idée que l'instant était peut-être venu de saccader
toute civilisation. Ce parti grouillait depuis longtemps dans les bas>
fonds des brasseries du quartier latin et des cabarets de Belleville.
Sous le règne de Louis-Philippe, un ouvrier nommé Constant Hilbey
avait chanté Harat; en 1865, Alphonse Rongeât l'avait célébré en
deux volumes; un an auparavant, un futur membre de la commune,
malade, riche et phtisique, G. Tridon, avait bâclé une brochure
boursouflée sur le père Duchesne : u Plus que les héros de musée
taillés sur le patron ofliciel et vêtus & la grecque, plus que ces
mannequins placés pour nous mettre en fuite dans le champ de
l'idée, plus que ce ramas d'eunuques que l'on nous montre pour des
hommes, je vous aime et vous glorifie, 6 gruids damnés de l'his-
toire (1). » C'est d'Hébert et de ses compUces qu'il s'agit. Si Paris
s'est sottement laissé surprendre par la commune, il faut du moins
reconnaître que les avertissemens ne lui ont pas manqué. L'idéal
de ces hommes parait avoir été d'égaler,-de surpasser peut-^tre
les septembriseurs de 1702, les fous furieux de la ligue, les tueurs
de la Saint-Barthélémy, les Bourguignons de lâl8 et les maillotins
de 13S2.
La minorité, composée de viogt-d^ux membres qui parfois lut-
tèrent, non sans courage, contre l'oppression de la majorité, était,
en grande partie, empruntée aux adhérens de l'Internationale,
auxquels s'étaient mêlés des révasseurs habitués à prendre leurs
chimères pour des idées. Ce petit groupe était beaucoup plus di-
visé que le premier : communistes, communalîstes, mutuellistes,
débris des sectes socialistes qui firent parler d'elles à la fin de la
>« «ilofflwi« d» Vhistwrt, p&r U. G. TridoD.
.vGoogIc
530 KETOE DBS D«K. MOKDBS.
restauration et après la rérolutioa da juillet, dùciples abuséade
Proudhon^in'dleura d'escargots aympathiques, a»iiiitQMlîx;.(Téa-
teurs de la rsligton fusonienne et eafao» du règne de Duiu, comme
BabicJt; u capitalistes fraternitairea, n oommeChariHsfieslafîpeiii-
très infatué» de leur s^nier comme Gaurbet. U. y ami de taotdaaB
cette étroite chapelle ot les cultes de la revendîc*don toàak
s'étaisat donné reades-vaus ; j'y trouve an réfractaire, Jules Vallès,
UD écrivaio de talentr Vernaorel, im bomme înteltigent, Adrien;
j*y vois ausai Jovrde et Varlin. Dan» la majorité, il y eut du gn-
buge lorsque l'on ft'apençut que l'un de aesmeDibcesyqiiL'sefusiil
appeler Blaodiet, se nommait en ré&lîté PouriUe, avaitété agept
de pt^œ^ capacÏD' et banqueroutier, et lorsque Voa découvrit la
lettres par lesquelles tmtlm Clément s'ofihiÉc à^ saw U police tt-
crète de l'empire. SI l'on eût bien cberché, mîest avi»que l'aa eût
fait d'autres trouvailles analogues. U n'y eut rian de semblable
dans la minorité, car les néclons bruits cpii ont couru sur Ver-
morel et sur Vallès paraissent ne reposer sac rien de sérinni. Tous,
quoique difieranti sur les moyens à employer, visairait sa môme
bat : rendre' l'état propriétaire, par voie de conliscatioa'r de toutes
les grandes iustîtutions de crédit, des- cbi^niins de fer,.deicDDipi-
gnies d'assurance', le' faire le fabricant et le pourvoyear nniTerseJ;
mooopoliser par lui In. vente des da>rées de néoesaité premiëFe,
comme on a monepolisé la vente des tabacsv abolir l'hériage et
supprimer les impôts. Pour ces novateurs peu pratiques, les éti-
biisaemens financiers devaient être iK»-3ealsn)rait ménagés, miii
protégé», car ils comptaient bien «i faire le' pivot de leur arsième
économique, lorsqii 'ils- seraient devenus les che& du gouTcmemoti;
c'est à cela, en bonne- partie, qu'il faut attribuer le salut de li
Banque, du Crédit foncier,, dn Crédit mobilier; des cempiçiii»
d'asfiurance, car la majorité, se réservant la. directioD potinque et
militaire de la coraretune; avait, par une- sorte de canqKosiliM
consentie, abandonné la. divectios financière à là minorité, qui pré-
tendait sur cet' <^jst pouvoir appliquer des idées nouvdlee. Ade.^,
lorsque la commune, se distribuant le travail gouvernemaDtal, se
divisa en commisaiosiSt. elle prit sa commission des fiuancea presque
exclusivement dan» la misante; otle y ajouta Féliï PyaC, sorte de
patois de lettres qui, n'^partenant à aucun groupe, seglâsMtpV'
tout, afin de faire le pitu de mal ptMBibJe.
L'homme important! de cette commission fut Jotirde qite I.1 cm-
mune maintint au poste de délégué aux finances dont le comiié
oenlral l'avait pourvu. Plusieurs fois, et pour des- cause» qui sent
à son honneur, il donna sa démission, qui ne fut jamais acceptée.
En effet, les gens de nJôtel de Ville étaient siparticuUèremoatign»-
.ïGoogIc
LA BANQUE DE TBAIKE SOUS LA COMSUNB. '5Y1
nns en toate mitiëre qu'Us le coraidémeat oomme possédscrteesl
les aptitudes «pécialeB qui loDt les bons &iw3cîera:«i:, mus le reje-
tons avec ceTtitwde,JouTde oamptaitbim, établianitTapidenentuae
b«laace, D'igocHut riea àe ce qui constitue le -doit et ravoir, il
tenait osseutietleaieiii à firréfirochable régutarité-de ses écritores,
mais il eât été abaDlument incapabVe de maaceavrer un budget et
{Tiinagiaer Ses conbÎDBÎsoTiB finaocières. Malgré cela, il était le
Tnrgot de la cotsmose^qui ue s'en nHHitrait pas moras (lire <pie
lui -et qui ne voulut juoais s'en séparer ; jusqu'aux dernièTeG heures,
il resta donc era communication avec la fiaaque de FVance. Celle-ci,
sans vouloir entrer «i lutte, s'étaitmise sur la réserve ; elle n'était
point sur le pied de goeiTe; mais la paiK armée qu'elle pratiquait
prouvait qu'au besoin elle saurait résister. Se peofermaDt dans la
lettre niAme de ses statuts, elle avait déclaré dès le 94 mars
qu'elle oesserart de centraliser les recettes de l'octroi pour le
compte de la ville de Paria, comme elle avait l'habitude courtoise
de le faire. Elle pouvait en effet sul»r les lois de la révolte, puis-
qu'elle n'étût pas en situation de s'y soustraire, mais il ne luicon-
venaitpas de û recoanallre, de la légitimer en quelque 8<u1e, en
percevant pour elle les fonds dont elle s'emparait et en lui ouvrant
ainsi un cOB^te courant, 11 n'y a nulle hésitation à cet égard dans
la délibération des r^ns qui fot eignitrée au délégué. Cette dé-
dsion justifiée répondait à la note que voici -: « La perception des
octnMB sera effectuée comme par le passé. Les mesures les plus
^ergiqoes seront prises contre les employés de <k service qui n'ao-
corapliratent pas leurs versemens par voie administrative à. la
délation des finances. Signé : Varlin, fr. lourde, o Les menaces
eurent peu d'effet, et l'octroi ne produisit que des sommes insigni-
fiaotes tant qu'il ne fut pss attribué (2 avril) à la haute direction
de Boonro dit Vdlpènil, qui excellait k confondre les revenus de son
admiaistmtîeo aivec les siens.
La Banque, en 'refusant d'aller chaque matin relever k toutes les
barrières le [nvduit de la veille, évitait le danger de faire circulw
ses voitures dans Paris, au milieu de fédérés curieux qui n'auraient
demandé qu'-i regarder ce qu'il y avait dedans. La Banque se
préoccupait beaucoup de son portefeuille, c'eet-b-dîre de la masse
d'elTete escomptée ou prorogés qui représentait pour elle une avance
de plus de OOO millions : elle eût voulu l'expédier hors de Paris,
afin de se mettre à l'abri dee Techercbes ; après avoir examiné'tous
les mo^ns que lui suggérait la sagacité des régens et des chefs de
servioe, eUe fut obligée de reconnatti<e que le tratisport seul de
ces ncbeases constituait un danger et exposait à des risques qu'il
était plus sage d'éviter. On tut en repos pendant trois jonrs. La fm
.ïGoogIc
532 KEVUE DES DECZ MONDEE.
du second million consenti avait été soldée le SA mars ', on ne se
croyait pas quitte de toute réquisition, mais on fut satisfait de
passer les journées du 25 et du 26 sans avoir à discuter avec les
délégués aux finances. L'embellie ne dura pas longtemps. Le 27,
dans la soirée, le marquis de Plœuc reçut la lettre suivante :
u Monsieur le gouverneur de la Banque de France, nos services
ne pouvant être définitivement organisés avant le 20 mars, il est
de la plus haute importance que notre service des finances ne soit
pas interrompu demain mardi. En conséquence nous vous prions
de vouloir bien tenir à notre disposition pour demain mardi ta
somme de 600,000 francs qui nous est indispensable. Le rem-
boursement de cette avance pourrait s'effectuer dans un bref délai,
grâce auf ressources dont nous allons disposer. Agréez l'assu-
rance de notre considération la plus distinguée. Les délégués au
fmances : Fr. Jourde, E. Vartin. — Nous attendons une réponse à
cette lettre avant dfx heures du matin, la somme demandée devaal
servir aux besoins de notre caisse à partir de onze heures du matin. »
— Ce fut la répétition exacte de ce que déjà nous avons raconté.
M. Mignot alla au ministère des finances s'informer à quel usage
les 500,000 francs « empruntés » devaient servir. — A la solde
de ia garde nationale, pour le compte de la ville de Paris. — Après
approbation du conseil des régens, la somme est mise à la dispo-
sition des délégués; elle fut touchée par le caissier, G. Durand, le
28 mars, le jour môme où, sur la place de l'Hôtel de Ville, au milieu
des étendards rouges déployés, à travers les cris, les chante du
départ, les marseillaises et toutes les farandoles révolutionnaires
usitées en pareils cas, on acclamait la commune, qui s'installait offi-
ciellement après quelques discours que l'on n'entendit pas. Il f»ut
aoire que l'installation du nouveau gouvernement n'avait pas f»ii
rentrer beaucoup de monnaie divisionnaire à Paris, car le ciioyen
Durand insista près de M. Mignot pour qu'une bonne partie des
500,000 francs fût payée en billets de 5 francs émis en vertu
d'une décision du conseil général de la Banque, en date du l" dé-
cembre 1870.
Le soir même, le marquis de Plœuc, lisant dans un journal
le nom des membres de la commune, remarqua celui de Charles
Beslay, car il connaissait le personnage. M. de Plœuc est de
Quimper, Charles Beslay était de Dinan ; Bretons tous deui, ils
étaient « pays ». Au moment où Paris allait être investi, lorsqu'on
y eut attiré les gardes mobiles de la vieille Armorique qui savaient
bien peu le français, on avait formé un comité breton, afin de
fournir à ces jeunes gens les secours matériels et moraux dont ils
se sentiraient privés au milieu d'une population presque étrangère.
.ïGoogIc
LA BANQDS DE FRAHCE SOUS LA COmiDKE. 533
Dans une réunion tenue à cet effet place des Vosges, le marquis
de Plœuc et Charles Beslay avaient échangé des observations un
peu vives, et, sans se dire précisément de gros mots, s'étaient adressé
(les répliques peu aimables que justifiait sans doute la divergence
d'opinions des deux interlocuteurs. Malgré l'opposition de Charles
Iteslay, le marquis de Plœuc avait été élu président du comité bre-
ton. Après le combat de Champigoy, Beslay écrivit à M. de Plœuc
pour lui demander de s'intéresser à M. Hovius, son neveu, qui avait
été blessé et porté k l'ambulance bretonne. M. de Plœuc avait
répondu & Beslay et, n'en ayant plus entendu parler, croyait que
loute relation était terminée entre eux; il fut donc très surpris
lorsque, dans la matinée du 20 mars, on lui annonça : Le citoyen
Beslay, membre de la commune.
Charles Beslay vintr-il à la Banque de son propre mouvement, y
fut^il envoyé par les délégués aux finances, c'est là un point dou-
teux qu'il est bien difficile d'éclaircir. 11 est probable que Beslay en-
tendit quelque membre de la commune dire : — Si la Banque refuse
l'argent dont nous avons besoin, nous l'occuperons militairement et
nous viderons ses caisses. — Animé d'un bon sentiment et com-
prenant le danger d'une telle exécution financière, il se proposa en
quelque sorte cooune inlerraédiaire, et fui accepté. B?slay avut
alors soixante-seize ans; petit, très alerte, malgré son âge, d'une
aclivité un peu fébrile, il ressemblait à un quaker qui aurait été
soldat; apparence que ne démentait pas l'incomparable expression
de douceur répandue sur toute sa physionomie. 11 semblait légère-
ment embarrassé en entrant chez M. de Plœuc, et ses premières
paroles cherchèrent à donner le change sur le but de sa visite, car
il remercia le sous-gouverneur de l'intérêt dont M. Hovius blessé
avait éié entouré à l'ambulance bretonne. M. de Plœuc répondit
quelques mois de politesse banale et attendit, car il n'était point
dupe du désintéressement, trop apparent pour être sincère, de cette
visite. Beslay n'était pas homme à dissimuler longtemps sa pensée;
■1 la laissa brusquement échapper en disant : — Je sors du ministère
des finances, on y est fort irrité contre vous ; on rencontre en vous
un mauvais vouloir déguisé que l'on est résolu à ne point tolérer;
j'ai cm devoir vous en prévenir, afin d'éviter une collision qui
pourrwt être redoutalrfe et mettre en péril l'existence même de la
Banque. — Le marquis de Plœuc répondit aussitôt : — Pour arriver
jusqu'à mon cabinet, vous avez traversé nos cours et nos couloirs,
vous avez pu reconnaître que nous sommes sous les armes ; j'ai des
hommes, j'ai des munitions, je me défendrai. — M. de Plœuc avait
parlé avec animation ; Beslay répliqua : — Lai lai il n'est pas ques-
tion de mettre le feu à la soute aux poudres ; mais rien n'empdche la
.vGoogIc
bSi hevue d» shs modidk.
commime d'iastaHer ici nu goaTerneur. — Novb ne 4e Bopfnr-
terons jamais, reprit M. de Pl«eiic ; noire ûvm des comptes tmrm
est pour ainsi &e l'acte de -confeesHn du conuneree, de la finante
et de t'îndustm, "c'est tm secret que bdbs iiene de fotfiiuiWGMs
ne |Miuvons livrer k personne. — Charles Beslay 9S taisait, et H. de
Plcuc, calmant l'émotion dont il arait été saisi, se demandait à àt
tet adversaire il ne convenait pis de teobEr de faire un lUié qui
pât l'aider k sxiiTer la fisnque.
Après queLqoes iDstsDS de silenoe, le marquis 4e Plœncv^:-
Lra aotori^ qni dirigent ta Banque existent, elles ne peaveul tVf
ni déplacées ni remplacées ; le gouvernenr est b Versiâles, nui-
je suis sDus-gooverBeur et je remplis, de mon mieus, k deniriiDi
m'est imposé. Nous ne pouvcos déserter le poste où narnsomaK!:
la Banque a des relaxions avec la ville de Paris, avec l'étit et t^^
les particuliers. J'admeUrais, jusqu'à un certain poiat.^iic'B'
mune noBiin&t près de i& fiasque une sorte de commisEiire àA
comme il en eiiste près des chemins de fer, afin de t'usaier tpt
nous ne manquons pas à nos statuts et que nous exéoutooB tcropa-
leosement les engagemens pris par nous vis-à-vis de l'tttt ou vis-
à^vts de la ville ; mais c'est là seulement ce que mma ^nrmns
tolérer : toute prétention pour connaître les oomptes cmmB, te
dé^Ats d'objets précieux, les dépôts de titres, les BnDcet&tont
dépAls, serah invariablement repoussée par nous, cor, je nu It '
r^ète, c'est là un secret, le seoret màme du «redit, qu'il Douitâ
afasolameot ÎDierdit de divulguer. — Seslay ne disait riea; il *"ii |
pris les pincettes et tisonnait machinalement. — Voyons, ouDWii'
BesUty, re[HÎt M. de Plœuc^vec une sorte de boabomie éflUKiCa^ i
<pw ce r&le n'arien qui vous teme? Vous n'êtes point anbooD)'
d'aventure, vous, je le sais, vous avez été un grand iodueUieli***^
avez été d^uté; quoique je ne partage auoune de vos (q»B«'
j'ai toujours rendu hommage à l'honorabilité de votre unctêit'
voue n'ignorea pas ce que c'est que la Banque, voua a'ignoral*
que son éoreulemeot serait un désastre sans^pareil pourleo^''!''
Bkoade aitier ; aidea-moi, aide>-nous à sauv^ l'homieiir fauiof! |
de la France, devenez notre associé dans une mesure «t bi>^ ^ '
prendre à vos ooUègues de la commune que toucher viiiei""'^'^' '
la fianque, c'est produire la ruine imiverselle. Dès que *» 1^ j
seraient sortisse nos mains, ce ne seraient plus que des chi"^
de papier bons à vendre au tas, vous Is savez bien. — l^""^ j
Beslay se leva et dit : — Je ferai de mon mieux.
Dans U journée du 30 mars, le marquis àe Plœuc avait reçu o" |
lettre écrite par le ministre des finances : — « Je ne sauraisics^
trq) vivement, a« nom du gouvernement de la r^ubUquefn'^ I
.V Google
LA BANQUE DB FRinci flOUS LA COMMUNE. 636
û^eanià Vennilles, pour qua te conseit de régeoce de la Banque
coDtiooeà délibérer à Paris aur toutes les qvestioas que la situation
excfiptioaœUs et anormale àe Paris commande. La direction des
aSaires de la Banqnis est confiée aux régens, et nous ne SMiriODS
trop insister pour ^'ila continuent leur mission en présence des
eiigencas inadmissîbJea' qui. pemcnt ae présenter dé la part des
comités rérolutionnaire» de la capitale.. Le gouvernement saura
gré aui régens de tous lenzs eOtHls et de toutes les mesures con-
serv^cea qu'ils pourront prendre. Pcmyer-Quertier. « — Le aoir,
Ters neof heures, U. de Plmuc causait de cette lettre dans son
cabinet avec M. Davillier, l'nndea régens, et avec M. de Bengne^ se-
orétaire du conseil, lorsque Charies Beslay se fit annoncer. — Je suis
d^égué de la comnume près la Banque de France,, dit-il, voici ma
nominatioB. — Il remit un pquer à M. de PLosuc. — J'accepte sans
contestation, dit le sous-gouverneur^ mais il est bien entendu que
votre rdle de surveillance est soicteiaenti limité à nos rapports avec
la ville et avec l'état; vous vous engagez à ne jamais- demaod»
commumcaUoa de dos comptes conrans ni de nos dépôts. — Je m'y
engage, répondit fieslay ; mais, de votre côté, voua vous engagez à
ne jamais envoyer d'argent à Versailles, comme vous ne vous êtes
guère gêné pour le faire depuis le 18 mars. — Le marquis de Ploeuc
s'inclina et échanges une po^ée de main an^eo Charles Beslay. —
La commune venait d' entra- à la Banque; il importe de dire par
quel homme ^e s'y fssait représenter (1).
VII. — CB^lLII KltiiT.
Au bon temps de ma jeunesse et de mes voyages, un jour que
j'étais sur les bords de la Mer-Rouge avec des Arabes Ababdehs, je
râ venir vers moi un homme qui marchait à reculons. Cet homme,
déjà vieux, était atteint d'un des plus curieux cas d'ataxie locomo-
Irice que j'aie vus, et il était nerveusement obligé de tourner le dos
aux objets vers lesquels il voulait se diriger. Les Arabes racontaient
qu'un soir, dans le désert, près delà route qui va vers Bérénice, il
avait rencontré Scbîtan le lapidé, le diable, que celui-ci lui avait
soutHé au visage et que depuis cette époque le malheureux « ne
pouvait plus aller qu'à l'envers. » Cette histoire est celle de Charles
^) Cbirfn Beiliy • écrit qus, Iwi il« a» première virite sn miitini» ds Plteoc,
33 mara, il anK sa MmiaianoD en pechs i ses souTenire VùM md hM. i'n boos lot
Jim le teite ori^iul do ■■ nainimtioB, 1b vAà : MUairio ds PkrM, cabinet da.mtice,
P*ii&, le 30 min 1871. — Bripubliqse fran^aiie, liberté, «gïUté, rriteriiité. — Com-
muoe de Parii. — La commuoe de Piris nomme le citoyen Ch. Bcalaj en qaslîté de
«on dflégad à \x Btnque db France. Les dâléjuéa i i« comnluloo etécatire : G. ts-
nànçAts, G. TinwH, E. VMt£urr, F6ut Prtr. >
pvGooglc
536 REVUE DES DEUX MONDES.
Beslay ; un jour, il a rencontré Proudhon, et depuis ce temps il a
été à l'envers. 11 était bien réellement frappé d'ataxie mentale; mais
sa moralité était restée intacte, comme un fer sans paille, rigide et
bien forgé. Son délire n'était que partiel ; il divaguait, il esi vm,
sur toute question se rapportant à l'économie financière ei à la
politique, mais sur tout autre point il raisonnait juste et avec une
grande fermeté de bon sens. Il était riche, ou pour mieux dire il
l'avait été par lui-même et par ses alliances ; mais, quoique la ruine
l'eût visité, il croyait l'être encore, de bonne foi, et le disait. Appar-
tenant à une très bonne famille des Côtes-du-Nord, fils d'un député
conservateur , il était systématiquement de l'opposition , quoiqu'il
eût refusé de se laisser nommer commissaire-général par Ledru-
RoUin et qu'il eût été, en 1848, élu représentant du peuple par
90,000 voix qui le placèrent en tête de la liste n réactionnaire > de
son département.
Il avaittenté bien des choses dans la vie, les grandes entreprises
industrielles, le journalisme, la banque, la politique ; il avait tou-
jours oscillé et vagué entre des conceptions coutradictoires et crut
très sincèrement avoir découvert le prophète qui le mènerait au
salut, lorsqu'il eut fait, vers 18A8, la connaissance de Proudhon.
Celui-ci , qui ma^é son grand talent et sa forte cervelle n'était
qu'un paysan ambitieux de renommée, se souciant fort médioœ-
ment des formes gouvemementalRS , discourant sur les réfonnefi
plutôt que réformateur, méprisant sans contrainte tous les partis,
dont il apercevait d'abord la vacuité, exclusivement proudhoDiiiste
et développant jusqu'à l'hypertrophie son oi^eilleuse personnaliiê.
celui-ci fut ravi de compter parmi ses disciples un homme impor-
tant, et déjà connu dans la politique. 11 choya u le père BesUy, ■■■
comme il l'appelait familièrement, lui adressait des lettres, en fu-
sait son confident, son confesseur, disail^il, son factotum, et son
banquier, lorsque l'on avait à créer quelque journal destiné à bieniot
disparaître, ou quelque Banque du peuple forcément résenée à la
faillite. Pour Proudhon, qui fut un incomparable acrobate de U
contradiction, Charles Beslay était un chef de claque d'autanipl"*
précieux qu'il était naïf et convaincu. Lorsque Proudhon dansait,
sans balancier, sur la corde raide du syllogisme, lorsqu'il faswt des
sauts de carpe économistes et passait à travers le cerceau de la
science sociale, le père Beslay ne se sentait pas d'aise, applaudissait
en conscience, et, s'il le fallait, dénouait prestement les cordons de
sa bourse. Il ne s'apercevait pas que cet apôtre de la démolitiffli
universelle changeait d'opinion perpétuellement et qu'il se dupùi
lui-même à ses propres raisonnemeus, sorte de JJarcisse socialisi"'
qui s'adorait tellement qu'il s'enivrait de volupté au seul bruit d<.>
.ïGoogIc
LA. BANQUE DE FRANCE SOl'S LA CONHUNE. 537
ses paroles. Le père Deslay, la bouche bée, regardait, écoutait,
admirait, sans même remarquer que la prédicatiou du jour détrui-
sait souvent celle de la veille ; il crut, avec sincérité, s'être approprié
la doctrine d'un maître, alors qu'il ne s'était rempli que des inco-
hérences d'un rhéteur extraordinairement agile, mais sans puissance
créatrice, qui était à un véritable réformateur ce qu'un virtuose
serait à un compositeur de musique. Dès lors Beslay entra dans le
rêve et crut qu'il suffisait de quelques décrets pour modifier instan-
tanément toutes les relations économiques qui régissent les rapports
de la société avec elle-même et des peuples entre eux.
Ces conceptions de réformation sociale qui s'imposent k certains
esprits faux avec la claire évidence d'un théorème mathématique
ont entraîné bien des hommes jusqu'au crime, nous l'avons vu pen-
dant la commune, mais elles ne firent point dévier Charles Beslay
des principes de probité sur lesquels sa vie s'appuya toujours. Les
Hindous, qui sont de grands faiseurs d'apologues, racontent que
l'on trouve parfois sur les bords du GangarGodavery une graine in-
connue mêlée aux sables du rivage ; selon qu'elle est jetée dans une
terre bonne ou mauvaise, elle produit une (leur sans parfum ou un
fruit empoisonné. Il en est ainsi de la semence intellectuelle des
hommes qui, tombée dans certains cerveaux, donneparfois naissance
à des th^ries dont l'application est redoutable. Le maître de Charles
Beslay, Proudhon, avait compris cela de bonne heure; d'avance il
avait répudié les conséquences de bien des prémisses qu'il avait
posées; lui aussi, ne voulant pas que la société fût jugée et con-
damnée d'après les lois qu'il essayait de formuler, il s'était ii lavé
les mains, » et dans un jour de clairvoyance il avait écrit :
H La révolution sociale ne pourrait aboutir qu'à un immense ca-
taclysme dont l'elTet immédiat serait de stériliser la terre, d'en-
fermer la société dans une camisole de force, et, s'il était possible
qu'un pareil état de choses se prolongeât seulement quelques se-
maines, de faire périr par une famine inopinée trois ou quatre
millions d'hommes. Quand le gouvernement sera sans ressources;
quand le pays sera sans production et sans commerce ; quand Parts,
affamé, bloqué par les départemens ne payant plus, n'expédiant
plus, restera sans arrivages; quand les ouvriers, démoralisés par la
politique des clubs et le chômage des ateliers, chercheront à vivre
n'importe comment; quand l'état requerra l'argenterie et les bijoux
des citoyens pour les envoyer à la monnaie; quand les perquisi-
tions domiciliaires seront l'unique mode de recouvremens des
contributions ;... quand la première gerbe aura été pillée, la pre-
mière maison forcée, la première église profanée, la première torche
allumées quand le premier sang aura été répandu; quand la pre-
.ïGooglc
5S8 lETDE I»B DEOX HOflDBB.
nûëre tâte sera tombée; quand l'abominatiODide la désolation sen
par toute la France I ohl alors vous saurez ce que c'est qu'une
révolution sociale; une multitude déchaînée, armée, ivre de ven-
geance et de faraor; des piques, des bâches, dee sabres iras, des
couperets et des marteaux; la cité marne et silencieuse: b police
aux foyers des familles, les(qniiioiis«u^ectées,.lesiparole6écB(ilées,
les larmes observées, les soupirs comptés, le silence épié; J'eeinOD-
nage et les flénanciatioDB ; les réquisitions ineiorablâs. les em-
prunts forcés et progresifs, le p^ùer-monnaie déprécié; la ^erre
civile et l'étranger sur la frontière; les {uvoonsulats impitoyables,
le comité de salut public, un comité suprême au cœur d'airaîo:
ToilÀ les fruits de la rèvolniioo dite démocratique et soci^e. k
répudie de toutes mes forces le socialisme, impuissant, imsMrtl,
propre seulement à iaire des dupes et des eBcrocsl ie ledéclaïc,
en présence de cette propagande soutermine , de 'Oe sensualisme
éhonté, de cette littérature fai^use, de oette mendicité, de celte
hébétude d'esprit et de cœur qui commence à gagner une panie
des travailleurs. Je suis pur des folies socialiatesl.. n
Ces folies socialistes si minutieusement prédites par I^nmclhen
et dont la commune nous a infligé la honte, Charles fieslay ae s'y
associa pas, et cependant les rêveries dont il nourrissait scme^l
devaient néoenairementyaboutir; mais il cFoyaît,-~-dirai'je le Botf
— niaisement que l'on peut bouleverser ime civilisaiion de fond
en comble, suis produire ni désordre, ni -douleur. Il était d'une
bonne foi impertmirable, il Fe8se0ri)lait à ces trois moines d'un
couvent des bords de l'EupIirate qui sont partis pour découviir I'cb-
droït où le soleil se lève ; la légende afiîrme que'dq>uis quane cents
ans ils marchent les yens ftséa deivant eux, soutenus par sne
croyance que rien n*a pu ébranler. Beslay était ainsi , et c'est prarcels
qu'il Tepiéaente une forme de révolutioDnfliretrÈs intéressante à^tu-
dier. Ce qui l'a^éloigné de biate violence, ce qui en a fait, tfani plus
d'un cas et surtout dans celui delafianqoe.aniostrumeBtdealiK.
c'est qu'il était doué d'une bonté inctmipar^le. U était impMoble
de ne pas l'aimer, ont dit tous ceinc qui l'ont codhu -; -c'était nn
simple, comme iJliz, comme fiabick ; tous trois eussent coi^t»'
on iriumvintt animé d'tnteotionsiexoellesites, mais fimestat. fiâby
avait une bimté sans limite, saos critiqae, Téritabletaent esKsor-
dinaire et tout à fait tntempestire ; une bonté délinoite, dindeot les
aliénistes. Toute n vie, il a-été dupe, dnpe Fdes înventeinr8,'des intri-
gans, a des victîines lâu cléricalisme et de la -monarclne; • dupe'e
ceux quisemoqfusientdeioi, dape de ceux qaireaplûiiaieDt. Pourra
qu'on lui demmtd&t, il doimatt; poorm que Toa parvint i l'atMD-
drir, et tout r;aaauÉds8ait, il ifottiilut chns sa pocbe et Unait 1»
.ïGoogIc
LA. BANQUE DB VBIHCI S0tl3 U eOMUClXE. SIN
dés de sa caisse. Ai ce méliec psr&îteaMnt désîntéresfiév il a perdu
plus d'une fortune; ii ne soctait (fuse roiae gue po«tr tomber dans
uoeuitie; ses câmbiaaisoDS n'avûsat guère d'iwlre bat tga» le
booheuc de rhumanité; il voulait les mettre ea pratique, canunau-
diur la. ttàiàiit univera^le, et il arrivait souvent k la biUtte. Beati
Mtericm-desl Si l'iatenlioB est réputée pour le bily le pèie B&iaf
fut IkéraîquttBeBt veruieui.
Malgré soa âge;, ma^ré de sérieuse» inOrmUéSt il avait ccmaervé
uiK sorte d'excès de jeiutease qui fentrajuait à des actions tpi'mt
fflebile trè» hooocable empêchait à peioe d'être e&cessïves. Ainai,
ea lJi70, à la poeiaiëre Qouvelle de nos déEute^ il s'engagea dans
le 26* de ligAe, qui était en garnisoa ài Metr, et,, muai de sa feuiUe
de roale, vayageant par étapes, il s'en valesacan dos, aass ré&é-
chîr qu'un homme de soixante-quinze ans estimembarnasetBoiipas.
un secours pour «ne aroiée. Ajirès Sedan, il signe une adresse doiU.
U naïveté m^l^ait un autre nom : « A la démocratie soctaliete de.
la nation allemande. Proclamons : la liberté, l'égalité^ la fraternité
des peuples; p^r notre alliance, fondens les Ëtats-Unis d'Eiirope..
Vive la r^pui>lique universelle I n II rentra k Paris avant l'ioveatis-
sement ; pendant la. période du siège, il éail, il parie, il affiche ; il
s'agite daas son propre vide, il fait des phrases, et désarme tout la
monde paf son incomparable bochomie. Dana Wa maladroits, les
amijîtieox irap pressés, dans les crrinmela mëciie, il ne voit que des
persëculés; il ne sait cetuser son non à aucune sottiae collective;
après la journée du M octobre, H prolestse : ctnrtre les auteurs de.
ce Eorfsit? Non pas ; a contre. l'iaesojaMe vioiadon de la liberté
individuelle coatmise par les membres du goarenieDient de Is
déftose nationale en arrêtant, an ntépris du dioit et de la fiii jarée,.
les i-ëpublicains ayant pris part as monvemenl patriotique doi
31 octobre (l).. »
U ae présenta aux électioas légiBlatives du S févoer, et du» aii
proclamation adr^sée aux travailleurs, aux petUs induetrielsy aox
petits cooiawrçains, aux boutiqoiera, il dit : u J'ai soixante-sene
ans et malheureusement j'ai «icore trop de vie, car je sxains d'asr-
sîster à la. destruction fiiûle de mon paya. » — E pat recouiaitre
deptùs que ses amis de ta comnune ont, sans hésiterr fait ce qu'ils
ont pu pour réaliser ses. craintes, il tes a répi^â avec bocrenr;
comme son. maître Proudhon, il a dit anaai son netcio' va»; il a écrit :
u ie dédare Inen haatement que je n'accepte, ni de pcèa ni de bia,
aucune stdtdarïté avec ksiKMBnes qni ont brûlé Paris et fisâllé lis
otages, n Mais il les avait survis, sinon, ^icédés, eemme nn> aveugle:
(1} Cette prottitBtlaii Mt lignie : Ch. BmIiTi uieien wprfaonUnt. du peupla , EIn,.
moDteor en branie, Bdhr. Aubert, guier, Lceord, ctdtlafer, F lorent, mécuielea, Ln-
.ïGoogIc
&A0 BEVUE DES DEUX MONDES.
enveloppé des nuages de ses propres rêvasseries, qui oe sait où
il va et qui prend des flammes de pétrole pour le soleil. Pour la
commune, composée d'un ramassis de vauriens altérés, ignorans,
percés au coude, bouffis de vanité, rongés d'envie et sots, ud
tel homme, qui passait pour riche, ancien ami de Proudfaon, ayant
siégé dans nos assemblées parlemenuires, était une recrue qu'il
ne fallait pas négliger d'acquérir. Aux élections du 26 mars,
Cb. Beslay fut nommé dans le VI* aiTOndissemeot par Z,7ih voU
sur 9,A99 votans et 24,807 électeurs inscrits. Il était le doyen
des membres de la commune, et en cette qualité il présida la pre-
mière séance. Son discours d'ouverture est, pour qui a étudié
l'homme, d'une sincérité irréprochable : « C'est par la liberté
complète de la commune que ta république va s'enraciner chei
nous. La république de 93 était un soldat... la république de 1S71
est UD travailleur qui a surtout besoin de liberté pour fonder la
paix. Paix et travail I voilà notre aveDir, voilà la certitude de ooire
revanche et de notre régénération sociale, et ainsi comprise, la
république peut encore faire de la France le soutien des faibles,
la protection des travailleurs, l'espérance des opprimés dans le
monde et le fondement de la république universelle... Le pays et ie
gouvernement seront heureux et fiers d'applaudir à cette révoluiioD
SI grande et si simple, et qui sera la plus féconde révolutios de
notre histoire, n On peut assurer, sans manquer à la vérité, que
Ch. Beslay était de bonne foi et qu'il voyait dans l'installation de U
commune l'avèoement du bonheur du genre humain ; mais, pen-
dant qu'il débitait gravement ces naïvetés qui prouvent un esprit
radicalement dénué de sens politique, il est probable que Ferré,
Ranvier, Iligault et consorts souriaieut avec commisération. Ch. Bes-
lay, en efTet, n'était point « à la hauteur des circonstances, >■ il •
l'avait démontré déjà en faisant de grands efforts pour obtenir la
liberté du général Cbanzy ; il devait le démontrer encore en essayant
d'arracher Gustave Chaudey aux griffes de Raoul Rigault; mais
l'ami de Dacosta tint bon et ne lâcha pas sa proie. Pendant toute la
durée de la commune, quels que fussent les événemens dont on
s'attristait, il resta immuable dans son optimisme, semblable à un
yogbi des Indes qui se regarde le nombril et y voit son dieu.
Quand la bataille se rapprochait de Paris, quand on emprisonnait
à tort et à travers les magistrats, les prêtres, les sœurs de charité,
les gendarmes , quand on forçait la porte des hôtels particuliers
pour les mettre au pillage, quand on dévalisait les églises, le père
Beslay hochait la tête, en disant : — C'est vrai I on va un peu loin:
ce n'est qu'un moment à passer, et vous verrez après comme on sera
heureux. — Faudrait-il donc, lui demandait un de ses interlocu-
teurs, faire comme les Hébreux et traverser la Mer-Rouge pour
.ïGoogIc
LA BANQUE DE FRANCE SOrS LA COUVCNE. 5A1
entrer dans la terre promise? — Non, non, répondait l'incorrigible
utopiste; nous resterons sur le bord, je connais bien le peuple de
Paris : il aime à faire un peu de bruit, j'en conviens, mais il est
incapable de commettre une violence. Vous verrez, vous verrez ;
avant deux mois, toute la France sera avec nous, et dans moins
d'un an l'Europe entière, convertie par l'exemple de notre prospé-
rité, aura prodamé la république. — Le jour oi!i il causait ainsi
avec un des hauts fonctionnaires de la Banque, il était souffrant et
il demanda discrètement s'il pouvait faire venir un bain dans son
cabinet. — Certainement, lui répondit-on; prenez un bain, monsieur
Beslay; prenez même des douches, si vous voulez. — 11 se mit à
rire : — Vous me croyez fou? Eh bien, je ne le suis pas, et je gage
avec vous que l'avenir, un avenir très prochain, me donnera rai-
son. — Tel était l'homme auquel la commune confiait le sort de la
Banque de France. Il était convaincu que cet incomparable instru-
ment de crédit serait utilisé pour le plus gr^id bonheur de tous par
l'état modèle qu'il apercevait au milieu de ses songeries et qui de-
vait nécessairement sortir du trouble momentané que Paris traver-
sait. On peut afllrmer avec toute certitude que le 30 mars 1871,
lorsque Charles Beslay se présenta muni de sa commission auprès
du marquis de Plœuc, il était résolu à tout faire pour assurer le
salut et le fonctionnement de la Banque. II en devenait et en resta le
protecteur. Il y eut peut-être quelque orgueil en cela. Toute sa vie,
il avait rêvé d'être à la tête d'un grand établissement de crédit, car,
à l'instar de lourde, il se croyait un excellent financier parce qu'il
était un bon comptable, et il ne se sentait pas de joie d'être délé-
gué, seul diélégué à la Banque,' et de saisir ainsi l'objet de sa plus
baule ambition. La Banque devenait donc sa chose, et il sut, dans
une circonstance grave, la défendre avec l'énergie d'un potentat
qui ne veut point se laisser détrôner.
Le marquis de Plœuc, faisant contre mauvaise fortune bon cœur,
préférant Beslay à tout autre, puisqu'il n'avait pu repousser l'intru-
sion de la commune à l'hôtel de La Vrillière, et désirant le garder
sous ses yeux, afm de pouvoir le surveiller plus facilement, lui
proposa de prendre logement à la Banque et d'occuper l'appartement
de M. Guvier, le sous-gouverneur retenu en province pour affaires
de service. Beslay refusa ; il demeuriùt alors rue du Cherche-Midi,
et se contenta de demander qu'on lui réservât à la Banque même
un cabinet où il pourrait venir travailler. M. de Plœuc rinstalla;dans
un cabinet voisin du sien et put mettre immédiatement son bon
vouloir et sa confiance à l'épreuve. Le gouvernement de Versailles,
ne ' se rendant évidemment pas compte des dangers auxquels la
Banque de France était exposée à Paris, continuait k tirer des man-
dats que le caissier central acquittait avec mille précautions, mais
.ïGoogIc
SA2 ItETDE BU mu. HOBDBS..
qoi pouvùeiit attirer des complication» redoutabkii ; es- outre, m
avait pria vis-^vis de Charles Bsslay une sorte d'esgagemoit de
cesses* toute relation avec n 1b réactioa mcatarciiiqiie. » La réettien
Bumarcbîque, c'était le gouvernenjent régulier qui se pré]Mnit à
laater ua elTart dtee^6ré pour sauvw la FépuUiquoque lacommum
était, en u-aind'étraDgLer. Il y avait dMic là an éUi de ebjoses plein
de péri^ auquel Is manquis de Plœuc voulat raettra fia, aprà» avait
pri» l'avis du conseil des régeoft. Les coirsafMndaocea, très sni^
veillées, pouvaient être saisies ei créer de nouveaux incODvéaieas;
il résolut d'aller lut-miaie àVersailles s'en expliquer avec H. Tiàaa,
et daoa ce dessein il demanda un laisaei^inaaer à Beslay, qHtl'c^
tint iaunédiatemeDt de Raoul Bigault (1).
Le 2 avril, pendant que l'on inaugurait àsat l'aYenae de Coar-
bCYOta cette série de eombatS' qui devaient dure* cinqutnte-sepi
jours oofeécutifa, KL de Plcrtuc arrtvail à Vensailles et obusaituas
audience de M. ThLersi. Celui-ci était dans une tgnoraoee ^sdue
de ce qui se passait à- la Banque ;- le bilan lui en avait cependant été
remis, mais il l'avait lu superficirilenLenL ou ne l'avait pas lu du
tout, car il croyait que l'aicaiese ne formait qu'une somme-deT mil-
lions; cm était loin de caBipte,.le3 valeurs renfeniiées ii^l'hâtel de La
Vriilière à cette date rej^ésentiient euviron 3 milliards. H. Tluen
fut k. la fois surpris et découragé en iqipreoaat la vérités Lorgne
H. de Floenc lui demanda, au3»tôt que les waxea- de Paris se-
rùent forcés, d'envoyer ua ré^ment au pas de course peur occuper
la Banque, il répondit avec ^stesse : — Nous n'en: sommes pis U!
mais il comprit la nécessité de suspendre tout esivoi de raandat H
promit que, sous ce rapport du moins, il veillerait àcet^iebiBinque
fut protégée. M. de Plœuc avait ^ en temps util», car le soir
mftme, lorsqu'il revenait à. Paria, U se rencoatra en wagea »ec
M. X. qui était porteur d'un mandat de 60^000 ârancs^ p^Ptbles a
vue sur la Banque.
Le lendemain, le marquis de Plœuc fut très étcntLé et na pes
eSrayé d'apprendre que l'un des régens de la Bancpie, H. Deoièr^
avait été arrêté la. veille et n'avait point enoore été rel&ché. 11 courut
prévenir Chartes Beslay. — Vous C(»iaaÏBsex notre cooatitution, lui
dit-il; je ne puis rien faire sans le- conseil des r^^a : si «i les em-
prasoime,.il me sera impossible de nepas repousser les-réquintioas
de. la commune; eda est trfta dur,, pas de régena, pas d'argeii;
allons faire délivrer U. Denière. Charles^ Besiaf s'emprata de
suivre H. de Plane, tou£ eni disant : ■ Ça ne peut âtn qu'un n^B-
(1) Leteite du ItiiMr-pBMer est cnrlDDi : • Permit *a eitojin Plocnc, pHiTeravr^
U Bluiqin,d-UleFatreTeDirdb VarMllIei. Pwti. 16 I^^ittU 1871. Ha délCgaf dHI t
Ita-préTcclaTe da poUca t Rmul Rwmui. ■ L* «Ignmtim mdv Mt 4s RUnt H^jaottï k
.ïGoogIc
lA BANQia BE FHiHCE BOCS U COaUCNE. S^S
teodu. » M. Denière «o elîet avait été arrêté et v(»ci dans quelles
drconsutoces. Im Teille, jour du dinanche des Hameaux, tctb onze
heures du matin, il araii passé .près de la plaoe VendAme où le
150* bataillon de fédérés se massait avaat de se diriger TersGoar-
beroie. Parmi les officiers qui s'ingéniaient à faire mettre leurs
hommes eo jnog, M. Deaière en avait remu'qué on d'assez bonne
loamuie, sur la inmque duquel brillaient la médaille d'Italie et
la croix de la légion d'honneur ; il n'avait pu réprimer un mouv&-
menl de BurpTi6e,et, avec une chaleur de cœur que la prudence ao-
raitdù Mtiétbr, iliui dit^ — Comment?voua, un soldat décoré, vous
allés combattre contre le drapeau âe votre pays, contre le drapeau à
l'ombre duquel vous avez bravement servi 1 — L'officier ne répondit
pu et se contenta de lever les épaules avec quelque décourage-
meot (1). H. Denière s'éloigna et continua sa route ponr k rue Saint-
HoDoré : il était parvenu près de l'Assomption^ lorsqu'il entendit
courir denière loi; îl se retourna et fut immédiatement arrêté par
une diuine de fédérés lancés à sa poursuite. On le conduisit pûoe
Vendôme dans l'hétel où élah établi l'éiat-major de la garde natio-
nale. Là, on lui lit déposer son argent, sa monure, et on l'enferma
dans une sorte de poste servant de dépôt. L'officier, portant les
insignes de chef de bataillon, qui fit les formalités del'écrou, était
un homme d'un certain &ge, vigoureux, gnsonuant, à la bouton-
nière duquel on voyait un large ruban .rouge. Sui* ce ruban, M. De-
nière distingaait quelques traits noirs qui reasembleient à de
l'écriture; ii concentra toute son attention et lut : Société de tem-
péraooe. Ces mois étaient fort irnï^udens et ooub permettraient
iacilement, si cela en valait la pone^ de dire quel était l'homme
qui s'affublait de cette étrange déooraticoi. M. Deaière passa la
journée et la nuit dans ce réduit désagréable-, il y fut témoin .d'un
iait qui mérite d'être raconté .; la pièce où les prisonniers étaient
placés n'avait que des dimeusiODs restreintes, et, pour en faci^ter
l'aératioA, on en laissail la porte ouverte; deux soldats fédérés la
gardaient. L'un, fort jeune, dit.à son camarade bien plus âgé que
lui: — Qui efr-tu, toi 7 es-tu vrageor, franc-tireur, garibaldien ouen-
fant perdu 7 — L'autre répondit : — iJe ne suis rien de tout cela ; je
suis ouvrier, et loraquela journée de travail a pris >fin, j'aime i ren-
trer chez moi et à lirê mon journal après sivoir dîné avec ma femme.
(<) CDt.bo(DiaB,dutilS«u Mtkit kcU«deidii« 1b .BDat, dMlt na anràen oapilaiDa
àg l'iriné* iMi^aiiP. aindsK, eMtçtré d« Ikiperte^ ma pagn, il anit.rra.gM'Ia
cotQiniuie, sccqptuit le pragtuniiie procl»mi >f ar la rédAnilon ds b garde lutlaiiate,
tlliit recoiiiaieiiceT t> gnane contre 1m Allenuads. 11 fut promptarnsnt déubnid; 11
t'tbstlnt tton Ht pnotln part l'Ia'lalte, et accopU un emploi aa palili dei TntleHsa.
«4 il ranOt ÉM wnlau m i^apiiwtiit, 4iitaat que .poodblA, ui jOlhise 4m cmw* ot
.ïGoogIc
thh BETCE DES OECX HORDES.
— Cinq minutes après, il était arrêté et écroué : Propos sédilieui.
Dans la matinée du 3 avril, M. Deniëre put, moyeonaat boa a pour-
boire,» faire prévenir le marquis de Plœuc, qui accourut avec Charles
Beslay. Celui-ci n'était pas content, il se fit assez vivement recon-
naître du commandant de poste décoré de l'ordre delà tempérance
et exigea la mise en liberté immédiate de M. Deniëre. On se con-
fondit en excuses devant le doyen de la commune et l'on s'empressa
de lui obéir, car il avait donné ses ordres avec un ton qui n'ad-
mettait pas de réplique. Il était alors midi. Quelques heures plus
tard, il est fort possible que le dénoûment eût été moins rapide.
Ce jour-là en effet, le général Henry devait être fait prisonnier,
Duval et Flourens allaient ên:e tués ; la commune, exaspérée de sa
défaite, se préparait à systématiser ce régime de terreur qu'elle arul
jusqu'alors laissé exercer selon les fantaisies particulières de ses
représentans ; l'heure des otages était sur le point de sonner, et
M. Denière, régent de la Banque de France, homme considérable
dans son industrie, aurait bien pu passer de la place Vendôme au
dépôt, du dépôt à Mazas, et de Mazas à la Grande-Roquetle où plus
d'un détenu est mort.
Dans cette ûrconatance, Charles Beslay avait agi avec spoou-
néité, on n'avait point eu besoin de faire appel à ses bons senù-
mens; l'arrestation de M. Denière l'avait irrité parce qu'elle était
arbitraire et aussi, il faut de dire, parce qu'elle avait atteint un des
régens de la Banque ; or il n'est point douteux qu'il ne s'en re-
gardât comme le chef, en quelque sorte comme le dictateur. Ton-
cher aux choses ou aux fonctionnaires de la Banque, sans l'avoir
consulté, c'était usurper sur son pouvoir ; il était décidé à ne poinl
le tolérer, et ne le toléra pas. On le vit bien à la même date, dans
les premiers jours d'avril, à propos d'une question d'ordre intérieur
qui pouvait amener d'insupportables complications. Depuis le
25 mars, depuis que l'amiral Saisset, contraint par les circonstances,
avait licencié les gardes nationaux réunis autour de lui, le posU
extérieur de la Banque n'avait point été occupé; on se conienfait
de faire des factions et dés rondes S l'intérieur. Le comité
de l'arrondissement, dont une délégation siégeait au Palais-Boyal,
trouva l'occasion bonne pour envoyer quelques fédérés à la Banque
et lit demander pourquoi le poste restait vide. Beslay, consulté,
déclara vertement que les employés de la Banque, organisés mili-
tairement, suffisaient à garder l'établissement tout entier, et le com-
mandant Bernard fut chargé d'aller s'entendre à ce sujet avec 1»
délégation du comité. M. Bernard ut fort habile ; il écouta toutes les
objections qui lui furent faites, y répondit très doucement et finit
.ïGoogIc
Là BANQUE DE FBAKCE SOUS LA COHUDKE. 5A5
par dire : — Nous sommes organisés selon le vœu de la loi, et en gar-
dant nous-mêmes la Banque, à laquelle nous appartenons, nous nous
conformons strictement au décret du 2 septembre 1792. Ce fut de
l'hébreu pour les interlocuteiu^ du commandant Bernard, qui leur
ofln't gravement le document que voici : n 2 septembre 1792 :
L'assemblée nationale décrète que tous les secrétaires, commis des
bureaux de l'assemblée nationale, ceux des ministères et autres
administrations publiques, seront tenus, dans les dangers de la pa~
trie et aux signaux d'alarme, de se rendre sur-le-champ dans leurs
bureaux qui deviennent pour eux le poste du citoyen, ii C'est Eu-
gène Duclerc qui, ministre des finances en ISjS, avait exhumé ce
décret, dont la Banque avait le bon esprit de se servir au moment
opportun. Il n'y avait rien à répliquer; le texte de la loi étut for-
mel et la date, — 2 septembre 1792, — date des massacres dans les
prisons, le rendait sacré k des gens qui ne devaient point reculer
devant le pétrole allumé et devant regorgement de la rue Haxo,
Séance tenante, il fut convenu que les trois compagnies de la Ban-
que seraient divisées en cinq, de façon à former im bataillon com-
plet; que le mot d'ordre serait remis chaque soir au commandant
et que le poste de la rue de La Vrilliëre serait réoccupé et gardé
militairement par les employés. C'est tout ce que l'on désirait, et le
commandant Bernard put rentrer à la Banque en disant : u Bataille
gagnée. » Il eut soin cependant de ne mettre entre les mains des
hommes qui étaient de service au poste extérieur que des fusils à
percussion, afin de laisser ignorer au public et surtout à la com-
mune que la Banque possédait une bonne réserve de fusils Ghas-
sepot et de fusils à tabatière.
Non-seulement le bataillon de la Banque était maintenii dans son
1res important privilège de se garder lui-même, mais, grâce à l'en-
tregent des officiers et à la conduite diplomatique du commandant
Bernard, on vivait en très bonne intelligence avec le bataillon sé-
dentaire cantonné au Palai8-Boyal,etdont le chef s' appelait Marigot.
Les relations étaient si cordiales que l'on se fit « des politesses » et
qu'avec l'autorisation du marquis de Plœuc le bataillon de la
Banque invita le bataillon du Palais-Royal & déjeuner. On « frater-
nisa n à la buvette que l'administration a fait établir dans les sou&-
sols, ce qui permet aux employés d'être nourris abondamment et à
prix réduit. On se quitta bons amis en échangeant force poignées
de main et en se disant au revoir. Le commandant Marigot ne se
tenait pas d'aise, il avait le vin chevaleresque et disait : — Si jamais
on vous attaque, venez me chercher, j'arrivenû avec mon bataillon,
et vous verrez ce que je sais fairel — Ce n'était point un méchant
homme, mais il aimait à « rigoler, » c'était son mot, et ça l'a mené
TDMI SITU, - 1818. 35
.vGoogIc
&i6 BEVUE DBS DEUX WHIDKS.
1(HB. Il n'était pu fart délicat, sans donte, car il avait été eondanmé
à deux ans de prison poar abus de confiance ; de pins, c'était on dé-
serteur: au 16 mars, il était détenu à U Petite-Roquette, tnmsfonnée
en prison militaire. An lieu d'une condamnation capitale à laquelle
il devait s'attendre, car il y avait droit, il fut, comme tous ses com-
pagnons de captivité, mis en liberté par ordre de Baoul Bigaolt et
promplemeot élu chef de bataillon. Il s'installa dans les greods
appartemens du Palais-'Hoyal, s'y trouva bien, et y menait une exis-
tence qui ne lui semblait point déplaisante. Depuis qu'il avait dé-
jeuné à la Banque, il y revenait souvent voir ceux qu'il app^
ses amis. Un jour qu'il causait avec un employé, celui-ci, Toyutsi
bonne humeur qui paraissait inaltérable, fut attristé de tant d'in-
souciance et ne put s'erapficber de lui dire : — Vous étes-vouspirfbis
demandé comment tout cela fmirait 7 Marigot devint grave : puis, fu-
sant claquer ses doigta et levant le bras avec ce geste qui signifie ;
je m'en moque, il répondit ; u Vons avez raison, ça finira mal, je
m'en doute bien; mais, ma foi, je suis philo8ophe;j'babileua palais,
j'ai ma loge à la Comédie-Française, où tout le monde est aimable
avec moi ; le prince Napoléon avait de fines bouteilles dans sa cave,
j'ai du vin et de l'eau-de-vie tout mon soûl, je ne sors qi^en voi-
ture, je suis commandant, on me présente les armes quand je passe,
j'ai des bonnes amies comme un vrai sultan ; qu'est-ce que ça durerai
je l'ignore, un mois, deux mois, trois mois? Je sais bien qu'il y a
un conseil de guerre au bout et qu'on me récurera la cervelle avec
du plomb; je n'aurai pas i me plaindre, ça vaut bien ça, carj'anni
rudement rigolé, d II y en eut plus d'un comme celui-U duis li
commune; c'est le fait de bien des criminels : deux mois de boat-
baoce et le bagne après I Une fois Marigot, descendant d'une victorii,
entra dans la Banque et demanda un des officiers du bataillou pour
affaire de service ; on chercha l'officier, on ne le trouva pas. Hingot,
impatienté d'attendre, dit alors gravement : t Je lui inflige tnns
jours de salle de police, ça lui apprendra À n'être pas là quand je viens
le chercher pour aller boire im bock, b U suivait essidûmoit les
représentations de la Comédie-Française, tout en avouant qa'i\ ne
s'y amusait guère. U disait au directeur : a Tontes ces pièces-U, çi
n'est pas assez corsé ; vous devriez reprendre le Naufrage dt U
Médtae. v Un soir qu'il venait d'entendre UsPemmet iaixaUei,ildit
à «la dame» qui l'accompagnait : a Est-ce assez bâte, hem? A ■
bien, c'est la littérature de l'empire, ça fait pitié I » Ses opiiùons
littéraires ne l'empochaient 5>oiot d'être servit^te; lorsque la Banque
n'avait pas reçu le mot d'ordre, il le donnait volontiers entre deu
a chopes. » On en a gardé bon souvenir rue de La VriHîère. et
braque l'on en parle, m dit : Ce pauvre Marigot I
.ïGoogIc
LA BANQUE DE TIUNC£ SOUS LA COHHUNE. 5^7
La Banque vivait à peu prè9 tranquille, à la condition de subir
les réquisitions que Jourde et Varlin oe lui ménageaient pas,
lorsqu'elle fut mise en alerte pour un objet qu'elle ne soupçonnait
guère. Le ministre des finances avait si rapidement opéré sa
retraite, le 18 mars, qu'il avait abandonné, nous l'avons déjà dit,
une somme importante dans les caisses, et qu'il avait oublié
d'emporter certains documens que l'on aurait dû k tout prix sous-
traire aux investigations du comité révolutionnaire qui venait de
s'emparer de Paris. Parmi ces documens, il en était plusieurs qui
étaient relatifs aux diamans de la couronne; ils furent découverts,
lus, commentéa, mal compris, et valurent à la Banque de France
une algarade dont elle se aouviendra longtemps. Le 13 avril,
comme l'on venait d'apprendre que l'un des régens, M. Pillet-Will,
était mort k Bruxelles, où il avait dfl se réfugier pour éviter l'arres-
tation dont la commune l'avait menacé, M. Mignot, caissier
principal, ayant charge du dépdt des objets précieux, vit entrer
dans son cabinet Jourde, Varlin, Amouroux, accompagnés de
Charles Beslay, qui paraissait fort animé. — Nous venons réclamer
lajremise immédiate des diamans de la couronne. — Nous ne les
avons pas, répondit H. Mignot, nous se les avons jamais eus. —
Tous les dâégués se mirent à parler à la fois avec violence et me-
naces. — Voue les avez, nous le savons, nous en avons la preuve
entre les mains : nous prenez-vous pour des imbéciles ? — Le plus
violent était Amouroux, qui, nommé secrétaire de la commune
depuis deux jours, représentait le gouvernement central et alTirmait
par^sa seule présence que rafiaù*e était grave. M. Mignot, avec la
loyauté d'un honnête homme dont, en tout cas, la parole doit suf-
lire, faisait face k l'orage sans se décontenancer et se contentait de
répéter : — Jene puis vous remettre ce que je n'ai pas; je ne sais où
sont les diamans de la couronne, mais je suis certain qu'ils ne sont
point iâ. — En présence de cette résistance où les délégués s'ob-
stinaient à voir de la mauvaise foi, ils déclarèrent qu'ils voulaient
visiter eux-mêmes, tout de suite, les dépôts de diamans faits par
les particuliers, car ils étaient certains d'y découvrir les diamans de
la couronne. C'était exiger de M. Mignot qu'il livrât le secret de la
Banqne; te dépôt des pierreries était cacbé et muré; il refusa net,
il ne pouvait agir sans ordres. Les délégués, furieux, se retirè-
rent : — Sqîtl vous entendreis parler de nousl — H. Mignot courut
prévenir le marquis de Plœuc, qui fut fort surpris. On interrogea
H. Marsaud, M. Ghazal, M. de Benque, nul ne savait rien des
diamans de la couronne, et il eût été impossible de les introduire,
de les déposer dans la Banque sans qu'au moins un de ces bauts
foncUonnaires en ait eu connaissance. — Pendant la discussion,
pour ne dire plus, qu'il avait eu à supports, H. Mignot avait ea>
.ïGoogIc
5AS BETCE DES DE0X MONDES.
tendu un de ses interlocuteurs crier : — Nous vous dirons même où
ils sont ; vous avez voulu les descendre dans votre puits ; Is conte
a cassé, et parce qu'ils sont au fond de votre puits vous voua
imagmez que nous ne pourrons les découvrir. — Il n'y a pas de
puits à la Banque, et M. Mignot avait compris que cet homme,
si particulièrement bien renseigné, voulait parler de l'escalier 1res
étroit qui donne accès aux caves. Tout ceci était évidemment le Cul
d'une erreur, mais les délégués avaient eu un tel accent de sincé-
rité, une telle raideur d'afTirmation que tout était à redouter. Abusés
par un document mal interprété, ils pouvaient exiger qu'on lear
livrât l'entrée des caisses, des caves, des dépdts, des serres sui
titres, arriver en force, s'établir en maîtres dans la Banque, et ilor»
que serait-il advenu ? Il n'y avait pas à argumenter avec eui ; il n'y
avait pas à essayer de leur faire comprendre qu'ils avaient Is prë-
tention de représenter la ville et non pas l'état, que les diunus
de la couronne appartenaient à l'état et non pas à la ville, qne ptr
conséquent ils n'avaient aucun droit d'en exiger la remise. C'eAI
été peine perdue, et les hommes auxquels le salut de fi Banque
incombait étaient trop intelligens pour faire de la logomuiûe avec
des énei^umènes. 11 leur paraissait dur d'avoir déjà fût ttnt de
sacrifices pour éviter à la Banque une intrusion trop violente et de
se sentir menacés, plus sérieusement qu'on ne l'avait jamsis été,
pour im fait qui ne pouvait être que le résultat d'une fausse avr- |
prétation. On était fort inquiet. ^
On l'eût été bien plus encore si l'on avait su ce qui se pissut
Jourde, Varlin, Amoureux, Beslay, s'étaient rendus à rBÔie'*
Ville, près de la commission executive. Amouroux avait denwiK I
que des forces suffisantes fussent immédiatement dirigées sor l>
Banque, qu'elle fût occupée militairement, que des recliercbs |
minutieuses y fussent opérées, jusqu'à ce que l'on eûl mis 1>
main sur les diamans de la coui:onne. Nul n'avait le droit de » \
soustraire à l'autorité légitime. Or l'autorité légitime, c'éttit h
commune librement élue par le peuple de Parisi l'attitude de !•
Banque était manifestement hostile et réactionnaire, elle é»n
infectée de monarchisme; cela mécontentait la partie répnbiif^"'
de la population. La Banque n'avait pas le droit, sous de futile
prétextes, de se soustraire à l'action des lois ; elle refustii d ob-
tempérer aux ordres régulièrement transmis par les déliés ; iw
pis pour elle, il fallait profiter de la circonstance pour s'y insuUsf'
Varlin approuvait, Jourde ne disait mot ; Beslay prit la P*".
fut écouté. Il affirma qu'il n'y avait pas à douter de la loyauU'Kî
fonctionnaires de la Banque et qu'il ne pouvait admettre qu <w *
voulu le tromper; toutes les preuves sont contre la Banque, " ^
reconnaît, et cepraidant il se peut que tout ceci ne soit que le >^
.vCoogIc
LA BANQUE DE FBANCE SOOS LA COHHinfE. 5A9
sultat d'un malentendu. Avant d'user envers elle des moyens de ri-
gueur que l'oD sera toujours à môme d'employer, il demande à être
autorisé à faire seul une démarche courtoise près de M. de Plœuc et
il se fait fort, de la sorte, d'obtenir à l'amiable la remise des dia-
mans de la couronne ; mais, comme il ne veut pas qu'on lui oppose
de nouvelles dénégations, qu'il est indispensable pour lui de
parler preuves en main, il prie la commission executive de lui
confier les procès-verbaux constatant le dépAt des diamaus. Si la
Banque persiste dans son refus, la commune avisera. La motion de
Charles Beslay fut adoptée; une lettre fut rédigée d'un commun
accord par laquelle les délégués aux finances étaient invités à
remettre au citoyen Beslay les fameux procès-verbaux qui avaient
amené la contestation. Il est expressément dit que c'est Charles
Beslay qui s'oppose à l'emploi des moyens violons ; on comprend
qu'il a su faire prévaloir son opinion, car cette lettre, signée de
Delesduze et de Tridon, dit en terminant : n La commission vous
prie de ne voir dans cette invitation que le désir de ménager les
rapports de la commune et d'un établissement financier qui nous a
été et nous sera encore utile, n Ce jour~là, si l'on n'eût écouté
Beslay à l'Hôtel de Ville, c'en était peut-être fait de la Banque.
Charles Beslay, muni des procès-verbaux accusateurs, se rendit
chez M. de Plœuc; son premier mot fut dur : — Tous m'avez trompé.
— M. de Plœuc riposta : — Jamais, j'ai toujours joué cartes sur table
avec vous, comme cela avait été convenu ; je n'ai aucun intérêt à
n'être pas sincère avec vous, vous le savez bieni — Alors commença
entre eux une discussion sur le dépdt fait à la Banque des diamans
de la couronne : aflirmation d'une part, dénégation de l'autre. Les
deux Bretons, fort entêtés, ne démordaient point: — Ils y sont. —
Ils n'y sont pas. — Je sais qu'ils y sont. — Je sais qu'ils n'y sont pas.
— L'altercation aurait pu durer longtemps, car chacun de ces deux
hommes parfaitement honnêtes savait bien que son interlocuteur
ne cherchait pas à l'abuser, mais instinctivement ils sentaient qu'il
y avait un point douteux qui obscurcissait la vérité. Beslay pouvait
avoir quelque patience, car la commission executive, soupçon-
neuse, ne croyant pas au succès de la démarche tentée, lui avait
rerois des ordres d'arrestation concernant individuellement MM. de
Plœuc, Marsaud, Ghazal , Mignot, de Benque et tous les régens
présens à Paris; il avait été laissé libre d'en faire usage, s'il le
croyait nécessaire. Sûr d'arracher par la force ce qu'il était décidé
À ne devoir qu'à la persuasion, Beslay se calma et écouta avec
déférence toutes les explications que le marquis de Plœuc s'elîor-
fait de lui donner. — La bonne foi du sous-gouverneur était évi-
dente, elle parlait avec un accent auquel Beslay ne pouvait se mé-
prendre ; comme pour rassurer sa propre conviction, qui commençait
.ïGoogIc
6fiO BEVDE DES DEUX UONDEE.
à s'ébranler, il interrompit M. de Plœuc en lui dissnt : — Tout cela
serait fort bien si je n'avais en poche la preuve que les diamans de
la couronne sont ici; j'admets que tous l'ignoriez, mais je suis
certain que te dépAt a été fait, et je- vais vous en convaincre. —
Alors, à la stupéfaction de M. de Plœuc, il lui montra deux proc*»-
verbaux en original, l'un daté du mercredi 10 août 1870, con-
statant que les dîamans de la couronne ont été déposés <i dans la
resserre principale à deux clés de la caisse centrale du trésor public ; «
le second, dans lequel Charles Beslay, articulant lentement et ap-
puyant sur chaque mot, lut : « D'une décision prise cejourd'hui,
SO aobt 1S70, par le conseil des ministres réunis au palais des
Tuileries sous la présidence de S. H. l'impératrice, il r^ulte que,
pour parer aux éventualités de la guerre, il convient de transférer
le colis ci-dessus indiqué à la Banque de France, qui prendra pour
)a sûreté et la conservation de ce dépôt les soins et les précautions
qu'elle prend pour la sûreté et la conservation de son encaisse.
En exécution de cette décision, nous, maréchal Vaillant, ministre
de la maison de l'empereur, assisté du trésorier de la cassette de
sa majesté et d'un des joailliers de la couronne, avons retiré de la
resserre du trésor public, pour en faire la remise au gouiemeui
de la Banque, la caisse dont la description précède, et nous avons
reconnu que les cachets apposés sont intacts. — Nous, ministre des
finances, assisté du caissier payeur central du trésor public et da
contrûleiir central, avons reconnu clément l'intégrité des cachets*
— Et nous, Rouland, sénateur, gouverneur de la Banque de France,
avons reçu ladite caisse garnie des cachets ci-dessus indiqués et,
recevant ce dépôt, nous avons déclaré et déclarons que nous prea-
drons pour sa conservation et sa sûreté les soins et précautions que
nous prenons pour les valeurs de la Banque, entendant d'ailleun
ne répondre en aucune façon des événemens de force majeure, tels
que cas de guerre. » — Charles Beslay s'arrêta: — Est-ce elairî
dilril. — Puis, mettant le doigt sur chaque signature et les monmot
an marquis de Plœuc : — Voyez, le ministre de la maison de rem-
}>ereur, Vaillant ; — te trésorier de sa cassette, Ch. Thélin ; — le
joaillier de la couronne, Alfred fiapst; — le ministre des financest
Hagne; — le caissier central du trésor public, Thomas; — le con-
trôleur central, A. Tourneur; ~- le gouverneur de la Banque de
France, Rouland, — Rouland, c'est sa signature, vous la reconnais-
sez. S'il a reçu les diamans de la couronne au nom de la Banque,
c'est k la Banque que sont les diamans de la courotme, ce procèft-
verbal en est la preuve absolue ; qu'aves-vous à répoqdre î celaT
— Bien, dit H. de Plœuc, sinon que les diamans ne sont pas ici;
je vous l'aflirme sur l'honneur. » On fit appeler H. Marsaud, H. Mi*
gnot, H. Chazal; on leur doima lecture de ce document, qui sein*
.ïGoogIc
U BAKQItE DB FBAHCB SODS U. COmttSSE. &61
bbit ne laisser aucun doute sur la réalité du dépAt réclamé; aucun
d'eux, ni le secrétaire-géDéral, ni le contrôleur, ni le caissier pria-
cipal, ne put fournir une explication satisfaisante; chacun se con-
tenu de déclarer que les di&mans n'étaient point à la Banque (1).
On était fort embarrassé. 11 y avait là un problème dont la solu-
tion échappait. M. Uarsaud prit le procès-verbal, le relut très atten-
tivement; il lit remarquer qu'il était spécifié quela Banque prendrut
pour ce dépôt le soin qu'elle prend pour la conservation de son en-
caisse; plus loin le gouverneur déclare qu'il prendra les mômes pré-
cautions que pour les valeurs de la Banque. — Eh bien 1 dit Beslaf.
— £h bien, répondit H: Uarsaud avec son fin sourire, l'encaisse et
les valeurs de la Banque ont été emportées loin de Paris k la fin
d'août et dans les premiers jours de septembre; il est fort probable
que les diamans de la couronne ont suivi la même route ; le gou*
vemeur se sera directement arrangé avec les ministres, et nous n'en
aurons rien su. — Charles Beslay, qui ne demandait qu'à gagner du
temps , auquel une exécution de vive force contre la Banque eût
singulièrement répugné et qui ne pouvait douter de rirréprochable
loyauté de ses contradicteurs, Beslay se sentit ébranlé. M. de P1<euc
s'en aperçut : — H y a, dit-il, un moyen bien simple de savoir la
vérité, car il est évident que nous l'ignorons, et que U. Rouland seul
la connaît. Faites-nous donner un laisser-passer au nom de M. de
Lisa, l'un de nos inspecteurs; M. de Lisa se rendra sans délai k
\ersailles, verra M. Rouland, et demain nous saurons exactement
à quoi nous en tenir. — Mais, dit Beslay, j'ai promis à la commis-
sion executive de lui rapporter une réponse aujourd'hui avant quatre
heures. — Vous la prierez d'attendre ; un jour de plus ou de moins
c'est peu de chose en pareille circonstance. BesUy se leva : — Vous
avez raison; je ne puis, du reste, me figurer que vous vouliez me
tromper; je vais chez Raoul Rigault. — Une heure après M. de Lisa
avait son laisser-passer et pouvait partir pour Versailles.
Le soir, le conseil-général de la Banque se réunit en séance ex-
traordinaire pour entendre le récit des faits qui s'étaient produits
dans la journée; on rappela alors que déjà cette question des diamans
de la couronne avait été soulevée; que M. de Kératry, préfet de po-
lice après le à septembre, avait questionné à cet égûd M. Rouland,
qui l'avait simplement renvoyé k M. Ëmest Picard, ministre des fi-
nances; que les journaux avaient prétendu à cette époque que les
diamans étaient à la Banque, et que M. Marsaud avait adressé une
(1] Lea diuntni de U conroiuie, conipoiii da 17,486 piemo peunt ansembla
19,141 kanU, ont été éTituéa, lara du daroier iaveiitairs qui date du 37 Janyier 1S1B,
k 30,31S,SM ti. 80 Mut. nans celte lonime, le régent, dont le poids dépuM 139 U'
nu, est compté poar 1i millions; on estime qa'uijoiirdliai la Taleor de ces plerrw
■'élftienit L ans tnat^e de aUlUont.
.ïGoogIc
552 BETDB DES DEUX MONDES.
rectilîcatioD qui avait para dans le Journal offlciel du 8 sep-
tembre 1870. — Avant de prendre aucune résolution, il convenait
d'attendre le retour de H. de Lisaet laiéponsedeM.Rouland.mais
il était bon de redoubler de précaution et de prudence pour empi-
cber que, sous un tel prétexte, les dépôts de la Banque ne fussent
visités. Le lendemain M. de Lisa était revenu rapportant une longue
lettre de M. Rouland qui contenait toutes les explications désirables.
Dans la dernière quinzaine du mois d'août, au moment même où
la Banque préparait l'évacuation de son encaisse métallique, espèces
et lingots, H. Bouland avait été mandé près du ministre d'éut, qui
lui avait proposé de recevoir en dépôt les diamans de la couronne.
M. Roulaod avait refusé, par ce motif très concluant qu'il s'occupait
de faire transporter hors de Paris les valeurs monétaires de Ii
Banque, parce qu'il ne les y croyait plus en sûreté et qu'il ne voii-
lait pas courir les risques qu'entraînerait forcément la garde de tant
de pierreries. Le maréchal Vaillant avait alors offert à M. Roufaod
de mettre à sa disposition, en lieu sûr, un local où il pouTTail irsns-
férer et abriter ses richesses métalliques, à la condition qu'à ce
dépôt il ajouterait celui des diamans de la couronne et que le tout
serait surveillé par des garçons de recette mis sous les ordres d'un
inspecteur de la Banque. Ce traité avait été conclu; les diamans.
reçus en charge par le gouverneur, étaient partis le 30 août dans
les wagons qui emportaient plusieurs milÛons appartenant à U
Banque. Les diamans et les millions étaient restés là où on les avait
déposés, c'est-à-dire à l'arsenal de Brest; M. Bouland ajoutait
en terminant sa lettre : Les membres de la commune ont tout
loisir de les envoyer cherdier. Ces explications furent transmises i
Charles Beslay, qui s'en montra satisfait et dit au marquis de Plœuc ;
— Je regrette de tous avoir soupçonné. — La commune fut moins
contente et estima que tous les membres du gouvernement de Ver-
sailles étaient des voleurs.
Cette n^ociation, que Jourde semble avoir^eu l'intention de me-
ner un peu brusquement, car il avait déclaré qu'en dissimulant les
diamans de la couronne la Banque faisait acte politique et qu'ainsi
elle sortait de la neutralité qu'elle invoquait chaque jour en ailù'-
mant qu'elle n'était qu'un étELblissement financier, cette Dégociation
n'était point restée secrète. On en avait parlé à l'Hôtel de Ville, à la
jH'éfecture de police ; on n'ignorait pas que des mandats faculutifs
d'arrestation avaient été remis à Beslay, et le bruit avait couru aui
environs du cabinet de Raoul Rigault, dans la journée du 19 ami,
que les principaux administrateurs delà Banque devaient être appré-
hendés au corps et incarcérés pendant la nuit. Un fédéré du 124' ba-
taillon,qui était de service à la sûreté générale, entendit ces propos
et vint discrètement en donner avis aux intéressés. Les régens
.ïGoogIc
U BANQUE DE FRANCE SOUS LA COUHUNE. 553
fureBt immédiatement prévenus. MM. Marsaud, Chual, de Beoque,
furent quittes pour aller passer la nuit dehors, M. Mignot resta près
de ses caisses; depuis longtemps M. de Plœuc, dont le premier
devoir était de se mettre à l'abri d'une arrestation qui eût pu avoir
de terribles conséquences pour la Banque, avait pris l'habitude
d'allei- coucher dans divers domiciles : on recommanda aux employés
de faire bonne garde, la nuit s'écoula sans incident. La nouvelle
apportée était-elle réelle? était-ce une simple rumeur de corps de
garde? était-ce un avis peu scrupuleux qui fut payé plus tard? y
eut-il là un projet sérieux, qui pour une cause ignorée ne fut pas
mis à exécution ? ,Nos documens ne peuvent nous aider à répondre,
et notre doute subsiste.
Depuis l'alerte que les diamans de la couronne avaient value à U
Banque, on y vivait assez paisiblement : M. de Plœuc et les régens se
réunissaient souvent en conseil, le petit bataillon faisait son service
avec dévouaient, on s'étonnait un peu de la lenteur des opérations
militaires de Versailles, et l'on attendait avec impatience l'heure de
la déUvrance. Les relations avec les délégués aux finances étaient
tolérables; lourde, surmené par une tâche trop pesante pour lui,
avait parfois des impatiences que l'on feignait de ne point remar-
quer ; Varlin, toujours taciturne et poseur, inspirait une vive défiance
aux fonctionnaires de la Banque, depuis qu'il avait été surpris
cherchant à lire la feuille des comptes courans. Le père Beslay,
plus naïf que jamais, se frottait les mains et croyait fermement que
la commune était en train de restaurer le paradis terrestre; une
vieille domestique de confiance venait parfois le demander, et lors-
qu'on ne le rencontrait pas, elle disait avec l'excessive familiarité
des anciens serviteurs : — Où donc est-il, ce vieux fou-là? — Malgré
les trompettes et les tambours, malgré les promenades des fédérés,
malgré l'arrêt de tout commerce, le chômage de toute industrie, la
stagnation des affaires, la Banque n'avait point fermé ses bureaux ;
coname par le passé, elle continuiùt ses opérations, singulièrement
réduites par la misère du temps. Les régens et les censeurs étaient
chaque jour à leur poste : quelques rares effets étaient présentés à
l'escompte ; par-ci par-là, on encaissait un petit écu ; on avait des
loisirs beaucoup plus que d'habitude ; les employés se promenaient
dans les cours en fumant leur cigarette; tout ce grand établisse-
ment si actif ordinairement, si plein de santé et d'ardeur, était
mome et semblait bâiller d'ennui. Les garçons de recette ne sor-
taient plus dans les rues avec leur habit gris compromettant. On
avait même presque complètement suspendu la recette en ville,
depuis qu'un des garçons, se présentant à l'octroi , gouverné par
Volpénil, pour toucher le montant d'un effet échu, avait été accueilli
par ces mots : — Le premier garçon de la Banque qui osera montrer
ogic
5m RETUE DB8 DEUX HONDBS.
MU nez id sera immédiatement passé par les annes. — Plus d'une
dette fat acquittée de la sorte pendant ta commune.
IX. — ti consiiL >is ateaRS.
La commune requérait l'aient déposé & la Banque et ne se fu-
sait faute de réquisitionner celui des particuliers. Dans le cwnpte-
rendu de la délégation des fînances publié au Journal officiel du
h mai 1871, on trouve quelques indications précieuses qu'il est boa
de recueillir, car elles prouvent par quels moyens le gouvememeat
de l'Hfttel de Ville essayait alors de remplir ses caisses : a Produit
de diverses saisies ou réquisitions. — Archevôcbé (numéraire
1,308 francs ;coouauoauté de Villers, 2ô0 francs; numéraire truivë
chez les frères Dosmont et Demore (suivant procès-verbal),
7,370 francs. » C'était, comme on le voit, le r^ime du vol à main
armée, appliqué par des gens qui excellaient à faire sauter les ser-
rures. Ces exécutions prenaient, dans le langage des communuds,
le nom de vùite domiciliaire. On en fît une, le 21 avril, à la Compa-
gnie du gaz et l'on y enleva lestement 185,21 0 francs 32 centimes.
C'était te 208" bataillon qui avait été lui-même chercher ce butin
sur l'ennemi, il n'avait certainement point agi sans ordres. U
avait été pour cette conquête mis en mouvement par Raoul Bigault,
qui jamais en cas pareil n'avait à lutter contre des scrupules trop
étroits. Charles Beslay fut prévenu de ce crime qualifié, il le d^
plora; il reconnut que le 208* bataillon avait dépassé la mesure et
que les agens de la commune montraient souvent trop de zèle.
Certes l'appréciaUon était indulgente, mais Charles Beslay ne s'es
tint pas là; tout ce qui blessait la probité lui était naturellemeoi in-
supportable. Il alla à la commission executive, s'y mit fon en
colère et exigea le remboursement immédiat de la somme volée \
la Compagnie du gaz. On fit droit à sa demande, et la Compagnie
rentra en possession de son argent.
C'était 14 une opération d'un nouveau genre auquel Jourde ne se
serait certainement pas associé, mais il en tenta une prés de la
Banque qu'il croyait bien régulière et qui ne l'était pas. Il anil
trouvé au ministère des finances un certain nombre de bons du
trésor à 3, & et 6 pour 100; c'étaient des titres émis en exécu-
tion du décret du 2i juillet 1870, mais qui n'étaient point cotés i
la Bourse. Jourde, par une lettre du 21 avril, adressée au citoyffl
Mareaud, demande si la Banque consent & lui avancer 3 millioDS
sur dépôt de bons du trésor représentant la même somme. La ré-
ponse du conseil des régens fut très précise : la Banque est liée par
ses statuts auxquels, à moins d'être autorisée par un acte I^islalif.
elle ne peut dérog^i l'ordonoaiice du 15 juin 183A régit les coo-
C.ooi^lc
LA BANQUE DE FRANCE SOOS LA COUMUNE. 555
ditioDS des avances sur dépôts et titres; l'article 2 dit expressé-
ment que l'avance ne peut excéder les quatre cinquièmes de la
valeur, au cours de la Bourse : or les bons du trésor sur lesquels le
délégué aux finances demande à emprunter 3 millions ne sont pas
cotés à la Bourse; il n'y a donc pas lieu de suivre une négociation
que les statuts de la Banque interdisent môme d'entamer. Gommu-
nicatioD de cette décision est transmise à Jourde, qui répond le
lendemain par une demande de 2 millioas. C'était beaucoup à la
fois; on fit des observations au père Beslay, qui répondit: — Que
voulez-vous? ils ont besoin d'argenll
La Banque savait bien qu'elle finirait par accorder en fractions
successives la grosse somme qu'on exigeait en un seul paiement,
mais elle comprit qu'à supporter toutes ces réquisitions elle épui-
serait promptement le solde créditeur de la ville de Paris, et que
J'beure viendrait peut-être bientôt où elle serait forcée de se décou-
vrir elle-même. Cette situation préoccupait vivement les régens,
qui, fidèles au mandat qu'ils avaient reçu de la majorité des action-
naires, continuaient à dérendre pied à pied les intérêts qu'on leur
avait confiés. Ils ne se réunissaient plus k la Banque ; cela aurait
eu des inconvéniens et peut-être des dangers ; mais ils multipliaient
les séances de leur conseil, car il ne se passait guère de jour qu'ils
n'eussent à délibérer pour parer à des éventualités menaçantes.
Tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, ils s'assemblaient; M. de Plœuc
les présidait et parfois on appelait au conseil les chefs de service
dont on avait à consulter l'expérience. Sur tous les procès-verbaux,
je retrouve les mêmes signatures, et ce n'est pas sans émotion que
je vois toujours celle de M. Durand, leur doyen, un vieillard chétif,
malingre, dont la mort a fait élection depuis ces mauvaises heures,
mais qui. alors, malgré sa débilité, développa un amour du bien,
un esprit de justice, une force de résistance, un dévoûment au salut
de la Banque qu'il est impossible de ne pas admirer; ses collègues,
M. Denière, M. Fère, M. Davillier, M. Millescamps, l'assistent et
n'ont point besoin de soutenir son énergie, qui semble dépasser ses
forces. A côté des régens et du sous-gouverneur, dans ces séances
qui trouvaient quelque sécurité derrière le huis-clos des habita-
tions particulières, je vois le secrétaire du conseil-général, M. de
Beoque, tenant la plume, résumant les délibérations d'un style
calme et lucide, ne se laissant troubler par rien, ni par les me-
naces des révoltés, ni par les dangers qui s'accumulent, et résolu
comme les autres à faire son devoir jusqu'au bout. C'est là en effet
ce qui ressort de l'étude des faits et des documens; pendant toute
cette période véritablement troublante, il n'y eut pas une seule dé-
faillance à t'hôtel de La Vrillière, et, remarque plus importante en-
core, parmi plus de 800 employés dont la plupart connaissaient ie
556 BEVDB DES DEUX MONDES.
secret de l'encaisse métallique, il n'y eut pas une seule dëlalion,
que dis-jeî pas une seule indiscrétion.
D'accord avec le marquis de Plœuc, les régens avaient adopté
certaines mesures préservatrices qui avaient été mises à exécution :
les clichés servant à la fabrication des billets avaient été mystérieu-
sement transportés à la succursale da Lille; on avait essayé de
détruire ime grande quantité de billets; mais à cette époque on
n'avait pas encore pris l'habitude de les réduire en pâte, on les
brûlait ; toutes les parcelles de papier consumé voltigeaient dios
le quartier et éveillaient chez les fédérés une attention qu'il valait
mieux assoupir; on fut donc obligé de renoncer à ce travail que
l'on n'osait accomplir que pendant la nuit. Sur l'injonction de
Jourde, on avait amené le pavillon tricolore qui flottait au-dessus
de la Banque; mais, malgré certaines observations que l'on s'obstiaa
à ne point comprendre, on ne le remplaça pas par le drapeau
rouge, au grand scandale des u patriotes » de la commune. On
avait donc été à la fois très ferme et très prudent; on avait
livré sou k sou, pour ainsi dire, les sommes réquisitionnées, impu-
tables au solde créditeur de ta ville de Paris; mais ce solde s'épui-
sait; les deux millions exigés par Jourde devaient y ouvrir une
brèche considérable. Ce compte courant allait prendre fin sans pour
cela faire cesser les demandes de la commune. La Banque avait-
elle le droit, même en présence d'un cas de force majeure, d'aban-
donner à un comité insurrectionnel des sommes qui représeniaient
le nantissement d'une partie de ses billets en circulation? pouvail-
elle subir ces nécessités, ou y résister, sans consulter le gouverne-
ment légal et sans en recevoir l'assurance qu'il prendrait à sa
chaîne les réquisitions que l'on aurait encore à supporter? La ques-
tion était sérieuse, et le conseil des régens se réunit dans la soirée
du mardi 25 avril pour la résoudre.
De cette délibération très grave, où l'on fut impassible comme
si le sort de la Banque n'en avait pu dépendre, où l'on ne s'occupa
que de l'application abstraite de la loi fondamentale, sortirai une
négociation avec le gouvernement de Versailles et une correspon-
dance avec le ministre des finances qui doivent être connues, car
elles prouvent que la conduite des régens, que celle du sous-
gouverneur, reçurent en haut lieu une approbation sans réserve.
Les réquisitions successives avaient réduit le compte de la ville à la
somme de 2,576,860 francs. Charles Beslay avait faifpressenlir
qu'incessamment des demandes importantes seraient adressées à la
Banque. Le conseil, à l'unanimité, éprouve une répugnance profonde
à continuer des versemens au-^elà du reliquat encore dû à la
ville de Paris. Un membre propose de protester publiquement
contre l'atteinte qui serait portée au crédit du pays et à la valeur
LA. BANQUE DE FKANCX SODS LA COMMUNE. 657
réelle des billets de banque, si des réquisitions nouvelles tentaient
de dépasser la limite du cbiffre indiqué. Un autre membre déclare
que la Banque doit mettre sa responsabilité Ji couvert et qu'une fois
le solde de la ville épuisé, elle ne peut sous aucun prétexte re-
mettre des fonds aux délégués de la commune, à moins d'y être
autorisée par le ministre des finances. H. de Usa, inspecteur, sera
donc envoyé à Versailles porteur d'une lettre pour le gouverneur,
M. Bouland, qui sera instruit de la décision prise par le conseil de
se refuser résolument à subir toute réquisition et qui en conférera
avec le ministre. Cette motion fut adoptée; le marquis de Plœuc
écrivit la lettre, et dans la journée du 26 H. de Usa la porta à
Versailles, à l'aide d'un de ses nombreux laisser-passer ; îl n'en
manquait pas, car il savait où on les vendait.
La lettre du marquis de Plsuc était adressée à M. Rouland ; après
avoir expliqué très nettement l'état des choses, elle se terminait
ainsi : « Nonobstant le grave danger qu'il y aurait à pousser la
coDunuoe à agir par la force et à mettre la main sur la Banque,
le conseil refuserait tout nouveau subside, si M. le ministre des
finances ne lui envoyait l'autorisation écrite d'agir autrement. Je
crois, monsieur le gouverneur, qu'il est de la plus haute impor-
tance que M. le ministre des finances ne refuse pas cette autoris»-
tioD au conseil. Jusqu'ici, grâce à beaucoup de prudence, la Banque
a échappé aux désastres qui la menaçaient, il serait f&cheux qu'elle
échouftt au port. Il faut qu'elle puisse aller jusqu'au bout dans l'in-
térêt du crédit public en France, n 11 y eut quelques pourparlers à
Versailles entre H. Rouland et H. Pouyer-Quertier, ministre des
finances, et H. de Lisa ne put rentrer à Paris que le 27 avril. Il
rapportait la réponse impatiemment attendue, et le conseil des ré-
gens se réunit le vendredi 28, à une heure, pour en recevoir com-
munication. Il était impossible de se méprendre sur la lettre du
marquis de Plœuc, elle rendait compte de la situation avec une
clarté irréprochable et demandait, en termes fort précis, que le
gouvernement acceptât pour son propre compte les sacrifices qui
allaient être certainement imposés à la Banque ; aussi k décon-
venue, pour ne pas dire l'irritation, du conseil fut excessive, lors-
qu'il entendit la lecture suivante, qui dans les circonstances ac-
tuelles ressemblait à une mauvaise plaisanlerie : « Mon cher
gouverneur, je suis de plus en plus préoccupé de la situation de la
Banque au milieu des épouvantables événemensde Paris; je ne sau-
rais donc trop vous recommander toutes tes mesures possibles de
prudence pour mettre en sûreté et préserver les grands intérêts qui
sont confiés à ce grand et utile établissement. Je sais que votre r61e
est difficile, mais je suis convaincu que nous n'aurons qu'à approu-
ver tout ce qui aura été fait sous votre inspiration pour sauv^ard»
Coogic
658 KEVOE DES DEUX UOITDES.
le crédit et la. confiance dont cette institution jouit à tà juste tàtn.
Croyez, mon cher gouverneur, & mes sentimens les plus distingués,
Pouyer-Quertier. u Le conseil se demandait, non sans raison, si l'on
avait voulu se moquer de lui, car les phrases banales de cette lettre
ne signifiaient absolument rien, et semblaient indiquer la volonté
latente d'éluder la question posée, qui méritait cependant une ré-
ponse compréhensible. Séance tenante, le conseil décida qu'une
nouvelle lettre directement adressée au ministre des finances, signée
par le sous-gouverneur et par les régens, serait portée le plus tAl
possible à Versailles par M. de Lisa, Le secrétaire du conseil, M. de
Benque, fut chargé de la rédiger, et l'on s'ajourna au soir même
pour la signer après en avoir pris connaissance. Cette lettre est
d'une grande fermeté et elle démontre & quel haut degré chacun
dans le conseil était animé par le sentiment du devoir.
Après avoir rappelé les réquisitions déjà supportées, les encou-
ragemens que le ministre avait fait parvenir à la Banque par sa
lettre du SO mars, après avoir fait remarquer que la réponse rei^e
ne répondait pas, les régens et le sous-gouverneur concluùent en
disant : « La menace du péril personnel que court chacun de ses
membres (du conseil) en restant ici pour veiller aux graves intérêts
qui représentent une notable portion de la fortune de la Fruice
est déjà assez grande pour qu'il ne soit pas possible d'y ajouter U
responsabilité morale que nous prions le gouvernement d'allier,
en partie du moins, en la partageant avec nous dans la mesure du
possible. Les membres du conseil actuellement à Paris pourisientse
soustraire à une charge que les événemens actuels rendent presque
redoutable; ils ne le font pas dans l'unique intérêt d'im établiâe-
mentqui est le soutien et le crédit de tous, de l'état comme des parii-
cutiers. Ce dévoûment, monteur le ministre, mérite qudque eocoo-
ragement de votre part, et nous ne croyons pas dépasser les bornes
d'une demande juste m réclamant de vous un acte exceptioDoel,
il est vrai, mais que justifie entièrement la position pardculièn
qui nous est faite. » La lettre est signée : « Marquis de Ptœuc,
sous-gouverneur; Durand, Henri Davillier, Denière, Millesomps,
Fëre, régens ; seuls membres du conseil présens à Paris. »
Dans la soirée du 30 avril, H. de Lisa était de retour. II avait eu
un long entretien avec le ministre des finances, il en avait reçu
une nouvelle lettre d'oil il résultait que les désirs exprimés par les
régens avaient été favorablement accueillis À Versailles. Le 1" mii
le conseil se réunit en une séance extraordinaire, à laquelle M. de
Lisa fut prié d'assister, car il avait k rendre compte de son entrevue
avec M. Pouyer-Quertier. La lettre du ministre était un peu plus
explicite que la précédente, mais pas beaucoup plus; elle éuit
évidemment écrite par an homme qui ne Toulait compromettre
U BANQCB DE FBAHCE S003 LA COHKDNE, 550
persanoe, ni loi, ni H. de Usa, ni les membres du conseil de la
Banque. Cette pradcnce, excessÎTe en tout ao^e cas, éuit justifiée
par les drcoostaDces. En effet, si H. de Lisa avait été fouillé, en
rentrant à Paris, pu* quelques-uns de ces fédérés qui ne se g^
naient guère alors pour visiter les portefeuilles et regarder dans
les poches; si l'on eftt trmiyé sur lui une note ministérielle appro-
bativa, eDCOumgeant la Banque à ne se point refuser aux versemens
que l'on exigeait d'elle, la commune, promptement instruite, se serait
empressée de vider les caisses et les caves de l'hdtel La Vrillière, tout
en mettant le messager sous les verrous comme inculpé de relations
criminelles avec Versailles. Le ministre eut donc raison d'avoir
quelque circonspection dans sa correspondance, mais fi-anchement
il en mit trop, et le conseil dut bien peser tous ses mots pour dé-
couvrir une approbation tacite dans des pbrases aussi vagues que
cellesKà : « Nous n'ignorons pas les déplorables difficultés au milieu
desquelles vous vous trouvez et le gouvernement reste convaincu
qn'en persistant dans la voie modérée que vous avez suivie jusqu'à
ce jour, vous rendrez encore à la France et à son crédit tous les
services compatibles avec l'état périlleux dans lequel vous vous
trouvez et au milieu duquel vous êtes contraints d'agir. Le gouver-
oeroeot ne saurait donc trop vous encourager à persister dans les
moyens employés par vous et qui, loin d'atténuer sa confiance dans
votre direction sage et modérée, n'ont fait que la confirmer. »
Gomme on le voit, c'était un simple encour^ement mêlé à
quelques complimens de condoléance; nul engagement, nulle pro-
messe, et la Banque aurait pu se croire abandonnée à sa propre
responsabilité, si M. de Lisa n'avait été expressément chai^ d'une
communication verbale pour le conseil. Il avait mission de dire que
le ministre des fînances entendait que l'état prendrait à sa charge
les avances que La Banque se verrait contrainte de faire Jk la commune
en dehors des 8,826,860 francs formant la totalité du crédit dispo-
nible au compte de la ville de Paris, à la date du 18 mars 1871.
Ced était net, c'était un engagement formel consenti par un fonc-
tionnaire de l'état ayant toute qualité pour conclure un contrat ; le
sous-gouverneur, les régens, persuadés que jamais on ne pourrait
élever d'objection contre la valeur du traité que le ministre des
finances venait d'accepter au nom du gouvernement, s'applau-
dirent d'avoir provoqué cette seconde réponse, et furent satisfaits.
Ils allaient pouvoir, sans résister ouvertement à la force, continuer
à discuter les demandes d'argent faites à la Banque et sauver
celle-ci en enlr'ouvrant quelquefois sa bourse pour apaiser les
délégués et nourrir les dangereux faiaéans déguisés en soldats qui
vaguaient dans Paris. L'engagement pris par le ministre des fînances
et transmis au conseil de la Banque par H. de Lisa était d'autant
.ïGoogIc
560 RETIIE DES DEDX MONDES.
plus nécessaire que le gouvernemeDt de la commime venait ije se
modifier et avait installé un comité de salut public. A ce sujet, la
Banque, sans même le soupçonner, avait couru un danger réel, car ,
Jourde avait voulu donner sa démission.
A l'Hôtel de Ville, dans la séance du 28 avril, un vieil apothi-
caire qui n'était point méchant, mais qui révatt de se modeler sur
« les géans de 93, > le citoyen Miot, représentant du XIX' arron-
dissement à la commune, proposa la motion suivante : u Yu U
gravité des circonstances et la nécessité de prendre prompiemenl
les mesures les plus radicales et les plus énergiques, la commune
décrète : 1° un comité de salut public sera immédiatement orga-
nisé ; 2" il sera composé de cinq membres nommés par la com-
mune au «cnitin individuel ; 3" les pouvoirs les plus étradus sur
toutes les commissions sont donnés à ce comité, qui ne sera res-
ponsable qu'à la commune. » — Le 1" mai, à l'heure même où le
conseil de la Banque recevait les promesses rassurantes du ministre
des finances, la commune votait sur l'ensemble du projeté! l'adop-
tait à une majorité de A5 voix contre 23. Ant. Arnaud, Léo Ueillet,
Gabriel Ranvier, Félix Pyat, Charles Gérardin, étaient nomiaés
membres du comité de salut public. U y eut des protestations-, su
bas des plus raisonnables (1) Je trouve tes signatures de Jourde,
de Beslay, de Varlin, de Vermorel, de Jules Vallès. Dans la séance
du 2 mai, François Jourde fît mieux que de protester, il rendit ses
comptes et donna sa démission de délégué aux finances. « Je oe
puis rien faire, dit-il, je ne puis rien entreprendre, car incontesta-
blement, après votre décret d'hier, le délégué aux Qnances n'est
que le commis du comité de salut public, n — Comme le clioyen
IBillioray affirmait que le crédit allait renaître et rappelait wec
quelque perfidie qu'après le 18 mars la Banque avait donné on
million, Jourde répondit : u La Banque de France n'est pas lenue
de faire ce qu'elle a fait le 19 mars; il est du plus grand intérêt
pour la commune de ménager et d'aider même cette instituti(n- •
(1) Tout lo parti « écoaomiBte ■ proteiu t ■ Lu WDadgDéB, cODiidânoit qtlli Mi
roté contre l'inglitutioD dite comité do lalat public, dam lequel ils n'<»t td que I'm-
bli des principes de réformes sociales et sârieiucs d'oD est sortie la révolulMs con-
muoftle du 18 man, ie retour dangereni ou ioutile, violeat on fnothnsif, d'à fti
tfoi doit nous instraire sâits qae noas ayons i la plagier, déclarent qn^ls ne prisen-
teront pas de candidats et qu'ils regardent, en ce qui les concerne, l'abstentioacMna'
)a seule Mtilude digue, loglqna et politique. Sigtii : Ch. Longuet, Lefrançais, iidm
Arnould, Andrieu, Ostyn, Jourde, tUlon, Serrailliar, Beslay, Babick, Uâmaoee, Cnu-
bet, Gérardin, Langariu, Rasioal, J. Vallèa, V&rlin, — Vu que dou« ne pouTons nom-
mer perHODne k une instltatien coniidéréa par nous comme aussi iaatile qas bl*l^
nous nous abstenons. Signi: Anial, V. Clément, Vermorel, A. Tbeiii, 6. Tiidtfi.
Pindy, E. Gâ'ardla. ■ (RéimpreMioi* da JMnial o^itl de U république fraoçaiM w*
ae, p. 461.)
.ïGoogIc
LA BANQDE DS FRAISCE BODS LA œHUCNE. 661
Malgré toutes les supplications dont il fut l'objet de la part de ses
collègues, Jourde maintint sa démission, répétant k satiété qu'il ne
lui convenait pas d'être le commis du comité de salut public, en
d'autres termes, qu'il n'acceptait la responsabilité de ses fonctions
qu'à la condition d'en avoir l'indépendance. Ce fut bien ainsi que
sa retraite fut comprise; aussi lorsqu'on alla aux voix pour lui
donner un successeur, 38 votans sur A4 le renommèrent délégué
aux finances. C'était le placer en dehors de l'action du comité de
salut public et lui confier en quelque sorte la dictature financière
de ta commune. Son ambition était satisfaite ; il accepta, fort heu-
reusement pour la Banque qu'il voulait ménager, ainsi qu'il l'avait
dit très sincèrement, mais qu'il avait intérêt k ménager, car dans
les cas dilBciles, lorsque ses caisses étaient vides, lorsque les fédé-
rés, k court d'eau-de-vîe, réclamaient leur solde, lorsque la com-
mune, s'inquiétant de la pénurie générale, menaçait de faire des
réquisitions partout, Jourde allait rue de La Vriltiëre, y grappillait,
après longues discussions, quelques centaines de mille francs,
apparaissait à l'Hôtel de Ville, les poches pleines, comme le s&u~
veur fmancier de la révolte, et consolidait de la sorte sa situation
de délégué aux finances à laquelle il tenait plus qu'il ne voulait
bien le dire. Il avait fini par se prendre tout k fait au sérieux, et un
jour qu'il se complaisait à expliquer au marquis de Ploeucses idées
sur une nouvelle organisation du Montre-Piété, il lâcha ceci :
a Je ferai mieux que mes prédécesseurs, n Ses prédécesseurs,
c'étaient le baron Louis, M. de Villèle, H. Humann, M. Magne. —
Cette foi en lui-même, que l'on pourrait proprement appeler de la
vanité, maintint Jourde dans une voie moyenne et l'empêcha de
tomber dans des excès où le parti résolument jacobin de ta com-
mune aurait voulu l'entraîner ; il résista par oi^ueil, par convie^
(ioD, par probité, par tous ces sentimeos à la fois sans doute, mais
il résista, et s'il n'a pu faire le bien, ce qui était impossible dans
une ffltaation si complexe, il a souvent empêché le mal et il n'est
que juste de lui en être reconnaissant. Pendant le mois d'avril, il
n'a frappé sur la Banque que des réquisitions modérées, mais le
mois de mai commence, te comité de salut public, bientôt modifié
dans un sens terroriste, vient d'entrer en fonction, l'armée de Ver-
sailles pousse ses approches plus rapidement; le péril va s'accen-
tuer de jour en jour et tous les désastres sont à redouter. La Banque
de France parviendra à s'y soustraire, mais k travers des péripéties
que nous raconterons bientôt.
MaxniE Du Gahp.
.ïGoogIc
ROMAN D'UN PEINTRE
PKSUI&RB PAKTIB.
Ge fut seulement au salon de 1S72 que ie public habituel des
Champs-Elysées, qui jusqu'alors était passé devant les tableuu de
Jean-Paul Laurens sans les voir, s'arrêta enûn et r^arda. Le jenne
artiste, cette année-là, exposait deux toiles : la Mort du duc dEn-
ghien, le Pape Formose. L'étonnement fut au comble, et li ffi-
tique, qui comme toujours s'était fût tirer l'oreille, mise eo lice
de deux pages d'histoire brossées avec une énergie terril^e, em-
boucha sa trompette retentissante des grands jours. Un peinire
nous était né.
Certes, dans des œuvres précédentes, entre autres dans }im
chassé de la synagogue, Jean-Paul Laurens avait fourni des preuves
de ^n entente des vastes compositions, de la vigueur ezcepiioD-
nelle de son pinceau; mais, nous devons le reconnaître, jamais son
idée, où transparaissait tout son tempérament d'artiste, ne s'éuil
dégagée avec cette netteté, n'avait été e^rimée avec cette puis-
sance. Le peloton d'exécution dans les fossés de Vincennes, ['<^
cier tenant la lanterne et lisant, le prince debout contre It muTÙlle
dans une attitude des plus nobles, toute cette scène, enveloppa
d'une nuit qui lui communique le caractère odieux d'un guet-apoi^-
était dénoncée, jugée, flétrie d'une ardeur vengeresse qui donne 1«
frisson. L'aspect du Pape Formose n'était pas moins terrifiaot qo^
celui de la Mort du duc dEnghien. Formose, exhumé par )fs
ordres du pape Etienne VU, cité devant un concile comme usurpt-
teur de la tiare, Etienne montrant aux évéques assemblés dao»
.ïGoogIc
LE ROllAK a UN PEINTRE. ggS
une sttlle basse t& dépouille de sod prédécesseur ^Uiorré, l'avocat
du pOD(ife défunt à bout d'argumeos dans sa diaire et penchaot la
tête l&meQtablemeatt l'énonne euceosoir brûlant des parfume, cet
ensemble épouvantable d'hommes et de choses était étudié, rendu,
saisi avec une âpreté sauvage dont on citerait peu d'exemples chet
nous. « Il y a dans le Pape Formose, écrivait Théophile Gautier,
quelque chose de l'attrait bideux, dé la curiosité du né&at que satis-
feront les cadavres du Pourrissoir de Jean Valès Léal à l'hospice de
Séville et quelques sinistres chefs-d'œuvre des Espagnols. ■>
Depuis cette époque, par des succès continus, la carrière de
Jean4>aul Laurens, d'abord étroite, encombrée d'obstacles, s'est
déblayée, élargie, et il marche aujourd'hui au premier rang parmi
les jeunes maîtres de notre école. Toutefois, autour de ce nom
qui grandit à chaque exposition, il s'est élevé quelque rumeur.
Mécontens de voir une force dramatique qui va n^veroent k son
but sans trébucher à la moindre défaillance, des esprits inquiets
ODt reproché au peintre robuste de la Piscine de Btthsatda de se
complaire aux spectacles sombres de la vie, de faire dans son
œuvre une cour trop assidue à la Mort. — « Quand ânira-t-il de nous
montrer des cadavres? » s'est-on écrié.
Pour moi, qui revendique une liberté absolue pour l'artiste, qui
lui demande cette chose unique : empreindre son œuvre du senti-
ment de sa personnalité, nous donner, si l'on peut s'exprimer
ainsi, « le ton de son âme, u loin d'en vouloir à Jean-Paul Laurens
d'avoir été lui-^néme dès les premiers jours et de continuer à rester
luinnéme, je l'en félicite. C'est seulement dans de pauvres jardi-
nets bourgeois qne des arbustes débiles, à force de greffes, de tor-
tures subies, en viennent à produire des fruits contre lesquels
s'indignent les racines; dans la nature éternelle, le chêne porta des
glands dés l'origine, il en porte encore, il en portera toujours.
Vasari, dans les Vies de» plus célèbres peintres de la rentiissance,
a expliqué plus d'une œuvre par l'étude patiente, minutieuse de son
auteur. Il est descendu dans l'intimité de l'honmie, il a pénétré^son
caractère, et la lumière a débordé de toutes parts. Jean-Paul Laurens
est un artiste de grande envei^ure, et ce que Vasari réalisa pour le
génie, mon amitié émue n'hésite pas à le tenter pour un talent que
j'ai vu naître, se développer jour à jour, prendre enfin possession
de la place que j'avais enviée pour lui.
A travers les pltûnes nues du Lauragaais, fertile en grains, le petit
TiUsge de Fourquevaux, situé comme son nom l'indique « à la
cgizcd ./Google
56& BETUE DES DEUX MONDES.
fourche de deux vallons, n ressemble à nne délicieuse oasis dans le
désert. De tous cAtés, par la camp^j^oe environnaote, selon la saisra
et à perte de vue, se déroulent ou des herbages drus, ou des mois-
sons jaunissantes, ou de rudes chaumes hérissés; mais ici, parmi '
les ruelles du hameau, jaillissent tout à coup du sol caldnë des
acacias, des platanes, des tilleuls, et derrière le château se déve-
loppe un parc immense peuplé de chênes et de marronniers, presque
une forêt.
Jean-Paul Laurens est né à Fourquevaux vers 1838. Il passa son
enfance à se déchirer les pieds aux sentiers ronceux de son pays,
goûtant les délices de l'école buissonnïëre, tandis que son père et
son frère trimaient de leurs quatre bras au soleil. Autant pour sa^
tisfure un irrésistible penchant de vagabondage que pour fuir les
leçons de monsieur le mattre^ il parcourait des espaces immenses, —
un jour, il arriva en vue de Toulouse, — rfirant, chantant et quel-
quâfois priant. |
Sa mère, qu'il avait trop peu connue, en mourant avait laissé
tomber un Livre d'Heure» romaine* au bord de son lit. L'entant
s'était emparé de ce bouquin, dont la basane s'effiloquaii aflrev-
sement, et l'avait enfoui dans une des poches de son pantaloa, 1
profonde comme un sac. Chaque matin, il enlportait la prëdeuse I
relique, et sur le midï, quand les camarades qu'il avait entrées 1
au loin, las ou repus de mûres, d'arbouses, de micocoules, de pru-
nelles, de toute espèce de fruits des arbres et des haies, se nsiieDi |
dans les broussailles pour y sommeiller tranquillement, lui, éteoda
à demi sur l'herbe, à l'ombre grêle de quelque amandier, lentat a \
umbra, au lieu de s'abandonner aux douceurs de la méridienae,
portait à ses yeux bien ouverts les pages du Livre dHeura ei les I
toamait l'une après Vautre, avec des étouffemens de cœur qui le .
firent souvent pleurer, '
Un liséré de ruban fané marquait l'endroit précis où sa mère ivùi i
fermé le paroissien pour mourir. La pauvre femme s'était arrêtée
au psaume cinquantième, qui commence par ce verset : Ayeipit'^ \
de moi, 6 mon Dieu, selon votre grande miséricorde. Le malheu- i
reux petit, qui savait lire, revenait sans cesse à ce psaume fioil: |
il lui semblait que sa mère avait besoin de cette prière pour eotrer
au ciel, et cent fois à son intention il la récita dévotement. I
Une après-midi, feuilletant et feuilletant encore les Heurtt to- i
mailles, ce trésor inépuisable en émotions tendres et douces. Je»- '
Paul fit la découverte d'une image. Il tomba en arrêt et regard»
avidement. C'était une Nativité. La sainte Vierge tenait reafMi
Jésus sur ses genoux ; derrière eux, saint Joseph se penchait pour
les voir; un peu plus loin, trois bergers, accounui « UbouK
; C",oot^lc
LE ROMAN D ES PEINTRE. 565
nouvelle, » étaient prosternés adorant le Sauveur ; à droite, une
vache aux cornes magnifiques tendait le cou, projetant son haleine
chaude pour réchaalTer le berceau ; en haut, dans les combles de
t'étable de Bethléem, des anges volaient.
Laurens, qu'une perte irréparable disposait à l'exaltation, ne put
supporter longtemps la vue de cette misérable estampe, d'après
Carie Vanloo, gravée pour la maison Barbou, de Limoges, par un
nommé Jacques Bemiquet. Il referma le livre vivement et lança des
pierres à ses amis les vagabonds pour les remettre sur pied. 11
essaya de n'y plus songer. Mais le lendemain, assis sous le mfime
arbre, il retournait à son cher supplice, et, après avoir contemplé *
de longues minutes l'image, objet de son bouleversement de la
veille, lui dont la main était à peine capable de tracer les lettres
de l'dpbabet, tenta. Chose inouïe, de copier la petite Nativité de
Vanloo.
Qui lui soufflait cette idée? Qui lui communiquait l'audace de
cette extraordinaire entreprise ? Personne. En essayant son pre-
mier croquis en pleine nature, daus les campagnes nues du Laura-
guais, Jean-Paul Laurens obéissait à cette voix que, bien avant lui,
parmi les champs arides de Vespignano, avait entendue le pâtre
Giotto, traçant le proQl de ses chèvres sur les rochers, la voix im-
périeuse de la vocation.
Hais le Livre d'Heuret, sondé, pénétré dans tous ses coins et
recoins, était épuisé, et la fièvre de dessin qui avait gagné notre
garçonnet de Fourquevaux le brûlait toujours. Que faire à présent
des longues journées solitaires? Prendre des alouettes au filet,
engluer linottes et chardonnerets aux sources, tous ces amusemens,
auxquels il s'était livré avec passion, ne le touchaient plus. 11 avait
remarqué des arbres dans une des estampes du paroissien, et
comme, à l'entrée même du village, il connaissait de superbes aca-
cias, un soir, au risque de se brouiller avec ses compagnons, il les
abandonna au désert et se rabattit seul vers Fourquevaux. Coup
sur coup, il tenta d'enlever sur une page de son cahier de deux
sous les belles brandies chargées de fleurs des acacias. Hélas I sa
tetitative ne réussit guère. 11 s'y entêta; mais après des essais re-
nouvelés et tout aussi infructueux, il renonça à son idée. Dans les
Heure» de sa mère, chaque trait était arrêté, précis, fmi ; dans la
nature, au contraire, chaque trait lui paraissait flottant, vaporeux,
insaisissable par le mouvement continuel de la lumière et de l'air.
0 désespoir I
Cette impuissance coupa les ailes à son essor d'artiste instinctif;
il fut humilié et demeura plusieurs semaines sans toucher ni à son
crayon, ni à son papier, se reprenant à ses jeux rustiques avec une
sorte de colère, domptant l'inquiétude naissante de son esprit par
Google
660 BETCE DES DEUX MOMDBS.
des marches épardues qui le readaient au logis pal^nel absolu-
ment enténué, sans force aucune et sans appétit.
Mais il avait eu beau renoncer à n faire des images, n comme il
s'exprimait lui-même dans ses confidences aux galopioa de l'école,
à son frère, son premier admirateur, Jean-Paul ne songeait qu'aux
images, ne pensait qu'aux images du matin au soir et du soir au
matin. C'était une véritable possession. A la nuit, en regagnant li
maisonnette au toit rouge, entendait>il dans les pénombres du cré-
puscule la voix de quelque camarade qui l'appelait i, une partie de
main diaude sur la place du village, il voyait aussitôt les anges de
ta Nativité de Vanloo chantant au bruit de leurs ailes : Glmn à
Dieu dans la hauteur des deux, paix sur la terre aux kûmmet
de bonne volonté. Un tableau lui apparaissut incontinent, et, nul-
gré qu'il en eût, sa cervelle obsédée plaçait' les personnages, dis-
tribuait les plans d'une œuvre confuse, entrevue comme dans ua
rAve, à travets les obscurités mystérieuses du sommeil.
II.
Dn matin du mois de mai 1851, Fourqnevaux, qui dormait eucore,
fut éveillé par un grand bruit de ferraille et par des chants lancés à
pleine voix. Dans cette bourgade, coutumiëre, comme toute boui^
du Midi, de la musique et des chansons, était-ce une aubadef élaii-
ce un charivari 1 En une minute, ce menu peuple rustique fat en
l'air, et chacun de glisser un pas au seuil de sa porte et de regarder
vers la route de Toulouse, d'où partait un concert tout à Sût inat-
tendu.
Là-bas, dans les claires buées de l'aube, que le soleil nwgtssail
d'un premier rayon, parurent trois robustes gaillards, dont les
bouches rondes, ouvertes comme des gouBres, faisaient un vacume
étourdissant. Derrière ces chanteurs forcenés, un éoonne mulet
poilu, ventru, à oreilles pendantes, traînait un chariot disloqué.
Était-ce bien un chariot f Cette longue caisse de sapin, souillée de
barbouillages immondes, supportée par un essieu criard, tenait de
tous les genres de véhicule, du fourgon, du tombereau, de la cai^
riole, et n'en représentait exactement aucun, La bande maùBile
défila & travers le village, insoucieuse des regards soupçcHueoi
qui la mitraillaient au passage, et vint s'arrêter devant l'église. Pont
le coup, l'ébihissement fut au comble, et les paysans se précipt*
tèrent. En un clin d'oeil, les hommes, les femmes, les enfans, les
chiens enveloppent, cernent, étreignent les nouveaux venus, leur
diarretle et leur mulet.
— Au large donc, tous autres 1 s'écria en lésayant l'un des étna- .
gers, grand escogriffe i barbe noire.
j,GoogIc
LE BOHAIf DUN PEINTRE. 567
— Qui ëtes-vous 7 demanda un naturel du LauraguaiB osant faire
on pas de plus.
— Je m'appelle rjtaiim.
L'escogriffe, en articiiUnt ces mots, allongea un bras vers le
coffre de la cbarrette et en retira une rapière démesurée.
Foorqaevaux, épou^té, recula de plusieurs semelles.
Au môme instant, la porte de l'église s'entre-bàilla. Un ecclésias-
tique passa le nez.
— Uonsieur Antonio Buccaferratal monsieur Antonio Buccafer-
rata ! eria-t^l, alarmé,
H. Antonio Buccaferrata salua avec les marques du plus profond
respect ; puis, riant, rejeta sa lame à terre parmi les mille objets
bizarres de la charrette, que ses camarades étaient en train de d^
charger.
— Mes amis, dit le curé à ses ouailles ahuries, n'ayez pas peur :
ces messieurs m'ont été recommandés par monseigneur l'arche-
vêque; ils vieiment peindre l'église. Ces messieurs, qui depuis
longtemps travaillent dans nos contrées, sont des peintres italiens.
Des peintre» italiens I
En effet, quelques jours après, des échafaudages étaient dressés
contre les murailles du chœur de la modeste ^liae paroissiale, et
nos trois artistes ambulans montaient et descendaient de longues
échelles flexibles, tenant en main des pinceaux énormes, aiireuse-
ment ébouriffés, et des godets débordant de sauces grises, brujies,
quelquefois d'un jaune doré.
11 paraissait évident, à l'attitude cr&ne de Buccaferrata sur les
plantjies des échafauds, au ton impérieux de sa voix, à la liberté
qu'il prenait contre toute décence de siffler de temps à autre un air
en travaillant, il paraissait évident que cet Antonio Buccaferrata,
grand, élancé, beau de pose et de geste, était le maître peintre de
la troupe et que les deux pauvres diables qui l'accompagnaient
n'étûent que des ouvriers. Du reste, tandis que les frères Pedroja,
Giovanni et Filippo, marbraient à grands renforts de biceps des
soubassemens, accrodiaient des étoiles aux voûtes, enluminaient
le manteau bleu d'un saint Paul montrant son glaive, badigeon-
naient un arbre de lacroixsurles épaules du Nazaréen, lui, Antonio,
armé de la glorieuse palette interdite à son entourage, retenait de
ses longs doigts nerveux, non pas un pinceau à barbouiller des
volets, mais dix pinceaux minces, effilés, pointus, touchait les têtes,
les pieds, tous les nus en un mot des personnages qu'à l'aide de
vastes cartons il avait au préalable soigneusement décalqués sur les
murs.
Cependant mes artistes menaient, en terre de Lauraguais, une vie
ibrt discrète. Retenus toute la journée à l'église par le travail* le
NI -uj.v Google I
508 BETUE DES DEUX MONDES.
soir venu, ils se retiraient au premier étage du presbytère, que le
desservant de la paroisse leur avait alloué comme logement, et od ne
les rencontrait pas plus dans les ruelles du village qu'au cabaret.
C'était tout au monde si, de temps à autre, à la nuit, en s'udant de
la guitare on les entendait fredonner quelque chant de leui pays.
Fourquevaux éprouvait une déception éaoTroe. Ce fut d'abord de
l'enDui, puis cela devint de ta colère. Fourquevaux aurait voulu
causer, connattre, savoir. Souvent les frères Pedroja, qui, pour
emplir leurs seaux, allaient à la fontaine du village, avaient été in-
terrogés par de fmes langues féminines. Quand le minois qui par-
lait était charmant, on le baisait à pleines lèvres ; puis, au lieu de
répondre aux curieuses, on s'enfuyait -vers l'église en riaot lui
éclats'.
Fourquevaux, furieux non-seulement de ne pouvoir caqueter un
brin avec les étrangers, — on a si peu de distractions au villagel —
mais aussi de ne pas être admis k se repaître tes yeux de leur pein-
ture, — de grands voiles tombant des voûtes les cachaient ibsolu-
ment, — Fourquevaux se mit à la fin en insurrection ouverte. Pro-
fitant d'une absence du curé, dont l'autorité les eût mùntenus,
cinquante délégués de ce peuple soulevé vinrent un jour Sxtippet
bruyamment à la porte de l'église.
Antonio fiuccaferrata sui^t brusquement sous le por^e.
— Que voulez-vousî leur cria-t-il.
-■- Nous voulons voir ce que vous faites.
— Ce que nous faisons n'est pas fini.
— Montrez-le tout de même.
— Nous ne voulons pas le montrer.
— A bas, les ItaliensI àbasi
— Giovanni I Filippol
Leâ deux ouvriers rejoignirent leur patron. L'émeute recuit '. les
vètemens, les visages des frères Pedroja, salis de toute espèce de
couleurs, ici balafrés de jaune, meurtris là de taches saignuite»
qui ressemblaient à des blessures, l'avaient épouvantée.
— Vous n'entrerez pas, vous savez I dit Buccaferrata fort pâle.
— Vous n'entrerez pas I appuyèrent Giovanni et Filippo, levant
leurs quatre poings fermés.
Il y eut un moment de silence. De part et d'autre, nos gens »
mesurèrent des yeux.
C'est à cette seconde formidable qu'un garçonnet, qui pounit
bien avoir treize ou quatorze ans, se détacha du groupe même de^
paysans et mardia vers Buccaferrata.
— Monsieur Antonio, lui dît-il, je vous en prie, donoeinnoi 1)
permission, à moi, de voir vos tableaux.
Au milieu des grt^emens sourds de Fourquevaux en révolte, I*
,„i -uij C"jOO<^Ic
L£ BOUAN DUN PEINTRE, &69
voix de l'enfant avait détonné comme une musique. Le maître pein-
Ire, dont l'œi) âxe et froid ne quittait pas ses ennemis, abaissa un
regard sur le jeune paysan. C'était un être long, maigre, chétif;
mais sur ce coq» étiré, qui avait poussé trop vite, entre deux
épaules étit)ites, légèrement pointues, se dressait une tète admira-
ble d'intelligence et de vie. Plusieurs primitifs et quelques maîtres
de la renaissance, R^haël et Léonard entre autres, nous ont donné
quantité de saint Jean-Baptiste aux cheveux crépus, minutieuse-
ment aonelés. C'était, chez cet enfant du Lauraguais, la même cheve-
lure blonde frisée, te même aspect sauvage que chez le mangeur de
sauterelles de la Judée. Le front, rugueux, bossue de deux protubé-
rances jumelles, comme si la pensée trop intense de ce jeune cer-
veau voulait forcer sa cloison, avait une singulière beauté; les yeux
gris, perçans et doux, rayonnaient d'une sorte d'enthousiasme
contenu, II se tenait un peu courbé en avant, semblable à une tige
de froment de son pays pliant sous le faix d'un épi trop lourd.
Buccaferrata, en dépit d'un métier inférieur, fait peut-être pour
comprendre le caractère et la noblesse de ta face humaine, se
complut à voir, à contempler une demi-minute te gracieux mo-
dèle qui posait devant lui.
— Et que te font mes tableaux, à toi, bambino? lui dit-il enfin.
— J'aime tant les images I
— Comment f appelles-tu ï
— Jean.
— Jean-Baptiste, sans doute ?
— Non, Jean-Paul.
— £t ton père, quel est son nom ?
— Laurens.
— Que fais-tu ?
— Je vais à l'école.
— Entre.
Tandis que l'enfant franchissait le seuil de l'église, environné,
enveloppé des trois artistes, Fourquevaux, subitement calmé, —
dans une certaine mesure ne venait-on pas de lui donner satisfac-
tion? — I^ourquevaux se retirait tout glorieux de sa demi-victoire,
et résigné, pour être admis à voir tes peintures, à attendre qu'elles
fussent terminées, entièrement terminées.
Delxiut sur les échafaudages, notre petit paysan, à qui l'œuvre
du maître peintre apparut tout à coup, demeura muet de saisisse-
ment. Ah I que nous étions loin des Heures romaines ! Laurens, qui
depuis, chez nous, en Espagne, eu Italie, a bu jusqu'à l'ivresse
l'enthousiasme de l'art, ne se souvient pas d'avoir éprouvé de bou-
leversement plus profond de sa vie. La fresque d'Antonio' Bucca-
.ïGooglc
570 BETm DES DEUX MONDES.
feirata, plat6tbadige(Hinée que peinte, représentait la fameuse Ci«
de Léonard de Vinci. L'enfant regardait; les yeux dilatés jnsqu'ui :
sourcils, il ne cessait de regarder.
— Ohl celui-là 1 dit-il désignant un personnage du tableau qai
retenait une bourse dans sa main crispée. |
— Tu le reconnais? lui demanda Antonio. |
— Cest Judas.
Puis, après un nouveau recueillement, laissant pour unsi Un
éclater son fime trop pleine :
— C'est beau tout de même, murmura-t-il, c'est bien beanl
Cette admiration caïve toucha Antonio Buccaferrata.
— Aimerais-tu d'être peintre ? lui ditr-il avec une ànolion qui
rendit sa voix chevrotante.
— Ohl si mon père voulait I
— Hais le veux-tu, toi? le veux-tu?
— Oui, monsieur, murmura-t-il, sa tête rousse dans les deai
ouverts.
— Justement nous avons besoin d'un t^prenti, maître, internat
Filippo Pedroja.
— Où est ton père? insista Antonio,
— H est aux champs.
— Et ta mère ?
— Elle est morte.
— Allons trouver ton père.
Le soir même, Jean-Paul Laurens était confié à Antonio Bdco-
ferrata, et quelques semaines après, ayant aidé les frères Pedrojai
atteler le mulet à la carriole, il s'éloignait de Fourquevaux, le caur
serré, mais résolu, les yeux troubles, mais éblouis par des tamiëres
intérieures , les lumières de la vocation vraie qui laissent entrevoir
l'avenir.
En 1851, il 7 avait & Toulouse, vers l'extrémité de la firande-
Altée, au lieu dit le Busca, dans le voisinage du Graod-Sood, m
enclos environné d'une muraille basse du milieu duquel sargissui
une masure de trois étages, décrépite et vermoulue. Les briqiK^
qui formaient les hauts jambages d'une porte charretière doonuii
accès à l'intérieur de cette sorte de ferme abandonnée, mai^^
par le soleil, rongées par la pluie. oBraient aux yeux des aevtse
où l'on aurait logé les deux poings. Un coup de voit, — de K'|'
d'mttan sans doute, pour parler le langage languedocien, — >f^'
décrite l'un de ces jambages de son chapiteau; quant à ïtattt-
.ïGoogIc
LE ROUAN D UN PEINtRB. 57t
bien qu'entamé au fût, il conservait son couronnement, d'un profil
gracieux, que surmontait un vase vert tout foisonnant ,de giroflées
et de coquelicots épanouis.
Cette porte en niiae franchie, on avait devant soi une cour spa-
cieuse, herbue comme une prairie, avec quelques ^enadiers dans
le fond ; puis, à gauche, se profilait la maison d'habitation, flanquée
d'un perron de huit marches, un peu délabré, un peu branlant,
mais embelli d'une galerie italienne non sans élégance, que tapis-
saient pittoresquement des mousses vivaces, toute espèce de plantes
pariétaires en plein élan de sève et de vie.
Un pigeonnier, énorme constmction carrée à créneaux, à petites
ouvertures rondes, à rebord très saillant, comme on en rencontre à
chupie pas dans le pays, passait par-dessus les toits par-ci par-là
troués de la bicoque, pareil à une tour de défense, et communiquait
à cette maçonnerie malingre, croulante, veuve d'ailleurs de toute
bestiole, privée de tout roucoulement, nous ne savons quel ca-
ractère étrange, quelle touchante et douce poésie. Disons, pour
achever le tableau, que la silhouette étique de cette métairie cam-
pagnarde, éclose à l'un des bas-cûtés de la grande cité toulousaine,
se découpait à vif sur un fond épais de verdure : les frondaisons des
ormes et des platanes confondus qui dénoncent tes approches du
canal du Hidi,
C'est dans cette grange dévastée, & la fois feuillue et poussiéreuse,
que, par une soirée torride du mois d'août, entra la carriole d'An-
lonio Buccaferrata arrivant de Fourqnevaux. Le mulet ne se soute-
aait plus; quant aux hommes, exténués eux aussi par la marche et
par la chaleur, Us se laissèrent aller tous trois dans l'herbe molle,
ei s'y étendirent délicieusement.
Le jeune Laurens, qui était un peu moins fatigué, — on lui avait
permis de temps & autre de monter dans ta carriole, — ahuri de
voir ses compagnons de route le planter là pour se coucher, regar-
dait dans toutes tes directions avec une surprise hébétée.
— Ahl c'est voua autres! cria une voix.
ku même instant, une femme âgée, haute, maigre, accouu?ée d'un
jupon écarlate, la tète couverte d'un mouchoir blanc ^lati, bizar-
rement agencé, se montra sur la première marche du perron.
— Taddeol appela-t-elle.
— - Nina, répondit-on.
Un petit vieillard sec, voûté, à barbe vénérable, courbé sur un
bâton, — l'image fidèle du Temps appuyé sur sa faux, tel que cer-
tains peintres se sont plu à le repr^nter, — parut ab seuil de la
maison.
Taddeo et I^ina descendirent l'escalier et se dirigèrent vers la
charrette.
.ïCoogIc
572 BEVUE DES DEDX MONDES.
— Eh bienj Misère, eh bien, aous n'avons plus de souflle dans
le ventre, n'est-il pas vrai ? Ah ! povero ! marmotta le vieux, pro-
menant une main caressante sur le poitrail du mulet, qui ruisselait.
— Débouclez-lui donc la bride, au lieu de le tourmenter, moQ
homme, glapit la grande femme maigre, qui décrochait les chaloettes
de fer des brancards.
— Piano, Nina, piano! murmura Taddeo, paisible et continuani
à consoler l'animal fourbu.
Misère, libre de toute entrave, se mit à brouter le gazon ^pétis-
sant qui verdoyait à ses pieds.
— Et toi, que viens-tu chercher par ici î demanda la mégère
au cotillon rouge, interpellant d'un ton brusque notre garçonnet
du Latu*aguais.
— Je viens apprendre la peinture, madame, répondit l'eitriiil.
qui tremblait.
— Nous n'avons pas besoin d'apprenti. Va-t'en.
■ — Oui, madame, balbutia-t-il, la tête perdue, je m'en vais Fiie.
Eflaré de l'accueil, il s'apprêtait en eflet à se sauver, lorsque
Antonio, se soulevant d'un bond de l'herbe où il était vautré, le
saisit rudement.
— Et où t'en vas-tu, nigaud? hurla-t-il.
— Chez mon oncle Benoît... Je suis venu à Toulouse plusieurs
fois déjà... Je connais mon oncle... Il est imprimeur... H deœeufe
près d'ici, aux allées Saint-Ëtienne.
Ces phrases entrecoupées avaient été lancées à toute vapeur,)Tec
ce courage que l'épouvante communique aux enfans et qui res-
semble beaucoup au désespoir.
— Je t'aî, je te garde! lui dit Antonio, qui ne le lâcha pas.
Puis, allongeant un premier coup de pied assez vigoureux i 1'^^
des Pedroja, un second non moins énergique au cadet :
— Allons, le Baux! dit-il à Giovanni, lequel avait une lignasse
de cheveux roux affreusement emmêlée; allons, le Noir! dit-il à
Filippo, dont la chevelure noire, soigneusement partagée pv vse
raie blanche, lui retombait sur les oreilles comme deux ailes àe
corbeau, à la soupe! à la soupe!
Et, sur les pas du maître peintre, qui retenait toujours reofani.
Taddeo, Nina, les deux Pedroja s'acheminèrent vers la maison.
IV.
L'enfance* jouit d'adorables privilèges, de celui-ci entre autres:
il lui est impossible de connaître le malheur complet. La maturiié
du cerveau seule, par la plénitude qu'elle donne aux facultés, pe»'
nous apporter l'entière conscience des écrasemens de la fortone-
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LE SOHAN D UN PEIFfTBE. 573
Une fois allongé sur une botte de paille, dans un galetas, à la
cime du pigeonnier solitaire de la Grande-Allée, Jean-Paul Laurens,
éloigné pour la première fois de son père qu'il aimait tendrement,
d'un frère aîné qui partageait ses jeux, des camarades coutumiers,
soupira bien une minute en pensant au bon petit lit vide de Four-
quevaus; mais finalement, en dépit de cils humides, ses paupières,
ayant battu la générale, se baissèrent, et il s'endormit les poings
fermés.
Quand noti^ jeune artiste, — plus d'une fois, en terre de Laura-
guais, Buccaferrata, pour l'encourager, lui avait prédit qu'il serwt
artiite comme lui, — quand notre jeune artiste rouvrit les yeux, il
ne fut pas médiocrement surpris de voir, en un coin de la vaste
pièce délabrée, sans meubles, où il se trouvait, le patron avec ses
deux ouvriers, puis Taddeo et Nina. Le sol carrelé de la chambre
disparaissait sous de larges feuilles de papier recouvertes de figures
et de dessins d'ornementation. L'enfant, réveillé tout à fait à ce
spectacle aussi nouveau pour lui qu'agréable, regarda curieusement.
Antonio, d'intervalle en intervalle, plongeait la main en un immense
carton effondré, en retirait encore une grande image, puis, l'ayant à
peine honorée d'un coup d'œil rapide, la rejetait en maugréûit.
— Tu verras, mère, dit-îl enfin de mauvaise humeur, s'adres-
sant à Nina, occupée à retenir le carton qui s'affaissait, tu verras
que je ne trouverai pas dans ce fouillis la moindre Mort de sainte
Arme.
■ — Le curé qui est venu hier, dit Taddeo, demande pourtant que
tu lui peignes une sainte Anne, il veut absolument une sainte Anne.
— Ça se comprend, interjeta Giovanni, puisque sa paroisse s' ap-
puie &iinte-Anne-du-SaIat,.. Sainte-Anne-du^Sidat I Connu. Aubei^
du Coq d'or, chez Gaspard Hortet dit le Volailler...
— £h, per Bacco, pourquoi ne ferais-tu pas une sainte Anne
avec ceciî intervint Nina.
Ramassant une des gravures éparses, elle plaça sous les yeux
d'Antonio la célèbre Mise au tombeau de Titien.
Jean^Paul, fasciné, se hissa debout doucement et se pencha pour
mieux voir.
— Tu comprends, fils, insista Nina, au lieu de Notre-Seigneur
dans le linceul, tu mettrais sainte Anne.
Antonio examinait l'œuvre de Titien, et se taisait.
— Sans compter, dit Taddeo, développant un énorme rouleau de
vélin gris de poussière, que j'ai là le portrait, le véritable portrait
de sainte Anne... Tiens, vois I
— Oh I pour ça, père, c'est beau, c'est très beau ! dit Buccaferrata,
qui, n'ayant jamais visité le salon carré du Louvre, ne connaissait
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&7& BETCE DES DEUX MONDES.
pas on des chefs-d'œuvre de LéOD&rd de Vinci, compris sous le nu-
méro iSl, la Vierge, r enfant Jéna et sairiU j4nne... Allons, «lions,
ajouta-t-il rassuré, je me sortirai d'embarras, et demain nous pom^
roDS nous mettre en route pour l'Ariége.
Dix mains prestement recueillirent les estampes disséminées par-
tout, les enfouirent dans le carton, puis chacun dégringola l'échelle
du pigeonnier.
L'enfant demeurait confondu du peu de cas que tout ce monde
avait fait de lui. Il est certain qu'aucun visage ne s'étMt tourné de
sou côté. Il ne comptait donc pas dans cette maism? Il tenait Uot
de place dans l'humble logis de son pèrel 11 acheva de s'habiller
mélaDcoliquement, l'oreille perdue aux sonneries des cent clocbes
de Toulouse, à travers les volées desquelles, de temps à autre,
éclatait, pareil au fracas sourd du tonnerre, le grondement solennel
d'un bourdon éloigné, l'âme en route pour Fourquevaui. C'éuit
dimanche.
Notre garçonnet, un peu transi, à son tour descendît l'échelle
échelon par échelon, lentement. Arrivé au bas, il s'arrétt. Se phy-
sionomie p&le et triste s'éclaira à une pensée délideuse, mais
terrible : s'il se sauvait I A cette minute d'indécision inquiète, une
main s'abattit sur sa maigre épaule. 0 joie I ce n'était pas un coup,
c'était une caresse. Buccaferrata, planté devant lui, le regaidiii en
souriant.
— Je suis sûr, petit, lui dit-il, devinant ses intimes préoccupk-
tions,^qu'avant de quitter Toulouse tu ne serais point fâché d'em-
brasser l'oncle Benoit.
— Oh t oui, monsieur Antonio, balbutia-t-il rougissant, sui^
qu'il était en flagrant délit de mauvais dessein.
— Bon, bon, je te mènerai chez lui.,. Allons d'abord à la messe.
IIs^ descendirent la 6rand&-Allée, traversèrent le Grand-Bond et
gagnèrent l'église Saint-Exupère, sur les allées Saint-Michel.
L'oncle Benoit fut on ne peut plus charmé de voir son nereu;
mais^sa joie devint du ravissement, quand il apprit de la boudM
de Buccaferrata qu'un jour le jeune Jev^PauI serait peintre.
— .Un artiste dans ma famille I un artiste dans ma Eunille!
répétft't'il ébahi et regardant le petit par-dessus ses besicles aux
verres ronds comme des verres de montre.
Le hasard, qui se mâle parfois d'arranger merveilleusement les
choses humaines, voulait que ce matin-là l'oncle Benoit reçûiâ
dîner, — cm dîne à midi k Toulouse, — un professeur de l'ÉcvIe
dei Arts de la ville.
— ^En Toili un peintre fameux I s'exclama-t-^l.
— Je le connais, dit Antonio.
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L8 fiOMAH DUN PEINTIB. 67&
— Comment, voas connusses DenisT
— J'ii été modèle & l'Ëcole pour les enfans, comme le sont en-
core Tftddeo et Nina pour les vieillarda.
Les douze coupa de midi retentirent à l'horloge de la métropole
Saint-Étienne.
Denis entra. C'était un homme de cinquante-cinq ans envinm,
plutdt petit que grand, k la chevelure en broussaille, k la joue
creuse, à la mine ravagée, La moustache, grise, retomhaît lamenta-
blement en pointes aigués sur son menton sec et dur comme an
caillou. L'œil était vif.
— Les escar^ts sont-ils prêts? demanda-t-il, allant & la table
aussi droit qu'un boulet de canon.
— Ils sont prêts, répondit l'oncle Benoît, se frottant les mains
tout aise.
— Kt la sauce verte?
— On hache le cerfeuil.
— Etlevm?
— J'ai du narboune ; il est un peu gros, je ne dis pas, mus
avec de l'eau...
— De l'eau 1 Va donc vider ta cruche dans le canal, cela lui fera
toujours un peu de bien... Crois-tu qu'il me fasse peur, ton nar-
bonne, par exemple? S'il est gros, je serai plus gros qne lui, voilà.
Il prit une chaise et s'assit délibérément.
L'amphitryon présenta son neveu et Buccaferrata à son hôte. Le
professeur Denis tira asseï rudement l'oreille au jeune Laurens,
qui supporta la caresse en grimaçant, mais sans crier; puis, ayant
avisé Antonio :
— Diable I diable I mon garçon, lui dit-il, tu as poussé comme la
mauvaise herbe depuis mon grand tableau de Jéatâ au milieu de»
docteun. Aujourd'hui, avec ta belle barbe tombante, le ton mat de
ta peau, tu ferais nn Ckriia en croix magnifique.
Un plat de grossière fwfence rouge fut déposé au milieu de la
table. Les escargots bouillis formèrent une mont^ne fumante
entre les convives. Par-ci par-là, les cornes, flasques, réduites, des
malheureux limaçons, sortaient piteusement des coquilles brunes,
blanches, striées d'arabesques élégantes et fines.
— Allons-y, les enfans I s'écria le professeur Denis.
Et, dans son assiette, las escargots brùlans d^ringolèrent avec
le joli bruit d'une poignée de noix.
— Voyez-vous, mes amis, continua-t-il, faisant, à l'aide d'une
bûchette affilée exprès, sortir prestement hors de sa logette la chair
enroulée du colimaçon, voyez-vous, je n'ai jamais pu manger des
escargots qu'à Toulouse. Ici seulement on prend les précautioos
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576 SETUE DES DEUX HOMDfie.
suffisantes pour que les bêtes jeûnent longtemps avant d'être man-
gées, ici seulement on s'entend à préparer la sauce... Ahl lasauce,
quel poème !.. C'est le cas de le répéter, quand il s'agit des escar-
gots de vigne, bien entendu : — La sauce vaut le poisson. Ayez ud
jaune d'œuf, délayez-le en l'arrosant avec notre huile du midi si
douce, ajoutez., ,
— Quelques bouteilles du bon coin, interrompit l'oncle Benoit,
dont le stylet pointu n'était pas maladroit à la besogne.
— Au fait, si on essayait ton vin noir de Narbooneî
Il versa des rasades de droite, de gauche, aans s'oublier natu-
rellement. Les verres apparurent épais, lourds, opaques; c'était à
croire qu'on venait de les remplir avec de l'encre.
— Dis donc, compère, cria le professeur Denis, s'adresssot à
l'oncle Benoit, en train d'essuyer la moustache violette que le nar-
bonne avait laissée sur sa lèvre fraîchement rasée, la lèvre des
dimanches, dis donc, compère, en voil une couleur ricbe et qui
nous dédommage du suresnes clairet que nous avalâmes si souvent
à Paris!
— Paris î interrogea l'autre, dont les yeux s'écarquillèrent sous
le luisant des limettes.
— Toi, tu travaillais à l'imprimerie Banardel, rue des Mathurins-
Saint-Jacques ; moi, je pesais rue des Harais-Saint-Germus, près
de l'Ëcole des beaux-arts. Bigre I il y a trente ans...
— En eCet, j'étais chez Banardel, associé de H. firosselard,
murmura le bonhomme, ému par les souvenirs de sa jeunesse qui
lui arrivaient en foule.
— Toi, tu devais renouveler la typographie française par l'in-
vention de nouvelles machines, et moi, élève préféré de M. Ingres,
je devais renouveler la peinture. Rien que ça à nous deux I
— Oui, la fameuse machine que j'avais baptisée YExpHitive-
Benott, avec une coupeuse pour le papier et une plieuse pont les
journaux. C'est toi qui avais dessiné toutes les pièces du monstre...
— Un dimanche, dans le bois de Heudon, sur les genoux com-
plaisans de Virginie...
— Virginie la blonde, comme tu l'appelais.
— Eh bien, que reste-t-il de tant de rêves caressés, de lantd'am-
bitions qui noua gonflaient le cœur à croire que nous n'avions que
ça dans la poitrine? s'écria Denis avec un ricanement cruel.
— Peu de chose...
— Un vieux typographe à moitié aveugle d'une part; de l'autre,
un vieux barbouilleur qui n'a rien su tirer de son pinceau.
— Il me semble pourtant, monsieur Denis, hasarda timidement
Buccaferrata, que Jésus au milieu des docteurs.,.
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LE BOIUH d'un peintre. 577
La sincérité de cette protestation, au lieu de calmer le peintre
par UD chatouillement délicat à son amour-propre, dans les dispo-
sitions amères où il se trouvait ne réussit qu'à l'irriter.
— Vas-tu te taire, imbécile I Est-ce que tu sais ce qu'est la pein-
ture, toi? Parbleu I compare-moi tout de suite à Raphaël avec mon
Jésus au milieu des docteurs!
Il atteignit son verre plein et le vida d'un trait.
Antonio Buccaferrata, qui ne manquait ni de courage ni tout à fait
d'esprit de repartie, demeura atterré du coup. C'était un profes-
seur de l'École qui avait parlé, et, malgré qu'il en eût, l'ancien
modèle se sentait pénétré de respect.
Il régna un long silence, pendant lequel on n'entendit d'autre
bruit que celui des coquilles d'escargots retombant, une fois vides,
dans les assiettes encombrées.
— Alors, c'est bien difficile, la peinture? demanda tout à coup
une voix claire d'enfant.
Le professeur des Arts de Toulouse hocha la lête, puis attacha
sur notre jeune paysan du Lauraguais, qui avait eu l'audace de l'in-
terroger, des yeux à la fois féroces et chercheurs, où le narbonne
visiblement avait allumé son brasier. Jean-Paul, eOrayé, baissa le
nez.
— Relève donc la frimousse, gamin, qu'on t'observe un peu,
s'écria Denis de ce ton d'autorité rude qu'il savait prendre h l'École.
Le petit ne se le fit pas dire deux fois.
— C'est drôle, articula lentement le professeur, ayant l'air de se
parler à lui-même, c'est drôle comme ce polisson ressemble à un
portrait que j'ai vu quelque part... Je m'en souviens, ce portrait
était grand comme la main, mais c'était un incomparable chef-
d'œuvre.
Il rejeta sa lancette à escargots, et, tantôt arrêtant son regard sur
l'enfant, plein de trouble, tantôt le repliant pour ainsi dire en soi
afin d'éclairer ses souvenirs confus, il tomba en une immobilité
absolue.
— Parbleul fit-il se touchant le front, m'y voilà... Ce portrait, je
l'ai vu, il y a vingt-cinq ans, à Florence, dans la galerie Borromeo...
— 11 représentait?., demanda l'oncle Benott, intrigué.
— C'était l'œuvre d'un vieux maître, de Signorelli, je crois...
— 11 représentait? insista Timprimeur.
— Michel-Ange enfant.
L'oncle Benoit, de saisissement, laissa glisser de ses doigts l'es-
cargot qu'il tenait; puis il rit à gorge déployée.
— En voilà une vieille bête de typographe I gronda le professeur,
ofieosé,
miB uTu. — . 1818. 37
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578 BETUE I£8 DEUX HOITOES.
•— Maintenant in te fâcberas si H. Antonio te compare à Rapluèl,
toi qui ne crains pas d'affirmer que mon nerea Jean, de Fonrqao-
vaux, ressemble à Michel'Ange.
Et de rire de plus belle.
— Tonnerre 1 s'écria le vieux peintre, fr^qjpant un grand coup
sur la table, croia-tu que, si, par hasard, cet enfant possédait le
masque de Michel-Ange, il dût nécessairement avoir son génie? Sois
tranquille, ton neveu peut nous montrer au beau milieu de sa fice
le nez écrasé d'un grand bomme, et ne pas cesser d'être un imbé-
cile, comme toi.
— Denis I . .
— Denis... Denis... J'en ai par-dessus la tête à la Tm..,
Et, menaçant aon ami de ses deux bras tendus, il ajouta arec dd
désespoir farouche qui attestait des blessures intimes cuisantes:
— Ne t'ai-je pas défendu cent fois de me parler peinture? Poar-
quoi m'en parles-tu? Tu sais bien qu'autant vaudrait m'enfoneer
un couteau dans le ventre. Si j'ai raté ma vie, c'est mon affaire;
mais je ne veux pas qu'on me retourne sur le gril jusqu'à 1» con-
sommation des siècles, entends-tu?.. On n'a pas réussi, tant pa\
cela ne regarde personne... A défaut de gloire, il me reste la bou-
teille, voilai.. Et maintenant allez au diable tous !.. Moi je donne
ma démission et du narbonne et des escargots... Bonsoir, la com-
pagnie !..
Bien qu'il titubât outrageusement, avant qu'on pût le retenir il
avait franchi la porte.
'— Adieu, Jean, sois bien sage et bien obéissant avec U. Aduk
nio... Je suis obligé de courir içrès Denis; dans l'état où il est, il
serait capable de se jeter dans la Garonne.
L'oncle Benoit disparut.
Une minute après, l'apprenti et son patron revcnaient^tm le
SuKca, Toulouse était pleine de soleil, de poussière, de gêna en^
manches allant aux v^res, dans le tumulte splendide des doclita
lancées à toute volée.
V.
Par cette température sénégalienne d'août, le Toyage fut'inier-
minable de la Grande-Allée à Saînte-Anoe-du-Salat. Sons parler des
haltes nombreuses aux endroits un peu ombragés où sons l^s
arbres coulait quelque mince âlet d'eau claire, im s'arrêta, deiu fois
pour y coucher, cent fois poiu" s'y désaltérer aux divers honchons
échelonnés le long de la route poudreuse qui, deTouloase, pique
droit vers les Pyrénées.
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14 KHUjr t> m nwra, 670
Ce fut seulement le troiaiëme jour après leur départ que, vers
les cinq heures de relevée, Aotonio Buccaferrata, les frères Pedroja,
notre jeuoe apprenti Laurens, arriv^^it en vue du village où ils
devaient tnT&iller. Pour le coup , soit émotion aux senteurs sa-
voureuses de l'écurù, sott épuiseeKnt de forces. Misère, qui avait
entendu le patron battre desj mains en ^)ercerant, k travers une
plantation obsoure de noyers, le clocher de l'église de Sainte-Anne,
Misère, joyeux ou rendu, s'affaissa dans les brancards.
— Comment, tu te trouves mal devant la crèche, toi 1 dit Antonio
qui, moyennant un coup de fouet dûment appliqué , réussit k plan-
ter labéte sur ses sabots... Allons, vous autres, aux roues! cria-
t-il a' adressant à ses ouvriers.
Il maintint le mulet pv la bride, tandis que les frères Pedroja
poussaient vigoureusement la carriole, et tira vers l'auberge du
Coq dor, à deux portées de fusil du hameaQ.
Ce n'était pas la {H^miëre fois que les Italiens, en tournée artis-
tique, pour citer une expression ambitieuse; de Buccaferrata, pre-
oaient gîte au Coq d'or, chez Gaspard Hortet, le mardiaod de
volailles, le volailler, dans le patois du pays. Aussi furentrils gran-
dement surpris, ayant pénétré dans la cour de l'h6lellerie, encom-
brée comme toujours de cages farcies de poules, de coqs, d'oies,
de canards, gloussant, glapissant, gratitant, de ne voir paraître
ni la servimte Justine, ni le valet Prosper, pour leur faire accueil.
— Ohé, Gaspard, <^ I cria GiovannL
Rien ne bougea.
— Il n'y a donc personne ï demanda Filjppo, se tournant vers
la porte de l'auberge entre-bâillée.
— Gaspard ! Gaspard I hurla Antonio d'un «ccent de voix éner-
gique, presque menaçant.
Due tête hérissée de cheveux gris, ji grands traits immobiles et
noirs, cwnm'e taillés dans du vieux diéne, passa à. l'une Am fenes-
trelles de la façade, au-dessus de la potence où grinçait l'e»-
seigœ : Au Coq d'or. Cette façade, haute de deux étages seule-
ment, affectait an soleil couchant la blandieur crue d'une mosquée.
— Chut ! articula l'aubergiste, se posant un doigt sur 1^ lèvres.
Incontinent il disparut de son trou, et la fenêtre se referma.
Cependant les frère» Pedroja, notre apprenti, avaient d^agé le
mulet de la carriole, et Misère, délivré de la sellette et du collier,
léger, un peu rafraîchi déjà, en s' étirant les mranbres, prenait le
chemin de l'écurie.
— Tu es donc bien pressé de mordre à la pitance, toi, grand
poiluï lui dit Buccaferrata l'arrêtant. Attends un peu. EstHie que
nous &av<ns ce que veut dire Gaspard avec son chut.,. Eh bien!
voyons, vous, continua-t-il, apostnqrfuQt U VaiailUr qui pamtaa
.ïGoogIc
580 BEVDE DES DEUX MONDES.
seuil de l'aubei^e, faudrart-il que nous crevions de famine devant
vos cages remplies à souhait !
— Ne criei pas si fort, monsieur Antonio, s'il vous plaît. Chul!,.
Le mattre peintre regarda Gaspard Hortet avec curiosité. Sous S2
couleur bistrée, la face de cet homme était fort p&le, et tout son air
semblait singulièrement abattu. Il tremblait presque.
— Alors, le commerce ne va pasï lui demanda-t-il, vaguement
inquiet,
— Ce n'est pas le commerce, monsieur Antonio... Si ce n'était
que le commerce!..
— Et qu'est-ce que c'est? interjeta Giovanni saraommé U Baux.
— C'est ma femme, voilât..
— Votre femme I s'exclama Filippo surnommé le P/oir, subite-
ment attendri.
— Qu'a-t-elle? insista le patron.
— Ohl elle n'a plus rien... Figurez-vous cela si vous pomei :
depuis bier soir, ma femme est morte.
— Mortel glapit notre garçonnet de Fourquevaux, effaré.
— Cet accident tombe bien mal, continua l'aubergiste pleurni-
chant. J'ai là près de cinq cents bètes que je devais vendre à Tarbes.
Pour arriver à temps au marché, il fallait juste partir aujourd'hui...
C'est égal, tout de même ça n'a pas le coffre très solide, une femme I
L'autre jour, Hortette m'aide à diai^r la charrette.que mon garron
est allé mener à Toulouse... Des dindons de Saint-Lizier, monsieur
Antonio, des dindons magnifiques, et gras!.. Elle suait un brio, U
pauvre créature, quand nous eûmes fini d'assujettir les cages avec
les cordes. Ces dindons étaient si lourds! . . Première qualité, monsieur
Antonio, première qualité... Vous comprenez, on a son amoor-pro-
pre, lorsqu'on passe pour le plus fameux marchand de volailles de
î'Ariége... Moi qui n'entends pas malice à la santé des gens, des
femmes principalement, je lui dis comme ça : — « Bois donc, Hor-
tette; un verre d'eau fraîche n'a jamais fait de mal à un chrétien. ■
— Elle m'écoute, va au puits et monte un seau aussi clair qu'un
miroir. Elle se penche, je me penche avec elle. A moi, l'eau me
fait autant que ie vin. Tout ça file sans me toucher la luette— La
charrette sort de la cour, et j'accompagne le fiHot un bout de
chemin avec des recommandations pour la vente de nos bêles pla^i
tendres que le beurre...
— Dans ce cas, interrompit le maître peintre préoccupé, vous
n'allez pas pouvoir nous loger et nous nourrir?
— It ne manquerait plus que ça, par exemple I se récria le bon-
homme. Si ma pauvre femme est morte, c'est un grand malbeur.-
oh[ un grand malheur... mais moi je n'ai pas encore descendu U
garde, et je suis encore aubei^ste.
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LE BOÎIAN DVa PEIMTBE. 581
Le paysan âpre au gain, pour prendre en quelque sorte posses-
sion de la pratique qui menaçait de lui échapper, poussa du pied la
porte du Coq dor, qui s'étala grande ouverte.
— Entrez, dit^l, entrez 1 Chez Gaspard Hortet, on loge toujours à
pied et à cheval.
11 s'empara prestement du licou de Misère et l'introduisit dans
l'écurie, tandis que les peintres ambulans, rassurés sur le vivre et
le couvert, franchissaient le seuil de l'hôtellerie.
Nos voyageurs, exténués, ruisselant de sueur, en véritables laz-
zaroni se couchèrent à demi sur des bancs fixés autour d'une
table massive de châtaignier. Le petit Jean-Paul seul demeura de-
bout contre l'unique battant de la porte d'entrée, n'osant avancer,
tremblant à l'idée qu'à deux pas de lui, quelque part, se trouvait
une morte, disposé au moindre signe suspect à lever le pied et à
s' échapper à travers champs.
— Je vous réponds, les amis, poursuivit Gaspard, reparaissant,
que votre mulet ne lira pas la gazette au Coq d'or. Pour le quart
d'heure, il essaie une luzerne de cette aunéc dont il vous donnera
des nouvelles.
— Et nous autres, quand essaierons-nous quelque chose? s'in-
forma Giovanni, lequel mangeait encore mieux qu'il ne buvait, ce
qui était à merveille.
— Vous autres, vous n'attendrez pas longtemps.
Et, d'un tour de main, avec la môme aisance qu'il eût mise à
cueillir une prune sur une branche, cueillant une oie qui passait
par là, il lui allongea le col sur un billot et lui fit sauter la tôte d'un
coup de couperet qui fut un éclair.
— Tenez, pour commencer, plumez-moi ce morceau I dit-il lan-
çant à l'alné des Pedroja la bëtc toute frémissante, toute chaude,
tout ébouriffée.
L'oie, bien que décapitée, s'échappa des mains de Giovanni et fit
dix pas, arrosant le carreau du Coj rf'or de jets de sang énormes
et pressés.
Le spectacle hideux de ce volatile vaguant en aveugle, tombant
par la perte subite de sa vie qui s'en^allait à flots, puis se relevant
quand on voulait le saisir, parut amuser beaucoup le Roux, homme
rude, à face rébarbative, éclairée par deux petits yeux durs, rouges
sur Jes bords, à chevelure droite de porc-épic, car il rît aux éclats
sans nulle retenue,
— Chut doncl lui souffla l'aubergiste, à qui revenait le souvenir
de son malheur.
Mais Giovanni, poursuivant l'oie qui battait des ailes dans une
suprême détresse, s'abandonna de plus belle à sa débordante hUarité.
— Le Rouxl cria Antonio, p&le, le menton serré.
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582 B£nrE DES DBtIX WHmBS.
L'alné des Pedroja devina que le patron ne se div^tissût pis
outre mesure à cette scène cruelle ; il s'empara de l'oie, qui ne se
défendait plus, et se sauva avec son aubaine à travers la cour.
Toat en empilant des brindilles sèches de noyer dans l'âtre
éteint, pour préparer la flambée qui devait rôtir la béte, Gupard
Hortet marmottait des paroles où coulait librement sa douleur,
Filippo avait suivi son frère et l'aidait à dépouiller la bâte ; quant &
fiuccaferrata, toujours étendu sur le banc, et à notre apprenti de
FourquevKux, encore en faction à la porte de l'hôtellerie, ils enten-
dirent les lamentations du Volailler.
— Pourtant qui croirait qu'un coup d'eau fraîche peut noos toer,
pauvres humains que nous sommes, aussi sûrement qu'un coup de
fnsil... Ma brave femme I elle était si vaillante, si entendue & toutes
les besognes, tant à celles de l'auberge qu'à celles de la basse-
courl.. Ah! la volaille, comme elle savait en prendre soin I Elle
vous aurait nourri des régimens de dindons avec rien. Si elle m'a-
vait laissé son secret au moins en partant!.. !tfoi, je suis si peu
esprité que je ne puis faire qu'une chose : donner du grain, tou-
jours du grain... £t c'est si cher, le grain, cette année!..
Il battit le briquet, puis sur l'amadou fumant appliqua une lon-
gue allumette soufrée, une allumette ariégeoise f^riquée avec les
brins desséchés du genêt.
— M. le curé a bien raison de dire que la mort nous prend 1»
vie comme un voleur nous prendrait notre argent... C'est biMtfil
bâclé, je vous assure, mes amis,.. Moi, je fais la conduite k mon
fiUot jusqu'au Salât, et je rentre. Je trouve Hortette blanche comme
un linge et froide comme la chaîne du puits... Oh! le puits, qod
tour il lui a joué. . . Le médecin est bien venu de Prat, mais les mé-
decins ne sont pas le bon Dieu, et, après avoir agonisé trois jours...
— Elle n'est restée malade que trois jours? demanda Antonio,
arraché par le pétillement des branchettes dans la flamme à la som-
nolence qui l'engourdissait doucement.
L'aubei^iste se retourna et montra un visage ruisselant depleuis.
— Trois jours, monsieur Buccaferrata, rien que trois jours. Celle
eau lui avait glacé l'estomac, voyez-vous... Enfin, quand le garçon
sera revenu de Toulouse, on tâchera d'aller vendre à Taibes cette
volaille qui nous dévore vifs, et peut-Atre réussirons-nous à nous
tirer d'aire tout seuls, maintenant... C'est comme ça, la vie...
— '_ Voici quelqu'un! cria Jean-Paul aux aguets.
En effet, un hwnme traversait la cour nonchalamment.
— Eh bien, Prosperî lui cria Hortet l'interrogeant.
Prosper, nn épais garçon de vingt-cinq ans, petit, trapu, le type
parfait du paysan pyrénéen, ne se troubla pas le moins du moide
et avança lentement.
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LR HOMAÎI D UN PEINTBE. 583
— Eb bien? lui répéta l'aubergiste.
— M. le maire n'éUit pas à la mairie, répondît l'autre, qui tou-
cha enfin le seuil de la porte ; mais j'y ai trouvé H. le maltre_ d* é-
cole, à la mairie.
— Que t'a-t-il dit?
— Rien. II a écrit sur un grand registre, puis il m'a baillé un
billet pour M. le curé.
— Et M. le curé t'a-tril dit quelque chose, lui ?
— Il m'a annoncé que renterrement serait pour demain^ matin
avec la fraîcheur, plutôt à ciûq heures qu'à six.
— Et Justine, où l'as-tu laissée?
— Elle est restée au village. Il fallait bien prévenir le monde.
— Nous avons des étrangers à la maison. Allons vite, au tour-
nebrochel
Tandis que Prosper, qui n'était guère plus alerte aux œuvres de
la mangeaille qu'à toute autre besogne, se hissait sur une chaise
aussi prestement que le lui permettait sa carrure, débrouillait la
longue chaînette du toumebroche, en remontait au moyen d'une
manivelle solidement articulée le poids énorme, le Volailler, à qui
Giovanni et Filippo venaient de restituer l'oie plumée à belles
grifles, la vidait, la flambait, la ficelait et finalement lui passait
l'épée à travers le corps.
Au moment où la bâte, cuite à pomt, allait être retirée du feu,
Justine, la servante du Coq d'or, arriva. C'était une plantureuse >t
jolie fille, haute en couleur, à l'œil vif, k la langue bien pendue.
En vain Gaspard, qui, tout en vaquant à la cuisine, avait des se-
condes de recueillement attristé, voulut^ii à plusieurs reprises
imposer silence à sa domestique détaillant la mine qu& les' gens
du village avaient faite à la nouvelle de la mort de sa maltresse, il
ne parvint pas à mettre un frein à son éloquence enr^e. Pour
une parole, Justine en rendait cent, et puis elle allait et venait avec
fracas autour de la table, posant une assiette, un couvert, une bou-
teille, un pain, et ne cessait de bavarder.
— Assez I assez I lui cria l'aubergiste, exaspéré à la fin.
— Pardil continua cette pieborgne, je comprends que vous cher-
chiez k me fermer le bec. Vous avez peur que je répète comme
ça que c'est vous qui lui avez dit de boire de l'eau du puits-
Pauvre Hortette!.. Pecatre!..
Elle n'avait pas articulé ce dernier mot en son patois! que, sur
ses joues rondes, fraîches, grasses, s'abattait un soufflet largelet
retentissant. Au lieu de bondir sous l'aOront, Justine, subitement
matée, penaude et honteuse comme une petite fille, s'assit sur^une
chaise basse et ne bougea plus.
— Monsieur Antonio, dit l'hâtelier du ton le plus calme, ne m'en
j,GoogIc
&8i VETUE DES DEUX HONDES.
veuillez pas de vous avoir si mal reçus aujourd'hui. Vous savez, on
n'a pas loujours du contentement à revendre...
■ Et couvant d'un regard satisfait l'oie, dorée, ruisselante de jus,
qu'il tenait dans une jatte de grosse faïence mordorée ;
— Si elle n'est pas tendre, que j'y perde mon nomi
Buccaferrata, Giovanni, Filippo, Jean-Paul, qui se décolla de li
porte, se précipitèrent vers les bancs, et chacun, ayant saisi four-
chette et couteau', prit gravement une attitude de combat.
VI.
Vers le milieu de la nuit, Jean-Paul Laurens, dont on nous par-
donnera d'analyser un peu longuement les premières sensations, si
décisives dans la vie des artistes, après avoir dormi plusieurs heures
de ce sommeil lourd, accablé que provoquent de trop grasdes
fatigues, se réveilla en sursaut. 11 passa une main sur sou front
moite comme pour secouer un reste de cauchemar, et promena
autour de lui des yeux vagues, où l'àme, engourdie dans l'affaisse-
ment généra] des organes, n'était pour ainsi dire pas encore remon-
tée. Enfin son regard pétilla dans l'ombre. Évidemment le cerveau,
obscur, s'éclairait par degrés, et peu à peu l'enfant entrât dus
l'entière possession de sa pensée.
Ce qui frappa tout d'abord notre jeune paysan du Lfturaguus,
quand le dernier lambeau de brume eut été dissipé, ce fut \''w-
mcnse clarté répandue dans la vaste chambre où il s'était couché
sans lumière, à la suite d'un copieux repas. Pourquoi avait-oD
négligé de fermer le volet de la fenêtre, demeurée ouverte devant
lui? L'envie lui vint de clore ce volet et d'en fixer le crochet de fer
dans son anneau. II le voyait, cet anneau, rivé au pied-droii àe
l'étroite fenestrelle et luisant là-bas comme un œil. Il n'osa pas bon*
ger, et, se retournant, tenta un effort pour se rendormir.
Après avoir, durant cinq minutes, laissé sa tête enfouie au plus
noir de l'oreiller, presque -sous les couvertures, le pauvre apprenl'i
épeuré sans trop démêler pourquoi, dans l'étouffement où il se
tenait plongé sentait son esprit lui échapper par interralles, son
front s'alourdir délicieusement, lorsque, d'un mouvement brusque
qui eut quelque chose de galvanique, il se dressa sur son séant- 11
ne pouvait s'y méprendre, on avait parlé.
Qui parlait? Que disait-on? D'où venait la voix?
Il écouta de ses deux oreilles dressées, rendues plus longues par
une attention inouïe. Buccaferrata, allongé sur un lit très bas à
l'iiutre côté de la pièce, ronflait avec des grondemens d'ophicléîde.
rhose bizarre 1 soit fatigue, soit paresse après les solennelles agapes
de l'oie rôtie, le peintre n'avait pas quitté son pantalon et donnait à
moitié vêtu.
.ïGoogIc
LE ROMAN d'un PEINTRE. 585
Le petit, rassuré tout à coup, regarda son maître. Une sorte de
reconnaissance mouillait ses yeux. Certainement c'était M. Antonio
qui lui avait fait peur. Oh! il n'aurait plus peur désoimais, et il
conçut la résolution hardie d'aller accrocher le volet. II se leva,[en
effet, sans la moindre hésitation. H hasarda quelques pas bravement.
Le malheur voulut que, dans sa marche héroïque de son lit k la
fenêtre, Laurens, qui malgré tout ne maîtrisait pas les mouvemens
de sa machine surexcitée, heurtât une chaise au passage.
Un bruit épouvantable se fit entendre.
Incontinent Buccaferrata se trouva debout,
— Où vas-tu donc, bambinot s'écria-t-il saisissant au bras l'en-
fant plus mort que vif.
— Je voulais fermer la fenêtre.
— Tu as donc froid 7
— Mon, j'ai...
Le mot peur ne put pas sortir de sa goi^ serrée, tarie,
— Couche-toi et dors, innocent... Il faut laisser le volet ouvert...
Flous étoufferions... Cette oie de Gaspard...
Comme Jean-Paul, penaud, regagnait son Ht, une porte s' entre-
bâilla au fond de l'appartement. Justine et Prosper parurent dans
une bande lumineuse qui s'étala avec l'éclat d'une nappe blanche
sur le carreau.
— Est-rce qu'il vous arrive quelque chose, monsieur Antonio ?
demanda la servante du Coq ^or empressée.
— Non ; c'est l'apprenti qui a fait tomber mon sac et mon car-
ton à dessins.
— Si je vous aidais à arranger tout ça, monsieur Antonio?
insista Justine d'un ton d'obséquiosité aimable.
Et, sans attendre la réponse du peintre, occupé à renouer les
brides de son carton, rompues sous l'énorme poids des paperasses,
elle ramassa les clés de saint Pierre qui avaient coulé du sac, la
couronne de fer-blanc d'un roi mage, le sceptre en boia doré de
l'enfant Jésus et autres utilités.
— C'est bien joli, toute cette marchandise I dit-elle minaudant.
L'Italien la bombarda d'un regard terrible. Ce coup de feu ne
parut pas intimider beaucoup Justine, car, au lieu de retourner vers
l'endroit d'oil elle était sortie, elle marcha jusqu'à la fenêtre et s'y
'installa, ses deux coudes nus appuyés sur la pierre de taille, avec
une nonchalance aisée qui ressemblait à une provocation.
— Eh bien, Justine, vas-tu rester là jusqu'à l'année prochaine?
demanda Prosper, lequel, tenant à !a main un cierge allumé, fit trois
pas dans la chambre.
— Jésus-Marial on ne peut donc pas respirer le frais une minute?
répondit-elle sans se retourner.
DigitizedbïGoOgIC
586 BETUB DBS DEUX MONDES.
— Alors tu veux que j'appelle Gaspard! dit le paysan, dépité.
11 développa une de ses icaias devant la flamme de sa longue
chaDdelle, vacillante aux approches de la fen&tre, et se pencbanl
Ters la fille du Coq £or, que Buccaferrata serrait de près :
— Et la morte, malheureuse? et la morteî lui répéla-t-il,
— La morteî interrogea le peintre.
— JËlle est là, souOIa Prosper.
Il désigna la porte du fond, grande ouverte maintenant. On aper-
cevait quantité de ilamheaux brûlant sur des blancheurs de nappes
tendues.
Buccaferrata, au moment de se placer à la fenêtre à côté de Jus-
tine, recula de plusieurs semelles et demeura immobile, subitemeot
glacé.
— Vous comprenez bien, monsieur Antonio, vous qui êtes un
homme raisonnable, se hâta d'insinuer Prosper, que nous ne pou-
vons pas laisser cette pauvre Hortette seule cette nuit. Dieu nous
punirait certainement. D'abord, c'est nous autres qui avons de-
mandé à Gaspard de veiller notre maltresse. Il l'aurait bien veillée,
lui, encore qu'il ait beaucoup de peine à se tenir sur ses jambes.
Songez, Gaspard ne vit pas depuis trois jours. II a un cha^, ud
chagrinl.. Puis toute cette volaille qui dépérit...
£t tirant Justine par ses jupons :
— Viendras-tu, toi, mauvaise graine de fille?
La servante, rudement secouée, craignant pour sa robe d'in-
dienne à ramages toute neuve, — elle s'était endimanchée pour
aller bavarder au village, — quitta la fenêtre; mais, au lieu de
suivre Prosper déjà en marche, elle inclina vers Buccaferrata, doni
l'œil curieux, inquiet, fasciné, eirait du côté de la chambre ai ^
mjïrte.
— Bonsoir, monsieur Antonio, lui dit-elle, se plantant devint lui
et le dévisageant avec hardiesse.
— Bonsoir, la fille I articula l'Italien, inditférent.
Le jeune Laurens, étendu dans son lit, où il ne savait comment
goûter un peu de repos, n'avait pas perdu un mot de cette scène
entre son patron et les domestiques du Coq d'or, 11 éprouva un sin-
gulier soulagement quand Justine et Prosper se furent retirés;
toutefois il leur en voulut de ne pas avoir refermé la porte de la
chambre où Hortette, dans une illumination dont la nuit redoublait
l'intensité, commençait à dormir son dernier sommeil. Les lueurs
qui s'échappaient de là-bas se traînaient jusqu'à son Ut, et il
n'aurait eu qu'à se baisser un peu pour les toucher du bout des
do^ts. 11 fit un bond sur sa paillasse et se tourna de l'autre côté
pour ne pas voir l'éclat si eflrayant des cierges et des bougies,
Jean-Paul fut bien surpris, laissuit, en dépit de lui-même,
.vCoogIc
LE BOHAN DDR PBINTBE. 5S7
vaguer ses yeux vidés de sommeil par nue inquiétude bsrceknte,
de découvrir à droite et à gauche de terribles sujets d' alarme. Quoi!
son maître, qu'il avait cru recouché et déjà ronflant de nouveau,
se tenait à la fenêtre ! Pourquoi restait-il là? que faisait-il?.. Peut-
être avait-il peur.
A cette pensée, qui établissait entre H. Antonio et lui une sorte
de communauté morale, sa bouche altérée de paroles s'ouvrit à son
insu, et ce mot unique s'ea échappa, sourd comme un appel d'an-
- Monsieur...
— Comment! tu De dors pas, petit, lui dit Buccaferrata d'un tOD
affectueux.
— Non, monsieur Antonio, et vous!
— Moi, je regarde la vallée du Sïalat. Elle est m^nifigue, cette
vallée, sous la lune si claire.
— Vous ne vous occupez pas d'Hortette, su moins?
— De la morte ?
— Oui, de la morte, soupira-t-il.
— Mais si, parbleu, je m'occupe d'elle.
— Et moi aussi, beaucoup.
— Toi7
— Si vous me permettiez de me lever, je regarderais la vallée du
Salât avec vous.
— U est drôle, cet enfant, tout de même, murmura Buccaferrata
se parlant à lui-même. 11 aime la nature déjà... Mais lève-toi, bam-
bina, si ça te fait plaisir, lui dit-il.
Jean-Paul eut un saut de caipe, et, frissonoant tout ensemble de
malaise et de joie, vint se poser, se blottir à côté de son maître,
absorbé pour le quart d'heure en une profonde méditation.
Pourquoi M. Antonio regardait-il tantôt la terre, tantôt le ciel?
Pourquoi surtout se taisait-ilî — Pauvre pelitl il n'en savait rien.
Tout à coup, l'Italien développa son bras droit par un mouve-
ment qui parut irrésistible, et articula ces quatre mots :
— Comme c'est beau I
— Quoi ? osa interroger l'enfant, qui avait ouvert ses yeux plus
grands et n'avait rien vu.
— Regarde donc ce ciel éclatant, puisque tu veux être peintre,
— Qu'est-ce qu'il y a au ciel, monsieur Antonio?
— Et ces arbres là-bas, quelle énorme tache noire après le bril-
lant de làr-hauti
— Une udie noire?
— Quel contraste admirable entre ce ciel si bleu avec sa grosse
lune ronde comme une meule et cette masse si sombre des char
.ïGoogIc
588 BETUE DES DEUX IfONDES.
taigoiers I Sans compter le S&lat daos le creux du vallon, qui jette
une raie d'argent vif.
— Le Salât?
— Écoute.
— Je n'entends rien.
— Tu n'entends pas le bruit de l'eau?
— Si fait ! si fait!.. C'est bien joli, monsieur Antonio.
■ L'enfant n'entrait pas dans l'enthousiasme de Buccaferrata, n'en
pénétrait pas suflisamment l'objet, mais sa sensibilité eiquise
l'ùda à deviner qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire i
Sainte-Anne-du-SïJat, car jamais, à Fourquevaux, d'aucune bouche
il n'avait entendu des paroles semblables à celles qui venaient
d'être prononcées. Encouragé par l'espérance obscure qu'un jour
peut-être il comprendrait tout ce qu'il ne comprenait pas main-
tenant, avec cette confiance superbe et naïve qui est la marque des
élus encore ignorés d'eux-mêmes et de tous, mais qui seront ca-
pables d'accomplir leur destinée :
— N'esl^il pas vrai, monsieur Antonio, dit-il que voua m'en-
seignerez tout ce que vous savez ?
— Tout, mon garçon, oui, tout.
L'Italien avait détourné ses yeux du spectacle qui les retenait
pour les attacher sur Laurens.
— Tu me plais, enfant, lui dit-il. Depuis cinq ans que je peins
un peu partout, j'ai eu trois apprentis. Aucun ne m'a procuré les
émotions que tu me procures. Du reste je n'ai rien tiré de ces ga-
lopins. Des brutes, de vraies brutes, voilà. J'ai pris alors Gio-
vanni et Filippo, qui sont mes cousins, et que mon père a«ii
appelés depuis longtemps de Sonnino. Moi, je suis né à Florence,
mais mes paréos sont de Sonnino, dans les Abruzzes. Taddeo et
Nina ont eu beau y passer des jours et des nuits, Giovanni n'a pu
apprendre à dessiner une tête correctement; quant à Filippo, M-
lure plus fine que son frère, il aura du talent s'il continue à s'ap-
pliquer..
— Vous verrez comme je m'appliquerai, moi, monsieur Antonio,
— Allons bon I dît Buccaferrala, dont l'œil encore une fois s'égara
à travers la vallée du Salât, voilà le paysage qui change d'aspect.
• De nouveau il s'accouda à la fenêtre du Coq d'or et observa.
Un bloc frangé d'argent, après s'être détaché des collines
blanches qui bordaient l'extcême horizon, avait roulé au hasard a
travers un océan d'azur et était venu s'arrêter juste devant la lune.
Sur la vallée, tout à l'heure claire, presque radieuse, s'étendit
d'abord comme un large crêpe, puis l'obscurité devint plus noire,
puis enfin ce fut la nuit.
.ïGoogIc
LE ROUAN I>UN FËINTBE. ' 589
— Tiens I s'écria Buccaferrata, on ne distingue même plus la
rivière.
— Mais on l'entend, dit l'enfant.
En effet, à travers ces brusques ténèbres, le fracas de Veau, ae
précipitant par-dessus les barrages de quelque papeterie, parvenait
jusqu'au Coq d'or avec la même franchise, le même éclat.
— J'ai vu à Toulouse, dans l'atelier de M. le professeur ViU
lemsens, reprit le patron, un grand tableau qui s'appelle la Tra-
kixon de Judas. La scène se passe au milieu d'une forêt d'oliviers,
et la lune cache son nez derrière un nuage pour ue pas être té-
moin de l'arrestation du Sauveur. Avec quel entrain ces arbres
avaient été brossés 1 Diavolo ! si, là-bas, parmi les châtaigniers,
on découvrait seulement cinq ou six hommes en armes, je croirais
que M. Villemsens a peint son tableau à Sainte-Anne-du-Salat.
— Alors, pour faire les tableaux, il faut les voir î demanda Jean-
Paul.
— Certainement, il faut les voir.
— Moi, je pensai? qu'on les tirait de sa tête.
— Non, petit, on les tire de la nature. Seulement il a beau
ouvrir ses yeux tout ronds, ce n'est pas le premier venu qui est ca-
pable de l'observer, la nature. Moi, par exemple, quand il s'agit de
la nature, je suis un âne, un âne h quatre pattes, avec son bât et
son licol.
— Vous, monsieur Antonio?..
— C'est la pure vérité.. Il n'y a qu'un moment, devant la vallée
du Salât, si pittoresque, je me disais: — « Comme c'est beau, le
paysage !.. » — Et je me jurais de donner des arbres pour fond à
mes tableaux.
— Mais vous y mettez de l'or pour fond à vos tableaux. L'or est
bien plus joli que les arbres. A Fourquevaux, votre Cène et votre
Saint Paul tenant un sabre...
— Je peins un Jésus-Christ dans la vallée de Gethsemani,
suant sang et eau, priant son Père de ne pas l'abandonner, et, au
lieu d'encadrer ma figure d'arbres, de rochers, elle s'enlève sur
des nuages, quand la paroisse est pauvre, et, quand elle est riche,
sur de l'or. C'est tout bonnement ridicule.
— Oh ! monsieur Antonio, souvenez-vous de votre Saint Paul
et de votre Cène...
— Un jour, â Tardy, petit hameau près de Betharam, on m'avait
commandé un Saint Louis rendant la justice. J'assieds mon bon-
homme sur une pierre et je l'adosse au tronc énorme d'un chêne,
puis je dessine à l'entour des ormes, des hêtres, des bouleaux. A
peine achevé, je dus démolir mon travail, qui n'était qu'un gribouil-
lage grotesque. Saint Louis avait l'air de porter tout le bois de
Google
b%0 KEVTE des' raUX KOITDtS.
Vmœnnea sur sa tête, tant j'avais fait de branches s'edtre-utiisaDt
à perte de vue ; quant aux personnages de la suite du roi, cdni-ci
avait un jet de rameaus qui loi sortait du froDt, cet autre était
coupé en deux par la Uge mioM d'un baliveau, nu troinèoM, cou-
vert de feuillages, malgré la magnifique cuirasse dont je l'avais
doté, ressemblait plutôt à un bûcheron qu'à on grand seigneur de
la cour...
— Et pourquoi, moosiear Antonio? demanda Jean-Paul, «baU.
— Pourquoi?.. Puce qu'il faut faire son métier, rien que sm
métier, et qu'un manœuvre doit rester mantaivre...
— Vous, manœuvre, monsieur Antonio?..
— C'est égal, toutes les fois que je voi» la natare belle comme
cette nuit par exemple, elle me produit une impression !.. Om,
oui, si j'avais eu d'autres maîtres que Taddeo et Nina, j'aoraïi bit
quelque chose, enfant.
La lai^ traînée d'ouates blanches et grises qui, pas à pas, avait
défilé devant la lune, s'était insensiblement éloignée, et la face
pleine de l'astre resplendissait de nouveau. La vallée réapparut
avec l'inlinie variété de ses détails, dont une lomière transparente,
malgré l'ombre qui s'y trouvait délayée, déconpait chaque coI^-
tour à vif. Là-haut, dans le voisinage du ciel criblé d'étmles, de
l'autre cAté du Salât, les lourdes masses des ch&taignioï recevaient
des reflets d'acier poli qui leur communiquaient l'apparence de
grèves recouvertes d'écume autour d'une mer en courroux. Ce ton
brillant de métal se dégradait pourtant à mesure que le regard atui>-
donnait le sommet des montagnes pour glisser le long des pestes, et
sous les clartés moins violentes du firmament plus éloigné, les
arbres, étroitement groupés, dégringolaient comme des avalaDChcj
grosses à la fois d'amoncellemens de neige et de noirs rochers.
Des chemins perdus se lussaient entrevoir à travers les fentes de
ces éboulemens, descendant sous bois vers la rivière tiçageuse,
oii les toits du village, immobile, les pieds dans l'eau, jetaient
des notes Isourdes disséminées, d'an charme disccet, pénétrant et
doux.
— Vous les entendez? demanda Jean-Paul, touchant le coude à
Buccaferrata recueilli.
— Qui?
— Eux, pardi ! Justine et Prosper.
-~ Que disent-ils?
— Écoutes, écoutez...
Le peintre, à pas de loup, s'avuiça vers la chambre fonèln^ U
tendit l'oreille.
H — Alors, tu ne veux pas que je t'embrasse? »
C'était la voix de Prosper.
.ïGoogIc
I£ BOHUf O'CK rEUBTRE. 591
« — Tu oroie donc que mes joues sont à toi? Le» as-tu achetées,
par exemple?
C'était la voix de Justine.
« — Mais...
« — Combien les fr-tu payées, mes joues, l'ami?
« — Pourtant, hier, comme nous allions au village louer des
pleureurs pour Bortette... Tu te aouvlens, eo traversant la prairie
de Oaspard...
« — Hier, c'était hier, et aujourd'hui, c'est aujourd'hui.
u — Pourvu que je te prenne avec M. Antonio I
« — £h bien, si tu me prends?
d — Tu sais que je m'entends à faire claquer le fouet, quand je
-conduis la charrette k Toulouse?
a — Oui, mais M. Antonio s'eotend mieux que toi à faire claquer
les gides.
a — AfFrease fîlle I
« — Grand nicodème I
« — C'est ainsi que tu veilles la pauvre Hortette?
« — Ettoil
a — Tu n'as paa de sentiment pour un lîard.
■« — Et toi !
« — Tu n'es pas honteuse !
« — Et toi !
« -- Créature d'enfer, tu es bien sûre que jamais tu ne seras ma
femme, va. »
Un énorme rire fît explosion, et remplit de ses éclats vibrans,
prolongés, la chambre où reposait la morte et celle où Buccaferrata
et Jean-Paul se tenaient debout, attentifs, celui-ci inquiet, trem-
blant, celui-là les poings crispés de c(dëre. l'âme soulevée de dé-
goût; prât à bondir en avant.
Cependant un grand remue-ménage, cii se mÊlaient des piaule-
jnens étouffés, eut lieu tout à coup.
— Ah I canailles ! s'écria le peintre se précipitant cette fois.
Quel spectacle ! Prosper, exaspéré par les résistances de Justine,
avait fini par la saisir et la serrait à l'étouffer.
L'Italien, silencieux, appliqua sa longue main nervense sur la
nuque du valet trop hardi aux embrassades, et ce rustaud, privé
d'haleine à son tour, lâcha prise.
— Eh bien? eh bien? bredouilla Prosper, étourdi, laissant voir,
comme un collier, l'empreinte des doigts tenibles qui lui avaient
mâché la chair.
Reconnaissant Buccaferrata, il fut penaud et se sauva à toutes
jambes.
Le peintre marcha vers Justine; puis, sans mot dire, d'un geste
.ïGoog'Ic
593 BEVUE DES DEUX WJNSES.
■OÙ la menace était évidente, lui montra la porte ouverte. La ser-
vante, terrifiée, s'esquiva elle aussi.
C'est alors seulement que Buccaferrata se tourna vers la morte,
qu'il n'avait pas encore aperçue. Dès le premier coup d'œil, il de-
meura fiché dans le plancher, surpris jusqu'à la stupeur. Il con-
naissait Hortette, une grande paysanne sèche, musculeuse, qu'il
avait avisée en diverses rencontres au Coq iTor, aujourd'hui va-
quant à la cuisine, demain à la basse-cour; mais certes il ne loi
avait jamais vu le visage surnaturel qui le tenait en arrêt. D'où la
femme de Gaspard, le rude Volailler de l'Ariége, avait-elle tiré cette
abondante chevelure grise qui lui retombait de l'un et de l'autre côté
des tempes comme un flot et donnait à ses traits, jadis si ingrats,
ime expression d'idéale douceur? A qui Hortette, qui lui était con-
stamment apparue avec un gros nez cartilagineux, avail-elle pris ce
grand nez droit, aux ailes diminuées, légèrement infléchi au bout,
d'un dessin si aristocratique, si purî Et ses yeux fermés, cocnine les
paupières en étaient blanches, veloutées, transparentes I Les sourcils,
très épais, en communiquant à l'ensemble du masque un accent trop
viril, lui donnaient peut-être quelque apparence de dureté; mais la
bouche, imperceptiblement entre-bâillée, presque souriante, corri-
geait cette impression fâcheuse, et la beauté, une beauté souveraine,
se dégageait de cette tête immobile de campagnarde, à laquelle la
mort venait d'imprimer un sceau de noblesse inconnu.
Notre Italien ne bougeait pas, observant, analysant avec obsiioi-
tion chaque détail de cette face de marbre, où pourtant soDàme
émue devinait la grandeur, la puissance, la majesté. Il songeait...
Quel tableau!..
Du visage d'Hortetle, dépouillé des rides anciennes, poli comme
l'ivoire, radieux par places, l'œil acharné du peintre glissa le long
du cou très aminci, puis suivit, sur les couvertures, tontes les
formes du cadavre, qui s'étendait jusqu'au fond du lit avec la rai-
deur d'une statue. La silhouett«, d'une ligne sévère et large, lui
parut admirable.
— Jésus I murmura-t-il dans sa fièvre, quelle sainte Anne je réa-
liserais, si j'étais capable de copier ce modèle ! — Petit! ippela-
t-il, petiti
Laurens ne répondit pas. Accoté à son lit, il se tenait là pétrifié,
respirant à peine, en proie à toutes les angoisses, à toutes les visions,
à tous les effaremens.
— Apporte-moi mon sac, petit, reprit Buccaferrata.
L'apprenti, d'un élan de toutes ses forces soudain retrouvées lu
commandement du maître, fit un pas et put saisir le sac; mais l'objet
était trop lourd, et, la peur qui lui coupait les jambes le terrassant
âme et corps, il ne réussit ni k soulever le fardeau, ni à le traîner.
.vGoo^Ic
LE HOUAIÏ D UN PEINTRE. 693
— Allons donci cria le patron.
— Monsieur Antonio... balbutia Jean-Paul, perclus de terreur,
à bout de souffle et de vie.
Ld peintre accourut. Il trouva l'enfant à genoux, essayant un
suprême effort pour amener k lui le sac devenu de plomb. Bucca-
ferrata, acquis à des préoccupations harcelantes, n'accorda aucune
attention à son apprenti. D'un tour de main, il dénoua les cordons
qui retenaient le col du sac, happa une boite à tâtons au milieu
de mille objets, puis, ayant atteint le vieux carton aux gravures,
rentra dans la chambre d'Hortette précipitamment.
VII.
Laurens denaeunr de longues minutes assis sur le carreau froid,
adossé au montant de son lit, sans parole, sans mouvement. Il ne
pensait à rien. De temps à autre seulement, dans les ténèbres qui
lui faisaient paraître éternelle cette première nuit au Coq dor,
passaient des traînées lumineuses : c'étaient, au fond de l'angoisse
où il était précipité, des souvenirs du pays natal. Il voyait la mai-
sonnette de son père enfouie sous les acacias blancs et roses, il en-
tendait la voix aimée de son frère, les cris joyeux des camarades
prenant leurs ébats à travers les ruelles du hameau, il entendait
tout , même le bruit d'ailes , qui lui semblait particulier , des
bandes de pigeons regagnant leurs réduits par-dessus les toits. Une
fois, la vision des peintres italiens arrivant à Fourquevaux ayant
défilé devant son œil halluciné, il eut souvenance d'un berger
nommé Lentbéric, qu'il avait mainte fois rencontré dans ses courses
vagabondes à travers le Lauraguais, et qui, de la pointe de son
couteau, s'entendait merveilleusement à sculpter au bout d'un
bâton soit la tête d'un homme, soit la tête d'un animal. Il se rap-
pela qu'un jour lui-même n'avait pas trop mal réussi le profil d'un
bouc sur un brin de buis, et il se demanda pourquoi il avait
quitté Lenthéric, pourquoi il avait suivi M, Antonio.
Pauvre petit I jusqu'à ce moment il avait pu refouler ses larmes;
mais à présent elles se détachèrent pesamment de ses cils, rondes,
semblables à de grosses gouttes de pluie, et ruisselèrent sur son
visage en sillons briltans.
Quand il eut pleuré, Jean-Paul, comme si quelque soulagement
lui était venu de son cœur un peu dégondé, eut la force de se re-
mettre debout. Une chose le frappa tout de suite , la large bande
blanche qui, de chez Hortette, se déployait jusqu'à son lit, était
effacée.
M. Antonio avait donc éteint les cierges autour de la morte^? Au
ion nvn. — 1878. 3S
.ïGoogIc
59i mrDE DES DEUX momiks.
fait, que faisait-il, M. Antonio, avec 1a boite retirée du sac et le
grand carton plein d'images?
Il sentît sourdre en lui une curiosité ardente; il oaa regarder Ten
le fond de la pièce. La porte de la chambre fanèbre restait ealre-
bâillée ; mais, au lieu de ce jet de clarté qui s'en échappait louti
l'heure, c'était k peine si tm démêlait une ligne rougeâtre entre
le lourd battant et le mur.
Hon Dieu I que ee passait-ii lir-bas?
Certainement il aurait eu assez de courage pour hasarder un pu
de ce côté, si tout à coup son atteatioa inquiète n'eût été attirée
ailleurs. Il avait ouï de légers éclats de rire, puis comme une
course effrénée à travers la cour du Coq dor.
Était-ce Filippo et Giovanni, logés dans une autre aile des bâli-
mens, qui venaient appeler le maître pour )e travail? Qui sait?
peut-être le jour allait^il paraître en0n...
11 arriva jusqu'à la fsoétre. HélasI la face rubiconde de la lune
trônait encore là-haut pardessus les châtaigniers, et il pot coasl*-
ter que le volet de la diambre des frères Pedroja demeurait fenné.
Nouvelle preuve que l'aube n'était pas prête à poindre : les coqs
matincux, tant ceux des cages t^ae ceux de la basae-cour, roulés
en boule, le bec ramené boub l'aile, ne lan^ient pas le mcûndie cri
vibrant de réveil. Au village, dans le lointain, à l'auberge, sousses
yeux, bétes et gens dormaient toujours.
Laurens développa le bras et voulut ramener le contrevent Sans
doute il goûterait un peu de repos, lui aussi, s'il parvenait à Eure
dans la chambre une obscurité complète.
C'est au moment où , pénétré d'idées calmes et douces, après
tant d'agitation et de fièvre, notre proscrit du Lauraguais engageait
le crochet du volet dans l'étroite lunette de fer destinée à le reienir
que les rires et les pas précipités déjà entendus recommencireiit. Il
regarda avidement et reconnut Justine et Prosper galopant comme
des chevauK échappés. La servante, près d'être saisie, s'engoufB^
dans un trou d'ombre, puis reparaissait pour disparaître encore,
fuyant la griffe du valet d'écurie, ouverte pour la harp«iDn*.
— Petit ! f^pela le patron.
— Monsieur Antonio...
— J'ai besoin de toi. Viens!
— Oui, monsieur Antonio.
Il marcha résolument et entra tout de go dans la chambre de la
morte. Il avait accompli cet acte décisif sans réflewon, brusquement,
pliant à la fois sous la nécessité d'obéir et soutenu nn peu par la
satisfaction d'être utile à un homme qu'il admirait, qui n'avait pas
cessé de le traiter avec bonté.
.ïGoogIc
LE lOHAIt d'dN PEimUE. &05
— Ce crogais me servira pour ma sainte Anne, il me servira
beaucoup.
Debout devant le lit et masquant le cadavre d'Hortette, le peintre
montrait à Jean-Paul une Ui^ feuille de vélio barrée de grands
coups de crayon qui allaient dans tous les sens. L'enfant ne souf-
flait mot ; il promenait partout & travers la pièce des yeux vagues,
ne laissant deviner nul sentiment, nulle pensée.
— Et pouiiquoi avez-vous soufflé les chandelles, monsieur An-
tonio? demandart-îl.
— Pour obtenir mes effets, parbleu I Les effets^ c'est tout en
peinture. Cent fois, à l'École, pendant que je posais, j'ai entendu
le professeur Vîllemsens recommander aux élèves d'étudier ^leurs
effets. « Voyez Ribeira, leur disait-il ; en voilà un qui entendait les
effets 1 »
— Ribeira ^interrompit Lanrens.
— Je ne suis pas trop mécontent de ce dessin très vivement
enlevé, reprit Buccaferrata promenant sur le papier un regard com-
plaisant qui fut une caresse.
Puis, ^rts cinq secondes de réQexion, secouant la tfite, décou-
ragé :
— Tout de même, c'est aflireusement mou.
— Hou? interrogea l'enfant.
— Pas de caractère.
D'un geste qui n'alla pas sans violence, il arracha de sa bobèche
l'oDique derge qui brûlait et le présentant à Jean-Paul :
• — Tiens, lui dit-il, et écoute-moi bien. Cette nuit, je m'en vais
te donner une crâne leçon, bambino,.. Tu vois Hortette, n'est-il
pas vrai 7
Ed articulant ces derniers mots, il fit quatre pas en avant du lit,
puis désigna la morte du bout du doigt.
Laurens ouvrit des yeux effarés, et, de pâle qu'il était, soudaine-
ment son visage devint livide. Toutefois ses doigts crispés ne lâchè-
rent pas le cierge; la flamme seulement en vacilla sous nn souffle
interminable comme un point d'orgue qui s'échappa de la poitrine
oppressée du malheureux petit. Ce souffle aurait voulu être un cri
d'épouvante, mais l'angoisse qui déprimait tout l'être physique et
moral de l'apprenti ne lui permit, hélas ! qu'un long soupir.
Le lit d'Hortette occupait le milieu de la chambre, selon la dis-
position habituelle que nos paysans du Midi donnent à ce meuble
cher entre tous, et, sans le chevet qui en touchant à la mnnûlle
gênait le passage d'un côté, on aurait circulé librement autour des
quatre piliers en bois de noyer grossièrement équarri.
Buccaferrata, enflammé par l'idée d'amener à bien son croquis,
ne vit pas l'espèce de prostration aoesthésique où le spectacle d'un
g.i-uj., Google
596 BEVDE SES DEUX UONDES.
cadavre avait précipité Jean-Paul, et le conduisit par la main, dou-
cement, mais infleublement, jusqu'au traversin de la morte.
— A présent, ne bougeons plus, dit-il prenant soin de lui lever
par degrés le bras jusqu'à ce que la flamme fumeuse du ciei:ge eùl
de beaucoup dépassé la hauteur du front d'Hortette.
Cette pose obtenue, Autooio s'empara fiévreusement du carton
qui lui servait de pupitre, s'assit au pied du lit, du côté droit, tandis
que Laurens demeurait planté du côté gaucbe, puis regarda aniieu-
semeot.
— Superbe!.. Quelles ombres portées!.. Superbe!., s'écria-t-i!.
Et le ci-ayon tomba sur le papier.
Éalairé d'en haut et par une luinièrc unique, le cadavre de la
femme de Gaspard Hortet, dit le Volailler, était véritablement
épouvantable à voir. Tout à l'heure, noyés dans une clarté égale et
blonde, les traits avaient la placidité du sommeil, avec cette sérénité
supérieure que la mort imprime au masque humain. Mainlenanl,
cette face tranquille, par l'étrange mobilité des ombres qui la
marbraient de toutes parts, avait pris un caractère terrible. Ter-
ribles apparaissaient les yeux, deux trous béans qui semblaient
regarder; terrible apparaissait le front, lézardé comme une vieille
muraille en ruine, au-dessus duquel les cheveux embroussailli'S
figuraient des herbages flétris, desséchés; terrible, le nez avec son
arête vive menaçante, profilant une grosse tache noire sur les lèvTes
pétrifiées ; terrible, la bouche profonde, montrant des dénis rare?.
ouverte toute ronde comme un puits dont la margelle serait ébré-
cbée; terrible, le menton lumineux s'élevanl au-dessus de l'abime
des tempes et des joues semblable à un bloc do granit rose parmi
les vallées chauves, farouches du climat africain.
Buccaferrata, attentif aux beautés efl'royables de cette rudeti-ie
de paysanne, fouillait d'un (eïI acharné, enthousiaste, les moindres
creux, les plus légères saillies. Sa main, qui allait et venait avec
une activité dévorante, aurait voulu tout indiquer, tout rendre, wui
faire sentir. Malheureusement l'étude manquait, et l'élève infor-
tuné de Taddeo et de Nina voyait son inspiration se perdre dans un
fouillis de lignes dont aucune n'était cette ligne maîtresse qui fisc le
caractère d'une tête, arrête à jamais une physionomie.
— Ce n'est pas ça ! ce n'est pas ça ! répétait de temps à autre
Antonio désespéré.
El, à travers sa crinière soulevée, sa barbe frémissante, sans
lâcher son crayon, il passait et repassait sa main aux doigts ri^dfs
comme des crochets.
Enfin le visage terrifiant d'Hortette émergea d'un réseau obscur
de raies noires entre-croisées.
— Plus haut I cria le patron, dont le front ruisselait.
.ïGoogIc
LE ROMAN d'dN PEINTRE. 597
Inquiet, il regarda; il lui parut que les ombres des draps large-
ment plissés du lit diminuaient de vigueur.
— Plus haut donc! répéta-t-i!.
Mais Jean-Paul ne pensait plus ; réduit par l'extrême terreur à
une sorte d'état cataleptique, il eut beau, comme une machine do-
cile au contact du maître, lever le bras, le noir dont les barres pro-
fondes détenninait aux couvertures des reliefs d'un effet saisissant
blanchissait à vue d'œil.
— Sang du Christl voici le jour, dit le peintre, désolé.
\u même instant, Laurens, réveillé en sursaut de sa rigidité téta-
nique, laissa tomber le cierge de ses doigts.
— Eh bien? glapit Buccaferrata se hissant debout.
— Monsieur Antonio, c'est sous le lit, c'est sous le lit...
— Sous le lit?
— La morte a remué...
L'enfant, n'y tenant plus, était venu se coller contre son maître.
— Es-tu fou, petit, d'avoir peur comme cela? lui dît celui-ci,
([UL n'eut pas le courage de le repousser...
Il n'avait pas fini de parier que deux magnifiques poules noires
huppées, des poules crève-cœur, gloussant doucement, sortirent de
dessous le lit de la morte et s'avancèrent becquetant sur le plancher
les mies de pain répandues de toutes parts.
— Maître, dit Filippo Pedroja entrant, il est quatre heures.
Faat-il aller à l'église de Sainte-Anne pour commencer notre ou-
\Tage7
— Oui, oui, à l'ouvrage! répondît le patron.
Tandis que Buccaferrata et Filippo descendaient l'escalier du Coq
d'or, retentissant des mille cris, des mille chants, de tout le va-
carme de la bass'-cour réveillée, les poules crève-ccDur, sans doute
deux enfans gâtés d'Hortette, s'acharnaient sur le cierge éteint, que
personne n'avait songé à ramasser, à replanter au milieu de sa bo-
bèche et à rallumer. L'une, ses ongles posés sur le bâton, le main-
tenait solidement et par des coups répétés en détachait des mor-
ceaux l'autre, qui avait choisi la meilleure part, enfonçait son bec
jusqu'aux yeux dans la partie de la cire que le contact de la flamme
venait de ramollir, et l'en retirait tout jaune et chargé de menus
fragmens. Cette curée d'un nouveau genre avait quelque chose de
hideux à la fois et de navrant.
Laurens, éperdu, se sauva.
Ferdinand Fabre.
(La uamd* partit av prochain raunéro.)
.ïGoogIc
L'ENFANCE A PARIS
LES VASABONDS ET LES KENOIANS
Si les lecteurs de la Bévue n'ont pas complètement perdn le sou-
venir des études que j'ai consacrées à la coadition de renfaDce à
Paris (i), ils peuvent se rappeler que je me suis proposé de âécrire
toutes les misères auiquelles les enfans sont exposés dans notre bril-
lante capitale et de rechercher en même temps quels remèdes soni
déjà ou pourraient être apportés à ces misères. J'ai parié successi-
vement de ce que j'appellerai les misères accidentelles de l'enfance,
l'abandon, les maladies, les infirmités, et je cmins d'avoir déjà fiii
passer sous les yeux de mes lecteurs plus d'un douloureux t^leto.
Je ne sais cependant si ceux qui me restent à décrire ne sont p»s
plus douloureux encore. J'entreprends aujourd'hui en effet Téiuiie
de ces misères qu'on pourrait appeler les misères morales, dont l'en-
fant est à la fois le complice et la victime, mais dont la respoosibi-
lité première remonte souvent plus haut que lui. Si le speclitle
de la souffrance imméritée émeut péniblement, il y a quelque chose
de plus poignant encore dans celui de la corruption précoce et pu^
fois inévitable, car ce spectacle trouble davantage la conscience et
rend plus épais le mystère de ces lois obscures qui font parmi les
hommes une répartition si inégale, non-seulement des sonfiraoces,
mais des tentations. Redoutable problème dont on ne peut se dis-
traire que par l'espoir en quelque autre mystère de Réparation încliil-
gente qui nous échappe, et par la recherche des remèdes que la
charité oppose à ces soulTrances et à ces tentations. C'est doocam
diverses formes de la criminalité chez l'enfance que j'ai l'intentioii
de consacrer une nouvelle série d'études dont la première aura pour
objet la mendicité et le vagabondage.
(1) Voyei U iÎMiiw dn l" octobre, du !•' décembro 1876 et dn i"
.ïGoogIc
L ENFANCE A PABIS.
I.
u Le vagabondage est un délit, » dit le code pénal, procédant '
ainsi sous la farine peu usitée d'une idTirmation qui laisse aperce-
Toir le caractère assez conventionnel, en théorie du moins, du délit,
et il déduit ainsi les vagabonds : « Ceux qui n'ont ni domicile cer-
tain, ni moyens d'existence, et qui n'exercent habituellement ni
inéiier ni profession. » Quant à la mendicité, elle ne tombe sous le
coup de la répression pénale (sauf pour les mendiaos d'habitude
et valides) que dans les lieux où il existe un établissement public
organisé afin d'obvier à la mendicité. Le département de la Seine
renU^nt dans cette catégorie, la mendicité comme le vagabon-
dage y tombent donc sous le coup de'Ia loi, aussi bien pour les
enfaJB que pour les adultes. Toutefois ce n'était pas sans hésiution
qa'on faisait jadis aux mineurs l'application de l'article du code
pénal qui punit le vagabondage, et certains tribunaux se lais-
saient arrêter par cette considération que, les mineurs n'ayant
d'autre domicile légal que celui de leurs parens, on ne pouvait
leur faire personnellement l'application d'un article qui punit ceux
qui n'ont pas de domicile certain. La réforme de 1832 a fait cesser
ces Jncertitudes de la jurisprudence en déclarant que les vagabonds
mineurs de seize ans pourraient être placés sous la surveillance de
la haute police jusqu'à l'âge de vingt ans. L'intention des auteurs
de la réfonne était humaine en ce sens qu'ils entendaient, tout en
atteignant les mineurs vagabonds, les exempter de la prison ; mais la
faculté laissée aux tribunaux d'entraver l'existence d'un enfant par
les obligations étroites qu'impose la surveillance de la haute police
ei d'assimiler par là sa condition à celle des grands criminels est
une disposition fâcheuse. Aussi, bien que les magistrats ne fas-
sent que rarement usage de cette faculté, et qu'ils préfèrent en-
voyer l'enfant en correction comme ayant agi sans discernement,
cette disposition n'en devra pas moins disparaître de nos codes
le jour (prochain, je l'espère) où il sera procédé à une révision
rationnelle de la législation pénale qui concerne les jeunes délin-
quans.
Le nombre des enfans de Paris qui se livrent à la mendicité et au
vagabondage est-il considérable? Avant de discuter les chiffres que
nous fourniront les documens judiciaires ou administratifs, consul-
tons d'abord notre expérience et nos souvenirs. Qui de nous, ayant
battu depuis sa jeunesse le pavé de la capitale, ne connaît l'exis-
tence dans nos rues et sur nos places publiques d'une population
d' enfans nomades au teint pâle, à r<eil éveiÛé, qu'il aura trouvés
.ïGoogIc
600 BEVOE DES DEUX HOHDES.
SOUS ses pas dans toutes les situations où ils peuvent exploiter la
bourse du public? Jeunes, on les rencontre sur les boulevards, au
passage des ponts, à la porte des magasins, déguisant leur mendicité
sous l'offre d'un bouquet de violettes ou d'une boite d'allumeties;
parfois sollicitant directement une aumône pour leur mère malade,
ou pour leurs petits frères, dont le nombre varie dans leur bouche,
mais qui invariablement n'ont pas mangé depuis la veille. Plus
âgés, on les retrouve à la sortie des théâtres et des cafés-concens,
encore chétifs de taille, déjà vieux de figure, le teint livide, les
yeux battus, ramassant tes bouts de cigare, ouvrant la portière des
voitures, vendant parfois des photographies obscènes, ou bien of-
frant leurs services avec une voix enrouée et une obséquiosité
gouailleuse, qui, si leur offre est repoussée avec impatience, se
tourne bientôt en lazzi à l'adresse de celui qu'ils appelaient tout
à l'heure mon prince ou mon ambassadeur. Ce type bien connu de-
vient, sur la Scène ou dans la fiction, le gamin de Paris de Boulîé
ou le Gavroche des Misérables, c'est-à-dire un mélange allrayani
d'esprit, de courage et de sensibilité. Dans la réalité, c'est un être
profoudément vicieux, familier depuis son jeune âge avec les dé-
pravations les plus raffinées, un mélange de ruse, de couardise et,
à un jour donné, de férocité. A l'occasion, il deviendra un des affilia*
de la bande de Gelinier, le chef des Cravates vertes, ou l'un des
complices de l'assassin Maillot dit le Jaune. Ce sera Lemaire le par-
ricide de dix-sept ans dont la perversité cynique étonnait les ■ph^
vieux habitués de la cour d'assises, ou bien un jour d'émeute il
s'enrôlera parmi les Vengeurs de Flourens, et il prendra sa pari
des orgies et des massacres de la commune!
Maintenant que nous connaissons ce type du petit Parisien meit-
diant et vagabond, et que les souvenirs personnels de chacun de
nous lui permettent de l'évoquer devant ses yeux, consultoQs les
documens officiels et cherchons à évaluer les forces de cette peliii'
armée. Les auteurs (et ils commencent à être nombreux) qui ool irsin^
la question du vagabondage et de la mendicité des enfans h Pari^
semblent d'accord pour évaluer approximativement à 10,000 \t
nombre des enfans qui vivraient de ressources irrégulières en de-
hors du domicile de leurs parens. N'ayant trouvé nulle pari la jus-
tification de ce chiffre, que je crois un peu exagéré, j'incline à
supposer que les auteurs dont je parle se l'empruntent les unsaiii
autres sans avoir vérifié sur quels documens il s'appuie. A ceiie
évaluation, en tout cas très approximative, je n'ai pas la prétention
de substituer un chiffre précis ; mais avec l'aide de quelques docu-
mens qui m'ont été obligeamment communiqués par le parquei *
la Seine ou par la préfecture de police et qu'on ne trouverait pas
I
Di„i6.db,Googlc
l'enfance a PARIS. 601
aisément ailleurs, j'espère donner des indications suffisamment
exactes pour qu'on puisse mesurer l'étendue du mal, sans le dimi-
nuer et sans l'exagérer.
Le nombre d'eafans, garçons et filles, âgés de moins de seize ans,
qui ont été arrêtés en 1877 s'est élevé à l,7l6, dont Shh pour va-
gabondage, 222 pour mendicité, 578 pour vol et 72 pour divers
autres délits. En 1870, les agens de police avaient arrêté 1,754 en-
fans, 1,780 en 1875, 1,749 en 1874. On voit que durant ces quatre
années le chiffre des arrestations est demeuré à peu près station-
naire; il en est de même de la proportion entre les arrestations pour
vagabondage ou mendicité et celles pour vol ou autres délits, dont
ta relation a été de 1,000 ou l.iOO contre 7 ou 600. Mais en 1873
le nombre total des arrestations avait été de 2,411, dont 1,249
pour mendicité et vagabondage, en 1872 de 3,004, dont 1,644 pour
mendicité et vagabondage. Ce chiffre plus considérable d'arresta-
tions s'explique par le relâchement inévitable de l'action de la police
pendant les deux années antérieures et aussi par une raison parti-
culière que j'indiquerai plus tard. Il n'en reste pas moins que le
Dombre des enfans arrêtés pour vagabondage, mendicité ou toute
autre cause est plutôt en décroissance depuis quelques années, et
c'est là une première constatation qu'il faut retenir pour l'opposer
à certaines exagérations.
A côté des enfans arrêtés, il Faut aussi dire un mot de ceux qui
sont pour ainsi dire ramassés dans la rue, où ils ont été volontai-
rement abandonnés par leurs parens. Il n'est pas rare en eiïet
qu'un agent trouve un soir, au coin d'une rue ou sur une place pu-
blique, un pauvre petit être qui pleure parce que sa mère l'a laissé
là, il y a plusieurs heures, en lui disant qu'elle allait venir le re-
prendre, et qu'elle n'a point reparu. Cet enfant sei'a invariablement
CODdu it au dépôt, et maintenu dans une salle à part qui dépend
de l'infirmerie; si ses parens ne l'ont pas réclamé dès le lende-
main et s'il a moins de douze ans, il sera conduit à l'hospice des
£of ans-Assistés, où, après une attente de quelques jours, Usera consi-
déré comme définitivement abandonné et immatriculé au nombre
des pupilles de l'Assistance publique. Le nombre des enfans aban-
donnés qui ont été ainsi ramassés par les agens s'est élevé en
1877 i 742 dont 283 ont été immédiatement réclamés parleurs
parens et 459 ont été envoyés à l'hospice des Enfans-Assislés. Ces
enfans ne rentrent donc point dans la catégorie de ceux qui font
l'objet de cette étude, et auxquels nous allons revenir pour les
accompagner à travers les diverses phases qui suivent leur arresta-
tion.
Lorsqu'un enfant est arrêté sur la voie publique sous l'inculpa-
tion de quelque infraction, ilest d'abord conduit par l'agent au poste
cgizcd ./Google
602 BEVUE DES DEUX MONDES.
le plus votsiD. Le commissaire de police dresse, d'après les dires de
l'agent et les réponses de l'enfant, un procès-verbal qui coQtienl
des indications sommaires et qui constitue la première pièce de la
procédure. Quant à l'enfant, il est conservé dans la prison du poste
de police qu'on appelle familièrement ri'o/on jusqu'au passage de
la voiture connue sous le n<HD de panier à salade, qui trois fois par
jour enlève les détenus de chaque poste de police pour les conduire
au dépôt central; c'est-à-dire que, suivant l'heure de son arresta-
tion, l'enfant passera au poste une partie de la journée, ou toute
la nuit. Ne perdons pas cette occasion de signaler l'état déplorable
des postes de police de la ville de Paris, qu'il dépend non de
la préfecture de police, mais de l'administration municipale, de
réformer, et dont il n'est peut-ôtre pas dix sur quatre-vingts qui
répondent aux exigences les plus élémentaires d'une bonne installa-
tion soit au point de vue des agens de police qui y séjournent, scàl
au point de vue des détenus qui y sont momentanément eniertnés.
Ce sont particulièrement les enfans qui ont à souffrir des défauts de
cette installation, car, chaque violon ne contenant que deux salles
de quelques mètres carrés, l'une pour les hommes et l'autre pour
les femmes, on est obligé de mettre les enfans, suivant leur sexe et
leur âge, dans l'une ou l'autre de ces deux salles, et ce contact pas-
sager n'est pas sans inconvéniens. II y a quelques aimées, on a pu
voir passer devant les assises et devenir l'objet d'une condamnation
sévère un homme qui avait été ramassé sur la voie publique eo éltl
d'ivresse et qu'on avait eu l'imprudence d'enfermer avec un en-
fant de douze ans. Pour éviter ces accidens, et aussi pour ne pas
soumettre un enfant aux rigueurs d'une nuit passée sur le dur
plancher du violon, les agens gardent parfois dans leur poste le
petit délinquant et lui permettent de se chauffer avec eux aa feu
du poêle. Mais rhumani,té toujours incertaine des hommes ne vaut
pas la permanence d'une bonne installation, et il est à r^relter
que ces postes de pohce ne soient pas aménagés d'après le modèle
de ceux de Londres, où les inculpés passent, il est vrai, un tâinps
plus long, mais qui sont presque tous pourvus d'im certain nombre
de cellules et en tout cas d'au moins trois salles.
La voiture qui prend l'enfant au violon le conduit au Pabis âe
Justice et le débarque dans une cour intérieure dont la porte est û*
tuée sur le quai de la Conciergerie. jA peine desc«idu de voiture,
on le fait entrer, avec les autres voyageurs de la voiture cellulaire,
dans un bureau tenu par un inspecteur de police et qu'on appelle
bttreau de permanence parce qu'il demeure ouvert jour et nuiu
Deux ou trois banquettes sont rangées devant le bureau de Tia-
specteur, et on y bit asseoir les détenus pendant que l'in^tecteur
prend sommairement connaissance des procès-Torbaiix doQt l't-
j,GoogIc
L ENFANCE A PARIS. 003
geot qnî escortait la voiture a effectué la remise entre ses mains.
C'est U qu'il faut passer quelques heures, si l'on veut voir défiler de-
vant soi les types si différens de la population nomade ou criminelle
et saisir ces types dans leur physionomie véritable avant qu'ils aieut
été déjà assouplis et disciplinés par un séjour plus ou moins long
sous (es verrous. Tel eotrera d'un pas délibéré, le froat haut, l'air
insouciaat, et il ira de lui-même s'asseoir dans l'endroit qui lui paraî-
tra le plus commode : c'est un habitué ; il sait que ce qui va se passer
n'a rien d'intéressant. Tel autre se laissera au contraire conduire
ou plutdt pousser par les agens en jetant de tous côtés des re-
gards effarés ; il se croit déjà en présence du juge d'instruction.
A l'appel de son nom, il se lève et commence à entrer dans des
esplicatioQS auxquelles os coupe court d'un mot, car il ne s'agit
ici que d'une simple formalité : prendre le nom de l'arrivant et
signer un ordre d'après lequel le directeur du dépôt central est
tenu de recevoir et conserver le détenu jusqu'à nouvel ordre. Celui-
là, c'est en tout cas un inexpérimenté, qu'il soit innocent ou cou-
pable. Les enfans ne sont pas malheureusement parmi ces arrivans
ceux qui paraissent le plus troublés, et ngus verrons tout à l'heure
qu'ils sont tout aussi expérimentés que d'autres ; mais on assiste par-
foisàde singuliers changemens d'attitude. Un jour,j'ai vu une jeune
femme entrer dans une toilette provocante, le sourire aux lèvres,
Vair dédaigneux et insolent; quelques minutes après être assise,
elle commençait à pleurer , et tombait bientôt dans une attaque
de nerfs qui mettait les agens dans la nécessité de h transporter
sur un brancard à l'infirmerie du dépôt. Je l'y retrouvais, une
heure après, proprement couchée par les soins des sœurs, les
yeux encore gros de larmes qui sillonnaient ses joues et plongée
dans uQ lourd sommeil dont l'affaissement laissait apercevoir la
véritable expression de sa figure, qui respirait une seule chose : la
tristesse et le découragement dans le vice.
Au bureau de la permanence, une séparation E^opëre entre le
détenu provisoire et le procès-verbal de son arrestation, qui l'a en
quelque sorte accompagné jusque-là. Le procès-verbal, avec les
pièces à l'appui, est envoyé au deuxième bureau de la préfecture
de police, chargé du service des arrestations. Quant à l'inculpé
lui-même, il est conduit par un agent au dépôt central, dont la
porte s'ouvre dans une cour voisine et dont le directeur le reçoit en
vertu de l'ordre qui vient d'être signé au bureau de la permanence.
Si le dépôt cfflitral était une prison ordinaire, aucun détenu ne pour-
rait, aux termes de l'article 609 du code d'instruction criminelle, y
être reçu ou conservé qu'en vertu d'un mandat d'arrêt ou de dépôt;
mais, le dépôt étant considéré comme une sorte de violon central,
destiné, comme les autres violons, aux arrestations provisoires qui
.ïGoogIc
60â HEVGE DES DEUX HONDES.
doivent être prochainement régularisées, les détenus s'y trouvent au
point de vue légal dans une condition particulière et en quelque sorie
anormale. Le code veut que tout individu arrêté soit interrogé dins
les vingt-quatre heures de son arrestation, par un juge d'instruction
qui doit, s'il ne le met sur-le-champ en liberté, régulariser son ar-
restation, en signant un mandat de dépôt ou d'arrêt en vertu duquel
l'inculpé est légalement écroué dans une maison d'arrêt, c'esi-à-
dire, si nous parlons de Paris, à Mazas pour les hommes, à Saint-
Lazare pour les femmes et à la Petite-Roquette pour les enfans.
Mais en fait, et principalement en ce qui concerne les enfans, les
choses sont loin de se passer ainsi. Souvent le deuxième bureau de
la préfecture de police procède par lui-même à une enquête som-
maire, et à des démarches dont le but est de faire reprendre l'eu-
fant par sa famille avant qu'il soit livré à la justice. Il est alors de
toute nécessité que l'enfant soit conservé au dépôt central à la dis-
position du préfet de police. S'il était régulièrement écroué à la
Petite-Roquette, le pouvoir de mise en liberté que conserve le pré-
fet de police cesserait. De là le séjour prolongé de certains enfans
au dépôt en dehors des prescriptions légales, séjour maintes lois
signalé, maintes fois critiqué en théorie, et toujours justifié daus
la pratique, espèce par espèce, par quelque considération tirée de
l'intérêt même des enfans. n Monsieur, disait il y a quelques années
au procureur général le fonctionnaire alors chargé de ce serviK, si
sur dix cas pris au hasard parmi ces maintiens irréguliers qui me
sont reprochés il y en a un seul qui ne vous paraisse pas justiËé par
les circonstances, je donne demain ma démission, n L'épreuve fai
acceptée, et le fonctionnaire incriminé en sortit à son honneur.
En effet, la magistrature, qui reproche à la préfecture de police se-
façons de procéder irrégulières, tombe à son tour dans les mêmes
irrégularités, parce qu'elle est commandée par des nécessitéî sem-
blables. Théoriquement la magistrature n'est chargée que de re-
chercher l'existence du délit, et, si elle n'en reconnaît pas les
signes caractéristiques, elle est en droit d'ordonner la mise en
liberté de l'enfant sans s'inquiéter de la situation matérielle où
cette mise en liberté va le placer; mais en fait elle agit souvent,
comme la préfecture de police, par voie officieuse d'intervention au-
près des paréos qu'elle convoque, et pendant ce temps l'enfant, qoî
a été ce qu'on appelle en style administratif traduit^ c'est-à-dire qui
a cessé d'être à la disposition du préfet de police pour passer à !>
disposition du parquet, est maintenu au dépôt central dans les mêmes
conditions irr%ulières. Il ne dépendrait cependant que du juge
d'instruction qui siège au petit parquet de régulariser l'arrestation
de l'enfant en le faisant écrouer à la Petite-Roquette sous mandat
d'arrêt ou de dépôt. Mais, ce mandat ne pouvant être levé que par
.ïCoogIc
L EiSFAKCE A PARIS. 605
une ordonnance de non-lieu, la crainte de grossir sur ]es statis-
tiques le chiffre de ces ordonnances (ce qui semblerait impliquer
une certaine légèreté dans les poursuites) fait que les magistrats
préfèrent maintenir l'enfant au dépôt, d'où il peut sortir en vertu
d'un simple sang suite qui ne figure pas sur les statistiques. Ajou-
tons que la nécessité d'avoir l'enfant sous la main afin de pouvoir
l'interroger et le confronter avec ses paréos autant de fois et aussi
rapidement qu'il est utile leur paraît aussi commander ce main-
tien. De toutes ces considérations, il résulte que la magistrature
se voit contrainte, tout comme la préfecture de police, de laisser
quelquefois assez longtemps les enfans au dépôt central. Lors de la
dernière visite que j'y ai faite, il y avait plusieurs enfans qui y
étaient détenus depuis quatre, cinq, six jours, l'un même depuis
neuf jours, et qui avaient déjà comparu (ce dernier même deux
fois) devant les magistrats du petit parquet. Ils n'en étaient pas
moins maintenus irrégulièrement au dépôt, non point négligés, non
pont oubliés, mais parce que le parquet faisait procéder dans leur
intérêt même à des recherches qui devaient aboutir probablement
à leur mise en liberté. J'avoue que, ne poussant point Ig respect de
la légahté jusqu'au pédantisme, je n'aurais pas pour mon compte
grande objection à cette pratique souvent critiquée, si les enfans se
trouvaient au dépôt dans des conditions meilleures que celles que
je vais avoir à signaler.
Je n'ai pas l'intention de décrire ici le dépôt central, prison pa-
risienne par excellence, avec les variétés si multiples de son orga-
nisation, son infirmerie pour les fous, ses cellules pour les déte-
nus de distinction, sa salle des blouses pour les misérables, sa salle
des chapeaux pour les demi-fortunes. Je me bornerai à regretter
que là, comme en tant d'autres circonstances, les exigences du
service aient été subordonnées à des préoccupations architecturales.
Lorsque le dépôt a été construit, le plan de la majestueuse façade
du Palais de Justice qui donne sur la place Dauphine était déjà
coa(;u, et il fallait à toute force qu'une partie du dépôt pût tenir
sous les substructions du grand escalier. Tout a été sacrifié à cette
nécessité, et ceux qui gravissent les marches de cet escalier gran-
diose ne se doutent guère de la triste population qui grouille sous
leurs pieds, non plus que du peu de souci qui a été pris de son
installation. Plus que personne, les enfans ont souffert de l'étroi-
tesse du terrain affecté au dépôt. A vrai dire, aucune installation
spéciale n'a été préparée pour eux, et on a tiré des locaux le parti
qu'on a pu. Il y a très peu de temps encore les enfans du sexe mas-
culin couchaient sur des lits de camp établis dans une salle assez
peu spacieuse, située au rez-de-chaussée, séparée de la grande
.ïGoogIc
606 BETUE DES D£CX KOItDES.
galerie du dépôt par un passage et par une cloison vitrée. Lorsque
trente ou quarante enfans, parfois plus, étaient étendus sur ces lils
de camp sous la surveillance assez illusoire d'un gardien qui cou-
chait dans le passage, ils étaient entassés tes uns sur lea autres, en
communication constante, et il n'est pas étonnant (sans parla
d'autres dangers) que les médecins de la Petite-Roquette aient con-
suté chez des enfans l'existence de maladies cutanées dont ils
avaient contracté le germe au dépôt. Si le dépôt était autrement oi^t-
oîsé.la première précaution à. prendre pour un enfant qui entre de-
vrait être de le baigner, et de faire fumiger ses vétemens ; nuis un
pareil luxe y est inconnu. Pour répondre aux réclamations inces-
santes que cet état de choses soulevait, on a transporté le dortoir
des enfans au premier étage, dans le bâtiment de rinfinnerie. U
nouvelle salle, est plus spacieuse, mieux aménagée au point de vue
de certains détails de propreté, la surveillance y est plus facile;
mus au point de vue de la ventilation elle ne vaut point l'aneieiuie :
le plafond est trop bas, les fenêtres à. tabatière sont trop étroites
et leur angle d'ouverture insuffisant, l'air y est étouffé, et en été
la chaleur y sera insupportable. Quant à l'installation des eoîans
pendant le jour, elle est demeurée la même que par le psssé. Ils
rôdent en commun, suivant leur nombre, dans un ou deui préaui
couverts et bitumés, larges de six à sept pieds, longs de vingt ou
trente, sous la surveillance d'un gardien qui se promène dans un
étroit couloir, seule séparation d'avec le préau des adultes. C'est là
qu'il faut les voir et les faire causer si l'on veutse rendre compte de
leur véritable caractère, et non pas à ia Petite-Roquette, où ils sont
déjà un peu brisés et intimidés par. la solitude. Chacun a son tûs-
toire, vraie ou fausse : « Hoi j'ai été arrêté pour avoir vendu de$
roses, — moi parce que je revenais à ome heures du soir de cbei
ma grand'mère, — ■ moi parce que j'ai cassé des œufs. ■ Compre-
nez mendicité, vagabondage, tentative de vol. Celtii-ci est plus
franc : « J'ai été arrêté pour vagabondage. » Pour un peu, il voue
citerait l'article du code, et, si quelque camarade inexpérioientë
vous donne des explications confuses sur sa situation l^alo, il le
rectifiera en disant : n Celui-là, il ne sait pas, monsieur. Hoi, j'ai
déjà fait un mois. » Obtenir d'eux l'aveu du chiffre exact de leurs
arrestations est cependant ta grande difficulté, car ils espérât tou-
jours parvenir à le dissimuler, a Moi, je n'ai jamais été arrâlé. —
Et toi? — Moi, je ne sais pas. — Et toiî — Trois fois. — Ce n'est
pas vrai, monsieur, interrompt un camarade, ii nous a dit neuf fois,
mais qu'il avouerait seulement trois. » On s'éloigne sans avoir ptt
leur adresser une parole sérieuse, découragé par ce cynisn» qu'ils
mettent en commun, et plaignant ceiuc d'entre eux qui cachent peat-
.ïGooglc
LBNFAITCE A PARU. 607
être 80U3 cette afTectation gouailleuse une émotion et des larmes
dont leurs camarades les feraient rougir.
Cn spectacle an peu dilfëreat attend le visiteur dans le quartier
réservé aux femmes. Ce quartier étant plus exigu encore que celui
des hommes, et la population k certains jours n'y étant guère moiD-
dre, aucune installation distincte n'a pu être réservée pour les en-
fans. Si une petite fille, arrêtée ou abandonnée sur la voie publique,
paraît d'une complexion plus délicate et plus fine que les autres,
on l'envoie directement à l'infirmerie, qui est le païadis terrestre du
dépôt, et où les soins ne lui manqueront pas. Les autres sont pla-
cées dans la grande aalle commune des prévenues, d'où l'on a pria
soin à la vérité d'exclure les grandes criminelles et les proxénètes.
Les enfans abandonnées sont marquées d'un naméro qui est cousu
dans le dos de leur petite robe et qui sert à les reconnaître lors-
qu'elles sont en bas dge. Les enfans arrêtées, généralement plus
âgées, répondent à l'appel de leurs noms. L'instinct maternel est
si fort, même chez les femmes les plus dégradées, que ces enfans
sont l'objet des soins les plus empressés de la part des prévenues,
u C'est k qui les aura, » me disait la sœur, et je ne crois pas en effet
qu'au point de vue matériel il y ait à craindre qu'ils manquent de
soins. Mais en est-il de même au point de vue moral, et pour.des
petites filles de dix à douze ans, comme j'en ai vu dans cette salle,
qui vous débitent une histoire apprêtée et se détournent ensuite
pour cacher leurs rires, le contact des prévenues de droit commun,
ne durit-il que deux jours, est-il sans inconvéoiens? Je ne le crois
pas. Aussi n'y a-tnl, suivant moi, qu'un mot pour caractériser l'ins-
tallation du dépôt central en ce qui concerne les enfans des deux
sexes : elle est détestable. La seule organisation rationnelle eût été
de s^Kirer absolument les uns des.autres, durant celte courte durée
de leur première détention, des enfans qui ne peuvent se coounu-
niquer que leurs maladies et leurs vices. A cette condition, la pro-
longation, aujourd'hui si regrettable, du séjour des enfans au dépôt
ne présenterait aucun incoDvénieat ; mais il faudrait pour cela qu'on
pût agrandir le dépôt en y ajoutant un nombre assez considérable
de cellules. Or tout e^oir de voir agrandir le dépôt parait aban-
donné depuis que, contrairement au vœu exprimé par le parquet de
la Seine, les terrains laissés libres par l'incendie de l'ancienne pré-
fecture de police ont été consacrés à l'édification de nouveaux Mti-
meoB qui sont venus enlever au d^>ôt le peu de jour et d'air dont
U jouissait. Il faut donc aujourd'hui se borner à demander que les
enquêtes entreprises par la préfecture de police ou par le parquet
soient conduites aussi rapidement que possible, et qu'à moins de
raisons graves tirées de l'intérêt des enfans on n'hésite pas à les
écrouer régulièrement ^ la fetita-fioquette, dût-<»i par là groseir
cgizcd ./Google
gQg REVUE DES DEUX HONDES.
de quelques unités le chiflire des ordonnances de non-Iteu porté an
tableau de la statistique crimiDelle. C'est la seule conclusion pra-
tique à laquelle on puisse arriver, ^ut en regrettant que dans
notre pays l'intérieur soit si souvent sacrifié à l'extérieur, et qu'en
matière d'architecture ce soient surtout les dehors de la coupe
et du plat qu'on se propose de nettoyer.
II.
J'ai dit qu'en 1877 1,716 enfans avaient été arrêtés et conduits
au dépôt ; voyons quelle a été la suite donnée à ces arrestations.
346 ont été rendus directement par la préfecture de police à leurs
familles à la suite de ces enquêtes sommaires dont je parlais tout
à l'heure. Ce sont des enfans parfois plutôt égarés que vagabonds,
qui ont perdu leur chemin sans chercher beaucoup à le retrouver, ou
gui, n'en étant qu'à leur première escapade, sont réclamés avec ins-
tance par leurs parens, auxquels on fait promettre de mieux les sur-
veiller à l'avenir. 20 ayant été considérés comme des enfans vérita-
blement abandonnés ont été mis à la disposition de l'Assistance
publique; 15 étant sous le coup de condamnations déjà prononcM
ont été remis à l'administration des prisons. Tous les autres, lu
nombre de l,35â, ont été traduits, c'est-à-dire mis à la disposition
des magistrats instructeurs qui siègent au petit parquet. La respon-
sabilité de la préfecture de police cesse à ce moment; celle de U
magistrature commence.
Quel a été le dénomment légal de ces 1,35A poursuites judiciaires'
Les tableaux de la statistique criminelle, qui ne peuvent pas tout
contenir, ne donnent pas, en distinguant par départemens et par
déUts, le nombre des condamnations et envois en correction pronon-
cés contre des mineurs de seize ans. C'est à l'obligeance du parquet
de la Seine que je dois les renseignemens suîvans. Sur 1,35& en-
fans remis par la préfecture de police à la magistrature, 8SS seule-
ment ont comparu devant le tribunal correctionnel ; 406 ont donc
été remis en liberté en vertu d'une ordonnance de non-lieu ou
d'un tam suite (1). Sur ces 888 prévenus, hlQ ont été envoyés en
correction pour un temps plus ou moins long. Les autres ont éié
acquitté:^, soit purement et simplement, soit comme ayant agi sans
discernement, et rendus à leurs parens. Si l'on rapproche roainie-
nant de ce chiffre de Aid poursuites ayant eu un e et utile le dûffre
total des arrestations, qui avait été de 1,706, on voit que le nombre
(1) En hit, <ia certain nombre d'enfans Ju^fs su 1S77 avaienl été t-ntU* en <>'*■
et, pir eoBtre, un cert»[n nombre d'enfans «n-Èléi en 1877 n'ont été Jugés m «Imk
qa'en 1S78. Hais la manière dont lei tableaux atatittiqnes «ont dreaaéa ne pemd P^
A'eattw duu e«s dduila, qui sont an rené una tollueiice lur le* praportioBt.
.ïGoogIc
LENFANCE A PARIS. 609
des enfans remis en liberté pour un motif ou pour un autre a été de
1,287(1). En particulier, les envois en correction prononcés contre
des enfans prévenus de mendicité ou de vagabondage se sont
élevés pour les premiers à 23 contre 222 arrestations, et pour les
seconds à IH contre 844 arrestations. On se demande la raison de
cet écart prodigieux, qui n'est pas spécial à l'année 1877 et se re-
produit tous les ans dans une proportion à peu près égale. Faut-il
en conclure que les enfans arrêtés, puis remis eu liberté après une
procédure plus ou moins longue, sont d'innocentes victimes des
erreurs et de la brutalité des agensî C'est précisément le contraire
qui est vrai. On peut aflirmer bardtment que tous ces enfans ont
été arrêtés en flagrant délit. Ce n'est pas volontiers en effet qu'un
^ent se décide à opérer l'arrestation, parfois difGdle, toujours pé-
nible d'un enfant. Tantôt celui-ci résiste, s'accrodie aux jambes, et
il faut employer la violence devant une assistance peu bienveil-
lante; ou bien au contraire l'enfant s'efforce d'émouvoir par ses
pleurs la compassion des passans. — Pourquoi arrêtez-vous cet en-
fant 7 dit l'an d'eux. — Parce qu'il mendie, répond l'agent. —
Je n'ai pas mangé, car ma mère est malade, — réplique l'enfant,
qui connaît son rôle. Aussitôt les cœurs s'émeuvent, les bourses s'ou-
vrent, et si l'agent tient bon, on se récriera contre sa dureté. Aussi
n'est-ce qu'à bon escient et le plus souvent lorsque le délit, quel
qu'il soit, vagabondage, mendicité, vol, De laisse aucun doute,
qu'un agent se décide à mettre la main sur un enfant. Quelles sont
donc les causes de ces mises en liberté si nombreuses en présence
d'un délit constant et souvent avoué? Elles sont multiples. D'abord,
la préfecture de police ne met, ainsi que je l'ai dit, les enfans à la
disposition du parquet que lorsqu'elle ne croit pas possible ou utile
de les faire réclamer immédiatement par leur famille. Puis il est
excessivement rare que la magistrature donne suite à une instruc-
tion lorsque l'enfant est inculpé pour la première fois de men-
dicité, de vagabondage ou même d'un petit larcin. Sans parler de
l'indulgence que les magistrats instructeurs sont toujours disposés
à témoigner pour les fautes de l'enfance, ils craignent avec raison
qu'une poursuite n'ait pas d'effet utile et n'aboutisse à un acquitte-
ment. L'opinion ne s'est pas encore établie en France dans le public
ni même chez les tribunaux que mieux vaut pour un enfant une
condamnation en apparence sévère, mais qui, étant prononcée
contre lui de bonne heure, le soustrairait aux tentations de la rue
et à l'influence souvent fâcheuse de la famille, que la prolongation
(1) De ce chiffra, 11 fsnt poorUnt déduire quelques enhaa, en très petit nombre,
qui ont été condamnés conmia ayiot a^ Ktee diiceraeineiit [art. 61 dn code pénal) et
qui De «ont pu diitingoés par U statutiqas dea coodunniUoiu.
Tcan xiTii. — 1878. 39
.ïGoogIc
010 BETDB DES DEUX IKWDES.
d'une existence vagabonde dont le dénoûment sera tAt ou tard li
prison. D'ailleurs les magistrats n'ont pas toujours, et non suib
raison, grande confiance dans l'efficacité de ta condamnation qui
serait prononcée contre l'enfant. Si elle est de courte durée, elle sera
inutile ; s'il est envoyé pour plusieurs années dans une colonie cor-
rectionnelle, que vaudra le r^ime^de la colonie, n'en résultera-l-il
pas pour lui une flétiissure irréparable î Aussi les magistrats du pe-
tit parquet remetteDt41s en liberté jusqu'à trois fois et quatre (m
l'enfant traduit devant eux aous l'inculpation de mendicité on de
vagabondage, et ce n'est que lorsque le délit tend à passer à l'état
d'habitude qu'ils se décident à donner suite à l'instruction judiciaire.
Parfois le tribunal devant lequel l'enfant finira par être renvoyé
l'acquitte ou ne prononce qu'une peine très légère. Mis en liberté i
l'expiration de cette peine, l'enfant sera encore arrêté deoi on
trois fois avant d'être condamné de nouveau, et c'est ainsi que
quelques-uns d'entre eux parviennent & réaliser avant l'âge de
seize ans des chiSfres d'arrestation qui au premier abord paraissent
fabuleux. Si l'on veut se rendre compte du grand nombre d'eofuis
qui oscillent ainsi de la prison à la liberté, il suffit de se transpoîter
une fois à la Petite-Boquette et de demander suceessivement i
chaque enfant combien de fois il a été arrêté. Beaucoup d'entre
eux seront hors d'état de vous le dire et se tromperont dans leur
compte. Veut-on des chiffres précis? Les voici : sur les 1,716 en-
fans qui en 1877 ont traversé le dépdt, 1,0&A étaient arrêtés
pour la première fois, 305 pour la deuxième, 151 pour la troisitae,
70 pour la quatrième, 136 pour la cinquième, et plus. Eofiosor
161 enfans détenus le l* avril dernier k la Petite-Roquette, hVam-
lemeat, soit moins du tiers, avaient déjà été arrêtés seulemeol nK
fois, AO deux fois, 21 trois fois, 16 quatre fois, 15 cinq fois, et
SI plus de cinq fois dont 1 douze fois, 1 treize fois, 2 quinte fois,
le tout, ne l'oublions pas, avant seiie anst
De ces chlOres, un peu arides, mais nécessaires, découle un pr^
mier résultat : c'est que les enfans arrêtés, puis mis en liberté,
sans avoir été l'objet d'aucune mesure judiciaire constituent on
élément nombreux, et en quelque sorte enr^menté, de rarmée
des petits vagabonds. Le nombre de ces enfans, comme nous ve-
nons de le voir, s'est élevé en 1877 de 12 àl,300, et il n'y a p«
lieu de trop distinguer dans le nombre ceux qui avaient été ar-
rêtés sous la prévention de vagabondage et de mendicité on sons
le prévention de vol, car presque tous les enfans qui se livrent à
de petits larcins, et qui sont remis en liberté parce que l'inteoiioi'
criminelle ne parait pas au magistrat instructeur suffisamment dé-
terminée, appartiennent à la catégorie des vagabonds, et par cooDv
.ïGoogIc
l'eufasce a rARis. 611
presque tous les eofans arrêtés pour vagabondage ont sur la con-
science quelque petit larcin. Ce chilTre est le seul qui puisse être
donné avec un caîwMère de certittide; mais il ne faudrùt pas croire
qu'il embrasse l'effectif complet des enfans vagabonds ou men-
diaos. D'abord n'oublions pas que ce chiffre ne représente qu'une
moyenne annuelle, et que chacune des années précédentes a founù
on contingent à peu prés égal. Ces contingens ne doivent pas s'a^
jouter les uns aux autres, car un grand nombre d'enfans arrêtés
en 1877 r<Hit été déjà en 1876 ou 1675, et ainsi des autres années.
Dans quelle proportion? 11 faudrait, pour l'établir avec certitude,
des recherches matérielles presque impossibles à opérw, et toutes
les évaluations qu'on peut faire sont absolument conjecturales.
D'un autre cAté, en plus de ces contingens du vagabondage per-
manent, on ne saurait méconnaître l'existence d'une assez nom-
breuse population d'enfans dont les mauvaises habitudes ne sont
point aussi profondément enracinées, qui échappent presque entiè-
rement à la main de la police, mais qui vivent habituellement en
dehors de l'école et souvent de la famille, d^nandant un peu au
hasard et à la fl&nerie, plutôt qu'à la mendicité et au vagabondage
proprement dit, l'emploi de leurs journées et Les ressources de leur
existence. Ici encore il faut s'abstenir de toute évaluation, car les
chifl^:^ D'<Hit de valeur et d'intérêt qu'autant qu'ils sont positifs, et
OD ne peut procéder que par reoseigoemens très gén^^ux. Dans
un rapport fréquemment cité, l'habile directeur de l'enseignement
[RÎmaire dans le département de la Seine, H. Gréard, a évalué aussi
rigourensement que posfflble le nombre des enfans de six à quatone
ans qui en 187â ne fréquentaient aucune école et ne recevaient au-
cune instruction dans leur famille : ce chif&e s'élevait en nombres '
ronds à 18,000 pour Paris, à 1,500 pour l'arrondissement de Saint-
Denisj à 300 pour l'arrondissement de Sceaux, soit au total près de
S0,ÔOO. Il faut noter, k l'appui de ce que je viens de dire du con-
tinent fourni par ces enfans au vagabondage, que les arrestations
d'enfans opérées dans l'arrondissement de Sceaux, où presque tous
fréquentent l'école, sont très rares, tandis qu'un grand nombre
d'enfans arrêtés ont lemrs parens domiciliés dans les communes de
Pantin, Aubervilliers et Saint-Ouen, qui appartiennent à l'arron-
dissement de Saint-'Denis. Ce serait cependant aller trop vite en
besogne que de ranger dans la classe des vagabonds tous ces enfans
qui ne fréquentent pas l'école. Beaucoup en effet sont retenus à do-
micile par la misère de leurs parens, qu'ils aident dans les soins du
ménage, ou employés à des petites industries. Cependant on ne
saurait méconnaître qu'un certain nombre ne soit aussi à l'eut oisif
et errant, c'est-è-dire eiqKisé à toutes les tentations de la rue. Dans
.ïGoogIc
612 BETUE DES DEOS HONDES.
quelle proportion? Ici encore toute évaluation, qu'elle s'élève à 5 ou
go pour 100, est absolument arbitraire. Personne n'en sait ni n'en
saura jamais rien, et il vaut mieux s'abstenir que d'apporter une sp-
pareoce de précision dans des matières qui n'en comportent point.
A. ce renseignement lire de la statistique de l'enseignement
primaire, on peut en ajouter un autre qui n'est point sans intérêt
au point de vue de la condition morale où vivent un asseï grand
nombre d'enf&ns de Paris : c'est le chiffre des naissances illégi-
times. On s'afflige avec raison de la proportion coDSÎdérable de
ces naissances à Paris : 1 naissance illégitime sur 2,78 naissances
légitimes en 1877, et on s'en va répétant un peu légèrement que
ce chiQre augmente tous les ans, augmentation que l'on donne
comme un signe de la perversité des temps. Heureusement il n'en
est rien. Depuis dix ans, le chiffre des naissances illégitimes àimU
nue à Paris. Il était en 1868 de 15,510, et depuis cette année, avec
certaines fluctuations, il a été plutôt en décroissant. En 1877, le
cbifire des naissances illégitimes à. Paris s'est élevé à {d,01ô. Au
lieu d'exagérer le mal, on ferait mieux d'en rechercher la c&use et
de se demander si elle n'est pas en partie dans la complicaUoii ex-
cessive des garanties et des formalités dont le code civil entend
faire précéder la cérémonie du mariage, u Le mariage est (^ose
difficile dans notre condition, n me disait un jour un malheureui,
et il ne faisait qu'affirmer là une vérité dont les légistes de profes-
sion devraient bien se préoccuper. Mieux vaudrait peut-être eu efièi
prendre moins de précautions conti'e la bigamie ou contre les ma-
riages trop rapides que favoriser indirectement te concubinat par
l'exagération des formalités compliquée des exigences de la p^ras-
serie administrative qui font du manage un véritable luxe pour les
classes pauvres. Sans insister sur ces considérations étrangères à
mon sujet, je me bornerai à faire remarquer ceci : sur les 14,616 en-
fans naturels nés en 1877, plus de 11,000 n'ont pas été reconnus.
Or, sans prétendre que ces 11,000 enfans qui n'ont été reconnus ni
par leur père ni par leur mère seront fatalement voués au vagabon-
dage, on ne saurait méconnaître qu'un grand nombre d'entre eux,
élevés dans le spectacle de l'immoralité, peu ou point surveillés,
souvent maltraités par l'homme qui vit avec leur mère et qm n'est
plus leur père, ne doivent fournir à cette armée du vice précoce
un contingent qu'il est impossible d'évaluer, mais qui doit fttre con-
sidérable.
Je ne m'arrêterai pas davantage à rechercher quel peut être le
nombre des enfans qui sç livrent ainsi dans Puis à la mendicité et
au vagabondage. Je me bornerai à ajouter que, s'il ne faut pas
dissimuler l'existence du mal, il ne faut pas non plus en exagéret
.ïGoogIc
L ENFANCE A PARIS. 615
l'étendue. 11 ne faut pas représenter notre capitale comme infestée
et attristée à la fois par une bande innombr^le de jeunes malfai-
teurs qui encombreraient nos rues et troubleraient la sécurité
publique. Cette bande existe sans doute; elle est assurément trop
nombreuse et nous en rencontrons setaveot des échantillons. Elle
ne s'étale point cependant à l'état d'une plaie vive et d'un péril
permanent, et il ne faut pas oublier que des mesures vigoureuses,
sinon encore suffisamment efficaces, sont prises par l'administration
et par la charité publique ou privée pour en combattre l'extension.
Pour être mieux en état d'apprécier l'efficacité de ces mesures et
de rechercher si elles ne doivent pas recevoir quelque complément
nécessaire, il est intéressant de s'arrêter encore un instant à cette
question du vagabondage et de la mendicité et de rechercher
quelles en sont les causes et les formes.
111.
Parmi les causes principales du vagabondage, au premier rang
peut-être il faut placer l'instinct, u Le vagabondage, c'est dans le
sang, » me disait un directeur de prison, et l'axiome n'est pas
moins vrai pour les enfans que pour les adultes. Les charmes du
vagabondage n'ont-ils pas été célétnrés par un poète populaire en
vers que tout le monde sait par cœur :
Voir, c'est avoir i tonjonn coniir,
Vie «mute
En chose e&lvraDte i
Voir, c'est aroiri tonloan conitr.
Car tout voir c'ett tout conquérir.
Dès l'âge le plus tendre, l'enfant est tenté par cette ivresse
comme par ces conquêtes, et lorsqu'une fois il en a goûté, c'est
une habitude qu'il n'est pas aisé de lui faire perdre. Quoi d'éton-
nant qu'il préfère la vie errante au soleil ou même dans la boue de
Paris au travail ardu de l'école ou au séjour à la maison paternelle
dans des conditions que je décrirai tout à l'heure. Paris n'a-t-il
pas en effet, pour lui comme pour nous, des plaisirs qui varient
selon les saisons? L'hiver, c'est pour lui que dès quatre heures les
bofitiques s'allument éclatantes de gaz et étalent devant ses yeux
éblouis des merveilles dont il rêve vaguement la possession. Aux
environs du 1" janvier, les quelques sous qu'il gagnera en ouvrant
la portière des voitures à l'entrée des riches magasins ne lui
permettront-ils pas de faire à son tour quelque emplette aux
échoppes du boulevard? Qui sait, peut-être en économisant arri-
j,GoogIc
61A BEyUE DES DECX MONDES.
vera-t~il & payer sa place au paradis d'un tfaé&tre devant la façade
duquel il aura longtemps stationné. Au printemps, il s'arrttert
comme nous dans les promenades publiques pour entendre la ma-
sique militaire, dont la vigoureuse harmonie fait déjà viis-er son
petit être, et il n'aura guère de chance si un garçon bien
Têtu, qui croque sa douzaine de plaisirs, ne lui en donne pas au
moins un. Le dimanche, il se transportera à Auteuil ou à Loog-
champs pour offrir ses services à la sortie des courees, et il y ren-
contrera des compagnes de vagabondage qui y seront venues de leur
dAè pour vendre des roses ou des violettes. Combien y en a-t-il
parmi ces petites tilles qui, tout en courant, un bouquet à la maîo,
après un de ces équipages dont leur expérience précoce sait parfai-
tement discerner la fausse élégance, envient ces existences faciles
et rêvent aux moyens de se les procurer i N'est-ce point en assis-
tant, des fleurs à la main, les pieds dans la boue, au retour des
courses de Vincennes, que celle qui devait comparaître au banc des
assises sous le nom de la veuve Gras a conçu la première pensée
de cette vie de désordre qui a fini par la conduire au crimef L'été,
lorsque les promenades publiques sont illuminées et retentissent
des échos des cafés-concerts, l'enfant est encore là, tapi dans la
verdure des massifs, ne perdant pas une note ni un mot des chan-
sons graveleuses que des chanteuses aux épaules nues font applau-
dir par un public trop mélangé. C'est à cette chaude époque de
l'année qu'il redoute te moins de passer la journée et même la Quil
dehors. S'il faut dtner, n'est~il pas assuré qu'en allant rôder à la
porte des casernes vers l'heure où l'on disb'lbue la soupe aux sol-
dats il obtiendra sa pitance de leur bonne humeur charitable 7 S'il hal
coucher, les bancs des promenades publiques, les arches d'un pool,
les voitures de déménagement qu'on laisse dans la rue, lui ofEreotun
gtte dont il sait se contenter, et il aime mieux courir le risque
d'une nuit passée à la belle étoile que d'allronter la vigoureuse cw-
rection d'un père ou d'un patron irrité par deux ou trois jouts
d'absence. C'est dans ces asiles que les enfans vagabonds sont
surpris par les agens, et le lendemain, après avoir achevé la nuit
au poste, ils font leur première connaissance avec le dép6t On
donne immédiatement avis de leur arrestation aux parois, (fâ
viennent presque toujours les réclamer et auxquels on les rend sus
difficulté, en leur faisant promettre de les mieux surveiller une antic
fois. Mais lorsqu'un enfant a été arrêté dans ces circonstances deoi
et trois fois, l'indulgence de la police se lasse, et elle traduit en
justice l'enfant vagabond. C'est alors que commencent les mises tu
liberté prononcées par le magistrat instructeur, ou les acquittemois
du tribunal, qui se laissera fléchir par les larmes de l'enfant ou pv
.ï Google
l ENFANCE A PARIS. 615
les instances du père, réclamant sous ]e coup de l'émotioD de l'au-
dience le petit fugitif, qoe la veille il avait refusé de reprendre dans
les bureaux de la préfecture de police ou dans le cabinet du juge
d'instruction. On peut aisément s'imaginer ce que, peodant cette
existence vagabonde, qui dure parfois un an ou deux, un enfant a
pu acquérir de triste expérience, avec combien de secrets il est
devenu familier, de combien de petits larcins il s'est peut-être rendu
coupable, et l'on peut mesurer par là combien longue est la route
qu'il faut lui faire parcotuir pour le ramener aux habitudes d'une
vie laborieuse et réglée.
Trop souvent c'est une cause d'une toute autre nature qui a
déterminé les enfans vagabonds à fuir le domicile paternel : je veux
dire les mauvais traitemens dont ils sont l'objet. Sans doute on a
raison de compter d'une façon générale sur la sollicitude de la
famille et sur l'instinct affectueux des parens, sur cet instinct si
fort que dans les existences les plus désordonnées il survit parfois
à toutes les défaillances de la probité et de la pudeur. Mais à côté
de cette règle générale, combien 'de tristes exceptions! Combien
de fois n'avons-nous pas frissonné d'horreur en lisant dans les
journaux judiciaires la reproduction de ces procès trop fréquens
où un père, une mère, parfois l'un et l'autre, sont accusés d'a-
voir exercé sur quelque petite créature sang défense des croautés
dont le récit seul fait frémir 1 Lorsqu'on lit quelques-uns de ces
procès, qui semblent s'être multipliés depuis deux ou trois ans, on
ne sait si l'on doit davantage s'étonner de l'insensibilité des pa-
rens ou de l'indifférence des voisins qui pendant des mois assistent
impassibles à des scènes de barbarie, dans la crainte de s'attirer
par leurs dénonciations quelque mauvaise affaire. Souvent, il faut
le dire, ces sévices exercés contre un malheureux enfant sont, je
ne dirai certes pas excusés, mais expliqués par quelque complica-
tion de famille. Tantôt c'est un père agissant sous l'inHuence de
quelque marâtre; tantôt c'est une femme dont le mari est mort ou
disparu et qui vit avec quelque amant. Comment s'étonner que
l'enfant, qui au sortir de l'école nia en perspective que de recevoir
des coups au lieu de soupe, tente des escapades qui n'ont d'or-
dinaire pour résultat que de le faire rendre à ses parens par la'police
et d'attirer sur lui quelque nouvelle torture, jusqu'au jour où, pré-
venue par la rumeur publique, la justice intervient, souvent, hélas I
d'une façon trop tardive ï Aussi a-t'-on d'assez grandes difQcultés i
obtenir des enfans qui se sont enfuis de la maison paternelle l'indi-
cation exacte du nom et du domicile de leurs parens. Ils s'efforcent
de dérouter les recherches de la police par de fausses indications
ou de la décourager par leur mutisme. Je me souviens d'avoir vu &
.ïGoogIc
610 RETUE DES DEDX MONDES.
la Petite-Roquette un bambin de cinq ou six ans, tellement petit qne
pour arriver à saisir ses paroles il fallait le faire monter sur une
chaise, qui répondait avec intelligence k toutes les questions, nuis
qui, toutes les fois qu'on lui demandait son nom ou l'adresse de
sesparens, s'enfermait dans un silence obstiné. Peut-^tre n'arsii-il
fait que ctiercber à se soustraire par la fuite k des traitemens ishu-
maiDS. Je dois dire cependant que cette répugnance à donner leur
nom ou l'adresse de leurs parens se retrouve aussi très sauvent
chez ces vagabonds d'instinct dont je parlais tout à l'heure. Od ne
saurait s'imaginer la fécondité que des enfans qui n'ont pas dix ans
apportent dans leurs inventions, Jorsqu'il s'agit d'égarer la police
par de faux renseignemens, et la vraisemblance apparente des his-
toires qu'ils inventent pour dépister les recherches. Fauj noms,
fausses adresses, fausse nationalité même, tout leur est bon, et
lorsque la sagacité persistante de la police vient à démâler cet
écheveau embrouillé, on s'aperçoit qu'on se trouve en présence
d'un enfant rebelle qui ne s'est proposé d'autre but que de fuir
l'école ou l'atelier.
Ne quittons pas ce douloureux sujet des mauvais trûtemens
exercés contre les enfans sans signaler dans notre législation pénale
une insuffisance et une lacune. Les articles 309 et suivans du code
pénal qui punissent les coups et blessures d'une peine plus on
moins sévère, suivant les conséquences que ces sévices ont entr^-
nées, ont aussi établi une aggravation de pénalité lorsque les caups
et blessures ont été portés par des descendans à leurs ascendans.
Mais le code n'a statué par aucune disposition spéciale contre les
parens qui maltraiteraient leurs enfans, estimant sans doute, bien
qu'à tort, que les sentimens naturels étaient pour la faiblesse des
enfans une protection suffisante. II en résulte que les magistrats, lors
même qu'ils se trouvent en présence de'quelques-uos de ces faits
de cruauté qui révoltent la conscience, ne peuvent pas prononça
contre les parens une condamnation plus sévère que s'ils avaieot
maltraité un passant dans la rue; mais ceci n'est rien. Lorsque le
père ou la mère ont été condamnés, que deviendra l'enfant T S'il
n'est pas recueilli par un parent ou par un ami, il sera envoyé en
dépôt à l'Assistance publique jusqu'à ce que ses parens soient
rendus à la liberté, et à cette époque il devra nécessairenaent être
remis entre leurs mains, s'ils le réclament. Aucune disposition de
nos lois ne permet en elFet de retirer l'exercice de la puissance p*-
temelle au père ou à la mère qui en ont fait un si monstrueui
osage, et la malheureuse victime, qui a déjà fait de la barbarie de
ses parens une si cruelle expérience, est condamnée à retomber sous
leurs coups, enflammés qu'ils seront peut-être par le ressentiment,
.ïGoogIc
L ENFANCE A PARIS. 617
sans qu'aucune puissance humaine ait le droit de la leur disputer.
Il y a là dans notre législation une lacune des plus graves, bien
connue de tous ceux qui s'intéressent à la condition de l'enfance,
et qu'il ne faut jamais se lasser de signaler, parce qu'en France
c'est au prix de beaucoup d'insistance que les réformes finissent
parfois par s'obtenir.
EDfm ne faut-il pas attribuer en grande partie le vagabondage
des enfans à la condition misérable de leurs parens et au peu d'at-
traits que présente pour eus le foyer domestique? Celui qui est
assuré de trouver en revenant de l'école un logis bien clos, une
soupe bien chaude et un accueil affectueux, n'est guère tenté d'aller
demander le vivre et le couvert aux hasards de la rue. Hais combien
y en a-t-il pour lesquels le home n'est qu'une chambre sans air et
sans feu où toute la famille est entassée péle-mAle ! La vie du
genre humain est devenue par le fait de la civilisation chose si com-
plexe, si variée, qu'on a parfois peine à s'imaginer que dans un
même temps, sous un même ciel, dans une même ville, k deux pas
les uns des autres, des êtres semblables puissent vivre dans des
condidoDS si différentes. Pour qui ne consacre point sa vie à, l'exer-
cice de la charité, rien n'est difficile comme de se faire une idée
même incomplète de l'existence de ceux qui végètent dans les bas-
fonds de la société. Je n'ai pu, en ce qui me concerne, essayer d'y
parvenir que grâce à l'obligeant concours que j'ai rencontré dans
l'administration de la préfecture de police, et c'est h ce concours
que je dois d'avoir pu pénétrer dans l'intimité de certains détails
de la vie parisienne. La police française n'a point cependant les ha-
bitudes de la police anglaise, dont les agens montrent pour quelque
argent les misères de Londres aux étrangers de distinction, et ce
serait vainement qu'on la fatiguerait par les demandes d'une cu-
riosité banale ; mais, lorsqu'elle croit favoriser des études dont elle
apprécie l'utilité, elle ne se refuse pas à mettre à votre disposition
un personnel intelligent qui dans ses rangs les plus modestes est
inaccessible, je ne dis pas à la corruption, mais à la récompense.
C'est grâce àce personnel que j'ai pu en particulier pénétrer quelque
peu dans les mœurs de 'cette population flottante et nomade de la
ville de Paris, qui, sans vivre précisément à l'état de vagabondage,
n'a point cependant de domicile fixe et se voit réduite à chercher de
droite at de gauche un abri pour la nuit. J'ai entrepris dans ce des-
sein la visite nocturne des garnis à la nuit les plus infimes et les
"plus mal fréquentés de la capitale. Quelque temps auparavant j'avais
dans la même pensée entrepris à Londres une visite analogue, et
peut-être trouvera-t-on quelque intérêt à un rapprochement entre
ces deux vastes capitales, aussi bien au point de vue de l'aspect
jï Google
018 BETDE DES DEUX HOIIBES.
extérienr de ces tristes asiles qu'à celui de l'oi^anisation du service
de police et de surveillance.
La surveillance des garnis est orgaoisée d'une façon absolument
différente à Paris et à Londres. A Paris, la surveillance est eierc^
au point de vue de la police; k Londres, elle est exercée au point de
vue de l'hygiène. Les teneurs de lodgings doivent être munis d'une
licence qui ne leur est accordée qu'après la visite préalable du local
qu'ils se proposent de louer, Chaque pièce est cubée, et te nombre
de lits que chacune peut recevoir est calculé d'après la capacité cu-
bique, suivant que la pièce doit servir d'habitation seulemem pen-
dant la nuit, ou de jour et de nuit. Les murailles, planchers et
plafonds doivent être blanchis tous les six mois; l'eau doit être
fournie en abondance. Pour assurer l'exécution de ces prescrip-
tions, un tableau portant l'indication du nombre de pieds cubiques
et du nombre de lits que chaque salle peut recevoir est affiché
dans un endroit apparent, ce qui permet à l'inspecteur de s'assu-
rer d'un coup d'œil si la salle ne contient pas plus de lits qu'elle
* n'en doit régulièrement contenir. Il en résulte que, dans ces gar-
nis, dont la plupart sont à three pence la nuit, l'entassement des
dormeurs n'est point, relativement parlant, trop grand, et que ceui-
ci se trouvent au point de vue de la ventilation et de l'hygiène dans
des conditions tolérables. Par contre, aucune surveillance n'est
exercée sur la population qui fréquente ces garnis. Le Ic^ur n'est
astreint à tenir aucun livre d'entrée ni de 80rtie,et, au point de vue
des investigations dont il pourrait être l'objet, diacun des habitans
passagers du garni est aussi en sûreté qu'il pourrait être diet lui.
J'en ai eu une preuve assez curieuse. Dans la salle commune d'un
de ces lodgings où j'étais entré avec un inspecteur, une femme (si
ce nom peut encore être donné à une malheureuse créature dun-
dee par la débauche et l'ivresse) s'avisa d'entonner en notre hon-
neur un air national et tout plein d'actualité : tke Britisk mm of
rxar. Tandis qu'elle chantait et que la population avinée du ganù
répétait le refrain avec enthousiasme, je remarquai sur un banc
une toute jeune fiUe qui n'appartenait manifestement pas à la même
catégorie que les autres femmes qui habitaient ce taudis. Blonde,
fine, assez jolie et proprement mise, elle écoutait d'un airdistrût,
et ne prenait aucune part à la joie grossière qui l'environnait. D'où
venaitr«lle7 Quelle série d'aventures l'avaient jetée dans ce triste
lieu? J'aurais eu la curiosité de le savoir; mais l'inspecteur qui
m'accompagnait ne se croyait évidemment en droit d'interroger
ni elle ni le logeur sur les motifs de sa présence, ni même sur
la date de son arrivée. Il me répondit par une conjecture, et nous
dûmes sortir sans nous éU% enquis des circonstances qui l'avaieut
.ïCoogIc
LEHrAIlCB A PABIS. 619
amenée dans ce milieu, dont une main tendue àpropos l'aurait peut^
être aidée à sortir. Cette absence totale de surveillance fait de ces
lodgings le refuge de la population la plus dangereuse et U plus
dégradée de Londres, plus dégradée peut-être encore que celle à
laquelle les catual rvards des workhotues, ouverts la nuit & tout
Triant, o0rent un asile momoitané. Beaucoup en effet parmi les
habitués de ces lodgings ont eu ou craiguent d'avoir maille à partir
avec la justice, et ils ne se soucient pas d'entrer, ne fût-ce que
pour une nuit, en contact avec une autorité régulière. Quelques-uns -
portent sur la figure la trace de blessures récentes. D'autres sont
individuellement connus des agens comme étant des malfaiteurs
de profession et leur adressent la parole en plaisantant. Aussi
n'ai-je jamais vu collection de types plus sinistres parmi les hommes
et plus avilis parmi les femmes. Beaucoup vous suivent en men-
diant jusque dans la rue, et leurs importunités ne tarderaient pas à
se transformer en menaces, si l'on se hasardait seul en pareille com-
pagnie.
Tout autre est l'organisation de ta surveillance des garnis & Pa-
ris. Chaque logeur est astreint à tenir un livre où il inscrit les noms
de &es pensionnaires, l'indication de leur profession et de leur do-
micile d'origine, avec la mention du jour de leur entrée et de leur
sortie. Ces indications sont relevées tous les deux jours ou même
toas les jours par les inspecteurs des garnis et centralisées par
ordre alphabétique à la préfecture de police, où l'on possède ainsi
un contingent d'informations très utiles sur la population flottante
de Paris. Cette population présente un aspect sensiblement différent
i Paris et à Londres. Je ne sais s'il faut en faire honneur à la diffé-
rence des deux races ou bien à l'ensemble des mesures qui per-
mettent à l'autorité administrative d'interdire le séjour de Paris
aux surveillés, aux étrangers réputés dangereux, aux indiridus
sans ressource qui ne sont pas du département de la Seine; mais la
population des garnis de Paris m'a paru beaucoup plus décente et
en tout cas plus digne. Sans doute parmi ces gens qu'une visite
Doctume troublait dans leur sommeil, il y en avait qui n'avaient
ni la coDscience très nette, ni le casier judiciaire très pur, et qui,
ayant été plus d'une fois témoins de quelque descente de police, se
troublaient à la question la plus banale. Une nuit, dans une mai-
son isolée du quartier de Charonne, j'ai pu me croire en présence
du fameux maître d'école des Mystères de Paris, en y trouvant
attablé, à une heure du matin, avec trois individus de mauvaise
minCi un homme dont les yeux étaient cachés sous d'énormes
lunettes bleues, le nez et les lèvres mangés par la cicatrice d'une
horrible brûlure, et je ne crois pas qu'il eût été très prudent d'en-
g^er une conversation eu tête-à-tête avec lui. Mais quelques-uns
.ïGoogIc
Q20 BEVUB DES DEOX MONDES.
de ces dormeurs étaient seulement de rudes travailleurs, qui s'é-
taient logés comme ils avaient pu, attendant mieux de la fortune. Le
plus grand nombre semblaient des déclassés, qui avaient roulé, par
malheur ou par inconduite, jusqu'à ce triste degré de misère, mus
qui ne paraissaient point cependant abrutis par la débauche. Quel-
ques-uns faisaient même avec une certaine bonne humeur les
honneurs de leur taudis et plaisantaient sur les inconvéniens de
leur gtte. « Moi, monsieur, je suis un philosophe, » me disait un
. ouvrier en m'ouvrant la porte d'un cabinet en planches dont il avùt
tapissé les parois avec de vieux journaux, et je sus seulement par
le logeur que ce philosophe absorbait tous les jours la valeur d'un
franc d'absinthe. Un autre me montrait avec orgueil l'esquisse d'an
modèle qu'il venait de dessiner pour la statue de la république
mise au concours par le conseil municipal. Beaucoup lisaient un
journal dont l'achat représentait pour eux le quart ou même la
moitié du prix de leur nuit. Le Bappel d'abord, la France ensuite,
m'ont paru la lecture favorite de ces habitués du garni. J'ai fait
l'une de ces visites la nuit du dimanche des Rameaux, et dans plus
d'un bouge j'ai trouvé attachés au chevet du lit de gros paquets
de buis, destinés à être vendus le matin à la porte des églises,
où beaucoup sans doute n'ont jamais pénétré. Ce fut de bon c«etir
que le lendemain j'en achetai quelques rameaux, sachant mieux à
quel excès de misères cette ressource d'un jour était destinée à
porter remède.
Si la population des garnis présente donc à tout prendre un
aspect moins attristant h. Puis qu'à Londres, il n'en est pas de même
de l'aspect des garnis eux-mêmes. Au point de vue de l'hygiène et
de la salubrité, aucun contrôle, sauf celui tout à fait insutBsanl [je
l'expliquerai tout & l'heure) de la commission des logemens insa-
lubres, n'est exercé sur leur tenue intérieure. C'est au logeur à
disposer ses lits comme il l'entend, en cherchant à ne pas rebuier
ses cliens par des conditions excessives de malpropreté et d'incon-
fortable, et ce que j'ai vu porte à (^oire que ces cliens n'ont pis le
moyen de se montrer bien difliciles. Les garnis les plus aristocra-
tiques sont ceux qui ne se composent que de cabinets. Par là i! faut
entendre souvent une petite pièce sans jour et sans air, ne s' éclai-
rant quejpar un châssis qui doone sur une cour intérieure, véritable
puits, ou même sur un escalier et ne renfermant pour tout mobilier
qu'un lit étroit qui n'en reçoit pas moins souvent deux personnes.
L'habitation) d'un grand nombre de ces cabinets serait tout à fait
impossible le jour, et elle n'est tolérable la nuit que pour cetvt qui
viennent y dormir du lourd sommeil de la misère, après avoir tra-
vaillé ou rôdé sans interruption depuis le matin jusqu'au soir. La
location ne s'en paie pas moins d'un prix élevé, 12, 15 , 20, et
.ïGoogIc
L ENFANCE A PAKIS. 621
jusqu'à 2à fraocs par mois : toujours d'avance; ces hôtes-là ne sont
pas de ceux auxquels ou fût crédit. Gepeudant les locataires des ca-
binets représentent la catégorie la plus relevée de la clientèle des
garnis, car au-dessous du cabinet il y a la chambrée, c'est-à-dire
l'entassement dans un local plus ou moins étroit d'un nombre de
lits aussi grand que le local peut en contenir, depuis quinze ou
vingt dans une salle très basse jusqu'à quatre dans une soupente
en mansarde, au-dessus desquels il n'y avait certaioement pas un
pied d'air. Tel est ,1e spectacle qu'on a dans des garnis situés au
centre de la ville dans l'ancienne cité, rue Quincampols, rue Zacha-
rie, rue de la Parcheminerie. Le prix de la nuit est de huit ou six
SOUS; dans certains garnis tout à fait misérables, on coucbe pour
cinq sous. Dès onze beures du soir, une odeur nauséabonde prend
aux yeux et à la gorge ceux-là mêmes qui n'en sont pas à leur pre-
mière visite. Les lits sout généralement formés avec une paillasse
et garnis de draps qui, malgré les mouvemens de la population,
sont changés on ne sait quand. Dans ces draps, j'ai ru beaucoup
de malheureux couchés sans auctme espèce de vètemeas pour mé-
nager leur unique chemise; d'autres couchent au centraux tout ha-
billés dans l'intérieur d'un vieux bois de lit dont le fond est garni
de paille et de chiffons. Quant aux prescriptions ordonnées dans
l'intérêt des bonnes mœurs et de la décence, elles se bornent à l'in-
terdiction de recevoir des femmes dans les chambrées d'hommes;
mais le logeur peut faire ce qu'il veut de son appartement, et il en
profile. J'ai visité rue d'Arras un garni qui n'est à vrai dire que
la chambre du logeur. Dans cette chambre, de dimensions très
exiguës, neuf personnes étaient couchées : quatre locataires, le lo-
geur, sa femme et trois enfans, dont une petite fille de douze ans
couchée dans le lit du père.
Il y a là, on le voit, une organisation absolument défectueuse et
déplorable. J'hésite d'autant moins|à le dire tout haut, et avec l'es-
poir d'être entendu, que personne n'en est directement respon-
sable et que d'ailleurs on se préoccupe de la modifier (1). La législa-
tion qui régit les garnis est insufOsante. L'ordonnance de 1832, qui
est encore en vigueur, ne donne aux inspecteurs d'autres droits que
de surveiller les entrées et les sorties. Les questions d'hygiène leur
échappent, et, lorsqu'un garni leur parait par trop insalubre, ils ne
peuvent que le signaler à la préfecture de police, qui elle-même
le signale à la commission des logemens insalubres; mais cette
(1j Ce travail était ûéji boqb presse lorsqu'à été afflchée dans le* rues de Paris une
ordouaaQcc nouvelle iur les garEis qui empruole plusienra diipoaitioDS à la législation
«oglaisc et exige daus chaijuc local loué pour la nuit une capacité cubique d'an moini
14 mètres par personne. Mais, telle ordonnance ne statuant que pour l'avenir, l'Olat
de choses que J'ai décrit «ubaisten longtempi encore.
.ïGoogIc
Q22 RBVin! DES DEDX M0MDB6.
oommiBsion n'est pas suffisamment armée. Aux tenues de la loi de
J850, elle ne peut intervenir que si rînsalulmté est occasionnÉe
par le fait du bâtimoit ou de ses dépendances. Lorsque l'insalu-
brité provient de l'entassement d'un trop grand nombre d'babil&us
dans un même local salubre en lui-même, la loi ne lui doonetucon
pouvoir. Telle est la conclusion à laquelle U commission est elle-
même arrivée après s'être récemment saisie de la question, et elle
a dft se borner à proposer un nouveau projet de r^lemoil qui &
peut-être le tort d'être un peu ambitieux. Cepend^t la question est
soulevée, et il faut la trancher. Le mieux serait de soumettre de
par la loi la profession de logeur aux mêmes restricticws que celle
de cabaretier, afin de mettre entre les mains de Vadministraiion
une arme puissante : le retrait d'autorisation ; mais le moyen d'es-
pérer qu'au moment où il est question d'établir la liberté des ca-
barets on abroge celle des garnis 1 K tout le moins faudrait^! qu'une
nouvelle ordonnance, dont les prescriptions n'excéderaient certaine-
ment pas les pouvoirs de la préfecture de police en matière d'hy-
giène, établit une proportion entre le nombre de lits que le logeur
serait autorisé à placer dans chaque salle et la dimension cubaque
de cette salle. Si quelque épidémie de choléra, de fièvre typhoïde
ou de petite vérole venait à se déclarer, on frémit k la pensée de
la rapidité avec laquelle elle se développerait dans des conditiotts
pareilles. Des travaux importans entrepris après les épidémies (Co-
lériques ont démontré que c'était surtout par les garnis que ces
épidémies s'étaient propagées. J'ajouterai qu'il y a peutrêtre ii
aussi un devoir de prévoyance politique. Il est impossible que
des individus qu'on laisse ainsi croupir avec insouciance dans
des conditions inhumaines n'en ressentent pas une sourde colère
qui aux jours des grandes commotions sociales se trahît par des
vengeances. Pour dire toute ma pensée, si la population des gar-
nis m'a paru d'un aspect plus décent à Paris qu'à Londres, j'y
ai observé aussi avec intérêt ces figures énergiques, intelligenles,
un peu exaltées, qu'on ne serait pas étonné de retrouver un jour,
avec une expression farouche, derrière une barricade. ■ Qu'est-
ce que vous voulez? Est-ce la révolution? w répondait du fond de
son lit un homme à la porte duquel le logeur avait frappé, et œilc
réponse moitié gouailleuse et moitié menaçante m'a, je l'avoue,
donné à réfléchir sur les passions qui fermentaient peut-être dans
cette atmosphère à tous les points de vue malsaine. Il y- a dont
lieu de se préoccuper de cette question , aussi bien au point de
vue de l'hygiène qu'an point de vue de la sécurité publique.
Certes je ne prétends pas qu'une meilleure organisation des garnis
contribuât pour beaucoup à apaiser ces passions qui grondent sous
l'écorce de toute société brillante, mais, lorsqu'il s'agit d'adoucir
.ïGoogIc
L ENFANCE A PARIS. 62S
par la charité ou U préroyaace les souffrances des hommes, a-t-on
le droit dd décourager celui-là même qui propose de porter une
goutte d'eau à la mer?
Uo des buts de mes visites dans les garnis était de m'assurer
si ces garnis recevaient beaucoup d'enfans. Isolés, j'en ai rencontré
très peu; mais beaucoup y sont malheureusement reçus avec leurs
parens. Parfois ce sont des ménages de marchands ambulans qui,
n'ayant d'autre mobilier que leur petite voiture à bras et les mar-
chandises qu'elle contient, sont obligés de se loger ainsi en garni en
attendant qae les gains réalisés par eux leur permettent de s'éta~
blir dans leurs meubles. Ils n'en paient pas moins un loyer exces-
sivement cher. Dans un garni de la rue de Biëvre, un marchand de
toiles cirées ambulant et sa femme payaient pour la location de
deux cabinets, dont l'un était occupé par ses enfans, la somme exor-
bitante de AS francs par mois, soit près de 600 francs par an. Ses
deux enfans, à la mine intelligente, allaient à l'école pendant que les
parens criaient leurs marchandises par les mes. Il y a aussi, dans ces
garnis, des ménages de chiffonniers qui vivent péle-méle avec les
détritus qu'ils ont ramassés dans la rue, et qui, partant au petit jour
pour rentrer à neuf beures, sont obligés de laisser leurs enfans
enfermés avec leur déjeuner du matin, qu'ils croquent à belles dents,
assis sur des tas de chiffons. Telle était la destinée d'un pauvre petit
être de quatre ans que j'ai vu dans un garni voisin du Val-de-Grâce,
et qui, à peine guéri de la petite vérole volante, ne pouvait pas être
reçu à la crèche ou à l'asile parce que ses parens n'avaient pas eu la
précaution de le faire vacciner. Les plus malheureux parmi ces hôtes
des garnis, ce sont des ménages (ou soi-disant tels) d'ouvriers dont
les meubles ont été saisis et vendus, faute par eux d'avoir pu payer
leur loyer, et cpii sont venus s'établir dans un cabinet de garni,
croyant n'y rester qu'un mois. Peu à peu, la misère et le découra-
gement aidant, ils ont fmi par s'y installer tout à fait. Ils y ont
pullulé en quelque sorte, et telle pièce exiguë, sans lumière et
sans air, qui avait donné d'abord asile à un ménage avec un ou
deux enfans en bas fige, finit par en abriter quatre ou cinq, par-
fois davantage. J'ai vu ainsi d'incroyables et attristans spectacles
d'imprévoyance et de promiscuité. Rue des Lyonnais, dans un cabi-
net long d'environ vingt pieds, large de cinq ou six, deux étroites
couchettes en fer, assez larges tout au plus pour recevoir une
seule personne, étaient disposées bout k bout : dans l'une dormaient
la mère avec un enfant k la mamelle et denx enfans couchés la
tête au pied du lit; dans l'autre, le père avec deux enfans. Le plus
&gé de ces enfans avait à peine huit ans. Bans un autre cabinet
de ce môme garni, neuf personnes étaient couchées : le père et la
mère dans un lit avec un enfant d'un an, deux garçons de qua-
.„i-uj., Google
e2& BETUB DES DEUX MONDES.
torze et douze ans dans une étroite couchette, et quatre enfaiis
étendus par terre, eu sens inverse, sur un seul matelas. G'étùt
la misère dans toute son horreur et sa tristesse. Ces pauvres gens,
troublés dans leur sommeil, répondaient cependant sans impa-
tience, et plutôt avec un sentiment de surprise reconnaissante à
nos questions : iis semblaient étonnés de l'uitérôt qu'ils inspiraient.
On sentait la faiblesse et la mauvaise fortune plutôt que k dé-
sordre ou l'inconduite, et je ne fus pas surpris de trouver au chevet
d'un de ces tits un cruciîlx en bois auquel était suspendu un ra-
meau de buis bénit, récent souvenir des fêtes de Pâques.
Telle n'est point l'impression que m'a laissée ime visite dans
certain garni de la rue de la Clef, tout contre la prison de Siinlfr-
Pélagie. Ce garni reçoit en grand nombre des familles de mo-
dèles italiens qui vont poser le jour dans les ateliers. Dans c«s fa-
milles, on trouve des enfans en grand nombre, car les enfans sont
un des revenus de la famille. Il n'est pas un d'entre nous,' qui à
l'exposition annuelle des Champs-Elysées ne se soit orélé avec
plûsir devant le portrait de quelque petite fiUe italienne, blonde
ou brune, dont il aura peut-être admiré la gentillesse dans li
rue. J'avoue que mon plaisir sera désormais un peu g&té aujour-
d'hui que je sais mieux quel genre d'existence entretient cette
industrie des modèles itaUens. Dans une des chambres de ce gant
habitent neuf personnes, le père, la mère et sept enfans dooi
l'aînée est une jeune fille d'environ seize ans. Une corde est tendue
d'un bout à l'autre de la chambre, et à cette corde sont suspendus
avec grand soin, pour les préserver de la saleté, tous leurs ajuste-
mens aux couleurs brillantes, jupon bleu, ceinture rouge et jus-
qu'à la chemisette blanche de la mère et des filles : tous, sans
distinction d'âge ni de sexe, couchent dans trois lits différais,
sans aucune espèce de vëtemens. Ces gens ne sont c^teodaiit
point misérables, et une journée de séance leur est payée jusqu'à
10 francs.
A ces désordres, une réglementation plus rigoureuse suffirait pour
mettre un terme. Il n'y aurait qu'à emprunter à la législation an-
glaise une disposition qui défend de recevoir les enfans dansle même
cabinet que le père et la mère, lorsqu'ils sont âgés de plus de &
ans. Les logeurs anglais trouvent moyen de se conformer â cette pres-
cription sans augmenter leurs prix, en établissant dans leurs dorUùrs
un système de cloisons basses qui assure la séparation sans intercepter
l'air. Les It^urs de Paris s'arrangeraient de même, et il y aurait à se
faire d'autant moins de scrupules de réduire un peu leurs bénéSces
que ces gens-là gagnent souvent beaucoup d'argent. Tel logeur
que je pourrais citer a payé 53,000 francs un vieil hôtel où il|tient,
dans tine rue autrefois célèbre, un garni misérable, et il possède
j,GoogIc
L ENFANCE A PABIS. 625
en outre de bonnes terres au soleil dans le département de l'Yonne.
Fauta d'avoir établi à Paris quelques prescriptions indispensables,
00 laisse végéter dans les garnis une population d'enfans qui vit
dans des conditions également déplorables au point de vue de la
moralité et au point de vue de l'hygiène. Il est impossible que le
vagabondage n'y fasse pas d'importantes recrues. Lorsque le logis
paternel est un taudis sans air et sans lumière où la famille au
complet peut à peine tenir et ne saurait se mouvoir, il ne faut
pas s'étonner que les enfans s'en éloignent aussitôt que leurs
jambes peuvent les porter, et, lorsque les habitués du garni sont
en grande partie des vagabonds dont les mœurs et les habitudes
leur sont familières, il est plus facile pour ces enfans de suivre
sur leurs traces le cbemin de la rue que d'apprendre celui de l'é-
cole. L'enfant qui a commencé au garni, finira au garni, k moins
qu'il ne rencontre sur sa route l'hospitalité de la prison.
Les habitans passagers des garnis qui constituent la population
Domade de Paris, ne représentent malheureusement pas & eux
seuls la population misérable. Bien des souQrauces se cachent aussi
dans ces petits appartemens que la première obligation du loca-
taire est de remplir de ses pauvres meubles et dont le terme est
pour lui une si lourde préoccupation. 11 est plus difficile encore de
pénétrer le secret de ces souffrances, en évitant de donner à sa
visite la forme d'une curiosité blessante. Pour y parvenir, j'ai pris
le parti d'accompagner dans quelques-unes de leurs visites les
membres de la commission des logemens insalubres ou les com-
missaires-voyers chargés de la vérification des travaux ordonnés
par cette commission. C'est ainsi que j'ai pu pénétrer dans ce qu'il
y a certainement de plus misérable parmi les logemens particu-
liers de Paris, et comparer ensemble ce que j'appellerai la vieille et
la nouvelle misère, celle qui se cache dans les maisons à six étages
au centre des quartiers populeux, et celle qui s'étale dans les
masures nouvellement construites entre l'ancienne enceinte de
Paris et les fortifications. Il y aurait beaucoup à dire à propos de
l'influence qu'ont exercée sur la condition de la population pari-
sienne les percemens si vigoureusement exécutés sous l'empire
à travers les quartiei's les plus misérables de Paris. Sans doute en
éventrant des pâtés de maisons enchevêtrées les unes dans les
autres, en coupant par de larges voies de communication un
dédale de ruelles, en traçant des squares plantés d'arbres et
arrosés d'eau, on a fait pénétrer dans des régions qui en étaient
dépourvues l'air, la lumière, la gatté ; mais ce n'est là dans une
certaine mesure qu'un trompe-l'œil, et il n'y a pas bien loin des
somptueuses façades du boulevard Sébastopol ou de la rue Monge
aux. taudis de la rue de Venise, de l'impasse fierthault ou de la rue
;wwB oja. — 1878. «
NI- ui.vGoogIc
026 BETOE DES DEITX KOItDES.
d'Arras. D'un autre côté, comme il fallait bien ^e les expropriés m
It^eassent quelque part, ils ont reflué un peu au hasard vers les
fortifications, cherchant un gîte et disposés à se contenter de peu.
Voici alors ce qui s'est passé. Beaucoup de ces terrains, situés dans
les régions qui avant l'annexion de la banlieue ne faisaient pas partie
de Paris, étaient possédés par de bons propriétaires qui en tinient
blé, foin ou avoine, et s'avaient ni l'aptitude ni les capitaui
uécessaires pour se livrer à la spéculation, lia ont loué leurs ter-
rains à des locataires qui les ont couverts de constructions destinées
dans leur pensée à ne pas durer plus longtemps que leurs baui,
c'est-à-dire une vingtaine d'années, et ceux-ci ont sous-loué à une
population sans asileces habitations provisoires construites daosdes
conditions qu'on peut aisément imaginer. Parfois ce sont les sous-
locataires eux-mêmes qui ont construit leur babitation à leur fan-
taisie, en employant de vieux matériaux enlevés aux démolitions
de Paiis. C'est ainsi que sont élevées, dans le quartier de la fila-
cière, les maisons de la cité Dorée, à la Villette celles des passages
du nord et du sud, de la rue Uonjol et de la rue Péchoin, dana le
XVIP arrondissement celles du quartier des Épinettes. Ces construc-
tions réalisent le dernier mot de la simplicité en fait de matëriaoi
et d'architecture. Elles se composent presque toujours d'un re^cle-
chaussée qui comprend une ou deux pièces, et d'un premier
auquel on accède le plus souvent par un escalier extérieur en bois
plus ou moins pourri. Un grand nombre de ces maisons sont occupées
par des chiffonniers, et leur servent de maga^ pour leur mac-
chandise, avec laquelle ils vivent pèle-mÈle, triant le jour les vieux
chiffons, les vieux papiers, les vieux os qu'Us ont ramassés pecdant
la nuit. L'odeur aigre et douceâtre qui s'exhale de ces magasins se
fait sentir à distance et ne permet pas de se tromper sur la niture
de l'industrie exercée par les babitans de la maison. Dans ces
régions, la misère se sent à l'aise, elle est chez elle, elle irâne,
et, lorsqu'on y pénètre, il fait bon avoir à donner sur-le-champ 1»
raison de sa présence. Mais je dois dire qu'une fois cette raison
donnée, et à quelques exceptious près dont il faut toujours faire la
part, j'ai été étonné de ce que dans ces couches infimes de \i popu-
lation parisienne on trouve encore de bonne éducation relative el
de dignité. Dès qu'on leur témoigne quelque intérêt, ils vous
content assez volontiers leurs petites aflaires, expliquent sans
ti'op s'en plaindre les causes de leur misère ou la nature de leur
industrie et vous fout avec bonne grâce les honneurs de leur
unique chambre, qui, suivant le caractère des habitans, présente
tantôt le spectacle du plus afl'reux désordre, tantôt celui d'une pro-
preté relative. Dans beaucoup de ces ménages, on trouve quelque
eoiblème de piété soigneusement conservé par la feounei tablesa
.vGoogIc
LKNrAMCB à. tàUS. 627
de première communiOD, chapelet, crucifix, ce qui a'empëche assu-
rément pas le mari de déclamer contre les prêtres. Mais, à tout
prendre, cette population de Paris, si la politique ne lui tournait pas
la t£te et si elle n'était pas exploitée par des ambitions sans scru-
pule, serait, j'en suis persuadé, de toutes tes grandes aggloméra-
tions européennes celle où l'on reocontrerait le plus d'intelligence,
de courage et d'humbles vertus.
Ce qui, faut-il dire égaie ou attriste, l'aspect de ces royaumes de la
misère, c'est le grand nombre des enfans. Règle générale : lorsque
vous voyez les enfans pulluler dans une rue ou dans une cité, c'est
la plus misérable du quartier. Ce sont les enfans qui ont eu le plus à
à se féliciter des percemens de M. Haussmann. Ceux qui naissent et
sont élevés dans le vieux Paris trouvent presque tous aujourd'hui, à
deux pas de leur demeure, des squares où ils peuvent jouer en
liberté. Ceux dont les parens se sont réfugiés entre l'ancienne
enceinte de Paris et les fortifications y sont élevés comme à la cam-
pagne, en bon air. Ils ont la libre jouissance des ces terrains vagues
où l'on voit encore paître en grand nombre des vaches et des che-
vaux, Ils ont généralement bonne mine, la physionomie éveillée,
les traits délicats, et l'on peut voir par là combien cette race pari-
sienne est fme lorsque les rudesses de la vie ne l'ont point encore
déformée. Malheureusement dans ces quartiers où la population^est
très dispersée l'école est loin. Beaucoup, uégligeace ou misère des
parens, prennent de bonne heure l'habitude de ne pas la fréquen-
ter. On les rencontre par bandes, se gardant les uns les autres, les
aînés portant les cadets, et courant les rues ou les champs. Peu_à^peu
les forces viennent, et avec les forces l'audace; le boulevard jexté-
rieur n'est pas loin, et tout boulevard n'a-t-il pas ses séductions?
De ces promenades aventureuses au vagabondage en règle, il^n'y a
qu'un pas, souvent franchi, et c'est assurément aux enfans' de ces
r^ons que le dilemme un peu excessif « école ou prison » s'appli-
que avec le plus de vérité.
A cAté de l'armée des petits vagabonda, il y a celle de^ petits
meodians, qu'il ne faut pas confondre, bien que ces deux armées
se prêtent un mutuel renfort. Je viens d'expliquer les causes du
vagabondage ; celtes de la mendicité soDt un peu différentes. Je
les indiquerai dans une prochaine étude.
Otbenin d'Hiussonville.
.ïGoogIc
ÉTUDES
SOB
LES TRAVAUX PUBLICS
ROUTES, CHEMINS ET TRAMWAYS.
T. Étudt hiàtariqat iw rodmfnUniIfan it» vota piJiUqva en Pnmet, pir M. B.-J,-II. vituD.
— II. Étude hiiloriqiii el italliliçut lur lit vBia lit commanicalion m Fraiur. pu U, ï&a
Lucu. — III. CenfèrautÊ ntr FadininùtTalim tt le droit admlnUtrallf, t Ul, gulLU»
Aucoc. — tv. TnaRamya cl chtmlni de ftr lur rovitt, p*r U. p. Ctuilut.
Les travaux publics dont l'antiquité nous a laissé le souTCoir ou
légué des restes encore debout se font tous remarquer par un carac-
tère de luxe et de grandeur. Ils ont quelque chose de faslueiu qui
dépasse la juste mesure de l'utilité; l'harmonie entre le but et
l'effet n'y existe pas. Voulait-on ériger le tombeau d'un monarque,
c'était une pyramide; une porte de ville prenait l'aspect d'un arc
de triomphe. Dans un pont, on considérait moins les exigences du
débouché des eaux ou les commodités de la circulation que certaioe^
idées préconçues de perspective et d'embellissement. Nul ne seio-
blsît se douter jadis que la vraie beauté des œuvres utiles est d'tl-
teindre le but sans le dépasser. Nous serions tentés de croire que
les constructeurs de l'ancien temps n'avaient pas à compter avec U
dépense, ou qu'ils avaient k vil pris ce qui coûte aujourd'hui si
.ïGoogIc
ÉTUDES SUR LES TRAVAUX PUBUCS. 629
cher, les matériaux et la main-d'œuvre. Toute entreprise d'utilité
publique était pour eux un prétexte à décoration.
Il parait certain que les plus anciennes routes de l'ère romaine
eurent ce cachet d'ostentation ; la voie Appienne, par exempte, la
plus célèbre de toutes, était ornée, dît-on, de colonnes rostrales et
de statues, en sorte que les premiers milles au sortir de Rome res-
semblaient plutAt k une promenade de viUe qu'à un grand chemin.
L'art de construire les chaussées était encore dans l'enfance lorsque
celle-ci fut ouverte. Les routes n'avaient été jusqu'alors que des
sentiers frayés par les voyageurs et par les bètes de somme. Aucun
peuple, si ce n'est peut-être les Carthaginois, n'avait songé à en
renforcer le sol par une sorte de maçonnerie, et cependant les
Romains portèrent hientdt cet art presque à la perfection, parce
que, à mesure que leurs conquêtes s'étendirent, ils multiplièrent
leurs grands chemins en les améliorait. Afin d'en faire davantage,
la construction en fut simplifiée autant que la solidité le permettait;
les accessoires superflus ne se montrèrent plus qu'aux abords des
cités. Ce qui montre le mieux l'immense développement que les
maîtres du monde donnèrent à leurs voies de communication, c'est
que le réseau en était complet. En outre des lignes qui rayonnaient
autour des principaux centres de population, il y avait des voies
transversales pour desservir les villes de moindre importance.
U n'est pas superQu d'observer que les chemins de cette époque
étaient déjà soumis au régime légal qui a prévalu de nos jours chez
tous les peuples dvilisés. La propriété en appartenait k l'état,
Tusage en était public et gratuit. Le trésor impérial ou celui des
provinces en faisait les frais; parfois un général enrichi par la guerre
contre les barbares ou bien un riche citoyen, avide de popularité,
consacrût à des travaux de voirie une partie de sa fortune. Quant
à l'entretien, il était tantdtà la charge de l'empire, tantôt àla charge
des provinces, ou bien il y était pourvu au moyen de corvées four-
nies par les hAhitans des localités voisines. Les barrières de péage
paraissent avoir été inconnues ou rarement usitées.
11 fallait que les voies romaines fussent de construction bien
soignée pour avoir duré si longtemps après que l'entretien annuel
en fut sup'primé, car on ne s'en occupa plus depuis l'invasion des
barbares jusqu'au ivn" siècle. A peine sait-on ce que c'est qu'une
route pendant cette longue période. Ce n'était qu'un instru-
ment inutile pour des peuples q[ui dédaignaient les moyens de loco-
motion rapide, dépourvus qu'ils étaient d'habitudes commerciales
et de relations lointaines. S'il est présumable, d'^rës plusieurs
capitulaires, que Charlemagne et ses successeurs veillèrent à l'en-
tretien des ponts, ce ne fut que par des actes isolés, sans suite et
sans vues d'ensemble ; ces monarques ne firent pour la viabUiU de
.ïGoogIc
030 BETim DES DEUX MONDES.
leur royaume queceqn'oa deratt faire jusqu'au siècle deLoaisXiV:
quelques passages des plus dangereux ou des plus incommodes
furent seuls l'objet de travaux d'amélioration. Ainsi l'on établissait
des poDts ou des bacs sur les rivières les plus larges ; on surdeTiit
en chaussées les chemins bas et bumides, surtout aux abords des
Tilles. Les avenues des habitations seigneuriales étaient alignées,
dressées de niveau, plantées d'arbres. Dans le reste dn pap, il
n'existait que des sentiers que l'on suivait à la trace. Certaines voies
romaines que l'on continua de fréquenter sans les entretenir par
l'apport de nouveaux matériaux s'usèrent jusqu'au sol, en sorte
qu'il est devenu presque impossible d'en retrouver maÎDleouil le
véritable emplacement. D'autres, au contraire, abandonnées pu les
voyageurs, disparurent sous une végétation parasite, avee leuts
fossés et leur empierrement. Les archéologues les découvrem
aujourd'hui, souvent parallèles aux routes modernes que les ingé-
nieurs de notre époque ont tracées dans la même direction.
Il y eut dont^ au moyen &ge une lacune de plusieurs siècies. Ce
fut alors que les voyageurs, pëleriDS ou marchands, se virent com-
pris au même titre que les pauvres et les malades dans la tatigo-
rie des malheureux que la charité cbrétienne commandât de se-
courir. Ce qu'il fallait k cette époque de courage et de persé^-éruce
pour entreprendre le plus court voyage, on s'en doute à peine.
Surtout avant les croisades, qui du moins mirent les populstiou< i
en mouvement, traverser la France ou franchir la frontière de sro
pays natal sutQsait k illustrer un h<Hnme. Dépouillés par les bri-
gands, rançonnés par les seigneurs sous prétexte de proieoioD,
exposés sans gîte ni assistance aux intempéries des sais«is, sod-
vent entravés par les obstacles matériels du chemin, les voyi^nrs
étaient d'autant moins nombreux que chaque province vinii dans
une sorte d'isolement. Déjà les marchands se servaient de loardes
voitures pour le transport de leurs denrées et marchandises; nui^
les charruis se faisaient le plus souvent à dos de cbeval.
Vers le xii' siècle apparut une congrégation de moines, ila ^"^
hospitaliers et maçons, qui bitissaient des couvens anfMès des
passages difficiles des rivières atin d'y donner asile aui ToyageuTN
L'un d'eux, saint Benezet, est fameux potir avoir construit un pce'
sur le Rhône, à Avignon, vers 1180. La tradition de ces Mrvf
pontifes se conserva longtemps. L'un des derniers de l'ordre, k
frère Romain, devint ingénieur des ponts et chaussées lors de b
création de ce corps à la fin du xvii* siècle. Malheureusanf"-
l'art de construire les ponts ne s'apprend pas par intuition, la fi-
dition des architectes de l'antiquité était perdue. Presque (out f^
qu'ont fait les- moines ingénieurs s'est écroulé ou bieo a élé os-
porté par les crues des cours d'eaux. |
.ïGoogIc
ÉTUDES STTB LES TRAVAUX PUBLICS. 6S1
Peu à peu des ressources plas importantes permirent de com-
pléter ces premiers ouvrages dus à la charité publique. Le roi de
France prit l'habitude de faire exécuter sur ses domaines des tra-
vaux de voirie, soit avec les seuls produits de son apanage, soit en
y faisant concourir, bous la forme d'un impôt spécial, les localités
qui en devaient profiter. Les grands vassaux l'imitèreat souvent.
Le pape Innocent IV, pendant le séjour qu'il fit à Lyon en 1215,
donna l'ordre d'édifier le pont de la Guillotière; les ouvriers furent
payés en partie par des indulgences : c'était alors une monnaie cou-
rante. 11 n'y a pas apparence que l'on ait, au moyen âge, employé les
corvées sur les chemins, sauf en temps de guerre pour faciliter le
passage des troupes, et en temps de paix pour réparer les avenues
des châteaux. La corvée était cependant connue ; tout serf la devait
à son seigneur. Au contraire, les péages étaient fréquens sous
forme d'impôt dû par le voyageur au seigneur dont il traversait les
domaines. Ce n'était en somme qu'une espèce de douane intérieure
sans affectation spéciale à une nature de dépenses ; du moins il en
fut ainsi tant que dura le r^me féodal. Plus tard, le roi concéda
des péages avec le but avoué de créer des ressources pour l'entre-
tien des chemins. Il est vrai que le produit de l'impôt était souvent
appliqué h d'autres dépenses, si bien que les pé^|;es, au lieu de
favoriser la drculaiîon, devenaient un nouvel embarras. Plusieurs
ordonnances royales rappellent aux concessionnaires les conditions
auxquelles le droit de lever des deniers sur les passans leur a été
accordé; ces actes sont nombrenx, d'où l'on peut conclure que l'au-
torité royale avait peine à se faire obéir.
On trouve une autre preuve du mauvais état des chemins au
moyen âge dans les témoignages qui restent du développement
considérable qu'eut alors la navigation intérieure. Fort actif dans
l'aDcieDDe Gatile, sons la domination romaine, le commerce par eau
disparut après l'invasion barbare. Ce ne fut pas une éclipse de
longue durée, car des chartes des premiers rois de France constar
tent l'existence de corporations de bateliers sur les grandes rivières.
Le vin, le blé, le bois, les fourrages, toutes matières encombrantes,
arrivaient à Paris par bateaux. La plus importante peut^^tre de ces
corporations était celle des personnes a fréquentant et marchan-
dant sur le fleuve de Loire et les autres rivières chéant et descen-
dant en icelui fleuve. » Sans cesse menacés par les exactions des
seigneurs dont ils côtoyaient les domaines, les mariniers obtiennent
du roi Charles VI, en 1402, la permission de s'imposer une con-
tribution dont le produit couvrira les frais de leurs nombreux procès.
Un peu plus lard, ils en sollicitent le renouvellement, sous pro-
messe d'en consacrer une partie à des travaux d'entretien. Au sur-
plus, la batellerie n'était pas seule intérœsée à l'amélioration de la
,„i-ui.. Google
63S BErUE DES DEUX MONDES.
Loire, dont le vaste bassin était déjà ravagé par les crues. Il est vrai-
semblable que, dès l'ère carloviogienne, peuWtre avant, les riverains
commeDCèrent à endiguer le lit entre des turcies ou levées gui ont
acquis peu à peu un si colossal développement. Au lieu de laisser
aux eaux un libre épanchement sur des champs que le limon aurait
engraissés, les ingénieurs de l'ancien temps imaginèrent de resser-
rer le Ilot entre deux digues prétendues insubmersibles qu'il fallut
à chaque siëde exhausser et renforcer davantage.
11 n'y avait alors ni magistrats ni fonctionnaires qui eussent
charge spéciale de visiter et d'entretenir les voies de oimaïu-
nication. Les prévôts, baillis et autres délégués de l'autorité
royale entre lesquels se partageait l'administration publique avaimi
bien mission de veiller à l'emploi des deniers recueillis par les
péagers. Souvent peu scrupuleux, ils détournaient à leur profit
l'aident versé par le public. Un fait à noter est que la juridiction
des prévAts des grandes villes s'étendait, en matière de voirie, bien
au-delà des limites de la commune. Celui de Paris entretenait non-
seulement le pavé de la capitale, mais encore jusqu'à vingt lieues
de distance les chemins qui, disent les lettres patentes de 138S,
sont « tellement donmiagés, empires et effondrés que, en plusieuis
lieux, on ne peut bonnement aller à cheval ni à charroi sans très
grands périls et mconTéniens ni y amener des vivres et des den-
rées pour le gouvernement du peuple, n Et ledit bailli avait poaToir
de contraindre les babitans des villes voisines à refaire les chaussée,
ponts et passages qui conduisaient à Paris. Au commeocemeni du
XVI* siècle apparaissent des officiers royaux, les trésoriers de
France, administrateurs, financiers et magistrats, qui, depuis leur
origine jusqu'à la création des intendans, furent les agens actifs
de l'autorité centrale en matière de travaux publics. Par malbeur
les offices des trésoriers de France étaient des charges vénales, ce
qui fut cause qu'ils échurent à des hommes plus occupés de leurs
propres affaires que de celles du public.
C'est qu'au fond l'absence de toute centralisation était alors l'ob-
stacle sérieux ,aux entreprises d'utilité générale. Les magistr^
locaux ne savaient ni ce qu'il fallait faire ni en quel temps il fallait
faire quelque chose. Lorsque Henri IV voulut réformer l'adimnis-
tration du royaume, l'un de ses principaux actes fut d'instituer
un grand voyer de France, Sully, qui en exerçait les fonctions, se
hâte de nommer un voyer dans chaque province pour exécuter ses
ordres. Cet; essai fut éphémère. En 1621, les caisses du trésor étant
vides, le roi éprouva le besoin de créer de nouveaux offices de
trésoriers de France, afin de s'en faire payer l'investiture; en les
■créant, iljne put faire autrement que de leur adcorder des attri-
butions, et la charge de grand voyer fut abolie. Le soin des nmic^
j,GoogIc
ÉTL'DES BITB LES TRAVAUX FDHJCS. 633
redevenait donc une affaire provinciale ; aussi étaient-elles dans un
déplorable état d'abandon. Hormis le passage des rivières et l'in-
térieur des villes, on n'y voyait pas trace de main d'homme. Des
sentiers à travers la campagne, sans largeur régulière, exposés
aux anticipations des riverains, défoncés par les pluies, bou-
leversés par les laboureurs, telles étaient les routes au sn» siècle.
On voyageait le plus souvent à cheval, par petites journées, s'arrê-
tant chaque soir. Les voitures de transport^en commun pour les
personnes étaient encore inconnues.
Golbert, devenu contrfileur-^néral des finances, eut, dans ses
attributions multiples, la direction des travaux publics ; il sut orga-
niser cette branche de l'administration du royaume avec le soin que
son esprit actif et judicieux apportait en toutes choses. Ce qui lui
manquait le plus tout d'abord, c'étaient des auxiliaires qui fussent
dans les provinces les exécuteurs fidèles de la volonté royale. Ne
pouvant compter sur les officiers de finances , trop négligens
d'habitude par cela seul que l'achat de leurs charges leur conférait
rinamovibilité, il s'adressait de préférence aux intendans de justjce,
police et finances que peu à peu on avait établis à demeure en chaque
généralité. Ceux-ci n'étaient pas, comme les trésoriers de France,
des magistrats en possession d'offices héréditaires ; c'étaient les re-
présentans dévoués de l'autorité centrale, qui les nommait, déplaçait
ou révoquait sans qu'il y eût besoin de faire enregistrer au parle-
ment leurs lettres de créance. Toutefois l'inlendant n'aurait pas
suffi à traiter seul les innombrables affaires qui lui incombaient.
L'usage s'établit de lui adjoindre, sous le titre de commissaire pour
les ponts et chaussées, l'un des trésoriers de la généralité avec
mission de visiter les routes et d'y faire exécuter le^ réparations
nécessaires. La volumineuse correspondance de Colbert témoigne
qu'il veille avec une application constante à ce que l'intendant et
son adjoint s'occupent sérieusement des voies de communication.
Il leur adresse tantôt des circulaires, tantôt des lettres particulières
au sujet de tel ou tel travail. Parfois il les loue de ce qu'ils ont fait,
ailleurs il les gourmande parce que les routes sont en mauvais
état. Tout intendant qui arrive dans sa province doit parcourir sans
retard les grands chemins dont le bon entretien intéresse le com-
merce et le bien public. Le trésorier-commissaire est tenu de les
visiter deux fois l'an; au printemps, pour examiner les travaux à
faire, à l'automne pour recevoir les ouvrages exécutés pendant la
belle saison, Colbert exige des comptes-rendus mensuels : il entre
dans les plus minutieux détails de chiffres et ne craint pas de se
prononcer quelquefois sur les questions techniques. Ce fut utile
sans doute à une époque où tout était à faire; mais ne peut-on
accuser l'illustre ministre de Louis XIV d'avoir été l'un des créateurs
NI- uu.Cooglc
33i ■ BETOB DES DEDX H0NDE8.
de cette f&cheuse centnlisatioD qui cootribua plus tard à éteindre
les forces vives de la nation ea ôtant aux autorités locales toate
initiative en même temps que toute responsabilité ?
Au surplus Golbert s'aperçât bientôt que trésoriers et intendans
n'avaient pas l'aptitude requise pour construire de grands onrrages
d'art. D'ordinaire ils s'assuraient le concours des architectes du
pays, qui étaient peu capables ou qui vivaient en communauté d'in*
téréts avec les entrepreneurs dont ils devaient surveiller les opéra-
tions. Le contrôleur-général des fmances en vint alors à confier les
travaux les plus difficiles à des ingénieurs spéciaux. Ce qui était
d'abord l'exception devint ensuite la règle; chaque généndibt eut
son ingénieur des ponts et chaussées. Golbert leur envofut des
instructions, il étudiait avec défiance peut-être, avec sagacité assu-
rément, les aptitudes de diacun d'eux ; il récompensait les plus ha-
biles en leur confiant les projets de premier ordre. L'attrelisi des
levées de la Loire et la construction des ponts sur ce fleure étaient
à cette époque les plus belles occasions qu'un ingénieur eût de se
distinguer. Le grand ministre y appelait ceux dont le tilent avait
été mis en relief par des travaux d'un ordre inférieur.
Quels furent les résultats effectifs de cette époque féconde en
réformes administratives? Les dépenses inscrites sur l'état du rot
pour les ponts et chaussées, — le budget de ce temps, — ne forent
jamais considérables ; elles s'élevaient à peine à un millioa de
livres année moyenne. 11 y avait ua supplément de ressources fourni
par les impositions locales, puis les péages, qui n'étaient plus
admis qu'à titre d'impât pour l'entretien des mauvais passages.
Golbert entreprit d'abolir les péages abusifs ou inutiles, etil n'y
réussit pas sans peine, quoique les barrières fussent dès Ion aussi
désagréables au public qu'elles le sont de notre temps. Eofio il y
avait la corvée ; Golbert ne l'aimait pas, il en prévoyait les excès.
Elle n'était autorisée que par exception, sur les routes par exemf^
où le roi devait passer, comme de Paris à Ghambord ou à Com-
piègne. Des arrêts du conseil d'état approuvèrent pourtant à
diverses reprises une corvée de nature spéciale sur la route de
Paris à Orléans, l'une des plus fréquentées du royaume. Les voi-
turiers qui amenaient du vin et retournaient à vide étaient con-
traints de passer au retour par Étampes et d'y charger du sable oa
des pavés.
Il y aurait ds l'exagération à dire que les soins de Golbert
dotèrent la France d'un réseau de bonnes routes ; ce devait être
l'œuvre du règne suivant. Sous Louis XIV, les chemins restant i
l'état de sol naturel, conune l'on dit aujoiu^'hui, sauf quelques
portions où le roulage était d'une activité exceptionnelle. Les négo-
dans voyageaient, les gens de guerre aussi; les malades tOaieBi
j,GoogIc
ETtBES SDR LES TRAVAtIX PDBUCS. 635
(quelquefois chercher au loiu un climat plus clément ou des eaux
bienfaisantes. Quant à voyager par plaisir, Qul n'y pensait; le toa-
riste n'existait pas encore. Le grand roi lui-même, qui devait être
pourtant l'homme le mieux servi de son royaume, ne mettait-U
pas deux jours pour aller de Versailles à Fontainebleau?
Sous les ministères de Gbamillart et de De^narets, les travaux
publics furent sacrifiés pour subvenir aux besoins de guerres désas-
treuses. En revanche, la régence du duc d'Orléans fut féconde en
projets de tous genres. Dès le début du règne de Louis XV, les
ponts et chaussées sont confiés à un directeur-général, le marquis
de Béringhen, premier écuyer du feu roi. Le rôle important que
jouait ce personnage, membre de l'un des conseils du royaume,
atteste l'intérêt qu'on attachait alors au bon état des routes. Le
directeur-général, avec des fonctions sans doute mal définies, était
l'intermédiaire entre le pouvoir central d'une part et de l'autre les
iotendans, les trésoriers, les ingénieurs, qui s'occupaient de la
voirie dans les provinces. La centralisation, dont Colbert avait été
l'initiateur, ne se manifestait encore que par des bienfaits; elle
propageait les bonnes méthodes techniques, elle introduisait l'é-
conomie dans l'emploi des deniers, la régularité dans les comptes
de finances. Les ingénieurs reçurent alors une organisation hiérar-
chique, une vive impulsion fut donnée aux travaux, à l'entretien
des chaussées et à la reconstruction des ponts. Les fonds accordés
sur l'état du roi étant Josuffisans, on prit l'habitude de lever dans
chaque généralité des impositions spéciales aux grands chemins.
Au marquis de Béringhen succéda Joseph Dubois, frère du car-
dinal et l'un des secrétaires du cabinet du roi ; puis, par une de
ces révolutions administratives qui sont fréquentes sous tous les
régimes, la direction générale des ponts et chaussées fut suppri-
mée. Un arrêt du conseil en date du 23 octobre 1736 la réunit à
l'administration des finances. Mais bientôt Orry, contrôleur-géné-
ral, entreprit d'étendre à tous les pays d'élections le principe du
travail par corvées que les provinces frontières avaient adopté
déjà. Ceci augmentait à tel point les attributions administratives
des ponts et chaussées qu'il y eut nécessité d'en rendre la direction
à un conseiller d'état qui n'eût pas en même temps d'autre occu-
pation. Ce fut Daniel Trudaine qui l'obtint en 17&3.
Les traditions de savoir et d'honnêteté que conservent avec scru-
pule les ingénieurs de notre temps sont un legs du passé; ce corps
d'ingénieurs est aujourd'hui ce que l'ont fait, il y a plus d'un
siècle, deux hommes de bien, Trudaine et Perronet. Leur vie mé-
rite d'être racontée avec quelques détails. Daniel Trudaine, fils d'un
anden prévôt des marchands de Paris, naquit en 1703. Intendant
de la généralité do Riom, de 1730 à 1734, il fut ensuite appelé au
Google
636 BEVOE DES DEUX KONDES.
coDseil d'état. Lorsque le contrôleur-général voulut confier les
poDts et chaussées à un homme d'expérience, le choix se porta suc
cet administrateur qui s'était occupé avec zèle des routes de l'Au-
vergne. L'un de ses premiers actes fut la création d'un bureau de
dessinateurs pour dresser les plans des grands chemins de France.
'En y travaillant quelque temps, les jeunes gens s'iaiUaient à h
pratique du dessin dont les ingénieurs ont sans cesse besoin. Ce
□'était pas assez; on se plaignait qu'il n'y eût pas dans les pro-
vinces des élèves instruits, laborieux, capables d'obtenir après ud
stage le titre d'inspecteur des travaux. Trudaine résolut en cod-
séquence de fonder à Paris une école dont il confia la direciion à
Perronet, l'un des membres les plus distingués du corps des poDi'i
et chaussées. Né h. Suresnes en 1708, Perronet avait commeacé,
selon l'usage du temps, par étudier chez un architecte de Paris.
Après un stage de quelques mois dans les ponts et chaussées, un
mérite reconnu lui avait valu d'être nommé ingénieur à Alençoa,
o£t il avait poursuivi avec beaucoup d'activité la <Téation de routes
excellentes. La faveur de Trudaine le fit revenir à Paris pour pré-
sider aux études des élèves ingénieurs.
Il y eut mieux encore. Trudaine prit l'habitude vers la même
époque de réunir chaque dimanche les ingénieurs préseos à Paris,
les trésoriers de France, à qui l'usage avait maintenu certaines
attributions de voirie, et quelques savans,qui n'étaient pas éiran-
gers à l'art des constructions. On y discutait en commun lesgraves
questions que les assistans avaient à traiter chaque jour; on y
apportait les projets présentés par les ingénieurs de province, ob
y rendait compte des succès obtenus par l'emploi de nouvelles
méthodes. Les séances de cette assemblée ne furent longtemps que
des conversations officieuses ; le souvenir même s'en serait pd^a
si Perronet n'avait eu soin d'en dresser le procès-verbal. Plus tard,
Trudaine de Mootigny, successeur de son père, fit tenir le r^tre
ofiiciel des délibérations par un secrétaire. Tel fut le germe du
conseil des ponts et chaussées, aux avis duquel s'attache avec rai-
son aujourd'hui la plus haute autorité pour tout ce qui concerne
les travaux publics.
Le fait saillant de l'histoire des grands chemins au xvirf siècle
est l'institution de la corvée. Il convient à double titre d'examiner
comme elle s'établit et ce qu'elle produisit, d'abord parce que ce
fut la principale ressource des ingénietu^ du temps, et aussi ptf<x
que, rendue moins onéreuse pour le pauvre peuple, elle alimesie
encore maintenant le budget de la vicioafité.
.vGoogIc
ÉTUDES SUB LES TRAVAUX PUBLICS.
TId caractère distinctif de l'admiaistration royale avant 17S9 est
la pénurie constante du trésor public. Faute de crédit, les emprunts
étaient à peu près impossibles. Soit ignorance, soit nonchalance,
le fisc ne réussissait pas à atteindre, comme il le fait de nos jours,
la richesse sous toutes les formes où elle se manifeste. On trouvait
de l'argent pour soutenir une guerre, même pour couvrir des
dépenses de luxe ; on en manquait pour les œuvres utiles. Il parait
vraisemblable que, pendant les dernières années de Louis XIV, les
ponts et chaussées recevaient de 400 à 500,000 livres du trésor
royal, plus, en chaque généralité, une somme variable de 8,000 à
15,000 livres, prélevée sur les ressources locales, plus le produit
d'impositions extraordinaires attribué d'avance à certains ouvrages
spéciaux. Le tout ne dépassait pas 1,300,000 livres. Même en
tenant compte de la dépréciation qu'a subie la monnaie depuis
cette époque, c'était bien peu, puisque la dépense actuelle des
chemins vicinaux, des routes et de la navigation intérieure, sans
compter les chemins de fer et tes ponts maritimes, est au moins
cent fois plus considérable. Aussi inteodans et ingénieurs ré-
clamaient-ils sans cesse. En cette extrême pénurie, la corvée
était une ressource élastique dont on devait être tenté d'user
avec excès.
Sous le ranime féodal, la monnaie étant rare, rien n'était plus
fréquent que le paiement de redevances en nature; la corvée ou
travail commandé (corrogata opéra) en était une forme. Bile était
due par le serf au seigneur, non point au roi; mais en certains cas,
en particulier pendant la guerre, par le seigneur au roi. D'autre
part, c'est pour ainsi dire une maxime du droit naturel que
te paysan peut être requis de donner assistance aux armées en
marche. L'obligation subsiste de nos jours; il y a toutefois un
grand pr(^ès : cette assistance n'est plus gratuite; mais elle est si
essentielle qu'une loi récente en a déterminé toutes les conditions.
Il y a deux cents ans, la corvée existait sous cette double forme de
redevance foncière et de réquisition militaire. En bon administra-
teur, Colbert n'aimait guère à s'en servir, parce qu'il en redoutait
les abus. Cependant ii arrivait souvent que les populations rurales
fussent convoquées pour réparer les routes où le roi devait passer;
même en certaines provinces frontières, l'Artois, la Lorraine,
l'Alsace, la Franche-Comté, il était d'usage que les chemins fussent
entretenus par corvée.
Ce fut lorsque le marquis de Béringben reçut du régent la
direction générale des ponts et chaussées, avec la mission de
développer les voies de communication en France, que les res-
cgizcd ./Google
as lŒVUB DBS DEUX HOHDEB.
sources fournies par le travail gratuit des paysans reçurent une
organisation régulière. On avait déjà des ingénieurs expérimen-
tés. D'abord en Alsace, puis saccessivement dans les généralités
de Soissons, de Metz, de Châlons, et peu à peu duis tous les
pays d'élections qui étaient régis par l'administratioD centrale,
de 1717 & 1738, la corvée des grands chemins fat établie. Gela
se fit sans vue d'ensemble, peu à peu, par décision de ch»}ue
intendant. Pour créer te moindre impôt pécuniaire, il fallait en ce
temps un édit enregistré au parlement; pour cette nouvelle cha^,
dont le poids fut bientôt intolérable, il n'y eut pas même on afréi
du conseil du roi, les instructions ministérielles y suffirent; elle
ne pesait, il est vrai, que sur les babitans des campagnes, aaïquels
personne ne s'intéressait plus depuis que les seigneurs avaient pris
î'babitude de vivre à la cour. La corvée ne fut mise en vigueur m
dans les villes, où les corps de magistrature y auraient fait attentira,
ni autour de Paris, parce que les plaintes trop vives seraient arri-
vées jusqu'au roi. Le clergé en était exempt aussi bien que la no-
blesse. Ajoutons pour la moralité de ce récit que les seules pro-
vinces qui y échappèrent furent les pays d'états, où l'administratkn
était soumise au contrôle d'assemblées périodiques, et poottaot ces
provinces eurent aussi de belles routes.
Il est utile d'examiner de près la corvée des grands chemins pour
apprécier les ressources qu'elle a pu fournir aus ingénieuis et la
^arge onéreuse qu'elle a été pour les populations rurales, fin prin-
cipe, était corvéià>le tout homme assujetti à l'impôt de la taille,
d'âge et de force à travailler, ce qui comprenait tous les vilains de-
puis seize ans jusqu'à soixante. Un règlement de 1738 prend soin
d'observer que les fermiers, métayers, laboureurs des ecclésiasti-
ques et des gentilshommes y doivent être employés aussi bien que
ceux des simples bourgeois. Sont en outre requises toutes les bétes
de somme ou de trait appartenant aux corvéables. Au commence-
ment de l'année, le syndic de chaque communanté fournit à l'inten-
dant le dénombrement des forces de sa paroisse, c'estri-dîre li
liste des individus et des animaux qui peuvent être assujetUs an
travail des routes. L'ingénieur divise alors la besogne à faire dans
l'année en tâches proportionnelles aux forces de chaque com-
munauté; puis, par l'intermédiaire de l'intendant et du stÂdélé^,
les ateliers sont convoqués à jour fixe, en avril ou en mai de [ué-
férence ou encore à l'automne, autant que possible aux ^xiqoes
où les paysans ne sont occupés chez eux ni par les semailles ni par
la récolte. Il est recommandé de ne pas envoyer les corvéable i
plus de quatre lieues de leur village; pour les plus éloignés, l'in-
convénient de la distance est compensé par une légère rëductïoo de
U tâche à exécuter. S'ils ne peuvent retourner le soir cbet eax,
CgIzcdbvGoOgIC
ÉTUDES SUR LES TRAVAUX PUBLICS. 6S9
les habitaos des villages voisins sont obligés de leur donner asile
avec de la litière pour les chevaux et de la paille fraîche pour les
hommes ; tout est prévu, on le voit. 11 avait même été question de
donner des rations de pain aux corvéables; il a fallu y renoncer
parce que cette mesure d'humanité coûtait si cher que le salaire
d'ouvriers libres eût été moins onéreux.
Le vice, en effet, de ces ateliers de réquisitionnaires est qu'on y
travaille mal. Il es^bien prescrit de ne faire faire par les corvéables
que des mouvemens de terre, des extractions de matériaux, des
charrois; tout ce qui est ouvrage d'art reste confié à des entrepre-
neurs qui se font aider par des ouvriers spéciaux. La besogne a
beau être amplifiée, le paysan la fait avec dégoût. Les défaillans,
les mutins sont punis d'amende, de prison, par ta seule autorité de
l'intendant ou de l'ingénieur, saps autre forme de procès. Les plus
malins s'en faisaient exempter; il n'y avait si petit of&ce, si mince
emploi public qui n'obtint ce privilège; nouvelle surcharge pour
ceux qui ne s'y pouvaient soustraire. Au^i te nombre des jours de
corvée varie-t-il beaucoup d'une province à l'autre. Le règlement
évalue à trente jours par an cet imp6t en nature. C'était excessif;
il parait certain que plusieurs intendans usèrent plus largement
encore du droit qu'on leur donnait de convoquer les corvéables.
Ce qui précède sufBt k montrer combien la cmrée était lourde
pour les habitans des cimpagoes ; que l'on y ajoute les erreurs
dans l'évaluation des tâches ou dans le dénomlwement des assu-
jettis, les retards dus à l'intempérie des saisons, même sans doute
les exactions des hommes chargés de la surveillance des ateliers,
et l'on comprendra que le paysan dut prendre en horreur ce travail
des routes dont il avait seul la charge et dont, après tout, le gentil-
homme, le citadin, profitaient encore plus que lui.
Les historiens du xvm* siècle rendent tous aux intendans cette
justice de reconnaître que c'étaient des administrateurs zélés, intel-
ligens, humains loreque l'exécution des ordres envoyés par l'au-
torité royale leur permettait de faire acte d'humanité. Quelques-
uns s'efforcèrent d'adoucir la charge en la répartissant avec plus
d'équité ou bien en réprimant avec sévérité les exactions des su-
baltemes. A Paris, Trudaine et Perronet s'en occupaient aussi,
avec d'autant plus de sollicitude qu'ils savaient que le temps des
corvéables était souvent gaspillé, et que le profit du gouvernement
était loin d'être à propoitiiMi de la charge imposée aux cultivateurs.
En outre, sans rêver une ^ide répartition des charges publiques
entre toutes les classes de la société, ce qui eût été une utopie à
cette époque, ils se demandaient pourquoi l'on ne ferait pas rem-
bourserpar les communautés que l'éloignement exemptait de cette
réquisiiioo une partie des jotimées exigées à titre gnùuit des coin-
.vGooglc
ÔiO BETDE DES DEUX KONDEB.
mQD&utés voisines. Beaucoup d'ingénieurs avaient proposé cette
réforme ou d'autres équivalentes. Le .croirait-on? l'objection prin-
cipale à une réforme dont personne ne contestait la nécessité c'était
une défiance trop justifiée envers l'autorité royale. Que l'on con-
vertisse la corvée en impôts, disait-on, le produit en entrera dans
le trésor royal, qui a bien d'autres soucis que les roates; et,
comme les chemins ne se construiront ni ne s'entretiendront plus,
l'impôt restera, la corvée sera néanmoins rétablie.
Cependant plusieurs intendans entreprirent d'organiser l'entre-
tien des chemins sur une base plus équitable. Â l'inverse des ad-
ministrateurs de nos jours, ils restaient longtemps dans, la même
province, ils en connaissaient les ressources, les besoins ; il leur
était loisible de suivre plusieurs années durant les effets d'une ré-
forme. Celui de Caen, Orceau de Fontette, imagina de décider que
la tâche serait dorénavant proportionnelle à la taille de chaque pa-
roisse et non plus an nombre des corvéables. En outre, il réduisit
tellement le délai d'exécution que la plupart des communautés se
virent obligées de faire faire leur tâche par un entrepreneur dési-
gné d'avance. Par ce moyen, la corvée se transformait en un impftt
pécuniaire dont le produit, au lieu d'être versé au trésor, allait
droit à l'entrepreneur ; il n'y avait donc pas â craindre que le gou-
vernement s'en emparât pour acquitter des dépenses d'antre nature.
Même, comme la Normandie est un pays riche où les chemins sont
séparés par de faibles distances, toutes les paroisses étaient atteintes
h peu près de la même façon. Néanmoins, il y avait au fond de ce
système une réforme radicale qui devait soulever l'opposition des
classes privilégiées. La corvée devenait un impôt proportionnel
aux facultés et non plus aux forces des contribuables. Les Isillables
riches avaient à supporter ce dont les pauvres étuent soidagés.
Ceci se passait en 1760; la France, obérée par la guerre de sept
ans, était si malheureuse qu'une circulaire du contrôleur-géoéial
avait prescrit de suspendre les travaux des routes. Il y eut des
plaintes qui, émanant de cultivateurs aisés, furent plus aisément
entendues. La cour des aides et le parlement de Rouen condam-
nèrent ces levées de deniers sans autorisation légale <i sous pré-
texte de réparations et établissemens de chemins. » Il n'était pas
rare à cette époque que les parlemens se missent en hostiUté
contre les intendans, en qui les magistrats, possesseurs de leur
office, ne voulaient voir que de simples commis. Le remède était
toujours le même; un arrêt du conseil royal cassait les déli-
bérations du parlement, et les troupes réparties dans la province
donnaient au besoin l'appui de la force aux injonctions des inten-
dans. C'est ainsi que les choses se passèrent cette fois encore en
Normandie. Au surplus, comme les routes étaient nécessaires, les
.ïGoogIc
ÉTUDES SUB IBS TBÂTAUX PUBLICS. 6H
populations se sonmirent de bon gré au régime que Fontette avait
établi. On lui découvrit niâme tant d'avantages que d'autres -inten-
dans s'empressèrent de l'imiter.
Vers cette même époque, Tui^t venait d'être nommé intendant
de la généralité de Limoges. De Tourny, dont le nom reste atUché
dans cette ville aussi bien qu'à Bordeaux, où il fut envoyé par ia
suite, à des travaux d'amélioration municipale, l'y avait précédé et
y avait employé la corvée sans mesure. Les grandes routes de la
province avaient été commencées en beaucoup d'endroits à la fois,
sans plan d'ensemble, probablement faute d'ingénieur capable de
préparer les projets; il avait fallu renoncer aux projets ébauchés,
surtout par la raison que le sol montueux du Limousin ne se prê-
tait pas aux tracés rectilignes, qui étaient le dernier mot de l'art en
ce temps. Les paysans étaient rebutés, plus encore que dans les
auti'es parties du royaume, de perdre leurs journées à des travaux
dont il leur revenait si peu de profit. La corvée ne se faisait plus
qu'avec mollesse ; elle suffisait à peine pour l'entretien des voies
principales. Les convictions économiques de Turgot ne s'arran-
geaient pas d'un impôt si mal réparti; à son avis, le paysan ne
devait rien faire à titre gratuit. Quoique le contrêleur-général,
qu'une si grande réforme effrayait, ne ['écoutât guère, il envoyait
l'un après l'autre des plans de réforme. A l'imitation de ce qu'a-
vait fait Fontette, il voulait convertir la corvée en une tâche propor-
tionnée à la taille; les paroisses situées à proximité des routes s'en
acquitteraient en nature ; elias en feraient même plus que leiu*
part, mais les corvéables seraient payés pour ce supplément, les
autres paroisses s'acquitteraient en at^nt. Comme il avait su
gagner la conûance du clergé et des paysans, il ne lui fut pas diffi-
cile d'obtenir l'acquiescement des assemblées communales à cette
manière de faire. D'ailleurs les cours des aides et les parlemens
ne lui étaient pas hostiles. Il sut donc tourner les obstacles aux-
quels s'était heurté l'intendant de Caen. Restait l'objection déj&
citée et fondée sur la crainte légitime que le gouvernement n'ac-
caparât pour ses besoins ordinaires l'imposition représentative de
la corvée. Turgot conseillait, pour éviter ce détournement, d'assi-
miler les travaux des routes à ceux des églises ou des presbytères,
dont il n'y avait pas exemple que l'autorité royale eût détourné les
fonds. Si bien combiné que fût le projet, le contrôleur-général ne
consentit pas tout de suite à le faire approuver par un arrêt du con-
seil, et néanmoins Turgot le mit h exécution. Les administrateurs
provinciaux jouissaient vraiment de singulières immunités au
xviiT siècle. Trois années durant, Turgot se donna la licence de
remanier le plus omsidérable des impôts de répartition sans y être
nnn util — 1818. 41
.vGoogIc
M2 BETUE DS9 DEUX MOKDEB.
autorisé autremeot que par les délibérations des paroisses. Eo&i,
eu 176fi, l'aiTét d'^tprobatioQ fut obtenu. Ce mode de nchat des
corvées se continua jusqu'en 1787 sans que rien y fût changé, le
Limousin lui dut d'avoir d'excellentes routes, car cette réforme
permettail de faire faire l'entretien annuel par des ouvriers expéri-
nentés au lieu de paysans insoucians, puisque la corvée se payait
en iTgeat plutôt qu'en nature. Ajoutons qu'un ingénieur d'un gnsd
talent, Trésaguet, fut envoyé dans la généralité de Liint^es àpoini
pour tirer profit du nouveau régime que Turgot y venait d'étalé.
Les méthodes de rachat de la corvée introduites en Normandie
et dans le centre de la France par deux inlendans de mérite ne
s'étendirent pas à toutes les provinces; l'administration centrale f
répugnait, sans doute parce qu'elle ne croyait pas trouver partout
les mêmes élémens de succès. Cependant il devenait nécessaire
d'opérer une réfonae générale. Que l'on étudie l'histoire politique
de cette époque : il n'y a pas de sujet qui passionne davantage le
public, qui suscite plus de mécontentement dans les classes infé-
rieures de la société. C'est un thème d'inépuisables disBertalions
pour les écrivains politiques, pour les économistes, même pour les
académiciens. Les philosophes prétendent que les corvées dépeu-
plent les campagnes, que les chevaux et les hommes y périssent
de misère et de fatigua, que c'est un triste reste de la servitude
uitique : bruyantes déclamations qui dépeignaient le mai sans indi-
qua le moyen d'y remédier. Les ingâiieurs, qui y regardaieot de
plus près et qui savaient bien que le |>ays ne pouvait se passer de
bons diemins, étaient hostiles en général k la suppresson du travùl
en nature; à les entendre, il suffisait d'abolir les exemptions et de
réduire le nombre des journées requises en assujettissant, pir
compensatioD, les privilégiés à un impôt équivalent. On sait ptf ce
qui précède quelle résistance toute tenutive de ce genre d«ùl
. rencontrer de la part de la noblesse et de la magistrature. Tuiçot,
devenu contrôleur-général, se résolut néanmoins à l'entreprendi?.
L'édit de 1776, pr^aré par lui, après de longues discussions avec
Trudaine et Perronet, interdisait d'exiger des sujets du roi aticim
travail gratuit ni forcé pour la construction des chemins oo pour
tout autre ouvrage public ; une contribution spéciale imposée sur
les propriétaires de bien-fonds, et dont le domaine royal n'était
même pas exempt, devait couvrir la d^ense d'entretien des routes-
Cet édit fut précédé d'un long exposé des motifs où les abus
do régime existant étaient blâmés avec une violence de pamphlé-
taire. Le contrôleur-général espérait par là <q)p03er uoe baniére
invincible à tout ainistre qui proposerait de rétablir la corvée.
Le but qu'il potosuivait ne fut pas atteint, <ia le sait. On sait
aussi que le parlement de Paris, et à la suite tMB Jea parienens
cg,izcd.,Cot>glc
ÉTUDES SEB LBS TBATAUX PUHJCS. Hhi
du royaume, protestèrent contre l'édit avec une énergie que Le
bien public ne leur inspirait point. U est pénible en vérité de
\mt ftvec quelle ardeur les privilégiés du rang et de la fortune
combattirent en cette occasion pour le maintien d'un impôt inique
qui H enlevait & des malheureux, au profit des prtqiriétures, te
fruit Intime de leurs sueurs et de leur travail, n II serait hors de
propofi de raconter ici la lutte entre Turgot et les parlemens.
Louis XVI saorifia son ministre ; en mtaie temps était remise en
vigueur, sans qu'il fût besoin de le dire, celte odieuse corvée dont
on avait annoncé l'abolition avec fracas trois mois auparavant.
Cependant l'édit de 1776 avait eu trop de retentissement, la po-
pulation des paroisses rurales en avait pris trop bonne note pour
qu'il fût possible de rétablir comme devant le ti^vail gratuit et
obligatoire des grands chemins. Les ingénieurs se trouvèrent dans
un grave embarras pour l'entretien des routes déjà exécutées, dans
UD plus grave encore pour la construction de nouvelles routes, ki
l'on y pourvut sur tes fonds du trésor royal, ailleurs par un impAt
réparti suivant la méthode que Footette avait introduite en Nor-
mandie, ailleurs encore par des impositions locales. Cette dernière
ressource fut employée de préférence dans les généralités où se
faisait l'essai d'assemblées provinciales. Le gouvem^nent hésitait
entre ces aolutions diverses : chaque nouveau conbrAleur-général,
— et iis se succédaient à brti délai dans ce temps de pénurie, —
interrogeait les inteadans, faisait uœ enquête, suivant l'expression
d'aujourd'hui. Enfin, en 1786, un édit, imité de celui que Turgot
avait fait rendre dix ans plus t6t, transformait la corvée en contri~
buiion pécuniaire. Quelques parlemens protestèrent encore, mais
avec moins d'acrimonie, car l'esprit public s'était modifié. L'assem-
blée des notables vint trancher souverainement la question ; elle
décida la cAurersion de la corvée en prestation péconiaire sous la
condition expresse que les assemblées provinciale» fussent chargées
à l'avenir de la confection et de l'entretien des diemins et grandes
routes. Quelques personnes pensent encore maintenant que cette
solution était alors et serait aujourd'hui la plus raisonnable. Les
assemblées provinciales furent emportées par la révolution, la
corvée ne pouvait plus reparaître : les voies de cMnmunication de
tout genre restèrent à la charge des provinces, puis des départe-
mens, ou furent abandonnées sans entretien ni s<Hns.
Au milieu de tontes ces tribulations administratives, le corps
des ponts et chaussées avait conservé tes habitudes de savoir et
d'honnêteté que ses fondateurs lui avaient voulu donner. S'il y
eat ^8 abus dans les appels des corvéables, des extorsi<H!s com-
mises par les agens siû>altemes, du moins les ingénieurs ne
dirent jamais accusés à'ea ttxe coupables ou complices. A la mort
,,.,ii-ujj..Coot^lc
6AA KETDE DES DEOX MONDES.
de Daniel Trudaine, survenue en 1769, son fils Trudaîne de Hod-
tigoy, qui était associé depuis longtemps à ses fonctions, en eut la
survivance. !1 ne se retira qu'en 1777, à l'avènement de Necker.
Deux maîtres de requêtes au conseil du roi. De Cotte et Chaumont
de la Milliëre, lui succédèrent jusqu'à la révolution, qui modifia
brusquement l'organisation du royaume. Mais ces cbangemens
étaient secondaires, parce que l'œuvre de Daniel Trudaine suffisait
à tous les besoins. Le nombre des ingénieurs s'accroissait à mesure
que les travaux acquéraient plus d'importance , les emplois vacaos
étaient dévolus aux élèves de l'école dirigée par Penronet.
L'emploi aibitraire des hommes de la campagne sur les roules
pendant plusieurs jours chaque année avait mis une ressource
inépuisable entre les mains des ingénieurs. Il y eut sans contredit,
au début surtout, un prodigieux gaspillage des forces vives de
la nation ; en fîn de compte, c'est sous le règne de Louis XY,
personne ne t'ignore, que furent ouvertes toutes les grandes rooies
de France. A cette époque aussi remontent les dédstoos de prin-
cipe qui ressent encore la voirie. Les chemins du royaume sont
classés par catégories suivant l'importance du roulage qui s'y opère.
Des arrêts du conseil établissent les droits et les obligations des
entrepreneurs de travaux publics et règlent la police du roulage.
Des plans dressés par le bureau des dessinateurs sous la sur-
veillance de Perronet fournissent des titres authentiques pour
combattre les anticipations des propriétaires riverains. Parmi ies
nombreuses instructions envoyées de Paris aux ingénieurs des géné-
ralités, il y en a deux qui méritent une mention spéciale. C'est
d'abord de tracer les grands chemins n du plus droit alignement
que faire se pourra, n ce qui donna aux routes de ce temps no c*-
ractèrc de grandeur, bien que ce fût incompatible avec l'adoods-
sement des pentes, que la circulation rapide réclame aujourd'hui
de préférence à l'abréviation du parcours. En second lieu, ce fut
l'obligation imposée aux propriétaires des terrains traversés de
planter des arbres h distance r^Uère de l'un et l'autre bord.^On
ne l'avait prescrit d'abord qu'eu vue de multiplier les essences de
bois utiles; on s'aperçut bientôt que ces longues avenues d'arhres
ne nuisent pas au bon entretien de la diaussée, qu'elles protègent
le voyageur en été contre les ardeurs du soleil, qu'elles le guident
pendant la nuit ou par les temps de neige.
Si la corvée permit d'ouvrir avec peu d'argent six mille lieues
de routes que les étrangers admiraient, ce r^ime, auquel le contri-
buable ne se prêtait que de mauvais gré, ne fut pas favorable,' il
faut bien le dire, aux progrès techniques de la voirie. La corvée
ne fournissait qu'une main-d'œuvre intermittente; il était impos-
sible de lui demander l'entretien quotidien, qui est devoiu la
; C",oot^lc
ETUDES SDR LES TBAVAUX PUUJCS. 6i5
règle avec les cantonniers modernes. Une fois que l'atelier d'une
paroisse avait achevé la tâche prescrite, personne ne s'occupait
plus de cette portion de chemin jusqu'à l'année suivante. C'était
un petit mal pour les chaussées pavées comme l'étaient presque
toutes celles de la génér^ité de Paris; c'en était un fort grand
pour les chaussées établies avec des pierres cassées. 11 arrivait que
les routiers aimaient mieux passer sur les accotemeus défoncés
plutôt que de conduire leurs attelages sur l'empierrement grossier
du milieu. Dans le principe, les ingénieurs avaient coutume de
mettre en dessous de gros matériaux , de forme irrégulîëre, sur
lesquels ils étendaient une couche peu épaisse de cailloux de moin-
dre dimension, suivant le modèle que leur en avaient laissé les
Romains. Il leur fallut longtemps pour reconnaître qu'il y avait
avantage à n'employer sur toute l'épaisseur que des cailloux de
grosseur uniforme. Trésaguet, ingénieur à Limoges, paraît avoir
été le premier qui introduisit cette nouvelle méthode vers 1770, un
demi-siècle avant l'Anglais Mac-Adam, à qui l'honneur en est tou-
jours attribué. Un autre ingénieur, de Cessart, proposa peu après
de façonner les routes neuves avec un rouleau compresseur de
poids considérable. L'idée est ancienne; cependant il y a trente
ans à peine qu'elle est passée dans la pratique habituelle.
La création et l'entretien des routes au moyen de la corvée per-
mirent de reporter sur les ouvrages d'art et en particulier sur les
principaux ponts la majeure partie des ressources fournies par
l'état du roi ou par les impositions locales. Au reste les ingénieurs
furent en mesure d'entreprendre ces grands ouvrages avec de meil-
leures chances de succès que par le passé. A la fm du règne de
Louis' XIV, les ponts sur la Loire, la Seine, l'Yoïme, la Marne,
étaient dans l'état le plus inquiétant. La construction en était si
vicieuse qu'ils s'écroulaient sauvent; les restaurations se faisaient
sans intelligence. Le moyen âge, qui nous a légué tant de beaux
édifices religieux, n'a su mener à bien aucun pont sur une large
rivière. Les arches étaient pittoresques, d'un aspect étrange par
l'irrégularité de leurs formes ; mais, faute d'être solidement assises
sur le fond mouvant des cours d'eau ou faute d'un débouché suffi-
sant, elles étaient incapables de résister aux oiies d'hiver.
Les projets exécutés pendant la seconde moitié du xvui* siècle
furent tous soumis à l'examen de l'assemblée des ponts et chaus-
sées. C'est donc à cette savante compagnie que revient l'honneur
d'avoir déterminé les règles de l'art. On peut lui reprocher d'avoir
adopté des formes trop massives : les œuvres modernes ont plus
d'élégance, surtout depuis la découverte des mortiers hydrau-
liques, qui permet de diminuer le cube des maçonneries; mais les
poDts de Moulins, d'Orléans, de Tours, de Saumur, avec leurs
,„i-ui.. Google
Q^^ BBTVB DES DEUX HORBEft.
arcbes régulières, leur surface de niveau, tous suivis ou précédés
de rues larges et droites plantées d'arbres, sont l'œuvre d'une
école dont on ne peut contester le mérite. On l'af^éden divan-
tage en étudiant l'histoire d'uo de ces pwts, de celui de Moulios
par exemple. Golbert en avait fait établir un qui ne dura, qae dii ans,
lùen qu'on n'y eût pas épargné la dépense. Hardouin-llansard, le
célèbre architecte, fut alors chargé de dresser jin nouveau projet;
h p«De 1* dernière pierre était-elle posée que deux luxhes furent
emportées par une crue. En 1752, l'ingénieur Regemorte entreçril
de recommence. Par malheur, l'emplacemeiit naturel de ce pool
était dans un «tdroit où le courant, ress^fé entre la ville de Hmi-
lins et l'un de ses faubourg, acquérait une force extraordinaire.
Regemorte eut recours à un moyen radical qui fut de raser partie
du faubourg pour élargir le lit de la rivière. Le succès fut complet,
mais la dépense atteignit 2,M>0,000 livres, dont les quatre cia-
quiëmes à la charge des généralités de Tours, Orléans, Riom, Bourges
et Moulins, le reste étant payé sur les fonds du trésor. Vers le méioe
temps, De Voglie, ingénieur de la généralité de Tours, inaagurût à
Saunour, sur les conseils de Perronet, la méthode de fondation par
caisson élandie siu* pilotis, ce qui fut un progrès con^dérable, car
les fondations par batardeaux entraînaient des lenteurs fâebenses
sur un fleave aussi capricieux que la Loire. Depuis lors, il n'y eut
plus de prc^rës important jusqu'à l'invention toute récente de piles
en tubes métalliijues à l'intérieur desquelles les ouvriers descendent
dans l'air comprimé. Il serait long d'énumérer toutes tes œimts
remarquables dues au talent des ingénieurs de l'ancien régime. On
ne peut toutefois passer sous silence l'ouvrage capital de Perronet,
le^pont de Neuilly, dont le déclntrement fut l'occasion d'une sorte
de fête publique. Louis XV y assistait, accompagné du corps diplo-
matique et de toute la cour. Bien que le débouché en ait été mal
calculé, puisqu'une lie s'est formée par atterrissement au devuA
de l'arche du milieu, ce monument t^noigne de la perfectira que
l'art de construire avait atteinte au xvm* ^ècle.
Quel jugement convient-il, en résumé, de porter sur les voies de
communication antérieures à la révolution? Habitués que nous
sommes à des voyages rapides, il nous est difficile d'apprécier i
leur juste valeur les efforts de nos aïeux. Consultons plutftt un
contemporain, non pas un Français; quelque judicieux qu'il soit,
outre que les élémens de comparaison lui font défaut, il aun sur
les routes, les ponts et les corvées les préjugés de sa dasse, con-
damnant le travail gratuit et obl^atoire s'il est du parti des philo-
sophes, la conversion de la corvée en impftt territnial s'il ^
homme de robe, décidant tout du point de vue administratif s'il
est intendant. Arthur Young, qui parcourait laFruiceàpetites jonr-
r..,ii-uJ;.CoO<^lc
ÉTDDES SlIB LES TBATÀtTl POKICS, 0^7
nées de 1787 à 1790, est un témoin plus perspicace, plus désinté~
ressé. Dès le second jour, il s'extasie, mais soos réserve : « Si les
Français D'ont pas d'agriculture à oflrir à nos regards, ils ont de
grandes routes, écrit-il en traversant la Picardie, Rica n'est au-
dessus ou mieux entretenu que celle gui traverse une belle forêt :
une large chaussée et des montagnes coupées pour les rendre de
niveau avec tes vallées me rempliraient d'admiration, si je n'avais
rien appris des abomin^les corvées qui excitent ma i»tié, des
sueurs et du simg desquelles provient cette magnificence. » Quel-
ques semaines plus tard, auprès de Narbonne, à l'autre bout du
royaume, il admire encore : n Nous n'avons pas en Angleteire l'idée
d'une pareille route. » Hais aussi ne cesse-t-il de s'étonner que de
si beaux chemins ne soient pas plus fréquentés, La route d'Orléans,
l'une des principales des environs de Paris, est un désert. En Lan-
guedoc, dans l'espace de douze lieues, il rencontre un cabriolet, une
demi-douzaine de chariots et de vieilles femmes sur des ânes. On ne
voyage guère; les bonnes auberges sont rares. — Cet Anglais a
l'esprit positif. — C'est donc qu'il n'y a guère de commerce, de
relations entre les loc^ités voisines, entre ta capitale et les autres
villes; alors à quoi servent ces ponts magnifiques, ces chaussées
superbes? A prouver l'oppression et l'absurdité du gouvernement,
u Des ponts qui coûtent 1,&00,000 livres ou deux millions, et des
routes pour faire une communication entre des villes qui n'ont pas
de meilleures auberges, me paraissent des absurdités. Ce n'est pas
simplement pour l'usage des habitans qu'Us sont faits, parce que
le quart de la dépense remplirait ce but; ce sont donc des objets
de magnificence publique... Quel est le voyageur qui ne taxera pas
de folies de pareilles inconséquences, et ne souhaitera pas sincère-
ment un peu plus d'aisance et monts de splendeur? » Ce jugement
est trop sévère ; nous ne saurions l'approuver. Qu'il y ait eu de l'os-
tentation dans les œuvres d'utilité publique au siècle dernier, c'est
bien possible. C'est pour ainsi dire un trait du caractère natio-
nal, que l'on retrouve dans les cathédrales du moyen &ge, dans les
palais, les cours et les promenades publiques dus aux intendans de
Louis XV et de Louis XVI, aussi bien que dans les routes et les
pontsde ces deux règnes, aussi bien que dans les chemins de fer de
nos jours; nos ingénieurs veulent construire de façon durable, (rar
vailler pour la postérité. Ce n'est pas à nous, qui profitons de ces
œuvres du temps passé, de le leur reprocher aujourd'hui.
Ainsi l'on ne voy^eait guère, il y a cent ans. Cependant les
voyages étaient devenus moins pénibles et plus rapides qu'au
t^nps du grand roi. Les voitures étaient moins lourdes, moins
fragiles grâce à l'invention des ressorts. La surface des chaussées
étant mieux ^>lai)ie, le trot ou même le galop était devenu l'dture
cgizcd ./Google
6&8 RETDE DES DEDX MONDES.
habituelle. L'Alntanack royal de 1768 nous apprend que les
diligences partent de Paris pour Lyon de deux jours en deux jours,
et qu'elles font le trajet l'hiver en six jours, l'été en cinq jours.
« Elles contiennent huit personnes, et elles sont à présent sus-
pendues sur des ressorts qui les rendent aussi douces que les chaises
de poste et les berlines, ainsi qu'en conviennent ceux qui les ont
éprouvées. » Les guimbardes, destinées au transport de gros ballots,
H comme effets de MM. les ambassadeurs et négocians, » partent
les mercredis et samedis et se rendent à Lyon en toutes saisons
en dix jours. La durée du trajet semble indiquer que l'on s'arrêtait
chaque soir. Il est probable qu'il y eut vers cette époque de grandes
améliorations, comme semblent l'indiquer tous les nouveaux termes
de carrosserie, — coches, guimbardes, gondoles, guinguettes, ber-
lines, — qui se remplacent l'un l'autre et se condamnent l'un après
l'autre au ridicule et à l'oubli.
III.
Pendant une trentaine d'années à partir de 1787, la voirie fut en
décadence; diverses causes y contribuaient. L'assemblée consti-
tuante eut la sagesse de maintenir le corps des ponts et chaussées et
de ne modiGer en rien le régime auquel les grands chemins étaient
soumis. Les administrations départementales restèrent chargées de
les entretenir ou d'en continuer la construction. Comme on le pense
bien, les ressources étaient restreintes. Le peu que l'on lit ne se
put exécuter que par .le moyen d'avances que le trésor pubhc
accordait aux départemens. Sous le directoire, une loi établit,
conUrairement aux traditions, une taxe spéciale d'entretien sur c&a
qui faisaient usage des routes. On est hostile aux pé^es en France.
Cette taxe ne put durer; une autre loi y substitua l'impdt do sel.
qui conserva cette aOectation spéciale jusqu'en 181A. L'état avait
d'abord repris à sa charge la dépense d'entretien de toutes les
roules ; un décret de 1811, dont les effets subsistent encore, rKidii
aux départemens celles de moindre importance, que l'on appela dès
lors routes départementales.
En somme le premier empire est une période d'abandw pour les
travaux d'utilité publique qui n'ont pas un intérêt miUtûre.
Les statistiques révèlent, il est vrai, qu'Û y eut beaucoup d'argent
consacré soit à l'entretien, soit aux constructions neuves; mais les
dépenses se réservaient, à peu d'exceptions près, pour les routes
dont les armées avaient besoin ou bien pour des œuvres de grand
luxe, comme les passages du Simplon ou du Mont-Genis. Les
chemins à l'usage de tout le monde étaient presque abuidonnés.
L'art de l'ingénieur ne faisait point de progrès. Les communications
restaient lentes, comme avant la révolution. L'Almanack impiriaL
.ïGoogIc
ETUDES SUU LES TBATAUS PUBLICS. QhQ
nous en donne encore la preuve. En 1809, la diligence met quatre
jours h franchir la distance de Paris à Lyon. Pour aller à Toulouse,
il ne faut pas moins de huit jours, encore n'est-on pas certain
d'arriver. Pendant l'hiver, de novembre à mars, il arrive souvent
que les voitures publiques s'arrêtent. Si les grands chemins
ne deviennent pas tout à fait impraticables, on le doit au mode de
construction qu'avaient adopté les ingénieurs du siècle précédent.
Il avait été d'usage au temps de Trudaine de mettre en dessous de
la chaussée une sorte de maçonnerie à pierres sèches de grosses
dimensions, posées à la main, comprimées k la masse. Sur cette
fondation solide, dont la surface était rugueuse, se nivelait une
faible épaisseur de cailloux cassés. Paute d'entretien, cette dernière
couche s'usa, disparut; il n'y eut plus que les pierres de fond dont
le volume était tel que les roues ne pouvaient les déplacer^ le
roulage devenait lent, pénible; du moins les voitures pouvaient
encore circuler à petite vitesse. Ce qui est plus surprenant, les in-
génieurs de l'empire avaient même oublié les bonnes méthodes de
leurs prédécesseurs. Ils s'approvisionnaient de matériaux, lorsque
des crédits d'entretien leur étaient accordés, aux carrières les plus
voisines, sans souci de la qualité intrinsèque ; les cailloux n'étaient
point cassés, et de fait les ornières étaient telles que des pierres de
fort échantillon s'y logeaient sans peine. Ces réparations accom-
plies pendant deux ou trois mois d'hiver, l'approvisionnement de
matériaux épuisé, il semblait qu'il n'y eût plus rien à faire jusqu'à
la campagne suivante; la chaussée se recouvrait d'une couche de
boue, les ornières se reformaient à la première pluie, la route rede-
venait mauvaise jusqu'aux beaux jours du printemps.
Voilà quelle était la situation en France vers 1820. Le commerce
avait repris beaucoup d'activité depuis la paix ; on voyageait, aussi
le public se plaîgnaitr-il de n'avoir que de si mauvais chemins, d'au-
tant plus qu'il était connu déjà qu'en Angleterre, grâce au talent
d'un ingénieur nommé Macr-Adam, les routes étaient excellentes. Il
y eut alors un et^oûment universel pour le système inventé par
cet Anglais dont le nom est resté associé depuis aux routes em-
pierrées. On s'aperçut toutefois, lorsque la nouvelle méthode fut
étudiée de près, qu'elle ne différait guère de celle inventée jadis
par Irésaguet, ou mieux encore que l'ingénieur de la généralité de
Limoges avait posé jadis, longtemps avant Mac-Adam, les vrais
principes de l'entretien des routes.
Que l'on veuille bien nous permettre ici quelques explications
techniques; le sujet en vaut la peine. Casser des cailloux et les
étendre dans les ornières d'une chaussée, c'est en apparence le tra-
vail d'un manœuvre; il semble que le savoir, l'intelligence, n'aient
rien à voir dans cette besogae. Cependant, si l'on considère que le
j,GoogIc
660 KSTCE BE3 DEUX HCMDBS.
budget d'entretien annuet des routes nsttoaales s'élève à 30 mil-
lions de francs, que ckIuî des routes départementales n'est guère
moindre, celui des simples chemios TÎcinaux quatre ou eÎDq fois
plus coDsidérable, on conviendra que la question est des plus graves
au point de vue économique, qu'une méthode qui permettrait de
réduire la dépense , ne fût-ce que de dix ou même de cinq pour
cent, mérite d'être étudiée avec, attention. En réalité, l'économie
due aux procédés rationnels d'entretim sctuellemeat en usage est
plus élevée encore ; mëflie, on peut atTirmer que la méthode de
Trésaguet, — il est à propos de lui restituer le nom de l'ii^éninr
qui l'inventa, — est seule capable de donner aux chaussées l'ioit,
la résistance dont le roulage, chariots ou voitures légères, a besoin
en toutes saisons. Il est nécessaire que la couche supérieure d'une
route empierrée soit résistante afin que les roues ne s'y enfoncent
point, même' par les temps de pluie, et qu'elle soit unie, pour qne
les voitures n'éprouvent ni cahots ni ballottement. Sur une chaus-
sée neuve ou fraîchement rechargée, ces deux condititM» se réalisent
en y faisant passer plusieurs fois le lourd rouleau compresseur que
tout le monde connaît. Les cailloux se tassent, se broient ; les dé-
tritus formés par les écrasemens se logent dans les interstices. La
surface entière devient plane et régulière. Le même résultat s'ob-
tiendrait dans un délai plus long par le seul effet du roulage, nuis
au détriment des chevaux et des voitures, qui s'y fatigueraient
beaucoup, et avec un certain gaspillage de matériaux.
Cette chaussée se détériorera peu par l'efTet du roulage, pourra
qu'elle ait une épaisseur sutfisante : si elle est peu fréquentée, pvte
qu'elle supportera peu de fatigue; si elle l'est beaucoup, pirce que
les voitures s'entre-croiseront en tous sens et produiront une usure
uniforme sur toute la largeur. Mais les intempéries des saisons ris-
quent d'y causer de graves dégâts. Les hàles de l'été dessèchent
et réduisent en poussière cette sorte de mortier naturel qui réuiût
les cailloux les uns aux autres ; que l'un d'eux se déplace, il en
résufte une cavité, une roue s'y accroche, ébranle les cailloux
voisms, un trou se forme et s'agrandit petit à petit. L'inver, c'est
encore pis ; la pluie délaie ce qn'il y a de moins dur et le transforme
en boue; l'eau s'infiltre dans le sol, elle s'y gèle, et, lorsque le dégel
survient, toutes les parties qu'elle a attentes se soulèvent. H va
moyen cependant de reoiédier à ces inconvéoiens. Le cantonnier fait
au plus vite les réparations les plus urgentes en sorte que le mal ne
puisse s'aggraver. Toutefois le plus important est d'onployer pour
la construction d'abord, pour l'entretien «isuite, les meilleurs
matériaux. Les pierres calcaires sont plus ou moins géhvcs, l'hivw
les transforme en boue ; par compensation, elles omservei» en ètf
une humidité suffîswte; les pierres silicotsea résistent bieD à k
j,GoogIc
ÉTDDBS SCR LES TBATAUX PIOBLICS. 651
gelée, mais elles se dessèchent trop dans la saison chaude. Cest en
mélangeant les deux e^>èces en proponion coorenable que l'ingé-
nieur donne k la route une fermeté persistante en touteB saisons.
Comina la coDipoâtioD géologique de notre sol est loin d'être uni-
fonne, c'est en ci^ue département, eo chaque canti» mené, une
étude à faire Bor les carrières qui s'y trouvent oa une comparaison
de prix de revient CTtre les matériaux à bon marché que Ton a sur
place et ies matériaux plus chers qu'il fant amener de loin.
On voit quel rôle important joue dans notre outillage iadastriel
l'humble caillou cassé qui s'amasse en pyramides régulières au bord
de tous nos chemias. Le vieux pavé dont les ingénieurs d'il y a'cent
ans avaient garni toutes les grandes routes des environs de Paris
est abandonné maintenant; h peine ,1e tolère-t-on là où il existe ; il
donne trop chiots. C'est le macaitam & surface unie et résistante
que le pobtic réclame sur toutes les voies, routes nationales, routes
départementales oa chemins vicioaux. Or l'étendue de ces voies
s'est prodigieusement accrue depuis le premier empire ; quelques
chiffres feront apprécier ce qu'il en est. Il existe en ce moment, sur
le territoire français, environ 38,000 kilomètres de routes natio-
nales, iS,000 kilomètres de routes départementales et 360,000
kilomètres de cumins vicinaux.
Dans l'historique qui précède, il n'a été question que des grandes
routes qui relient la capitale aux frontières ou les grandes Villes
entre elles. Jusqu'à la monarchie de juillet, le gouvernement ne
s'occupa pas des modestes chemins communaux dont le proprié-
tùre rural a besoin pour se rendre à la ville voisine, le fermier
pour conduire ses denrées au marché. Tout au plus trouverait-on,
dans les archives des intendances, quelques arrêtés de police pres-
crivant aux cultivateurs de les labourer en travers pour niveler les
ornières trop profondes. En vain des décrets impériaux metlent-ils
l'entretien des chemins à la charge des communes, en vain une loi
de ISîft autorise-t-elle les conseils municipaux à s'imposer à cet ef-
fet des cenlimes additiomiels ou des journées de travail en nature.
Soit inertie, soit ignorance, les communes ne faisaient rien. Com-
ment en aurait-il été autrement? 11 n'y avait à cette époque dans
les campagnes personne qui sût expliquer comment se doit con-
struire un chwnin ; il n'y avait personne non plus qui fût chargé de
dtHiner l'impulsion aax bonnes volontés individuelles. Cette lacune
fut comblée par la laide 1836. On sait quelles en sont les princi-
pales dispositions. Le préfet devient le grand maître de la voirie
■vicinale; certains chemins, qualifiés chemins de grande communica-
tion ou d'intérêt commun parce qu'ils desservent un groupe de
communes, sont soustraits presque entièrement à l'autorité muni-
cipale dont le législateur redoute les négligences. C'est le préfet,
j,GoogIc
652 BETOE DES DEUX MONDES.
avec le concours du conseil-géoéral, qui en décide la constmction
et l'entretien. Toute la voirie vicinale est confiée à un corps d'agens
voyers départementaux. Les travaux restent imputables sur les
budgets des communes, sauf ce que le départemeot, par l'organe
de l'assemblée qui le représente, en veut bien prendre à sa charge ;
mais ils sont dirigés ou tout au moins surveillés par le préfet et par
ses agens voyers. La plus importante des ressources dont ceux-ci dis-
posent est la prestation en nature. A vrai dire, c'est sous un nom
nouveau la corvée de l'ancien temps, mais avec des tempérameos
qui lui enlèvent le caractère odieux qu'elle avait avant la révolulion.
D'abord elle est réduite à trois journées par an ; elle est rachelable
au gré du prestataire, enfin elle pèse de façon uniforme sur tans les
citoyens valides; il n'y a plus de privilège qui en exempte.
Cette loi, qui doit être comptée comme l'une des plus féomdes
de la monarchie de juillet, conservait aux chemins vidnaux ordi-
naires le caractère communal. Toutefois, comme les ressources va-
rient beaucoup d'une commune à l'autre et que toutes les parties
du territoire sont solidaires, il devint bientôt manifeste que le dé-
partement et l'état devaient venir en aide aux plus nécessiteoses. \
partir de 1861, le gouvernement distribua chaque année quelques
millions pour aider à la construction des chemins d'intérêt ccmimniL
En 1867, en vue de compléter & bref délai tout le réseau vicinai,
un vaste programme fut dressé, d'après lequel le trésor public au-
rait donné en dix ans cent millions, et prêté, à un taux d'amortis-
sement très réduit, deux cents millions pour l'achèvement d» voies
les plus importantes. De si grosses sommes n'étaient qu'un appoint
dans la dépense. Les dix ans sont écoulés ; la caisse des chemins
vicinaux a soulagé sans contredit les communes trop obérées; mais
il est certain qu'il reste encore beaucoup à faire.
Notons en passant que la loi de 1836 fut ime atteinte à l'espèce
de monopole tacite en vertu duquel le corps des ponts et chaussées
avait exécuté jusqu'alors tous les travaux de route dans notre pajs.
A peu d'exceptions près, ce ne fut pas aux ingénieurs de l'étal que
les préfets remirent les fonctions d'agent voyer. Peut-être dans ces
modestes entreprises de voirie vicinale, où la question techm'que
s'eHace souvent devant la question d'économie, où l'intérêt Javenir
cède te pas à de petites préoccupations d'intérêt local, crut-on im-
prudent de faire intervenir des hommes que leur savoir eût rendus
trop rigides ou leur position sociale trop indépendans, II n'est pas
contesté qu'il y eût, pendant les premières années, un fâcheux gas-
pillage des ressources que )b prestation en nature mettait à !a dis-
position des préfets. « En cinquante-six départemens, disait H. Da-
cb&tel, ministre de l'intérieur, dans im rapport sur les opérations
de l'année 1839, les ressources affectées k ces voies de commonica-
.ïGoogIc
ÉTCQES SUR LES TRAVAUX PUBLICS. 653
tion, employées sans direction suffisaote, presque sans contrôle, ne
produisent que des résultats insignifians. » Les agens voyers recom-
mencèrent sous Louis-Philippe les écoles que les ingénieurs du
XTin» siècle avaient faites lors de l'institution de la corvée. Ajou-
tons bien vite que cette période d'iaespérience est close depuis
longtemps déjà. Leur éducation s'est faite : un nombreux person-
nel d'agens subalternes, réparUs sur toute la surface de la France,
connaît maintenant les bonnes méthodes de construction et d'en-
tretien; en général, la prestation est convertie en t&che, si le con-
tribuable n'aime mieux s'en acquitter en aident, et la tâche est
calculée de façon que le budget des chemins n'y perde rien. Au sur-
plus, les conseils-généraux, qui sont bien placés pour juger du bon
emploi des ressources vicinales, ont reçu récemment le droit de
manifester ce qu'ils en pensaient. La loi du 10 août 1871 leur don-
nait pour la première fois la faculté de décider qui devait être
cfaai^ de l'entretien des routes départementales. Dans quelques
dépf^mens, elles ont été remises aux agens voyers ; dans d'autres,
elles sont restées aux ingénieurs des ponts et chaussées, entre les
mains de qui est passé parfois tout le service des chemins vicinaux.
A part ces cbangemens peu nombreux que dictaient des influences
locales, rien n'a été modiiîé dans la situation générale. Les réformes
qui se discutent maintenant dans les conseils-généraux et dans les
chambres au sujet des chemins vicinaux s'élèvent au-dessus de
mesquines questions de personnes; elles portent surtout sur deux
projets très graves dont il est à propos de donner un aperçu.
Roules et chemins sont construits et entretenus aux frais de
l'état, des départemens, des communes, qui y contribuent cha-
cun à proportion de l'intérêt qu'il suppose y avoir. De 14 le classe-
ment de ces voies en catégories multiples. Faut-il conserver cette
diversité d'attributions, ou ne peut-on la simplifier ? D'autre part,
la prestation en nature est un impAt qui frappe le cultivateur ou
l'usinier à proportion des ouvriers ou des chevaux qu'il occupe,
et non pas à proportion de sa fortune acquise ou de son gain;
n'est-ce pas par conséquent un impôt mal réparti auquel il vau-
drait mieux donner une assiette plus équitable ?
On a souvent parlé de déclasser les routes nationales. Depuis
que les chemins de fer sillonnent tout le territoire, c'est par les voies
forées, s'est-on dit, que s'opèrent tous les échanges à grande dis-
tance. La statistique en fournit la preuve. Tandis que l'industrie
des transports a pris une si prodigieuse extension, la circulation sur
les routes reste & peu près la même depuis trente ans, sauf que les
routes parallèles aux chemins de fer perdent ce que gagnent les
routes transversales. Cela même dénote qu'il ne s'y fait plus que
des charrois à courte distance. L'interruption ou le mauvais état
.ïGoogIc
ebh BETUE DES DEUX MOIIDEB.
d'uae route n&tioa&le serait uoe gèae pour Tm, deox on tnù dépir-
temmB ; le reste de 1» France ne s'en spercervnit pas. Le nuon-
nemenat peut être valable eo temps ordinaire; il cesserait i!lel'^
si quelque évÉaenent, qu'il faut toujours prévoir, entnviit li
marche r^lière des trains. On l'a bien vu en 1870, et l'on (km
penser que le ministre de la ^erre ferait valoir à l'occa^cm qg'O
n'est pas indifférent à la défense nationale de maintenir de twim
chaussées, aux frais du trésor public, sur la surface entiiTe di
pays. Au contrûre, les simples chemins vicinaux doivent rester i
la charge des communes qui seules en profitent. Entre tes dm
catégories extrêmes, le langage administratif connaît trois ntre
catégories dés^ées sous les rubriques de routes d^tarteoMtales,
chemins de grande comnninication, chemins d'intérêt comniin.
Sa plus au moins, ces voies de communication ont le caracttre
commun de servir i on trafic de transit en même temps qB'àon
trafic local. A.U point de vue de la dépense, eQes stntt sonsisesâ
des régimes différens : les premières sont à la charge eidnsire
des départemens, les secondes à la chaîne des communes tnc
subvendoQ des déparlemens, les dernières à la charge eidn^TC
du groupe de communes qu'elles desservent. Il en résulte celte
conséquence peu équitable, que tes communes traversées pw te
routes départementales en ont le pixjfit sans en payer reotreiisi,
et que, les ressonrces du département et des communes ^t
iné^lement réparties, ce n'est pas dans la mesure exacM Aes
besoins que les chemins sont entretenus. Les c(»)seils-géii^iB
ont en leur pouvoir le moyen d'y remédier; les ans oDt traDsfofiw
tous les chemins de gmide communication en roules déparleowii-
tales ; d'autres ont fait l'opération inverse. 11 ne peut y avoir ea ces
matières une règle uniforme pour toute la France. Le légîslaleuri
remis avec rùson aux assemblées locales le soin d'en déci^.
La réforme de la prestation en natare est une affaire plus f><^'
plexe. Avec moins de gravité, parce que l'impôt est aujourd'hui
moins lourd, avec moins d'agreur, parce qu'il n'y a plus d'eiemp-
tions par iH-ivilëge, la discussion est aujourd'hui entre les pvH"
sans et les adversaires de la prestation ce qu'elle était il y » c^"'
ans entre Tuigot et les parleraens. Cela justifie peut-être les dhe-
loppemens historiques qui ont été donnés au commeocemest de
cette étude. De nos jours, comme sous Louis XV, on dit qu'il est
imprudent d'ébranler ce qui existe ^ on fait valoir un meilleoru^
gument, que la conversion en argent du travail en nature serait une
a^ravation formidable de l'impôt foncier. Au surplus n'est-ce p»
un des principes financiers les mieux établis qu'un impôt ait»*'
n'est jamais inique parce que les lois secrètes de l'incidence com-
pensent ce qu'il y a d'injuste dans la répartition apparwiteT Si»
CgIzcd.vCoOgIC
ETUDES SDK LES TRATAUX POUCS.
s'occuper de ces fÎBeases, on répood en montrant sur les rôles de
ptesUtioD le manouvrier vivant de son travail au jour le jour taxé
aatuit que le notaire, le petit cultivateur autant que le médecin, et
tous imposés pour l'entretien de chemins dont pr<^te sans boui^e
délier le riche étranger qui vient chaque année passer six mois
avec chevaux et domestiques dans son cb&teau. Au surplus la ques-
tion stta sans doute discutée bientôt au grand jour de la tribune,
car la chambre des députés est saisie par l'initiative de ses mem-
bres de plusieurs propositions h ce sujet. Il est désirable qu'il an
résulte un allégement au profit de ceux qui n'eut d'autre instrument
de travail que leurs bras ; quant aux autres citoyens, les chemins
leursMità tousd'une telle utilité, quoique à des degrés divers, que
l'on ne peut les plaindre de payer des taxes calculées au prorata
du nombre de chevaux d(Hit chacun se sert. Sous cette forme,
la prestation n'est plus qu'une sorte de péage par abonnement.
Somme toute, le budget des routes et des chemins est largement
doté, sans que les sources auiquelles il s'alimente puissent tarir
la richesse publique. La combinaison de trésorerie umnue sous le
nom de caisse des chemins vicinaux permet aux communes ar-
riérées de se jH'ocnrer tout de suite, à un iaible taux d'intérêt, le
capital nécessaire à l'établissement des chemins qui leur masquent.
Lf^ services de construiUioa et d'entretien sont bien oi^nisés.
N'y a-t-il plus rien à innover en dehors de certaines modifications
administratives ou l^nuttiferes d'une portée restreinte? Mais ncm,
il n'est pas dans la destinée de l'homme de jamais arriver au boat
de sa tâche. Les chemms de fer, qui font circuler par grosses masses
et à grande vitesse les ]m)diictions dD s(ri d'un bout de la Franceà
l'autre, vont être bientôt achevés ; les grandes routes sont terrainées
depuis longtemps; le réseau des chônias vicinaux qui pénétrent
jusqu'aux hameaux et aux maisons isolées sera complet un jour
ou l'autre; il n'y aura plus, dira-t-on, que la charge auBuelle d'en-
tretenir en bon état ces voies vivifiantea. Dès maintenant, avant
que la tâche en cours d'exécution soit accam{^ie, il est aisé de
prévoir qu'un nouveau mode de transport réclamera dans on avenir
rapproché sa place au budget des travaux publics. Par divers
motifs, il n'est pas possible d'ajourner davantage la créaticm des
tramways et des chemins de fer sur route.
Que l'on veuille bien se rappeler ce que nous avtms dit des
amsa qu'exige l'entretien des chaussées. On a calculé, d'après des
documens officiels, que pour compenser l'usore produite par le
roulage, pour maintenir l'empierreinent d'épaisseur constante, îl
faut fournir chaque hiver eoviroo A5 mètres cubes de cailloux par
kilomètre aux routes nationales. C'est une ctmsommation annuelle
de plus de 1,700,000 mètres cubes. On sait aussi que le roulage
.ïGoogIc
056 BETDE DES DEUX KOHDES.
des routes départemeotales est presque aussi considérable que ce-
lui des routes nationales; elles sont moins fréquentées, par a»n-
pensation elles ont plus de développement. Quant aux chemins vici-
naux, dont la longueur totale est dix fois plus grande, il n'est pas
exagéré de leur attribuer uq roulage double. Or, comme les ingé-
nieurs prétendent avoir constaté que l'usure des chaussées croU à
proportion du nombre des voitures qui y passent, la consomm»-
tion annuelle s'élèverait à près de sept millions de mètres cubes,
si les matériaux étaient partout d'aussi bonne qualité que sur les
routes nationales, ce qui est loin d'être exact. Tenons-nous-^n k
ce chiffre approximatif, pour ne rien exagérer. Imagine-t-on ce qne
cela représente? C'est à peu près le volume d'une montagne qui
aurait deux kilomètres et demi de tour et AOO mètres de haut. Voili
ce que, année moyenne, les roues des voitures broient et réduisent
en boue ou en poussière sur les routes et chemins viciiiaux de
notre territoire.
Ces chiffres, quelque gros qu'ils soient, n'auraient rien d'inquié-
tant s'il y avait en tout pays des matériaux de bonne qualité. Par
malheur, il n'en est pas ainsi. Les terrains primitifs fournissent des
granits, des gneiss, des porphyres qui sont excellens; mais les sols
calcaires n'offrent, à part de rares exceptions, que des pierres in-
capables de résister à la gelée et à l'écrasement. D'ailleurs le caillou
brut a si peu de valeur sous une grosse masse qu'il est impossible
de le transporter à cent kilomètres de distance seulement, si ce n'est
par bateau. De là une difficulté croissante d'entretenir les roules
à mesure que s'épuisent' les carrières les plus prodies. N'est-il pas
naturel dès lors que l'on en vienne à la matière résistante par excel-
lence, au fer? Deux lignes de rails placés au milieu de la chaussée
ou mieux encore sur l'on des accotemens recevront des voitures
spéciales qui chargeront les marchandises lourdes ou qui trans-
porteront les voyageurs à grande vitesse, sans que la route en
éprouve de fatigue. Ce n'est pas un railway, l'usage a consacré an
nom nouveau : c'est un tramway.
11 semble que le tramway ùt été d'abord accueilli chez nous par
une excessive défiance. Il était bien arrivé dès le début des cbe-
mins de fer que l'on eût autorisé la pose de rails le long des rues
entre les gares et les quais d'une ville maritime. Hormis ces
embrancbemens de longueur réduite, dont le mouvement pouvait
être restreint à certaines heures du jour, on se disait que la voie
publique appartient à tout le monde, sans que personne j ait
droit à un privilège, et qu'il est contraire à nos traditions adminis-
tratives de permettre l'installation d'une entreprise privée sur le
domaine public. Cependant une loi de 1833 avait autorisé déjà
rétablissement d'un cbemiD de fer sur une route départementale
.ïGoogIc
ETDDES SUS LES TBATAUX FCBUCS. 657
entre Andrezieux et Roanne ; cette concession fut abandonnée quel-
ques années plus tard, de sorte que cet essai passa inaperçu. Des
décrets impériaux approuvèrent la création de voies ferrées à trac-
tion de chevaux sur les larges avenues de Paris et de la banlieue,
de Vincennes à Sèvres et à Boulogne, de Sèvres à Versailles, de
Bueil à PoFt-Harly. En quinze ans, ces entreprises ne prirent au-
cune extension, tandis qu'à l'étranger les tramways se développaient
partout. Aux États-Unis, dans les rues larges et tirées au cordeau
de ces grandes villes improvisées, les lignes de rails s'allongeaient
sans gène pour la circulation des voitures ordinaires. En 1875, le
Massachusets seul possédait trente et une compagnies de tramways
dont les lignes avaient une étendue totale de 350 kilomètres {i}.
C'est de 187S que date chez nous l'ère des tramways. Ftesque
aussitôt l'esprit de spéculation se passionna de cette idée nouvelle,
comme il est assez d'usage. Du moins cet engoûment, peut-être
excessif, a donné des résultats utiles. 1) y a maintenant des tram-
ways sur toutes les grandes voies de Paris, et de plus à Lille, au
Havre, à Marseille, k Versailles, dans bien d'autres villes encore.
Puis les inventeurs se sont ingéniés à découvrir un mode de traction
mécanique. Ici comme partout, la machine à vapeur s'est montrée
supérieure à tous les autres moteurs. Lorsque les ingénieurs du
service municipal s'avisèrent, en 1S61, de montrer sur les boule-
vards de Paris un rouleau compresseur mû par la vapeur, le préfet
de police crut devoir imposer la condition que cet appareil ne cir-
culerait que la nuit alln d'éviter tes accidens. Les chevaux s'efiraient
en effet, mais l'éducation des chevaux se fait avec le temps aussi
bien que cette des hommes. On avait remarqué déjà que dans les
quartiers élégans de Passy, où le chemin de fer longe à niveau ta
promenade du Ranelagb, tes attelages se familiarisaient très vite
avec le bruit strident de la locomotive qui passe à toute vitesse.
Les petites locomotives de tramways ont circulé à toute heure du
jour sur certains boulevards ; il y a eu des accidens, il est vrai,
au point que le succès de ce nouveau mode de traction n'est pas
encore assuré.
Ce qui se fait dans les rues ou dans les faubourgs des villes ne
peut-il s'étendre aux routes en rase campagne? Pourquoi- ne pas
poser aussi des lignes de rails au long des grands chemins qui
suivent une vallée populeuse, qui traversent un groupe important
de villages? S'il y a des usines sur le parcours, des exploitations
de bois ou des carrières, un embranchement les desservira. Sur ces
(i) U ne fuit pu cacher qae ce» entreprbw âtaient en général pau protpère». Vingt
compagniec ne distribuaient aucan diridende fc leurs action Dairea i les ome autree
payaieat de 4 à 10 pour 100.
nWB uvii. — 1878, 43
.ïGoogIc
668 BfiVUl SES I>EUX HOHDEft.
chemiDS de fer niraus, lee traias ne circuleront pas avec autant de
vitesse, ils q' auront pas l'allure régulière que comporte l'exploitatîOD
d'une ligue de premier ordre. Qu'importe, pourvu que la voiesoii
boane es toutes saisons et que les mardiandises arrivent à peu de
fiais jusqu'à la gare de destinaiitui 1 Les routes qu'écrase un roulage
trop considérable sont tout d'abord iiMJiquées pour l'es8«i de ces
railways d'un nouveau genre; les budgets de l'état, des départeœens
ou des communes, suivant le cas, seront ainsi déchargés eo partie
d'an entrelien qui leur est onéreux; cette coosidér^ion d'écoDomie
sufTit seule à dénwntrer que les cberaius de fer sur route méritent
d'être encouragés par des uibventions.
Cependant ce système, le plus simple de tous, de chemins de ia
à bon marché n'a guère eu d'application jusqu'à présent. Les décli-
vités des routes sont si fortes, les courbes souvent si proaoDcées,
que la locomotive, avec ses essieux d'un parallélisnte invariable,
aurait p^e à s'y Boouvoir. Et pais il est juste d'ajouter que toutes
les nations de l'Europe, encore occupées de construire leur réseau
principal de voies ferrées, n'oul pas eu le temps de s'occuper des
Lgues de fer d'un întérêL secondaire. On y arrive touteftùs dans
notre pays. Des chemins de fer routiers ont été concédés dans
les départemens de l'Eure et de la Meuse, et se constniiseiit eo
ce moment. 11 n'entre pas dans le cadre de cette étude de discuter
les conditions d'établissecaent ou d'eiploitation des railways écoofr-
miques. Ce qui en a été dit suffit à montrer cwnment s'opère la tran-
sition des voies empierrées aux voies ferrées. Le lecteur imaginert
de lui-même quel délai doit s'écouler avant que ce dernier perfec-
tionnement s'étende jusqu'aux nombreuses boutades qui ont int^
rét à le réclamer.
Depuis les sentiers raboteux du moyen &ge jusqu'à aos rwtes
actuelles, quel progrès ! Entre le cheval de selle de l'anden temps
et le wagon de nos jours, quelle dilTérencel C'est eo définiiirele
plus précieux iaslrument de l'industrie moderne que ce réseau de
chemins à mailles serrées sur lequel un Arthur ïoung perdrait pa-
tience maintenant à dénombrer ce qu'il y passe en viogt^ii^n
heures de voitures de luxe ou de~ chariots à marchaBdises. Si i'oo
y regardait de près et qu'il fût possible de supputer le profit que
diacim en retire, peut-être s'apercevrait-oa que c'est la teiie après
tout qui, dans les exploitations multiples à laquelleelle se prête,
y a gagné le pins. Par ce motif, les populations rurales, victimes
jadis de la corvée, soumises encore aujourd'hui à de lourds impôts,
n'ont pas à regretter ce que leur a coûté et ce que leur coûtera
toujours la 'construction ou i'en&'etien des routes, des chemiDs o'j
des tramways qui sillonnent leur territoire.
H. Blerit.
.ïGoogIc
BASCHINKA
SCÈNES DE LA VIE DES JUIFS POLONAIS (1)
C'était au mois d'août. Le village était dépeuplé comme si 1« vent
de U mort y eût passé. Tous ceux de ses tuibitans qu'on avait jugés
aptes au travail, hommes, femmes, jeunes garçons & peine sortis de
l'enfance, venaient d'être poussés vers les champs comme un vil
troupeau sans volonté pour moissomier au profit des granges sei-
gneuriales. Misérables et aiïamés, ils manquaient do strict nécessaire
au milieu de l'abondance et donnaient tristement les efforts de leurs
bras en échange d'une bouchée de paJn. C'est le lot du serf, qui re-
présente pourtant la ricbesse de son maître. Son sang, ses jours,
ses nuits, ses forces physiques, ses facultés intellectuelles, tout ce
qui lui ^partient est la propriété d'un étranger auquel il est soumis
de par la loi ; il peut être loué, ou vendu, ou joué aux dés comme un
objet inerte; sa vie en somme est celle d'un ver de terre sous te pied
qui l'écrase, mais comme le ver de terre it souffre en silence.
Habitué dès l'enfance aux privations, aux sacrifices, à l'obéissance
passive, territié par des mesures d'incessante rigueur, le serf traîne
son fardeau tant que ses muscles en sont capables, -~ Les voici
donc tous partis, sauf quelques vieillards inlînnes, quelques enftms
inutiles, les seuls êtres humains qui restent dans le village. Les chau-
mières basses ra tordiis sont toutes vides, aucune fumée ne s'élève
au-dessus de leur toit de paille délabré; ni belem»it, ni hennisse-
ment ne s'en échappe; les eofans ne rient pas, les vieillards n'ont
garde de causer entre eux; tout se fait furtivement, timidement,
BOUS l'înfiuenœ d'une sorte de crainte habituelle qui a en ce lieu
paralysé la joie, supprimé la vie pour ainsi dire. Sur la colline la
(1) Ce récit eat tiré d'un lirre curieni qai viant de p&raltre soûl ce tttra i Pçtnitdu
Judtn, TOB Léo Heribcrg-Frinkel. — Stuttgart, IS78. GrQD loger.
.ïGoogIc
660 BSVUB DES DEDX HONDBS.
plus proche, le château se dresse comme une menace; c'est le S}in-
bole du pouvoir absolu, le nid de l'aigle auquel rieu ne résiste. Et
maintenant un homme descend de ce sommet sourcîlleui, on
homme de haute taille en bottes à revers, en habit de chasse, U
cravache à la main-, deux lévriers le précèdent en boadissini. Aus-
sitôt le peu de gens qui se trouvent sur son passage saluent jusqu'à
terre ; il ne répond pas même par un regard ; il traverse leotement
le village silencieux. Tout au bout se montre ime grande maison.
Les fleurs qui la précèdent, le chant des oiseaux dont les cages sont
accrochées à ses murs blancs et bien lavés, la propreté du chemin
qui conduit à la porte, le caquet joyeux des poules qui grattent le
fumier de la cour, maint indice de prospérité en tm mot, OKilrasteot
avec la désolation de tout le reste du village. C'est l'auberge. Ici
demeure Jacob Aschkenas, un vieillard qui possède quelque ir-
gent et qui a une fille, une très belle fille.
Devant la maison , un homme creuse une rigole. . . il pose sa bdcbe,
se découvre et courbe l'échiné.
— L'aubei^ste est chez luiî d^nande le seigneur.
— Non, seigneur.
— Où est-il7
— Au moulin à huile, votre seigneurie.
— Et Bascbinka7
— Elle est ici.
Le seigneur entre dans la maison et pousse sans façon la porte
d'une chambre où la jeune fille, occupée à coudre, se lève avec
efiroi à l'approche du visiteur. Celui-ci a jeté son chapeau et si
cravache sur une sorte de divan où il s'assied iui-mÊme ; puis, lyui
attiré une chaise sous ses longues jambes pour mieux s'étendre, il
interpelle la pauvre enfant, dont les joues sont en feu, dont le^
mains tremblent. Elle est' là debout comme le criminel devint son
juge, les yeux rivés au plancher : — Je ^ai écrit, Bascfainka, coin-
mence le maître. Mon billet t'a-t-il été remis?
— ■ Oui, votre se^neurie.
— En ce cas, pourquoi n'être pas venue au chiteauî
— Qu'y ferais-jeî
— "Fu y dirigeras le ménage jusqu'à ce que je me remarie.
— Je ne suis pas capable, seigneur, de diriger un ménage aussi
considérable; d'ailleurs mon père resterait seul.
— Eh bien ! moi aussi, je suis seul. Je te dispense du ménage,
puisqu'il, t'effraie tant, tu seras dame, si le cœur t'en dit, mais tu
demeureras sous mon toit, cela, je me le suis mis en tête, je vem
l'avoir auprès de moi, entends-tu? Ta vie, sois tranquille, n'aun
rien que d'agréable. Je te ferai venir des robes de Moscou, je te
.ïGoogIc
BASCHINKA. 661
donnerai une voitnre, tu seras servie par mes gens. Accepte, Bas-
chinka, tu t'en trouveras bien,
— Ne vous fâchez pas de ce que j'ose répondre, mais vous
exigez là un péché... Je ne le commettrai pas... non, jamais. Je ne
suis qu'une pauvre juive ignorante, et vous êtes un noble seigneur
à qui nous devons obéissance, pourtant...
— Et c'est justement le devoir d'obéissance que tu semblés ou-
blier. Ha trop grande bonté vous a g&tés, ton père et toi. Vous ne
vous rappelez plus que tout ce qui vous entoure m'appartient, que
je peux vous chasser à mon gré de votre gîte, et que vous n'auriez
pas le droit d'emporter une seule miette avec vous.
— Mon père ne paie-t-il pas le loyer?
— Il ne manquerait plus qu'il ne le payftt point!., mais il le
paierait dix fois au lieu d'une que les choses ne changeraient pas
pour cela. Les juifs n'ont pas le droit de demeurer en ces parages;
ton père ne peut être ici que mon employé, mon serviteur, un serf
à qui je suis libre d'enlever jusqu'à la dernière obole...
— Mon père le sait à merveille, seigneur, c'est justement ce qu'il
a dit quand je lui ai montré votre lettre.
— Tu lui as montré ma lettre?
La jeune fille se tut.
— Et il t'aura certainement affermie dans ta résolution de refu-
ser. Réponds.
Mais Bascbinka s'obstinait à rester muette ; elle craignait de nuire
à son père.
Alors le gentilhomme se leva et, posant une main sur sa blanche
épaule, il lui dit d'une vois plus douce :
— Vois-tu... comprends-moi bien. Quand tu étais encore enfant
et que tu promettais déjà de devenir la plus belle lîlle du pays j'ai
jeté les yeux sur toi en vue de l'avenir. Pour l'amour de ta beauté,
j'ai abandonné cette auberge à ton père... je la lui ai abandonnée à
vil prix; je me suis toujours montré tolérant envers lui afm. qu'il
pût se créer une chaîne aisance et t'en faire jouir. Il est mon dé-
biteur de toutes façons, tu ne l'ignores pas. Eh bien, je prétends
que tu sois la récompense de bienfaits si longtemps accumulés. Ton
père s'acquittera ainsi. Qu'il choisissç... ce sera toi ou tout ce qu'il
possède. Tu conçois ce que vous deviendrez tous les deux si je vous
laisse retomber dans la bassesse dont je vous ai fait sortir.
Basdiinka courba la tète ; elle comprenait toute la portée de ces
paroles, elle connaissait l'homme qui, pour son malheur, avait jeté
les yeux sur elle.
— Eh bien?., répéta le gentilhomme.
— Vous pouvez nous ruiner, soupira la pauvre fîUe.
.ïGoogIc
6ffî BEVnB DES DUn. MONDES.
La colère et l'emportemeot d'un désir contrarié pour \m. première
fois peut-être empourprèrent le visage du maître; sa huiie taîlte
se redressa enoire, les aites nerveuses de son aes, aes lèvres blao-
chissantes fréiairent; il eut un instaut la raine de quelque béte de
pTwe prête à fondre sur sa victime. — Je vous ruiaeni es eAet,
dit-il eo grinçant des dents. Tremble 1
Hélas I elle tremblait bien asseï sans qn'il l'y eogage&t, tout son
sang refluait vers le cœur tounaenté qni se brisait dans sa pcM-
trine : souillée, avilie si elle cède, foulée aux pieds si elle résiste,
perdue devant Dieu ou bien réduite à la mendicité... Quelle alter-
native I Et son père 1 Le pauvre bomme, déjà vieux, comme il senk
à plaindre, quoi qu'elle fit 1 Fuir ? mais où donc ? Oii donc dans ces
régions du owd une maison liospitaUëre s'ovnrinît-eUe au cri
désespéré d'un juif 7
— Tremble I r^ta le seigneur. Ah 1 vous ooyei que j'ai cessé
d'être votre maitre parce que depuis longtemps vous vives sans
soucis ? Une fois de plus vous sentirea mon pouvoir. Je ae peuz pas
vous tuer, non, mais je peux vous poursuivre jusqu'à la mort,
vous enlever votre bien et vous chasser de la maison comme on
cbas.se des chiens galeux, je peux tirer goutte à goutte le sang de
vos veines sans que personne écoute vos dotéances, Auriez-^rtus
recours au gouvernement par hasard ? Le gouvernement n'y pour>
rait rien. Vous êtes des juifs, tous les .environs sont fermés i ceux
de votre race. Vous n'oseriez pas, peut-être, en remettant le pied
dans ce village, défier les lois impériales?..
fiascfainka jeta un regard d'angoisse par la fenêtre. Au momeoi
même Jacob Aschkenas s'acheminait vers sa demeure d'un pas pai-
Hble, ignorant de l'orage qui était venu fondre sur son bonheur.
— Mon père ! voici mon père I
Le seigneur se recueillit l'espace d'une seconde; puis, ouvrant
d'une main ferme la porte d'une pièce voisine, il dit à la jeune
fille : — Entre ici, je ne veux pas que ton père te voie, ni qa'il te
sache si près. Entre !
£lle <^it. Au moment même, le vieillard franchisait le seuil.
Bien que surpris et un peu ^rayé de rencontrer le vautour dans
son p^eonnier, il sut dissimuler et s'inclina en silence.
— (Jne ^aire m'amène diez toi, Jact^. Assieds-toi, je te le
permets, et maintenant écoule ce que j'ai à le dire sans m'ioter-
rompre.
Le vieillard s'affaissa craintif sur le divan, et son maître, conti-
nuant à marcher de long en large, reprit :
— Tu sais que je suis un homme résolu qui va droit aa but et
qui hait les diëiours. Que peoses-tu de ta fille?
.ïGoogIc
BA8CBINKA. 068
— Seigneur, c'est une honnête fnfint et la joie de la maiscai.
— £t elle eat belle comme les anges...
— Pure aussi comme eux, ooble seigneur.
— Celui qui la possédera un jour sera donc un homme heureux?
— Assurénent, si Dieu le permet.
— Eh bien 1 nous scnnmes d'accnd. Je n'ai jamais rencontré de
plus charmante lille que la tienne, et je me suis dît que, dans la
solitude souvent triste de mon château, une jeune créature aimable,
Ttve et gaie serait une meilleure distraction que le jeu, la chasse
et les festins. Ne le crois-tu pas toi-même ?
— Seigneur, je ne suis qu'un pauvre vieillard.
— Tu as raison, tu ne peux juger le cas. Tes sens sont engour-
dis depuis longtemps; d'ailleurs vous êtes ai timorés, vous autres
juifs! Un Dieu, une loi, une femme, cela vous soffit... Écoute
encore... Je suis venu passer avec toi un marché. Lorsque ta misère
te poussa hors de ton pays natal et que tu vins fra[q)er à la porte
de m(Hi château, tu n'avais rien qu'une femme maladive et une
enfant fraîche, pleine de promesses, comme une fleur en bouton. Tu
enterras ta femme sur mon bien ; tu souhaitas de ûxer ta demeure
auprès de son tombeau, et je le permis de récolter sur mes champs,
de loger dans une maison qui était mienne, j'étendis sur toi une
généreuse protection et ta fille grandit dans le bien-être au soleil de
ma grâce.
— Seigneur, ce n'est pas vous...
— Tais-toi !.. Je dis que tu es mon obligé. A. quelque heure que
ce soit de jour ou de nuit, je petu te jeter sur le grand chemin
pauvre et nu ainsi que tu l'étais en arrivant... Si tu veux t'assurer
an avenir prospère et pouvoir «Hisidéfer désormais c<Mnme ta pre-
priété celte maison avec les terres qui en détendent, envoie ta (111e
u château.
— Au château?., à quel titre?
— Eh! ce ne sera pas ma femme tout à fait, mais il s'en faudra
de peu, et si un jour je me remarie, je te la renverrai, sois bran-
quille ; alors vous pourrez vivre à votre guise ; dès le jour oii Bas-
cbinka sera entrée su château, tu deviendras de locataire proprié-
taire tout simplement...
— Que Dieu me punisse, s'écria le vieillard en levant les yeux
au dei, que Dieu me punisse si je trafique jamais du salut de mon
enfant I Sei^etu-, vous me donoeriei votre bien tout entier et vos
serfs, qui sont nombreux, que je refuserais encore...
— Mais ton avenir? songcs-y, malheureux! Crois-tu que je per-
mettrai à un révolté tel que toi de continuer à jouer au maître, et à-
ta jolie fille de continuer à se faire servir? Tous deux vous appren-
.ïGooglc
66i BETCE DES DEUX MONDES.
drez ce que c'est que la pauvreté. Il t'a fallu beaucoup d'années
pour t'élever à ta situation présente... tu en tomberas d'un eonp;
maintes fois, tu peux me croire, marchant à travers la poussière, le
bâton à la main, la faim dans les entrailles, le désespoir au «sur
et ta fiUe avec toi, tu maudiras tes scrupules d'aujourd'hui. L'aiibe
vous éveillera cbaque jour à de nouvelles souffrances, et la nuil at
vous apportera pas de repos; les épargnes que tu as faites a la
sueur de ton front, je te les retire, et ta fille, l'objet de les Ira-
vaux, de tes soucis, ta fille, pour qui tu semais et récoltais, ta fille
tendra aux passans une main amaigrie, à moins qu'elle ce préfère
descendre à un trafic plus bas que celui dont tu parlais lom à
l'heure avec tant de mépris. N'as-tu pas entendu, vieillard î
Le pauvre homme restait assis, plié sur lui-même comme un ]»•
tient à la torture, tandis que son seigneur épanchait toute celte co- |
1ère; chaque fibre de son corps usé par l'âge et les épreuTts
était tenaillée cruellement ; le bourreau savait trouver les poiols
les plus sensibles poui- y appliquer le fer et le feu : ses éco- |
nomies, sa fille... et aucune espérance raisonnable de désinner ce
puissant personnage enflammé par la passion, exaspéré par Yob-
stacle ne lui venait en aide au miteu d'une si horrible crise. i
— Réfléchissez, dit enfm le maître, vous avez le temps jusqu'à
demain. Demain Baschinka viendra au château, ou bien ce sen la
ruine pour vous. Choisissez. I
— Seigneur, répondit Jacob, et les larmes inondaient son visage
vénérable, il est inutile d'attendi'e à demain. Si votre volonté est
formelle, si vous n'éprouvez aucune pitié pour un vieillard au seuil
du tombeau, pour une enfant dont le seul crime est sa yerlu,
chassez-nous. Le ciel saura me délivrer bientôt ; je le prie de donoBi
en même temps à ma fille courage et résignation.
— Tu ne veux pas?., tu ne veux pas ï..
— Non, seigneur, non..., non...
En ce moment, la porte de la chambre voisine s'ouvrit, et Bas-
chinka parut sur le seuil. Sans doute elle avait passé le temps de
cet atroce débat dans la prière, car, ayant essuyé d'une de se^
tresses blondes les pleurs qui remplissaient encore ses yeui rougisi
elle se montra soudain calme et résolue.
— Que Dieu te bénisse, lui dit son père, tandis qu'elle l'emlM^
sait avec tendresse. C'en est fait de notre bien-êti*e en ce moud*;
mais notre éternité, nous l'avons sauvée, Baschinka. Regardons en
haut.
Toute la maison retentit du fracas de la porte que te SBiffU^
laissait retomber derrière lui. Précipitamment il s'éloigna de ce sé-
jour du bonheur et de la paix oii il venait de faire entrer l'afflictioB
.ïGoogIc
BASCHINKA. 665
la plus profoode. Le chant des oiseaux dam leurs cages, l'odeur
des fleurs'éugées aux fenêtres, les tendres jeux des pigeons sur les
toits, la galle du soleil, tout cela n'était plus qu'ironie cruelle, une
sorte de défi k la détresse des deux pauvres étrea qui sanglotaient
maîntenant dans les bras l'un de l'autre. La seule denaeure de tout
ce grand village qui eût recelé de l'aisance et du contentement
était devenue morne conune toutes les chaumières environnantes,
séjours sordides de la résignation désolée.
IL
Lorsque le crépuscule descendit sur le village et que les travail-
leurs, fatigués de leur tâche, furent rentrés dans leurs cabanes res-
pectives pour s'y reposer, Jacob Ascbkenas, laissant sa fille au logis,
sortit et se dirigea vers l'église.
A la maison de Dieu s'appuyait une maisonnette en brique non
blanchie, dont les volets de bois mal joints permettaient à un filet
de lumière de s'échapper dans la nuit. C'était la demeure du pope.
Jacob entra pour trouver le digne prêtre en train de souper, assis
comme un patriarche au milieu de sa tribu. Quatre-vingts fois l'hi-
ver avait passé sur sa tète en y laissant des neiges; sa barbe aussi
ruisselait k flots d'une éclatante blancheur. Il était vénéré dans le
pays h cause de sa droiture, de sa bonté infatigable et d'une gran-
deur d'âme qui faisait de lui le père de tous les babitans sans
différence de religion ni de race. Tous, quand survenait un moment
difficile, allaient réclamer les conseils de sa sagesse et de son expé-
rience.
Iiorsque la porte s'ouvrit, le pope, abritant de sa main ses yeux
affaiblis, dit à sa femme : — Je crois que c'est Jacob Aschkenas?..
Mais la vieille dame avait la vue plus courte encore que son mari ;
avant qu'elle se fût renseignée auprès d'un de ses petits-fils, le
nouveau venu était déjà au bout de la table :
— Ah I c'est vous Jacob, s'écria le pope ; vos visites sont rares.
Qu'est-ce qui vous amène aujourd'hui? Faites place à notre hôte,
mes enfans; verse une tasse de thé, Demetrius. Jacob, prenez-vous
le thé avec ou sans rhum? Hais asseyez-vous donc!.. Pourquoi
cet air triste... mon Dieu! serait-il arrivé un malheur?.,
— Oui, un grand malheur m'a frappé, saint père.
— Quel malheur?.. Votre fille est bien portante, n'est-ce pas?..
Vos affaires vont à souhait, il y a chez vous de l'argent comme du
foin, chacun vous estime et vous aime. Dans de pareilles conditions
qu'est-<e qui peut vous faire du i^iagrin?
.ïGoogIc
006 REVUE DES DECK HONDES.
— Hélas I n'avez-vous pas vu parfois un dump «Mivert d'épis
dorés qai endtaatuent vos yeux, ravagé soud&io par la gréle?
— 11 est vrai qoe le ciel ne pariemente pas avant de nous faire
la guerre, mais...
— £hbi«i, Ufautquej'aie gravement petite contre leciellTtHis
me connaissez pourtant ; que pensez-vous de moi?..
— Du bien, rien que du bien. J'ai toujours dît de voas : Jicob
Aschkenas est un père heureux, un honnête et ricbe aubei^ste, m
brave homme...
— Ah ! j'ai été tout cela en efiet, mais demain matin, avant
votre réveil, je ne serai plus qu'un mendiant, un vagabond, je ne
posséderai rien que te fanlôme du passé dont le souvenir reodra
ma misère plus insupportable encore...
— Jacob Aschkenas... perdez-vous la raison? — Le pope fil nn
signe à sa nombreuse famille, qui disparut aussitôt. I^té seal
avec le juif : — Expliquez-vous maintenant, dit-il.
— Ohl ma fille, commença Jacob en se lamentant, ma pauvre
fille! moi j'ai encore les bras d'un homme, et, si je traîne quelques
années bien tristes jusqu'à la tombe , peu importe , nuis Bas-
dùnkal.. vous la représenlez-vous demandant l'aumône?..
— Comment?.. C'est du délire I s'écria le vieux pope de plus en
plus effrayé.
— Par Dieu qui m'entend, c'est la pure vérité. Ma fille pWtaa
seigneur...
Le pope leva vers son interlocuteur un r^wd candide :
— £lle ptaltà tous...
— Eh! vous ne comprenez pas... vous êtes un saint, et puis vmis
êtes vieux... Le seigneur, lui, n'a que quarante ans et ne croit à
rien. Ne devinez-vous pas encore? Baschinka a te malheur d'Être
belle... la maison et ses dépendances seraient... — Jacob ctàa^
soat visage entre ses mains... — seraient le {Hrix du sang, non
père... maintenant vous comprenez...
— Trop bien... et que dit-elleî
— Ha fille?.. Pouvez-Tous le demander?
— Baschinka repousse à tout riaque cette honte?
— Avez-vous douté d'elle?..
— Mon, mais je me réjouis de renoootrer encore d'hoDofites
gens, de quelque côté qu'Us vienneDt...
Et le pope tomba dans une méditation profonde.
— A quoi donc pensez-vous? lui demaDda Jacob après être reste
longtemps les yeux fixés sur ses traits pâles et majestueux.
— Je pense à votre Baschinka et au pauvre Jos^
— A Josef ?.. en ce moment?
.ïGoogIc
BAKEinKA. 067
— Je me dis que si vous ne vous y étiez pas opposé d'une façon
si o[Haiâtre, ce serait aujourd'hui un beau couple...
— Dieu ne l'a pas voulu ! soupira Jacoh.
— Dieu! Ne rendez pas Dieu responsable de vos erreurs I Vous
étiac alors possédé du démon de l'orgueil. Pourquoi, je tous le
demande, avez-vous refusé Josef? Parce qu'il était soldat, parce
qu'il était moins riche et qu'il vous paraissait moiss pieus que
beaucoup d'autres. C'était pourtant un digne garçon qui avait vu le
monde et qui ne manquait pas d'esprit.
— Vous avez raison. J'étais alors ébloui par ma propre fortune,
j'oubliais ce que j'avais été, ce que je pouvais redevenir. Mais tout
cela est passé... à quoi bon fouiÛer dans des eboaes oubliées depuis
longtemps?
— Est-ce que Bascbinka a oublié, elle aussi?
— le ne sais. Baschinka est une fille pieuse qui honore la volonté
de son père. Quand il m'a plu d' écarter û demande de Josef, aucune
plainte n'est sortie de ses lèvres ; mais je n'ai eu garde de des-
cendre au plus profond de son cœur.
— Eh bien, reconnaissez la main de Dieu I Ce jeune soldat, qoi
venait de recevoir son congé et qui à peine libre se h&tail de dépo-
ser cette liberté aux pieds de sa cousine, vous l'avez éconduit,
bien qu'il fût le fils de votre pro{»e frère ; vous avez négligé de don-
ner un protecteur à votre fille, un soutien à votre vieillesse. Je le
vois encore partir pour Moscou L'âme navrée. Il s'en allait l^bas
gagner sa vie et chercher l'oubli. C'est lui que nous rappellerons,
Jac<c^; il a de l'énergie, du bon sens, il est brave... il reviendra
voua aider dans l'abandoD où vous Mes...
— Lui... Joaef! 11 ne reviendra jamais !
— Vous ne connaissez donc pas l'amour, Jacob Aschkenaa ! Ap-
prenez-le de moi, vieux pope que je suis : plus la femme qu'on
aime est frappée, humiliée, malheureuse, pins on a de joie à la re-
lever. L'amour est généreux, il a des élans irrésistiUes. Aussi vite
que pourra courir son cheval, Josef sera auprès de vous.
— Dieu le veuille 1.. J'ai foi en votre parole. Quand la menace
du se^pieur me toucha comme la foudre, ma première pensée fut
pour vous, pour voua le père de tout le village, qoi tendez ime
mùn secourable à quiconque en a besoin, indistinctement, qu'il sràt
chrétien ou juif, riche ou pauvre I Que le ciel vous garde et vous
console comme vous m'avez gods^ I
D'un pas moins lourd, Jacob regagna sa demeure : il était tard,
il n'y avait plus une seule lumière dans le village, sauf celle qin
brûlait auprès du lit rà Baschinka s'agitait, en proie aux draleurs
de la fièvre. Le repas de midi refroidi et intact était encore sur la
table. Dans la cuisine, ^i retentissait nagnère du bavardage des
bv Google
tQH BETTJE DES DEDX MONDES.
domestiques et des ouvriers, tout faisait silence; le pressentiment
d'un désastre était passé sur toute la maison, bien que ni hcxAi ni
sa GUe n'eussent rien dît.
— Mon enfant, fit le père en s'approchant du lit, je t'appone
l'espérance; c'est notre ami le pope qui l'envoie. Avant la Qn de
cette semaine, il t'annonce du secours, Baschinka,
— Quel secours?., parlez...
— Mais promets-moi d'abord , ma chérie, tant que dureroot
l'épreuve et la persécution, si nous sommes..., — et le père serra
convulsivement sa fille contre sa poitrine en laissant tomber une
tanne sur ses cheveux, — si nous sommes séparés... — Dieu sut ce
qui nous attend!., promets-moi de t' armer contre les pi^es de la
tyrannie et de la séduction...
— Jusqu'à mon dernier souille, dit l'enfant en levant sa nain
droite.
— Bien I je suis tranquille. Quoi qu'il arrive, tu sauras résister
à toutes les tentations?
— 11 n'y aura jamais de tenutions pour moi, mon père, le ne
saluais être tentée par l'amour de personne.
— Baschinka, j'avais cru que tu aimais Josef?
Elle rougit, puis répliqua vaillamment : — Celui-là, oui, mon
père, je l'aime toujours, autant que je haïs te baron. Mais tous
parties d'espérance?..
— Notre espérance est en Josef..,
— Oh I mon Dieu [
— Tu l'aimais, reprit le père, tu l'aimes, dis-tu; et cependant
lorsqu'il me pressait de consentir à votre mariage, lorsqu'il nous
implorait tous les deux, tu restais froide, tu ne te prononçais pas,
tu éludais mes questions.
— Comment aurais-je attristé vos vieux jours? Je savais qu'on
gendre pauvre ne vous agréait pas... Je ne pouvais m'empéclier
de chérir Josef, mais je devais dissimuler pour l'amour de vous...
Le vieillard laissa tomber sur sa poitrine sa tête accablée :
— En effet, murmura-t-il, c'est la punition de Dieu.
Au bout d'un instant, il poursuivit : — Quand vous étiei cnfans,
Josef et toi, et que vous jouiez devant la porte comme deux petits
pigeons, ta défimte mère avait coutume de me dire : — lls^sont faits
l'un pour l'autre. Nous les marierons un jour... L'adversité entra
dans notre famille, nous devînmes pauvres, et les parens de Josef
eurent le même sort; leur garçon, encore presque enfant, fut recruté
comme soldat (1). J'avais pris la fuite pour échapper à de^méchan?
créanciers; je me dirigeais vers le nord ; c'est ainsi que j'ai atteint
(1) En RuMie, MDt le uar Hicolu, tm naauit !«• Jolâ dèa l'idolMcattce.
DigitizedbïGoOgIC
un pays où il n'y avait pas encore de juifs. Peu m'importait en
somme; je me disais : — Dieu est partout; il n'y a pas de lieu où
l'on ne puisse le prier.
Ta mère me suivait quoique bien malade. Tu avais huit ans.
Fatigués, mourans de faim, nous nous sommes traînés lâchant, jus-
qu'au château. Le château est maintenant la caverne d'une béte
féroce, c'était alors la demeure d'un homme bienfaisant. Je n'avais
pas adievé de raconter ma lamentable histoire qu'il m'ol&ait cette
auberge, — une simple baraque dans ce temps-là, plus un jardia
et un cbamp, à des conditions fort douces. Hélas ! ma pauvre femme
n'a pas vu la maison neuve s'élever sur l'emplacement de la cabane,
et nos granges se remplir à souhait. £Ue mourut en nous laissant
sa bénédiction, que Dieu a exaucée, car notre fortune grandit très
vite. Malheureusement la seigneurie changea de possesseur, et le
nouveau m^tre n'hérita pas envers ses tenanciers de la bienveil-
lance que leur avait témoignée l'ancien. Cependant il ne fallait pas
nous plaindre : dur envers tout le monde, il nous favorisait par
grâce exceptionnelle. Je ne me doutais pas que, si le père était bien
traité, sa petite fille en était cause, je ne voyais pas le loup péné-
trer chez noas sous la peau de l'agneau.
Là-dessus arriva Josef, que personne n'attendait, que personne
ne put reconnaître. Comment l'aurait-on reconnu? 11 y avait loin du
petit juifauxjouesroses, aux yeux timides, vêtu du \oag pekeschele,
à ce gaillard basané, balafré, qui portait des médailles militaires sur
la poitrine et dont la voix, le langage, avaient changé; non, vois-tu,
il n'avait plus rien d'un juif. Et, après quinze ans d'absence, il en-
trait ici comme chez lui, en se targuant d'une promesse que le temps
et les circonstances avaient effacée de ma mémoire. Fallait-il te
livrer à cet homme, à un bomme qui. Dieu me pardonne, n'est ni
beau, ni riche, sans savoir seulement si tu y tenais? J'avais d'autres
projets, je croyais pouvoir choisir... maïs Dieu devait en décider
autrement. Je le vois bien aujourd'hui, et je me soumets... Certes
Josef ne peut nous donner l'aisance qu'il n'a pas, qu'il n'a jamais
eue, mais il peut soulager ma vieillesse d'une partie de son fardeau,
il peut te dâ'endre contre tout danger, il peut servir de soutien à
notre misère... il le peut, si c'est sa volonté.
in.
De grand matin, on frappa violemment à la porte de l'auberge.
Jacob se leva; les premiers rayons de l'aube éclairaient la chambre ;
le pauvre homme eut le sentiment du condamné que le bourreau
vient cbercher dans sa cellule; un profond soupir sortit de sa poi-
.ïGooglc
670 BETDE DBS UIIX KONDES.
trine, il pensa qu'il fallait éveiller sa fille, mais avant qu'il se fût
résigné à troubler saa sommeil qui avait été bien court et ïâea
agité, Baschinka était debout devant lui, pâle comme la mort, tni>-
quille cependant.
— Ouvrez, dit-elle à la servante.
— Attends 1 s'écria son père courante nne caisse dont il glîsn
en toute hâte le contenu au fond de sa poche. N'ovUioDs pas notre
denier de voyage. Si je dois renoncer à tout ce que m'a donné le
cid, blé, troupeaux, fruits des diamps et du jardin que j'ai criés
dans le désert, je veux sauver du moins le peu d'argent que j' amis-
sais jour'par jour...
L'instant d'après, les gens du seigneur et le seigneur lui-mÈme
parmi eux firent imiptioii dans la chambre. Devant le vis^ de
leur persécnteur animé par une méchanceté cbabotiqtie. le vieil-
lard et sa fille reculèrent. Alon le barcn s'approcha àeUcaba,
posant la main sur son épaule, lui dit : — L'heure a srainé. Décide-
toi. Je ne t'accorderai pas une minute de grâce. C'est pour toos
une question de vie ou de mort, pis que cela, une question de
misère ou de richesse. Regarde autour de toi : étables, fanges,
moulins, tout cela est à toi pour toujours si tu le veux ; et ta fille
elle-même, ta fille qui, je l'espère eatcore, a trc^ de cœur pour
réduire son père à la mendicité, sera traitée comoM une râne dans
mon château. Cro«s-moi, quand elle reviendra plus tard, chai^
de riches présens, dans la mMSOQ paternelle, il se trourcsa bien
un juif pour l'éponser. One risques-tu donc?
Baschinka se redressa indignée : — Allons, moD père, s'éoi»-
t-elle, advienne que pourra. Tout vaudra mïeiu que les infâmes
félicités qu'on me propose.
Et, entraînant le vieillard, elle voahit ouvrir la porte; mais one
maÎD brutale la saisit : — Qu'est-ce à dire 7 Vous ae quittœt pas
cène maison avant d'avoir été fouillés. Sait-on si vous n'ayez pu
volé quelque chose? Ici tout m'appartient jusqu'aux clous de la
muraille. Gueux vous êtes venus, gueux vous partirez.
Sur un signe, le père et la fille furent dépouillés de tout ce qu'ils
avaient voulu sauver du naufrage, on ne leur laissa que les habits
qu'ils portaient. Derrière eux retomba ensuite la lourde porte, etils
se trouvèrent dehors, le vieillard et la jeune fille, sans pain et sans
asile.
De quel côté se tourner? Les paysans du village sont tous pauTres,
et d'ailleurs quel serf oserait s'exposer à la colère de son maître?
Ils s'interrogent des yeux ; le vaste monde n'a pas de place poar
eux, — pour eux comblés, hier encore, de tout ce qriQ peut ro)dre
fadie et douce la vie humaine.
.ïGoogIc
B&SCHfNKA. 671
Une voiture vide vient à passer. Baschinka connaît celui qui !a
conduit : — Veux-tu nous mener à Boloslaw ? En deux heures,
a|oute-t-cUe, s' adressant à son père, noas serons i l'abri des in-
sultes parmi les étiangere, qui auront peut-être pitié de nous.
— Volontiers, a dit le voîturier, — Mais Jacob retient sa fille : —
Basebioka, c'est aujourd'lmi le sabbat.
Et ia pieuse enfant recule d'un pas, la voiture continue de
rouler, laissaat les deux misérables derrière ^le. — Comment donc
faireî
Uae Imi^e oonsolatrice se présente à l'esprit du vieux Jacob ;
celle du pope. Cette paisible demeure appuyée à l'élise est la
seule qui s'ouvrira devant eux, la seule où la haine n'osera pas les
poursuivre. Jamais nul n'a frappé en vain à cette porte.
Furtivement, conmie des voleurs, le juif et si fille se glissent
vers le refuge béni où ils savent qu'est observé ce beau commaa-
dement de l'amour du prochain qu'on a si aouv^t aux lèvres, si
rarement dans le cœur. Et en effet le bon prêtre verse le baume
de sa charité sur leurs blessures-, ils pourront attendre là plusieurs
jours un secours d'en baut.
Tandis que, tout en priant avec ferveur, ils jettent des regards
désolés de loin sur la maison déserte qui naguère était la leur,
un brait de grelots vient troubler le silence du village. Ce bruit
augmente de plus en plus jusqu'à ce qu'une voiture de poste enve-
loppée d'un épais tourbillon de poussrère s'arrête devant l'au-
berge. Il en descend un étranger qui cbercbe à se faire ouvrir la
porte. 11 frappe auK vitres, il cric, il regarde autour de lui, il inter-
roge d'un air inquiet. Enfin une paysanne lui montre l'église du
geste et i) j court pâle, haletant, une sueur froide au front.
Ah ! quel retour, quelle réunion I combien sont profonds et cachés
les desseins de Dieu I Ce pauvre diable qui s'éloignait naguère
bumitié, déçu dans sa plus chère espérance, le voilà qui revient
comme un ange sauveur à ceux qui le repoussaient; il se lève tel
qu'une étoile dans ta nuit de leur douleur. Des larmes, des embras-
semens, des promesses, des éclats de fureur, de tendres sermens se
succèdent, s'entr«nétent. Le pope est debout auprès de ces trois
êtres longtemps séparés et assiste à la réconciliation qui est son
œuvre. II a jeté la corde de saiut & ceux qui allaient périr; sa foi
ingénue dans la générosité d'autrui n'a pas été trompée : Josef est
bien le brave cœur qu'il pressentait. Comme il s'emporte au récit
des événenensdes derniers jours I Ses lèvres tremblent, ses p(Hngs
se ferment, il ne peut rester en place et parcourt la diambre k
— J'irai le trouver, dit-il; oui, iDoi-méme,... audiiteau!.
sans t&rder davantage.
.ïGoogIc
672 BETCE DEe DBCX HONDES.
Mais Baschinka s'écrie : — N'y va pas... n'y va pas mûntenant,
je t'en conjure.
— Elle a raison, fait observer le pope. Vous n'êtes pas de sang-
froid et tout homme qui veut avoir raison d'un autre doit d'abord
se dominer soi-même.
— C'est boni j'attendrai, j'attendrai un peu, bien que la terre
brûle sous mes pieda. N'y a-t-il donc point de droit en Russie, que
les nobles peuvent traiter ce peuple comme une bande de pour-
ceaux? Moi, j'ai été soldat, je suis rompu, Dieu le sut, à la disci-
pline ; j'ai appris à respecter les difTérences du rang, mais à l'ar-
mée nos supérieurs sont retenus par des lois qui modèrent le
despotisme... tandis qu'un tyran de village pourra nous dépouiller
de la chair de notre corps, sucer la moelle de nos os... et il faudra
nous taire I Allons donc I Jamais vous ne me ferez croire que le
tsar, s'il savait combien de vies humaines sont écrasées par la pe-
tite noblesse dans les vastes plaines de son empire, ne mettrait
pas fm à l'esclavage !..
— Dieu est haut, le tsar est loin, interrompt doucement le
vieux prêtre. Ob I si l'on avait le droit seulement d'aller se faire
entendre dans les palais... Dieu le permettra tôt ou tard, mes amis.
Un jour viendra où l'on nous donnera là parole,... alors les op-
pressés respireront et les oppresseurs garderont le silence... alois
vingt-cinq millions d'hommes dégradés au rang des animaux culti-
veront la terre autrement que comme des chevaux de labour, sous
le fouet pour le compte d'autrui. Oui, l'absolutisme tombera bioitAt
comme un tronc pourri... je le sens, je le vois... il n'y aura plus
de servitude. Je n'assisterai pas à ce changement, mais je m'en ré-
jouirai dans le tombeau, et, si Dieu le permet, mon âine visitera
encore les chaumières où ceux que j'ai connus misérables s^tat
désormais heureux.
IV.
Après une nuit d'insomnie, Josef revêtit ses habits de fête et se
rendit au château comme il l'avait annoncé. Une troupe oisive de
valets se traînait devant le sombre et morne édifice, en s'aousant ^
exciter les chiens après les paysans qui, moins favorisés qu'eux,
défilaient nu-tête devant la résidence seigneuriale, se rendant à l«ir
tâche quotidienne. — Vraiment les chiens avaient l'air d'être dres-
sés & ce jeu, comme si on leur eût fait comprendre qu'ils pou-
vaient sans inconvéDient arracher un morceau à ces mollets de
rustres, et plus les paysans effrayés criaient, plus les valets riaient
aux éclats sous leur livrée somptueuse.
L'apparition d'un homme au maintien martial, au visage sérire
.ïGoogIc
BASCHIHKA. 673
fît cesser cependant ces plaisasteries de cannibales. — Puis-je avoir
l'honneur de parler au baron Gaspadof? demanda Josef.
— Vous le saurez li-baut..., le corridor à gauche.
Josef monta lentement le grand escalier. Arrivé au sommet, il
s'arrêta un moment pour mettre de l'ordre dans ses pensées, pour
se remémorer ce qu'il voulait dire au despote. De cette visite dé-
pendait tout l'avenir des siens. Il s'agissait de ne pas faire fausse
route.
Un domestique accroupi k la porte du maître lui demanda ce qu'il
voulait, et sur sa réponse s'écarta pour le laisser passer.
Josef entra donc. Le premier s^on était vide, dans le second se
trouvait le baron le dos tourné vers la porte et assis devant une
table & jeu. 11 s'exerçait à donner deâ cartes avec toute l'habileté
d'un escamoteur. Troublé par le bruit d'un pas, il se leva précipi-
tamment et toisa l'intrus des pieds & la tête. Une exclamation
simultanée leur échappa. Ils s'étaient reconnus I Le baron s'appuya
chancelant à la table, le juif recula jtisqu'à la porte, et il se fit un
silence pénible.
Josef fut le premier à recouvrer quelque présence d'esprit. Avec
nue souplesse digne de sa race, il eut en un clin d'teil changé son
plan de campagne, et ne laissant pas & l'adversaire éperdu devant
lui le temps de se relever ; — Je vous salue, mon colonel, com-
mença-t-il.
Ce seul mot parut frapper le baron à ta façon d'un coup d'épée ;
il se redressa de toute sa taille, mais une p&leur livide trahissait
assez son agitation, — Vous vous trompez, s'écria-t-il enfin, qui
êtes-vous? Que voulez-vous de moiî
Josef se sentait niattre de la situation.
— Je suis, répondit-il, un ancien sous-officier du 7* r^:iment
des cosaques de Voiliynie, et je viens présenter mes respects à mon
colonel.
— Qui donc est colonel ici î
— Mais vous-même, Romain Vassilevitch Konopfcof.
— Va au diable I Tu y trouveras peut-être un Romain Konopkof.
Ici demeure et règne le baron Gaspadof, seigneur de Milatine.
— ■ Monsieur, répliqua Josef tout tranquillement, je reconnais
d'autant mieux mon ancien colonel qu'il a oublié son nom avec
sa distraction habituelle. Vous vous prenez pour un autre comme
ce distrait qui, entrant dans une maison étrangère, y endossa une
robe de chambre, étrangère aussi, et s'y carra comme chez lui. Pure
distraction, sans doute ! une de ces distractions comme vous en
aviez*|si souvent au jeu avec messieurs les officiers quand il vous
arrivait de piper les cartes.
■on xsTii. — 1ST8. 43
.vGoogIc
67i REVUE DES DEOX KONDES.
Le seigneur p&IIt encofe et loura» un regard eDfl&nuné ven
l'iDsoIeot, auquel il eût bien volontiers plante un couteau dans le
Teutre; mais , toujours calme, Josef, continua; — Par distraclioii
aussi, vous oubliiez la paie de vos soldats, vous oubliiez d'ioscrire
les noms de ceux d'entre eux qui étaient morts ou congédiés, des
déserteurs aussi. Par distraction, vous tiriez sur le jeune comu
Stanislas Horski... ob 1 il vous avait injurié publiquement, je le sais
bien, à cause de quelque bagatelle au jeu, mais enfin dans ce duel
vous faisiez feu avant qu'il ne fût prêt... Et quand vous avei fui
pour éviter le châtiment qu'une loi rigoureuse inflige aux meur-
triers, vous avez, par distraction, je le répète, emporté avec voas
la caisse du régiment. Ma foi! je comprends que vous vousplaisiei
après cela dans le nord, où l'on ne connaît pas mon colonel, i trao-
cher du seigneur et de monsieur le baron...
Le prétendu Gaspadof avait vraiment l'air d'un chien enngé.
Ramassé sur lui-même, il semblait prêt à s'élancer... ses yeui
sortaient de l'orbite cherchant une arme gui lui permtt d'en finir
avec l'audacieux qui était venu le relancer dans sa tanière debëte
féroce. Au mur, près du poêle, pendaient plusieurs fusils ; il essaya
d'eo saisir un, et Josef vit la mort planer au-dessus de sa tfite.
— Un instant, monsieur le colonel, dit-il sans reculer d'un pas,
mon beau-père et ma fiancée m'attendent en bas et le pope s'in-
téresse très vivement & moi. Si vous me tuez, l'identité du baron
Gaspadof et de Romain Konopkof ne sera pas divulguée sans douie,
mais ne aaignez-vous pas d'être une seconde fois poursuivi pour
meurtre?
Le faux baron resta immobile et comme atterré.
— Qui donc est ta fiancée, dr61e 7 demandar-t-il.
— Ma cousine Baachinka; son père est mon oncle, et leur sort
sera le mien.
— Quoi?., Baschinka?.. S'il en est ainsi, les choses peuTeni
s'arranger entre nous, mon garçon.
La physionomie du baron s'était rassérénée : — Serais-tD venu
me trouver pour plaider la cause de ces gens^?
— En effet, c'était mon but, monsieur le colonel...
— Gbutl qu'il ne soit plus question de colonel, ni de rien de
semblable. Tu n'as rien raconté, j'espère, à tes parens de c^
histoire?..
— Comment l'aurais-je fait, puisque moi-même je ne savais
rien? J'arrive pour parler au baron Gaspadof, et je trouve Rom»"»
Vassilevitch.
— Tw»-toi, malheureux I A quel prix garderas-tu le sileo»'*'*
toi-même la sonune ; je te le permets.
.ïGoogIc
BA8CHINKA. 675
— En ce cas, je demande lea.biÊnfl de mon futur besu-père,
rien de plus.
— Ton beau-père n'a pas de biens...
— Oui, je sais que ses terres dépendaient de la seigneurie, qu'il
D'en était que le fermier; par votre volonté, cependant, il peut
passer de fermier propriétaire.
— Y penses-tu ?.. Ce sont là des prétentions exorbitantes.
— Soiil Je n'en démordrai pas pourtant I
— Mais si je te donnais une grosse somme en te disant : —
Var-t'en et oublie-moi pour toujours.
— Je m'en irais dans la ville la plus proche raconter que Romain
Vassilevitch Konopkof du Caucase se traduit dans la langue de ce
pays-ci : baron Gaspadof.
Le seigneur grogna un sourd juron qui n'intimida nullement
l'intrépide Josef ; celui-ci restait debout, les bras croisés, la léte
haute, eu homme qui a le sentiment de sa force et le mépris de son
adversaire. Le hasard lui avait conféré une puissance dont il comp-
tait se servir sans en abuser.
Au Saad rien ne pouvait être plus insupport^le au faussaire que
d'avoir à tout jamais son ennemi et son vainqueur pour voisin*
_ Comment, lui dit-il, je. serais condamné à te rencontrer sans
cesse sous mes pas?..
— Rien n'empêche mon colonel de voyager si notre présence
lui est importune;... mais voyez-vous, mon colonel...
— Maudit 1 que je n'entende pius ce mot.
— Je me déshabituerai de le prononcer... voyez-vous, seigneur,
monbeau-^res'est attaché à cet endroit-ci, et il nes'enséparerait,
je le sais, qu'à coatre-cœur.,. Quand on est vieux, on n'aime pas
le changement, mon colonel...
— Encore!..
— Excusez, monsieur le baron. C'est une erreur de croire que
le juif n'a de goût que pour l'argent et ne tient pas plus à un pays
qu'à un autre. Quitter la maison qu'il a bfttie, le champ qu'il a
ensemencé lui est fort douloureux... Et quand bien même vous
viendriez lui dire : — Voici de l'argent en échange, il ne serait pas
consolé, non, seigneur. Tout autant qu'on chrétien il aime la motte
de terre sur laquelle l'a jeté sa destinée... et s'il s'agit de la quit-
ter, le vieux juif peut céder à la force... l'argent ne le décidera
pas...
— Hais entends donc raison. Cette maison, ces diamps, appar-
tiennent-ils à ton beau-père ou bien au baron Gaspadof?
— En aucun cas, répondit Josef avec un sourire moqueur, ils ne
sauraient appartenir au baron Gaspadof. Mon beau-père a reçu
des mains de l'ancien seigneur une méfiante baraque avec la pro-
d., Google
676 BETD£ DES DEUX MONDES.
messe d'en rester maître toute a» vie moyennant un petit loyer
déterminé d'avance; de la baraque il a fait une maison, il & défri-
ché un coin de plaine sauvage, il y a élevé des troupeaux. Tout
cela est donc à lui... D'ailleurs, monsieur le baron, il ne s'agit pis
ià d'une question de droit, il s'agît d'un marché.
Le seigneur parcourait la chambre à grands pas : — Tu aurasde
l'aient, autant d'argent que tu en voudras, mais je tiens à vous
envoyer bien loin d'ici.
Josef secoua la tête.
— Que le diable t'emporte t s'écria enfin l'imposteur en fr^pani
du pied de telle sorte que les vitres tremblèrent et que tous b '
sièges se mirent à danser. Finissons-en coûte que coûtai Je con-
sens... tu as ma parole. |
— La seule parole ne suffit pas. Il faut que ce soit écrit, signé et i
scellé.
— Très bien... nous irons demain à la ville.
— Non, non... aujourd'hui même.
— Aujourd'hui, je ne m'y oppose pas...
Personne, sauf fiascbinka, ne sut ce qui avait décidé le baron à cet
acte d'éclatante générosité qui resta tme énigme pour tout le monde.
Les serfs se réunirent autour de l'auberge quand la famille juife
y rentra et témoignèrent de leur satisfaction. Depuis qu'elle éliii I
fermée, il semblait que le cœur du village eût cessé de battre. Uùik
tenant les portes grinçaient de nouveau, les fenêtres laissaient pé-
nétrer le soleil, les oiseaux chantaient dans leurs cages, lesbètes .
bêlaient, mugissaient, gloussaient dans la cour, et la voix joyeuse '
de Baschinka s'élevait au milieu de ces bruits comme un gaziwille- :
ment d'allégresse qui réjouissait l'oreille et l'âme de chacun. i
Le vieux pope félicita chaleureusement ses protégés de ce retour '
imprévu au bonheur d'autrefois. — Et maintenant, mariez-vous,
dit-il à Josef, mariez-vous vite; il faut que le plus beau roman ùl ;
une fin ; point de préparatifs, point de cérémonies, nous sonmies au .
village, aji^ons simplement...
— Volontiers, mais où trouver le minian (1) et le caim (2) a
tout ce qui est indispensable à la célébration de l'acte du mariage
juif dans un village de hi Russie du nord?
Leur perplexité était grande. Se mettre en route pour aller re-
joindre une congr^ation jsraélite quelconque c'était impossible...
àqui auraitron confié la maison pendant cette absence? U n'y *ni>
d'autre moyen que de faire venir à grands frais le nomlat voulu
de juifs dans ce pays où ils manquaient.
(I) L«B dix hammw nécMuîre» pour reprétentar le cnlto e
(1) Celui qid prononce le» prièrâ.
.ïGoogIc
— Oh ! mes enfans, dit iDéUncottqnement lacob, que tout ceci est
triste I Quand je pense que nous sommes mortels, que nous pou-
TODs tout à coup, à l'improviste, feniier les yeux et que nous ne
seroDs pas ensevelis par nos frères, qu'il ne se trouvera personne
de notre peuple pour dire le kadisch sur notre tombeau!,. Main-
tenant même nul ne câlëbre nos fêtes avec nous, nul ne se lamente,
nul ne prie avec nous aux jours de deuiil.. Quand je pense à tout
cela sur mes vieux jours, je me demande si je n'ai pas péché en
m'exposant k être enterré comme un diien.,.
Les yeux de Jacob se remplirent de larmes, et ses enfans, sur-
pris, se demandèrent pourquoi, vigoureux qu'il était encore, le père
s'abandonnait à ces lugubres pressentimens. Les scrupules qu'il ex-
primait étaient justes d'ailleurs. Josef en convint, puis, après
s'être recueilli une minute, il reprit joyeusement :
— Ne vous tourmentez plus; il me vient une idée; je vais vous
la dire, seulement n'en riez pas...
— Quelle est ton idée?
— Parbleu I nous ferons venir notre rel^ion ici.
— Tu es fou I
— Vraiment non ! vous allez voir. Nous ferons venir dix garçons
robustes et actifs qui s'occuperont des travaux agricoles, et nous
aurons ainsi fondé une petite colonie juive, une congrégation juive.
— ■ Mais le gouvernement ne permet pas aux juifs de séjourner
dans la Russie du nord.
— Bah ! qu'est-ce qui représente ici le gouvernement? Des em-
ployés que nous paierons pour être un peu myopes : que leur
importe après tout que quelques juifs marchent derrière la charrue
et battent le blé à Hitatine7
— Et le baron?..
— Ohl je me charge de celui-là. Le baron peut tout ce qu'il
veut, et vous avez pu juger que j'avais quelque influence sur lui.
Trois mois après deux bâtimens en bois très propres s'étaient
élevés derrière l'auberge. Ces bâtimeiis servaient de demeure aux
colons dont plusieurs étaient mariés. Les femmes filaient et culti-
vaient le jardin pendant que les hommes travaillaient aux champs.
Josef et Baschinka formùeot, comme l'avait dit le pope, un beau
couple; leur père semblait rajeunir à vue d'teil. Pour la première
fois depuis des années il se trouvait entouré de coreligionnaires
dont il était le ch«f spirituel aussi bien que temporel, car il prê-
chait et disait les prières.
Force était bien au baron de se taire. Un instant, il forma le
projet d'ameuter ses serfs contre les juifs, mais il eut peur que
Josef ne découvrit d'où partait ce complot et y renonça prudem-
.ïGooglc
678 BEVUE DES DEUX MONDES.
méat. NéanmoÏDs il ne pouvait supporter davantage tout ce qiiise
passait autour de lui ; sa situation devenait de plus eo plusinioié-
rable. Un jour il fit venir Josef :
— Je suis las de vivre à la campagne, lui dit-il, et j'ù lësdn
d'aller dépenser mes revenus dans une grande ville, feu-to
prendre tous mes biens à ferme?
— Soit... pour dix ans.
— Quel prix m'en offres-tuî
— Fixez le prix vous-même, monsieur le baron.
-^ Eb bieni six mille roubles par an... est-ce trgpï
— Non, vous aurez six mUle roubles.
Quand le maître eut disparu, les serfs si longtemps miltnilÈ
respirèrent. Le village prit une physi<Hiomie nouvelle; toutdenot
plus gai, la mine des gens, le feuillage des arbres, le cbuit des
oiseaux, le son de la cloche.
Cinq années se sont écoulées depuis. Le faux Gts^! M
brillante iigure à l'étranger ; le digne pope repose sous le guoo;
il n'a pas assisté k la délivrance des serfs, à cet aQrancliisseaieDt
qu'il appelait et qu'il prévoyait.
Baschinka et Josef sont resplendissans de bonheur etâeunlé;
quatre petites branches vivaces sortent de ce tronc Tigooreu.
' Jacob, affaibli par l'é^, renonce peu à peu à ses travaux lubituels,
pour passer chaque jour plusieurs heures dans la salle de pri^
qu'il a pieusement arrangée au milieu de sa maison.
La colonie s'est augmentée. Trente familles juives venues it I»
partie occidentale de l'empire mènent à Milatine la vie tles F*!*
sans, cultivant la terre, élevant des moutons, fabricant de h'i^
Quand toutes les récoltes sont rentrées, ces gens industrieuif*
cupent dans leurs maisons à forger, à raboter, à tisser de Uiw«'*
faire des souliers, et à instruire les petits enfans qui swtraTeiut
de cette jeune et florissante colonie.
L. Hebzbebg-FbâiueI'.
.ïGoogIc
LÀ REPRISE
Dl
L'ÉTALON D'ARGENT
AUX ÉTATS-UNIS
Les lecteurs de la Bévue ont déjà entendu parler plus d'une fois
de la question monétaire : nous les en avons entretenus à diffé-
rentes reprises pour les mettre au courant des difficultés qu'elle
présentait; il n'y a pas très longtemps encore, une plume plus
autorisée que ta nôtre refaisait ici même l'historique de cette ques-
tion (1). II faut pourtant en reparler, non pas pour revenir sur le
passé et discuter des principes qui paraissent admis aujourd'hui
par tous les esprits sérieux et réfléchis, mais pour signaler ce qui
s'est fait depuis quelques années dans d'autres pays que le nôtre,
particulièrement aux États-Unis. Ce grand peuple nous a toujours
réservé des surprises. Autrefois on le trouvait à la tête de toutes
les innovations, même les plus téméraires; s'il y avait quelque
chose de hardi à tenter en fait de progrès, on était sûr qae l'ex-
périence serait faite par les Américains, et voilà que maintenant,
par une évolution assez biiarre, ils reviennent aux pratiques les
plus surannées. Nous ne parlons pas de ce qu'ils ont imaginé en
matière d'impôts, après la guerre de sécession, en taxant, comme
on l'a dit, tout ce qui peut servir à l'bomme depuis le berceau
jusqu'à la tombe. Ils avaient alors de grands besoins d'argent, il
(Il Vofei, d«DS la Smut dn 1* arHI et in i" aoAt 1876, les étoAu de U. Midid
CbaraUer inr la qoMtioii du deable éulon.
.ïGoogIc
680 BBTUE DES DBDX MONDES.
fallait fr&pper à toutes les portes , ils l'ont fait sans méthode «i
sa&8 système, jusqu'au jour où il leur a été possible de mettre
un peu plus d'ordre dans leurs finances. Mais on les a vus loui
récemment, pendant que la vieille Europe s'éveillait aui idées
de la liberté commerciale et s'occupait de renouveler ses traités
de commerce en faisant un pas de plus dans le sens de cette
liberté, on les a vus organiser la protection à outrance, ëtiblir
des taxes excessives sur toutes les marchandises venant du de-
hors, et particulièrement sur les objets fabriqués; ils ont levé
ouvertement l'étendard de la résistance au progrès, et c'est i œt
exemple donné d'une façon si f&cheuse et si inopportune qu'on
doit certainement l'hésitation que manifestent aujourrfbui certains
états de l'Europe à renouveler ces traités et à faire le pas en avant
dont nous parlions tout à l'heure ; quelques-uns même seraient dis-
posés, dit-on, à élever leurs tarifs de douane. Les Américains ne
s'en sont pas tenus là, ils viennent de se signaler de nouveas par un
acte des plus rétrogrades, que nous n'aurions pas attendu d'eux il
y a quelques années, et qui surprend moins aujoiu'd'hui, lorsqu'on
est témoin de l'espèce de désarroi qui existe dans leurs idées èca-
nomiques et financières. Nous faisons allusion à la reprise du àovUe
étalon monétaire, et au rétablissement de l'argent sur le même pied
que l'or.
La législation a beaucoup varié aux États-Unis sur cette matière:
de 1791 à 183i, ils ont eu en principe le double étalon, comme il
existait alors partout en Europe, excepté en Angleterre; les deui
métauxprécieux étaient, à l'égal l'un de l'autre, des instrumens libé-
ratoires pour tous les paiemens ; seulement, comme le rapport de !'«
à l'argent était de 1 à 15, tandis qu'il était ailleurs de 1 à 15 l/î,
il s'ensuivait cpie l'or n'avait pas en Amérique la valeur qu'il devùi
avoir; il s'en allait, et l'argent seul restait dans la circuIatioD. Es
ISSi, on changea le poids et le titre de ce dernier métal. On
frappa des dollars d'argent à 900 millièmes de fin ei au poiife
de Î12 grains 1/2, ce qui modifia le rapport avec l'or et ie mi',
de 1 à 16. L'argent n'eut plus sa valeur réelle, il disparut k sw
tour, et ce fut l'or qui te rempla^. Les choses durèrent ainsi jusqc'i
la guerre de sécession en 1861. — A ce moment, les Étais-tDi%
pressés par des besoins excessifs, durent recourir au papier-miu:-
naie, à ce qu'ils ont appelé les çreenbacks, et, comnie le papier per-
dit immédiatement de sa valeur, les deux métaux, or et aigent, se:
allèrent à la fois ; on n'en vit plus dans la circuIatitHi, excepté poG:
l'acquit des droits de douane, car les Américains avaient eu I» (*■-
caution de déclarer que les droits de douane seraient toujours soldé»
en or; ils avaient besoin de cet or pour payer les intérêts des eo-
.ïGooglc
l'étalon d'abgeni aux états-dmis. 6dl
pnints qu'ils contractaient au dehors et qu'ils n'auraient pu réaliser
s'ils n'avaient stipulé que ces intérêts seraient payés autrement
qu'en papier. Lé métal précieux restait dans les caisses du trésor pu-
blic, qui en fournissait au cours du jour à ceux qui en demandaient,
il ne circulait pas. En 1873, après les conférences et enquêtes qui
avaient eu lieu en Europe, et particulièrement en France, sur la
question monétaire, et auxquelles l'Amérique elle-même avait pris
une part active, après surtout la grande résolution votée par l'em-
pire d'Allemagne à la même époque de démonétiser l'argent et de
n'avoir plus que l'étalon d'or, les Ëtats~Dnis lîrent une nouvelle
évolution et adoptèrent aussi l'or exclusivement. On put espérer &
ce moment que ce serait en cette monnaie qu'on reprendrait les
paiemens, lorsque les greenbacks cesseraient d'avoir cours forcé;
mais les destins sont changeans en Amérique comme ailleurs, et
plus qu'ailleurs. A mesure qu'on approcha de cette reprise des
paiemens qui doit avoir lieu au 1" janvier 1870, les passions et les
intérêts commencèrent à s'agiter; on vit se manifester une opinion
favorable au retour à l'étalon d'ai^nt. Cette opinion était née de
plusieurs causes. — D'abord les états de l'ouest, qui se livrent à
l'agriculture particulièrement, sont débiteurs des grandes villes ma-
nufacturières de l'est pour les marchandises qu'ils leur achètent, ils
sont débiteurs aussi pour les capitaux qu'ils leur empruntent afin
de défricher leurs terres et faire les premiers ensemencemens ; ils ont
chaque année des intérêts plus ou moins considérables à leur payer.
Ils voyaient arriver avec regret, et on pourrait presque dire avec
terreur, le moment oix. ils devraient r^ler ces intérêts en or. Leur
idéal eût été de conserver les greenbacks non remboursables, et
et même d'en augmenter le nombre selon les besoins, ce qui leur
lit donner le nom A'inflationists; mais, sentant bien qu'ils ne pour-
-aient empêcher la reprise des paiemens, qui était réclamée en
lérmitire par la majorité des états, ils se rejetèrent vers un autre
Doyen pour en atténuer la portée, ils demandèrent le rétablissement
le l'argent comme monnaie légale.
De plus on avait excité leur imagination, on leur avait dit qu'ils
raient à leur disposition une source de richesses inépuisable avec
!S mines d'argent qui étaient sur leurs territoires, et que, si on
lissait à ce métal toute la valeur qu'il doit avoir, "si on n'en entra-
lit pas l'exploitation, la fortune de ces états pourrait être faite.
, Lincoln, l'ancien président, n'avait-il pas déclaré lui-même que
B États-Dnis possédaient avec les mines d'argent de quoi rem-
turser toute la dette qu'ils avaient contractée pendant la guerre
I sécessicmT Et qu'est-ce qui s'opposait k la mise en valeur com-
pte de ces mines 7 C'étaient les monomitallistes, comme on les
j,GoogIc
U62 BEVUB DES DEUX IHHIDBB.
appelte «jjourâ'hni. Non-seulement les éUta de l'ouest oe seraieot
pas plus ridies, mais l'engibilité des paiemeus en or allut rendre
leur situation beaucoup plus malheureuse et produire un abaisse-
ment de prix de toutes les marchandises qu'on aurait i vendre :
tout cela pour favoriser les gens de l'est. Les états du sud n'étaiait
pas Dcm plus sans faire entendre leur voix. On avait r^udié complè-
tement leur dette ^rès la guerre de sécession et oq les laissait sous
le poids de celle qu'avaient c«itractée leurs adversaires pour les
écraser. C'était pour payer les intérôla de cette dette qu'on les
accablait d'impAts, ils se plaignaient tout naturellement, et leur
concours était acquis à tout ce qui pouvait diminuer le fardeau des
charges qui pesaient sur eux. Ils auraient admis volontiers que
l'on restât avec le papier-^nonnaie non remboursable, qu'on s'ea
servit surtout pour payer les intérêts de la dette américaine , doni
la plus grosse partie était entre les mains des gens du nord on
de l'étranger; mais cela était difficile à obtenir, et ils étaient
ralliés d'avance à tout ce qui avait pour effet d'atténuer en leur fa-
veur les conséquences de la reprise des paiemens. Enfin, comme
en Amérique les intérêts des personnes jouent auaai un certaia
rôle, même au sein du parlement, il s'est trouvé dans ce par-
lement des propriétaires de mines d'argent qui ont fait toute l(
propagande possible pour le retour au double étalon. De là est né
ce qu'on a appelé le Bland-bill, c'est-^-dire une proposition demao-
dant que l'argent fût repris comme monnaie principale À l'^al de
l'or, et & ceux qui venaient combattre sa proposition, l'auteur da
bill, M. Bland, disait : k Vous ferei bien de l'admettre, car auue-
ment vous risquez de voir vos obligations payées en grenJbtu-h^
peut-être même passera-tron l'éponge dessus. » En effet qiiel-,uel
temps auparavant, à une époque où les billets perdaient encors
25 pour 100, on avait propiràé de payer en papier les porteurs d^
obligations fédérales.
Ce bill, aussitôt qu'il fut présenté, passionna beaucoup l'AmériqtH
Tout le monde n'était pas du môme avis. A côté de ceux qui ti
prenaient aisément leur parti, et qui avaient même intérêt à le ^J
réussir, il y en avait d'autres qui étaient préoccupés des cotfcc
quences fâcheuses qu'il pourrait avoir pour le crédit de leur p&r<
Cela leur paraissait être un manque de foi des mieux caTactê^î^^^
Tous les prêts qui avaient été faits depuis 1873, tous les engu
mens qui avaient été pris, l'avaient été dans l'idée que la r^p^'J
des paiemens se ferait en or, et voilà qu'on allait mettre « côif i
l'or, comme moyen de libération, un métal qui perdait «nvin
10 pour 100. C'était diminuer d'autant la valetir des etigageiE«l
ei porter pr^udice à ceux au pr(^t de qui ils avaient été souâcrd
Dqiizcdb, Google
l'étalon d'aBGENT aux ÉTATS-UNIS. 6S3
On devait payer en or, dit M. David A. Wells, qui vient de publier
un travail sur la question, « parce que l'honnêteté est la loi su-
préioe du pays, et que la déloyauté oe peut pas être tolérée. •
On était pénétré aussi des difficultés de toute nature qui allaient
sur^r pour les États-Unis dans les rapports avec le dehors; tes
principaux états de l'Europe sont en train de se rallier à l'étalon
d'or. Gomment ferait-on pour les échanges quand on n'aurait pas
le métal de tout le monde? Le nouveau président des États-Unis,
M. Hayes, avait été frappé de ces difficultés et avait déclaré qu'il
mettrait son veto à l'exécution du bill, s'il était adopté. Mais rien
ne put triompher de la coalition des intérêts, et le Bland-bill,
après une discussion très animée , passa dans les deui chambres
à la majorité des trois quarts des voix. Le veto du président s'est
trouvé ainsi paralysé, car, au terme de la constitution, il ne peut
avoir d'effet que contre un bill qui n'a pas réuni les deux tiers des
suffrages. Le bill Bland est donc devenu la loi des États-Unis, et,
après avoir subi devant le sénat un léger amendement tendant à
limiter la fabrication de l'argent, il est ainsi conçu : k 11 sera frappé
des dollars d'argent du poids de A12 grains 1/2, au titre de 900 mil-
lièmes , lesquels dollars seront monnaie légale pour toutes les dettes
publiques et privées ; il ne peut en être frappé par mois pour moins
de 2 millions de dollars et pour plus de 4. Cette limitation ne
sera pas dés^réable aux propriétaires des mines d'argent, car
elle empêche l'afllux du métal sur le marché et en maintient le
prix. Avec une moyenne de 3 millions de dollars par mois à faire
frapper, ils ont un débouché suffisant pour leur exploitation. Aussi
est-ce, dit-on, sinon sur leurs instances, du moins avec leur assen-
timent que la limitation a été introduite.
I.
Avant d'en arriver à la discussion du Bland-bill, qui avait été
ajournée au moment de l'élection du dernier président, le parle-
ment américain avait nommé une commission dite silver<ommis-
sion afin d'étudier la question et de faire une enquête : l'enquête a
eu lieu, et sait-on à quelle conclusion on est arrivé dans cette
commission? Le rapport qui a été déposé en son nom par le séna-
teur Jones, du Nevada, c'est-à-dire de la contrée où existent parti-
culiërement les mines d'argent, non-seulement s'est prononcé pour
la rémonétisation de l'aient, mais pour la fabrication d'un papier-
monnaie inconvertible, a L'inconvénient de la monnaie métallique,
dit-il, est qu'on est exposé à la voir disparaître par l'exportatioD.
Un tel danger n'est pas à craindre, si l'on a seulement du papier.
.ïGoogIc
68i BETDE DES DEUX MONDES.
Que l'état se chaîne d'en fabriquer, et pour mesurer la quantité qui
doit être nécessaire, il n'a pas besoin de consulter l'état du «rai-
merœ et |de l'industrie, ce qui est toujours un baromètre incer-
tain ; il n'a qu'à prendre pour base le (Âiffre de la population, en
rapprochant le nombre des enfans nouveau-nés de celui des décès. >
Et iîjy eut une majorité dans la silver-commission pour voter ces
conclusions du sénateur Jones. Voilà où l'on en est aux États-Unis.
Du reste, il n'y a rien de nouveau sous le soleil, le célèbre Law
avait déjà dit en 1720 : « La valeur des choses varie pour detu
causes principales : la plus ou moins grande abondance des pro-
duits, et la plus ou moins grande abondance de la monnaie. De ca
deux] causes, l'une échappe à l'action de l'homme, tandis que
l'autre peut être soumise à son empire. Il ne dépend pas de
l'homme que la quantité de blé ou de vin, etc., se maintienne tou-
joiu^ en équilibre avec les besoins, mais il dépend de lui que U
somme de la monnaie demeure toujours dans un juste rapport
avec la demande, pourvu que cette monnaie n'ait pas de valeur in-
trinsèque, et qu'elle ne consiste pas dans l'or et dans l'ai^t. n Le
sénateur Jones ne diffère que sur un point avec son illustre prédé-
cesseur ; au lieu de prendre pour base de l'émission du papier-
monnaie les besoins du commerce, ce qui en effet est difllcile à
déterminer, il la règle sur l'état de la population, c'est plus simple
et plus facile. Au fond, la théorie est la môme. Il faut que la société
trouve toujours, à défaut de monnaie métallique, un iostrumenide
circulation suffisant pour ses besoins. On n'indique pas quel moyen
on aura pour maintenir le papier au pair; c'est un détail dont ou
ne juge pas à propos de se préoccuper. On comprend qu'indé-
pendamment des intérêts particuliers, dans cette déposition d'es-
prit et avec une telle théorie financière, émanant d'une commisàon
formée au sein du premier corps de l'état, il n'était pas difficile de
trouver aux États-Unis une majorité très forte pour voter le Bland-
bill ; il a donc, je le répète, été adopté, et il s'agit maintenant de le
mettre «i pratique. Ici les difficultés commencent. D'abord les ban-
quiers des états de l'est, qui auront plus ou moins à souffrir de ceiie
mesure, ont dressé une liste noire où figurent les noms des princi-
paux personnj^es de l'ouest et du sud qui ont favorisé le Blaod-bîU:
ils sont décidés à leur fermer leurs caisses et à leur refuser louie
espèce de crédit. Or, comme le commerce de l'ouest et du sud ne se
fait en grande partie qu'avec des capitaux empruntés à Nett-York OQ
dans les grandes villes de l'est, la situation des premiers états v» se
trouver fort embarrassée, et, si les banquiers reviennent sur leur dé-
cision, ce sera, bien entendu^ à la condition de faire courir aux em-
prunteurs tout le risque qui peut résulter de la monnaie d'argent-
.ïGoogIc
l'ÉT&ION D'ABâEItl AUX ÉTATS-UNIS. 685
De plus, on & déjà pu voir que toutes les valeurs mobilières, la
dette fédérale, les actions et obligations de toute oature, avaient
baissé en proportion dé la dépréciation de ce métal. Le 5 pour 100
américain, qui était à 108 et 109 avant le vote du Bland-Jjill, est
tombé à 102 et 103 ; c'est un grand trouble pour la fortune pu-
blique et une certaine atteinte portée au crédit des États-Unis. Ce
n'est pas tout, les difficultés intérieures ne sont qu'un des cAtés de
]a question et peut-être le moindre; l'Union américaine, quels que
soient l'aveuglement et la passion qui l'ont fait agir, sent très bien
que, pour donner au Bland-bitl une véritable sanction, pour en
rendre l'exécution moins préjudiciable pour elle, il faudrait qu'elle
s'entendit avec les principaux états commerçans de l'Europe, et
qu'eus aussi reprissent l'étalon d'argent. C'est pourquoi on a fait
insérer à la suite du bill la clause suivante : u Aussitôt après le
vote de la loi, le président des Ëtats-Unis invitera les puissances
de l'union latine et autres nations qu'il jugera opportun à entrer
en conférence pour l'adoption d'un rapport constant entre l'or et
l'aident, en vue de donner à l'usage de la monnaie bimétallique
un caractère national, et d'assurer la fixité du rapport de valeur
entre les deux métaux. » En effet, il y a eu une circulaire d'envoyée
par le secrétaire d'état des États-Unis, et qui a été adressée par-
ticulièrement à l'union latine pour lui demander de se concerter
sur la question à Paris, à l'occasion de l'exposition universelle. 11
est dit dans cette circulaire qu'{iussitât qu'on aura l'adhésion de
trois puissances, la conférence pourra se constituer et délibérer.
On a même déjà nommé deux délégués aux appointeraens de
2,600 dollars parmois, qu'ils toucheront pendant tout le temps de
leur séjour au dehors.
Que va répondre l'union latine à cette invitation 7 Nous ne le
savons pas. Mais, si elle s'inspire de ses véritables intérêts, et si
elle prend en considération les tendances actuelles de l'Europe,
elle refusera de s'y rendre, car il n'en peut rien sortir d'utile.
Quoi! c'est au moment où toutes les nations de l'Europe vont à
l'étalon d'or comme on va vers un progrès nécessaire, où, après
l'Angleterre, l'Allemagne, les états Scandinaves, on voit s'y rallier la
Hollande, l'Autriche, l'Espagne, où enfm ce qu'on appelle l'union
latine elle-même, sans avoir répudié le double étalon en prin-
cipe, l'a cependant répudié en fait, puisque depuis deux ans on ne
frappe plus de monnaie d'argent dans le principal des états de
cette union, c'est-à-dire en France, c'est à ce moment que l'on con-
voque l'Europe pour lui demander de revenir en arrière, de tour-
ner le dos au progrès pour la plus grande satisfaction des intérêts
américains! En vérité, l'invitation est un peu naïve, ou bien pré-
.ïGooglc
BBTUE D8S DEUX HORDES.
somptueuse. Nuve, si l'on suppose. que, sur une questicm si long-
temps débattue chez nous et qui est aujourd'hui soumise & l'expé-
rience, U lumière va bous venir tout à coup d'au-delà de l'Atlut-
tique, ou présomptueuse, si l'on croît que l' exemple des États-L'nis
suiBra pour entraîner les autres nations et les engager à faire le
contraire de ce qu'elles veulent faire. Nous avons plusieurs fois,ici
même, démontré que l'aident n'était plus l'instrument de circula-
tion qui convenait aux pays riches et avancés en civilisation, qu'il
était trop encombrant, trop lourd, difficile à manier, et qu'il fallu
aujourd'hui des instrumens de plus de valeur sous un mcHodre
volume. A. ce point de vue, la supériorité de l'or est incontestable,
et rien ne peut faire que cela change, à moins qu'on ne suppose
que la civilisation va rétrograder.
Il y a une comparaison qui donne une idée exacte de la situadoo.
L'or est aujourd'hui è. l'argent, en fait d'instrument d'échange, ce
que sont les chemins de fer aux diligences pour les moyens de traiw-
port et de locomotion. Y vt-il quelqu'un qui puisse rérer que les
diligences vont revenir en us^e à l'égal des cfaemios de fer? Évi-
demment, non. Tous les jours on étend le domaine de ceax-ci, on
ea construit là où il n'y en a pas, et, quant aux diligences, elles ne
servent plus que comme moyen secondaire, là ofi les cbemins de fer
n'existent pas. Le même sort est réservé à l'argent; il ne sera pas
banni complètement de la circulation, mais on en fera de moins en
moins usage, et il ne servira plus que comme monnaie divisionnaiie,
là où l'or n'a pas d'emploi. Chaque jour le démontre. La Banque de
France a dans son encaisse, de 2 milliards et plus, pour 7 ou 800 mil-
lions d'ai^Dt; elle fait tous les efforts possibles pour les répandre
dans la cùxiulation, elle donne des ordres en conséquence à tontes
ses succursales, n'osant pas trop agir de même à Paris, au siège de
son établissement principal; ces elTorts demeurent împuissans, les
écus de ô francs rentrent peu après être sortis, même dans les loca-
lités où l'on pourrait espérer les placer plus facilement, dans celles,
par exemple, où il y a de nombreuses fabriques et des salaires d'où-
vriers à payer. Ils sortent pour le paiement de ces salaires, et ren-
trent par le solde des billets des commerçans. C'est le contraire de
ce qui se passait pour le tonneau des Danaïdes : celui-ci ne pou-
vait retenir l'eau qu'on y mettait; les caisses de la Banque, elles,
pleines d'écus de ô francs, ne peuvent pas parv^ir à se vider. Il y a
même à ce sujet une particularité assez curieuse à citer, et qui
montre à quel point on se pique d'être logique dans notre pays, dans
les sphères les plus élevées de notre monde industriel. La chambre
de commerce d'une grande ville, nous ne la nommerons pas, écri-
vait, il y a quelque temps, au gouverneur de la Banque de France
.ïGoogIc
l'ÉTALOH D'aBGBNT aux ÉTATS-UNIS. 687
pour se plaindre de ce qu'on mettait trop de pièces de 5 francs en
circulation ; elle disait qu'elle était en principe pour le maintien da
double étalon, mais qu'en fait, dans les circonstances actuelles, elle
était obl%ée de reconnaître que les pièces de S francs n'étaient plus
recherchées.
Les preuves surabondent pour démontrer l'infériorité du métal
d'argent par rapport à l'or et l'impossibilité où l'on est aujourd'hui
d'en faire un étalon monétaire principal. Depuis deux ans, l'Inde, la
Chine, l'Inde particulièrement, en ont absorbé des quantités consi-
dérables, d'autant plus considérables que, comme il baissait de prix,
il en fallait davantage pour les besoins de la circulation. Les statis-
tiques anglaises établissent qu'en 1876, par exemple, l'Inde a reçu
pour 225 millions d'argent et en 1877 pour 826. Eh bien, malgré
cette absorption, sensiblement plus forte que celle qui avait eu lieu
les années précédentes, le prix de t'aient n'a pas monté il est
toujours & 9 ou 10 pour 100 de perte, à 63 ou 5i deniers l'once
stmdard en Angleterre, lorsque le pair est à 60 deniers et demi. Et ce-
pendant les mines d'argent nouvellement découvertes, et de l'abon-
dance desquelles il y avait peut-être lieu de s'effrayer, n'ont pas
donné, soit par calcul de la part de ceux qni les exploitent, soit pour
d'autres raisons, autant qu'on le supposait. Et cependant encore
les États-Unis, ce grand pays de près de BO millions d'habitans, qui
fait un commerce considérable et qui a besoin pour cela de beau-
coup d'instrumens d'échange, et particulièrement d'instrumens
métalliques, à la veille où il est de reprendre les paiemens en es-
pèces, ce grand pays s'est prononcé pour le double étalon et le re-
monnayage de l'argent, et, depuis que cette mesure a été votée
qu'elle est déjà mise en pratique par l'approvisionnement d'argent
qu'on se hâte de faire au-delà de l'Atlantique, le métal reste tou-
jours à 10 pour 100 de perte. Que veut-on de plus concluant pour
montrer que l'argent est aujourd'hui condamné comme monnaie
principale et qu'il ne peut plus revenir à l'ancien rapport avec l'orï
On l'a si bien senti en Amérique même que toutes les valeurs pu-
bliques ont baissé de prix. On a compris, avec cet instinct qui nous
rend si perspicaces sur nos intérêts, que la monnaie légale avec la-
quelle on serait payé n'aurait plus la valeur que la loi lui attribue,
et serait dépréciée. Il ne faut pas s'y tromper, les États-Unis ont
bien décidé en principe qu'ils auraient le double étalon, l'or et l'ar-
gent, mais en fait ils n'en auront jamais qu'un, celui qui aura le
moins de valeur, c'est-à-dire l'argent. Les Américains nous con-
vient à une conférence internatiouale, ils veulent nous faire partager
les embarras dans lesquels ils se sont mis imprudenunent. Cela res-
semée un peu trop à la fable du renard qui avait la queue coupée
.ïGoogIc
688 REVUE DES DEUX MORDES.
et qui ïDvitait ses semblables à se débarrssser aussi « d'un poids
inutile. »
En prenant Vargent pour étalon monétaire, l'Union américaine a
rétabli l'ancien rapport qu'il avait avec l'or, celui de 1 à 16; elle lui
donne ainsi un peu moins de valeur qu'il n'en a en Europe, où le
rapport est généralement de 1 à 16 1/2 ; mais, comme le rapport
vrai au cours actuel est de 1 à 17, la perte est encore de 6 ou 7 pour
100. Et puis, qu'est-ce que le rapport d'aujourd'hui? Ce ne sera
peutr^tre plus celui de demain, il variera sans cesse ! On ne peut rieD
établir de stable & cet égard, pas plus qu'on ne peut Hxer par la loi
le prix d'une marchandise par rapport à une autre, et déclarer par
exemple qu'un mouton vaudra toujours le 12* ou le 15' d'un bcwif.
On dira peut-être que le problème a été résoln en fait pendant plus
de soixante-dix ans, depuis la loi de germinal ao ii. Cest unegrave
erreur, comme l'a très bien démontré M. de Parieu dans ses eicel'
lens travaux sur la question. Jamais le rapport fixé par la loi n'a été
absolument exact, jamais les deux métaux n'ont été admis concur-
remment, et il y en a toujours eu un qui a prédominé sur l'autre
dans la circulation, tantôt l'argent, tantôt l'or, et toujours celui qui
n'avait pas dans le moment la valeur qui lui était attribuée par U
loi. Seulement, les difTérences étaient moins sensibles qu'elles le
sont devenues depuis. Il s'agissait tout au plus autrefois d'un écart
de 1 à2 pour 100 au maximum, et cela suffisait pour bannir le
mét^ le plus cher. Aujourd'hui l'écart est de 0 à 10 pour 100,
l'argent a même perdu un instant jusqu'à 20 pour 100; et c'est daos
cette situation qu'on voudrait essayer de fixer un rapport légal de
valeur entre les deux métaux I l'œuvre est insensée. On ne se rend
pas assez compte des motifs qui déterminent cet écart, La volonlé
de tous tes législateurs du monde serait impuissante à l'empécherj
il tient à la force des <^oses, à ce que, l'un des deux métaux éttsi
devenu plus nécessaire que l'autre, il est par cela même plus re-
cherché.
Un de nos compatriotes, l'honorable H, Gemuschi, qu'on a appdé
assez spiritueUement « le pontife du bimétallisme,» a traversé l'AtlaD-
tique pour aller prêcher aux Ëtats-Unis la croisade du 15 1/2 Dni-
versel. Il a déclaré que, si tous les états s'entendaient ponr re-
prendre le double étalon en maintenant entre For et l'argent le
même rapport qu'autrefois, celui de 1 à 15 1/2, le problème senii
résolu et que l'argent, si injustement déprécié, reviendrait immé-
diatement au pair avec l'or. Ce sont les monométallistes, «-4-il
dît, les partisans de l'étalon d'or unique, qui sont la cause de tons
les maox. Ce sont eux qui opt amené la dépréciation de l'ai^l :
qu'on répudie leurs doctrines, et tous les embarras vont diqwralire.
.ïGoogIc
l'étalon d'aBGBNT &CX ÉTATS-UNIS. 680
Nous ne savions pas être de si grands coupables, et nous croyions
qu'eo démontrant la supériorité de l'or sur l'argent dans la cir-
culation, nous ne faisions que constater l'évidence. Nous n'avons
pas mâme sur la consûence le crime de ceux gui ont inventé les
chemins de fer : ceux-ci, en mettant en pratique leur découverte,
ont bien réellement causé un tort irrémédiable aux diligences,
tandis que nous, nous n'avons pas inventé l'or, il circulait déjà
depuis longtemps ; seulement, gr&ce à la fécondité des mines, il a
pris dans ces dernières années une extension considérable : c'est
cette extension que nous avons indiquée en cherchant à en expli-
quer les motiis. Voilà notre crime, et m^heureusement pour les bi-
métallistes l'usage de l'or s'est tellement répandu et est tellement
entré dans les habitudes qu'il sera bien difGdle de l'en retirer.
On convie particulièrement à cette conférence internationale
l'union latine; en voici la raison : comme les divers états qui la com-
posent n'ont pas encore admis en principe l'étalon unique, que la
monnaie d' aident a toujours chez eux cours légal, on a pensé qu'ils
auraient moins de répugnance que d'autres à se rallier au système
des Ëtats-Unis. On oublie que, si la démonétisation de l'argent
n'est pas prodamée en principe, elle l'est en fait. Il n'y a plus que
l'or ou le papier qui circule comme instrument principal des tran-
sactions; on peut même dire que les billets de banque circulent
encore de préférence à l'or. On a besoin de signes monéuires ayant
beaucoup de valeur sous un très petit volume, faciles à compter,
faciles à porter, et c'est ce qui fait préférer les billets, surtout lors-
qu'on est en face d'une encaisse aussi considérable que celle de la
Banque de France ; on est alors parfaitement rassuré sur la solidité
de ces billets. Le moment est donc très-mat choisi pour nous pro-
poser de reprendre l'argent comme autrefois. Toute tentative dans
ce sens serait absolument infructueuse. Le gouvernement, sans se
prononcer en principe pour l'étalon unique d'or, a déjà paré aux
dangers les plus pressans en interdisant la fabrication de l'argent,
et il se trouve aujourd'hui dans une excellente situation pour pas-
ser & l'étalon d'or quand il le voudra. Mous aimerions mieux, quant
à nous, qu'il le ftt tout de suite, sans plus tarder; ce serait plus
favorable aux intérêts de l'avenir. Tant que l'aient est encore mon-
naie légale, on a beau n'en plus ajouter & la circulation, ce qui en
reste, et il y en a beaucoup, peut être donné en paiement pour les
plus grosses sommes; la BÛique de France elle-même pourrait
rembourser b«s billets en ce métal. 11 est vrai qu'elle ^mraverait
na mu. — ISISi W
.ïGoogIc
690 BETl!! DES DEUX MONDES.
beaucoup de résistance, si elle s'avisait de le faù'e, las écus lai
rentreraient presque aussitôt qu'ils seraient sortis; mais enfin etlt
aurait la loi pour elle, et c'est grâce à cette loi que nous stérilisons
dans les caisses de cet établissement 7 ou SOO millions d'argent qui
sont parfaitement inutiles et dont il y aurait intérêt à se défaire.
On est efirayé de la perte à subir sur la vente de ce métal, et on
n'ose prononcer dès à présent la démonétisation. On préfère at-
tendre. Si l'attente n'avait pas d'inconvénient et ne causait de pré-
judice à personne, nous n'aurions rien & dire; maïs pendant qu'oo
attend, on conserve dans la circulation 7 ou SOO millions qui ne
servent à rien, qui sont comme des cailloux dans un sac, et qd
cependant coûtent & la société la valeur qu'ils représentent. Crui-
on que, si, au lieu de ces 7 ou 800 millions d'argent, il y avait dans
le pays pour pareille somme de marchandises et de travaui en
plus, comme des étoffes, par exemple, ou des chemins de fer et des
canaux, etc., ce pays ne s'en trouverait pas mieux et ne serait pas
plus riche? La ^que de France a en ce moment, pour couvrir
sa circulation fiduciaire, une encaisse de 2 milliards SI millions (1),
Croit-on que, si on en retranchait, non pas les 7 ou 800 millions
d'argent, car il en faudrait toujours une certaine quantité pour la
monnaie d'appoint, mais 600 millions, par exemple, la drculation
de papier ne serait pas sulfisamment garantie et qu'elle rendrait
un service de moins au pays î
Nous avons plus d'or qu'il ne nous en faut pour toutes nos tran-
sactions, l'Angleterre en a moitié moins que nous et fait des aiïaires
beaucoup plus considérables. Par conséquent, il n'y aurait pas
disette de numéraire, si les 600 millions d'argent nous quittaient
Reste la perte à subir avec la démonétisaticm. On n'a pas le
courage de l'affronter en présence des nécessités de notre budget.
On devrait pourtant se rappeler les précédens. En 1870, pendaui
la fameuse enquête sur la question monétaire, alors que l'aigeol
perdait seulement de 2 à 3 pour 100, nous disions : u Le momeni
est propice pour opérer la démonétisation, la perte sera minime;
prenez garde d'être devancé dans cette voie par d'autres puissances.
— et nous avions surtout en vue l'Allemagne, qui déjà se préparait i
ce qu'elle a fait depuis; — alors la perte sera plus grande, et la dé-
monétisation plus difficile. » On voulut attendre ma^é tout, et au-
jourd'hui la dépréciation est de 10 pour 100, avec beaucoup àe
prohabilité de la voir augmenter dans l'avenir. On est comme en
présence d'un fleuve, attendant pour passer que l'eau cesse de
couler; elle coulera toujours, il faut eo prendre son parU, et le
(1) Voyu la bUut da 31 nui.
.ïGoogIc
L ETALON DAKGENT ADX ETATS-UNIS. 001
mieux serait de résoudre dès à présent et déflnitivement une
question qui a été parfaitement étudiée, qui est tout à fait mûre, et
au sujet de laquelle il ne peut y avoir que préjudice & atleni^.
Hais, si on ne va pas jusque-là, il faut au moins garder la situa--
tion dans laquelle nous sommes, et continuer & interdire la fabri-
cation de l'aient, ce qui est un point essentiel pour sauvegarder
l'avenir. La conférence que proposent les États-Unis, si elle se
réanissait, n'aurait qu'une bien courte existence, c'est à peine si elle
pourrait arriver k l'enfance, healthy infancy, comme disait dernière-
ment une grande autorité en Angleterre. On sentirait dès les pre-
miers momens qu'il n'y a rien à faire dons l'ordre d'idées oà se
placent les Américains. £t malgré tout le désir que l'on a de leur
être agréable, on ne peut pas cependant s'exposer à jouer un rdle
ridicule et travailler & une œuvre impossible.
Ah! si les Américains, mieux inspirés, moins aveuglés par leurs
intérêts, nous proposaient de reprendre la suite de la conférence
internationale de 1867 qu'avait si bien dirigée et préparée H. de
Parieu, ce serait à merveille, et nous pourrions leur prêter notre con-
cours. Cette conférence de 1837 s'était prononcée pour l'étalon d'or
unique, et avait pensé que sur cette base on pourrait établir une
monnaie universelle : les uns indiquant leur préférence pour la
pièce de 25 francs, d'autres pour celle de 10 francs, d'autres en-
core, en très petit nombre, demandant qu'on prit le gramme comme
unité monélaîre; mais il n'était venu à l'esprit de personne que la
monnaie universelle pourrait également se faire avec le double
étalon. Cette idée devait appartenir à l'hoQorable M. Cernuschi.
Pour cela, il faudrait d'abord qu'on rébabilitàt l'argent, qu'on lui
donnât la valeur qu'il avait autrefois par rapport à l'or, qu'on dé-
crétât le 15 1/2 universel, comme le demande l'auteur de l'idée.
Ceci fait, on prendrait pour type de l'aident la pièce de 5 francs
de notre pays et pour type de l'or la livre sterling anglaise. Nous
aurions à refondre toutes dos pièces de 10 et de 20 francs pour
en fùre des livres sterling. Les Anglais frapperaient des pièces de
h shillings exactement semblables à nos pièces de 5 francs, et
quant aux Américaias, ils refondraient ^lalement leurs dollars
d'argent et leurs dollars d'or actuels pour en faire des pièces de
5 francs françaises et des livres sterling anglaises, et le problème se-
rait résolu. 11 est vrai que dans ce projet on ne s'occupe pas de l'Alle-
magneet des autres états de l'Europe, de minimis non curât prœtor.
On pense qu'une fois l'unité monétaire établie entre l'Angleterre, les
États-Unis et l'union latine, elle aurait une telle force d'attracUon que
les autres états seraient bien obligés de s'y rallier. Voilà le système
de M. Cernuschi; non-seulement il réIuJ>ilite l'argent, mais il lui
.ïGoogIc
092 RETDE DBS DEUX MONDES.
donne un peu-plus de valeur qu'il D'en a déjà en vertu de la loi de
germinal an xt. D'après cette loi, et sur le rapport de 1 à.l!i 1/2,
5 pièces de b francs d'argent valent exactement 25 francs ea or,
mais elles ne sont pas tout à fait égales à la livre sterling d'or, qui
a une valeur intrinsèque da 25 francs 22 centimes ; oo les fenit
bénéficier des 22 centimes, ce qui ajouterait encore près de
1 pour 100 au prix légal de l'argent. Nous ne croyons pas qu'oa
puisse discuter sérieusement un pareil système. Déjà, le pro-
blème de l'unité monétaire était difficile à résoudre avec la seule
pièce de 25 francs d'or, parce que celle-ci enta'alnait la refonte des
monnaies partout, et avait l'inconvénient de ne pas se prêter lisé-
mentau calcul décimal; si on y joignait encore une subdivision eo
monnaies d' aident, en cherchant à établir un rapport fixe de valeur
entre les deux métaux, on tenterait l'impossible, et l'on perdrait son
temps.
Il n'y a qu'une chose possible en fait d'unificattOD monétaire, c'est
l'adoption de la pièce de 10 francs. Cette pièce a déjà été indiquée
dans la conférence de 1867, nous l'avons nous-méme proposée ici
dans un travail sur la question, elle nous parait répondre à toutes
les objections. D'abord, elle n'entraîne pas partout la refonte du
système monétaire; les pays de l'union latine la possèdent déjà; il
y a quelques années, les états Scandinaves l'avaient adoptée, et ils
l'auraient maintenue, si elle avait été la base de l'unité monétaire.
L'Autriche frappe en ce moment des pièces de A et de 8 florins qui
sont en tout semblables à nos pièces de 10 et de 20 francs et qoî
circulent concurremment avec elles. L'Espagne met égaleoKiDi
en circulation depuis quelque temps une pièce de 10 peula* on
10 francs. La Finlande l'a prise aussi, au dire de M. Wallenberg.
On le voit, les dispositions sont favorables à cette unité m<H)éuire
dans beaucoup de pays, et cela se comprend. La pièce de 10 fnocs
pourrait servir à ta fois de monnaie en usage et de monnaie de
compte. Elle n'est ni trop forte, ni trop faible. C'est un intermé-
diaire entre ie franc, qui n'a pas assez de valeur, et la livre sterling,
qui en a peut-être trop. De plus elle est dédmale, sinon quant au
poids, du moins quant à l'unité. On peut avec elle calculer les plus
grosses sommes psr de simples déplacemens de virgule, cesi ud
avantage inappréciable. Si une conférence internationale se réit-
nissait avec l'intention d'adopter cette pièce et d'en faire l'uniié
monétaire, nous n'osons pas dire qu'elle réussirait du premier coup,
de grandes résistances sont encore à vaincre, mais elle planterait
un fort jalon pour l'avenir.
En résumé donc, il n'y a, je le répète, rien à faire dans l'ordre
d'idées où se placent les Américains; on ne peut pas redonnera
.ïCoogIc
l'étaion d'abgeht ADX ÉTATS-UNR. 69S
l'argeot la valeur qu'il a perdue par la force des choses et qu'il
perdra de plus en plus, à n'en pas douter. 11 ne s'agit pas de le
bannir complètement de la circulation, il aura toujours un rôle utile
comme monnaie divisionnaire ^ mais le rOle principal appartient dé-
sormais à la monnaie d'or. Cela est si vrai que tous les emprunts
d'états qui se font maintenant sont stipulés remboursables en or,
intérêts et capital ; on ne les réaliserait pas autrement à des condi-
tions aussi favorables. Si on reprenait chez nous le monnayée illi-
mité de l'argent, comme le demande M. Cemuschi, sait-on ce qui
arriverait? Les nouveaux écus de 5 francs se répandraient forcément
dans la circulation, et il faudrait bien les accepter, car on n'aurait plus
d'autre monnaie métallique, l'or disparaîtrait et s'en irait à l'étranger;
ou plutôt, non, on ne les accepterait pas encore, tant la répugnance
est vive à leur endroit. On aurait recours sur une échelle plus
grande aux billets de banque, aux chèques, k tout ce qui peut rem-
placer la monnaie métallique. Je sais bien que Ce serait l'idéal aux
yeux de certaines gens qui s'étonnent qu'il y ait encore des métaux
précieux comme instrumens d'échange, et qu'on ne s'en tienne
pas exclasivement au papier. On peut répondre à cela, sans en-
trer dans une discussion à fond sur la question, qu'avec les mé-
taux précieux, avec ceux surtout qui ne sont pas dépréciés, on a
une mesure exacte de la valeur, parce qu'ils sont eux-mêmes une
valeur acceptée universellement. Avec la monnaie de papier, qu'on
peut multiplier à volonté, on n'en a plus, et on est livré sans frein
aucun à tous les excès de la spéculation. Ah I ceux qui prêchent le
retour à ta monnaie d'argent ne savent pas ce qu'ils font. Quelques-
uns se déclarent les ennemis du papier-monnaie, M. Cemuschi,
par exemple, et c'est l'extension de ce papier qu'Os favoriserùent.
Laissons donc les Américains faire tout seuls l'expérience de leur
folie, ils gagneront peut-être AO ou 50 millions par an & payer les
intérêts de leur dette en dollars d'ai^nt, mais ils les reperdront
bien vite en recevant dans la même monnaie leurs impôts et leurs
droits de douane. Et puis, quelle sera leur situation vis-à-vis du
dehors lorsqu'ils auront le change défavorable? On ne réfléchit pas
assez à ce cêté de la question, quand on adopte une monnaie qui
n'est pas celle de tout le monde. C'est cependant le plus important.
En définitive, à l'intérieur, si on a une monnaie dépréciée, tous les
rëglemens se font avec cette monnaie, on paie moins et on reçoit
moins, et les choses se compensent à peu près. II n'en est pas de
même avec le dehors. L'étranger n'accepte en paiement pour la
balance commerciale que la monnaie qui a cours chez lui, et si
cette monnaie est d'or, il faut qu'on lui donne de l'or, ou qu'on
supporte la perte qui résulte du change. Celte perle peut s'élever
.ïGoogIc
OSA lETDE DES DEDX HONDES.
très haut. Avant 18â8, lorsque nous n'aviODS en France que de \'ti-
geot pour régler nos comptes avec l'Angleterre et que le change
D0U3 était défavorable, la livre sterling a valu quelqud'ois chei nous
jusqu'à 25,60 au lieu de 26,30 et 25,35, qu'elle ne peut plus dépasser
depuis que nous avons l'or dans la circulation ; elle vaudrait aujour-
d'hui 26 francs avec l'argent au prix où il est. Du reste les kmén-
cains le savent bien eux-mêmes par leur propre expérience, lia m
toujours eu à leur chaîne dans leurs rapports avec l'étranger la
dépréciation des greenbacks, et le change a varié à leur préjudice
selon l'importance de cette dépréciation. — Dans l'état des dioses,
il vaudrait mieux, pour un pays riche comme te leur, avoir le
papier-monnaie que le métal d'argent. Avec le papier-monnaie, au
moios on peut être sûr, ai on a une administration s^ et écoDome,
d'en avoir un jour le remboursement en or et au pair : c'est ce qui
serait arrivé en Amérique, sans le fameux Bland-bill; tantes qa'avet
le métal d'argent on a peu de chance de revoir le pair arec l'or,
et il y en a beaucoup au contraire pour qu'on se trouie en face
d'une dépréciation chaque jour plus grande.
Quand on réfléchit à ces conséquences, on ne peut pas ooire qoe
les Américains, qui sont apiès tout des gens pratiques, aient adopté
sérieusement et définitivement l'étalon d'argent. Ils ont voulu lancei
un ballon d'essai pour utiliser le produit de leurs mines , voir l'effet
qu'il produirait dans le monde, et, quand ils seront bien convaincus
que personne ne peut adhérer à leur projet de conférence, que le
but qu'ils poursuivent est cliîmériqae et contraire aux tendioccs
actuelles de l'Europe, ils aviseront et feront probablement une nou-
velle évolution monétaire, dans un sens plus rationnel et plus od-
forme au progrès. C'est ce que nous leur souhaitons dans leur
intérêt. Et quant à nous, s'il ne doit pas y avoir de conférence
internationale pour chercher à réaliser l'unité monétaire sur la bise
de l'étalon d'or, restons au moins dans la situation oii nous sommes,
et continuons à interdire la frappe de l'argent.
Victor Bomket.
.ïGoogIc
UNE RÉCEPTION
L'ACADÉMIE FRANÇAISE
La réceptiOD de H. Sardou oe pouvait manquer d'attirer dans la ro-
tonde du palais Mazarin tout le Paris des premières représentatioia de
l'Académie. La séance promettait d'être intéressaute ; elle l'aurait été
davantage encore, si l'éminent homme d'état doot la verte vieillesse
rend à son pays de précieux services n'avait dû se décharger sur un de
ses confrères dn soin de souhaiter la bienvenue au nouvel immortel.
M. Charles Blanc s'est acquitté de sa t&che avec autant de bonne grftca
que de dextérité et à la satisfaction générale; mais il sentait lui-même
que la fête n'était pas complète, qu'elle avait perdu l'un de ses prin-
cipaux attraits. — « L'honneur de vous recevoir ne m'était pas échu,
a-t-il dit aii récipieudaire ; il ne fallait pas moins que les occupations
d'on premier ministre pour vous enlever le privilège d'âtre compli-
menté au seuil de l'Académie française par un orateur dont la parole
eût donné Unt d'importance à cette cérémonie et tant d'éclat. Tout ce
que vous y perdez, je n'ai pas besoin de voua le dire, et je le sens
mieux que personne. » Non-seulement la parole éloquente de M. le prfr-
^deot du conseil aurait donné à la cérémonie de l'importance et de
l'éclat; mais qui n'eût été curieux de savoir ce qu'un juge si grave pen-
sait dea Pattes de moudte et des Femmei forles, quelle place il accor-
dait dans son estime littéraire à l'ingénieux auteur de tant de comédies
vives et spirituelles; amusantes ou passionnées 7 H. Dufaure est la cons-
cience même; il n'y a pas pour lui de petits devoirs, et ce n'est pas
seulement dans les affaires d'état qu'il pousse l'exactitude jusqu'au sctu-
pule. Nous doutons fort qu'il ait jamais vu représenter les PatUt de
motuhe; il n'eût pas laissé d'en parler en cooDaissance de cause. —
.ïGoogIc
696 BETVB DES DECX MONDES.
« Je suis ea règle avec M. Sardou, disait-il^un jour, je viens de lire
toutes ses pièces, mon dossier est prât. n Si ses occupations mulciples
ne l'avaient pas contraint h se faire suppléer, on aurait vu uae fois
de plus combien il y a d'adresse et d'art caché dans cette parole si
fraoche, dans ce talent si robuste; n'a-t-il pas prouvé tout récemmeDi
à la chambre, en pariant de Voltaire, qu'il s'entend à mettre dans l'em-
barras ceux qui se flattaient de l'embarrasserT Les plus habiles sont
ceux qui ne se piquent pas de l'être.
M. Sardou a observé dans son discours toutes les convenances pres-
crites par le code du parfait académicien; c'est une justice que peut lui
reodre la statue de Sully, à laquelle il a paru s'adresser parUculiëre-
ment. Cep»idaDt il ne s^eat pas cru dans l'obligation de faire qd dis-
cours académique, et l'assistance lui en a su beaucoup de gré. Son
compliment à ses nouveaux confrères a été suffisant, quoique nn peu
court. — « Messieurs, leur a-t-il dit, une année s'est écoulée depuis le
jour où vous avez daigné m'appeler à l'honneur de partagervos trariui,
et s'il ne m'a pas été possible à mon grand chagrin de vous exprimer
plus tAt ma reconnaissance, permettez-moi de penser que ce rtlvi
n'aura pas été sans profit pour la t&che que j'avais à remplir, n Nous ne
sommes plus au temps où les récipiendaires se déclaraient indignes de
l'bonneur que leur avait fait l'Académie, en les invitant à venir s'as-
seoir dans un de ces quarante fauteuils qui ne sont pas des fauteuils;
leur modestie s'écriait, comme le d(^ de Gènes ': « Ce qui m'étonne te
plus ici, c'est de m'y voir, n Impériale Lescaro, doge de Gènes, s'étonnait
à juste titre de se voir à Versailles; il y était venu à son corps dëfeD-
dant, la corde au cou. Les nouveaux académiciens entrent à l'Académie
de leur plein gré ; ils se sont crus digues d'y entrer, et la seule chose
qui put les étonner, ce serait de ne pas s'y voir.
AusQrplusn'ont-ilspassnfBsammentacquitté leur dette envers ladocte
comp^aie par toutes les peines qu'ils ont prises pour assurer le succËs
de leur candidature, par le mouvement qu'ils se sont donné, par les
pei^exilés et les tracas qu'ils ont soufferts, par les démarches qu'ils
ont imposées à leurs amis et à la femme de chacun de leurs amisi Quand
une fois le rêve du fauteuil académique s'est emparé d'une &me, c'en
est fait, tout antre dé^ languit. Adieu le bonheur, la galté; plus d'ap-
pétit, plus de sommeil, plus de chant. De toutes les passions humaines,
c'est la plus inquiète, la plus agitée, la plus dévorante. Quoiqu'un grand
poète ait dit que « l'escalier d'autrui est dur à monter, n on ne compte
plus les marches, on se résigne à toutes les lassitudes, à l'esaonfOemenl
peipétuel ; OD passe ses jours à faire des visites, on emploie ses nuits
à faire des pointages. Ohl qu'heureux sont les peuples étraDgera, les
Anglais, les Allemands, les Italiens I S'ils connaissent la furear du jeu,
-les fièvres de l'ambition, le trouble et!|les taormens de l'amoar, ils
j,C",0(>^lc
UNE BÉCEPTION A l'aCADÉUIB «IANÇAISE. 697
ignorent le supplice et les écŒuremens auxquels se coodamne ud pauvre
homme qui s'est mis en tête de deveair un des quarante. Et qui peut
répondre de soi et de sa vertu? Qui peut dire : Je suis à Tabri de cette
fureur? Tel bomme d'esprit persifle aujourd'hui l'Académie, lui dé-
coche force épigrammes, demain peut-être il se mettra en campagne
pour solliciter ses suffrages. C'est vraiment la maladie fï-ançaife, et il
feut croire que personne n'y échappe, puisque Piron lui-mftme en fut
atteint. U est vrai qu'elle ne put lui enlever sa gatté. — a Mon discours
est tout fait, disait-il au secrétaire qui devait le recevoir, et le vdtre
aussi. Je me lèverai, j'dterai mon chapeau, je dirai : Messieurs, je vous
remercie de l'honneur que vous m'avez fait de m'admettre. Vous vous
lèverez, vous {tterez votre chapeau, vous répondrez : Eh bien là , mon-
sieur, en conscience, cela n'en vaut pas la peine, n
Pourquoi lesrécipieadaires feraient-ils étalage de leur reconnaissance?
Sont-ils même tenus d'en avoir? Jadis l'abbé Cureau de la Chambre dé-
finissait l'Académie française « un corps glorieux et triomphant, revêtu
de la pourpre des cardinaux et des dianceliers, protégé par le plus grand
roi de la terre, rempli des princes de l'église et du sénat, de ministres,
de ducs et pairs, de conseillers d'état, qui, se dépouillant tous de leur
grandeur, se trouvaient heureusement confondus pêle-mêle dans la foule
d'une infinité d'excelleos auteurs, historiens, poètes, philosophes,
orateurs, sans distinction et sans préséance, n Parlons sans emphase
et laissons au bon abbé ses bosannas et sa trompette. Dans tous les
temps, il y a eu parmi les quarante des hommes considérables par leur
nom, par leur naissance, par leur situation, par leur génie ou par leur
talent. Si ces hommes n'étaient pas de l'Académie, l'Académie ne serait
rien du tout; en revanche, certains hommes seraient bien peu de chose,
s'ils n'étaient pas académideos. Hais les uns comme les autres, ceux
qui donnent du lustre à l'auguste compagnie comme ceux qu'elle met
en lumière, peuvent se dispenser de la remercier longuement de la
faveur qu'elle leur a faite. Eu est-il ua seul assez naïf pour se figurer
qu'on l'a élu pour lui être agréable, à la seule fin de lui faire plaisir?
L'Académie n'est pas une société de bienfaisance, l'Académie est une
école de haute politique, et ses choix sont toujours le résultat de pro-.
fondes combinaisons, dont le secret échappe h l'intelligence du vulgaire.
— « J'aurai mon jour, nous disait un candidat malheureux, plusieurs
fois éconduit ; tèt ou tard on aura besoin de moi pour faire pièce à quel-
qu'un, u M. Sardou n'a pas eu besoin de frapper deux fois à la porte,
son premier appel a été entendu; il a mené sa campagne avec autant
d'adresse qu'il en met à débrouiller au moment décisif l'intrigue com-
pliquée de ses plus savantes comédies. Et pourtant ce n'est ni à son
habileté, ni à ses titres incontestables, . ni à son grand talent que cet
bomme heureux a dû son succès; lui aussi a été élu pour feire pièce à
.ïGoogIc
698 KBTUE DES DEUX HORDES.
quelqu'un. Encore a-t-il falla que le sort, que les circonstanoes, qat les
affaires de l'état travaillassent pour lui, qu'il se formât au ciel une con-
jonction d'étoiles propice à son désir. On peut affirmer que M. Sardoa
ne serait pas académideo, s'il ne s'était rien passé lel6mùI877.C'e3i
le 16 mai qui l'a mis en possession de son fauteuil, en dtant quelques
voix à son redoutable concurrent; c'est aux hommes qui ont faitoa
approuvé le 16 mai qu'il est redevable de son électioD, quoiqu'ils aient
voté contre lui. Voilà une situation à la fois embarrassante et conunode.
N'élait-il pas permis à M. Sardon de garder toute rindëpendance de
ton cœur? A qui aurait-il adressé l'expressioD de sa gratitude? Assuré-
ment ses bienfaiteurs involontaires l'en tenaient quitte.
K le 16 mai a été dans la carrière de H. Sardoa un heureux acddenl,
c'est une boone fortune pour la mémoire de Joseph Àulran, que rauleui
de Maiton wuvt et de Patrie l devenu l'héritier de son fauteuil, ail été
chargé de nous raconter sa vie et de nous recommander ses vers. Il >
parlé de son prédécesseur avec beaucoup de verve, avec on parùit aa-
turel, avec une grâce charmante, avec une sympathie émue ; il ■ donné
à ses éloges un tour vif et leste, il les a assaisonnés d'anecdotes agréa-
blement contées, et son discours a mérité de tout point le chaud aixuâl
que lui a fait le pablic. 11 n'a eu garde de surfaire Joseph Aatran; il
n'a point affirmé que l'auteur des Pobmes de la mer possédât cette
suprême liberté de l'esprit ni tette fantaisie souveraine qui sont le par-
tage des tout grands poètes. La muse ne dit tous ses' secrets qu'aux
n^ et aux foos; Autran n'était ni fou ni naïf. Les beautés imprévues,
lesbasards miraculeux de la pensée et de la langue, les mots tombés du
ciel, ce n'est pas dans ses œuvres qu'il faut les chercher. Les grands
poètes, semble-t-il, n'inventent rien, ils trouvent ; ils ne font pas leurs
vers, leur génie les ramasse. Autran faisait les siens, et on s'en aper-
çoit; c'était un habile ouvrier, mais cet ouvrier avait de l'àme; auss
occupe-t-il au second rang de nos lyriques l'une des premières places, et
cette place ne lui sera point fitée. — o Ami de la solitude et de la i«-
traite, a dit M. Sardou, rebelle un peu trop peut-être à nos idées mo-
dernes, dont il ne voit que la turiiulence et le fracas, sévère jusqn'i
la rigueur envers Paria, oà le poursuivent la nostalgie de ses chères
campagnes et le désir pressant d'y retrouver l'heureux loisir de soo
travail, fuyant toute chaire publique et toute popularité, étranger à nos
débats littéraires comme h nos luttes politiques, non par un détache-
ment égoïste des intérêts du pays, mais par l'heureuse absence de
toute ambition, U. Autran est un peu en dehors des choses contempo-
raines, et dans ses écrits comme dans sa vie il s'est fait une place 1
part, isolemen t qu'il convient de respecter. > — « Soo bonheur, a ajouté
avec non ouÀm de justesse M. Charles Blanc, était de respirer Tair pur
des ciiamps, l'air sahn de la mer, et de dire en vers faciles tout ce qui
.ïGoogIc
UNE BÉCEPTION A L' ACADÉMIE FRANÇAISE. 609
avait éniQ son 3me délicate, tranquille et tendre, son jtme qui trouvait,
comme dit Montaigne, de la friandise au giron mime de la mikmcolù. n
C e solitaire n'était ni un boudeur, ni un mécontent, ni un égotiste,
ni un misanthrope. S'il éprouvait au printemps le désir de quitter
u Paria en plein avril toussant comme un vieillard » et de s'envoler
yers sa cbëre Provence, il n'entendait pas se claquemurer dans sa
retraite. Il tenait sa porte et sa fenêtre ouvertes.
Toat homme uchuit voir pont du» Mm horinw
Faire nu Jojtfi iaunaiiM aotonr ds m niaiwti.
Il était du nombre de ces ermites qui aiment le monde à U condi-
tion qu'on ne les oblige pas d'y vivre, et qui n'ont besoin que d'être
seuls pourvoir l'homme en beau. Sa malice n'était jamais méchante.
Il n'était pas dupe des charlatans, mais il ne leur disait point d'injures;
il goûtait peu les faux grands hommes, mais il se contentait de les
effleurer de sa férule, qu'il n'a jamais cassée sur le dos de personne.
En revanche il aimait les petits, les humbles, les ignorés, les obscurs
passans de la vie, qui marchent sans bruit et traversent le monde sans
faire ombre à personne. Il a chanté le soldat, le laboureur, le marin,
et il souhaitait qu'on inscrivit sur sa tombe ce simple mot : Exaliavii
humiles !
M. Chartes Blanc s'est plaint dans sa réponse que l'atTecUtloo est la
maladie de notre temps, qu'elle a pénétré partout, dans les mœurs,
dans le langage, dans les idées, que celui-ci afTecte la dévotion, que
tel autre affecte des opinions aristocratiques pour qu'on le croie de
bonne maison, que tel autre encore, pour se donner un air profond,
atfecte la peur de l'avenir. — Aujourd'hui, disait un homme d'esprit,
les uns se vantent de leur peur, les autres s'en servent. — Autran n'a
jamais rien affecté. A la générosité du sentiment il joignait la franchise
de l'inspiration, aussi souvent du moins que, fidèle h son vrai genre, il
ne s'avisait pas de toucher h la lyre de Sapho ou de souiller dans les
pipeaui de Théocrite. 11 a tour à tour invoqué deux muses, dont l'une
était une étrangère, habillée à la grecque, un peu guindée, un peu
tendue, qui manquait d'ingénuité et de bonhomie. Cette fausse Athé-
nienne voyait la Grèce avec des yeux latins, et son vêlement d'em-
prunt la gênait; elle trébuchait dans son cothurne. Autran lui a dû ses
moins bons vers, ceux-ù par exemple qu'il n'a pas craint de mettre
dans la bouche de Sophocle:
Fti graTl ]«• ummeU in M AcropoUt,
Où brillent lea «nteli nonrellement polii.
Qu'en eût pensé André Cbénierï 11 n'est pas donné à tout le monde
d'aller à Corinthe, il est donné k pen de modernes de devenir bourgeois
.ïCoogIc
700 BEVUE DES DEUX MONDES.
d'Athëoes. Quand il traitait des sujets grecs, Autran mettait trop de
gomme dans sa Couleur, et rien n'est moîDS grec que la gomme. Sa
vraie muse, à laquelle il n'aurait jamais d& fausser compagnie, éliit
une Provençale qui parlait français ; elle était née sous un buisson près
d'un chemin creux ; elle aimait le& moutons et elle daignait les garder,
Il semble qu'il nous ait fait son portrait dans une pièce qu'il a intitulée
Figwe à peindre et dont l'bérolne est une pastourelle vôtue
D'dd Japon de fatalne ft plh rimplw et lourd»,
Qai n'eugère pu let coDtoun de la buKhe...
Se« petîta pied* cbarmani ont dei Roaliara de bois...
Viens donc, cher compagnon, peindre la balle enrani,
Choiiti pour atelier la collina en pldn vent.
Les booTreaUa chanteront, t'accordant leur luErage,
Et le portrait fiai, pour ta payer l'onTrage,
Ella t'apportera, riante, nn pot de bût
Qui mêle t aoa éeuma nn goAt de Mipolat (1).
Autran était un de ces peintres de genre qui ont tort de s'essiyer
dans la peinture d'histoire. La poésie familière, intime, était wn tait;
la plupart de ses Épitres nuit^uei sont des œuvres esquises et nos
tache, où Too rencontre çà et là des traits de vérité exacte et pittoresque,
dignes d'Horace et de Régnier. Il a raconté qu'en 1832, se promemot
dans les environs de Marseille avec H. de Lamartine, 'qui se disposai
à s'embarquer pour l'Orient, il vit l'illustre voyageur s'arrêter tout à
coup en pleine campagne pour s'écrier : « Admirable paysage I quelle
majesté ont ces antiques sycomores! a M. Autran, fwt étODDé, diercbi
des yeux ces sycomores et n'aperçut que de petits mûriers raboagriS'
Ces mûriers qui n'étaient pas sycomores, il les a trouvés dignes d'éire
chantés, et ils l'ont bien inspiré. S'il préférait parmi lesbommesla
humbles et les petits, il préférait aussi dans la nature les petits endnHE.
les coins écartés et solitaires, les paysages agrestes et un peu méUn-
coliques avec lesquels il faut vivre longtemps pour en sendr le clwnw
et la discrète beauté. Il nous a donné le secret de son vrai lafenl
dans une de ses Èpitres, adressée à un artiste avignonnais, qui s'en *^^
chercher en Egypte des sujets dignes de son pinceau, le Caire et Ubd-
phis, Kamac et les pyramides , des fellahs et des chameaux, des bi^
glyphes et des crocodiles, des sphinx, des obélisques, des pilien i^
marbre r(»e, l'ombre des Pharaons,
Et CM Taitei moQceanx de pierre ImpdrlMabte
Qu'érigeait h tes dieux, dont 11 ehangeait 1m aoiBi,
Va peuple adorateur de* cbati et dei olgnoo*.
Le poète arrache à ses ravissemens ce chercheur d'aventuws, t»
(1} CEomt eomplèlei àt J. AotraD, tome tt, p^a* 314-111 1 Pvto, CilMU Un-
.ïGoogIc
UNE DECEPTION A l' ACADÉMIE FRANÇAISE. 701
homme épris de l'ecre ot du cinabre, cet amateur de beautés rares et
exotiques et de grandes machines. Il lui représente qu'il se mêle un
peu de fatigue aux encbaatemeos des lointains voyages, qu'on mange
mal en Egypte, que la patte d'un héron ou l'aile d'un ibis sont un
méchant régal, qu'au surplus il n'est pas besoin de s'en aller jusqu'aux
bords du Nil pour découvrir des motifs d'esquisses et de tableaux, que
les rois du paysage, les peintres hollandais, ont cherché tous leurs sujets
en Hollande, qu'il suffit pour en trouver d'ouvrir ses yeux et sa fenêtre.
Wyaaats, qui le eavmit et pdgnùt de la profo,
Fidèle h son rlilage, eût donod mille fois
Cn pyltne itéré pour an nienlfii bourgeoit.»
Et NIcolu Ber^em eMlouit lagemeitt
QD'ane Tube en nn pré raat Uen dd mommunt.
— Quand tu seras satisfait et las de ta longue odyssée, lui écrit-il,
qaand tes yeux saturés auront vu du Caire jusqu'au Darfour assez de
géans, de pyl6nes et de cryptes, reviens auprès de bous peindre quel-
que étroit chemin bordé de câpriers, une fontaine, « qu'assirent à
midi les cruches du village, n un ruisseau dont les grands bœufs tra-
versent deux à deux le tranquille miroir, une mare ridée par le vent.
Où, parmi Isa raOets dM mûi1«n et dm TigoM,
Narigueot deoi canarda, qoe J'appelle me* cygoea.
Nous rendons justice à la FUle d'Eschyle, nous admirons comme il
convient les Chants de la mer et les hymnes enthousiastes dans lesquels
\utran a célébré la Méditerranée, ses grâces et ses colères ; mais noua
goûtons bien davantage les airs de chalumeau et les causeries fami-
lières de ce Provençal, ses mûriers, ses câpriers, ses bceufs et ses mon-
tons, sa crème parfumée de serpolet; à ses cygnes nous préférons ré-
solument ses canards.
Il y a dans la vie d'Autran un fait rare qui mérite d'être relevé. Il
remporta un jour un grand succès de théâtre, il connut et savoura cette
Ivresse-, mais il n 'a pas tenté deux fois la fortune. En vain les sirènes
l'appelaient-elles ; du fond de sa Provence, il leur criait : le sais que
vous habitez parmi des récifs et que vos caprices sont redoutables;
hier vous m'avez fait fête, demain vous me mangeriez.
Faut-il voir dans cette admirable prudence un effort suriiumaîn de
raison et de vertu ? — Non, a répondu M. Sardou ; si Autran avait eu la
vocation dramatique, s'il avait été possédé du démon, il n'aurait pas
en la force d'être si prudent. — Quel démon que le démon du théâb^l
Quand il s'est emparé d'un homme, il ne lâche plus sa pnne, et il n'y
.ïGoogIc
702 REVUS DBS DEUX HONDBS.
a pas de vertu qui tîeoDe, il faut subir sa destinée. U. Saidou > ta
raison d'arancer que le joueur a'esf pas plus hanté par les visiou du
jeu, ni l'avare parcelles du lucre, que l'auteur dramatique parla cons-
tante obsession de son idée fixe, qu'il y rattache tout, y ramène tout,
qu'un paysage qu'il admire le fait penser ausntAt à un beau décor, que
lelle coDversaUon qu'il entend lui fournit le motif d'un joli dialogue,
qoe cette jeune fille charmante qui passe lui apparaît comme nue adih
rable ingénue, que dans tel malheur, dans tel crime qu'on lui raconte,
il découvre à l'instant une situation, une scène, un drame. En ttoos
expliquant ce que n'était pas Autran, le nouvel académicien nous i
donné une excellente définition de M. Sardou. Il est de la race des
possédés et des hantés; personne ne peut parler plus savamment que
lui des tourmens savoureux, des souffrances délicieuses que le démoa
inflige à ses victimes.
Quelqu'un qui le connaît bien nous disait : — « Dans une petite rilla
près de Paris, que j'habite pendant l'été, il y a un mur sur leqnel
passent quelquefois des chats ; depuis que mon chien en a ru passer
un, il est toujours en contemplation devant le mur, et moi, quand je
regarde mon chien, je ne peux m'empécher de penser h Sardou. *
Oui, M. Sardou est toujours à l'itOit, aux aguets; il est toujoure en
quête de personnages et de sujets, et ce grand chasseur revient rare-
ment bredouille. Son ardente curiosité ne s'endort jamais; elle d»
point de distractions, pas plus dans les bois de Marly que sur le boule-
vard ou ailleurs. Vous vous promenei avec lui, vous fitos tout eaùet u
charme de sa conversation ; mais, pendant qu'il vous parle, il a 1 ail sur
le chemin, il y voit passer quelque chose que vous ne voj'ce pas. ^
il se dit à lui-même : Eh I Dieu merci, voilà mon dénoOmeutI Que ses
confrères de l'Académie y prennent gardel Gibier à plume ou a poil.
tout lui est bon. Tel jeudi peut-être sortira-t-il du palais Uaivia ta
se frottant les majos, et on l'entendra s'écrier : — Je regardais le Diir,
il a passé un chat; je le tiens.
Une autre qualité qui manquait à Autran et qui est nécessaire à l'af
teur dramatique, c'est la combativité. 11 était nà pour la Uttérature
assise, et le théâtre, c'est la littérature debout, la littérature decombaL
— « Celte nature tendre et rêveuse, ennemie du bruit et defaciioo,
se fût-elle bien accommodée de la vie théâtrale, passionnée, fiévreuse,
OÙ la lutte est constante, lutte contre l'œuvre pour la dompter, contre
l'interprétation pour l'obtenir, contre le public pour le convaincre ei le
vaincre? s M. Sardou n'est point tendre, il n'est point râveur, et per-
tODne ne l'accusera d'être ennemi du bruit. H lui a fallu da tempe tt
de grands efforts pour convaincre et pour vaincre le public II a coib-
meocé par des échecs, qui n'ont jamais ébranlé son courage ; U a fin
par se foira de la victoire une douce et chère habitude. Duu une lettre
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invE BECEPTion A l'académie française. 703
publiée en 1866, il nous a expliqué ce qu'il était en 1856, « un être
inconna, de chétive apparence, très pauvre, n'ayant pour tout bagage
littéraire qu'une pièce outrageusement siSIée, meurtri de cette chute
m non découragé, voulant à tout pris sa revanche et comptant pour
l'obtenir sur son travail et son instinct de la scène, servis par des jar-
rets d'acier dans un corps frêle et par une volonté de fer. » 11 s'est servi
de cette volonté de fer non-seulement pour lutter contre le public,
contre les comédiens, contre les directeurs, mais pour se battre contre
lui-même, pour résister 6 ses goûts, à ses fantaisies, aux eniralnemens
de son inspiration et aux écarts de sa plume. Nul autre genre littéraire
n'exige autant que l'art dramatique la pénible vertu du sacrifice, qui
est le secret des oeavres fortes et accomplies. Nous tenons de H. Sardon
lui-même que, quand des débutans, des écoliers lui soumettent leurs
premiers essais, il ne se lasse pas de leur dire : — Voilà une scène,
voilà un acte à couper 1 et qu'ils lui répondent î — V pensez-vousî
cette scène est précisément ce que j'ai fait de mieux. — Coupe, jeune
homme, puisqu'on te le dit; il est des amputations bienfaisantes, et il
faut que la chirurgie vienne en aide ii la médecine. Un dramaturge de
grand renom et de grande expérience n'a-t-ii pas déclaré que ce qu'il
y a de mieux dans une pièce, c'est ce qui n'y est plus?
La FiUe d'Eschyle a Ad son triomphe inespéré moins au talent de
fauteur qu'aux circonstances; elle est venue dans un moment favo-
rable, mais cet à-propc» n'était point prémédité. Autran pouvait-il
prévoir la révolution de (|8T M. Sardou prémédite toujours ses à-pro-
pos ; il a plus que personne le génie de l'opportunité , comme l'a re-
marqué ici même M. Montégut dans l'intéressante étude qu'il lui a consa-
crée (1). Ce n'est pas là sa seule habileté, il les a toutes. Noo'Seulement
l'auteur dramatique doit avoir le diable au corps et l'humeur batail-
leuse, il est encore tenu d'être ingénieux, adroit et subtil. Dans les
autres genres de composition littéraire, la maladresse ne nuit pas tou-
jours au succès, et il y a des gaucheries qui plaisent; le théâtre est un
métier de malins, il n'est pas permis d'y être gauche. M. Sardon ne
l'a jamais été; à la fécondité d'un cerveau plein de ressources, fertile
en expédiens, il joint la main souple et leste d'un prestidigitateur; il
accomplit en se jouant des tours de gobeleB. On a beau se dire : Ayons
l'«il sur lui, surveillons ses mains; c'est au quatrième acte qu'il cher-
4^eraà nous attraper, n'allons pas nous laisser prendre, — on finit
toujours par être pris. Combien de fois déjà ne nous a-t-il pas escamo-
tés I Nous ne lui en gardons pas rancune, bien au contraire; il ne faut
pas être l'ennemi de ses plaisirs. M. Cbaries Slanc a été plus sévère
que nous. 11 a repro(Aé à M. Sardou, non sans finesse, qu'il y avait de
(1) VorM,daDilaAfM«dDl«Bnnin7, SfvnuudraiMfivMi, Vieterin Sardûu.
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70A BETOE DES DEUX MONDES.
l'excès dans son babileté, qu'il abusait des petits moyens pour airivet
à de grands effets, que la lettre, l'éternelle lettre, jouait un rtle trop
considérable, trop décisif dans plusieurs de ses intrigues. Il lui a repro-
ché aussi d'attacher trop d'importance aux minuties de la mise en scène,
au mobilier de ses pièces, et de se servir trop souvent de ses meubles
Il pour amener un téte-à-téte, pour masquer une déclaration, poor^
voriser le glissement d'un billet, pour faciliter un évanouissement oa
cacher le cadavre d'un amoureux ivre mort. » 11 lui a reprodié enfin
d'abuser des accessoires, et il a cité ce mot du peintre Gros, disul i
l'un de* ses élèves : « Mon ami, prends garde à oe pas mettre trop de
détails, parce que, si tu en mets trop, il n'y en aura plus assei. » Vol-
taire avait dit dans un style plus énergique : «' Les détails sont U
vermine qui ronge les grands ouvrages., n
A ces critiques H. Charles Blanc en a ajouté une autre, qui doib
parait beaucoup moins fondée. — « La France, qui se pique d'avoir en
cela plus d'atticisme que la Grèce contemporaine d'Aristophane, ae
tolère pas fadlemeot au théâtre des allusions qui seraient trop trans-
parentes. Elle admet qu'on fasse de Tartufe un substantif, et d'Harpa-
gon et d'Agnès ; elle n'admet pas qu'un nom propre soit caché sons on
nom de fantaisie. A ce propos, monsieur, je serais tenté de vous faire
une grosse querelle ou du moins de vous adresser quelques remon-
trances un peu vives; mais, toute réflexion faite, j'aime mieu ne
taire. » Cest à Babagas sans doute qu'en avait M. Charles Blanc. Dùtil
nous soupi^onner d'affecter des opinions aristocratiques pour faire atéit
que nous sommes de bonne maison, nous ne craindrons pas d'avwef
que le Rabagas de M. Sardou nous parait l'une de ses œuvres les mieni
venues, l'une de ses comédies où il a dépensé le plus de verve, le plus
d'inventions heureuses, le plus de vérité et de finesse d'observuioo,
l'une de celles que le démon a marquées de sa griffe, et que les Ca-
merlin, les Chaffiou, les Vuillard, les Pétrowlski, les faux CamiBe
Desmoultns, sont des figures qui font grand honneur ï son cnyon-
L'impartialité est une vertu, ce n'est pas une muse, et sans contredii
Rabagas, comme toutes les comédies politiques, est une oeuvre de pani,
dont on pourrait faire la contre-partie. Mais quant à découvrir dans
cette pièce un mystère d'iniquité et a un nom propre caché soos m
nom de fantaisie, » nous n'y avons point réussi, et nous ne savons pas
quelle ressemblance il peut y avoir entre Rabagas et l'éloquent oral»»'
que M. Sardou s'est toujours défendu d'avoir voulu mettre en scène.
Nous sommes persuadé que M. Gambetta n'a jamais songé h se retao-
naltre dans ce personnage tragi-comique, pas plus que dans le CaliM
de M. Renan, qui pour sûr n'avait pas pensé à lui. 0 zèle iatempâaot
et indiso'et de l'amitié I Nos amis sont parfois plus susceptibles, plus
vifs que nous-mêmes sur nos afTaires particulières; ils se for^'^
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UNE RÉCCPTIOK A L'aCADÉUIE FBAN<,:AISE. 705
DOtre usagQ des griefs chimériques, et nous avons souvent beaucoup de
peiae à les consoler de tel iosuccès que nous n'avons pas essuyé, de
telle offense que nous n'avons pas sentie, de tel affront que personne
ne nous a fait. La seule chose que, nous trouvions à redire dans cette
spirituelle comédie, c'est que, s'il y avait un peu moins de portes dans
le salon d'hiver du prince de Monaco et si la petite porte du couloir de
sortie n'était pas restée entre-Millée, Rabagas serait aujourd'hui le dic-
tateur de cette charmante principauté. Apres tout, le malheur serait-U
si grand? Avoir pour maîtres Camertin le défroqué, rédacteur de la
Carmagnole et propriétaire du Crapaud-Volant, Vuillard le gmicheux,
eX'pton aigri par la lutte, ChafBou l'imbécile ou les grandes bottes à
l'écuyère du général Petrowlski, ce serait un cas désespéré; mais il ne
faut pas 6Ire trop dilDcile en matière de gouvernement, et Rabagas est
un homme d'esprit, qu'on accuse bien à tort de changer d'opinion,
puisqu'il n'en a pas.
Nous n'avons pas plus de goût que M. Charles Blanc pour les person-
nalités; mais, quand il s'étonne que la comédie antique en ait poussé
l'usage jusqu'à l'abus, nous nous étonnons de son étODoemeot, et nous
ne pensons pas que cet abus tir&t si fort à conséquence. Les temps
sont bien changés. Les Athéniens ne faisaient pas la différence de ta
vie publique et de la vie privée, ils ne distinguaient pas l'homme du
citoyen, ils n'avaient pas de loi Guilloutet. A Athènes, les murs étaient
transparens, et l'examen préalable excluait de toute chù'ge, de toute
magistrature tous ceux qui avaient une naissance suspecte ou de fâcheux
antécédens. A Athènes, il y avait défense de parler soit devant le sénat,
soit devant le peuple, pour quiconque avait manqué à ses devoirs do-
mestiques, et le premier venu pouvait obliger un orateur à redescendre
de la tribune en se faisant fort de démontrer qu'il était un fils impie,
ou un débauché sans vergogne, ou qu'il avait dissipé dans le liberti-
nage le patrimoine de ses pères (1). Pourquoi les Cratious, les Eupolis,
les Aristophane, se seraient-ils abstenus de toute ingérence dans la vie
privée, quand les lois et les mœurs autorisaient leur indiscrétion?
N'oublions pas d'ailleurs que les Athéniens n'avaient pas de théâtre
permanent, que la comédie était pour eux un plaisir intermittent, qui
revenait à de longs intervalles. C'était leur carnaval, et le carnaval est
ua besoin pour les peuples du midi, une revanche sur le respect. Chaque
aonée ils éprouvent l'impérieux désir de consacrer quelques jours à se
moquer de tout et d'eux-mêmes, à faire retentir les grelots de la folie,
à jeter des dragées à la tête des hommes et des dieux, qui n'ont garde,
de s'en formaliser. Le lendemain tout rentre dans l'ordre, Jupiter
remonte sur son trône, Hercule reprend sa massue, et Cléon Tedevient
(1) Vojfu, dMis l'Diodtaiit livre de H. Geo^ Perrot nir t* Droit jwUic «I pritié de
la ripMùtue otWnwnn*, le chipitre sur 1» Dokimtaie, p. 79 et loiT.
nm uvn. — tSIS. 45
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706 BEVUE DES DEUX HOMDEI.
tout-ipuiBiaDt. Malheur i qui l'attaque! malheur à qui pHtfaaelesmii'
tères d'Eleusis ou se permet de mutilar lea HermAs I Le fond de la
comédie antique est une joyeusetâ de mardi gras. Ariab^haoe y i
m<lé sa verve incomparable et aon étipcelante fantaisie. De oe mariage
sont nés dea ohefs-d'auvra que U. Charles Blanc n'aime pas assei. lui
qui parle ai bien du ParthénoD, pourquoi goAte-t^il si peu (ai Ghm>alimf
Ce sont pourtant des fruits maris par le même soleil et par les mém»
roadee.
La Orèee n'est plus, et nous ne regrettons pas la licence da su
théâtre, si vive que soit notre admiration pour le génie du grand poile,
qui fut le plus beau rieur et le premier lyrique de l'aatiquii^. Hùs
M. Charles Blanc n'est-tl pas allé bien loin en avançant qu'il n'y 4 plu
rien de commun entre la muse grecque et nous, que )e xvin* siM* ei li
révolution ont k Jamais modifié le génie de la [''ranoe, et que la comé-
die moderne procède de Diderot el du Père de famille f Quelque cbvisét
que soient les temps, les prioGlpes littéraires ne changent pui la co-
médie sera toujours la peinture piquante et quelquefois meurtrière
des folies humaines, une guerre impitoyable faite h la sottise. L'Évan-
gile nous enseigne que tout est perdu quand le sel a perda si uveur;
tout est perdu aussi quand la comédie n'est plus comique. N'Atoos pu
au sel sa saveur, n'enlevons pas non plus son aiguillon k l'abeille. Les
piqftres d'abeilles font partie de l'hygiène de l'humanité, si sujette i
s'engourdir dans la torpeur ou h se confire dans une béate admiralioa
d'eUe-mëme. M. Charles Bianc prétend que <i les plus belles seènss de
M, Sardou, celles qu'il a le mieux préparées et qui ont le plus d'éclat,
sont des scènes dramatiques aprfes lesquelles on est peu di^xisé i
rire. » Nous sentons tout le pris de quelques-unes des scènes dnmi-
ttques que M. Charles Blanc a raison de vanter; mais k nos yeui le
premier mérite de M. Sardou est d'être un grand amuseur, et c'est as
mérite bien rare. L'un des auteurs dramatiques les plus goèiés de
ce temps nous disait : « Le théStre que J'aime , c'est de la gaUé
avec quelque chose dessous. » Voilà une définition qui conneat I
Shalcspeare comme à Molière, à Aristophane comme à Beaumuchais.
C'est peu de chose que la gatté quand ii n'y a rien dessouai nafa nous
apprécions peu ce qu'il y a dessous lorsque la gatté vient i ninquer.
Que chacun fasse son métier. Les guerres, les révolutions, la qoestkw
d'Orient, les régicides, sont des sujets de réflexions peu réjouissante*,
et, comme l'histoire, la vie a ses tristesses. L«s philosophes nous aideni
k nous en consoler; béni soit le poète comique quand il réussit i md^
les faire oublier, quand il nous apprend à Jouer avec la viel
G. Valbot;
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
Naua usiatODs curieusemaDt. ud peu trislement, h un apeotacle qui
D'est peut-fitre pas nouveau et qui n'est pas moias ioBlructif. Ëvidam-
ment, la république réuqit aujourd'hui loutss les ctmditions qui font un
ré^a régulier. Elle est née d'une certaine force des cÉtosea, de la né-
cesailé, de la division même de ses adversaires, qui ne peuvent nouer
eontre elle que des ooalilioDS momentanées et stériles. Elle a été votée
par une assemblée souveraine qui, pour épargner à la France les périls
d'^n provisoire indéfini , a au la- prudenee de ae soumettre à ce qu'elle
De pouvait empêcher. Elle a été organiâée par une constilulion aussi
définitive que toutes les constitutions. Elle a été sanctionnée par le pays
daoa des élections aucoessivas qui ont envoyé au pariement une maio-
rîté favorable aux institutions nouvelles. Si elle a passé par des crises
gui auraient pu être mortelles, elle en est sortie intacte; elle a échaf^é
à ses ennemis, elle est désarmais sous la garde, sous la direction d^n
ministère aensé, honorable, dont ob ne conteste ni la fidélité ni tes îd-
tentions libèralos, ni la modération conservatrice, qui, en un mot, est
une garantie pour toutes les opinions sincères.
Que faut-il de plus? La république existe, elle est à peine contestée
par des adversaires de plus en plus impuissans, elle a pour elle la loi,
la ma}eTité du parlement, tous les moyeng de vivre. La paix est dans
les pouvoirs publics comme elle est assurément dans les désirs, dans
les besoins du pays, — et cependant il y a partout des apparences de
lutte dans une situation qui semble sans fixité. Oi dirait que nous
jouissons tout au plus d'une trêve à éobésmce prochaine. Ceux-lé mêmes
qui devraient se préoccuper le plus d'acclimater un régime qu'ils ont
appelé de leurs vœux sont les premiers à laisser éclater leura impa-
tiences. On ne peu! se oontenir, et, comme s'il n'y avait pas assez de
problèmes sérieux faits pour intéresser le pays, finances, chemins de
fer, réformes de fense^nement, organisation militaire, on se plaît à
.ïGoogIc
708 REVUE DES DEUX UONDES.
susciter des émotions factices, à engager des campagnes de fantaisie,
à réveiller toute sorte de questions irrilantes ou inutiles, Tantôi ce
sont quelques municipalités un peu échaulTées de province qui, péné-
trées de leur importance, se mettent à déclarer la guerre aui proces-
sions, jusqu'à ces modestes processions des rogations, qui n'ont fait
jusqu'ici, que nous sachions, de mal à personne. Tantôt c'est le cousei)
municipal de Paris qui se met en travail pour imaginer des fêtes natio-
nales, pour donner un 15 août k la république, ou qui se fait le patron
du centenaire de Voltaire, qui presrit des illuminations et des pompes,
au risque de provoquer d'inévitables contestations.
Oui, en vérité, depuis quelques jours, la question du centenaire de
Voltaire a tout éclipsé, elle a été la première des questions politiques.
Voltaire est redevenu un personnage du moment, livré au feu de Mules
les polémiques. Il a obtenu la protection du conseil municipal de
Paris, il a comparu en accusé devant le sénat sur l'interpellation de
M. révéque d'Orléans. Aux exaltations des uns ont répondu les pro-
testations des autres. C'était facile à prévoir, et si cette agitation da
centenaire n'a pas pris plus de gravité, si elle est probablement destinée
à s'éteindre avec la journée d'bier, anniversaire de la mort de Voltaire,
c'est que le gouvernement a su intervenir dès l'origine avec une pru-
dente résolution. Le ministère a eu le mérite de prendre soa parti à
propos. M, de Marcëre, par ses lettres aussi habiles que sensées au
conseil municipal de Paris, H. Dufaure, par ses explications devant le
sénat, ont nettement défini l'attitude d'impartialité que le gouverne-
ment entendait garder. Le ministère a fait strictement et justement ce
qu'il devait faire, ramenant le conseil municipal dans la limite de ses
attributions légales, interdisant toutes les manifestations ou contre-
manifestations publiques, lai^ant à la fête qu'on se proposait de célé-
brer le caractère d'une démonstration privée. Que pouvait-il de pliai
I! ne pouvait évidemment associer les pouvoirs publics à une commé-
moration trop contestée ; il ne pouvait pas bonnement non plus ^m-
mettre à M. l'évêque d'Orléans de poursuivre Voltaire pour une édition
du centenaire, de livrer au bras séculier des œuvres publiées cent fob
et sous toutes les formes depuis cent ans. M. le président du conseil a
pu le dire avec une apparente bonbomie qui ressemblait à an sar-
casme ! « Veuillez songer à cette idée, — exercer des poursuites,
aujourd'hui, devant le jury, contre Voltaire!., ii Le gouvernement est
resté dans son rôle de pouvoir politique, de modérateur entre des
passions également implacables, de gardien de la paix publique. Il s'en
est tenu là, et si le centenaire, par mesure de police, a été réduit à se
renfermer dans un cirque, s'il n'a pas été ce qu'il aurait pu ëlre, c'est
la faute de ceux qui ont voulu faire de ce miraculeux esprit un saint
de leur église, un précurseur du radicalisme révolutionnaire, et de cette
fête une manifestation de parti. .
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BETUE. — CHRONIQUE. 709
Certes Voltaire a été et reste toujours une des personoificatiODS les
plus puissaates, les plus étincelantes du génie français. II a porté dans
toutes les sphères l'infatigable activité qui le dévorait et ce goflt de
l'universalité qui lui faisait dire : u II faut donner à son âme toutes les
formes possibles. Il faut faire entrer dans notre être tous les modes
iiDaginables, ouvrir toutes les portes de son âme à toutes les sciences
et à tous les seotimens ; pourvu que tout cela n'entre pas pële-méle, il y
a place pour tout le monde. » Voltaire a été ce qu'on peut appeler un
apôtre, un apbtie à sa manière; il a eu la haine de tous les fanatishes,
de toutes les intolérances, de toutes les iniquités, et M. le garde des
sceaux, sans sortir de la réserve de l'homme d'état, sans se livrer à des
appréciations de fantaisie, a bien pu dire l'autre jour que n s'il y a dans
nos mœurs un adoucissement remarquable, si les idées de tolérance se
sont répandues, si nos lois criminelles ont été adoucies, si nous
sommes moins exposés à de grandes iniquités judiciaires, les écrits de
Voltaire y ont contribué I » C'est sa gloire, c'est, avec le don brillant de
l'universalité, le secret de sa popularité dans le monde entier, de
son irrésistible influence ; mais en mâme temps, le grand moqueur,
il n'a rien respecté, il a tout bafoué, il a offensé de son ironie les
croyances sincères et les généreuses pudeurs; il a mis la raison la
plus lumineuse au service de ses passions et de ses antipathies. En un
mot, il a été dans toute sa nature, dans sa longue existence, un prodi-
gieux mélange de bien et de mal, gagnant des batailles pour les causes
justes et déployant l'art le plus raffiné du courtisan, mentant avec dé-
lices, sans scrupule, se moquant effrontément de lui-même et de ses
contemporains, de ce monde et de l'autre, jouant une perpétuelle comé-
die au profit de sa vanité et souvent de ses intérêts. Ce qu'il y a de
mieux è faire, c'est de ne jamais le séparer de son temps, dont il ré-
sume si merveilleusement les vivacités, la grâce légère, les licences, les
impudeurs et aussi le génie philosophique. Tel qu'il est, avec ses qua-
lité et ses défauts, il est assurément un personnage éclaunt, peut-être
le plus éclatant de ce xviii' siècle, — ce que Sainte-Beuve appelle u un
démon, un élément aveugle et brillant, un météore qui ne se conduit
pas, plutôt qu'une personne humaine et morale... » Il lui a manqué,
selon le mot de Royer-Collard, « l'attribut essentiel de la supériorité,
la grandeur et la dignité. » Grand par l'esprit, il l'est toujours sans
doute, il reste l'irrésistible fascinateur de la corre^ondance, des ro-
mans, des poésies légères ou de VHistoire de Charles XII; il n'est grand
ni par le cœur, ni par l'inspiration morale, ni par le caractère, et voilà
pourquoi c'est l'homme le moins fait pour être un objet d'apothéose
publique, pour devenir le héros d'une fête nationale.
Ce qu'on a voulu célébrer et faire célébrer en Voltaire, ce n'est pas
l'écrivain, qui, s'il se réveillait du tombeau, n'aurait pas de flèches
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710 HEVDE DES DEUX MONDES.
assea aiguës pour quelques-uns de ses adorateurs d'aujourd'hui; c'est
la demiëre partie de sa vie, c'est la polémique aotichrétieDDC, et m
n'a pas vu que par cela môme on diminuait cet étinceiBot esivit eo
le jetani après un siècle dans une campa^e contemporaine. On m
s'est pas aperçu qu'on ravivait autour de lui toutes les contestaliou,
qu'on allait remuer les croyances qu'il a défiées, les instincts qu'il a
oiïensés, et, par une fatalité de plus, il s'est trouvé que ce cent«iain
de Voltaire coïncidait avec l'anniversaire de la mort d'une antre bé-
roïne, de Jeanne d'Arc elle-mSme, cette pure et poétique espresùoo da
la patrie française mutilée et délivrée. Assurément, après des siicln
révolus, on peut, comme le disait M. Gambetta ces joun deniers, être
« UD dévot de Jeanne la Lorraine et un admirateur de Voltaire. » La
rencontre soudaine, presque Imprévue entre ces deux grandes ombrer,
celle de la généreuse libératrice de la France et celle du profanaleor
graveleux de la Pucelle, cette rencontre n'est pas moins saisisnate.
Le gouvernement s'est cru obligé dïnterdire toute manifestatioa iik
tour de la statue de Jeanne d'Arc comme autour de la statue de Vol-
taire) il a été prudent jusqu'au bout, il a voulu ne laisser aucun pré-
texte d'agitation et de conflit extérieur : il a fait son devoir, rien de
mieux. La coïncidence existe, elle garde toute son éloquence, elle est
justement le signe frappant de ce qu'il y a d'irréflédii, de mat cilcolé
dans ces réhabilitations conçues par l'esprit de parti, faites pour.ble»>
ser les sentimens les plus vifs. Elle montre d'une façon presque dra-
matique le danger de ces perpétuelles évocations historiques imaginées
par les passions du moment, appelées au secours des partis contralm
dans nos luttes contemporaines.
Chose étrange et tristement significative! Les souvenirs de l'histoire,
qui semblent faits pour tempérer les animosités, ne sont Ici qu'un mwa
de plus pour continuer la guerre. L'histoire est comme un arsenal oA
l'on va chercher des armes DOuvelles. L'esprit de parti se sert du pus^.
tl se sert de Voltaire comme il se sert de tout ce gull trouve sur m
chemin. Il Invoque Jusqu'aux fantômes, il va réveillffl* les morts dus
leur tombeau, c'est M. Victor Hugo qui le disait hier dans cette cW-
monle du centenaire qui a fini sans éclat et sans retentissement sinon
sans fracas d'éloquence; il joue avec tout, et les étrangers qui bobs re-
gardent de loin ou de près, qui ne voient quelquefois que les appi'
rences, doivent se dite que nous sommes un peuple bien exempt df
préoccupations et de soucis, puisque nous avons assez de temps et de
liberié d'Imagination pour nous livrer à ces jeux passîMinés on i '>
recherche de tètes nouvelles. Avec plus de prévoyance et de jugemeni,
on invoquerait un peu moins les fantômes, on laisserait Voltaire i s>
gloire orageuse, en tâchant seulement de lui demander un peu de son
esprit et de son bon sens ; on interrogerait le passe pour y dierebef
.ïGoogIc
BtnW. — CHBOHIQnE. 711
des lamiéraBi Don des eiuitatiODB, pour s'éclairer da l'éteraelle expé-
rience bumaine, et pour des hommes qui ODt leur patrie h relever, des
déSBStree à réparer, des réformes de tous les jours à réaliser, la puis-
sance nationale à ralTerniir et b remettre en marche, il resterait certes
assex à faire; il y aurait assez de questions pressaotes, pratiquas, où
tous les patriotlsmee pourraient se reuoonirw sans sa heurter, où la
contradiction m4me, au lieu d'étra considérée comme uqq marque
d'irréGondliables hostilités, devrait n'Atre qu'un moyen de plus pour
s'exdter à l'œuvre commune. C'est la t&che des assemblées, et, puis-
qu'il y a dans ces assemblées une majorité républicaine, c'est la tâche
de cette majoriléi d'autant plus obligée à un travail sérieux, à la modé-
ration et à la prévoyabce, qu'elle est la majorité, qu'elle peut tout fbirs,
tout seconder ou tout empâoher.
Est-ce donc, encore une fois, que les questions manquentl II y en a
de tous les jours, et il y en a qui attondent une solution depuiB dêb ait-
nées. Elles Sti r^roduisenl incessamment, tantôt sous la forme des af-
faires de Daances ou de chemins de fer, tantdt sous la forma de ces
projets qui se succèdent^ qui touchent h notre rëorgaaîsatioa militaire.
L'autre jour encore, dans le sénat, à propos de la création des res-
sources nécessaires pour ce rachat d'un certain nombre de chemins de
fer (jui a été réoemmeni voté, M. le minisire des finances a tracé un
exposé aussi lumineux que rassurant de notre situation économique!
M. le ministre des finanbes, dans un langage aimable et presque faml'-
lier, a témoigné une juste confiance; mais en mOme temps il a'eet dé-
fendu des illusions optimistes, il a eu bien sola de montrer 6 l'horizon
ce qui pouvait être un péril, les engagemeHâ téméraires, tes dégrëve-
mens trop hàtif^, les aggravations de dierges improvisées par l'initiative
parlemebtaire et venant troubler toute l'économie d'un budget, H. le
ministre des fmances est h la fois conflant et prévoyant. M. Léon Say
n'a point hésité k déclarer qu'il n'y avait aucune Inquiétude h avoir, à
une condition pourtant, à la condition qu'on saurait se défendre des
entralnemens irrëdéchis, ^ » et, a>-t-ll ajouté, je compte sur vous pour
rti'alder !i y résister énergiquement. n C'est le secret de l'équilibre finan-
cier, c'est là aussi que le sénat peut avoir une HCtioa utile, profitable
au pays autant qu'à son propre crédit d'assemblée expérimentée et
modératrice.
Il y a surtout des questions qui se renouvellent saus cesse, qui sont
pour le moins aussi sérieuses et plus délicates encore que les questions
financières, ce sont celles qui intéressent la reconstitution des forces
militaires de la France. Assurément bien des efforts patriotiques ont été
faits depuis sept ans. On be s'est refusé à aueun sacrifice pour rendre au
pays l'armement qu'il avait perdu et pour lui assurer une organisation
efficace. L'andenne assemblée, les chambres nouvelles n'ont Itissé pas-
.ïGooglc
712 REVUE DES DEUX MONDES.
ser aucuDe occasion de témoigner leur boiiao voloaté. Tout ce qu'on
leur a demandé, elles l'oot voté sans marcbaDder, et ce Iravûl qui se
poursuit depuis sept ans n'a point été certes saoa résultai; maisoQpail
bien dire que c'est là surtout qu'il reste toujours à faire. Tout ricem-
ment le sénat en finissait à peine avec uae toi sur te service d'étal-
major qui, avant d'être adoptée, a passé par mille péripéties el qui d'i
été peut-être sanctionnée que de guerre lasse. La cliambre des d^-
tés, à son tour, vient de s'occuper de deux lois d'une certaioe impor-
tance, l'une améliorant les pensions militaires , l'autre, attendue a
proposée depuis longtemps, faite pour assurer aux sous-oiliciers m
position et des avantages qui puissent les attacher à l'armée dOQliis
sont le premier ressort et le nerf, dont ils forment le cadre élémepiaire.
Cette question des sous-oMciers qui vient d'être discutée et trancbée
par un vote à Versailles, elle n'est point, à vrai dire, spéciale à la
France. Depuis quelques années, elle s'est élevée dans tous les paj3, ea
Allemagne comme en Italie. Partout on s'est trouvé en présence de la
même difficulté : les sous-ol&ciers ne restent pas sous le diapeau. Ils
font leur service légal, ils ne suivent pas la carrière. Ceux-là mimes qui
sont proposés pour l'avancement refusent assez souvent d'allei plus
loin, d'attendre une épaulette incertaine ou lente à venir, et, dis que
l'heure de la libération arrive, ils se hâtent de partir, de rentrer daas
la vie civile, où ils espèrent retrouver des conditions plus favoiabled.
De là un affaiblissement évident pour l'armée privée de cette catiéaiui
que donne un eucadrefnent permanent et solide par un corps de sous-
offlciers éprouvés, façonnés aux traditions et aux mceui-s militaires, la
difficulté est réelle, pressante, elle a mille fois attiré l'attentioa de KM
ceux qui s'intéressent à notre réoi^nisation militaire. C'est à ce nul
qu'on a voulu remédier par la loi nouvelle, en créant tout un sfir
tème d'avantages pécuniaires pour les sDus-officîers qui coasentnnt
désormais à prolonger leur service. On n'a rien négligé, nous en coe-
venons. On n'a pas craint de se déjuger et d'oublier cette dèclanùxi
un peu naïve par laquelle on assurait il y a quelques années qi^l
n'y avait plus désormais de prime dans l'armée française. On a cete
fois multiplié les primes, les hautes paies, sans parler des pei^tec-
tives d'emplois civils à l'heure de la retraite. Tout cela a été étudié el com-
biné avec soin, avec sollicitude et avec prudence. Rien de mieu, Ce»
la marque de l'intérêt que la chambre porte aux affaires de l'anoèe;
il ne faudrait pas cependant, après avoir eu l'illusion du service ab-
solument désintéressé, tomber aujourd'iiui dans une méprise d'un
autre genre. Le problème est inBnipient plus complexe et plus déliui
qu'on ne semble quelquefois le croire. Les avantages matériels snu
quelque chose sans doute , ils ne sont pas tout et ils oe suffiraient pro-
bablement pas pour décider des vocations que d'autres mobiles u
.ïGoogIc
HEVDE. — CHRONTQIp. 715
contribueraient pas h déterminer. 11 y a aussi ce qu'on pourrait appeler
la partie morale de la question, la position faite aux sous-officiers, les
garanties protectrices de leur carrière, les traitemens, les égards qui
dans la vie de tous les jours peuvent les relever à leurs propres yeux
comme aux yeux de leurs soldats. U y a en un mot ces mille détails
tjui font qu'un soufr^fflcier peut s'attacher à son modeste rang, et id
ce n'est plus seulement une affaire de prime et de baute paie, ce n'est
pas même une simple affaire de législatioD; c'est uoe affaire de discer-
nement et de tact dans le commandement, dans l'art de choisir les
hiHnmes, de les distinguer, de les manier et de les employer. Ce n'est
plus la question des souMtfflciers , c'est la question vitale de l'année
tout entière. Il y a eu dans la dernière discussion un député , M. le
comte de Lur-Saluces, qu'on a voulu à peine écouter et qui a cependant
touché le point sensible. Le rapporteur de la loi des sous-offlciers,
U. le colonel Tézenas, a défini le mal : « 11 semble qu'il n'y ait plus
qu'une préoccupation dans l'année, celle d'en sonir au plus vite. »
M. de Lur-Saluces a indiqué une cause essentielle : c'est que l'esprit
militaire s'est affaibli 1 Comment cet affaiblissement devenu un péril
s'est-!! produit 7 Comment relever et fortifier l'esprit militaire sans le-
quel il n'y a point d'armée 7 Voilà le problème, et il mérite d'être l'ob-
jet d'une incessante étude bien plua que toutes les propositions sur la
réduction des années de service ou sur la maotère de pratiquer à vo-
lonté l'obéissance militaire.
Pendant que la France en est à son eiqKMiition, au centenaire de Vol-
taire ou à la discussion de ses intérêts financiers et militaires, l'Europe
touche-t-elle enfin à la réunion d'un congrès, à l'apaisement vrai-
semblable de la crise orientalel Cette étemelle question d'Orient, elle
est véritablement entrée depuis quelques semaines dans la phase des
obscurités. Ce qu'il y a de plus clair, c^est qu'on ne sait rien avec pré-
dsiOD, ou du moins on ne sait qu'une chose, c'est que la situation ne
s'est point aggravée, c'est que la mission du comte Schouvalof à Saint-
Pétersbourg a rendu la réunion d'un congrès plus vraisemblable, et si
le congrès est redevenu possible, c'est que la Bussie a consenti à sou^
mettre le traité de San-Stefano à la juridiction de l'Europe. C'est sans
doute un premier gage, un premier signe favorable. Au-delà, pour le
moment, tout reste encore assez obscur, et c'est le jour où le congrès
s'ouvrira qu'on aura la juste mesure de l'esprit de conciliation du ca-
binet de Saint-Pétersbourg, du différend qui existe encore entre la
Russie et l'Europe, représentée surtout par l'Angleterre.
Rien n'est nouveau en politique. Il y a eu toujours des conspirations
et des attentats qui ont eu invariablement les mômes effets. L'autre
jour, au moment où l'on y songeait le moins, lorsqu'on ne parlait que de
.ïGoogIc
7id RETDE DBB DEUX UOIKDBS.
l'expoûUon à Parist de la mission du comte Schouvalof à Saint-Hun-
bobrg, de la paix ou de la guerre dana toutes les capitales, ua Sm'
tique sorti od be sait d'oii a attenté à la vie de l'empereur Guilliaiu
eo pleine promenade de Berlin. Certes, s'il y a un louvenia qui dit
sembler à l'abri de ces tentatives meurtrières, qui pût se ooin m
sOreté dans soa pays, c'est celui qui depuis quinze ans a cfflnblé l'AII»-
magne de gloire, qui n'a jamais paesé pour un tyran et qui est tujuiu»
d'hui un vieillard. L'empereur Guillaume à son tour, malgré setquatn-
vingts ans, n'a point échappé à cette manie de meurtre qui itiin
certaines ftmes perverses) en rentrant au palais avec sa Glle la gnadi-
duobeBSe de Bade, il a essuyé le feu d'un obscur assassin, qui bsureiw-
ment n'a fait aucune victima. L'auteur de cet attentat a été recotH
depuis pour un fanatique subalternoi peur un vulgaire bBlinctai it
socialisme, poussé aucrime parles surexcitations delà dëmipgie, pwt-
être aussi par la misère envieuse ou par la passion de sa faire od ùém
renom. Rien n'indique jusqu'Ici qu'il ait eu des complicei, il pinii
avoir agi de son propre mouvement. Ce n'eSt pas moiua réiemelle
fatalité des tentatives de ce genre, même quand elles éctaoaat, mïiH
quand elles sont isolées, d'avoir d'Inévitables coaséquencee, it^itm-
querimmédiatement des réactions ou des velléités de réaction. Cm
l'histoire de tous les temps et de taua les paysi c'est ca qui vieul ifv
river encore une fois à Berlin où. au lendemain de l'attsnut, kgism-
nement s'est hâté de proposer des mesures répressives ou préwati'».
ude sorte de loi d'exception ou de circonstance contre les rdunloot cl
les prapbgaddes aoclalistoâ. L'empereur Quillaume, dès sa pmniM
entrevue avec ses ministres, leur aurait dit, assure-t^an, qu'il til1)it
s'occuper de préserver les seatimens religieux du peuple, do eflinlwun
les conlBg^dils malfaisantes. Le projet qui a été présenté aUHltAtiu
Relchsiag allemand est à peu prés U traduction de cette pensée tfsntr'
vatrlcei
C'est toujours le premier mouvement, l'esprit de répression m re-
dresse devant le péril. Sans doute depuis quelques années Issoeialio»
a f^lt de slnguliei^ progrès en Allemagne; II s'est développé asset pour
avoir ses Organes dans la presse, ees représentaQS dans les cIiuiIh^-
pour" se faire cpalodre, et 11 est bien certain que les menées iMa»P>*
giquea de ^lus eu plus activés peuvent n'être point étrangères i I'h^I*
tiitlon dé ijuelquës foreenéâ qui se laissent sntt-attier au crime. Lï
dernier attentat est l'œuvre d'un affllié de cette démagogie, et il » p»"
une occasion décisive poor se mettre ert défense. lusqu'ft tjUd point
cependant le goUvei'uenient avait-il besoin de pouvoirt notiveauï. de
cette sorte de dictature administrative qu'il s'est empressé de réciioi»
par son projet de loiî C'est là précisément ce qui vient d'être l'oti*'
.ïGoogIc
BBVUE. — CBBONIQUE. 715
d'une diacusaion des plus sérieuses, des plus significatives dans le
ReidistaK, et ce qui aggrave ou caractérise cette diacusaioa, c'est la
maDière dont aile s'est dénouée.
Le gouveinement, en l'absence de M. de Bismarck toujours in-
disposé ou occupé des affaires d'Orient, sn a été pour ses proposi-
tions de salut public, il a étâ vaincu au scrutin I Vainement le pré-
sident de la chancellerie, M. Hoffmann, la ministre de l'inlérieurt le
comte Eul^bourg, ont déployé toute leur éloquence en faveur de
leur projet) vainement M. de Holtke lui-même est intervenu sur ce
champ de bataille tout politique, évoquant les souvenirs de la commune
de Paris, des s professeurs de barricades et des pétroleuses, » le
ministre n'a pu éviter un échec presque éclatant. Il se trouvait dans
une situation smguliôre et assez fausse. Quand il se tournait vers le
centre catholique et coQservatenr, il s'eiposait & s'entendre dire par
M. Windthorst ou par M. ifsrg que c'était lui qui, par sa politique reli-
gieuse ou irréUgieuse, depuis quelques années avait donné de la force
aux idées, aux passions révolutionnaires; lorsqu'il se tournait vers 'ses
amis les libéraui-naiionaux» il rencontrait une opposition réfléchie, dé~
cidée, quoique exempte do malveillance. Ce n'est point à coup sîlr qu'il
y eût une divergence de sentimens au sujet de Tatientat dont l'empe-
reur Guillaume avait failli être ta victime ou que le danger du socia-
lisme fût méconnu. Tout le monde était à peu prés d'accord si#le
caractère périlleux des menées socialistes et démagogiques) mais on
était aussi d'accord sur l'inopportunité, sur l'inefficacité de la lot du gpU"
vernement, et un des chefs du parti national-libéral, M. de Bennigsen.
l'a dit sans détour, on était d'autant moins porté à accorder de nou-
veaui pouvoirs v qu'on ne sait pas aujourd'hui qui gouvernera demain,
car la crise ministérielle est permanente en Prusse. » Le ministère est
resté avec une minorité presque IbsigniDante, et le vote négatif qui a
décidé de la loi a été suivi aussitôt d'un décret qui a clos la session du
Reichstag. Le parlement sera-l-il dissous? Reviendra-t*il à d'autres
idées dans une session nouvelle? Jusqu'à ce que la question soit tran-
chée, le gouvernement garde les moyens de répression dont il a disposé
jusqu'ici et dont le ministère do l'intérieur, le comte Euleobourg, a d'ail-
leurs déclaré qu'il userait u jusqu'à la dernière limite du possible, n
Au fond, te parlement allemand avec son libéralisme a été plus pré-
voyant et aussi conservateur que le ministère avec ses mesures extraor-
dinaires de répression et de salut public. Ces lois d'exception, conçues
le plus souvent dans un moment d'émotion, sous le coup de quelque
événement sinisb^, ont le malheur de ne rien empêcher, de ne rien
préserver; elles n'ont généralement d'autre effet que de jeter les esprits
ardens dans les coospiratioas secrètes, de donner aux Idées chimériques
l'attrait du fruit défendu et d'enflammer les partis par la persécution, ta
.ïGoogIc
716 REVUE DBS DEDX HONDES.
France certes, dans sa longue et laborieuse histoire, offre une ridie
variété de mesures d'exception, toutes à peu près inefficaces, el le so-
ciatisme n'a peut-être cessé d'être un vrai et sérieux péril dims dcktc
pays que depuis qu'il a pu se produire au grand jour, depuis qu'il t
subi l'épreuve de la discussion. Le déclin des écoles socialistes a sans
doute bien d'autres causes frappantes : le pr<%rès des lois civiles, l'égalité
des droits, la diffusion de la propriété, le développement des intérts,
les efforts constans pour élever la condition des classes pq>ulaires, l'es-
prit de travail et d'épargne fructueuse , tout cela a contribué è fomter
unétatsocial in^>ugQable et a fini par créer une réalité devant laquelle
les vaines théories des réformateurs hallucinés sont impuissantes. C'esi
la société de 1 769 qui, en grandissant, en mûrissant pour ainsi dire, est
devenue assez fone pour défier les utopies, pour résister aux assaots
des criminels et des fous. Tous les foyers incendiaires ne sont pas éteints
sans doute; le mal révolutionnaire subsiste, il est déplacé ou déguisé,
il n'affecte plus la forme socialiste, et, chose curieuse, la France, après
avoir eu ses grandes épidémies de sectes il y a trente et quarante ans,
la France est peut-être aujourd'hui le pays ou le socialisme est le plus
tombé en discrédit, il y a parmi nous tout ce qu'on voudra, des ma-
niaques d'agitation, il n'y a plus à vraiment parler de parti socialiste,
la maladie est passée à d'autres pays, même à des pays monarchiques: ,
elle s'appelle le nihilisme en Russie, elle a toute sone de ooios au-
delà du Rhin. Plus d'uoe fois encore vraisemblablement elle embarras-
sera M. de Bismarck. Ce que l'Allemagne a de mieux à faire, c'est de
combattre cette maladie par l'action morale et intellâctuelle, sans le- i
courir à des mesures d'exception qui n'ont été le plus souvent, pour I
ceux qui les ont employées, que de vains palliatifs, et n'ont jaiui!
empêché un fanatique de méditer obscurément un attentat. .
La liberté franchement et régulièrement pratiquée est le meilleur de |
tous les remèdes. Elle a servi à préserver l'Italie de l'invasion socia-
liste: elle l'a guérie dans tous les cas des conspirations secrètes, à
meurtre politique, et de nos jours on a vu un prince menant la \ie 1) .
plus active au milieu des luttes les plus ardentes, toujoura mêlé à lu- '
mée et au peuple, régnant près de trente ans sans être même effleun
par la balle d'un assassin. C'est le souverain qui s'éteignait il y a quel- i
ques mois à Rome, qui, à peine disparu, a eu ses historiens emiffessés: |
c^est le roi dont M. Giuseppe Massari entreprend aujourd'hui de retn-
cer la brillante, la populaire et laborieuse carrière dans un livre doai i
le premier volume paraît à Milan : iaVùetle rigne de Yictor-En»a-
nuel II dé Savoie, premier roi d'Italie. Nul n'était mieux fait que H. Giu-
seppe Massari pour cette œuvre de patriotisme. 11 a vécu ï Turin de-
puis le commencement du régne, il a été mêlé à toutes les péripéiî'^
de la politique italienne qu'il a servie de son activité et de soa e^'* I
.ïGoogIc
EETDE. — f.HBONIQDE. 717
de son zèle coinm« député au parlement, de son talent d'écrivain. Il a
été l'historien de Gioberti et de Cavour, et il sera bientôt l'historien'de
La Marmora; aujourd'hui il raconte la vie du soldat couronné qui a été
le chef des politiques dans la grande entreprise nationale, et celte vie,
M. Giuseppe Massari la retrace en homme qui a tout vu, qui a connu
jusqu'aux détails les plus familiers, qui a été souveal le confident de
Cavoitr dans les heures les plus décisives. Dans ces pages émues,
pleines de souvenirs et de traits nouveaux, Victor-Emmanuel reparaît
tout entier avec sa vive et forte ori^nalité.
C'était assurément un prince fait pour l'œuvre qu'il a accomplie, pour
un rôle où il fallait autant de fmesse que de résolution. On le traitait
quelquefois, surtout au début, assez légèrement, et il le savait. Il avait
daas une circonstance avec le comte César Baibo ce singulier dialogue :
a On prétend que je n'ai pas beaucoup de léte. — Majesté, répondait
BaIbo, je n'ai jamais entendu dire cela. — On prétend du moins que
je n'ai pas de goOt à m'occuper. — Ceci, reprenait BaIbo avec un sourire
respectueux, je l'ai entendu dire. « En réalité, Victor-Emmanuel s'occu-
pait quand il le fallait; il savait agir ou parler à propos, et il n'est point
douteux aujourd'hui que, si Cavour avait conçu l'idée de l'intervention
du Piémont dans la guerre de Crimée, c'est le roi qui la décidait ou
qui la rendait possible, par sa promptitude â en saisir l'importance,
par sa résolution prévoyante. Victor-Emmanuel, avec ces formes fami-
lières qui ont fait sa popularité, avait la fierté de sa race, un sentiment
aussi élevé que ferme de sa position, de ses devoirs de prince italien.
Il avait parfois de brusques reparties qui déconcertaient ses interlocu-
teurs. Un jour un ambassadeur du roi de Naples, nouvellement arrivé
à Turin, lui parlait en grande cérémonie de son trône et des dangers
qui le menaçaient. Victor-Emmanuel interrompait aussitôt l'ambassa-
deur: u Quels sont ces dangers? lui disait-il vivement... je n'ai rien k
craindre, monsieur le chevalier, car derrière mon trône il n'y a ni tra-
hison ni parjure... n C'est cette loyauté qui a fait la force, nous dirons
presque l'originalité de Victor-Emmanuel. C'est le secret de cette des-
tinée royale qui se confond avec la résurrection d'un peuple, et que
Ur Giuseppe Massari retrace avec autant d'intérêt que de bonne grâce
en donnant de nouveaux éiémens à l'histoire de son pays et de notre
temps.
CH. DE UAZADE.
.ïGoogIc
BEVUB ms OEVl IIQNDEV.
BSSAIS BT HOVIOBB.
mUtl H l« Goift Lalmique. — PauUlei «t «iploritians uchtologiques fkita* pu M. Olhin
Rapt, BDdBii m^nbre da l'àcole francuM d'Alhiafs, «t U. Albert Thomu, aaoiu ptaii»-
eijia de l'AuJâmia do E|«iic« i BoniB.
Notre école d'Atl)iiiies n'a pas seulenjaDt produit 4b& épigrapbutes «
des archéologues qui tiennent un rang di^tifigué daqa U sciepoe, elle
a fOTTué (les voyageurs qiii ont visité avec BO)n les diverses ctmtréet de
l'Orient, ei entrepris des explorations dont l'histoire a tira de pandi
proflls. C'est ainsi que M. ^leuzey a parcqurp |a Macédoine et 1» Thes-
33)ip pour ëtudiar les cliamps de bataille de Césur, ef que M, fWM
nous a rapporté d'Ancyro la testament politique d'Auguste. Uo de Jeura
jeunes successeurs, M. Olivier Rayet, a rnarctié sur leurs traces; il a
exploré, en 1873 et 187?, les câtes da l'A^e-Mineuro, et il ïomuence
la publication d'un important ouvrage qui contiendra lea résultats ^
ses recherches et les découvertes qu'il a faites daiis ce pays ai cuxicin
et si mal connu.
If'atteotion du public a été dans ces derniers (enips ramenée sur
l'Asjc-Minoure par les fouijlos heureuses qu'y ont exécutées lea vota*
gaura anglais. M. Wood a étudié à Éphèse les ruines du fameux tenipk
d'Artémis; M. (Vewlnn a retrouvé les restes du tombeau de Uausole.
Les colonnes, les bas-reliefs, les statues qu'ils ont tous deux rapporté
en Europe forment l'un des principaux ornemens du Britisk Jiume:.
Ces inagniAques débris ont fait mieux connaître l'iniponance de i'irt
asiatiqujij ils aident aussi à mieux comprendre l'art groc, et pcrmM-
mm de distingunr plus nettement ce qu'il ne doit qu'à lui-même M a
qu'il emprunta des pays voisins. La Qrcce, quelle que soit son ori^oa-
lité charmantJ^, n'est pas restée aussi étrangère qu'on le prétend aui
intluonces du dehors. Les artistes do l'Egypte, surtout ceux de l'As-
syrie, lui onfbeaucoup appris. » Chaque jour, dit M. Rayet, »«""
d'une manicro plus évidenio l'immense ascendant, aan-seulaneDi Bii-
litairc, mais encore religieux, scientifique et artistique qu'a ewrcé sor
tout l'Orient le puissant empire des Sinakhérib et des Sargon. Aussi i.-
devons-nous pas être surpris que certains ornemens d'architeciun
aient passé des Assyriens aux Lydiens et aux Phrygiens, leurs imiiaieufs
en tant de choses, et de ceux-ci aux colons grecs, fixés sur la ait'
d'Asîe-Mineure, Ioniens pour la plupart. Entre les mains de ces der-
niers, et grâce à l'admirable sentiment du beau dont la race hellénique
était douée, grâce aussi à l'abondance tout autour d'eux de malëriam
.ïGoogIc
BBVUB. — r CHBÛNIQUE. 719
bi«n supérleara b ceux dont disposaient les Atayrions, ces invBDtiong
asiatiques se perfectionnèrent; Ja mesure dans laquelle elles pouvaient
s'adapter i la oonstruotion greoque, les réglas auxquellss ia raison at
le gaât en soumettaient l'usa§;B, furent reconnues, et il résulta de tout
ce travail la création d'un ordre particulier d'architecture qui priti
juste titre, des lieux oà il s'dtait constitué, le nom à'ordra ionique, u
C'est donc en Asie-Mineure qu'est né cet art admirable qui devait pro-
duira en Grèce tant de ctiefs-d'ceuvre : pour être a&r de te bien com- -
prendre à Athènes, où il atteignit sa perfection, il est utile de l'étudier
d'abord dfins le pays oii il s'est formé. Cette raison a déterminé U. Rayât
à eiplorer la vallée du Méandre, où se trouvent les ruines de tant de
villes impartantes. La libéralité do MM. Gustave et Edmond de Hotlir
schild, qui honorent leur fortune par l'usage qu'ils savent en faire, lui
eo H fourni les moyens. Aidé par un jeune arobitecte de l'école de
Rome, M. Albert Thomas, il a exploré ce qui reste des villes de Priène,
de Tralles, de Myonte, de Magnésie, déblayé une partie du sot de Milet
et d'Héraclée. Pour se convaincre que ces fouilles eut été fécondes,
on n'a qu'à visiter les salles du Louvre qui font Buito au musée assy-
rien et qu'on vient récemment de rouvrir. On y verra d'admirables
débris du temple d'ApoUon Didyméen, rapportés à grand'peine par
M. Rayet et que MM. de Rothschild ont libéralement donnés à l'état; ce
sont des bas-reliefs, des chapiteaux de pilastres, couverts des plus
élégantes sculptures, et des bases do colonnes dont la hauteur devait
dépasser d'un bon tiers celles de la Madeleine. Ces vastes proportions
ne sont pas ordinaires aux monumens grecs ; celui-là causera certaine-
ment aux visiteurs autant de surprise que d'admiration. Ce sera pour
boauooup de curieux la révélation d'un art dont ils n'avaient pas l'idée.
La première livraison du voyage de M. Rayet contient la description
de la vallée du Méandre et du vilayet d'Aïdin. Aïdin est une des villes
les plus importantes de l'Asie-Mineure, qui fait encore, comme au
temps de Dioelétien, le commerce des cuirs et des tapis. M. Rayet nous
en dépeint avec beaucoup d'agrément le site pittoresque ; il nous fait
pénétrer dans les divers quartiers de la vUle : c'est d'abord ia grande
rue u a'ale et boueuse, bordée des deux côtés de maisons noires et
gluantes, » où habitent les juifs; puis, sur la croupe de la colline, ia
vieille cité occupée par les musulmans, avec ses mosquées, ses konaks
et son bazar. En face, deux faubourgs, plus propres et mieux bâtis, ap-
partiennent aux Armcniens et aux Grecs, Tout ce monde est occupé
d'affaires, et tandis qu'on fabrique des selles de maroquin avec âes
brides de soie rouge pour les beys ou les pachas et des lapis pour les
grands magasins de Paris, on ne songe guère à se souvenir que la ville
moderne est construite sur l'emplacement d'une ville ancienne, qui fut
plus riche encore et plus importante, et qu'on regardait comme une des
.ïGoogIc
720 BJETCE DES DEOX KONDES.
grandes cités de l'Asie : c'était Tralles, dont les ruines couvrent encore
tout le plateau. M. Rayet nous les fait parcourir, essayant de retrouver
dans ces amas de décombres les monumens doat les andeos nous ont
conservé le nom. Puis, en s'aidant des médailles et des inscriptioDS, it
nous raconte l'bisloire de la ville. 11 est difficile d'imaginer une desti-
née plus accidentée. Placée sur le chemin de tous les conquérans de
l'Asie, Tralles changea souvent de maîtres et subit avec chaque maître
différent des fortunes très diverses. Heureuse et prospère tant qu'elle
fut gouvernée par les satrapes du roi des rois, elle tombe dans les
mains des successeurs d'Aleiaudre qui s'en disputent la possession.
Sous les Romains de la république, elle est, selon Tusage, rudement
pillée par les publicains et les proconsuls. Sa prospérité recommence
avec l'empire; nous trouvons sans doute qu'elle flatte un peu tnf les
césars, même les plus mauvais, et leur élève trop de temples, mais au
moins sous leur domination elle est tranquille et se livre en paii à son
commerce qui l'enrichit. Elle produit alors des artistes renommés, des
rhéteurs, des savans, et méone deux médecins, dont l'un appartenait à
la secte des u donneurs de vin, >> qui n'avaient pas d'autre remède
pour les maladies tes plus graves, et l'autre, qui fut un moment cé-
lèbre, se flattait d'avoir dépassé tous ses prédécesseurs, et se donnait i
lui-même, sur le tombeau qu'il s'était fait construire le long de la \m
Appienne, le titre superbe de a vainqueur des médecins, n E^Gn il sor-
tit de Tralles, à la même époque, une dynastie royale qui r^na, osa
sans gloire, sur le Pont et sur l'Arménie, et dont M. Rayet a recomposé
entièrement l'histoire.
Le teite de M. Rayet est accompagné de planches importantes qui
contiennent des cartes de géographie, des reproductions de sculptures
et des plans d'édifices antiques. On promet de nous donner, dans les
livraisons suivantes, l'adora d'Héraclée, le seul exemple connu dune
place publique grecque, et la belle restauration du temple d'i^Uon
de Didymes qui a valu à H. Thomas la première médaille à l'exposition
de 1876. Tout nous fait donc espérer que l'ouvrage de M. Rayet obtien-
dra le même succès que ceux de MM. Perrot et Ueuzey et qu'il fera
honneur à la science française. g. i.
Lt dàreeteur-girafU, G. Bdloi.
.ïGoogIc
L'IDÉE DE JEAN TÊTEROL
X.
LioDe] Tëterol n'avait pas fermé l'œil dans son wagon, et le tour
du propriétaire l'avait tenu sur pied pendant près de sept heures
consécutives. Il était fort las en se mettant au lit. Ma^é ses vives
préoccupations et le tracas qu'elles lui causaient, à peine eut-il
posé la tète sur l'oreiller, il s'endormit profondément et ne fit qu'un
somme jusqu'au ntatin ; mais, en s' éveillant, il retrouva sous son
cfaevet ses pensées qui l'attendaient : elles nous attendent toujours.
11 se leva, il s'habilla, sans étrenner les deux brosses à ongles
ni le flacon d'eau de Cologne qui venait de Cologne. Après avoir
achevé sa toilette, qui fut sommaire, il passa une grande heure ac-
coudé à sa fenêtre. La campagne venait de s'éveiller comme lui, le
jour naissant la regardait d'un œil doux, elle était heureuse de re-
faire amitié avec la lumière. Les gazons, trempés de rosée, exha-
laient une fraîcheur délicieuse. La Limourde semblait coqueter avec
ses bords, que ses eaux luisantes -liaient amoureusement. De
hauts peupliers, rangés en file, rayaient de leurs ombres transpa-
rentes la blancheiu' d'un champ de sarrasin fleuri; sur les coteaux,
des bruyères faisaient çà et là des taches roses; des fumées mon-
taient lentement dans l'air, oscillant à droite et à gauche comme si
elles avaient dû rapprendre leur chemin. A l'horizon, deux nuages
d'un gris argenté vo^ ' 'ent dans l'azur, semblables à des voiles
pleines de vent; on eût dit qu'ils pariaient pour une joyeuse aven-
ture. Dans toute la vallée régnait une paix profonde, un silence
(1) Voyei U JhMM du 15 mti et do l" ]mii.
■ïïon nTii. — IS iiiiii 187S.
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722 «ETVB DM DEUX KORMS.
tranquille, tombé du ciel. Pas d'autre bruit que le chuchotement
de la brise causant avec un tremble et le bourdonnement confus
d'une guêpe qui s'était levée matin pour courir les treilles, dans Ii
chimérique pensée d'y trouver une grappe déjà mûre. Cependiot
Lionel entendit peu après le cri d'une faucille qu'on aiguisait, les
coups cadencés d'un fléau dans une grange et la voix forte d'un
marteau de foi^ retombant sur son enclume. L'homme venait de
donner à la nature le signal du travail, et ces deux bons ouvriers,
aux gages du même patron, commençaient vaillamment leur jour-
née ; le cœur gonflé d'ime douce espérance, ils croyaient à leur
œuvre et à leur salaire.
Peut-être, retenu par un charme, Lionel serait-il resté plos
d'une heure à sa fenêtre, si, ayant tourné la tète à droite, il n'sviil
aperçu tout à coup au fond de la vallée le château de Saligoeui.
De ce moment il ne pensa plus qu'à M'" de Saligneux, son mau-
vais génie, à qui il envoya à travers l'espace toutes ses malédic-
tions. Puis une idée lui vint, il prît la plume et écrivit la Jeltre
suivante :
H Mon cher monsieur Pointai, tous êtes l'un de ces antis k qui
l'on dit tout; je n'ai passé encore à la Haisoo-BIanche que vingt-
quatre heures, et j'ai déjà quelque chose à vous dire. Vous ni'a%iei
averti, homme clairvoyant, que je devais m'altendre à des ouilits,
ou tout au moins à de pénible frottemena; vous m'engagîeii
m'y préparer, à en prendre mon parti en philosophe. Votre prédic-
tion s'est accomplie plus vite que vous ne pensiez. Nous vwti
presque en état de guerre, mon père et moi, et je ne crois pas qu'il
y ait de ma faute. J'étais disposé à jui faire toutes les concessioik»
possibles et même de grands sacrifices; mais il m'en demande In^
et je doute que ma philosophie puisse tenir bon jusqu'au bout.
« Il me semble que c'est d'hier seulement que je le coonais. Ja-
dis je le voyais avec des yeos d'enfant, et les yeux d'enfant ont W
précieux privilège de ne pas juger ce qu'ils aiment; aussi je K
m'expliquais pas les frayeurs qu'il inspirait à ma pauvre mère, l'
soii , lorsque nous étions tête à tête et qu'elle me faisait sea confi-
dences... Elle avait une Ame de princesse, cette humble petite
bourgeoise, et toutes les fois qu'elle dMgnail l'ouvrir devant moi,
je croyais voir un écrio plein de saphirs et d'émeraudes; mais àt
quoi vais-je vous parler, monsieur Pointai? Quand je me nets i
penser à ma mère, je ûe termine jamais mes phrases. H lui s^^
vait à elle aussi d'interrompre les siennes ; souvent au milieo d'oi
mot elle tressaillait, elle venait d'entendre un pas Lourd dans k
vestibule, et elle me disait en pâlissant : — C'est luil Je m'écriai*
alors : — Tu en as donc peur? Et je m'élançais au-devant de l'b
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l'idée de JEAN TÈTEBOL. 723
qui U faisùt trembler. ATaît-il de l'humeur, mes caresses, mes
cajoleries en avaient bientôt raison, et je rae retournais vers elle, en
lui jetant un regard triomphant comme pour lui dire : — Tu vois,
il aboie, mais il ne mord pas. Eh bien I il me fait peur aujourd'hui.
Qm me rendra mes yeux d'enfant?
CI On a bien raison de prétendre qu'il est plus facile de faire son
devoir que de le connaître. Je suis résolu à faire le mies, coûte que
coûte ; mais je serus heureux qu'on me le montrât. Vous savez que
je ne suis pas un mauvais Hls; vous savez queUe affection, que)
respect j'ai toujours eus pour mon père, combien j'ai le cœur pé-
nétré de ses bontés pour moi, combien je suis désireux de m'ao-
quitter un jour envers lui. Je vous i'ai dit souvent, et vous m'avez
cm, car vous savez aussi que j'ai la sainte horreur des simagrées.
Pourquoi mon père me rappelle-Wl sans cesse ma dette ? craint-îl
donc que je ne la renieT Non, ce n'est pas sur la somme à payer,
c'est sur le mode de paiement que je conteste avec lui. Si l'occa-
sion se présentait, mes forces, ma santé, ma vie, il peut disposer
de tout cela; mais puis-je mettre à sa merci ma dignité, mon hon-
neur, ma conscience, et lui dire : — Décide, prononce, la volonté,
quelle qu'elle soit, sera la seule règle de ma conduite ? — Qu'est-ce
qu'nn homme qui renonce à vouloir? Ce n'est plus un homme, et je
veux fttre un homme.
« De quoi s'agit-il? me demaDdei-vous. Sans me prévenir, sans
me consulter, il s'est mis en tête de me marier. A qui? Je vous le
donne en cent, je vous le donne en mille... à M"* Claire de Sali-
gneus, fille de ce baron Patrice de Saligneax, son ennemi mortel,
sa bête noire, qu'il y a quelques jours «ocore il haïssait à l'égal des
portes de l'enfer. N'est-ce pas marier la république de Venise avec
le Grand-Turc? A la vérité, le Grand-Turc est ravi de cette union;
mais la république proteste. Pour l'un c'est affaire d'intérêt, pour
l'autre, ce serait une satisfaction de vanité; mais j'en atteste le
ciel et M. Pointai, j'ai de l'orgueil, je n'ai point de vanité. La fille
d'un baron ou la fille d'un manœuvre, que m'importe? Je n'en fais
pas bien la différence, et la seule femme que je veuille épouser est
la femme que j'aimerai. Non, je n'épouserai pas cette fille de ba-
ron. Quel misérable petit ccem* elle doit avoir I Elle se donne, sans
se faire prier, à un homme qu'elle n'a jamais vu ; que voulez-vouaî
elle n'a rien, et on l'assure qu'il lui apportera un million bien
liquide. Ceat en quoi nous différons, mademoiselle ; je demande &
voos voir. Mais c'est un droit qu'on me conteste. — Le marché est
conclu, me répond mon père. Je t'ai fait venir, parce qu'on ne pou-
vait se passer de toi pour la cérémonie et qu'on oe peut marira un
jetine homme sans qu'il soit là; mais tu n'as pas voix au chapitre.
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72& B£TDE DES DEDX MONDES.
Dis amen à tout, les yeux fermés. Si l'enfant n'est pas ssge, â l'en-
fant refuse d'avaler sa médecine, on le fouettera, et it ftudn bien
qu'il l'avale.
<[ Mon cher monsieur, vous m'avez fait un jour l'amitié de^me
dire que j'avais, comme mou père, du bon sens, l'esprit pratique,
l'entente des affaires, mais que j'avais hérité de ma mère le goût
de me raconter des histoires et de me figurer que c'est arrivé.
Vous ajoutiez qu'on ne pouvait savoir si la nature m'avait desùné
au métier de politique ou de poète. Je ne crois pas b. cette conuî-
diction, ni à la nécessité de ce choix. Romanesque, je me flatte de
ne l'être point; idéaliste, c'est autre chose; mais pensei-Tous
qu'un peu d'idéalité ait jamais gâté les affaires humaines, etqu'il
n'y ait pas de milieu entre les chimères des rêveurs et la mesquine
sagesse des empiriques? Bé bien, je ne serai jamais un arûsie; le
ciel m'a refusé le don d'exprimer ce qu'il y a de meilleur es moi
par des mots, par des lignes, par des accords de sons ou de cou-
leurs. Ce que je crois, ce que j'aime, ce que je sens, mes actions
seules pourront le dire, mais j'entends qu'elles le disent. Fluttil
mourir que de me partager en deux et d'employer la moitié de mon
temps à imaginer de grandes choses et l'autre à commettre de
plates petites actions. Or n'est-ce pas une action plate et même
basse que d'épouser dans une vue d'ambition ou de vanité une
femme qu'on n'aime pas et de sacrifier la liberté de son cœur à mi
calcul? Si tel était mon début dans le monde, ma conscience pour-
rait-elle me répondre de la suite? Les volontés humiliées ne se
redressent plus, et le pas est glissant d'une action qui nous dimi-
nue à une action qui nous avilit, Quiconque a été pied-plat dans si
jeunesse risque fort d'être un coquin dans son âge mûr; par ud
entraînement fatal, les bassesses conduisent aux vilenies. Mais en
fût-il autrement, n'ai-je pas lu jadis dans un des dialc^es du
divin Platon qu'il faut tâcher de mettre un peu de musique dan»
sa vie? Épouser M"« de Saligneux, ah! monsieur Pointai, quelle
triste musique! et qu'en penserait Platon, et surtout qu'en pen-
serais-je! et je me soucie encore plus de me plaire à mm-méme
qu'à Platon.
a Monsieur Pointai, accourez & mon secours. Vous êtes le seul
homme qui exerce quelque influence sur mon père, le seul dont il
ait écouté quelquefois les conseils. En tout ce qui concernait mon
éducation, mes études, il vous a consulté et s'est rendu presque ion-
jours à vos avis. Peut-être vous écoutera-t-il encore cette ftàs-a-
Prenez votre plus belle plume, celle qui vous sert pour expédier
vos grosses, trempez-la dans votre meilleure encre, et écnvei à
mon tyran que je tous ai fait mes confidences et que sod projet
.ïGoogIc
l'idée de JEAN T£T£H0L. 72&
TOUS semble déplorable. Il ne m'en voudra pas de m'être ouvert à
vous, il sait jusqu'où va notre intimité. Faut-il que je vous le dise?
représentez-lui que ce mariage pourrait bien compromettre àjamaîs
ma carrière, qu'en m'établissant trop tôt, en me donnant la fille
d'un baron et cinquante mille livres de rente, il risque de tuer mon
avenir, que je me croirai arrivé avant d'être parti, que je croupi-
rai dans la fainéuitise, que je m'enterrerai dans mon épais bon-
heur, et que les cygnes, soumis à un certain régime, deviennent
tout simplement de gros oisons de basse-cour. Il sera sensible à
cet argument, il a encore plus d'ambition pour moi que je n'en ai
moi-même.
« Je suis, monsieur Pointai, un naufragé qui agite son mou-
choir pour qu'on lui vienne en aide. Si vous me tirez de là, si grâce
à vous j'échappe à M"* de Satigneux sans me brouiller avec mon
père, je vous devrai un bien beau cierge; mais je n'ose vous pro-
mettre que cela ajoute rien à l'afTection respectueuse que je vous ai
vouée ; elle ne dépend point des services que vous m'avez rendus
et de ceux que vous me rendrez encore, n
Lionel plia sa lettre, et tout en la pliant il se prit à dire : — Je ne
crois pas que H"' de Saligneus soit bancale, ni bossue, ni laide à
faire peur ; mais a-t-elle le visage de mon iaconnue, sa taille fine,
le feu de son regard, la fierté de son noir sourcil bien arqué, la
franchise de sa voix claire et mordante, et ce pied mignon que
j'ai tenu dans ma main? C'est cela qui arrangerait tout. — Puis il
s'écria: — Non, je n'épouserai pas M"' de Saligneux; je le jure
par ma fierté et par tes yeux bruns 1 — Et il ajouta en se moquant
de lui-même: — Voilà trois mois que je ne l'ai vue et je pense en-
core à elle. Que je suis enfanti — 11 l'était en effet. Lui en ferons-
nous un crime? 11 est bon de posséder à fond le droit administra-
tif; il est bon aussi d'avoir des enfantillages et de les prendre au
sérieux. Le premier devoir de la jeunesse est d'être jeune.
Quelle était cette inconnue dont Lionel Téterol venait d'invoquer
le souvenir et les yeux bruns? 11 aurait bien voulu savoir son nom ;
mais à qui le demander ? et, quand il l'aurait su, qu'y aurailril
gagné? Ce qu'il savait de science certaine, c^est qu'il l'avait ren-
contrée pour la première fois six mois auparavant, le 27 février; les
arbres avaient encore leurs feuilles mortes, mais à leur pied l'herbe
était déjà fraîche et luisante ; le printemps sortait de sa coquille,
nai^ant l'hiver et la bise, qui le menaçaient de l'y faire rentrer.
Le ciel ressemblait au visage d'une Parisienne, dont il avait la mo-
bilité, le caprice, les jeux d'ombre et de lumière; ce n'était pas un
ciel d'une beauté classique, mais il s'y passait beaucoup de choses
agréables, et on y voyait courir de petits nuages blancs, qui tour à
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726 BETOE DES DECl HOMpES.
tonr cachaieot le soleil ou le déGouTraient. Lionel, reTeoa depuis
peu d'Angleterre, habitait alors k Auteuil un pied-i^terre qu'un de
ses amis lui avait prêté, pour q[u'il y travaillât plus tranquiOemeot
il sa thèse, à laquelle il mettait la dernière main. Toutes tes ^rès-
midi, il lui faisait prendre l'air, la promenait dans le bois pédant
une heure ou deux. Ce jour-là, il cheminait avec elle le long du
joli sentier qui borde la route des Poteaux, réservée aux cavaliers. D
venait de s'arrêter pour reprendre haleine, et il était occupé i
regarder on vieux chêne habillé de lierre des pieds à la tête, ua
groupe de bouleaux qui semblaient frissonner sous leur mioee
écorce argentée, un énorme fouillis de ronces dont les bras tm-
chus s'entre-croisaient, et trois pins détachuit sur le del Irars
aiguilles du vert le plus doux et leur tronc jaun&tre tacheté de so-
leil, quand il entendit le hennissement d'un cheval. Il se retourna
et vil passer devant lui une jeune amazone, accompagnée d'un ca-
valier aux cheveux blancs. Après qu'elle eut passé, il la snivit loi^
temps des yeux. 11 faut croire que nous avons tous dans l'esprit à
notre insu une figure de femme que noua avons faite à notre fan-
taisie ; quand nous apercevons dans l'avenue des Poteaux ou ait'
leurs une inconnue à cheval ou à pied qui lui ressemble, dods
nous disons: Enfin, c'est elle! 11 parut à Lionel qu'il avait déjicoa-
templé en rêve la brune vive et piquante qu'il venait de rmoa-
trer. Hélas I elle avait bien vite dispuu, et il aurait mieux fait de
n'y pins penser. Il y pensa pourtant, et dans ses momens perdos il
se demandait : — Ce vieillard qui l'accomp^nait est-il son père M
son mari? Cette question était absolument é^angère à sa tbëse, qn
roulait sur un point de droit international.
Pendant tout le mois de mars, deux ou trois fois chaque senniar,
il retourna se promener le long de la route des Poteaux, dans le»-
pérance de revoir son inconnue. Il la revit, mais elle ne l'aperçut
point. Elle ne se doutait pas qu'il y avait là un jeune hwnme oc-
cupé à la regarder, et qu'il était venu tout exprès ponr cela. Bia
n'est plus désagréable que d'aimer une femme ou une jeune fille
qui ne sait pas que vous existez. Heureusement pour Lionel, It
hasard lui vint en ude.
Huit jours plus tard, il vit passer de nouveau devant lai celle qu'il
attendait, et cette fois il entendjt le son de sa voix. L'ohI brillaal,
le teint animé, les cheveux au v^t, elle faisait galoper son chenl
à bride abattue, et se retournant vers son compagooD, qui avait
peine à la suivre, elle lui cria :
' — Ah! mon oncle, que c'est amusant de vivre 1
A quoi il répondit : — Fort bien, pourvu que cela dure: prends
garde de tomber.
.ïGoogIc
l'idée db mis tëtebih.. 727
— Bon vieillard, poisa'Uonel, tu n'es pm soa mari.
L'hwnme aux chereux blancs avait ea raison de s'inquiéter. Au
même instant, le cheval de l'incoDiiiifl bnta et lui fit perdre les
arçons. En unclin d'ceil Lionel, francbissantun fourré, s'était élancé
aaprès d'elle et lui o&ait son secours, dont elle n'avait guère be-
soin. Il ne pouvait pas l'tdder & se relever, en tombant ^le était
restée debout; il n'avait pas & conrir après le cbeval, elle n'avait
pas l&ché la bride; mais sa toque avait roulé à quelques pas de là.
il s'empressa de la ramasser et la lui présenta. Avant de la remettre
sur sa tête, elle s'occupa de rajuster ses cheveux d'un beau brun
foncé qui s'étaient défaits. Lionel étendit la main, elle y posa le bout
de son pied et remonta lestement en selle, tandis que son oncle la
lançait sur son étourderie.
— Prenca-vous-en à Théodore, luirépondiMlle. Je pensais k lui,
quand je suis tombée.
Après quoi, faisant à. Lionel un gracieux sourire, elle s'éloigna
au grand trot.
Ce sourire aurait enchanté le jeune bomme, si elle n'avait pas
parlé de Théodore ; mais Théodore était de trop, Théodore avait
tout gâté, ce Théodore à qui elle pensait en tombant de cbeval, ce
Théodore qui avait le glorieux privilège de lui donner des distrac-
tioDS. — Ohl l'heureux homme que ce Théodore! se dit Lionel.
Qu*a-t-il donc fait pour obtenir du ciel une telle faveur? Ses cheveux,
son sourire, son eceur, elle lui a tout donné. Heureux et odieux
Théodore I — Il allait quitter la place, quand il aperçut à terre une
plume de marabout, qui s'était détadtée de la toque. Il la prit et
l'emporta; c^ était un vol qu'il faisait à Théodore.
Il retourna souvent au bois, sans y trouver son inconnue. Il dé-
sespérait de la revoir jamais, lorsque sa bonne étoile le conduisit
un soir à la Comédie- Française. A peine était-il installé sur son
fauteuil de balcon, il la vit paraître, accompagnée de son oncle,
dans une loge du premier rang. Elle était babûlée de soie rose, elle
avait une fleur dans ses cheveux. — Théodore viendra-t-ilî se de-
mandait LîcHiel, et il s'attendait à chaque instant à le voir entrer
dans la loge ; mais Théodore ne parut point, et comme ce aoir-U
Lionel avait l'âme bien disposée, il eu vint à se persuader que
Théodore n'était point le dangereux rival qu'il s'était figuré, que
Théodore était tout simplement un chien ou un perroquet. — Si
c'était l'homme aimé, se disait-il, en aurait-elle parlé si librement
devant moi ?
CeUi4 soirée lui fut délicieuse, à cela près qu'il surprit plusieurs
fois des loi^ettes braquées sur la reine de ses pensées; il aurait
voulu qu'elle liu invisible pour tout le monde sauf pour lui. Il la
.ïGoogIc
72S HEVDE DES DEUX MONDES.
contemplùt lui-même avec une indiscrétion dont elle ne ùm
point; ayant la vue longue et perçante, il pouvait se pisser de
lorgnette. On jouait : // nf faut jurer de rien; il se mil dus
la tète que la vraie pièce se jouait non sur la scène, msisdtni
la salle, qu'il était Valentin, que son inconnue était Cécile, que
c'étùt lui qui disait : « Vous me paraissez savante pour votre âgeeten
même temps aussi étourdie que moi, qui le suis comme le premiei
coup de matines, v et que c'était elle qui lui répondait : iPoit
étourdie, j'en dois convenir ici ; mais, mon ami, c'est que je tiais
aime. Je ne vous ai vu que trois fois, mais j'ai du cœur et je m'es
souviens, n
L'inconnue était bien loin de s'imaginer qu'elle venait de diiei
Lionel : « Mon ami, c'est que je vous aime. » L'avait-elleaperpilse
rappelait-elle seulement qu'un jour il lui avait pris le piedpouil'ii-
der à remonter en selle et qu'il se passe quelquefois dans l'areiw
des Poteaux des incidens dont le cœur d'un homme se souvieol lat
jours? Elle était tout entière à la pièce, qui l'intéressait comnw an
conte de fées. Quand on baissa le rideau, elle ne songeait pas às'ei
aller; il fallut que son oncle la toucb&t légèrement sar Vépiule'
Alors elle tressaillit, se leva, s'enveloppa dans son burnous, ei se
perdit dans la foule, où Lionel ne sut pas la retrouver.
' ~ Il ne la revit plus, mais il ne l'oubliait point. Ce n'était après uxi
qu'une passion de tête, qui ne le dérangeait pas dans son tn<4
puisqu'il passa son examen de docteur avec l'éclat que l'on saitCe-
pendant, lorsqu'il partit pour l'Allemagne, il y emporta la plumeit
marabout. L'impossible, le chimérique a le mérite de nous dc^"'
des joies vulgaires et nous détourne d'aller au bonheur pu ^
vilains chemins. Lionel aurait pu s'écrier comme cet homme àq>K
on reprochait son indifférence pour les femmes : — « Que touIr*
' vous? j'ai dans l'esprit une femme comme il y en a peu, qui ^
préserve des femmes comme il y en a beaucoup. » Il aurait pu dir^
aussi : a J'ai bien des obligations à cette femme-là, car elle m'"'
dera à ne pas épouser H"* de Saligneux. De toutes les raisons (^
je puis avoir pour me refuser à ce mariage, c'est la moins boo^'
mais c'en est une. n
On a beau être docteur en droit et aspirer à devenir d^uiè, M'
quelquefois des raisons qu'on n'oserait avouer à personne.
XL
^rès avoir fermé sa lettre, Lionel la fit porter à la poste; psi^i^
déjeuna, et après avoir déjeuné, il refit seul la promenade qvil
avait faite la veille avecsoo père. Il ne s'occupale long du chenu'"'
.ïGoogIc
L'IDÉB de JEAN TÈTEHOL. 729
de récoltes, QÎ d'irrigations, ni d'assolemens; il ne pensait qu'à son
aiTaire. Dans quelques heures, son redoutable père serait revenu de
Bourg, et alors commencerait la danse. Il croyait le voir debout de-
vant lui, le front sillonné par le pli droit et profond que la colère
y creusait, l'œil allumé, les mains crispées, lui disant d'un ton gla-
cial : — Eh bien, monsieur, as-tu réflécbiî — El cependant, plus
il allait, plus il s'affermissait dans sa résolution , et plus croissait
son invincible antipathie pour M"* de Saligneux. 11 se la représentait
tantAt comme une péronnelle façonnée par des béguines aux petites
manières , la tête pleine de petites sottises et de gros préjugés,
tantôt comme une grande fille sèche, anguleuse, au teint jaune,
aux deols longues, aux épaules pointues , se remuant tout d'une
pièce, aussi raide que si elle eût avalé l'une des girouettes du ma-
noir paternel. Enfin, quels que fussent son air et sa tournure, il
ne voulait pas d'elle , parce qu'il était fier, parce qu'il était jaloux
de sa liberté, parce qu'il n'entendait pas qu'on disposât de son
coeur sans lui en demander la permission , parce qu'il était résolu
à ne pas se marier ou & n'épouser qu'une femme qu'il aimerait.
De réflexion en réflexion, il se trouva dans la chênaie où son père
l'avait conduit. Il la traversa et descendit la pente gazonaée qui se
terminait au ruisseau. Il s'arrêta près d'un vieux ch&taignier, à
cinquante pas de l'endroit où fleurissaient les nénufars. 11 regarda
sa montre. — J'ai encore trois heures à moi, se dit-il; ce n'est pas
le moment de sonner le boute-^Ue. — Et il s'étendit tout de son
long dans l'herbe, qui était haute et touffue. Il apercevait au-dessus
de lui les branches tortues du châtaignier, ses larges feuilles den-
telées , auxquelles ses fruits mùriasans mêlaient des taches brunes
comme les yeux d'une inconnue, il ne tarda pas à fermer à moitié
les siens, et par un effort de sa volonté il réussit à oublier sa situa-
tion, son père, M"' de Saligneux. il ne pensa plus qu'à un travail
qu'il se proposait d'écrire sur les justices de paix en Angleterre , et
que lui avait demandé le directeur d'une revue de législation, 11 eu
dessina le plan dans sa tête, en arrêta les grandes lignes, et, tout en
méditant, il se disait : — Un homme qui pense et qui travaille n'est
jamais tout à fait malheureux.
Soudain une voix le fit tressaillir. Cette voix chantait ou plutôt
récitait, en les accompagnant d'une sorte de mélopée , ces vers
d'une chanson connue -.
U nll ni boU ni terre.
Ni cberiai, ni laqiiila |
Petit propriétaire,
liée fonda aont deux croclieU.
.ïGoogIc
780 VEVm SES DEUX MORMa.
Lionel se souleva sur bbs «rades et regarda. Une jeuœ fiUeéUii
assise au bord de la Umourde, près d'ua bouquet de ooiaetiers. Le
front poiché, son menton dans sa main, les larges ailos de ton
diapeau de paille lui cadiaîeBt aitiàrement le visage. L'instiiil
d'après, elle releva la tète, et lionel crut rêver, le cœur lui battit
violemment, il faillit poussa' an cri. 0 surprise! 6 dispenst-
lioD mystérieuse de cette divinité tDute-puisaaate que le gnnd
Frédéric ^ipelait sa sacrée majesté le hasard ! Cette jeune fille qui
chantait, cette jeune fille assise au bord de la Lîmourde, c'était IV
masone de l'avenue des Poteaux, c'était la Cécile du ThéâUe-Fn>
çais, c'était l'inconnue. Lionel n'eut garde de se montrer; un pli de
terralQ l'abritait. Dès qu'il fut un peu revenu à lui, il écarta douce-
ment de ses deux maÎDS les heriïes qui étaient devant lui el s'a-
rangea de manière à voir sans être vu. Uuet, immobile, il resta U,
le jeteur p^pitant d'émotitm, retenant son aoulBe comme un enfant
qui craint de mettre en fuite un papUlou. 11 savait que les iacoch
nues ont des ailes, qu'elles s'envolent, et qu'on ne les reîoit plus.
Sur un a.ppe\ pressant de son père, M"' de Saligaeux avait pns
congé du marquis de Virevieille. Elle était arrivée ie matin raénie
de, Paris, où H"' de Juioes était allée la chercher. Après son déjeu-
ner,,elle avait fait le tour de son domaine, pour s'assurer qu'il s'i-
rait pas souffert quelque nouvelle atteinte. £lle adorait son Sali-
gneux, nâme rogné, échaocré, écorné ; mais, l'ayant vu diminuer
d'année en année, elle n'y revenait jamais sans se demander s'il eu
restait quelqne chose. £Ue venait de constater que les restes en
étaient bons. Cependant, en songeant à sa grandeur passée, elle
n'avait pu retenir un soupir. Elle n'était pas ûUe à se plonger dim
la mélancolie; pour s'^yer, elle s'était mise à chanter, et tout en
chuitaiit, comme elle avadt le goût des entreprises, l'idée lui ^'
venue de se procurer et de ineftre dans ses cheveux un des beau
néoufars qu'elle apercevait i qpielqnes pas d'eUe, de l'autre tini
du ruisseau. Elle savait que ces nénufars ^>parteuaîent à l'oi'
nemt ; cette considération ne fit qu'iiriter sa fantaisie ; mais elle sa-
vait aussi que l'ennemi était toujours aux aguets et qu'il était dan-
gereux de se commettre avec lui ; cette seconde considération U
Cit hésiter, bnfin la convoitise l'emporta sur la prudence. Elle ^
leva, et son premier soin fut d'aller chercher un râteau onhUé daK
une prairie. Elle le rapporta et promena ses yeux autour d'elle.
Regardant à droite, regardant & gauche, regardant partout, elle K
s'avisa pas que dans l'herbe, derrière un pli de terrain, i l'ombrt
d'un châtaignier qui le protégeait de ses branches traînantes, il )
avait un docteur en droit qui la regardait.
Tout à fait rassurée, elle se rassit et commença à se déchausser:
.ïGoogIc
L'UffiE DE 3HAN TÈTfilOL. 731
après avoir ôté ses bottines, elle 6la ses bas, et bientôt Lionel, qui
ne perdait pas un seul de ses monvemena, vit apparaître deux pe-
tits pieds mignons, qu'il cml voir étinceler au soleil comme deux
diamans. Elle-même les contemplait avec quelq[ue complaisance;
on lui avait dit souvent qu'elle avait un joli pied, et elle n'avait pas
attendu qu'on le lui dit pour le savoir.
Ses apprêts tenninés, elle descendit la berge avec précaution,
entra dans l'eau, qui dans cette saison était très basse; à peine en
avait-elle au-dessus de la cheville. Toutefois, quand elle eut atteint
le milieu de la rivière, elle en eut jusqu'à mi-jambe, et dut re-
trousser sa jupe à la hauteur de son genou, sans se douter que de
sa vie le docteur en droit n'avait ouvert de si grands yeux. Êle at-
teignit Uentôt l'autre rive, elle allongea son bras et son râteau, et
ramena une longue tige, que couronnait une belle corolle d'une
blancheur argentée. Elle accrocha son râteau aux branches d'un
osier, et, s' aidant de ses deux mains, elle détacha la fleur, qu'elle
contempla d'un œil ravi, en disant tout haut :
— Que tu es belle, toi, d'autant pins que tu es du bien volé t
A ces mots, elle la pressa sur ses lèvres. Puis elle regagna la
rive gauche, remonta le talus et s'empressa de se chausser. Quand
ce fut fait, comme elle allait s'éloigner, elle s'aperçut qu'elle avait
oublié soa râteau sur l'autre berge, et an même instant elle s'aper-
çut aussi qu'un beau jeune bomme venait de sortir de terre et la
saluait re^iectueusement.
Elle laissa échappa' un cri d'eOiroi, et son premier monvement
fut de s'enfuir. Par malheur elle n'eut [las fait trois pas qu'un coup
de vent emporta son chapeau de paille, dont les brides étaient dé-
nouées, et le fit voler dans la Limourde. Elle s'arrêta, fort embar-
jassée. Déjà Lionel s'était emparé du râteau, & t'aide duquel il re-
tira de la rivière le chapeau, qu'entraînait le courant. Après quoi,
revenant se poster en face de M"* de Saligneux, il lui dit :
— Est-ce à M"* de Saligneux que j'ai l'honneur de parler?
— Gela pourrait être, répondit-elle, sans s'aviser de l'efliirt sur-
luimaia qu'il avait dû faire pour articuler d'un ton calme et sans
avoir l'air d'un fou cette question qui pour lui était grosse d'une
destinée. Elle ajouta : — Puis-je savoir de mon côté qui me fait
l'honneur de m'adresser cette demande?
— C'est M. Lionel Tèterot, répliqua-t-iL
— Eh bien ! monsieur Lionel Tèterol, ayes l'obligeanoe de me
rendre ce que vous m'avez pria,
— Tout à l'heure, mademoiselle, lui dit-il gravement ; mais au
préalable veuillez m'expliquer comment ce râteau se trouve ici ; y
est-il venu tout seul?
— Je vous jure, mcmsieur, qu'il est & moi.
.ïGoogIc
732 BETUE DES DEUX MONDES.
— Et pouvez-VDUS me jurer, mademoiselle, que ce nénufu que
vous tenez à la main est aussi à tous Î
— Ainsi TOUS avez reconnu tout de suite votre nénufar I s'écrii-
t-elle. Cela ne m'étonne pas, monsieur; od a dans votre famille le
fanatisme de la propriété. On mettrait sous vos yeux cent néou-
fars que vous diriez, sans prendre le temps de la réflexion: Voili
le mien. Ofa I l'heureux don I., Et si je refusais de tous le rendre,
ce^oénufar charmant qui est à tous, me le feriez-Toua réclamer
par^Toie d'huissier? C'est probable. Il pleut des huissiers dans ce
pays.
— Non, mademoiselle, je ne tous enTerrais point d'huissier;
mais je garderais précieusement le chapeau que voici.
— Allons, un bon mouvement, soyez généreux, restituez sus
rien demander. Pourquoi tenez-vous à la ravoir, cette pauvre fleuri
— D'abord elle est k moi, ensuite elle a été cueillie par vous.
— Très joli I s'écria-t-elle. Du sentiment, de la poésîel Je ne
croyais pas que cette graine levât dans ce pays.
— Tout y vient, tout y pousse, mademoiselle, du mommt que
vous y êtes.
Elle lui fît une profonde révérence, et après une pause : — rù
été^maladroite, je me suis laissé prendre, il faut payer. Hais uun-
ment allons-nous faire pour nous rendre nos biens? Nous ne pou-
vons pas les jeter par-dessus la rivière.
— Vous oubliez qu'il y a un pont k deux cents pas d'ici.
— Et vous, monsieur, vous oubliez qu'il a été condamné, ce
pont, et fermé par une barrière grillée, treillissée, verrouillée, ca-
denassée.
— J'enjamberai la barrière.
— A vos risques et périls, ditr«lle.
A ces mots, ils descendirent l'un la rive droite, l'autre la tvx
gauche de la Limourde, et arrivèrent en même temps aux deui ex-
trémités du pont. C'était là que les pères avaient eu leur premier
colloque, ce fut là que les enfans eurent leur premier téte-î-tële.
Lionel franchit la barrière sans trop de difficulté. H'" de Sali-
gneux s'avançait à sa rencontre; mais, s' étant r&Tisée, elle recula
précipitamment de quelques pas.
— Un instant,' monsieur, reprit-elle, il me vient im scrupule, wt
inquiétude. Ce pont est-il à vous ou k moi?
— Je crois qu'il est à vous.
— Vous le croyez, il faudrait en être sûr. Pensez-y, l'afTaire est tfe
conséquence. Si j'avais le malheur et l'audace de mettre le bout
du pied dans l'empire des Tèterol, c'est bien alors qu'on m'envonil
les huissiers. Quand je vous dis qu'il en pleut I
Et aussitôt, changeant de visage et de ton, elle ajouu avec !■
.vGoogIc
l'idée db jsax tëtebol. 73}
gravité d'ua diplomate émérite : — Ah I moasieur, entre vous et
moi ne pounioDs-nous pas inventer un moyen de mettre fin & ce»
misérables procès qui chagrinent ceux qui les perdent et n'ajoutent
rien h la gloire de ceux qui les gagnent ?
Elle le regardait les yeux dans les yeux, et il éprouva un trans-
port de joie. Il fut sur le point de lui répondre : — Mais vous savez
bien que ce moyen, on l'a inventé pour nous, et que vous l'avez
approuvé. Quant à moi, apprenez que depuis un quart d'heure je te
trouve admirable, merveilleux.
Il n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche. Elle s'écria subitement :
— En vérité, monsieur, il me semble que je tous ai vu quelque
part.
— Et, moi, j'en suis certain,
— Où donc?
— Cherchez.
— Eh ! oui, c'était au bois, un jour que je suis tombée de cheval.
En prononçant ces mots, elle rougit ; elle se souvint que pour la
remettre en selle, il lui avait tenu le pied, et du même coup elle se
rappela que tout à l'heure elle était nu-pieds,
— Que faisiez-vous sous ce châtaignier ? demanda-t-elte d'un
ton de reine.
— Je dormais très profondément.
— Et à quel moment vous êtes-vous réveillé?
— Permettez, avant de répondre à cette question, j'en ai une à
vous faire.
— Décidément vous avez le génie du troc. Donnant, donnant. Je
vois bien que nous n'en finirons pas de sitdt avec nos procès... Soit,
questionnez.
— Je meurs d'envie de savoir qui est Théodore.
Elle fit un geste d'étonnement : — Théodore l Qui donc vous a
parlé de Théodore?
— Vous-même, mademoiselle.
— Moi ! Vous rêvez.
— Je ne rêve point. Le jour où j'ai eu l'honneur de vous rencon-
trer dans l'avenue des Poteaux, n'avez-vous pas dit à la personne
qui vous accompagnait et par conséquent à moi qui vous écoutais :
— C'est Théodore qui est cause de mon accident, je pensais à lui
CD tombant de cheval 7
Elle partit d'un éclat de rire. — Vous voulez donc savoir qui est
Théodore? Eh bien I Théodore...
Elle n'en put dire davantage. Une voix aigre cria ; — Claire, ou
donc es-tu?
— On y va, ma tante, répondit M"» de Sahgneux. Et jetant le né-
.vCooglc
78A bethe des deux uoiidee.
nufar à Liosel, reprenant son chapeau et son r&teau, elle se saavL
Lionel se sauva aussi, comme un homme qui & une gr«Ddejoie
à cacher, car la joie fait courir comme la peur. La sienne élaii
presque folle ; le hasard l'avait pris en amiiié et venait de frapper
un grand coup pour le tirer de la plus cruelle détresse. 11 était aussi
. heureux qu'un chercheur d'or qui a découvert un filon ou qu'uD
indigent qui apprend qu'il a g^né le gros lot, aussi ému qu'os
naufragé qui surgit miraculeusement au port, aussi surpris qu'on
enfant qui s'est endormi en demandant la lune et qui au nuiio li
trouve sous son oreiller. Il éprouvait le besoin d'embrasser quel-
qu'un ou quelque chose. Il s'avisa qu'il tenait à la main un néouftr
où M"* de Saligneux avait posé ses lèvres, il y but le baiser qu'elle
y avait laissé, et ce fut la seule folie qu'il fît, parce qu'il y avaii là
tout près des ouvriers qui travaillaient dans les champs. Quuii à
s'étonner et à se scandaliser de l'étrange facilité avec laqueDe
M"" de Saligneux avait pris son parti d'épouser un homnis qu'elle
n'avait jamais vu, il n'y songeait plus. U inventait pour justt/ier sa
conduite les argumens les plus insensés. Elle avait eu des pressai
timens, des divinations, sans qu'aucun motif d'intérêt eût influé
sur sa décision ; son regard, sa beauté, répondaient de la par&ite
noblesse de ses sentimens. Lionel était amoureux, et l'amour est
une déraison ; toutes les inconséquences lui sont permises, l'absurde
est son royaume.
A six heures sonnantes, M. Tèterol fut de retour; il n'était jasuis
en retard d'une minute. 11 entra dans la salle à manger eu faisuu
craquer le parquet sous ses bottes, et il aborda son fils avec une
froide poignée de main. Pendant tout le dîner, il eut l'air sombre,
morne et féroce d'un canon Krupp chargé jusqu'à la gueule, pril
à partir. Quand on eut servi le café, il vida sa tasse d'un seul traii
et renvoya Joseph. Alors posant sur la table, selon sa coutume, se»
lourdes mains qui écrasaient tout ce qu'elles touchaient et ses deoi
coudes cuirassés qui s'étaient frayé un large chemin au travers de
l'humaine cohue, attachant sur son héritier des yeux au fond des-
quels on apercevait son idée allumée et toute flambante comme un
feu de foi^, il lui dit d'une voix saccadée :
— Eh bien I Lionel, as-tu réfléchi ï
Les mouches qui bourdonnaient autour d'eux se turent, sentui
la gravité de la circonstance, et un silence de mort régni din*
toute la salle. Lionel fut deux minutes sans répondre, ces deui mi-
nutes parurent deux siècles à son père. Enfin le jeune homme dit :
— Oui, j'ai réOéchi. le ferai ce que tu voudras.
Lafigui-e de M. Tèterol s'empourpra et il tira son mouchoir de
sa poche pour s'essuver les tempes, que la joie rendait moites.
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L'miz DE JZAN Tfcmoi. 7S&
— Tout est pour iemieax, s'écda-t-il. Je Bavais bien, Lionel, que
ta étais ud garçon de secs. Tu as fait tes petits calculs, et il t'a paru
que toD père avait raison. Moi, d'abord, j'tû toujours raison ; c'est
Is plus vieille de mes habitudes. Voilà ce que c'est que de réfléchir.
Tu as découvert que ce n'est pas un mince avantage pour un am-
bitieux d'avoir une Saligneux dans spn sac. Us ont de beUes alliances,
ces hobereaux ; il y a des marquis dans la parenté, et tous ces gen»-
là se souliennent, ils ont le génie de l'intrigue. Pendant longtemps
encore, même en répuUique, ils auront beaucoup d'influence. Vois
plutôt mes procès 1 Ils n'ont euqu'uQ mot à direà l'oreille d'un juge,
et il s'est trouvé que leurs lapins de garenne n'avaient pas mangé
mes cboux. Le monde est si bétel £t puis je te l'ai déjà dit, cet
écervelé de baron ne fera pas de vieux os, et il n'a pas de postérité
masculine à qui léguer son titre. Il se pourrait bieo qu'à sa mwt...
— N'en parlons plus, interrompit ÛoneL Je t'ai promis de faire
ce que tu voudras.
— Parlons-en au contraire, reprit M. Téterol. Je t'affirme que ce
mariage est pour toi un coup de fortune. Elle est toute jeune, tonte
verdissante, cette demoiselle, et pourtant elle a déjà beaucoup de
raison, beaucoup d'esprit de conduite. Elle t'aidera à te pousser, à
faire ton chemin. J'ai eu de ses nouvelles par M. Grépin.
— -Qui est M. Crépin? demanda Lionel.
— Une canaille. Et ne va pas croire que H"* de Saligneux soit
laide à faire peur, je t'ai dit cela pour te faire enrager; tu penses
bien que je ne voudrais pas d'un monstre pour ma bru. Tu la verras
dès demain; j'ai rencontré tantôt le baron, nous avons tout ar-
rangé, et c'est demain que je te préscaite. Mon Dieut je ne te dis
pas que ce soit une Vénus...
De grâce, n'en parlons plas, interrompit oacore IJonel, que
son père mettait au supplice en s' obstinant à faire l'éloge de M"' de
Saligneux, comme s'il eût pris à tâche de le dégoûter de son bon-
heur.
L'entêté vieillard ne lâchait jamais sa proie. Il se leva et fit le
tour de la table pour venir s'asseoir à côté de swi fils. Il ouvrit lui-
même la cîusse de cigares, lui en présenta un et lui procura du fen
en frottant une allumette sur la semelle de sa botte.
Pendant que Lionel fumait : — Pardonne-moi, mon garçon, re-
prit-il; je t'ai un peu brusqué hier au soir. Bon Dieu! je te com-
prends, tu avais une amourette au cœur. Tu conviendras que je ne
l'ai jamais chicané là-dessus. C'est gentil, les amourettes; mais du
moment qu'elles nuisent aux affaires sérieuses! Elle est donc bien
jolie, l'autre 7 Eh ! cela passe si vite, la beauté : c'est un déjeuner de
soleil. La beauté, voilà ce qu'il en reste.
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736 SETUE DES DEDX HOHDES.
Et il souillait sur ses doigts comme on souffle sur un durdoD
pour en faire envoler le duvet. Le duvet parti, il ne reste quç les
piquans. — Les amoureux, poursuivit-il, s'imaginent qu'il n'y i
qu'une femme au monde; il y en a des mille et des mille. Ce n'est
pas ia plus belle, c'est la plus utile qu'il faut épouser. Tu esuD
homme sérieux, toi; tu es un homme fort. Je te vois déjà en selle,
ta princesse eu croupe. Trotte, bidet I C'est moi qui fournirai le pi-
cotin...
— Pour l'amour de Dieu, qu'il n'en soit plus question 1 s'écria de
nouveau Lionel, à qui les métaphores de son père semblaient en-
core plus redoutables que ses coups de boutoir.
En ce moment, Joseph annonça l'abbé Miraud, qui venut rendre
ses devoirs & l'héritier.
— Arrivez donc, monsieur le curé, lui cria H. Tèterol. Je tous
présente mon prince de Galles. Il est bien b&ti, n'est-ce pis? Et
dire que je l'ai vu pas plus grand qu'une botte 1 Vous ai-Je areni
qu'il s'appelle Lionel comme vous? C'est un filleul qui tous fera
honneur, mais vous n'en ferez pas un cléricaL Lui et moi, nous
avons les mêmes opipions, le même cœur, la même volonté.
— La v6tre, monsieur Téterol, répondit l'abbé en souriant de
l'air d'un timide qui se décide à tout oser.
— La mienne, la mienne ! puisque je vous dis que c'est «issi U
sienne ! répliqua M. Téterol. Voilà bien mes hommes de sacristie. —
Et il ajouta en promenant ses gros doigts dans les cheveux châtains
de son fils : — Vous aurez beau faire , vous ne me le gàteres pas,
mon prince de Galles. II sait trop ce qu'il me doit. Et que le diaUe
m'emporte si je regrette tout ce que j'ai dépensé pour son édua-
tionl Regardez bien ce garçon, monsieur le curé; c'est le meiUeui
de mes placemens, c'est du 20 pour 100.
Lionel profita de la preodère occasion pour laisser en téte-irtéte
l'abbé et son père, et il se retira dans sa chambre. Le bonheur i
ses nuits blanches; cette nuit-là, Lionel ne dormit guère. II Ini
semblait qu'avant le matin un voleur allait descendre du ciel pour
lui dérober son trésor, et il lui tardait de l'enfermer dans un tiroir
à serrure.
11 se leva au petit jour et écrivit à M, Pointai les deux lignes que
voici :
a Mon cher monsieur, tenez ma lettre pour nulle et non avenue.
J'ai vu M"* de Saligneux. »
XII.
Faut-il croire que M. Téterol avait menti^sciemment i son fils î
ou admettrons-nous que lui-même s'était [laissé tromper par les
l'idée DB JEAN TÊTEIOL. 737
assurances vagues du baron, qui l'avait payé en monnaie de singe?
Le fait est que ce dernier n'avait pas dit un mot à sa fille des
étranges propositions qu'il avait reçues de son voisin et de la
demi-parole qu'il lui avait donnée. M"* de Saligneuz ne soupçon-
nait point qu'on songeât à la marier ; elle était dans une ignorance
absolue de l'événement qui se tramait. S'il en avùt été autre-
ment, selon toute apparence, elle se fût nccupée d'autre chose que
de se déchausser pour voler des nénufars.
H. de Saligneux avait eu plusieurs raisons pour ne rien dire à sa
fille. D'abord il s'était fait une habitude de retarder jusqu'à la der-
nière heure tout débat sur un sujet qui lui déplaisait. Quand il lut
survenait des choses désagréables, il aimait mieux les subir que
de les discuter. Ensuite, avant d'expliquer k sa fille ses intentions,
il attendait de les coimaltre lui-même, et en vérité il ne savait pas
encore ce qu'il comptait faire. Marier sa fille hors de son monde,
la donner au fils d'un TéteroII A cette pensée, il avait éprouvé
d'abord des accès d'indignation, des soulëvemens de cœur, qui
s'étaient traduits par des haut-Ie-corps. On n'en doutera pas quand
on saura qu'il possédait une jolie collection de cannes, et dans le
nombre un jonc superbe, très souple, à pomme d'agate, que lui
avait donné jadis une de ses maltresses. Depuis quelque temps, il
ne s'en servait plus dans ses promenades, il le réservait k un us^;e
particulier. Pendant les jours qui avaient suivi son entretien avec
l'ancien maçon, il lui était arrivé de considérer ce jonc avec une
sorte d'attendrissement, en lui disant : — Tu auras une belle fia, je
te casserai sur l'écbine de M. Téterol. — Plusieurs fois il avait eu la
velléité de courir à la Maison- Blanche, d'y faire son coup, et de dire
à l'insolent, après l'avoir b&tonné : — A présent, mon cher mon-
sieur, achetez mon château ; le chagrin que j'aurai de le voir dans
vos vilaines mains sera suffisamment racheté par la joie pure et
vraiment céleste que je viens de savourer. — Il n'en avait rien fait,
le jonc était encore intact.
La conscience du baron de Saligneus avait beaucoup roulé, et en
roulant, elle avait perdu ses angles, ses raideurs et sa vii^inité.
Elle ressemblait â ces femmes qui n'en sont plus à compter leurs
aventures; il n'y a que la première qui fasse événement, les
autres sont des accidens sans conséquence, qu'on a bientftt fait
d'oublier. Il en résultait que les soulèvemens de cœur du baron ne
duraient guère. Dans la vie de désordres et d'expédiens, la pre-
iniëre faculté qui se perd est celle des longues indignations. Les
reins s'assouplissent, on s'apprivoise avec les portes basses. A la
vérité on commence par se gendarmer contre elles, on leur dit des
injures, après quoi on se fait petit, on baisse la tête et on passe.
ma u*ii. — UTB, 41
.ïGoogIc
7S8 REmE DES DEUX HONDES.
Voilà pourquoi la canne de jooc à pcmune d'ag^e n'était pas en-
core en deux morceaux.
M. de Saligneux en était vena par degrés k prononcer tout bas
et même à haute voix des phrases qui commençaieDt par ces molg :
K Hais après tout, mais somme toute, mais tout bien pesé... » Ce
sont là des locutions qui fH^>arent les acquieecemens ou les dé-
missions de ta coaseience. — Aptes tout, peusalt-dl, cet insolciil
rustre' est mon créancier, il est énormément riche et sa vanité égale
sa richesse. Si je dis non, il sera sans miséricorde. Si je dis oui,
peut-6tre obtiendrai-je de lui tout ce qu'il me plaira. Ne preims
pas un parti à la chaude, examinons, faisons le tour des choses,
tâchons de voir le bontcAté de Vévénmneiit et de condli«: Vboo-
neur avec les commodités de la vie. — Le baron se souvenut do
mot d'un de ses amis, qui lui avait dit un jour : « Mon cher, ce
pauvre monde est ainsi fait qu'il est bien diOUcile d'avaler un vore
de vin oii il n'y ait pas une mouche. Quand le vin est bon et que la
mouche n'est pas trop grosse, 0 faut boire. » Le baron avait ^tprts
à boire. Il est vrai que cette fois la mouche était énorme, grasse
comme un Téterol. Nonobstant il ne boudait pas contre son verre,
II s'était accoutumé à établir une grande différence entre les pnots
sur lesquels il est permis de céàa et les points sur lesquels
toute transaction est déshonorante. Marier sa fllle au fib (Tbb
corsaire pour en obtenir de meilleures conditions est un acte qu'à
la rigueur on peut commettre sans cesser d'être un vrai gwrtil-
honnne. Ce qui fait le gentilhomme, c'est d'abord la tenue et ea-
suite l'orthodoxie des opinions. H. de Saligueux avait toujouiseo
de la tenue, et ses opinions étaient irr^»ochable3.
Au surplus, il faisait intervenir dans les capitulations de sa lioié
l'intérêt de sa fille et ses sollicitudes paternelles ; il se persuadât
qu'il avait agi comme un bon père en ne repoussant pas de para
pris la proposition inconvenante et saugrenue de U. Tèterol. la
fortune personnelle de M"* de Saligneux se montait à bien peu de
chose, et sous la tutelle fort décousue du baron, ce peu de chose
s'était réduit à presque rien ; il ne voyait pas venir sans tnqoiélude
le moment de s'en expliquer, il craignait que ses comptes ae pa-
russent pas aussi orthodoxes que ses opinions. Quant à l'hântage
du marquis de Virevieille, qui avait manifesté plus d'une fw »
ferme volonté de laisser toute sa fortune à sa petite-nièce, c'était
une espérance un peu maigre. M"* de Saligneux avait pu consta-
ter elle-même que la maison de son grand-oncle éuit œ<wtée snr
le pied le plus simple, qu'il recevait rarement, qu'il n'avait pas de
voiture et ne se promenait au bois que sur des chevaux de louage.
De son cAté, le baron avait toujours fait de vains appels i lsm>èn-
.ïGooglc
l'iDÉE DE JEAN TËTEBOL. 739
lité da vieillard, il n'en avait retiré que d'éloquens sermcHU sar
I!économie, sur la tempérance, sur cette habitude de modérer ses
désirs, qui tient lieu de la richesse. Il avait omclu de tout cela que,
si sa fille héritait jamais du marquis quinze ou vingt mille livres de
rente, ce serait le bout du monde, et qu'est-ce que vingt mille
livres de rrate? A son avis, la première condition de bonheur pour
les femmes était une existence capitooDée. Il était intimement con-
vaincu que pour sa fille aqssi le capiton était un objet de première
nécessité, et il la croyait trop raisonnable pour ne pas comprendre
qne dans sa situation elle ne pouvait trouver un beau parti qu'au
prix d'une mésalliance. Peut-^tre regarderait-elle les écus de M. Té-
terol comme un de ces baumes souverains qui guérissent tontes les
blessures de l'amour-prqire, et les coups de canne comme un de
ces expédions surannés qui ne sont plus de mise dans ce siècle.
Ce qu'il y avait de plus simple, c'était de l'interroger; mais cet
interrogatoire était délicat, et le baron attendait pour s'exécuter
qu'on le mil au pied du mui. Vivant au jour la jonroée, jouissant
du répit que lui laissait H. Téterol, partagé entre ses calculs qui
eadormaient ses remwds et ses remords qui dérangeaient ses cal-
culs, il n'aspirait qu'à obtenir des délais, il appelait à son ûde l'im-
prévu, caressait le fol espoir d'apprendre un matin ii son réveil que
son inexorable créuicier, pris d'un coup de sang, n'était plus de ce
monde. Hélas 1 non-seutement son créancier était incapable d'avoir
pour lui une Bi gracieuse attention, il éuit devenu pressant et lui
avait arraché la promesse qu'avant la mi-septembre les deux jeunes
gens auraient été présentés l'un à l'autre. La mi-septembre appro-
chait, le baron se Uwivait au bord du fossé, il fallait sauter.
L'explication qu'il allait avoir avec sa fîlle lui paraissait si déplai-
sante qu'il aurait donné beaucoup pour pouvoir s'en décharger sur
quelque intermédiaire ; mais il n'avait sous la main peraonne qui
fût capable de lui rendre ce bon office. Assurément ce n'est pas à
sa sœur très ainée, la comtesse de Juines, qu'il aurait pu s'adres-
ser pour cela; c'était la dernière personne du monde à qui il eût
osé s'ouvrir sur un pareil sujet. Grande femme sècfae, maigre, por-
tant beau, H"* de Juines était une dévote et ne badinait pas avec
les principes. M. Tëterol, qui l'avait vue une fois et qui gardait dans
ses yeux l'éblouissement de ce spectacle, la traitait de vieille hari-
delle; c'était pourtant une personne fort respectable, bien qu'elle
eût un péché sur la conscience. Elle n'était encore que M"* de Sa-
ligneux, lorsqu'à la nouvelle de la révolution de juillet, elle avait
prêté serment de ne plus sortir de sa chambre avant que l'usurpa-
teur eût restitué la couronne au roi légitime. Pendant six ans, elle
avait tenu sa parole; pendant six étés et six hivers, elle avait ob-
.ïGooglc
740 REVDE DES DEOZ MONDES.
serve la clôture d'une ourmélite; mais un matin, cédant aux in-
stances de sa famille, elle avait pris la clé des cbamps et mis le
nez & l'air pour épouser H. de Juines. Elle eût mieux fait de realer
chez elle ce jour-là. TA. de Juines était un viveur, dont elle D'aviii
pas eu à se louer. Heureusement elle le voyait à peine dix fois dam
l'année, et plus heureusement encore il était mort à la fleur de l'âge
des suites d'une indigestion.
Les mésaventures conjugales de la comtesse de Juines n'araieot
point abaissé sa superhe. Ses ancêtres lui remplissaient le ccecr et
la bouche ; elle portait enlacées autour de son front toutes les
gloires des Saligneux, et si en parlant elle remuait à peine la tële,
c'est qu'elle avait peur d'en faire tomber sa couronne de vertus hé-
réditaires. Quand elle était assise, son dos ne touchait jamais le
dossier de son fauteuil ; quand elle voyageait en chemin de fer, elle
ne se permettait pas de s'accoter pour dormir, et le maiio elle
sortait de son wagon telle qu'on l'y avait mise, sans avoir fail un
faux pli à sa robe de taffetas noir, sans avoir dérangé un seul de
ses cheveux. TA"* de Juines ne se départait jamais de sa majesté;
du fond du passé toutes les croisades la regaxdûent, et, se sachant
regardée, elle représentait toujours. Elle incarnait dans sapersMioe
tous les principes, toutes les convenances. Aussi était-elle un iv
goureux censeur de la conduite de son frëre ; elle lui adressait
d'aigres réprimandes sur les erreurs de sa jeunesse, bien qu'elle
n'en connût pas la dixième partie. 11 faut ajouter qu'elle était sé-
vère pour elle-même comme pour les autres. Elle avait souvent de
longues absences, de profondes rêveries, qu'elle employait h faiie
un retour sur son passé. Dans ces heures de recueillement, elle se
reprochait ce qu'elle appelait sa faute, expression malheureme qui
aurait pu donner le change aux gens mal infoimés. Elle éuit per-
suadée que sa faute avait eu les conséquences les plus graves, que
les incendies, la grêle, les inondations, les tremblemens de terre,
tous les désordres de la nature, toutes les catastrophes de l'histoire
étaient une juste vengeance que tirait le ciel de la déplorable dé-
' faillance d'une Saligneux qui avait manqué au plus sacré des eo-
gagemens. Pourquoi était-elle sortie de chez elle avant que le rai
fût remonté sur son trône? Si les Prussiens avaient assiégé Pt-
ris, la comtesse de Juines se flattait mélancoliquement d'y étrt
pour quelque chose, et si M. Tèterol existait, c'était encore uw
expiation de sa faute. Elle considérait ce Têterol comme le ministtt
des rancunes célestes, comme un Attila, comme le fléau de Dieu-
Hais, quoique son imagination fût vive, elle n'avait aucun soup-
çon de l'inouï projet que nourrissait ce monstre. Si elle s'en fût
doutée, elle aurut fait tant de bruit qu'on ne se serait plus en-
.ïGoogIc
l'idée de JEAN TËTEBOL. 711
tendu à dix lieues à la ronde. Par prudence, M. de Salîgneux avait
observé une absolue discrétion. M'" de Juines avait cela de com-
mode qu'il était facile de lui cacher les choses ; elle interrogeait
peu, parce qu'elle se faisait une idée extraordinaire de sa pénétra^
tion et qu'elle croyait tout savoir. Au demeurant, on pouvait devant
elle parler de tout sans se compromettre; elle était très sourde, et
pour qu'elle devin&t un secret, il fallût qu'on eut soin de le lui crier
aux oreilles.
Le baron avait coutume de faire bonne mine à mauvais jeu. Si
embarrassé qu'il fût des ouvertures dont il se disposait à régaler sa
fille, il fut charmant pendant le dîner. Il but un peu plus que d'ha-
bitude, s'égaya et conta des histoires un peu risquées, que M"" de
Juines ne daigna pas se faire répéter, et que M"' de Salîgneux écouta
avec plaisir. Elle en savait assez pour s'amuser, trop peu pour se
scandaliser. Elle avait employé ses années de couvent à se poser une
fouie de questions auxquelles elle faisait des réponses plus ou moins
baroques, et les dix-huit mois qu'elle avait passés auprès de son
grand-oncle à s'assurer si ses réponses étaient justes. Sa curiosité
avait déjà fait le tour du monde, mais son innocence n'avait pris
partout que la fleur du panier.
Une des histoires de son père la fit rire aux éclats, et M"' de
Juines, sortant de sa rêverie, lui dit sèchement :
— De quoi s'agit-il? Qu'est-ce donc7 De quoi riez-vous , made-
moiselle?
— De rien, ma tante.
— Est-ce qu'une jeune fille qui se respecte se permet de rire &
gorge déployée? Est-ce qu'une jeune fille raisonnable se permet de
rire sans savoir pourquoi? Ta filte est une vraie sauvage, Patrice;
c'est une éducation à recommencer.
— Je vais m'en occuper sur-le-champ et la tancer d'importance,
répondit M. de Salîgneux.
Et le sourcil froncé, l'air grave , presque tragique, il entama une
seconde histoire encore plus hasardeuse que la première. Claire se
mit à rire de plus belle et s'attira une nouvelle remontrance de sa
tante, qui ne les lui ménageait pas. De toutes les choses qui révol-
taient la comtesse, celle qui l'irritait le plus était la galté de sa
nièce, et sa nièce était toujours gaie, mais surtout quand elle cau-
sait avec son père. Elle le trouvait très gentil ; c'était son mot. Il ne
fallait pas lui demander de te prendre au sérieux; elle n'ignorait
point ses folies, et le marquis de Virevieille lui avait souvent dit :
— Ha pauvre enfant, ton père est un viveiu-, ton père est un bour-
reau d'argent, ton père te mettra sur la paille. Elle lui répondsdt :
— C'est possible, mais n'en dites pas de mal , il est si gentil I —
.ïGoogIc
7i2 BfiVDB DES IWDX UMIDCS.
Elle le croyait très capable de la mettre sur U paille ; maïB elleéuit
coDTaiacue qu'il le ferait sans mauvaise intention, par étonrderie,
par laisser-aller, et qu'^u surplus, quand elle serait sur son grabu,
U ferait autour d'elle des gambades qui la divertiraient. Elle aviil
pour lui, à défaut d'un respect impossible, beaucoup de loléruia,
beaucoup d'indulgence; elle le ccHisidérait conune un être irresjxn-
sable, à la merci de ses fantaisies et condamné à faire des màsa
aussi fatalement, aussi innocemment qu'un pommier produit des
pommes. Ce qui l'amusait le plus, c'étaient les airs solemiela <]a'il
se donnait dans l'occasion pour la rappeler à son devoir; die âù
sûre que, lorsqu'il prêchait, il avait quelque gros péché sur ti on-
science ou en projet. Elle avait alors une façon de le regarifer qui
démontait sa gravité. Elle le traitait d'aimable serpent. Elle le cooh
parait aussi à l'un de ces jolis chemins, bordés d'églantinesen Deurs,
mais dans lesquels il y a des fondrières et des trous. U est igréiUe
de s'y proraener, mois on a un peu de peine & en sortir, et quelque-
fois on y reste.
Âpres le dîner, on s'installa dans un beau salon de forme oUûogue,
où le baron fit allumer un grand feu, la pièce étant crue el la du-
rées étant déjà fraîches. H'"' de Juines s'assit dans sa bergère etse
mit àbroder un tapis d'autel, retirée en elle-m&me, seule avecson
aiguille, sa surdité et sa conscience. Le baron et sa fille {^c"'
place près de la cheminée au large foyer, au manteau sculpté, et
furent quelque temps sans souffler mot.
Chaque fois que Glaire revenait à Saligneux, elle commcnçiil J»
y faire au dedans comme au dehors un inventaire complei; elle
craignait toujours d'y trouver quelque déchet; elle avait eu du» et
genre des surprises si désagré^les I Enfoncée dans un fauteuil bUi
elle parcourut des yeux tous les coins et recoins du salon, les n""^
décorés en stuc, le plafond formé de caissons en noyer uu d""'
lures dorées, les fenêtres, dont les espagnolettes étaient des àxiy
d'teuvre de serrurerie, les dessus de porte peints d'amours eld'o'i'
blêmes en grisaille, les portraits de famille, équestres ouautr«t
les meubles anciens en tapisserie de fieauvais , une comiDode ^
marqueterie, des bahuts en ébène. Puis, ramenant ses regirdsaT
U cheminée, elle constata que le chambranle avait gardé son v-
touche et son médaillon, que les montans avaient encore tous leurs
cuivres précieusement ciselés ; mais tout k coup elle s'avisa q<K j*"
dis il y avait sur cette cheminée une délicieuse pendule on^ée de
camées antiques qui se trouvait transformée en one sotte penduif
moderne, et deux jolis vases en biscuit de Sèvres, dont l'un ti»"
di^aru. Lorsqu'il était allé à Paris dans le vain espoir d'y aè^X)^
un emprunt, M. de Saligneux y avait emporté la pendule et le n*
.vCoogIc
l'idée db jun tëteboi. 74S
sous le préteite qu'ils «viieDt besmn de réparatùm ; il ne lee avait
pas r&jf^ortés, pr{d)ablenieDt il leur avait fait prendre le chemin de
l'hôtel Drouot.
— Et votre pendule, qu'est^lle deveaiue? demanda H"* de Sa-
ligneux.
— Ah ! ne m'en parle pas, ma chère, répondit le baron. Les pen-
dules ont Leurs maladies ; un matin celle-ci a été U^iuvée dans l'état
déplorable où tu la vois.
Glaire lui montra le vase de Sèvres, en disant : — Et l'autre?
— Hélas 1 nous aoinmes tous mortels, soupira-t-il.
Elle ne poussa pas plus loin son enquête, elle n'avait plus rien à
apprendre. Elle allongea ses deux pieds sur les cboiels et se pltw-
gea dans des réflexions dont elle ne fît part à personne, piéfénnt les
garder pour elle. Après tm long silence :
— Quel joli pied tu as, ma chèrel lui dit le bai:oD.
— Vous trouves?
— Je n'en ai jamais tu de plus petit ni de mieux fait.
— Et Dieu sait l'expérience que vous avez dans ces matières I
— Oh 1 pas tant que tu te rimagioes* répondit-il modestement.
— Le pied d'une déeese d'Opéra n'est pas comparable an mien?
demaada-t-elle.
— Je ne veux point faire de comparaisons, je dis que le tien est
parfait,
— Je sais quelqu'un qui en pourrait parler en connaissance de
cause, pour l'avoir vu beaucoup mieux que vous ne le verrez jamais.
— Quel est doue cet heureux mortel?
— Ce n'est point un pédicure.
— Qui donc?
— Quelqu'un qui aujourd'hui mâme l'a vu à découvert.
— A découvert?
— A nu, répondit-elle en élevant imprudemment la voix, si bien
que M"* de Juines tressullit, et, haussant la tête, s'écria : — Mon
Dieul de quoi s'agit-il? Elle a dit, je crois : & nu. Qui doue est nu?
— Elle me demandait, lui cria le baron, s'il était difficile de
monter un cheval à nu.
— Ne pourriez-voua, mademoiselle, employer des expressions
plus convenables? reprit M™ de Juines.
— Puisqu'il s'agit de cheval 1 repartit Claire.
— Cheval ou non, il est des mots qu'on n'emploie pas en bonne
compagnie. Vous auriea dû dire : à cru. Quand donc apprendrei-
Toos à vous observer?
Làndessus, la comtesse se remit à broder, pendant que H. de Sa-
ligneux disait tout bas à sa fille : — Qui donc a eu le précieux
avantage de voir ton pied à nu ou à cniï
.ïGoogIc
7ii RETDE VES DEUX HOHDES.
— Devinez ; mais non, vous ne devinerez jamaU... un jeune
bomme, le fils de votre ennemi mortel, de i'ogre de k Hiaaa-
Blanche, M. Lionel Téterol.
— Ah ! par exemple... mais comment se fait-il7.. lu i'as fiit Te-
nir, et tu lui as dit de propos délibéré : — Il est charnuDt, voyei
plut6t.
— Eoteodons-Dous ; on ne vous a pas dit qu'on le lui aitmoit-
tré. Ce. jeune bomme est un sournois qui fait semblant de donnir
et qui oe dort pas du tout.
Et U"* de Saligneux raconta à son père dans le plus grand déni!
toute l'aventure du nénufar. H. de Saligneux l'écoutail avecn-
vissement, bénissant le ciel qui se chargeait de lui procarvuK
transitio* après laquelle il courait depuis une heure sans poumirli
trouver.
Quand elle eut terminé son récit : — Ainsi donc, lui dit^l, m is
contemplé aujourd'hui de tes deux yeux ce phénix?
— Quel phénix?
— M. Lionel Têterol.
— En quoi est-ii un phénix?
— C'est un jeune homme non-seulement remarquable, mus ei-
ceptionnel, extraordinaire, tout à fait extraordinaire, doué des plu;
belles facultés, digne des plus beaux emplois, à qui tous les noUites
de Paris s'accordent k prédire les plus grandes destinées et un su-
perbe avenir. Tu oe t'en étais pas doutée?
— Je vous assure qu'en regardant ce jeune homme eitnordt-
naire, je n'ai pas su lire ses grandes destinées sur son froDl> H t^
vrai qu'il y avait la rivière entre nous.
— Cependant il t'a plu ?
— Il ne m'a pas déplu. 11 a tenu à me prouver qu'à la rif^^u''
en y prenant peine, un Téterol pouvait être convenable, poli '■
même galant.
— Gela ne m'étonne pas, il est charmant. Ce sont encore k»»**
taires qui Valïirment; j'ai vu leur lettre, il y a même des piSMge*
qu'on m'a fait lire deux fois. Le fait est que ce joli cb&tain dofli
toutes les femmes raflolent a tout simplement un «eut Stx, 'i'^
&me de la plus exquise délicatesse, une distinction rare dans les
sentimens, bref toutes les qualités qui font le bonheur des fimillc^
Il s'étendit sur ce sujet; elle l'écoutail d'abord le sourire mi
lèvres. Elle crut découvrir qu'il était sérieux, elle devint sérieuse ^
son tour. Elle retira son pied de dessus les chenets, se redressa, se
croisa les bras, et, regaidant fixement son père, qui n'osait pas U
regarder, elle dit :
— Ah çàl en me promenant dans le chemin bordé d'égUntù"*
fleuries aurais-je mis le pied dans un trou?
j,GoogIc
l'idée de JEAN TÊTEBOL. 7A&
— Que veux-tu dire ?
— Vous vantez beaucoup ce jeune homme; auriez-vous par ha-
sard l'intention de me le faire épouser?
— Tiens, c'est une idée, répondit-il en se frappant le front, une
idée un peu étrange à la vérité, mais après tout peut-être en vaut-
elle une autre, car enfin... As-tu des préjugés, toi? Quant à moi, je
n'en ai point, je suis de mon siècle, et il faut être de son siècle. Un
grand philosophe, avec lequel j'entretiens d'agréables relations qui
contribuent au bonheur de ma vie, me disait l'autre jour : a On
entend partout un bruit de sabots qui arrivent et de bottes vernies
qui s'en vont. » Rien n'est plus vrai, ces gens-là arrivent, et nous nous
en allons. C'est grand dommage, le monde est un charmant séjour.
La vieille France n'a qu'un moyen de se survivre, c'est de se ma-
rier à la France nouvelle; car, pour ce qui est de s'enterrer dans
ses regrets, voilà un vilain enterrement, et il faut au moins qu'un
tombeau soif confortable. Si nous n'y prenons garde, ma chère,
nous deviendrons le parti des impossibles, et le premier devoir
d'un homme est d'être possible.
— Ah 1 si ma tante vous entendait! lui dit-elle.
— Grâce à Dieu, elle n'entend pas. Je l'aime et la vénère de tout
mon cœur ; mais de tous les êtres qui ne sont pas possibles, elle est
le plus impossible. Regarde~-la plus têt; à quoi ressemble-t-elle? A
un plumet de corbillard, tandis que M. Lionel Têterol...
— Encore I Une fois pour toutes, dites-moi si vous êtes sérieux
ou si vous plaisantez.
— Ehl certainement je plaisante, et pourtant... Il faut avoir le
courage de son opinion ; là, mon opinion très sincère est que le
beau Lionel est un admirable parti.
— Pour une Saligneuïî
— Assurément.
— Ne dites donc pas des énormités.
— Je ne vois d'énorme dans cette affaire que les millions de
M. Téterol, Jean premier, Jean l'unique, et je sais pertinemment
qu'il entend faire à son fils en le mariant une situation superbe.
— J'ai le préjugé de croire que les millions de M. Têterol ne sont
pas nécessaires à mon bonheur.
— Bah I c'est bon à dire j mais le bonheur des femmes est de-
venu si compliqué, si coûteux I A ces fleurs qui embellissent notre
existence il faut de l'engrais, beaucoup d'engrais... D'ailleurs tu
m'as confessé que ce jeune homme te plaît.
— En qualité de jeune homme qu'on rencontre au bord d'une
rivière; mais du moment qu'il s'agit de l'épouser, il a un défaut
grave, impardonnable.
.ïGoogIc
7A6 BBTUE DES DEUX HORDES.
— Lequel?
>> Il est le fils de son pire, et je Buis persuadée qu'il eo tient,
qu'il a un peu de son &ine.
— Voyons, en conscience, si je te proposais de l'épouser, que ne
répondraia-tu î
Elle décroisa ses bras et s'écria d'une voix ferme et résolae : —
Je répondrais qu'une Salîgnenx n'est pas faite pour épouser le Sk
d'un Téteroi.
La comtesse de Jnines tressaillit de nouveau. — De qui» s'igil-
il 7 demanda- t-elle. Je crois vraiment qu'elle parie de M.Télend. IV
trice, tu as oublié de lui apprendre qu'il y a des expressions qa'oe
n'emploie pas dans le monde.
M"* de Saligneuz courut à sa tante, et lui cria dans le tnm de
l'oreille :
— Je disais k mon père que H. Téteroi est un homme abommUe
et que M. son fils ne l'est pas moins.
— Qu'est-ce donc? monsieur son fîlsl 11 a donc un fils, i i^
sent ! Si ces gens-là se mettent à avoir des fils, où alloeHnnu!-
Et dire que ces misérables possèdent aujourd'hui des champs qui
ont appartenu aux Saligneux ! dire qu'ils vendangent la vigae des
Saligneuxl Je la regardais tant6t, oeUe pauvre vigne, elle & lui
d'un cheval de race qui se sent monté par un palefrenier.
La comtesse de Juines avait la vue aussi perçante que M. Téteroi.
L'un apercevait à l'oeil nu les hypothèques qai grevaient le châ-
teau de Saligneux ; l'autre n'avait pas besoin de regarder deux fois
nne vigne pour découvrir qu'elle était profondément humilia t^
marrie de fournir du vin aux Tèterol.
— Et où s'arrêteront-ils, ces misérables? poursuivit-elle en di-
sant plus vrai qu'elle ne pensait. Ils ne seront contens qn'aprte
nous avoir tout pris. Ils aspirent à loger dans le château des Si^
gneux, à manger dans l'argenterie des Saligneux, à coucher dus
le lit des Saligneux.
— Ils n'y coucheront jamais, ma tante, c'est mcn qui vous eo r^
ponds, lui dit sa nièce.
— C'est vous qui en répondez? Claire, votre aentimeot est bon;
mais je ne sais comment cela se fait, il y a toujours quelque cho^
d'inconvenant dans tous vos propos.
— Mais, ma tante, je n'ai fait que répéter ce que voua avieidit-
— Vous oubliez, mademoiselle, que j'ai près de soixante aDs,el
qu'il m'est permis de dire beaucoup de choses qu'il ne vous est p»
mâme permis de comprendre. Une fille de votre âge qui se respecte
ne doit pas savoir qu'il existe des Téteroi.
M"* de Saligneux retourna auprès de son père, et, dierchiol ^
.ïGoogIc
l'idée de jeah têtekol. 7i7
attirer sur elle son regard qui la fayait, elle lui dit : — Ainsi
M. Tfiterol a eu l'effronterie de vous fcire cette proposition, etyous
avez en la coupable faiblesse de l'accepter î
— Ahl permets, j'ai réservé ton consentement.
— Expliquez-vous; comment celft s'est-il passé?
— C'est ta faute. Tu as rencontré un jour ce scélérat; on a beau
dire, il a le cœur sensible, et tes charmes ont produit sur lui une
ineffaçable impression. Il en rêvait, il en perdait la tftte, et il a fini
par s'ouvrir h. moi, par me confesser qu'il mourait d'envie de
t'épouser. Ah I par exemple, j'ai dit dod, un non très catégorique.
— Eb bien I m'a-t-il répondu, si elle ne peut pas être ma femme,
qu'elle soit au moins ma bru I mais il faut absolument qu'elle me
soit quelque chose,
— De grâce, ne riez plus; pour ma part, je ne suis pas en hu-
meur de rire. 11 faut que cet homme vous tienne par quelque
endroit. Je vous prie, quels droits a-t-il sur vous?
— II faut te le dire? Les droits d'un créancier sur son débiteur,
repartit piteusement H. de Saligneux en baissant la tète.
— Vous lui avez emprunté de l'argent?
— Dieu m'en garde. C'est un affreux tour qu'il m'a joué.
— Dites-mot la vérité, toute la vérité, je veux ta savoir, reprit^
elle vivement.
Mis au pied du mur, le baron entama sa confession, et, prenant
une attitude humiliée, une voix aussi modeste que sa contenance,
il se décida à raconter & sa fille tout ce qui s'était passé entre
M. Téterol et lui, le transport des deux créances, son voyage inutile
à Paris, son retour à Saligneux, sa visite à la Maison-Blanche,
tout jusqu'à la contre-lettre. Elle l' écoutait debout, adossée contre
la cfaeminée, le sourcil contracté, les narines frémissantes. Elle con-
templait fixement un magot en porcelaine qu'elle avait pris dans
ses mains, et il lui semblait que sa vie, qui jadis lui paraissait si
belle, était devenue subitement aussi laide, aussi disgracieuse, aussi
repoussante que la grimace d'un Chinois.
Quand il eut fini, elle lui dit d'une voix sombre : — H y a donc
une loi qui autorise les créanciers à faire main basse sur les (llles
de leurs débiteurs et une autre loi qui autorise les débiteurs à
livrer leurs filles sans les consulter?
Puis, emportée par son indignation, elle s^écria avec violence :
— Ah ! mon père, vous m'avez vendue I — Et elle jeta le magot
sur le parquet, où il se brisa en morceaux.
M"* de Juines aperçut ce geste et ce magot brisé. Elle laiss»
échapper son aiguille et bondit sur sa bergère en disant: — Dd-
vient-elle folle, Patrice? Qu'est-ce qui lui prend?
.ïGoogIc
7&8 BETUE DES DEUX MONDES.
— Ce n'est rien , lui répondit le baron. Le temps s'est mis à
l'orage, et elle a ses nerfs aujourd'hui.
— Elle D'à pas vingt ans, et elle a des nerfs, répliqua la com-
tesse. Mais, Patrice, c'est une vraie scène qu'elle nous ftit là. le
commence à croire qu'elle a fréquenté les petits théâtres.
— Soyez indulgente, ma soeur, lui dit le haron, elle n'esl [las
dans son assiette.
— Qu'est-ce qu'une Saligneux qui n'est pas dans son assiette?
qu'est-ce qu'une Saligneux qui fait des scènes? Bon Dieu! quelle
éducation 1 On me dira qu'elle n'a pas eii de mère; mais n'a-t-elle
pas passé cinq années au couvent? En voilà le beau résultai. Il est
vrai qu'avant comme après, elle a toujours vécu avec des bomines.
— Et avec des hommes bien dangereux, lui dit M"* de Saligneni
en montrant son père du doigt.
- — Encore une inconvenance, s'écria la comtesse, plus mijes-
tueuse que les trois juges de l'enfer, Minos, Ëaque et RhaduDiothe.
Ce ne sera pas la dernière.
— Ëxcusez^moi, ma tante, lui dit Claire, je me sens sérieusemeol
indisposée, et je vais me coucher.
— Elle va se coucher 1 C'est assurément ce qu'elle peut fùre de
mieux, mais son luigage est toujours choquant. Dans quel ^ècle
vivons-nous 1 Le respect s'en va.
— Moi aussi, je m'en vais, dit M"* de Satigneux à son pËre.
Et ayant allumé une bougie, elle sortit du salon. Il courut tprte
elle sous prétexte de lui offrir ses soins, la rattrapa au milieu de
l'escalier et là, retournant brusquement son char :
— Vraiment, lui dit-il, pour une fille d'esprit, tu m'étoaiKs.
Comment! tu as pu croire que j'étais sérieux? Tu n'as pas tu 'JIK
je te mettais à l'épreuve? tu t'imagines que je consentirais Jkteiu-
rier k un Téterol I II est vrai que j'ai donné ma parole à ce buuii;
mais je dois dire à mon honneur que jamais, au grand jamiis, j^
n'ai eu l'intention de la tenir.
— Vous auriez mieux fait de ne pas la donner.
— Que veux-tu ? on s'engage et on se dégage, toute U poHtiipK
est là; demande plutdt à M. de Bismarck, au prince GortdUoI.^
qui tu voudras. Nous en serons quittes pour vendre Saligaeui.
La figure de Claire s'allongea. — Vendre Saligneux, mon chei
Saligneuxl dit-elle. Ce serait plus qu'un malheur, ce serait uK
bonté.
— Ahl ma cbère, il faut choisir. Si ces vieux murs sont iodis-
pensables & ton bonheur, résigne-toi à épouser le jeune homme ei-
traordmaire.
— Jamais! fit-elle.
.ïGoogIc
l'idée de JEAN TËTBBOL. 7iQ
— Et comme toi, je dis jamais! En conscience, i'ai-je bien dit,
oui 011 Don 7 D'aillenTs, quand nous les aurons vendus, ces vieux
murs, je ne serai pas inquiet de ton sort; tu as une retraite assu-
rée chez H. de Virevieille. Quant & moi, je ne sais trop ce que je
deviendrai ; mais ne te mets pas martel en tête. J'irai me louer à
un montreur de ménagerie, k quelque directeur de spectacle fo-
rain , pour qu'il m'héberge dans sa baraque et qu'il fasse voir aux
badauds, par devant et par derrière, de face et de profil, le dernier
des Saligneui.
— Taisez-vous donc, lui dit-elle, il y a des plaisanteries qui me
font mal.
Et elle gravît précipitamment quelques marches. Il la rappela,
elle se retourna.
— Tu me boudes, méchante, lu l'en vas sans m' embrasser?
Elle redescendit jusqu'à lui, mais ne l'embrassa pas.
— Après tout, reprit-il, est-ce ma faute si nous ne sommes pas
millionnaires 7
— M. de Virevieille prétend que ouï, que vous êtes un grand
pécheur, un criminel, que vous avez tous les' vices.
— Charmant vieillard I Et tu <Tois tout cela?
— Tout.
— Bonté céleste I que pourrais-je faire pour rentrer en grâce,
pour recouvrer ta bienveillance?.. Tiens, il me vient une inspira-
tion, ajouta-il en se donnant l'air d'improviser une solution qu'il
avait longtemps méditée et qu'il gardait en réserve pour le cas où.
ses ouvertures ne seraient pas goûtées. Aux termes de cette mau-
dite contre-lettre, je me suis engagé à rembourser ma dette sur la
première demande de M. Têierol ou dans les huit jours qui sui-
vront la rupture du mariage ; mais le cas prévu est un refus de ta
part ou de la mienne. Si le mariage venait à manquer par quelque
autre raison dont je ne serais pas responsable, j'aurais quatre ans
pour m'acquitter, et en quatre ans on peut se retourner, trouver
des ressources, des expédiens. Ne pas épouser le prodigieux jeune
homme et ne pas vendre Saligneux, ce serait parfait. Si tu trouvais
moyen de donner des dégoûts à cette perle des docteurs en droit,
à ce miroir de chevalerie, à ce chef-d'œuvre de la nature et de l'art,
si tu réussissais à te faire refuser par lui... C'est difficile, tu es si
jolie I mais ne saurais-tu inventer quelque chose? Sois adroite; si
on ne l'était pas, à quoi servirait-il d'être femme?
— Bien, nous aviserons, dit-elle.
Et, prenant entre ses deux mains la tète de son père, elle lui dit :
— N'avais-je pas raison de vous appeler un gentil serpent? mais
aujourd'hui vous êtes beaucoup plus serpent que gentil.
.ïGoogIc
7&0 KEWS DES DEUX MONDBB.
A ces mots, elle le baiaa au front, ou plutôt elle y doma, un coup
de dent, ses incisives y laissèrent leur empreinte.
Qu&nd elle eut gagné sa chambre, elle s'assit au pied de son lii,
et, tout en défaisant ses cheveux, elle se livra aux réflexions les plus
mélancoliques. Puis soudain elle s'écria : — Ah 1 Théodore, Tbé»-
dorel — Bientôt elle sourit, en disant : — C'est une idée, il faut
que Théodore me serve une fois A quelque chose.
Ud quart d'heure plus tard, elle donnait profondément. Par la
grâce du ciel, la dernière héritière des Saligneux avait ie sourire el
le sommeil à discrétion.
xni.
Le 12 septembre 1676, à trois heures de l'après-midi, H. Télerol,
après avoir ouvert une petite grille avec une posse clé, trarerBs eo
compagnie de son fils le pont de la Limourde. Une cravate bUacbe
serrait son cou de taureau et l'étranglait un peu. Il portait une re-
dingote en drap noir toute neuve, commandée pour la circooslince
et dans laquelle il se trouvait à i'étrcrit. Ses habits neufs le gênaient
toujours ; non-seulement il était de lai^ corpulence, mais, quand
il pensait à certaines choses, ses poumons se gonflaient jusqu'à faire
craquer toutes les coutures de ses vêtemens. Les tailleurs n'avaient
jamais assez de drap pour habiller l'orgueil de Jean Téterol.
Il était de trop belle humeur ce jour-là pour se plaindre ai de sa
cravate, ni de sa redingote, ni de son tailleur, ni de ses soubas
qui étaient trop justes, ni de personne. Jamais il n'avait eu le visage
si épanoui, la lèvre si souriante ; des frissons de bonheur couraient
dans ses épais sourcils grisonnans. Tout le long du chemin il avait
fredonné l'air de Malbrouc, En passant le pont, il ne put résister
au plaisir de pousser du bout de sa canne et de faire tomber dans
l'eau une pierre qui ne tenait plus, et il dit à Lionel :
— Voilà comme ces hobereaux entretiennent leur propriété. Cest
nous qui leur rendrons le service de raccommoder leur ponL
La comtesse de Juines ne l'aperçut point. Si elle avait vu de ses
yeux M. Tèterol traversant le pont et si elle s'était doutée de ce
qu'il venait faire au château, peutrètre eût-elle perdu la raison, peut-
être se fûtrelle portée à quelque extrémité; mais k coup sûr éie
eût gémi sur les effroyables conséquences de sa faute et reproché an
ciel l'excès de ses vengeances. Heureusement M"' de Juines ^ait
absente. Le baron avait eu la précaution de l'élo^ner; il lui avait
représenté que le temps était superbe, et il l'avait engagée 1 faire
une promenade en voiture, & s'en aller rendre visite aux sœurs de
Sainte-Harie, avec qui elle était en commerce de petites douoems
.ïGoogIc
L'qWE de JEAN TËTEIOL. 751
et de petits caquet^. Elle leur racontait sa iaute ; les bonnes sœurs
l'éeoutaieot, la compreoaieDt et la consolaient.
Si H">* de Juines s'était trouvée là, un signe d'en baat lui aurait
annoocé l'approcfae de l' ennemi qui aspirait à coucher dans le lit
des Saligneux. Quand César mourut, le soleil pàUt, le Pô déborda,
des statues Tersërent des larmes de sang, des fantômes se prome-
nèrent dans les rues, et les forêts retentirent de funèbres hurlemens.
A l'instant où H. Tèterol frandtùt la Limourde, le soleil ne pàht
potDt, aucun loup ne hurla. Ou assure cependant que le 12 septem-
bre 1875, à trois heures précises, il se passa quelque chose (Té-
trai^ i Saligneux. Quelques minutes auparavant, l'air était parfai-
tement tranquille ; soudain un coup de vent courba violemment la
cime des ormeaux de la terrasse, et les murailles du ch&teau trem-
Mèrent. Nous n'oserions affirmer qu'une des gargouilles qui sur-
plombaient les toits ouvrit à plusieurs reprises une bouche lamen-
table, que dans les caveaui de la chapelle où reposaient trois
Saligueux un long gémissement se fit entendre, et que des cendres
froides remuèrent dans leur tombeau. Ces derniers prodiges pour-
raient bien être apocryphes; mais il est positif et notoire que la
rsfale détacha d'une tourelle une grosse pierre, qui par bonheur
n'assomma personne, et qu'un magnifique rosier grimpant, qui s'é-
levait jusqu'à la hauteur des oHisoles d'un mâchicoulis, fit pleuvoir
toutes ses roses, dont il joncha la terre, après quoi le vent tomba
comme par enchantement. Ainsi fut annoncée dans ce jour mémo-
rable l'invasion des barbarea, l'apparition vengeresse d'Attila, roi
des Huns et fléau de Dieu.
Le baron de Saligneux n'avait pas l'imagination aussi vive que sa
sœur; il était incapable de voir dans uœ pierre qui tombe ou dans
une pluie de roses des avertissemens du ciel; le coup de vent l'é-
tonna sans l'émouvoir. M. Téterol lui avait annoncé sa visite pour
trois heures; il connaissait sa redoutable exactitude, et il attendait
l'ennemi en arpentant une allée de son parc. Du plus loin qu'il le
vit paraître, il s'avança à sa rencontre, le chapeau sur l'oreille, une
fleur & sa boutonnière, une badine à la main.
H. Tèterol s'arrêta tout court et lui cria :
— Le voici enfin, monsieur le baron. Gomment le troavez-vousî
Le baron examina attentivement Lionel, qui, après s'être incliné,
attachait sur lui son regard pénétrant et fier.
— Ahl monsieur, dit-il, les trompettes de la renommée avaient
déjà publié ici vos louanges. Voilà, je crois, la première fois qu'une
trompette n'a pas m»iti.
A ces mots, il lui tendit la main et lui souhaita gracieusement It
bienvenue. Pendant qu'ils causaient. M, Têterol avait pris les de-
vans; il avait une idée en tète et préparait un effet, qu'il tenait &
j,GoogIc
752 BETDE DES DEUX HONDES.
ne pas manquer. Lorsqu'il fut arrivé près du jardin fruitier, qui
flanquait à droite le château, il y cbercha quelque chose qu'il eut
le chagrin de n'y pas trouver. Il poussa une petite porte à clm-
voie, entra dans le jardin. Ce qu'il cherchait, c'était un poirier,
lequel n'existait plus; mais il reconnut de son œil d'aigle l'eadrùt
où il l'avait vu jadis. II fit signe à M. de Sidigneux et & Lionel, et
aussitôt qu'ils l'eurent rejoint :
— Monsieur le baron, dit-il de sa plus grosse vois, dans le temps
il y avait ici un poirier, je crois le voir encore, un beau poirier en
pyramide. J'étais alors un petit ouvrier de campagne, us aide jir-
dinier, très fier d'ôtre au service d'un baron de Saligneux. Et pon>
tant je n'ai eu guère à me louer des bontés de M. votre père. A
Dieu ne plaise que j'en médise. Mais il prétendait se connaître en
horticulture, et il n'en savait pas les premiers principes. J'en suis
pour ce que j'ai dit, monsieur le baron, il en ignorait tes premiers
Tudimecs. Il me soutenait que le sécateur vaut mieux que la serpette
pour tailler les arbres fruitiers. C'est faux, absolument faux. Tous
les gens qui s'y entendent vous diront que le sécateur mâche tou-
jours plus ou moins la branche que l'on coupe.
H. Tèterol parlait de cette histoire de poirier avec la même ani-
mation, avec le même feu que si elle se fût passée la veille; od eiil
dit que la discussion était restée ouverte pendant quarante ans. Cet
homme aux pensées éternelles n'avait pas la notion du temps; ses
colères connue ses souvenirs étaient toujours jeunes.
— Donc, poursuivit-il, j'étais occupé un jour k tailler uneluD-
bourde de ce poirier, et je me disposais à pincer les brindilles, en
les coupant à huit centimètres. U était dix heures du malio.
M. votre père s'approche de moi, vêtu d'une douillette de soie con-
teur vert-pomme. Pendant quelques minutes, il me regarda fiire.
Puis, tirant ses mains de ses poches, il me traite d'âne bâté, d'im-
bécile, et me reproche que j'estropie son poirier. Pourquoi l'aurais-
je estropié? Je ne lui voulais ni bien ni mal, à ce poirier; je ne ne
suis jamais intéressé beaucoup à la propriété des autres ; mais j'ai
toujours eu pour principe de bien faire tout ce que je faisais.
U. votre père se fâche, je lui réponds. Alors... m'écoutez-vousî il
était là, j'étais ici; alors il me détache un grand coup de pied, qû
m'envoie m'appliquer contre l'arbre.
U. Téterol partit d'un bruyant éclat de rire. Puis il se rean
gorgea, se carra, planta ses puissantes mains sur ses puissantes
hanches, et s'écria :
— Monsieur le baron, qu'aurait pensé M. votre père, si, au mo-
ment où il m'administrait cette petite correction, quelqu'un lin
avait prédit qu'un jour j'aurais im fils qui épouserait sa petite-fille T
Et ce disant, U gonflait ses joues, tournait sa t6te & droite «t ^
j,GoogIc
l'idée de JEAN TÊTEBCM^. 753
gaacbe, comme pour embrasser d'un regard tout l'univers, qfui re-
coDDsissait en lui son seigneur et son mattre.
ii. de Saligneux l'écoutait et en écoutant il r^ardait sa canne.
C'était le fameux jonc à pomme d'agate, qu'il s'était promis de cas-
ser sur les épaules de H. Tâterol. Le teaant par le milieu entre
le pouce et l'index de sa main droite, il le faisait tourner, virer,
monter et descendre, et i) le sentait frémir entre ses doigts. Enfin,
chassant loin de lui toute mauvaise pensée, il répondit d'une voix
caressante et avec un sourire enchanteur :
— Monsieur Téterol, il est possible que mon père ne s'entendit
pas à la taille des arbres fruitiers et qu'il eût tort de préférer les
sécateurs aux serpettes. II ne laissait pas d'être un homme d'esprit.
S'il avait prévu qu'un coup de pied adroitement donné pût avoir un
jour pour sa famille de si heureuses conséquences, il aurait sûre-
ment doublé la dose pour être plus certain de son effet.
Pendant tout le temps qu'avait parlé son père, Lionel avait
éprouvé un malaise mêlé de confusion ; il s'était fait petit, il était
rentré sous terre. La réplique de M. de Saligneux l'en fit brusque-
ment ressortir, et il sentit le rouge lui monter aux joues et aux
oreilles. Quant & H. Tëterol, il était devenu rêveur; il se demandait
s'il devait prendre ce'te réplique en bonne ou en mauvaise part. La
papillote était en papier doré, mais elle renfermait une fève en guise
de dragée, et il avait quelque peine à digérer cette fève. Il regarda
le baron , qui avait un air de parfaite et candide innocence. Il se
rassura. — Honni soit qui mal y pense 1 se dit-il, et il reprit sa belle
humeur.
— Où est donc M"* de Saligneux? demanda-tril. Le moment est
venu, i) me tarde de lui présenter mon fils.
— C'est inutile, repartit le baron. Hier déjà ces jeunes gens se
sont rencontrés et pr^ntés l'un à l'autre.
— Ehl sournois, tu ne me l'avais pas diti s'écria M. Téterol, en
menaçant son fils du doigt.
— Monsieur, reprit le baron en s'adressant à Lionel, j'ai des con-
seils à demander à monsieur votre père, qui s'entend si bien & la
taille des arbres fruitiers. Ma fille est quelque part dans le jardin;
ayez l'obl^eance d'aller l'y trouver. Elle est prévenue et vous at-
tend.
Lionel ne se le fît pas dire deux fois. Il s'éloigna, le cœur troublé
et pesant. Il était chagriné de ce qu'il venait d'entendre, sa dignité
en avait été froissée, et & son chagrin se mêlait une vague inquié-
tude. Il lui semblait que son bonheur était un beau fruit où il ve-
nait de découvrir un ver. — Après tout, pensa-t-il, il ne s'agit que
d'elle et de mtù ; le reste m'est bien indifférent.
Tou mil. — 1878. M
.vGoogIc
76A BETOB DES OSDX HONIMES.
Cooime il longeait la façade du ch&teaa, an bruit désagréable
le fit tressaillir. C'était le grincemeat raoqne et aigre d'un uriUon
détraqué, gui avait perdu une partie de ses notes; ce neox ndo-
teur, tombé depuis longtemps dans l'enfance, ne savait plus sa
chanson ; il en passait la moitié. Enfla l'borloge aonna quatre
heures d'une voix chevrotante, assourdie par l'earoùment des siè-
cles. Le timbre en était déplaisant; il parut à Lionel que c'ttait i
lui que cette horloge en avait et qu'elle lui présageait un malbair.
Il arriva devant la grille ouverte d'un vaste jardin , qui avait of-
fert jadis à l'admiratioD des visiteurs de belles allées droites, enca-
drées de buis taillés et d'ifs découpés en sphères et en cônes, des
arbres disposés en quinconces , en échiquiers ou fonnast mtmille,
d'épaisses cbarmitlea , des cabinets de verdure, partout des sta-
tues ; an centre, entouré de plates-bandes, un grand bassin où l'eau,
vomie par des dauphins, retombait en nappes et en godrmis. C'était
un de ces jardins classiques dont les constructeurs se piquaioit de
donner à la nature des leçons de tenue , de lui enseigner la géo-
métrie et le bel art des alignemens irréprochables ; mais W natore
déteste les alignemens, elle est pour les géomètres une ècoliêre
toujours récalcitrante, elle se soumet de mauvaise grâce i leor tf-
rannie, en se promettant de prendre sa revanche. Elle a un fcHids de
sauvagerie que l'homme ne peut réduire, et, dès qu'il ne lui impoK
plus sou vouloir, dès qu'il se relâche de ses soins , elle détraii
l'œuvre de son maître. La nature bait l'homme et finit toujours par
avoir rùson de lui. Le jardin où Lionel venut d'entm' avait éii
fort mal entretenu et laissé presque à l'abandon dès le teœpi da
baron Adbémar, lequel s'occupait beaucoup plus d'amender se
champs que de conserver les inutilités de son domaine. Après lui,
la décadence avait tourné à la ruine. Les buis étaient irr^uliére-
ment taillés, l'herbe envahissait les allées, les ifs tombaient de vieil-
lesse ; le grand bassin n'avait plus d'eau, et les dauphins qui la vo-
missaient autrefois avaient l'air de se demander & quoi ils semm>
dans ce monde; ils avaient la physionomie DiélancoUqoe de tou»le>
êtres qui ignorent ou qui ont oublié le secret de leur destiaée; iiui>
c'éuûent les statues qui avaieut le plus souffert. La mousse, lliD-
midité verdâtre les avait eûvahies , leur blancheur avait â jtmai!
disparu, une sorte de peste ou de lèpre, qui s'attaque à la pierre,
les avait couvertes de taches et de binons, le temps inexorable lesr
avait infligé ses mutilations et ses insultes. Elles avaient perdoTaM
ses bras, l'autre une jambe, presque toutes le bout de leur iKt
Il Y avait dans le bassin un Neptune, dont la figure éUit fort eado*' |
magée; il ne lui restait plus guère que sa barbe et la moitié de «■
trident. On voyait un peu plus loin un Jupiter, privé de sai*«i j
.ïGoogIc
h'wis DE juJT Tfirnoc. 765
l'em ds pluie séjournait dans son cou éviié comme dtng on saget,
-et les pierrote y venaient boire, car les pierrots ne respectent nea,
ils n'éprouvent aucun scrupule k se faire un abreuvoir au cou
d'un Jupiter. Au milieu d'un bosquet se dressait un petit Pan qui,
adossé contre un rodier, avût soufflé pendant pr^ de deux eièdes
dans ses pipeaux; il n'avait plus ni ses pipeaux, ni ses mains, ni
le moindre souffle, et le rocher, îg^ioruit la cause de son silence,
s'étonnait de ne plus entendre sa chanson. Ailleurs, un Vertumne
reposait ses jambes entre-croisées et sa corne d'abondance sur un
socle qui n'éuit plus d'aplomb; il avût l'air soucieux, il prévoyait
mi accident. Près de là se trouvait en revanclie un piédestal dont
la statue avait disparu et qui semblait se dire : Qu'est devenu mon
-dieu?
Pourtant ces jardins dévastés, mutilés, avaient encore du carac-
tère. On sentait qu'ils avaient servi de ÙiéiXre ou de retraite & de
nobles existences, dont ils se souvenaient; on croyait deviner que
jadis de fières ambitions, de généreuses espérances, d'hérolqaes
tristesses s'étaient promenées le long de ces allées tirées au cordeau,
sous ces charmilles bien t^llées, et qu'elles y avaient conversé avec
les dieux qui, alors, n'étaient ni boiteux, ni manchots, ni décré-
pits, ni lépreux. Ces jardins n'étaient plus que t'ombre d'eux-mêmes ;
mais, pour passer à l'état d'ombre, il faut avoir existé, et bien des
gens, s'ils étaient de bonne foi, conviendraient qu'ils vont, qu'ils
viennent, qu'ils parlent, qu'ils mangent, qu'ils ont l'air de vivre, et
que cependant ils n'existent pas.
Ce fut & peu près la réOexion que fit Lionel en promenant ses
yeux autour de lui pour tAcher de découvrir W de Saligneux. II se
mit à sa recherche et ne réussit pas à l'apercevoir. Il ne se doutait
pas que, cachée dans un impénétrable cabinet de verdure où elle
était parvenue à se ménager un jour, elle le regardait aller et venir,
le suivait dans tous ses mouvemens, l'épiait d'un œil curieux, cher-
chait à lire sur son visage et dans son coeur. Abtmée dans une pro-
fonde méditation, agitant une foule de pensées qui se croisaient et
s'entre-choquaient dans sa tête, en proie aux contradictions, se dis-
putant avec elle-même, elle avait tour & tour des étincelles dans le
regard, de subites rougeurs sur les joues, des frémissemens ner-
veux, des envies de rire, de pleurer et de se fâcfaer. La colère fut
le seitiment qui l'emporta sur tous les autres. Elle était irritée
contre son sort, contre sa mauvaise chance. Il lui parut que sa tîe
était une affaire manquée, qu'un invisible ennemi travaillait contre
elle, qu'un génie tout-puissaat et plein de malignité avait pris en
main le gouvernement du monde et qu'il posait A SP" de Saligneux
des qnestioas captieuses, qu'il la plaçait dans des situations embar-
rassantes, en lui disant : Tire-toi de là comme tu pourras. Par inter-
Cooglc
760 SEVCE DES DEQX HO^DES>
v^es, elle arrachait des briDcUllea, des feuilles de charme, éia les
déchirait, les tritorait entre ses doigts, les mettait eo lambeaui, Cet
amusement trompait sa colère, mais ce n'était pas une solution.
Après avoir fait deux fols le tour du jardin, Lionel battait ea re-
traite, quand une voix lui cria : — Monsieur, est-ce moi par hasard
que vous cherchez? — Il tressaillît, fît volte-face et retounia sur
ses pas. L'instant d'après il était assis sur un hanc de pierre, dont
M'" de Saligneus occupait l'autre bout ; en face du banc se dressait
un gradin de gazon, couronné d'une grande urne ébréchée où ^pa-
rûssait vaguement une face de Silène qui ricanut; il faut cnûre
qu'il y avait de quoi.
M"* de Saligneux regarda Lionel et lui dit : — On assure, mon-
sieur, que nous avons à causer ensemble. Commencez, je tous ré-
pondrai.
Elle lui parlait d'un ton sec et hautain. Il comprit sui^e-dtamp
qu'il s'était trompé ou plutôt qu'on l'avait trompé, que c'en était fait
de 800 rêve, que, dans l'intérêt de son bonheur et de safieTtè,ilau-
rait mieux fait de ne pas venir à Saligneux. Un profond décoursge-
meot, une sombre tristesse s'emparèrent de lui. A quelques pas de
là, on battait le blé dans une grange ; sur un toit voisin des pigeons
roucoulaient; on entendait aussi le murmure d'un filet d'eau i
demi tari, qui s'échappait goutte à goutte dans un canal sontarain.
Lionel écoutut tous ces bruits, il contemplait le rictus du Silène, et
demeurait muet.
Par instans, il inclinait légèrement la tête à gauche, et alon il
entrevoyait H"* de Saligneux ou tout au moins le bas de sa jnpe
grise, ornée de jolis nœuds roses. Il lui semblait que cette jape
grise et ces rubans roses étaient bien loin de lui, au bout du jar-
din, presque au bout du monde. Le banc sur lequel il était assis
mesurait à peine six pieds de longueur, et Lionel n'aurait eu bescùo
que d'étendre le bras pour s'emparer de la main de H"" de Sa-
ligneux et la porter à ses lèvres. Cependant entre cette fille de
baron et lui il y avait des lieues et des lieues, une distance iocom-
mensurable, infuiie. Il regrettait amèrement de ne pas s'en être
avisé plus lAt, il se reprochait sa précipitation, sa sottise, soo
inepte crédulité. Qu'était-il venu faire à Saligneux? il ne le savait
plus. Une invincible timidité, la crainte de perdre ses paroles, mgoor-
dissaient sa langue. On continuait de battre le blé dans la giug?,
les pigeons ne se lassaient pas de roucouler, le iilet d'eau faisait eo-
tendre son murmure, le Silène ricanait, et Liouel continuait de se
taire.
H"* de Saligneux fit un geste d'impatience. — Savez-vous, ntoo-
sieur, s'écri»-t-elle, que la conversation ne va pas du tout? Il fwi
potutaot que nous nous aidious un peu, car personne ne ihiis ai-
r.ii ,.,1 .C.OtwIc
l'iDÉB de JEAN lÊTEBOL. 767
dera. Tons voulez donc qae je commencel cela n'est pas juste.
Vous seraitril si difficile de me dire que vous me trouvez jolie, char-
mante, et que vous m'adorez? Hais vous ôtes un homme d'esprit,
vous avez horreur des propos oiseux, des mensonges bêtes. D'ail-
leurs vous savez bien que je ne vous croirais pas.
Lionel recouvra l'usage de sa voix et répondit : — ^ je vous
disais, mademoiselle, que depuis le jour où j'ai eu le bonheur ou
le malheur de vous rencontrer pour la première fois, je n'ai pas
réussi à vous oublier, et que, pendant deux mois, je suis retourné
tous les matins àl'endroit où je vous avusvue dans l'espérance de
vous y revoir, mademoiselle, me croiriez-vous?
— Oh I oh I voilà qui est bien trouvé ! fit-elle en le regardant
d'un air d'étonnement incrédule et dédaigneux.
Ce n'est pas que cette aventure lui parût absolument invraisem-
blable, ni qu'elle jugeât impossible que M"* de Saligneux exerçât à
première vue dans un cœur d'irréparables ravages, ni qu'elle sût
mauvais gré à un joli châtain d'être tombé subitement amoureux
d'elle ; mais dans l'espèce elle ne pouvait pas admettre que ce joli
fchâtain dit vrai.
— Pendant deux mois I reprît-elte, c'est-à-dire pendant soixante
jours de suite, sans en excepter les jours de pluie 1 c'est un beau
trait. Et quand il vous arrivait de rentrer chez vous sans m'avoir
vue, vous pensiez sérieusement à vous brûler la cervelle 7
— Non, répondit-il en souriant, je dois convenir que je n'y ai
jamûs pensé; dans ce temps-là, ma pauvre cervelle m'était trop
nécessaire. J'étais occupé à préparer une thèse, et j'en voulais à
l'inconnue du bois de Boulogne des distractions qu'elle me causait.
Je me moquais de moi-môme, je me disais : — Dieu ! auis-je assez
déraisonnable, assez absurde, assez ridicule I et je me promettais de
TOUS oublier; mais le lendemain je retournais au bois.
— Et votre thèse a été jugée détestable?
— Hélas I je dois avouer encore qu'on m'en a fait compliment.
— Quelle humiliation pour moi ! Mais, monsieur, comment avez-
TOus appris que l'inconnue qui vous causait de si dangereuses dis-
tractions s'appelait H"* de Saligneux?
— Je ne le sais que d'hier.
— Ainsi, monsieur, vous aimiez l'inconnue, et c'est H"* de Sali-
gneux que vous vouliez épouser?
— Grâce à Dieu, M"* de Saligneux et l'inconnue sont la même
personne, et je vous jure, mademoiselle, que, s'il en était autre-
ment, je ne serais pas ici.
Elle le regarda de nouveau et lui dit : — Hier j'aurais pu vous
croire, aujourd'hui je ne vous ccoia pas.
— Pourquoi cela?
.ïGoogIc
758 UTDE DES DEUX IDNIDES.
— Parce qa'hier je ne savais rien et qu'uijonrd'bui je siii loti,
— Et que saves-vous donc t
— Tout, vous dis-je.
— Je vous eu conjure, expliquez-vous.
— A quoi bon? répliqua-t-elle sèchemçnt, et que puia-je toi
apprendre ?
Après un silence, Lionel s'écria : — Mais quel homme peoEo-
voua que je sois, mademoiselle 7
Elle lui repartit ; — Honsieur, il y a des Gis dociles, obéisuBs
et soumis, qui disent amen à tout ce que leur père leur propoce ; il
y a des jeunes gens bien élevés, qui ont appris dès leur eofaocei
sacrifier leur cœur à leur vanité ; il y a aussi des ambilieui, qui
trouvent quelquefois leur compte à épouser une fille sans fonime
qu'ils n'airaent pas. Vous avez découvert qu'une Saligaeui peut
vous servir à quelque chose. C'est bien flatteur pour moi, et je tdqs
remercie de l'honneur que vous me fwtes.
Lionel se redressa : — Voilà donc l'idée que vous vous biles de
moi, s'écria-t-il, et vous ne m'avez pas encore cbassél
— Moi, vous cbasserl je n'aurais garde.
— Eh quoi ! mademoiselle, ce fils soumis et imbédle, ce n-
niteax, cet ambitieux' sans scrupules, vous vous résigna ^
l'épouser ?
— Que parlez-vous de résignation? Obi je ne suis pas fille à me
sacrifier; c'est une très belle chose que le sacrifice, mais ce s'est
pas ma partie. Nous allons conclure ensemble un mardié, tA a
marché fera deux heureux. Vous voule* donc que je vous décoime
ie fond de mon cœurî Je vous avouerai en baissant les yeux qw
mon rêve de jeune fille fut toujours d'^wuser uo million. Conii«
il faut être raisonnable et ne pas trop exiger de la Providence, ^
million de mes rêves avait soixante ans ou peu s'en faut, 'A éi"'
laid, cacochyme et n'avait plus de cheveux, et cependant tel qo"
était, il ne laissait pas de me convenir. Le de! me comble :1e mil'
lion qu'il m'envoie a tous ses cheveux. Je ne sais paa tropi ^
sieur, à quoi je puis vous servir; ceci est votre afTaire; maisiesi»
très bien à quoi vous me servireï, et, puisque vous voule» bio ■*
demander ma main, je vous l'accorde.
— Ab! mademoiselle, de grâce chassez-moi! répéta Liood.
— Non, vous ne me le ferez pas dire, répiiquaM"* de Siligoen^
et elle ajouta : — Est-ce que par hasard ma franchise vous oîeDse'
— Votre franchise 1 Convenez que vous jouez la comédie, etq«
cette comédie vous parait comme à moi iidigoe de vous.
Elle le regarda d'un air si naïvement étonné qu'il ne sut plos »
qu'il devait en penser.
— Vous vous imaginez que je joue la comédie? reprit-elle, le sas
.ïGoogIc
LIDCE Dl JBAH TÊTBROL. 759
frandie, monsieur, très franche, d'une franchise à toote épreuve;
c'est ma plus grande qualité. Je ne me fais point d'illusions snr les
autres, et je n'aime pas qu'on s'en fasse sur moi. Je vous dir» &
mon tour : Pour qui me [H%niez-T0usf pour une fille romanesque?
Ohl détrompez-vous. J'ai l'esprit très positif, très pratique. C'est
peut-être le résultat de l'éducation qu'on m'a donnée. On n'a pas
fttlendu que je portasse des robes longues pour m'enseigner que le
plus triste sort est celui d'une ûlle bien née, dont la fortune ne ré-
pmid pas à ses prétentions, et vous n'ignores pas que les lllles bien
Dées en ont beaucoup. On m'a appris à considérer la pauvreté
comme le pire des maux, comme un ridicule, comme une diffor-
mité. Oui, c'est une de ces maladies qui non-seulement font souf-
frir, mais qui enlaidissent la vie, et j'en ai peur pour mon visage
comme de la petite vérole. Après cela, je vous confesserai que, quand
mon père m'a fait part de votre demande , j'ai commencé par me
récrier : — Nais c'est une mésalliance, lui ai-je dit. — Bah I m'a-t-il
répondu, c'est un si riche parti I — N'en pourrais-je pas trouver
d'aussi riche dans notre monde? — Cela me paraît bien chanceux.
— Mais m'assurez-vous au moins que ce jeune bomme me plaira?
— C'est asset qu'il ne te déplaise pas... — Eb bieni monsieur, mon
père avait raison, vous ne me déplaisez point, je vous crois un ga-
lant bomme, et je consens de bon cœur à la mésalliance.
— Dieu ! que vous êtes bonne I s'écria Lionel. Mon bonheur est
extrême ; me mettrai-je à vos genoux pour vous remercier?
— C'est inutile, je vous tiens quitte de cette formalité.
— Je crois qu'en voilà assez, reprit-it en se levant, et que nous
n'avons plus rien à nous dire.
— Si fait, j'ai encwe un aveu à vous faire, un aveu qui me pèse,
et je désire m'en débarrasser tout de suite. Je vous crois un peu
jaloux, monsieur. Hier, quand j'ai eu le plabir de vous rencontrer
sur les borda fleuris de ia Limourde, votre premier soin a été de
vous assurer si j'avais le cœur libre, et vous n'avez eu rien de plus
pressé que de me demander...
— Qui était Théodore, interrompit-il. Je ne me soucie plus de le
savoir.
— Permettez, ma franchise m'oblige k vous le dire.
— Qui est Théodore? je le sais aussi bien que vous, reprifr-il.
Théodore est un jeune bomme délicieux, exquis, un jeune homme
qui n'est pas un imbédle ni un vaniteux comme moi, un jeune
liomrae qui non-seulement ne vous déplaît point, mademoiselle,
mais qui vous plaît beaucoup, un jeune bomme qui est de votre
monde, mademoiselle, et que vous pourriez épouser sans encourir
la honte d'une mésalliance. Pourquoi faut-il qu'il ne possède pas ce
.ïGoogIc
760 >ETUE DES DEOX VOSntS.
million après lequel soupiraient déjà vos robes courtes? Ahl ce
pauvre Théodore ! vous me le sacrifiez sans remords et s&ns regrets.
— Sans remords, peut-être; sans regrets, c'est autre chose.
Bahl ce n'est qu'un amour de petite pensionnaire, et je rousiffîe
de croire que je ne lui ai jamais promis de l'épouser.
— Hais vous avez encouragé ses espérances.
— Quoi I monsieur, nous nous disputons déjàl que sera-ce plu
tardî
— Que voulez-vous? vous aviez raison, je suis d'un naturel ja-
loux, et j'avoue que ce Théodore.. Comment vous y preDdrefrTOiii
pour lui annoncer son malhem- ?
— Mon Dieul dit-elle avec une galté forcée, je lui explïqueni
tout simplement que dans ce siècle il n'y a qu'un dieu, le dica
dollar, et que M. Lionel Tèterol est son prophète.
Il s'approcha d'elle et, la regardant fiiement, il s'écria : — îoflà
donc l'inconnue du bois de Boulogne I voilà ce que renfennui ce
chapeau à plumes que j'ai revu si souvent dans mes rëvesl voilï
cœur qui battait sous cette amazone que j'effleurai un joue d'une
main tremblante t 0 douceurs du premier printemps I 6 myst^de
l'avenue des Poteaux! 6 mon roman! 6 ma folie !.. Je ne saurais
vous dire, mademoiselle, l'obligation que je vous ai. 11 y a quelques
instans encore, je me sentais profondément malheureux, j'avais le
cœur triste et pesant. Je vous remercie; grâce & votre noble fran-
chise, me voilà sauvé, me voilà guéri ; je sortirai d'ici le 0£i>f
libre et léger.
Il la salua, et il s'éloignait déjà, quand elle lui dît: — Où alle^-
vous, monsieur T
— Le fils obéissant et soumis, répondit-il, s'en va de ce p>s
déclarer à son père qu'il a vu aujourd'hui pour la dernière foù
H"* de Saligneux.
Elle était arrivée à ses fins ; elle avait exécuté tant bioi qn^
mal son plan de campagne, et, sans se donner beaucoup depeiiKi
elle avait gagné la partie. Que se passa-t-il dans son esprit ou àas
son cœur? Elle se leva, se posta devant Lionel, lui barra le chmi"'
et, changeant tout à coup de visage, elle lui dit d'une voix frénûs-
sante :
— Mais vous êtes donc un honnête homme, monsieur ? Je w
vous comprends plus.. Ahl monsieur, un honnête homme se pto-
pose, il ne s'impose pas.
Surpris de la métamorphose qui s'était faite en elle, il recala d'an
pas. — Que voulez-vous dire? demanda-t-il. Quand donc ai-je essajé
de m'imposer à vous?
Elle dénoua brusquement les brides de son chapeau, qui génuenl
.ïGoogIc
l'idée de JEAN TiTEHOl, 761
sa colère ; le chapeau glissa à ses pieds, elle ne le ramassa point.
La tête haute, les cheveux en désordre, l'œil en feu, elle s'écria
avec violence :
— Je veux admettre, monsieur, que c'est par irréflexion que vous
vous êtes rendu le complice d'une indigne manœuvre. Je consens
mdme à croire que vous daignez me trouver jolie, que j'ai eu le
bonheur de vous plaire, que vous avez cédé à un entraînement de
votre cœur ou de votre imagination en vous prêtant à ime combi-
naison fort ingénieuse, que sûrement vous n'auriez pas inventée. Il
n'en est pas moins vrai que le personnage que vous représentez ici
et que voua avez peine à soutenir est indigne de vous, comme est
indigne de moi la sotte comédie que je viens de jouer. Vous osez
prétendre que vous n'avez pas tenté de vous imposer à moi ? Le mal-
faiteur qui arrête les passans au coin d'un bois en leur demandant
la bourse ou la vie est un galant homme aussi, il respecte la liberté
de son prochain, il lui permet de choisir. Ah I monsieur, vous trou-
vez donc tout simple que votre père ait racheté des créances pour
avoir à sa discrétion le baron de Saligneux I Vous trouvez tout
simple que ses titres en main, il lui ait dit : — Vous allez me livrer
votre château ou votre honneur; ou votre (îlte épousera mon fils,
ou vous me rembourserez à l'instant un peu plus de deux cent
mille francs que vous me devez. — Ce procédé vous a paru de
bonne guerre. Vous vous êtes dit : Elle me plaît, elle sera à moi, sans
que je sois tenu de lui plaire. Ne voilà-t-il pas un homme bien déli-
cat? C'est de la haute chevalerie, ou je ne m'y connais point. A la
venté, je devrais être fière de penser qu'en me donnant à vous mon
père éteindrait sa dette. Je vaux donc deux cent mille francs? Je
ne m'étais jamais avisée de me demander ce que je valais. Ahl mon-
sieur, ètes-vous sûr d'avoir bien fait votre compte? ne s' est-il point
glissé quelque erreur de calcul dans votre tarif ? On se trompe quel-
quefois. Combien vaut mon sourire? combien valent mes dieveux?
Je ne parle pas de mon cœur, il ne flgurait pas dans le marché;
TOUS saviez bien qu'il ne serait jamais à vous. Monsieur, je vous le
demande une fois encore, pour qui me preniez-vous? Ma tante, la
comtesse de Juines, me répète chaque soir et chaque matin que je
suis une Saligneux. Je ne veux pas mentir, je suis fiëre d'être une
Saligneux, sans me croire pour cela pétrie d'une autre p&te que le
commun des martyrs. Hais, quand je serais une petite bourgeoise,
une petite ouvrière, une simple paysanne, je ne consentirais jamais
à me laisser traiter comme une marchandise. Non, monsieur, on
□e trouve pas ici de fdles à acheter; adressez-vous ailleurs, ou
gardez votre million. Il me fait horreur, ce million que me jette
insolemment à la tête un homme que je n'aime pas.
A plusieurs reprises, Lionel avait essayé de l'interrompre ; il ne
Google
762 HBTOB DES DEDX MORDES.
put lutter coDtre cette fougae de femme irritée, dont la fnmrs'i-
coulait à grand bruit comme un torr^t débordé. Aux édats de a
voix se mêlait un sourd accompagnement: c'était la cbutecidencée
du fléau qui battait le blé dans la grange. II semblait à Lionel qne
c'était lui qu'on battait, il sentait les coups pleuvoir sur ses épiulei,
et il s'étonnait de n'être pas encore réduit en poussière. il"'ie
Saligneux continua avec un emportement croissant :
— Dieu sait combien Saligneux m'est cher et l'attadienKnt in-
fond que j'ai pour mes souvenirs. Les statues décrépites, sani Utt
ou sans bras, que vous apercevez dans ce jardin, ont plus de prit
pour moi que tous les ooUfkhets qu'on pourrait m'offrir. Je oesuis
parfaitement heureuse qu'ici. Le malin, je suis réveillée paroi»
vieille horloge, dont la voix rauque me semble sortir du i«à
d'un passé que j'aime, mon coeur lut r^nd ; chaque fois qu'elle
sonne, je ramasse dans l'air des heures bénies. £h bien, vao-
sieur, prenez cette maison où je suis née, prenez mes wamm,
prenez mon bonheur, prenez tout, mais M"" de Saligneux ne sert pu
à vous. Et tenei, avant de nous quitter à jamais, je veui vous Ûra
une confession, qui sera sincère, celle-là. Je me suis levée œ mitin
avec une mauvaise pensée. J'avais formé le dessein d'être IrtejHii-
denle, très habile, de manoeuvrer si bien qu'en disant ont je
vous obligerais à dire non et que la rupture vous serait impala.
M'est pas habile qui veut. J'ai exécuté si gauchement mw projet
que ma siucérilé vous a été suspecte. Les mots ne me venaieai pu.
je n'ai pu répéter le quart des discours que j'avais préparés, nw
maigre cerve&u ne me fournissait, rien, et vous n'avez éié inidnpe
qu'à demi. Monsieur, me voilà debout, me voilà sur mesjHeds.
Allez dire à votre père que le marché qu'il voudrait m'imposcrae
révolte, que je n'en boirai pas la honte, et que ses nûllions, dont
il fait gloire, ne lui serviront jamais à acheter une Saligneux. Alb
lui dire que ce ch&teau est à lui, mais que la main qne voici n'ot
pas à vendre et que vous ne la tiendrez jamais dans la v^u^
Lionel était éperdu, hors de lui, comme frappé de la foudre. Dès
qu'il p<it placer un mot, il s'écria : — Mademoiselle, je votf ju*
que j'ignorais absolument...
Il n'en put dire davantage ; la confusion, la rage, le désopw.
lui coupaient la voix. Il contempla M"* de Saligneux pendant quâ-
ques secondes, comme si, condamné à ne plus la revoir, il rouliii
l'emporter tout entière dans ses yeux. Puis il tourna les taloos et
se sauva. Jupiter, Neptune, Pan, Vertumne et Silène, Pomoneet
Paies, tous les dieux du jardin le regardèrent s'enfuir, croyant tcù
dans ce jeune homme qui courut un voleur surpris vu i»ff^
délit.
.ïGoogIc
L'mtE DB TBAM TtTEsm.,
Lionel était si maltieureux en s'éloignant du cbâtean, Q avait
l'esprit tellement troublé, qu'il s'égara, perdit sa ronte. Il marchait
devant lui à l'aventure, comme enivré de son chagrin, car le cha-
grin a son ivresse aussi bien que la joie. Quand il revint à lui, il
se trouva on milieu d'un bois, où il rftda pendant plusieurs heares,
occupé & sonder ses blessures qui étaient profondes.
Il ressentait deux BouQrancea égales l'une à l'autre : il venait
d'être atteint tout à la fois dans son cœur et dans sa fierté. Jus-
qu'à, ce jour, il n'avait éprouvé pour M"* de Saligneux qu'une fan-
taisie, un amour de tète. II avait appris à connaître son inconnue;
il avait découvert qu'elle avait l'&me noble, généreuse, à la mesure
delà sienne, et qu'elle était digne d'être aimée de lui. Ili'aimait
pour le mépris qu'elle lui avait témoigné; it l'aimait pour les ou-
trages dont elle l'avait accablé; il aimait sa colère autant que sa
beauté. Il croyait la voir debout devant lui, l'œil ardent, la lèvre
firémissante, lui disant : — Je n'appartiendrai jamais k un homme
que je n'aime pas. — Cette jeune lionne hérissée s'était emparée
de son cœur, qu'elle tenait dans ses griffes, et elle loi criait :
— Viens le reprendre, si tu l'oses, — Hélas I ii ne la reverrait ja-
mais. Que ne pouv&it-il l'oublierl
A son chagrin se mêlait un remords, une bonté, le cri de sa
fierté blessée qui l'accusait. Lui, si jaloux de sa dignité, avait-il
Inen pu lui faire courir de tels hasards et la compromettre si étonr-
dimentî II avait péché par ignorance; cette excuse n'était pas
valable. Il aurait dû deviner que son père lui cachait quelque
chose ; un honnête homme se tient toujours sur ses gardes, sa
vi^lance ne se laisse pas mettre en défaut, il surveille son hon-
neur comme l'hermine la blancheur de sa robe. Il pensa tout à
coup à sa mère, à son goût de propreté hollandaise et méticuleuse,
qu'elle poussait jusqu'à la superstition, & l'horreur qu'elle éprou-
vait pour tout ce qui ressemblait à une tache. Elle n'en pouvait
voir une sur une nappe, sur un tapis, sur un parquet, sans laisser
échapper un cri d'indignation douloureuse, et elle n'avait pas de
repos qu'elle ne l'eût fait disparaître; mais ce qu'elle détestait en-
core plus, c'est tout ce qui fût tache dans la vie. On envoie son
linge au blanchissage, on n'y envoie pas son passé ; on gratte son
passé ou la façade de sa maison, on ne gratte pas sa conscience.
Il semblait an délicat Lionel qu'en trempant, même à son insu,
dans une action indélicate il avait sali sa vie et ses mains, qu'il
avait beau gratter, la uche reparaîtrait toujours. Que n'eût-il pas
donné pour que le soleil ne se^fût pas levé ce matin, pour que
Google
76i REVUE DES DEUX 1I0NDE8.
cette journée n'eût jamais commencé I Quel transport de joie
il eût ressenti, si quelqu'un était venu lui dire : u lu te trompes,
il ne s'est rien passé ; tu as fait un mauvais rêve, réveille-toi. Tu te
ligures que tout à l'heure tu causais avec la fille d'un baron, qu«
tu lui offrais ton cœur, qu'elle t'a remercié de ce beau présent, que
ses yeux bruns se sont enflammés de colère et qu'elle ne t't pis
marchandé son mépris. Quelle erreur est la tienne I il n'est riea
arrivé de tout cela. Cette fille de baron et ses yeux bruns sont une
chimère de ton imagination, et il n'y a jamais eu de chitesu de
Saligneux. » En arrivant au bout d'une allée où le feuillage des
arbres s'éclaircissait, il l'aperçut, ce château. C'était un témoia
terriblement réel, qui avait tout vu, tout entendu, et qui avùt l'ui
de se souvenir. Alors Lionel se renfonça dans un fourré, et il re-
commença de conter ses douleurs aux grands bois sourds, aumilieu
desquels il vaguait comme une âme en peine ; si sourds qu'ils
fussent, les bois l'écoutaient. Les broussailles s'écartaieot discrè-
tement pour le laisser passer, les bouleaux inclinaient leur tète en
signe de compassion, les vieux chênes disaient tout bas :—Où,c' est
bien malheureux ; mais les yeux bruns existent, et d'ici à long-
temps, le jour comme la nuit, la nuit comme le jour, tu n'j poni-
ras penser sans qu'une couleuvre te morde au cœur.
M. Téterol eût été bien étonné, s'il avait aperçu en ce moment
son héritier causant avec les chênes et les bouleaux. Après aroii
donné à H. de Saligneux une leçon en règle sur la taille des ubres
fruitiers, il avait repris le chemin de la Maison-Blanche, persuadé
que l'affaire était dans le sac, que son intervention était innûle.
qu'il fallait laisser ce jour aux niaiseries du sentiment et reavoi^
au lendemain les paroles sérieuses,
L'&me en joie, le front radieux, il avait adressé tout le long de
la route un sourire affable à tous les passans. — Ah ! le sounois,
se disait-il, hier déjà il l'avait vue, et il n'a eu garde de m'en pu^
1er. — Il ne lui déplaisait pas que son Qls fût un sournois; il esti-
mait que les hommes qui ont une pensée de derrière la t&te et qui
ne la disent pas ont plus de chance que tes autres de fûre leur
chemin dans ce monde. — Il a beau aimer les nénufars, pensut*
il, le garçon tient de moi; c'est bien mon sang.
Sept heures sonnèrent, Lionel n'était pas rentré. — Ils l'onl re-
tenu à dîner, murmura H. Téterol. Je commence à croire que ce id»-
riage les réjouit encore plus que moi ; ils ont peur que nous ne leur
échappions. Ils ne savent pas ce que je leur ménage. — Il se iti' *
table, et, réduit à causer avec son assiette, il lui expliqua quepeo*
dant quarante ans il avait eu une idée, que cette idée était demeu-
rée longtemps confuse, que peu à peu elle s'était débrouillée. U
vida UQ rouge-bord et s'écria : — A la santé du père, de U oiËn ^
gic
L IDEE DE J^AN TËTEBOL. 765
de l'enfant. — Il ne se rappelait pas d'avoir jamais été si gai. Sa
joie lui causait des frétillemens nerveux, elle lui chatouillait les
lèvres, elle demandait à discourir, à chanter, à faire du bruit, et
s'ennuyait de ne pouvoir causer qu'avec une assiette.
Le temps marchait, Lionel ne rentrait pas, M. Téterol comptait
les minutes; il lui tardait d'interroger son fils, de se faire tout ra-
conter, d'apprendre ce qui s'était dit et les circonstances, les inci-
dens, tout jusqu'au moindre détail; il avait toujours aimé les
détails. A son impatience se joignait un peu d'inquiétude. — pourvu
qu'ils ne cherchent pas à l'emboheliner I pensait-il. Bahl il ne s'en-
gagera à rien sans m' avoir consulté. Il sait bien que celui qui veut,
celui qui décide est ici. Pauvre chat! cette petite lui platt, et il
s'oublie à faire le joli cœur. C'est égal , il devrait songer que je
l'attends. L'enverrai-je chercher?
Tout à coup les marches de l'escalier crièrent sous le pied d'un
homme qui montait vite, la porte s'ouvrit, et Lionel parut. Il s'était
refait un visage, une contenance ; ses yeux gardaient bien son
secret.
— Ah I voilà ce vainqueurl s'écria gatment M. Têterol. N'était-ce
pas César qui disait : Veni,vidi,vixi.., Est-ce »ia:t ou eici, Lionel?
— C'est vici, mon père.
— Voilà tout le latin que j'ai su et que je ne sais plus. Ohl le
latin, c'est une science d'avocat; cela sert à parler sans s'entendre...
Mais sais-tu, mon gaillai'd, que tu t'es éternisé làrbas? Ces gens-là
ne voulaient plus te lâcher. Les gourmands I
Lionel s'approcha de la table, s'assit en face de son père, attira
à lui une bouteille de vin de Pomard, qui était restée intacte, en
remplit les trois quarts d'un verre, qu'il vida d'un seul Irait. II
avait la gorge sèche; peut-être aussi avait-i! besoin de se donner
des forc«8.
— Peste! comme tu y vasl reprit le vieillard. Il paraît que leur
vin ne vaut pas celui-^i, je les soupçonne de boire de la pi-
quette frelatée. Et cela se donne des airs !.. Ah çà, j'espère, con-
Unua-t-ii, qiie vous n'avez dit que des bêtises, qu'il n'a pas été
question d'affaires. Les affaires, cela me concerne, et c'est moi qui
rédigerai le contrat. J'entends que Saligneuz soit compris dans la
dot; sinon, rien n'est fait.
Lionel regarda son père, qu'il n'avait pas encore regardé, et il
lui dit :
— Tu peux l'épargner la peine de méditer longuement les clauses
de ce contrat, ce serait du temps perdu,
— Du temps perdu I pourquoi donc?
Lionel lui repartit tranquillement : — Parce que je n'épouserai
jamais Id"' de Saligneux.
.ïGoogIc
769 BETDE DES DEUX MONDES.
H,'Tèterol éprouva une conunotion désagréable comme qb chis-
seur qui couchait en joue un lièvre et à qui sm fual édita du»
les maios. U n'eu crut pas ses orelUea, et il y foum le doigt pox
les déboucher. Après quoi il regarda le plafond pour s'ueoier qu'il
était solide et qu'il n'all&it pas lui tomber sur la ttte ; enlu û
regarda son fils, pour s'assurer que son fila n'était pas fou.
— Fais-moi l'amitié de me r^éter ce que tu viens de médire,
lui dit-il.
— Je te répète que je n'épouserai jamaisH"' deSaligneui,!^
qua Lionel ea haussant uq peu U voix.
— Et la raison, monùeur 7
— La raison, c'est qu'elle ne me plaît pas.
M. Téterol se sentit soulagé ; cette réponse eiorbitante ne loip»-
raissait pas sérieuse.
— Farceur I dit-il en riant, elle os te ptalt pas? Pourtant ella K
pUisait hier.
— On change quelquefois d'avis, j'en ai changé.
— Ah I monsieur a cbai^ d'avis ! Et peut-oa savoir pauiqnoi
monsieur s'est ravisé? Pent-dtre a-t-il découvOTt que les duieux
de H"* de Saligneux ne 8<mt pas à elle, qu'elle a de fausses utles.
Eh bien I mon garçon, tu en seras quitte pour épouser une femme
qui te déplaît. Port&t-elle perruque, elle ms plalt beaucoup, i DKi;
cela suffit, je pense.
Lionel se croisa les bras et répondit : — C'est pouible, nuis ce
mariage n'aura pas lieu.
— Ha parole d'honneur 1 U l'a déjà dit trois fois, s'éuia H. Té-
ten>l en assénant sur la table un formidable coup de poing, (TÙ B'
danser les verres et les bouteilles. Ce ne fut pas seulement la ubie
qui s'émut, tout trembla dans la salle, les murs, les chaises, le
dressoir et sa vaisselle, les dernières mouches de la saison blotties
dans un pli des rideaux, tout jusqu'au bouledogue accroupi devuii
la cheminée, lequel, réveillé eu sursaut, entendant gronder la Toudre
et craignant que sous un prétexte ou sous un autre on ne le mèiîi
dans cette aifaire, se précipita d'un bond sur la porte, qu'il sm'
appris k ouvrir et s'élança dehors, comme s'il avait eu le ëtik*
ses trousses.
— Va fermer la porte que cet imbécile a laissée ouverte, crii
impérieusement H. Téterol à son fils.
Lionel se leva, ferma la porte, et revint s'asseoir à sa place, in
face de son père.
— Ah! tu ne veux pas épouser I reprit M. Tôterol. Qui es-tu
pour vouloir ou ne pas vouloir? T'îmagmes-tu par hasard que je
me suis dimné la peine de mettre un fils au monde pour qu'il d^
fîtt pas de mon avis? Ehl que m'importent tes goûts et tes (^ÛUt
.ïGoogIc
L'iOéE DS JEAN TËTBROI^ 767
tes botaisies et tes tnriataÎDes, tes dits, tes redits et tes dédits I
Haia vraiment monsieur se prend poor quelque chose. On lui a
persuadé qu'il avait du talent, un grand avôoir, sa petite imagina-
tion a travaillé là-dessus, et il crève d'oi^eil, car tu crèves d'or-
gueil, il te B(H*t par les yeux, tu penses être un personn^e. Mille
tonnerres I que serais-tu sans moiî Je me siis fait moi-mèine, moi;
je ne suis pas sûr d'avoir &i un père. J'ai toujours été seul, tout
seul; j'ai lutté, j'ai pâti, je me luis tounnenté l'esprit et le corps,
saus que personne m'aidit; j'ai eu frtud, j'id en faim, et le jour oft
J'ai pu mettre dix sous à mon dîner, je me suis cru te roi de la
création. Toi, tu es né dans des laagijs dorés, et c'est heureux, tu
n'étais pas de force k te tirer d'alTaire. Regarde plutdt les mains;
ce sont des maias de demoiselle. Qui t'a nourri? c'est moi. Qui t'a
élevé? c'est moi. Qui t'a envoyé courir le «oïideï c'est moi. Tu m'as
coûté gros, monsieur; veus-tu que je te nixitre mes livres f Si
demain tu devenais ou conseiller d'état, ou député, ou ministre, à
qui le mérite? à qui la gloire? A moi qui ai payé. Eh bien, celui
qui a payé a le droit de commander, et celui qui a reçu a le devoir
^' obéir, et tu obéiras, je le jure par toujs les poiriers de tous les
barons de Saligneux.
Lionel gardait un morne silence. M. Tëterol, avançant la tête, le
regarda en dessous; — J'avais vu clair l'autre soir, poursuivit-il,
tu as laissé là-bas use coquine pour laquelle tu as fait des folies, et
ce qui te fâche, c'est que M"' de Saligneux n'est pas aussi jolie que
cette drdlesse. Elle est donc bien charmante? Dans qud ruisseau
l'as-tu ramassée? Voilà le chemin que preoaîwH mes écua; ils ser-
vaient à procurer à une fille des dentelles, des truffes et du vin de
Champagne. Quand elle serait un ange, cette fille, fais-en ton deuil.
Jour de Dieu 1 je vous briserai cofnme verre, ta coquine et toi.
Lionel ne desserrait pas les dents. Il se disait que M"* de Sali-
gneux était bien plus redoutable que son pfere, que devant elle il
s'était troublé, avait perdu la tète, tandis qu'à cette heure il avait
toute sa liberté d'esprit. S'il se taisnt, c'est qu'il attendait son
moment.
Son père se méprit sur la cause de son silence; il crut que sa ré-
sistance mollissait, que son courage commençait à défaillir. Il se
leva, s'apppocba du jeune homme et s'aperçut que deux grosse»
larmes descendaient lentement le long de ses joues.
Ces larmes lui donnèrent à penser, et, se frappant le front : —
Que je suis bète I dit-il d'un ton radouci. Je vois ce que c'est, je
devine ce qui s'est passé. Ces Saligneux sont des insolene, et, si
gentille qu'elle soit, cette petite chasse de race. Elle t'a iinmilié
par ses hauteurs, elle t'a fait sentir que tu n'étais qu'un bourgeois.
.ïGoogIc
I
768 UTOE DBS DEUX HORDES.
gu'uD Tëterol, qu'en t' épousant elle te ferait un insigne bDoneor.
Ai-je deviné? n'est-ce pas celaî
— Peut-être, répondit Lionel en relevant la tète.
— J'en étais sûr; cette petite fille aprb de grands airs qui t'ont
blessé au vif. Tu es fier, toi, et je ne t'en fais pas un crime; jesuis
fier, moi aussi. Quand j'ai reçu ce fameux coup de pied, M vas-
tu, pendant trois heures j'ai pensé à mettre le feu dans un chitm;
mais je me suis ravisé, j'ai mieux aimé gagner des miUione. Il ]' a,
mon garçon, deux espèces de fierté, celle qui boude et celle qui
prend sa revanche. Tu prendras la tienne. Ah ! mademoiselle se
donne des airs! Apparemment on a oublié de l'instruire de cenms
détails... Dès demain, elle filera doux comme un moulOD; m
tranquille, nous la tenons.
— Kous la tenons? demanda Lionel.
— Les deux papiers, les deux actes... Son père ne lui a pis pirlè
des deux papiers.
— Qu'est-ce que ces deux papiers?
— J'ai eu tort de ne pas te les montrer, j'ai fait lemplérieni.
J'aurais dû ('avertir que j'avais rat^eté certaines créSDca, qo'u-
jourd'hui te baron me doit un peu plus de deux cent mille traots,
et qu'il s'est engagé à me les rembourser sur ma première de-
mande dans le cas où sa fille ne voudrait pas de toi. Que Teui-uî
il faut les tenir, ces gens-là; ils sont faux coDime des jetons.
— Et cette promesse, il l'a signée?
— De toutes les lettres de son nom,
— J'ai peine à le croire, fit Lionel.
— Oh I toi, tu ne crois que ce que tu vois, lui repartit soo p^
avec im gros rire. Décidément, tu es bien mon sang; j'ai touJQQis
demandé k voir et à toucher. Attends un peu, tu verras et tu tou-
cheras.
Il sortit, s'en alla chercher dans un tiroir de son secrétaire le
deux papiers, qu'il rapporta triomphalement, et, après les umr
agités un instant dans l'air, il les posa sur la table en disui i ^
fils : — Ne va pas souffler dessus, ils s'envoleraient. C'est i»éae*Ui
cela.
Lionel lut attentivement les deux pièces; la fièvre loi brùlu' les
yeux, les tempes lui battaient, et ses ongles égratigoaient U ^'
— Vraiment, s'écria-t-îl, cette contre-lettre est une belle inv*
tton, et je comprends maintenant ce que M"* de Saligneus me di-
sait tantôt. Elle me comparait à l'un de ces détrousseurs de gru»^
routes qui, le pistolet au poing... Ehl oui, ce papier vaut bien «n
pistolet. Aussi, tout en se déclarant prête à m' épouser, elle a 1£>b
à me représenter au préalable que j'avais l'àme basse et des piw^
.ïGoogIc
l'ioiS DE JEAK T£TBft(n,. 769
dés indélicats. Ces hobereaux boivent de la piquette frehtée qui
leur trouble la cervelle. H"* de Saligneux s'imagine que ce mariage
serait pour elle une bonté, et moi je m'imagine que, si elle ne sen-
tait pas cette honte, elle serait indigne d'dtre aimée de moi.
Son père stupéfait lui cria : — Parles-tu chinois? Je t'avertis que
je ne comprends pas cette langue.
— Voici du moins qui sera clairl répliqua Lionel.
Et, déchirant la contre-lettre en huit morceaux, il courut les jeter
dans la cheminée, où flambait un grand feu.
Saint Augustin disait : Je crois, parce que c'est absurde. M. Tète-
rol, qui ne ressemblait guère à saint Augustin, n'avait aucun goût
pour l'absurde et II avait beaucoup de peine & y croire. Quand il
était témoin d'un événement qui déroutait les habitudes de son es-
prit, son premier mouvement était de récuser le témoignage de ses
sens, de les traiter d'imposteurs; sa logique lui était plus chère que
ses oreilles et ses yeux. La scène qui venait de se passer lui parut
être du domaine de l'incroyable et de l'impossible. Que son fils
entrât en révolte ouverte contre lui, que son fils attentât â sa pro-
priété, que son lils osât détruire un papier appartenant à son père,
un papier qui équivalait à ta prise de possession de Saligneux, cela
passait son imagination, cela ne pouvait être, cela n'était pas.
Frappé de stupeur, immobile, comme pétrifié, il contemplait une
cheminée où brûlait quelque chose, se demandant ce que faisait là
cette cheminée et quelle était cette chose qui brûlait. Enfin, re-
couvrant la vie, l'usage de son cerveau, de ses bras et de ses
jambes, il poussa un mugissement de taureau, il s'élança sur son
fîls comme l'avant-veille il avait couru sus au gueux qui lui votait
ses champignons, et ii le saisit à la gorge pour l'étrangler.
Lionel n'essaya point de se défendre. — Fais de moi ce qu'il te
plaira, murmura-t-il, — et il ferma les yeux, parce que le visage de
son père, ses prunelles dilatées par la fureur et la haine, ses traits
bouleversés et sa bouche écumante lui faisaient peur. Le souille lui
manqua, il se sentit mourir, perdit à moitié connaissance. Tout à
coup les dix doigts qui le meurtrissaient et l'étoufiaient se détendi-
rent, lâchèrent prise, et il tomba lourdement sur une chaise.
Quand il rouvrit les yeux, il aperçut de nouveau la figure qui
lui faisait peur, une main pesante et brutale lui enfonça son cha-
peau sur la tête, et une voix rauque lui cria :
— Hors d'ici pour toujours, ne vois-tu pas que je te tueras?
Lionel se leva, fit deux fois le tour de la salle en cherchant la
porte sans la trouver; enfin il la trouva, sortit, descendit l'escalier.
traversa la cour, se fit ouvrir la grille par le portier fort étonné,
qui lui adressa quelques questions auxquelles il ne répondit point.
m» XLvu. — 1878. 49
.ïGoogIc
770 BETIIB DES DSDX HOHDU.
Il se rendit i l'auba:ge, réussit à s'y procurer une TÙtnre, Dm
saDS subir un second interrogatoire auquel répoodirent sa pâleur «I
son silence.
11 arriva vers aûauit à P<»it-d'Aiii, oii il attendit pendutâi
heures le train qui devait le raoKiier à Paris, Il entra dans une lu-
berge, y prit un bouillon dont il avait grand bescûn, n'ayut pu
dîné. Après qutn, il demanda une pli]^ et du pa{Her, et il échvit
la lettre que voici :
a Mademoiselle, je ne vous répéterû pas qu'en me pcéseolut w-
joord'bui auprès de vous j'ignorais absolument la nature desenga-
gemens et du traité conclus par mon père et M. de Saligneui. Jb ne
donne pas deux fois mx parole ; tant [hs pour ceux qui ne me croieU
pas. 11 est fâcheux, que vous ne sachiez pas distinguer un Tiiige
menteur d'un visage honnête et une âme fière d'un cœut vouéu
culte des petites vanités ; mais votre excuse est toute troufée, tous
n'avei! pas encore vingt ans.
• J'ai déclaré à mon père que je Doe refusais au mariage d<»it soa
ambition avait caressé le rêve à mon insu; pour plus de Htmé,
j'ai décJiiré et jeté tu feu la conire4etire que M. de Salipieui MÙt
eu la regrettaÛe faiblesse de signer. Il a quatre années denotlui
pour aviser aux moyens d' acquitter sa dette sans vendre la nuiw
où vous êtes née et qui vous est chère.
a Veuillez me pardonner mon crime bien involontaire et te du-
grin que je vous ai causé. Si un soir une chauve-souris entrût dus
votre chambre dont vous auriez négligé de fernter la feoÉtfe, »oib
la plaindriez en la cha^ant. et tous n'auriez pas trop de peine à
loi pardonner; le pauvre uiimal n'y voit pas. Je suis la clifrc-
souris, vous ne me reverrez jamais, et d vous sera facile de ib'oii-
blier.
n Je vous souhaite respectueusement, mademoiselle, tous les bW'
heurs que vous pouvez désirer, »
Lorsqu'il eut écrit et fermé cette lettre, il se sentit plus ttinquiBe-
Il lui parut que tout venait de rentrer dans l'ordre, que """ ^
monde s'était remis à sa place, qu'il avait pris sa revaoche, ^^
la tache, et que sa propre estime lui était rendue. liais l'esàm de
soi-même suSît-^lle au bonheur, quand on a le inslbeur d'ùsKT
W^ de SaJigneux?
lia cUrniirt parti» au proçhmn n',)
Victor GnEBmio*
.ïGoogIc
DIPLOMATIE FRANÇAISE
AU MILIEU DU XTir SIÈCLE
HtTGTJBS X»K LIONHB.
Quel^iue légitime admiration que l'on ressente pour l'ordre nou-
veau inauguré en 1789, il convient de se garder contre l'âpreté des
jugemens et l'ingratitude de l'oubli à l'égard de cette royauté qui,
durant plusieurs siècles, cédant à des néceâsités autant qu'ob^ssant
à des desseioâ, accomplit ce long travail préparatoire dont elle ne
calcula pas toujours la portée, dont elle ne prévit point l'issue,
mais qui devait fatalement, par l'unité du territoire et l'unité de
pouvoir, aboutir au grand changement opéré par la révolution. As-
surément la principale gloire dont nous devions nous enorgueillir
est celle qui a été recueillie en 1789, car il n'est pas de plus su*
blime spectacle que celui d'une nation fortement unie pour obtenir
son organisation sociale et conquérir ses libertés; mais à qui de-
voDs-nous d'avoir été dès ce moment un état puissant, homogène,
capable de s'élancer vers des destinées nouvelles? \ qui devons-
nous de n'avoir pas été alors une fédération comme l'est encore
l'Autriche? une nation morcelée et opprimée sous dix maîtres di-
vers comme l'était il y a vingt ans l'Italie? Si la France, en 178d,
□e s'était pas trouvée lerritorialement formée, l'esprit nouveau au-
rait peut-être surgi ; mais, se manifestant par des aspirations diffé-
.ïGooglc
772 BETUE DES DEUX MONDES. '
rentes et non selon des besoins identiques, il eût été impuiss&nt
pour prévaloir, ou du moins pour assurer sa durable dominuioo.
C'est l'uDité monarchique qui a conduit à l'unité nationale, et,
quand on considère la longue et victorieuse lutte soutenue par la
royauté contre les feudataires des campagnes, les ultramontains ds
clergé, les ambitieux de la noblesse, les légistes des parlemens,
quand on voit peu & peu succéder à l'isolement des provinces leur
dépendance étroite, aux pouvoirs particuliers et un peu désordon-
nés un pouvoir général, aux classes une nation, on ne peut s'em-
pêcher de remarquer que, si les grands ouvriers de celte œuvre
colossale ont été les artisans consciens de l'unité territoriale, ib
ont été aussi les préparateurs involontaires de la révolutioo. En
1789, un nouveau principe a prévalu, celui de la souveraîoeté na-
tionale, principe réparateur qui, après avoir subi des éclipses plus
ou moins prolongées, tend enfin à l'emporter défînitivemeol; mais
il est juste de reconnaître que cette souveraineté nouvelle a trouvé
préparés ses principaux instrumens. La grande, la salutaire action
démocratique s'est exercée sur un sol dont les morceaux avaient
été conquis un à un et soudés l'un à l'autre par la monarchie.
La dynastie capétienne a mis sept siècles à parcourir cette roate
qui a pour points de départ Paris et Orléans, et pour points d'ar-
rivée l'Océan, les Pyrénées, la Méditerranée, les Alpes etle Rhin.
Sur cette route, elle a rencontré bien des obstacles et soutenu bien
des luttes contre ceux aux droits desquels elle attentait. La minorité
de saint Louis, la folie de Charles VI, la ca})tîvité du roi Jean, U
jeunesse de Charles VII, la faiblesse de Chaiies IX et d'Henri III,
les minorités de Louis XIII et de Louis XIV, furent de natorelleâ
occasions de soulèvement, saisies avec empressement tantôt par l«s
grands feudataires, tantAt par les villes, enfin par le pariemoil;
néanmoins la dynastie finit toujours par l'emporter. Elle sospen(fo
parfois sa marche , mais pour la reprendre bientôt , car l'œuvre
qu'elle accomplissait était de nécessité' supérieure. Vers le milieu du
xvin' siècle, les classes étaient soumises, les races diverses fondues,
l'unité de langue obtenue. Il existait dès lors entre le Rhin et tes
Pyrénées an grand peuple qui, s'étant trouvé en commum'catîon
constante avec les autres nations, avait reçu par ce contact fécond
toutes les idées du dehors aussi facilement qu'il avait déposé att-
delà de ses frontières les germes de ses propres découvertes. ïo
relation avec les ItaUens, les populations germaniques et les Arabes
sous Gbarlemagne, avec l'Orient pendant les croisades, avec les iff-
glais, les Espagnols, les Flamands, les Autrichiens duraatde IcuigM^
guerres, le peuple françïds, constamment jeté d'une route dans aoe
autre, avait acquis, grâce à sa position géographique et aux eotr^-
.ïGoogIc
J.A DIPLOIUTIE FEUSÇAISE AU XTU* SIÈCLE. 773
prises de ses rois, une activité singulière et une rare énergie. Les
périodes mêmes de troubles intérieurs avaient retrempé le carac-
tère national, comme les guerres extérieures avaient grandement
élargi le cercle de ses idées. Dès lors, parlant la même langue,
imbu des mêmes idées, agité de passions semblables, sentant à
Paris tes battemens de son coeur et jusqu'au fond des provinces les
plus reculées entendant l'écbo de ses aspirations, ce peuple était
vivant, indestructible, capable de défier quiconque aurait voulu
l'entamer, capable, et il l'a montré, de se lever tout entier pour
défendre ses Ubertés et pour résister à l'Europe coalisée. Alors a pu
commencer une ère nouvelle. La mission de la dynastie capétienne
était irrévocablement terminée.
11 n'est pas possible de mettre en doute cette mission quand on
voit que la dynastie capétienne a compté des rois supérieurs aussi
longtemps qu'elle a eu de grandes choses à faire. L'œuvre était à
peu près accomplie à la mort de Louis XIV. On dirait que dès lors
ses successeurs n'eurent plus d'autre rôle que de déshonorer le
pouvoir royal par leurs vices. A cet égard, le régent et Louis XT fu-
rent dignes de cette triste t&cbe. Puis vint Louis XVI, doué de plu-
sieurs des qualités qui honorent l'homme, mais dépourvu des dons
qui caractérisent un grand roi. Il ne sut ni vouloir ni empêcher ta
révolution. Enveloppé dès le début de son règne par ce formidable
orage au milieu duquel il devait périr, accablé par la fatalité de sa
situation semblable à la fatalité du théâtre antique, le front tout
chargé des fautes de ses prédécesseurs immédiats, il a été entraîné
dans la tourmente parce que, roi de l'ère ancienne, il n'avait ni le
désir sincère, ni. avouons-le, la possibilité d'être roi de l'ère nou-
velle.
Hais jusques et y compris Louis XtV, quelle remarquable succes-
sion de princes supérieurs! Tous eurent à traverser des épreuves
redoutables d'où ils sortirent plus puissans. C'est en luttant contre
les petits feudataires de V Ile-de-France que Louis le Gros éleva le
pouvoir royal au-dessus du pouvoir féodal sur le territoire alors si
restreint de la dynastie capétienne. C'est en luttant contre les An-
glais, et en leur enlevant la Normandie, l'Anjou et la Guyenne, que
Philippe-Auguste éleva la dynastie centrale au-dessus de toutes les
autres dynasties provinciales. Saint Louis se forma par la guerre
des barons, Charles V par la révolte des villes, Charles VII par la
guerre des Armagnacs et des Bourguignons. Louis XI trouva dans
la résistance des dynasties apaoagées le moyen de rattacher de
nouvelles provinces au noyau agrandi de la France. La ligue fournit
à Henri IV l'occasion de dominer les partis religieux, comme la ré-
volte des grands permit à Richelieu et à Louis XIU de rendre m-
.ïGooglc
77it UTDB DES DBOX VOKDES.
contesté le pouvoir royal. Enfin Hazarin et Anne (T Autriche triom-
phèrent de L'opposition des parlemens et des frondeun. Chacune
de ces luttes avait abouti à un agrandisGentent territorial on 1
une suprématie plus éclatante de la couronne. A la Bretagne an-
nexée sous Charles Vlll, au Bourbonnais, à la Marche, à l'AnTer^gne
obtenus par François 1", aux trois évéchés de Ueti, Toul et Verdun
conquis par Henri 11, à la Navarre, au Béam, à la Bresse, au comté
de Foix rattachés par Henri IV, Hazarin avait joint l'Alsace, l'ArtMs,
le Rouseillon et le versant septentrional de la Cerdagoe. Bien plus,
l'habile et prévoyant ministre avait ouvert les voies à Louis ÏIV
vers un avenir encore plus glorieux en le mariant avec l'iofaBie
Harie-Thérèse. Louis XIV comprit en effet que le seul moyen d'il-
lustre- son règne était de tourner à son profit toutes les consé-
quences possibles de ce mariage. François I" avait lutté avec des
àiances diverses contre la maison d'Autriche. Henri II et Henri IV
l'avaient battue. Richelieu et Mazarin avaient fait ressortir «ox yeux
de l'Europe, l'un la faiblesse de la branche d'Autriche par les traités
de Westpbalie, l'autre la faiblesse de la branche d'Espagne par ]»
toaité des Pyrénées. Il n'y avait plus qu'à déposséder cette aecoode
branche. C'est ce que fit Louis XIV. Des instrumens qu'il mit an
service de ces grands projets, les uns, destinés à la guerre, s'étaient
formés à l'école de Gustave-Adolphe; les autres s'étaient prépuési
la diplomatie par les conseils ou les exemples de Richdien et de
Hazarin.
Parmi ces derniers, il en est un qui aurait d& depuis longtcmpi
attirer l'attention de l'histoire, si l'histoire n'était pas en géoénl
injuste pour les diplomates. D'ordinaire leur nom surnage à peùe
au-dessus des questions politiques qu'ils ont résolues. Laissant
après eux non des œuvres éclatantes, connues de tous et qui témoi-
gnent pour eux, mais des travaux enfouis dans les archives et ma-
laisés à découvrir, ils jouissent le plus souvent d'une moins grande
réputation auprès de la postérité qu'aux yeux de leurs contempo-
rains. D'autre part, quand deux coopérateurs sont assodés ii la
même œuvre, il est bien rare que l'honneur ne soit pas excInsH
vement attribué à celui qui, méritant seulement la plus grande part,
l'obtient néanmoins tout entier. Pour l'œuvre à laquelle Bichelieu
et Louis XIII ont inégalement, mais tous deux, participé, le génie du
ministre supérieur a effacé les mérites du roi, mérites réels, bien
que plus modestes. Pour l'admirable campagne diplomatique à
merveilleusement dirigée de lôôl à 1671 par Louis XIV et Hugues
de Lionne agissant de concert, la gloire est allée tout entière an
monarque. Cette injustice doit d'autant plus être réparée qu'elle
n'est pas la seule qu'ait subie Lionne. Tandis qu'U a perdu le
.ïGoogIc
LA. DIPleiunE FBAnÇàlBE AD Xm* SIÈCLE. 775
bénéfice des innnobnfoles dépêches diptomatiques qu'il s souvent
inspirées, toujours rédigées, mais que Louis XIV signait, on ne l'a
pas dédommagé en lui dcmnant le mérite de toutes celles qu'il a
signées comme secrétaire d'état cbargé de la marine, armnt que
Colbert occup&t ces hautes fonctions. Les historiens du grand admi-
nistrateur ont fait remonter soo action bien au-deUi de l'époque
où die a été exercée pleinement. Loi faisant crédit trop tât, ils ont
mis à son actif tout ce qu'a fait Lûmoe, sous les onlres duquel
Colbert fut d'abord placé, parce qu'ils ont cru que celui qui devait
plus tard être un mioistFe incomparable n'a pas pu être un subal-
terne inspiré et dirigé. Il en est résulté une double iniquité :
Lionne a passé dans l'bistoîre pour n'avoir mis que son nom an bas
des documens administratifs qui portent sa signature, et Louis XIV
a gardé tout le mérite des dépêches diplomatiques qu'il a revêtues
de son seing. Louis XIV enfant ne pouvait pas absorber Mazarin, qui
devant la postérité n'a rien perdu des grandes choses qu'il a accom-
plies. Hais, dès la mort de ce miiiistre, il a confisqué & son profit
dans le rayonnement de sa gloire la part très légitime qui revient
à Hugues de Lionne. Si Colbert et Louvois ont échappé à cette
absorption injuste, c'est qu'ils ont vécu plus longtemps; c'est aussi
que leur action s'est exercée sur un domaine particulier où ils
étaient passés maîtres. Là, le premier dans toutes les matières ad-
ministratives, le second dans toutes les choses tenant à la guerre,
ils ont pu indiquer clairement leur influence décisive, incontestée,
laisser leur forte empreinte, en un mot marquer leur route qu'ont
retracée plus tard, en les mettant le plus possible en relief, leurs
historiens particuliers, il est bi«i autrement difficile de suivre
les traces an peu éparses d'un diplomate, surfont quand il écrit,
qu'il parle, qu'il agit au nom d'un roi impatient de s'illustrer lui-
même, désireux d'occupé le premier ruig et singulièrement jaloux
de son autorité.
Est-ce à dire que nous voulions contester à Louis XÏV la grande
renmnmée qu'il s'est légitimement acquise par la première moitié
de son règne, renommée qu'cdiscurctssent, sans l'eïiacer, les fautes
capitales de la Gnf Assurément non. Ce prince, qui, dès le lende-
main de la mort de Mazarin, annonça la résolution, À laquelle il fut
fidèle durant cinquante-quatre ans, de donner chaque jour six
heures aux affaires du royaume et de tout voir de ce que lui
feraient pigner ses ministres, fut, avec Louis Xlli, le plus appliqué
de tous les rois. Doué d'un caractère persévérant, inlIexUile, it a
eu, comme son père, l'esprit de détail, et, de plus que lui, un véii-
table sentiment de grandeur qui est le trait distinctif de son règae.
11 poussait l'idolâtrie de la dignité foyale jusqu'à la superstition,
croyant que les monarques reçoivent de Dieu desqusJit^ particu-
.ïCooglc
776 BEVUE DES DEUX HONDES.
lières et différentes de celles des autres hommes (1). Mais U étiii
trop porté à écouter la vois de ses passions, et alors tout, même le
sentiment du grand, disparaissait à ses yeux. Il a fini par une
mésalliance et il aurait commencé par là si Mazarin n'avait pas
puisé dans son patriotisme le noble courage de s'opposer énergi-
quement au mariage du roi de France avec une Mancini. Assurément
Louis XIV, doué d'un sens droit et d'un jugement ferme, apprécii
mieux que personne les services éminens que lui rendit CoU>en
en restaurant les finances, en fondant les' manufactures, en proté-
geant l'esprit dans ses plus illustres rèprésentans. Mais pourquoi a-
t-il cessé d'apprécier ces services et l'a-t-il laissé mourir dans la
disgrâce, lorsque l'ascendant de Louvois s'est peu à peu sobstiiué
k l'heureuse influence de Colbert? Assurément aussi Louis SIV s'est
mis tout entier dans la belle campagne diplomatique qui inaugure
si glorieusement son règne. Mais comment pourrions-nous lui en
laisser à lui seul le mérite, comment pourrions-nous contester la
grande part qui en revient à Lionne, lorsque nous voyons, à U
mort de ce ministre, le roi habile devenir nn roi passionné, passer
brusquement d'entreprises modérées et sages à des actes exagérés
de vengeance et commencer une série de fautes qui devûent ex-
poser l'état aux plus graves périls? Si le merveilleux esprit d'habi-
leté qui a inspiré la première période du règne émane tout entier de |
Louis XIV, pourquoi cet esprit a'a-t-ilpas survécu à LionneTScDl-ce
des événemens imprévus et qu'on ne saurait imputer au monarque
qui ont porté plus tard un si rude échec à sa politique ? Non, c'est lui
seul qui, suivant les inspirations de la passion ou subissant la nêbstt
influence d'une conseillère au génie étroit, a détruit l'iodustne
nationale par la révocation de l'édit de Nantes et coalisé l'EuRfe
contre la France par un violent abus de la force en Hollande. Les
désastres de la fin du règne, pendant lesquels Louis XIV resien i
personnellement très grand par la résignation touchante et de
magnifiques élans de cœur, ces désastres résultent de ce qu'il asubi i
sans cesse deg directions, bien que très jaloux de son pouvoir, et '
c'est la diversité même de ces directions qui a doimë des aspects
si diSiérens à son règne. Celui-ci présente do l'unité seulement si
l'on considère le caractère personnel du monarque, qui est resté
grand jusqu'à son lit de mort. Mais il est incontestable que Ilùà-
toire des deux parties du règne est en réalité l'histoire, d'une part
de l'heureuse influence exercée par Lionne et Colbert, d'autre
part de l'empire déguisé, mais réel, pris sur le roi par L(»t<n&.
M"* de Mainteoon et le confesseur. Si nous faisons participer
ceux-ci aux lourdes responsabilités encourues pendant les (rente
(t) Mémoint ii LouU XIV, 1. 1", p. 30 e 31.
.ïGoogIc
U DIPUtHATIE FBAIfÇAIBE AD XYD* SIÈCLE. 777
dernières années, n'est-il pas équitable de rendre aux premiers
une lai^e portion de ta gloire primitivement recueillie?
Essayons maintenant, en ce qui touche Lionne, de démêler son
action directe, de surprendre son intervention personnelle, de
dégager la part qui lui revient en propre dans l'œuvre accomplie.
Nul aussi bien que lui n'eût pu le faire, et, pour sa renommée, il
est à reg;retter qu'il n'ait pas comme tant d'autres, comme ses deux
successeurs au ministère des affaires extérieures. Pomponne et
Torcy, laissé des Mémoires. Mais « l'envie de parler de nous ou de
faire voir nos défauts du cAté que nous voulons bien les montrer fait
une grande partie de notre sincérité, n a dit La Rochefoucauld, qui
a écrit des Mémoires et qui n'a pas songé qu'on pourrait lui appli-
quer cette maxime. Lionne n'a pas tenu à « parler de lui, » et,
comme ses actes se défendent eux-mêmes, comme il n'y a rien eu
d'équivoque dans sa conduite, ni de suspect daus ses mobiles, il
D'à pas cru devoir, comme le cardinal de Retz, se présenter lui-
même k l'histoire et s'y faire sa place. Cbercbons-le donc ailleurs,
et sans l'avoir pour guide. Nous n'aurons pas à craindre ainsi qu'il
veuille grandir son r61e. Nous n'aurons pas non plus à nous déûer,
comme pour Retz, de cette sincérité apparente si perfide parce
qu'elle dissimule adroitement l'intention de nous abuser. Les do-
eumens en effet dans lesquels nous allons nous efforcer de retrouver
Lionne, il tes a d'autant moins écrits pour la postérité que l'on
croyait de son temps qu'ils seraient à jamais perdus pour elle et
qu'ils resteraient toujours ensevelis dans des archives inaccessibles.
Or quiconque a tu beaucoup de Mémoires est convaincu que la
postérité doit accepter de confiance surtout les témoignages qui
n'ont pas été écrits pour elle.
II.
S'il est vrai que la succession d'Espagne soit le pivot sur lequel a
tourné tout le règne de Louis XIV et qu'elle ait été l'objet principal
de sa politique durant soixante années, il n'est pas moins certain
que c'est le mariage de l'infante d'Espagne avec le roi de France
qui a permis à celui-ci d'élever des prétentions d'abord sur une
partie, puis sur la totalité de la monarchie espagnole. La première
^easée de cette union appartient à Mazarin, qui la projeta dès ld&6,
c'est-à-dire treize ans avant qu'elle ait été accomplie. C'est en 1656
seulement que Mazarin envoya Lionne en Espagne pour entamer
une négociation en vue du mariage.
Initié aux grandes affaires par son oncle Servïen et par Richelieu,
confident intime de Mazarin, ayant réussi à traverser la difficile
période de la fronde sans trop se compromettre d'aucun côté et
.ïGoogIc
778 BITUB SES DEDX HOODCS.
sans se rendre impossible «après des raiiiqueurs quels qu'ils eus-
sent pu être, toujours élroitemeat lié avec la cour et cepeadant
□'ayant jamais nettement rompu avec ses adversaires. Lionne «vaii
eu une part assez grande dans les n^ociatioas de Hunsier. Il «Tut
été moins heureux dans quelques missions en Italie. La finesse ne
sert pas i grand' chose dans un pays où elle est la qualité de looi
le monde. Du moins il y apprit à aiguiser ses propres qualités. »
les affiner davantage encore. Nulle part mieux qu'à Venise et qu'au-
près de la cour pontificale <m ne pouvait faire son apprentissage
diplomatique. C'est là que s'était formé Mazarin ; là aussi que se
formera plus tard le cardinal de PoUgnac. Comme leurs ancéiies
betliqueui avaient appris aux Carthaginois l'art de les vaiocre ea
les battant, les diplomates italiens donnaient d'utiles leçons plus
qu'ils n'en recevaient, et quiconque avait un peu lutté avec eut
sortait de cette épreuve entièrement façoimé pour les campagnes
prochaines. Lionne avait d'ailleurs rencontré en Italie pour adver-
saire le cardinal de Retz, maître en intrigues, maître dans la diplo-
matie, aussi fécond en ressources dans les grandes que dans tes
plus petites affaires, excellant à choisir un but préds et à le pour-
suivre par les moyens les plus eflicaces, et que nous n'avons pas à
faire connaître, car il a trouvé ici môme naguère (1) son hisumeu
dérmitif.
Quand Lionne arriva h Madrid, Philippe IV, roi d'Espagne,
n'ayant pas d'enfant mâle, l'infante Marie-Thérèse, l'alnëe de ses
filles, était l'héritière nécessaire de la monarchie espagnole. Cette
considération, qui rendait Lionne d'autant plus pressant, détennina
le refus du conseil d'Espagne. Lionne, qui espérait le succ^ de sa
démarche le h août 1656, écrivait ce jour-là à la reine mère ;.Uu)e
d'Autriche) : « U est certain que je n'ai jamais rien vu de plus
beau que l'infante, ni qui ait plus de grâce en son port el plus <!■-
bonne mine. Le lait n'est pas plus blanc qu'elle est blanche, i.:
pour les traits du visage, elle ressemble tellement au roi que, à or
ne les prenait pas pour une même personne, s'ils étaient déguiser.
ou jurerait tout au moins que c'est un frère et une sœar. > Six
semaines après, convaincu de l'insuccès de ses tentatives, il étiî-
vait à Anne d'Autriche : « Ayant eu occasion de revoir de plus pre?
l'infante et de la mieux considérer que je n'avais pu faire d'un cir-
roase à l'autre qui étaient assez éloignés, je n'y ai pas uouw J-
mème beauté et les mêmes agrémens qu'il me semblait y «o:^
remarqués de prime abord (2). a Le trait valait d'être sig»!*- ^
(1) Torez les travaux de U. ChanUlauis dana la Bevut des 19 Joillet, 1' d U •!---
i" et IS septembre 1811.
(i) Cea deui leiires sont «itnltei des Doewnuu iné^ti nr l'kiitoinit Fr"^-—
iV^ffMialiMM r»iatioti à le mommim d'ftpopiM vm Lvm» XIP, ptr M. ■*=«.
.vCoogIc
LA DIPLOMATIE FEANÇAISE AD XTH" SIECLE. 779
est bien de ce temps où être courtisan ne suffisait pas pour assurer
la faveur, mais où ne pas être courtisan suffisait pour assurer la
disgrâce. Il est bien de ce temps où un autre diplomate, le car-
dinal de Polignac, surpris par la pluie dans les jardins de Harif,
répondit au roi qui lui témoignait des remets : <i Sire, la pluie de
Marly ne mouille point ; )> de ce temps encore où le cardinal d'Es-
trées, entendant au d!oer du roi celui-ci se plaindre de l'incommo-
dité de n'avoir plus de dents, répliqua: « Des dents? sire, ebl
qu'est-ce qui en a? n Or il les avait fort blanches et très belles.
Dans les trois années qui suivirent cette première tentative infruc-
tueuse, Philippe IV eut deux fils. Bien que fort débiles l'un et
l'autre, la succession masculine semblait assurée. Dès lors furent
reprises les négociations de paix et de mariage. Mazarin et le duc
d'Olivarësse cbargèrent de toutes les affaires tenant à la paix, tandis
qu'à Lionne et à don Pedro Coloma fut confié le soin de traiter toutes
les questions relatives au mariage. Dès le début, Lionne et Coloma
furent en désaccord sur deux points. Coloma exigeait que l'infante
Marie-Thérèse renonçât & ses droits sur la couronne espagnole
coinme Anne d'Autriche l'avait fait en épousant Louis XIII. Il pré-
tendait en outre que la dot de l'infante fût représentée par les con-
quêtes territoriales dont le traité général dé paix assurait la posses-
sion à la France. Lionne consentit à la renonciation et obtint une
dot en argent. Mais en réalité il triompha sur les deux points, grâce
à une inspiration des plus heureuses et qu'on ne saurait trop mettre
en relief quand on considère les suites capitales qu'elle a entraînées.
C'est lui en efFet qui conçut la pensée et imposa l'obligation d'in-
sérer dans le contrat que la validité de la renonciation serait subor-
donnée au paiement de la dot. Deux lignes, dont la brièveté devait
dissimuler l'importance , sufSrent à Lionne pour ouvrir la voie d'a-
grandissement dans laquelle sejettera plus tard Louis XIV : a Moyen-
nant le payement desdits cinq cent mille fou dor aux terme»
ri-destus dits, la sérénissime infante Marie-Thérèse renonce, etc. n
Coloma vit le péril, et résista vivement. Les deux négociateurs en
vinrent même à un débat assez aigre. Mais, Lionne ayant demandé
à son contradicteur si le gouvernement espagnol avait quelque pen-
sée de ne pas payer cette dot, Coloma se détermina à consentir, en
disant : « 11 faudra que l'Espagne abîme entre ci et la veille des
noces, ou que tous les Espagnols, tant que nous sommes, engagions
tout notre bien et nous mettions tous en prison, s'il est nécessaire,
pour ne manquer pas un seul instant à payer les cinq cent mille,
écus d'or, et toujours un jour avant l'échéance de chaque terme.
t. I", p. .15 et 3T. CMt duM cM ■dmlnble recueil en quatre Tolamw qae noui »ani
cbercbé les trace* de Uoano, car tout y est plein de luf, toat y porte ton empreinte.
.ïGoogIc
780 BEVUE DE9 DEUX HONDES.
pour ne pas détruire nous-mêmes, et par notre faute, tout l'eiïet
des renoDciations de l'infante, qui deviendraient constamment nuUes,
si la dot n'était pas payée précisément aux mêmes termes que nous
stipulerons (1). » Coloma semblait avoir tout prévu, et il avait ni-
son de croire qu'à moins que l'Espagne ne disparût, rien ne pour-
rait empêcher le paiement exact de la dot. II inséra donc les deui
petites lignes demandées par Lionne. Hais, dans ses prériàons,
Coloma avait oublié la seule cbose qu'en effet les hommes n^ligmt
de prévoir, sa propre mort. It mourut subitement et avant l'accom-
pli^ement du mariage, a Cette mort, écrit Lionne, arrivée peut-
être par un effet de la bonté divine qui a voulu prendre en sa pro-
tection le -droit d'une princesse mineure, lui a acquis l'avaauge
que par les propres termes de son contrat la nullité de sa renoncia-
tion ne peut plus être révoquée en doute, ce qui sans doute n'aurait
eu garde d'arriver si don Pedro Coloma eût vécu assez longtemps
pour pouvoir faire remarquer aux autres ministres, qui n'y ont pas
songé, de quelle importance était la ponctuelle exécution de ladite
clause (2). n lis y songèrent si peu que le premier pùement, qui
devait se fûre la veille des épousailles, n'eut pas lieu, et \e lende-
main Lionne se réjouit de cet oubli avec Mazarin, en lui faisaDl
observer que par ce fait seul la renonciation de Marie-Thérèse
était nulle. Certes la mort de Coloma avait aidé beaucoup an succès
de la ruse de Lionne, mais Lionne n'en a pas moins le m^te d'avoir
imaginé une combinaison , résultat d'une telle prévoyance qu'on
peut sans exagération y voir un trait de génie.
Des deux enfans mâles qu'avait eus Philippe IV, l'un mourut (s
très bas âge ; l'autre était sans cesse malade. Sa mort aurait fait ^
Harie-Thérèse l'héritière légale de la monarchie espagnole. Aos^
l'ambassadeur de France â Madrid, l'archevêque d'Embrun, tenait-U
sans cesse Louis XIV au courant des crises diverses que traveisaJi 1
le royal enfant. Parmi les cérémonies religieuses que cette cour
dévote multipliait pour appeler la protection divine sur ce prince '
si précieux, il en fut une à laquelle l'ambassadeur français se fit
contraint de préaider lui-même. « Je fis, écrivit l'archevêque (3'.
les prières publiques pour le roi d'Espagne, la santé du prince et
toute la famille royale, n'oubliant pas toutefois de prier secrète-
ment, conune je suis obligé, pour la prospérité de votre majesté. ■
De ces doubles prières adressées par le même prélat et tendaoïi
deux buts bien opposés, puisque les prières à haute voix demao-
daient le rétablissement du prince et les prières secrètes demao- ;
(1) Nigociatmit rOatnm àlanccution tEtpagn», 1. 1", p, 45. j
(3) ld*n, p. 4fi.
(3) Lettre de l'aicherAque d'Embmii, ■mlMwidaiir de Fnim n rifunii 1 I
20 octobre leei.
.ïGoogIc
LA DlPtOMATIE FBAKÇAISE AD XVIP SIÈCLE. 781
daient 1& prospérité de Louis XIV qui avait intérêt à la mort de ce
prince, ce furent les secondes que le ciel exauça. Le jeune infant
mourut. Mais la reine d'Espagne était de nouveau enceinte. Pen-
dant les quelques jours qui s'écoulèrent entre la mort de l'infant et
l'accouchement de la reine, l'héritage de la monarchie espagnole
penchait du câté de la France. Mais le 6 novembre 1661 la reine
accoucha d'un fils, de telle sorte que la succession masculine parais-
sait de nouveau assurée. Elle l'était moins que jamais. L'existence
qui venait de commencer ne devait être qu'une lutte incessante et
douloureuse contre une mort semblant toujours imminenle. Issu
infirme d'un sang appauvri, ce malheureux enfant ne put se passer
du sein de sa nourrice, ni parler, ni marcher avant l'âge de àaq
ans. La sève habituelle de ta jeunesse fut sans effet sur ce corps
délabré avant d'avoir servi et épuisé dès l'ige de vingt ans. Devenu
roi après la mort de Philippe IV, sous le nom de Charles II, ce
prince, héritier d'une race dégénérée, ne put pas même être
homme, et à l'état d'incapacité succéda pour la dynastie l'état
d'impuissance physique. Épileptique (1) et k peu près dépourvu
des facultés intellectuelles, il aggravait encore ses maux réels par
des maux imaginaires et se croyait exposé à un maléfice sous l'ac-
tion duquel il succombait. Sombre, farouche, fuyant la foule, se
tenant relégué au fond de son palais et s' entourant de nains comme
pour se dissimuler son infériorité physique, tantôt exténué par tes
souffrances, tantôt agité par des craintes superstitieuses, incapable
de trouver des consolations dans la religion, dont il ne considérait
en tremblant que les terrifiantes menaces, indifT^ent à ce qui inté-
ressait ses états (2) et étranger à ce qui se passait dans sa cour, où
chacun toiu" à tour était roi, excepté le roi lui-même (3), il fut sans
conteste l'être le plus misérable de son vaste empire. Seules la
connaissance de son état sans cesse désespéré et la perspective de
son héritage attirèrent sur lui l'attention du monde. Cet arriëre-
petit-fils de Charles-Quint, qui par ses bulletins de victoire avait
agité l'Europe , la tint en suspens durant trente-^euf années par
les bulletins de sa santé I
Louis XIV, qui ne cessa d'agir en prévision de cette mort toujours
prochaine, ne l'attendit pas cependant pour s'agrandir, Non-seu-
(1) ■ Ia nuUdls dn ni ut dâslgtiéa pu aes médecin! sans la nom A'atftrtia JR-
fuata, éplleprie atupide. > Lettre de l'eurDrâ uirIub SCanbope du 39 Juin IBOS.
(S) DépachM de rirchBT^qaa d'Embrun à diTCrseï dfttes. — Dépêcha du mBrqnli de
VtDgajon du 30 teptambre 1683. — Hdmotrai de Torcf, p. S36.
(3) □ tut (UccwalTsmant dominé ptr m mire, par » Tomme, pir ion conbuenr et
PV UD frère oatorcl don Juin. Son Ignoranca dtùt sani pareille. Appien«nt la prise
ds HoDi, Q a'alt«ndiit aur le son de l'empereur, qu'il croyait poMeiaeur de celte
place. Par ooe wmblable mépriie, il plaignit Guillaume QI lur la priie de Hamur,
qnli entrait appartenir à ca dernier.
.ïGoogIc
78S BETTJE DBS DEUX KOITDBB.
lement il prétendait à. la saccâssion totale de l'Espagne an cas où te
fils de Philippe IV mourrait sans enfant, mais encore, avant ces
droits généraux qui ne pouvaient être exercés qu'à la mort de
niilippe IV et du prince héréditaire, il croyait posséder du dief de
Marie-Thérèse des droits particuliers sur la succession des hys-
Bas, droits qu'il pensait pouvoir invoquer dès k monde PhilppelV.
Selon une coutume de Brabant adoptée dans certaines pronatta
des Pays-Bas, les biens patrimoniaux revenaient exclusivement ani
enfans du premier lit, au détriment des enfans du second. Le père
remarié perdait la nue propriété de ses biens, dont il restait senle-
ment usufruitier, et à sa mort la succession était dévolue aax en-
fans du premier lit. Louis XIV manifesta la volonté de traiiq»orter
de l'ordre civil dans l'ordre politique cette coutume toute locale
et de considérer le dauphin de France comme ayant reçu de Horie-
Thérèse sa mère non-seulement des droits éventuels sur U totililé
de la monarchie espagnole, subordonnés à l'extinction des mâles
de la maison d'Espagne, mais ercore des droits certains et irrévo-
cables sur une partie des Pays-Bas, droits qu'il exercerait dès la
mort de Philippe IV et du vivant même de Gharies II, issu d'un se-
cond mariage. A l'objection tirée de la renonciation faite par Harie-
Thérëse dans son contrat de mariage et qui anéantissait toute espèce
de droits successifs, Louis XIV répondait, en droit, qu'un siîqtie
contrat ne pouvait pas détruire l'antique et fondamental» loi de suc-
cession en Espagne, et en fait, que la renonciation était nulle,
' puisque le pùement de dot auquel on l'avait subordonnée n'ayiit
pas eu lieu. Mais^ Louis XIV et Lionne, malgré leur habileté, ne
trouvaient rien à répondre quand on leur objectait ce qu'il y araït
d'étrange à vouloir régler par des maximes de droit privé un héii-
tage politique régi par un droit spécial. La réponse même de
Louis XIV pouvait lui être opposée, car, puisqu'il ne consentait pis
à admettre que la loi fondamentale de succession fût annulée par
un simple contrat de mariage, comment pouvaitr-il prétendre qu'elle
fût sacrifiée à une coutume locale, étrangère à la tranranission de
la souveraineté? Comment pouvait-il prétendre qu'une partie de
lasuccession fût soustraite à l'action de la loi séculaire du royaumeî
Cette loi de transmission de la couronne était une, générale, uni-
verselle, invariable. L'incliner devant les coutumes locales de quel-
ques-unes des provinces, c'était la vicier dans son essence, l'en-
tamer dans son universalité, c'était anéantir ses effets salutaires ei
démembrer la monarchie espagnole. Mais 4 un roi jeune, ambiiteui,
brûlant de l'ardeur de se distinguer, il fallait un théâtre propice i
l'impatience de ses desseins. L'Europe était en paix ; le traité de
Wesipbalie avait pacifié le centre du continent; le traité des Pj'rt-
Qées avait donné le repos au midi ; les traités de Copathagne et
.ïGoogIc
LA SIPUUUTIE FXANÇ&ISB AD ZTH* SIÈCLE. 783
d'OIÏTs araient tranché les débats qui divisaient la Suède, te Dane-
mark et la Potf^e. 11 n'existait donc aucune occasicm procbaiae de
guerre. Mais tes frontières septentrionales de la France étaient en^- -
core bien rapprochées de la capitale. Les étendre de ce cAté en se
servant, & défaut de droit certain, du prétendu droit de dévolution,
tel fut le but de Louis XIV, et, pour l'atteiodre, pour parvenir à ses
fins sans troubler la paix de l'Europe, il entreprit avec Lionne cette
aidmirable campagne diplomatique,* la plus vaste qui ait été imagi-
née, car elle a eu pour thé&tre toutes les chancelleries européennes,
la plus heurense, car elle aboutit à tous les résultats recherchés, la
plus surprenante, car elle maintint l'Europe immobile ou impuis-
sante au moment de l'invasion soudaine et de la conquête imprévue
d'une partie des Pays-Bas. Jamus, on peut l'affirmer, l'action de la
diplomatie n'a mienx préparé l'aclion des armes. Jamais uae plus
longue série de victoires dipIcMnatiques n'a précédé et facilité les
victoires des généraux.
Par les négociations engagées avec l'Espagne pour obtenir d'elle
la révocation de l'acte de renonciation de Marie-Thérèse, la cour de
^ance proclame très haut la nullité de cet acte et amène ses adver-
saires à admettre la justice et à entrevoir la possibilité d'une révo-
■cation. Par les négociations engagées avec la Hollande, c'estrà-dire
avec la puissance qui devait le plus redouter une extensioa des
frontières françaises du c&té du nord, la cour de France parvient
non-seulement à la ^sposer à soulTrir sans empêchement cet agran-
dissement prochain, mais encore à faire écarter un projet de ligue
entre la Hollande et les Pays-Bas espagnols, maintenus ainsi dans
un état d'isolement et de faiblesse favorable aux projets de
Louis XIV. Par les négociations poursuivies avec l'Angleterre et la
Hollande au moment de la guerre maritime qui avait éclaté entre
ces deux états, la conr de France réussit à circonscrire cette guerre
dans d'étroites limites de lieux et de temps, à empêcher les Espa-
gnols de conclure une alliance avec l'Angleterre, et à lier étroite-
ment à sa politique le Portugal, qui s'obligea opérerune utile diver-
sion dans la péninsule au moment où la France attaquera la Flandre
espagnole. Dans ces négociations multiples et conduites de front
avec une égale prudence, il n'est pas malaisé de démêler l'action
personnelle du roi et aussi celle de Lionne, même dans des corres-
pondances qui sont toutes écrites de la main de celui-ci. Tandis
que l'intervention directe de Louis XIV dans la marche et dans le
langage de son ministre se manifeste par certaines formes de style
souvent impérieuses et rudes, parfois même blessantes, les allures
de Lionne livré k lui-même sont plus lestes, plus dégagées, plus
familières. Le premier a en général l'imperatoria brevitas datn<re.
Le second abuse un peu de sa facilité merveilleuse et de sa con-
.ïGooglc
78A HErOE DES DEUX uanvBS,
naissance ^profondie de toutes les affaires de l'Europe. Réfutation
anticipée de tontes les objections probables, solution de toutes les
difficultés possibles, soin constant de présenter une question soos
toutes ses faces, abondance inépuisable qui va quelquefois jusqu'à
la prolixité, beaucoup d'aisance et de gr&ce dans les détuls, tels
sont les traits qui signalent clairement l'action du grand ministre.
Louis XIV ne semble pas avoir vu avec défiance cette acltoa incoit-
testable. 11 était encore dans cette période où, pour calcul»' tout
avec prévoyance, pour exécuter tout avec précision, pour prépsrer
les événemens au lieu de les attendre, il savait faire concourir à
ses fins non-seulement les circonstances, mais les meilleurs instru-
mens. 11 devait croire d'ailleurs que les preuves de la fréquente
intervention personnelle de Lionne resteraient à jamais enfouies
dans d'inaccessibles cartons et qu'au régime commode des historio-
grapbes officiels et gagés ne succéderait jamais le régime libre des
historiens impartiaux. Or, parmi les nombreuses pièces de ces négo-
ciations multiples, il en est quelques-unes qui attribuent nettement
à Lionne le rôle prépondérant. C'est ainsi que le roi, ayant appris
que le marquis de Castel Rodrigo, gouverneur des Pays-Bas espa-
gnols, avait demandé un secours de six mille Allemands, ^pela au-
près de lui l'ambassadeur d'Espagne afin de se plaindre de cei:%
conduite hostile. Voilà l'action personnelle du monarque ; juste-
ment blessé, il mande le représentant de l'Espagne. Mais les archives
renferment (1), sous le titre de « Mémoire de ce que le roi pourra
dire à M. le marquis de la Fuente, ambassadeur d'Espagne, pu
M. de Lionne, du 8 février 1365, » un exposé complet des grteb
passés et présens et une conversation toute préparée. Voilà l'actioD
personnelle du ministre. Ce n'est pas là, ce nous semble, œuvre de
commis, mais bien œuvre de maître. VeutK)n une preuve pins
significative encore? Qu'on lise ces premières lignes d'une dépêd»
adressée par Lionne à l'ambassadeur de France à Madrid : « J'eus
le soin de vous mander, il y a quinze jours, le sujet de ma venve
eu ce lieu (Paris), où. Dieu merci, j'ai si bien rétabli ma santé qae
j'espère de partir après-demain pour me rendre à mon devoir au-
près de sa majesté. Mon éloignement de la cour, et l'appliaiÎMi
extraordinaire que le roi donne avec tant de succès à l'action de ses
armes, ont été cause que ta majesté a un peu tardé à répliquer à U
réponse de la reine d'Espagne (2). »
Hais c'est dans les négociations engagées en Allemagne, soit par
Mazarin, soit par Louis XIV, que se révèlent le mieux les traces de
Lionne ; c'est là qu'il a le plus fortement laissé son empreinte, fi
(I) NigtKiathnt rtlatipu à la lueeeinon iTBtpagnê, i. ï", p. 334.
(!) Lettre du 10 Juillet 1607. Négodalioni rttalÙMi à
U II. p. 182.
.ïGoogIc
LA DIPLOIUTIE FRANÇAISE AD STQ* SIÈCLE. 785
n'est donc pas inutile de nous y arrêter. Nous éviterons avec soin
toutes comparaisons avec des temps rapprochés ; elles seraient trop
affligeantes. En nous réfugiant dans le passé, en montrant comment
alors on négociait avec l'Allemagne, nous tâcherons d'oublier l'épo-
que récente où une politique au jour le jour, sans esprit de suite,
sans lendemain, dépourvue de prévoyance et d'habileté, impuis-
sante non-seulement à préparer, mais à attendre les événemena, les
a précipités avec une telle incurie qu'ils ont été une catastrophe.
m.
L'empire d'Allemagne était alors aussi divisé et morcelé que la
France était déjà homogène et compacte. Le chef de l'empire avait
vu depuis plus d'un siècle de fortes barrières s'élever contre ses
cmpiétemens, et ses efforts pour faire prévaloir son autorité souve-
raine avaient été superflus. C'est en vain que Charles-Quint pendant
la guerre de Saxe avait essayé de dompter la résistance protestante,
en vain aussi que Ferdinand II et Ferdinand III avaient essayé de
combattre l'indépendance des petits états soutenus par la Suède et
la France ; les traités de Westphaiie avaient achevé de consacrer cette
indépendance, et proclamé les droits (1) qui rendaient chaque état
à peu près isolé de l'empire. Ce système politique, qui consistait à
s'appuyer contre un adversaire, empereur d'Allemagne et chef du
parti catholique en Europe, sur l'alliance des princes allemands et
du parti réformé, avait été entrevu en France par François I", inau-
guré par Henri II, appliqué par Henri IV trop tôt interrompu dans
son œuvre, et il avait reçu sa complète exécution sous Louis XIII et
Richelieu. On croyait alors en France qu'il était utile à nos intérêts
de suspendre la marche de l'Allemagne vers l'unité, de relâcher le
lien fédéral, de maintenir divisés l'empereur et l'empire, de consti-
tuer leur isolement, de sanctionner entre eux la défiance. Le mor-
cellement atteignait ses plus extrêmes limites. L'Allemagne compre-
nait trois cent trente-cinq souverainetés dont cent cinquante états
séculiers possédés par des électeurs, des ducs, des landgraves, des
comtes, des burgraves, cent vingt-U'ois états ecclésiastiques gouver-
nés par des électeurs, des archevêques, des évëques, des abbés, des
chefs d'ordres militaires, des prieurs, des abbesses, et soixante-deux
villes impériales se régissant en république. A cette diversité de
formes et d'importance se joignaient la différence des cultes et l'op-
position des intérêts. D'autre part, afin de mettre obstacle aux em-
(1) Articlu 38, 3Q, U et 41 du tnité de Huiisler et 8 du tnitâ d'Onutbruck. Ou
sait qua cm deux tnitéa tout appelée du eeal nom de traité* de Weitpbïlle.
Ton mu. — 1878. SU
.ïGoogIc
784 BSVBE DES DEDX HOHDE».
piétemeiis de l'empereur, od »vul multiplié les précautions pra^ffei
ji stuveg&rder l'iDdépendauce dea plus petits états, et l'oa mât
tdoplé pour les diëles l'organisatioD la plus compliquée. De Udes
difficultés sans nombre et une lenteiu' inévitable quand il fallait prea-
dre des décisions. Ce n'était certes pas l'acarchie ; mus, tandis
qu'ailleurs prévalait l'unité monarchique, l' Allemagne était une fé-
dération n(Hiiinslement plus qu'effectivement unie, et organisée de
telle façon que tes divergences d' opinions etd'iatérétsavaioittoutei
facilités pour se manifester au grand jour et perpétuer les lunes
intérieures ou tout au moins les conflits.
Louis Xlll et Richelieu, aidés de la Suède, avaient accompli celle
œuvre. liasarin et Lionne ne crurent pas,en la défendant, muns bien
servir les véritables intérêts de la France. L'ind^endance du corps
g^manique reçut une atteinte directe de Ferdinand III, qui prit sut
lui de secourir les Espagnols contre la France et de dépouiller le
duc de Savoie d'une dignité qui lui appartenait. Atteints dans leurs
prérogatives et alarmés dana leur sécurité, les états ne tardèrent pas
à se liguer contre l'empereur. Les souverainetés catholiques s'é-
taient coalisées les premières, et, le territoire de la plus grande partie
d'entre elles bordant le Rhin, qu'on appelait alors la nu da Pri-
tre» (1), cette aUiance fut nommée ligue du Bhin. En rue du même
péril et entraînés par une prévoyance semblable, les étals pnMe»-
tans s'allièrent à leur tour contre l'empereur. Mais les deux ligues,
bien que formées par le même intérêt politique, restaient isolées et
sans force. Séparées par la religion, elles couraient le risque d'aire
un jour opposées l'une à l'autre par l'empereur, selon qu'il jugerait
utile de favoriser l'une des deux au détriment de la secoiiide. Dts
lors non-seulement les traités de Westphalie étaient violés par l'eia-
pereur, mais encore les savantes comlHnùsons par lesquelles anil
été organisé le corps germanique pour le plus grand intérêt es la
France se trouvaient gravement menacées. C'est ce que comprit
Hazarin.
Ferdinand III étant mort en 16Ei7, Lionne fut envoyé à Fiaac/bn.
11 était muni des instructions de l'habile cardinal, Inais que de
succès il dut k sa propre initiative I Très éloigné du lien de rési-
dence de sa cour, se trouvant dans l'impossibilité de demander
pour une foule de questions nouvelles des instructions spéciales,
td)ligé le plus souvent de résoudre lut-méme les difficultés impré-
(1) L'emparenr lluimiUtD Donmail ainsi te RM* 4èi l« coamiMKaai^t da iyi*«*-
cle. A partir en elTet de l'éTScbé de CoDsUDce Jniqu'à celui dTIlrecIir, dea prindiuiiM
ecdësiMtiques coumient lei rifei de ca fleuTe, Qsaqué par le« trâcbtede BUe.^:
Strul>eurg, de Worrut, de Spire, lu électortu de Titre*, de BlqvnM, de Colacat k
piiuleun richea abbajet.
.vGoogIc
LA DtPUHUTl£ FUHÇjUSE AO XVU* SIÈCLE, 787
vues et d'agir avec promptitude et résolutioD, Lionne se montra à
la hauteur de sa tâche et fit preuve de la plus rare /ertilité dai^
les fixpédiens, de la plus lieureuse souplesse dans l'emploi des
ressorts tes plus iogénieux. Les traités de Weslpbalie avaient été
violés par l'empereur; l'orgaDisatioa du c<»rps germanique avait été
menacée par ta formation de deux ligues particulières, bien que
lendsot au mAme but. Lionne réussit à par^ ces deux dangers et à
les écarter pour l'avenir. Il lia le nouvel empereur Léopold par
une ca{ntulalion des plus rassurantes pour la France, et des deux
ligues isolées il parvint à former contre l'empereur une ligue géné-
rale. A peu de tMnps d'intervalle et dans le même lieu, à Francfort,
Léopold jura de respecter les traités de Westphalie, de restituer au
duc de Savoie, dès lors le protégé de la France, le Montforrat et le
vicariat de l'empire, enfin de ne pas secourir les Espagnols. Bien
plus il s'engagea k se laisser déposer par le collège électoral s'il
manquait k ces diverses promesses. Quant aux deux ligues catho-
lique et protestante, elles se fondirent en une seule sous l'action
pressante de Lionne, et le lA août 16&$ fut conclue, entre les
quatre électeurs de Mayence, de Cologne, de Trêves et de Bavière,
le roi de Suède, les ducs de Brunswick et de Luoebourg et le
landgrave de Hesse-Cassel, une étroite alliance dans laquelle entra
Louis XIV. Bien de ce qui pouvait la rendre elQcace ne fut omis par
Lionne. La part contrùnitive de chaque allié, la nomination d'un
directoire, le lieu de sa résidence, le choix du général iasime dee
troupes, tout fut pi^vu et réglé, et, comme & ca traité d'alliance
accédèrent successivement les comtes de Waldeck, le landgrave de
Hesse-Darmstadt, le duc de Wurtemberg, l'évéque de Bàle, l'élec-
teur de Brandebourg, l'évéque de Strasbourg, les marquis d'Ans-
psch et de Cuimbach, Louis XIV devint le chef réel de re(npù*e
d'Allemagne. Trésorier de tous les princes nécessiteux, il avait fait
d'eux ses pensionnaires, mais il eut le soin de ne jamais faire sentir
trop lourdement le joug. II mit, ainsi que Lionne, uob attention
extrême à dissimuler son intervention, bien qu'elle fût incessante,
et pour cela à prévenir les divisions afin de n'avoir pas à les ter-
miner. Quand, malgré lui, elles éclataient entre ses alliés, il inter-
venait avec discrétion et rapprocbfùt les adversaires sans les
froisser. Il n'est pas une principauté d'Allemagne qui n'ait alors
ressenti les effets salutaires de l'action de Lionne. Lorsque les dif-
ficultés étaient trop grandes, c'est chez ce ministre luinmême, soit
A Fontainebleau, soit à Saint^Germain, qu'elles étaient i^lanies.
Lionne, durant tont son ministère, protégea la ligue du Rhin, en
étendit les cadres, en maintint l'esprit, en prolongea la durée, et il
consolida ainsi l'œuvre qu'il avait si heiyeusement accomplie à
Francfort.
.ïGoogIc
788 HETCE DES D£DX HONDES.
n n'est pas inutile de remarquer que parmi les priaces ifAlle-
mague les plus empressés à plaire à Louis XIV se trouvait l'élec-
teur de Brandebourg, ce Frédéric-Guillaume I*" dont le fils deïût
âtre le premier roi de Prusse. Hais, à l'époque que nous étudions,
ce petit état, qui grandira avec tant de rapidité grâce aux fautes
ultérieures de Louis XIV, bornait son ambition à se faire payer
au plus haut prix possible ses complaisances par le roi de
France (1). Ayant reçu du roi de Pologne l'investiture du duché de
Prusse et ne prévoyant pas alors que l'empereur d'Allemagne ac-
corderait bientôt à son fils le titre de roi (2) et qu'à un progrès si
considérable dans la fortune de sa maison correspondrait un ooiable
agrandissement de ses possessions, ce prince s'agitait déjà, mais
seulement pour obtenir de Louis XIV des subsides de plus ta pla'^
élevés. En toute occasion, il protestait de son dévoûment absolu,
et, un jour que l'ambassadeur français mettait ce dévoilment eo
doute, Frédéric-Guillaume alla jusqu'à verser des lannes. II finit
par s'attacher étroitement par un traité à la politique de \& France,
traité auquel il fut fidèle tant que durèrent les prospérités de
Louis XIV. Ayant reçu de lut un subside de trois cent mille écus.
il se montra reconnaissant tant que Louis XIV fut te plus fort et le
plus généreux, et nul plus que cet ancêtre des rots de Prusse ne
contribua à faciliter à la France l'incorporation de Strasbouigl
De si multiples et de si fécondes relations soigoeusemeot eoire-
tenues avec le corps germanique n'empêchaient pas la cour de
France de négocier avec l'empereur. Après avoir paralysé son action
en Allemagne, déjoué ses menées ou excité ses craintes, le gouverne-
ment français s'adressa à son intérêt en lui proposant un partage
éventuel de la monarchie espagnole. Ce partage oQrait i Louis TIV
et à l'empereur des avantages incertains et subordonnés à la mort
de Charles II, et à Louis XIV seul des avantages immédiats et tus-
sitôt appréciables. Les deux compétiteurs eu eOet, si le traité de
partage se réalisait un jour, acquerraient sans trouble et sans gaertf
(i) Le S3 décembre 1667, Uanne écrivait L M. Hillet, reprAunUiit li Pnoce i Bo-
lia : ■ Je ne Mis pu si M. rél«ctear ne compte point pour loi ce qa*M ■ dcmaé i
H" M femme : il D*y ■ pu eDcore doni ap« qne u m»i»ti eanyt k Un H** Vélw-
trice, qui iuit iJon à Cièrei, ud régil le plu» bUD que peat-êtrc J«mu> iw «h bii >
naa princcue. 11 coDiisUii en ua fli de perle» acbeté i Amsterdim 10,000 éao, h s
Utat l'ameublement complet d'une chambre qui laUit bien lOO.OCO fnncs. ■ — Xtt'-
cialioru rëlatiMi d la ntcceititm d'Etpagtit, X. Il, p. 303. Lionne annonçait p«e i^
lempi aprt* l'eDToi d'uno aomme do 30,000 écu« dealinde à tue deitribtiie am a.-
oiitns et conBdeaa de réloctaur. Tonte ta correapoodance de Bnnddbooii. qa> «
tronTe aai archiTOB du miaistAre dea iJRiirel étnngèna, témoigne de l'aTUité Mfil'
de cet aDCttre des roii da Pruue et de ia s'Déroiirt de Louis XIV.
(3) Quand le prince Eugène apprit cette noaTelle, Il dit A ceux <(bi 1'
■ U Ikadnlt pendre 1m mlniitrei qni ont donné à rempereur un
ng.izcd ./Google
LA DIPLOMATIE FRANÇAISE AU XVU* SIÈCLE. 789
des provinces vastes et riches. Ainsi par le fait seul non plus de
l'exécution, mais uniquemeut de la signature du traité, Louis XIV
faisait reconnaître, mal^é deux renonciations, celle de Louis XllI et
la sienne, son droit à la succession d'Espagne, et cela par le sou-
verain le plus intéressé à le contester. En outre il metuit l'empe-
reur, son copartageant éventuel, dans l'impossibilité de s'opposer
à l'expédition de Flandre et à l'exercice du droit de dévolution.
Qui de Louis XIV ou de Lionne a en le premier la pensée de ce
contrat territorial, le plus considérable qui ait été jamais négocié?
Ce secret restera à jamais inconnu ; mais il est certain que ta pre-
mière ouverture a été faite par le roi lui-même et qu'elle n'a pas
été accueillie, et il est non moins certain que la seconde ouverture,
celle qui a conduit au succès, émane de Lionne (1). C'est lui qui, le
28 octobre 1667, donna libre carrière à l'ambassadeur de France k
Vienne, le chevalier de Gremonville, et lui traça le rôle capital qu'il
devait jouer avec les ministres de l'empereur. Ce que fut cette co-
médie aux péripéties piquantes, quelle dextérité incomparable y
déploya Gremonville, le plus hardi, le plus effronté {le mot est de
Louis XIV) des négociateurs, comment l'intérêt, la vanité, l'ambi-
tion, la cupidité, l'amour de la paix, les passions les plus basses et
les plus généreuses furent tour à tour exploitées, nous n'avons pas
à le dire ici. Dans cette partie liée qui avait pour enjeu le sort de
cinquante millions d'hommes livrés aux intrigues compliquées de
deux diplomates jouant au plus fin, tout fut mis en œuvre, et il
n'est pas de drame qui renferme de ressorts plus variés. Lionne
avait donné & Gremonville son scénario, comme il avait reçu le
sien de Hazarin quand il s'était rendu à Francfort. Hais les deux
acteurs avaient largement mis du leur, et l'imprévu des situations
avait nécessité une grande fécondité de ressources personnelles. Si
pourtant, ne perdant pas de vue notre but principal, nous voûtons
dégager la part de Lionne en cette affaire, nous constaterons deux
points. L'empereur, ayant appris, durant les négociations, que
Lionne, malade, était rétabli, s'écria : « C'est un grand bien pour la
chrétientél » et, le 8 janvier 1668, Gremonville écrivait à Lionne
cette lettre caractéristique autant que spirituelle : « C'est une véri-
table représentation de comédie italienne que la négociation où je
suis. L'empereur y fait le second zanni embrouillant l'esprit de ses
(1) QnaDd tout fat termina eo effet, Lionna écriviit k GremooTille, le 5 fârrlsr
1S68 ; I Sa majesté ne voue donnen p» les hauiet récompenses où cai measlcun
(les ministre» de l'empereur) ODt voulu élerer vos pentéea, et Je roui Kvoue iogéan-
menl que Je voudrais bien ipi'elle la fit; car, en cb cai-là, Je pourrais espérer qu'ella
ne me refaterait pia la charge de connétable, paisque l'origlna de tout vint prejitt-
remeat de li pensAe qui ma tomba dans l'esprit de tous écrire le premier billet, etc. »
Donc la Mconde tentalÎTe a été faite par Lionae. La première artic 6tA faite par
Lotiis XIV; mail est-ce spootanément on d'après les comeils de son mtoiatiet
Google
700 BEfUB DBS DEUX HORDES.
miaislres pour faire réussir l'inti'igue. Le prince Lobkovitz et le
prince d'Auersperg (ministres de l'empereur) se veulent gsgner le
dessus et aspirent à l'honneur de la négociation en se trompant l'un
l'autre. Le président des finances agît en Pantalon qui fait bien du
bruit pour commencer les levées, mais qui sous main met toat ea
usage pour ne point d^raurser d'argent. L'impéraUice douairière
fait la Colombine, aidant admirablement à l'intrigue, sans en bien
savoir le but. Et moi je suis te Trappoiin normand qui fait le tout
pour bien servir son maître. Mais vous me permettrez aus^ de
vous dire que vous faites le Docteur, qui donnera tout le bon suc-
cès & la chose par son admirable direction (1). »
Le traité fut signé, et l'empereur, comme le corps gOTmaBÎqae,
se trouvait lié à la politique de la France, ou tout au moins nuin-
lenu en état d'inaction.
IV.
Des puissances de l'Europe, les unes étaient entrées dans les
intérêts et dans l'alliance de la France, les autres, jalouses, mus
efirayëes, étaient condamnées à ta neutralité. Dès lors Louis liV
pouvait rompre impunément la paix du monde et sans rencontra
d'autres adversaires que celui qu'il allait dépouiller. Il envahit la
Flandre, conquit la Franche-Comté, et la rapidité de ses coups sur-
prit le monde autant que la modération de ses exigences. U aorait
pu conquérir entièrement les Pays-Bas, ses armées étaient prêtes,
et ses généraux le pressaient d'adopter ce parti. Turenne et Coudé
lui faisaient observer qu'il ne rencontrerait aucun obstacJe sériera,
que ni l'Espagne n'avait la possibilité, ni l'Allemagne le désir de
défendre les Pays-Bas, que la Hollande adressait des menaces vaines,
que l'Angleterre était hors d'état d'agir et la Suède rendue pea re-
doutable par son habituelle indécisitm. Comime toujours les génénui
opinaient pour la résolution la plus violente; mais Lionne ne parta-
geait pas cet avis. Il représenta que les succès mêmes aBàiUiraieot
l'armée du roi en imposant l'obligation de garnisons nombreoses,
que la crainte et la jalousie accroîtraient le nombre de sesennemis,
et que, manquant à ses promesses de modération, il perdrait tout
crédit en Europe. Ces considérations prévalurent, et Louis XIV coih
sentit au traité d'Aix-la-Chapelle, dans lequel il sut éviter d'alarmer
l'Europe par un agrandissement démesuré.
Mais il ne le fit pas satB conserver contre la Hollande un vif res-
sentiment et sans former dès cette époque le projet de se vengw
d'elle. 11 faut reconnaître que la conduite des Hollandais fat des
(1) Higtmationt rtlatiim à ta lueentitm iPEspagtit, t. Il, p. Hl.
Google
LA DIPLOIUTIE rKAKÇlI» AU XTU" SIÈCLE. Tftt
plus mcoDsidérées. Qu'ils eussent oublié que leur république était
□ée et avait grutdx k l'oiubre de la maisoD de France, on peut l'ad-
mettre. Le souvenir des services reçus ne saurait prévaloir en poli-
tique sor la crainte d'un daoger prochain. Les Hollandais avaient eu
raison d'être eiTrayés par l'invasion des Pays-Bas et par le rappro-
chement des irontiëres de la France; mais ils coiontirent une grave
imprudence en considérant la paix d'Aix-la-Chapelle comme un
triomphe qui leur était propre et en humiliant la fierté de Louis XIV
par des médailles aussi pompeuses que meusongères. Louis IIV, en
paraissant vouloir ch&tier leur ingratitude, obéit au seul désir de
venger son orgueil blessé. 11 sembla préparer une guerre de politi-
que, mais en réalité il prépara une guerre de ressentiment. Pendant
les quatre années qui découlèrent entre la paix d'Aù^la-Ghapelle et
l'invasion de la Hollande, il négocia très habilement avec toute
l'Europe aQn de la rendre Favorable h l'exécution de ses projets.
Lîotme l'y aida puissamment, et là encore, surtout avec l' Angleterre*
dont il acheta à prix d'argent le roi Charles II, il réussit dans ibutes
les négociations qu'il entreprit.
Malheureusement Lionne ne vécut pas assez longtemps pour faire
prévaloir dans l'exécution de la campagne contre les Hollandais la
même sagesse et la même prudence que dans ses préparatifs. Il
est bien certain que Lioime poursuivait non pas la ruine, mais le
châtiment des Hollandais. Cela ressort jusqu'à l'évidence de ces
paroles significatives par lesquelles, peu de mois avant sa mort, il
répondait au résident de l'électeur de Brandebourg qui l'interrogeait
sur les intentions du roi de France : « Le roi ne prétend à aucune
satisfaction de la part des Hollandais; il veut seulement mortilîer
leur orgueil et abattre un peu cette puissance qui leur donne l'audace
d'olTeoser les plus grands potentats (1). n On ne saurait donc le
mettre en doute, si Lionne avait vécu plus longtemps, il aurait
essayé d'imposer par son ascendant en 1672 la même politique de
modération qu'il avait déjà fait triom{^er en 166S. Il se serait
efforcé d' empêcher Louis XIV de pousser sa victoire jusqu'à ses con-
séquences extrêmes et de coDomettre ainsi la faute capitale (2) d'où
(1) Co<rmpoad*Dc« de Proase, t«L UL Gonterution da Lionne ftvec H. Crockow,
râaiderit de l'élacleur d» Bruideboiug & Ptri». JV^octotioiu nlativu à la luecitàiM
iEspagmt, u m, p. SSB.
(9) Di» lft73, et e'eit ua point digne de Maurqnes BosuiU prdrajÉit lc« coii»6-
qaeacM de «tu raute. Ce gnod et péoâtraut g^oia, qui écrlTut alora l'admirablo
Ùutàmrt ÈiÊir t'Aittein wiitruU», entretenait ea mCme tampa avec diTerseï penonne*
une corm^adiiKa iatima dan* Uqualto aboadant le* conûdicUioiu tes plus élevôea
■or let événeikeiw du OMmBut. I^ms ooe lettre adnsdfe ku nurquig de Beltefoodi
pour le consoler de )> disgrtce que veuit de li^ teire subir le marâchsl de CréquI,
BMeiMt teiit ces llgnati pn^^qoe* etéloqueDwei ■ Quella caiiipi|iis vofoas-Boiie!
Et combion eaWoft ta daagw d'flin Sttté, quuid sa a part k de* choaet uuai inrpn-
.ïGooglc
702 BEVUE DES DEDX HORDES.
résulteront tous les désastres de la fin du règne. En voulant écraser
la Hollande, Louis XIV, loin de parvenir à l'abattre, la réduisit i
ces efforts désespérés et sublimes qui produisent les retours de
fortune. Sur les cadavres des frères de Wîtt et les débris du puti
français s'éleva Guillaume d'Orange. Des flots mêmes par lesqueb
il sauva son pays sortit cet homme de génie qui, défenseur de l'in-
dépendance hollandaise, deviendra en 1688 celui du protestantisme
anglais, et qui, stathouder révolutionnaire de 1672, puis roi d'Angl^
terre, ne cessera d'être l'antagoniste le plus formidable de Louis XIV,
le n^ociateur opiniâtre de toutes les coalitions formées ctHitre lui,
son ennemi implacable et flnalement victorieux. C'est l'inexcusable
abus de la force auquel se laissa entraîner Louis XIV qui a ouvert
la carrière de Guillaume III en lui inspirant la noble amlNtioo àe
délivrer son pays de l'invasion, car il était dans la destinée de ce
grand homme de mériter par un immense service reodu chacun de
ses agrandissemens de fortune : il devint stathouder en sauvant la
nationalité de la Hollande, roi de l'Angleterre en la débarrassant du
despotisme, chef de la ligue d'Augsbourg en préservant VËuiope de
l'assujettissement.
Lionne était mort un an trop tôt. Il emporta dans la tombe les
grandes et salutaires traditions de la politique nationale si heureu-
sement suivies jusque-là. Après lui, on tomba dans le mépris de li
modération et de la prévoyance. Les heureux effets de ses priad'
pales négociations furent annulés par une politique tout opposée
à celle qu'il avait constamment suivie. La France comptera plus
tard quelques serviteurs précieux au moment d'un retour înespéR
de fortune qui jettera un dernier rayon de gloire sur la vieillesse
de Louis XIV. Le marquis de Torcy et le cardinal de Polignu \l
DftDtU qae celles qu'pa siécutel Et cepnii(Unt il n'j t rien qui »ic ploi iiin imni
Diea, □! plus crioiinel, que l'homnie qui ae glorifie de meitra les bommes «*i x*
piedi. Il urive EOuTent, dius de teltoi victoirei, que le chaW da Tictoriem M jivt
dangereuM que celle du iiiucii. Dieu chàUe une orgueilleuse réptibliqne (la BsUudt;
qui snlt ml) une partie do sa lil>erté d«iis le méprU de la reli^n et de l'i^i*-
Passe M banlt suprême que sa cbute rbumille I Fatie cette même boali qoc la lêtt
De tourue pas k ceux dont il se sert pour la chà^erl Tout les prësons da noaile font
d'autant plus de mal k l'homme qu'ils lui donnent pins de plaisin; bmi le [dai
dangereux de tous, c'est la s'oirei et rien n'étourdit plu* U voii de Uiea, roi parit
aa dedans, que lo bruit des lonanges, surtout lartqne cei louanges, ajiat appina-
meni an sujet réel, Tout trouver de la Térlté dans les flatteries lea plus oceraitet. 0
malbeurl t malheur! Dieu Touille pn^serrer d'un si grand mal notre maltn m "*
Mois ; prlei dou: poiir eui dans la retraite oà Dieu Tout a conduit. ■ Qoel ëoinii
incomparable que celui qui, dans le Diieourt ntr Fhittoin toÙMnilt», enbnat ^
p»u6 d'un regard si pénélrant, qui, dans le* Oraimu fititUm, )age les pioi Titfft
génlea, les Cromwell, les Condé, lei Reti, comme ils n'ont Jimait été Jugés depai», f"-
qoi, dans as conN-spondanee, Jette de tels, de si sublimes aecenit
(1] Torcf s Isiaié des Méiaoùru. Quant an cardinal de PoUgnac, non» aToat nceeti
*ei ambuiade* dans notre oatrage : fEwop* tl In II0W60M tow LOMf ZT F.
.ïGoogIc
LA DIPLUHATIE FRANÇAISE AC XVII* SIÈCLE. 79S
brilleront dans la diplomatie comme Villars dans la guerre ; mais
c'est à la mort de Lionne qu'est le point d' arrêt de la politique na-
tionale suivie d'une façon ininterrompue pendant plus d'un siècle.
Cest alors que disparaît cette tradition constante qu'ont successive-
meut observée Henri II, Henri IV, Richelieu, Mazarin et Lionne,
artisans de la même œuvre, obéissant à la même pensée, contioua-
teurs les uns des autres. Voilà la gloire impérissable de ce Lionne
pour lequel la postérité s'est montrée d'une rare injustice. Celui
que ses contemporains plaçaient si haut dans leur estime, celui
dont Saint-Simon a dit qu'il a été n le plus grand miuistre du règne
de Louis XIV (1), » celui auquel Louis XIV lui-même a payé dans
ses Mémoires un juste tribut d' élevés (2), a été presque toujours
négligé par l'histoire. Étouffé entre Mazarin, Colbert, Louvois et
Louis XIV, il est encore aujourd'hui considéré comme un commis
ordinaire, comme un simple interprète de la pensée de son maître.
Michelet ne prononce pas son nom, M. Dareste lui consacre cinq
parcimonieuses lignes, et l'auteur d'une récente et volumineuse
Histoire de Louis XIV se borne à le nommer (3). Ce sont là d'é-
tranges preuves de négligence dans ce siècle où la lumière a péné-
tré dans les recoins les plus obscurs de nos annales.
Si, pour achever de le faire connaître, nous étudions en lui
l'homme, nous apercevons des qualités qui rarement se trouvent
réunies. Le politique consommé, le diplomate au regard perçant et
aux vues profondes devenait à la cour le plus poli, le plus délicat
des courtisans, et à la ville le plus enjoué, le plus spirituel, le
plus agréable des convives. Aux talens les plus éminens il joignait
les dons les plus aimables. Ami des belles-lettres et les cultivant à
ses heures, très versé dans la littérature comme dans la langue
des principales nations, sa science n'avait rien de gourmé, et il la
portait avec autant de légèreté et de grâce que le poids des affaires
extérieures. Infatigable au plaisir comme au travail, il s'y livrait
tout entier avec une ardeur égale, et, comme de sa vie il ne fit que
deux parts, celle du plaisir et celle du travail et jamais celle du
(1), Mtmoim, t. IV, p. SQ. Saint-Simon parle plusieun lois de Lioana dans aa Mi-
moirti, t. VI, p. 164, t. X, p. 70, et t. XI, p. 71, et 11 le îert toujours t son Égard des
eipressioDi lei plus lonui^uaes; en outre, daui les «nnotaliODs des Hémoirea do
DaDgeau pir Saint-Simon, aoui trouvons ce juf;ement : ■ Lionne faisait tout lui-mdoie
avec UDC babilcté et une supériorité sans égales; d'aiUeurs sacrifiant sans ménagemens
sa fortune, sa santé et Jusqu'i sa paresse au Jeu, ï la bonne chère et aui autres
(1) Uimoiru de Louis XIV, U 11, p. tëS. L'abbé do ChoUy, dans ses Uintoiru,
(p. 57i, édition HicbftudJ, proclame aaasi les mérites supériBuri de Lionne.
(3J U. Gftillardin, Hiitoirs dt Louis XIV en aii volumes. Parmi tous les historiens
de ce siècle, seul M. Hignet a mis Lionne i, sa véritable plsce dans l'introduction aux
Négocùttiont rttative* à ta mcnuiom d'EtpagiM,
j,GoogIc
764 KETUE DBS DEUX UONDBS.
repos, comme, selon le mot de Saint-Évremond, son loisir éttit
TolupUieux, il ruina sa santé et h&la sa fin. Ce goût effi^éné des
dissipations, duis lesquelles il se jetait avec acharnement, ne niu-
sit qu'& lui-même et ne compromit jamais l'acconplissement de si
lounJe tâcfae. Il était de cette école de diplomates, brillasle au-
tant que solide, dont Chaulieu a fait un groupe à part dam son
âlysée:
DsB* un bolt^d'oraagsn qu'uraw un clair mliwiii
Je rSTois Seigneiki, je retroure Bétbiuie,
Eipriu Bupérisars eu qui Is voluptf
rie démbt Jtmftii rien k lliilillelé.
Nous aTons aous les yeux l'admirable portrait que Nanteuil nous
a laissé de Lionne. Le front est grand, l'œil pénétrant et vif; reo-
semble des traits est d'une [finesse remarquable. La vivacilé du
regard est tempérée par la douceur du sourire. La boucfae, belie a
tnea dessinée, quoiqu'un peu large, devait s'épanouir en un rire
franc et aimable ; mais on aperçoit pourtant aux bonis des lèvres
quelques plis qui révèlent les soufirances cachées de cette vie tour
à tour disputée par les dissipations les plus frivoles et par les at-
faires les plus graves. La bonté, la distinction, une iotelligence su-
périeure, des passions indomptables et auxquelles on immole sus
cesse, mais dont on commence & sentir le poids, les excès de li
jeunesse et de l'âge mâr préparant déjà une vieillesse précoce, '
une certaine fatigue morde et une mélancolie que l'on soupçonoe
plus qu'on ne les voit, tout cela est dans l'«uvre de Nanteûil, c{ui
remonte à 1630. Huit ans ^rës et trois ans avant la mon àt |
Lionne, l'ambassadeur vénitien en France écrivait : n Exténué f*t i
les fatigues, pile de couleur, il semble qu'il ne lui reste qu'une
peau ténue pour recouvrir les parties les plus solides en rédoisau
tout chez lui k l'esprit et à l'iotelligence. » Quand Marco-lmonio I
Giustinian traçait ces lignes. Lionne se débattvt déjà sous rétrmie 1
d'une fin prochaine. Il ne ployait pas seulement sous le double
fardeau qu'il s'était imposé. De cuisans chagrins de famille, les
scandaleux débordemens de sa femme et de sa fille, avaient aussi
contribué à assombrir et à miner sa vie. La maladie qui Vempwu
ne fut qu'un dernier coup. Depuis longtemps il se consumait, d
les sources de vie étaient taries en lui. Victime à la fois de sfs
passions et de ses devoirs, n'ayant jamais voulu sacrifier ses de-
voirs à ses passions, ni ses plaisirs à ses travaux, malheureux dans
son intérieur, inquiété par des embarras d'argent et impuissant i
élever des revenus énormes au niveau de dépenses de plus en plas
grandes, craignant pe^t-âU-e que son ordinaire ascendant sar
Louis XIV ne perdit un peu de sa force et qu'il ne lui fût plus di£-
LA DIPLOMATIE FRAIfÇUSS AU IVU« SIÈCLE. 796
cile désomuis de maintenir aoa maître dans les voies de la modé-
r&tioD, il $ucc(»Dba ^trës avoir assez vécu pour participer à la
gloire du règae, et poiot asseï: pour ec voir le dédiii. Ce pcditique,
ai B^e dans le gouvernement des choses de l'état, avait été moins
avisé dans le gonvememeot de lui-môme.
Tel nous est ^paru Lionne dans les rares souvenirs de ses con-
temp<Kains et surtout dans ses innombrables dépêches. Sa trace f
était restée comme ensevelie sous la poussière des archives, et
nous avons essayé de le faire revivre avec sa physionomie pr<^rB,
avec sa variété si féconde.
La tâche que nous nous 'sommes efforcé d'accwnplir dans un
crayon rapide , dans une esquisse plus que dans un tableau ,
H. Valfrey vient de la comnkencer, et il entreprend non pas de re-
tracer UD portrait, mais de nous donner dans un vaste ensemble
les tànoignages mêmes laissés par Lionne et les principaux docu-
mens diplomatiques qui émanent de ce grand ministre. 11 est k
peine au début de aoo entreprise, puisque son premier volume (1)
comprend seulement ce qui concerne deux missions de Lionne en
Italie. Ni le traité des Pyrénées, ni la ligue du Rhin, ni les dix
uinées de ministère, ne sont entamés, et, comme ce sont ces
grandes négociations que nous venons de donner pour unique fon-
dement à. notre étude, nous n'avons pas eu à nous servir et nous
n'avons pas pu parler encore de l'ouvrage de M. Valfrey. La sym-
pathie profonde, la sincère admiration que nous a inspirées Lionne
dans les recherches personnelles auxquelles noua venons de nous
livrer pous conduisent naturellement k féliciter son nouvel his-
torien de l'entreprise qu'il commence. Nous apprécions trop les im-
menses services de Lionne pour ne pas applaudir de tout cœur à une
publication qui les mettra au grand jour, et cela en donnant le plus
souvent possible la parole à celui qui les a rendus.
11 est plusieurs façons d'écrire l'histoire et de mettre en œuvre
les documens nombreux dont elle s'étaie dans ce siècle libre et
éclairé. Ou bien l'historien s'instruit par ta lecture de ces docu-
mens, les digère lui-même et en fait le fondement solide de sou
récit; ou bien il reproduit textuellement les documens eux-mêmes
en les accompagnant de commentaires, en les enchâssant dans des
exposés qui leur servent de liaisons et qui sont pour le lecteur au-
tant d'éclatrcissemens utiles; ou bien encore il adopte une forme
<1J HuguÊt dt liorme, «m ajnbaiiada* «» Jtoiw, 1 vol. ia-S'') Didier,
.ïGoogIc
796 HEVDE DES DEUX MONDES.
îDiermédiaire, et, mêlant habilement les textes mêmes su récit,
tantôt il raconte lui-même, tantôt il laisse la parole au personnige
qui a joué le rôle capital. Par ce moyen, l'historien a le droit de
cjioïsir seulement les pièces essentielles parmi ces innombrables
matériaux que l'histoire charrie avec elle. C'est cette derni^
méthode qu'a adoptée M. Valfrey, et nous l'en approuvons. C'est
celle en elTet qui, sans être trop aride'pour te lecteur, lui permeltra
le mieux de saisir sur le vif la diplomatie française au xvn* siècle
et l'un de ses représentans les plus accomplis. M. Valfrey mérite
donc les plus grands éloges et pour le choix de son sujet et pour le
chois de sa méthode. 11 est allé tout droit au personnage doot ti
carrière diplomatique est la plus brillante et la plus vaste, elil s
adopté dans sa composition le procédé le plus propre à le metlre
en plein jour. Hais M. Valfrey nous semble avoir été moins henreui
dans la disposition de son œuvre. Consacrer, comme il le fait, tout
un volume à deux missions insignifiantes en Italie, n'est-ce point
trop? N'a-t-il pas raconté ces négociations relativement secondaires
avec de trop longs développemens? Ne se condamne-t-il pas ainsi ou
à une publication démesurément longue , ou à une œuvre dispro-
portionnée? Si en effet un volume lui a paru nécessaire pour deux
missions qui n'engagèrent en rien le sort de l'Europe, ne lui en
faudra-t-il pas plus de dix pour raconter le traité des Pyrénées, U
formation de la ligue du Rhin, et ce ministère de dix années, le (Jus
rempli, le plus surchargé de négociations qui soit dans nos annalesî
L'introduction qui précède le récit abonde en choses curieuses,
mais manque de bien des choses nécessaires. Après l'avoir loe, oo
connaît un peu mieux Lionne, ce qui n'est pas surprenant dans un
pays où les historiens eux-mêmes ne paraissaient pas du tout le
connaître, mais on n'a pas encore de lui une idée suSîsammeot
nette : ni sa part directe dans l'œuvre accomplie avec Louis XTV
n'est démêlée, ni ses procédés de travail ne sont indiqués, ni son
action personnelle révélée. Le caractère de l'homme, son portrait
physique, ses sentimens, rien de tout cela ne se trouve dans cette
étude préliminaire, qu'il aurait fallu à la fois rendre plus virante et
plus élevée. L'auteur s'y est abstenu de toute considération sur ce
qui caractérise la diplomatie française au xvii* siècle, de tout rap-
prochement avec les périodes qui ont précédé l'intervention de
Lionne, de toute vue d'ensemble sur les causes de l'agrandissement
de la France. Nous souhaitons qu'il répare plus tard cet oubli ei
qu'il introduise mieux ses lecteurs au cœur des grands débats qu'il
lui reste à exposer. Il ne suffit pas de séparer les négodatioos
d'après leur nature et de les classer selon leur importance ; il faut
encore marquer leur part dans le dessein commun. Il ne suffit pas
.ïGoogIc
LA DIPLCOUTiE FRANÇAISE AD XTII* StÈCXE. 797
d'étudier .en eux-mêmes les évéaemeos; il faut aussi les montrer
dans leur préparation, dans leur suite, dans leur eachalnement,
dans leurs résultats. Ce que M. Valfrey n'a pas cru devoir faire dans
son introduction, il le fera sans nul doute avant d'entrer dans le
récit des négociations relatives à la succession d'Espagne ; c'est
d'autant plus nécessaire que ces négociations se lient étroitement
les unes aux autres et qu'elles s'éclairent mutuellement. Les distri-
buer d'après leur objet est l'ordre le meilleur, mais à la condition
de les faire précéder d'un jugement d'ensemble qui soit un guide
pour le lecteur.
Plusieurs erreurs, et quelques-unes assez graves, se sont glissées
dans l'exposé historique de M. Valfrey. Il attribue à Saint-Évre-
mond une pièce qui n'est pas de lui et qui se trouve dans ces nom-
breux recueils apocryphes publiés en France à son insu pendant
son exil et qui n'étaient que des spéculations de libraires (1). Du
portrait authentique de Lionne par Saint-Évremond, il ne cite que
le début, et il omet la partie la plus charmante (2). Ni le témoi-
gnage de Saint^imon, ni celui de Louis XIV, ni celui de l'abbé
Choisy ne sont invoqués. Le rôle que Lionne joua pendant la fronde
eût été plus complètement retracé si M. Valfrey s'était servi des
mémoires du cardinal de Retz, de M"' de Motteville, de M"* de
Montpensier et surtout du père Rapin. Il dit que Mazarin n'attendit
pas le retour des princes à Paris après leur sortie de prison au
Havre; c'est d'autant moins étonnant que Mazarin alla lui-même
leurannoncer dans cette forteresse leur mise en liberté. M. Valfrey,
trop porté à nier les erreurs de conduite de Lionne, dit que h le
cardinal de Betz est mal posé pour lui reprocher d'avoir été brelan-
dier et concuMnaire; n Mais ce n'est pas seulement Betz qui adresse
ce reproche à Lionne, c'est aussi Mazarin (3). Ailleurs M. Valfrey,
parlant de l'arrestation du cardinal de Retz, dit que « Mazarin, alors
éloigné du territoire français, n'y prit aucune part matérielle, mais
qu'on est fondé à supposer qu'il avait conseillé cette mesure. »
M. Valfrey aurait affirmé, et non supposé, s'il avait pris connais-
sance des Mémoires du duc de Navailles dans lesquels on lit :
n Je le conduisis (Mazarin) heureusement à Ghâlons. Il résolut
(I) Cet opuscule, qui s, pour titre Abrégé de la vi* d» M. d» Lionne, ne flgurc pss
parmi Igh leuvrcs authentiques de Saini-ËTremonâ, données par Silveitre et Desmii-
zeaux, qui ont ou tous tes miauicriu entre leurs mains et qui les ont publiéi après
sa mort.
(3) Celle qui commence par ces mots ; • Parmi les diTenissemcni de ce loisir.., ■
U. V&irrey aurait pu également se serrlr d'ane lettre écrite par Saint- Évremond an
comte (le Lioano, nereu da mlniitre.
(3) Lettre de Maurio à aon conBdent Ondedoi, da 18 Jailtet tSSI, citée par H. Chan-
telaïue dans la Cardinal de A«li et t'ajfairt du chaptau, t. I", p. S29.
.ïCoogIc
798 lETUE DES DEDX UOlrtlBS.
eo ce lieu-là d'aseiéger Bar-CD-Loiraine et donna l'ordre d'urtier
M. le cardinal de Retz (1). n Plus loin H. Valfrey oommet une
double erreur eo affirmant que a Betz, n'ayant jamais prêté le ser-
ment de fidélité au roi et ayant Aooaé sa démission d'archerique
de Paris, était déchu de sa juiidictitHi. » Retz anit prêté senneot
de fid^té au roi par des placards, signés de sa main, qui fureiil
affidiés sur tous les murs de Paria. En outre la démissit» qu'il
avait donnée étant prisooniw n'avait aucuoe validité; c'est pou
la nullité dont cet acte était entaché que le pi^e Innocent î n'avaii
jamais voulu la recevoir. M. Valfrey a eu le tort de composer w»
récit d'après les seuls documeos qui se trouvent aux ardiives des
afiures étrangères; n'ayant consulté ni les lettres pastorales de
Retz, ni les autres écrits que celui-ci a rédigés et put^és dunnt
cette période, ni les nomlM'euses correspondances qui se trouvent
dans d'autres dépôts, il n'a vu qu'un seul càté de la question. S^il
l'avait étudiée sous toutes ses faces, ses jugemens seraieoi plus
. équitables et son récit plus complet et plus clair. Le vni est que
r arrestation du cardinal de Retz fut un acte des moins justifiables.
Des crimes, vrais ou imaginaires, dont on l'accusait (2),ksuns,
commis avant sa promotion au cardinalat, avaient été abolis pir le
fait même d'avoir reçu le chapeau des mains de la régente, les
autres, postérieurs i sa promotiwi, avaient été eHEacés par l'amoistie
de laquelle on ne l'avait pas excepté. Ce qui est vrai surtout (et
M. Valfrey l'aurait dit sans doute, s'il n'avait pas négligé de nom
^^rendre comment se temUna ce débat), c'est que la lutte, et
une lutte inexorable, existait non entre le roi et Retz, maiaeatre
Macarin et le vaincu de la Fronde. Jusqu'à son lit de mort, Haaiis
poursuivit de sa haine son irréconciliable ennemi, et, quelques
mois après cette mort, Retz adressa à Louis XIV, avec sa démissii»
d'archevêque de Paris, un acte de soumission complète.
Lionne ne réussit dans aucune de ses deux négociations en luJie.
pas plus dans celle qui tendait à réconcilier le duc de Parme avec
le pape, que dans celle qui avait pour objet de déterminer le sunt-
siège à prendre parti pour Louis XIV contre BeU. Durant ces deui
missions. Lionne fut flatté, caressé, joué par les uns, rudement
malmené par les autres, mais en définitive il échoua comme ton»
ceux qui, sous Louis XIV et en d'autt^s temps, ont voulu négocit-r
avec Rome et s'efforcer de vaincre l'invincible obstination de la cooi
(I) Mémoiria du duo d» Na^Milici, p. 08, ISÔt. Édition Uorua.
(S) H. VeMnj parle (p. IfW de sod Jim] dei • chcb d'accuiation à li thBpoi
Rcfe, ■ et il ne nous les bit pu connaître. Il lui sunit suffi pourtant dg coosolitf ta
docnnwDi qui ont 614 pnblUa dâi t83S pv Uicband M Poajaalu à h MU ^
Métrmni du caidlaU d« Rttx.
.ïGoogIc
lA MPtOVATIB nAWÇ&TSt ATI XTO* SIÈCCZ. 7M
pontificale. Seul l'emploi de la force devait être efficace. Louis XIV
le comprendra plus tard et il parviendra à briser la résistance
du saint-siége par des moyens de persuasion étrangers à la diplo-
matie (1).
M. VaJfrey, il faut le reconnaître, a été jusqu'ici mal servi par
son sujet. En France, on réussit mieux à raconter des succès que des
échecs. M. Valfrey va entrer pour Lionne dans une série d'éclatans
triomphes ; nous oe doutons pas que cela lui porta bonheur. II ne
courra plus le risque désormais de donner trop d'importance k son
héros; il ne sera plus exposé à s'imposer la tâche laborieuse et pé-
nible d'atténuer des insuccès et de grossir les rôles. Dès lors il s'élè-
vera avec son personnage et il planera plus haut ; son style s'en
ressentira. Par un commerce plus prolongé avec Lionne, il se fami-
liarisera davantage avec cette belle et forte langue du xvn' siècle.
Il faut, autant qu'on le peut, écrire la langue des personnages
qu'on met en scène, quand cette luigue est arrivée au plus haut
degré de perfection; les tours vulgaires, tant d'expressions im-
propres, que le joumahsme a si abondamment introduits dans le
langage courant, choquent étrai^ement dans des récits qui en-
cadrent ces belles dépèches du ivii' siècle, écrites d'un style si pur
et si sobre. Le contraste est vraiment déplaisant, et H. Valfrey
devra s'approprier davantage les façons de dire de ceux dont il ru-
conte les actes. Mais surtout qu'il nous fasse mieux connaître les
p^-sonnages qu'il met en action. Que ces personn^es ne soient pu
pour le lecteur comme des passans qu'on a tus une fois et dont te
souvenir s'efface aussitôt, mais bien des êtres dans le caractère des-
quels le lecteur puisse pénétrer, parce que l'auteur y sera [Hvfon-
dément entré lui-même. L'histoire n'est pas le dépouillement d'un
dossier. L'art peut s'mtroduire partout, même dans tes matières en
apparence les plus arides; lui seul a le privilège d'enfoncer partout
ses racines, et, sur le sol le plus desséché, de produire des fleurs
et des fruits; lui seul rend les œuvres durables en leur d<Hinant la
vie ; lui seul peut élever uo simple recueil de dépêches enchâssées
dans des récits au ton magistral, au mouvement de l'histoire.
Mabids Toprs.
(1) En s'empirant du Comtit Ventissin et on anoonçint l'intention de k mettre
lal-mËme à la ttte d'une ariiite ^ mudierait mu Borna.
.ïGoogIc
ROMAN D'UN PEINTRE
SBCONDB PAKTIB (1).
VIII.
[i A l'ouvrée ! » avait crié Antonio Buccaferrata. En effet, désor-
mais on ne songea plus qu'à travailler. Aidés de quelques paysans,
assez pauvres charpentiers, comme on le devine, les Italiens dres-
sèrent leurs échafaudages dans la vieille église des bords du Silat
et se préparèrent k attaquer les murailles.
— Filippo ! appela le patron.
II avait gravi les échelles, et, debout, de toute l'ampleur de son
bras, k coups de fusain rapides, esquissait une grande figure.
Le cadet des frères Pedroja, qui manifestement était le favori du
maître, s'élança léger comme un écureuil.
— Cherche dans le carton la Vierge, tenfant Jésus et saule
Anne d'après Vinci.
Filippo, là-haut sur les planches, étala le carton vert que Uu-
rens connaissait bien, le fouilla, découvrit la gravure demunlée, et
prestement, au moyen de deux épingles, l'attacha à un Umbeau
d'étoffe rougeâtre accroché aux montans solides qui soutenaient les
échafauds.
— Bien ! dit Buccaferrata jetant un regard.
Et il continua, au fond du chœur, à la partie supérieure du mur
contre lequel était appuyé te banc du lutrin, la compositioa com-
Qu'était celte composition î Jean-Paul, dont les frères Pedroja ne
(1) Voyez 11 Bevm da 1" Juin.
.ïGoogIc
LE KOHAIf D DR PEOrniE. 801
s'occupaient guère, le jugeant incapable de les aider dans leur in-
stallatioo fort compliquée, planté aussi droit qu'un pieu dans les
dalles, avait beau écarquiller les yeux, il oe comprenait pas. N'im-
porte, il pressentait que M. Antonio, étudiant de temps à autre
l'image appliquée sur un chiffon par Filippo, puis de temps & autre
revenant & une feuille de papier qui, vue d'en bas, paraissait du
reste totalement blanche, faisait quelque chose de grand, de beau.
Ah I qu'il efkt voulu être à sa place, tenir le fusain, essayer un ta-
bleau, lui aussi !
Tout à coup, notre garçonnet du Lauraguais tressaillit. La lumière
se faisait. Il devint plus attentif à la main prestigieuse qui se pro-
menait sur l'inunense panneau au-dessus du matlre-autel, et lut
couramment dans l'œuvre de M. Antonio. Cette œuvre qui, à cha-
que nouveau coup de crayon, se dressait plus reconnaissable et
terrible devant lui, c'était tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait
senti, tout ce qu'il avait souffert cette dernière nuit. Il frissonna à
cette vision inattendue d'Hortette; puis il se rassura en remarquant
que le cadavre de la femme de Gaspard, au lieu de se trouver couché
dana un misérable lit de paysans, était porté dans un drap par trois
hommes aux traits sympaùiiques, surtout celui du milieu à l'air
jeune, aus longs cheveux boufTans, vêtus comme les saints de
l'église de Fourquevaux. Une chose le toucha jusqu'aux larmes :
le groupe des femmes pleurant à l'extrémité gauche du tableau.
Ne pouvant résister au besoin de témoigner son admiration au
maître, l'apprenti, à pas muets de chat, franchit un à un cinquante
échelons et arriva sans être aperçu au sommet de la plus haute
échelle ; mais, au moment'de s'avancer vers M. Antonio, il n'osa pas.
Juste, à cette minute, Buccaferrata, après avoir, — sauf la tète de
Jésus mort qu'il remplaçait ingénieusement par la tête eflroyable
d'Hortette, — esquissé nous ne savons quelle grossière copie du
Christ au lambeau de Titien , pour achever de défigurer ce chef-
d'œuvre, parsemait le ciel incommensurable de légions d'anges
boufTis, noyés parmi des nuages, avec de petites ailes dans les joues.
— Tiens, te voilà, petit, dit Buccaferrata découvrant Jean-Paul
tout penaud.
— Oh 1 oui, monsieur Antonio.
— Tu ne travailles donc pas?
— Je regarde...
— Ohé I là-bas ! cria-t-41, interpellant ses cousins qui besognaient
de diverses façons à travers l'église.
— Quoi? demanda Giovanni se retournant.
— Gardez l'apprenti, dont je n'ai pas besoin, et enseignez-lui le
métier.
snn nTu. — 1838. M
.ïGoogIc
802 BBTTIB DSI DEUX KOHDCI.
Laureos descendit plus vite qu'il d' était monté, et r^oignit les
frères Pedroja, occupés à aligner, sur une plandiette portée par
deux chevalets, des pots, des godets, une quantité insombrable de
pinceaux.. .
— Toi, drAle, va chercher de l'eau aa Salât, lui dit durement
Giovanni.
Il lui naodtra deux grands seaux vides parmi les ferrailles qoe
Misère v^ait de traîner jusqu'au chantier.
lï.
Il s'en falkit que la vie nouvelle où son indomptaUe frénésie
l'avait préci[Hté procurât à notre fugitif de Fourquevaux les déliœs
rêvées. Depuis deux ans, il suivait à travers des contrées diverses
Antonio Buccaferrata et ses acolytes, gens groBsiers, amis fer-
vens de la bouteille en dépit de ménagemens imposés par des
relations quotidiennes avec le clergé, et le patron, oublieux de ses
promesses, n'avait pas encore songé k lui donner iu)e sériense
leçon de dessin. Ed fait d'enseignement, on eu était resté & Vépou-
vtuitable séance de nuit, à l'aubei^ du Coq d'or. Ed vain le mal-
heureux enfant, ramené à ses ambitions secrètes par les oceup*-
tions de la troupe, saisissait-il toutes les occasions de glisser un
mot qui rsppel&t au peintre ambulant des obligations formelles, ce-
lui-d, plus rude qu'il ne l'avait para tout d'abord, ou faisait la
sourde oreille, ou répondait invariablement : — Nous verrons de-
main, bambino, nous verrons demain...
En attendant de l'initier aux choses de l'art, qu'il comprenait àsa
façon, Antonio Buccaferrata, sans scrupule, employait son apprenti à
toute espèce de besognes inférieures : à broyer les couleurs, à faire
fondre la colle de Marseille, à monter des fardeaux & la cime des
échafaudages, à laver des godets, k récurer des chaudrons.
Jean-Paul Muiïrait. Au milieu de ces hommes, dont il avait
compté retirer tant de profit, il vivait plus ékMgoé de la pâtura
qu'à Fourquevaux lorsqu'il manquait l'école pour courir démailler
à travers champs. Que de tristesses aussi et que de larmes, car il
pleura plus d'une fois, regrettant, dans le fracas des hdtelleries, des
bouchons infects où il prenait gîte désormais, surtout dans l'indif-
férence des maîtres qu'il avait choisis, le calme du logis au village,
les affections, les tendresses dont il y était entouré !
Au Salon de 1875, Jean-Paul Laurens a exposé une toUe d'an
aspect terrible. A droite, un cimetière; k gauche, le portail roman
d'une église, obstrué de broussailles d'oà se dégage une grande
croix voilée de noir ; sur le devant, deux cadavres étendus, cHoi
d'une jeune fille, le front couronné de fleurs, cdui d'u
.ïGoogIc
LE ROMAN d'un PEINTBE. 808
à moitié enseveli, attendant la sépulture. L'efTet est saisissant; mais
ceux qui n'ont vu dans cette œuvre sobre et ferme que V Interdit
du royaume sous Robert, peint par une main magistrale, avec l'élaa
faroucbe d'un N^olitain du temps de Ribeira, n'en ont pas péné-
tré toute l'amertuine. C'est appuyé contre le mur de ce cimetière
aux tombes croulantes que, pendant deux ans, l'artiste, enfant in-
quiet, sensible, tourmenté déjà par les aspirations les plus nobles,
nettoya les pinceaux gluans d'Antonio Buccaferrata; c'est devant
ce portail en demi-lune, aux diaptleaux grimaçans, qu'il fut plus
d'une fois brutalisé par les compagnons d'Antonio Buccaferrata ;
c'est aux places occupées par ces cadavres étalés que souvent, rendu
de iaiigue morale et physique, il rêva de mourir pour obtenir enfin
un peu de repos auprès de sa mère, au ciel.
Cependant notre garçonnet du Lauraguais, ayant parcouru les
Pyrénées, les Gorbiëres, une partie des Cévenuea, avec les trois pi-
toyables barbouilleurs italiens, se lassait à la longue de sa condi-
tion de manœuvre et voyait approcher l'heure où elle lui devien-
drait intolérable absolument.
Un soir, à quelques pas de Saint-Girons, dans l'Ariége, où ils
étaient revenus, au hameau de Gajean, l'irritation qu'il couvait de-
puis de longs jours lui communiqua la force de se [daiodre, et il
rappela ses engagemens i stm patron en des termes où ses décep-
tions mirent nous ne savons quel accent de tristesse découragée,
de poignante mélancolie. Bien empêché d'enseigaer quoi que ce
fût, Buccaferrata, jadis aimable, maintenant brutal, se prit à rire
à ces rédamations qui le dépassaient; puis, avisant le carton vert
eifondfé, tout déborclant de paperasses salies, écornées eux angles,
déchirées sur les bords :
— Tu veux l'instruire, petit? lui dit-il. Eb bien I fouille dans la
bibliothèque.
L'enfant fouilla sans se faire prier, et pendant des semaines,
chaque soir, Après le travail à l'élise de Gajean, où les Italiens,
peu inventifs, badigeonnaient à grands tours de main le même saint
Paul colossal qu'à Fourquevaux, il retrouva les joies fraîches de ses
premiers transports au pays natal.
Le carton, parmi cent motifs variés d'wDementation et d'archi-
tecture, contenait plusieurs bonnes gravures, reproduisant pour la
plupart des pages célèbres empruntées i notre musée du Louvre.
C'étaient le Christ au tombeau^ de Titien, Seànt Michel terrassant
le Démon, du divin Santio, Y Apparition de la sainte Vierge à
saint Luc et à sainte Catherine, d'Annibal Carracbe, l'Adoration
des bergers, de Ribeira, les Pèlerins dEmmaûs, de Rembrandt, la
Mort de saint Bruno, de Lesueur. Dans ce péle-méle de chefs-
tf œuvre se trouvaient confondues des estampes d'une rare valeur
.ïGoogIc
804 BEVUE DES DEUX MONDES.
ayant trait à des sujets profanes : le Concert, de Garavage, let Ber-
gers d'Àrcadie, de Poussin, l'Arrivée des moûsormeurs, de Léopdd
Robert, la Bataille d'Arbelles, de Lebrun.
Négligeant les grandes compositions religieuses, trop compli-
quées et trop savantes, Laurens, d'instinct, alla à la coniposition
plus simple de Caravage, dont le ton robuste le sollicitait, et, sur
une feuille large comme les deux mains, tenta à la raine de plomb
une copie réduite du Concert, Malheureusement son travail o'élùt
pas libre. Tandis que, tout en éprouvant des jouissances intimes in-
dicibles, il suait sang et eau sur son modèle inimitable, it lui ar-
rivait souvent d'être interrompu par les Italiens, d'ordinaire fwi
gais te soir après le repas. Tantôt c'était Buccaferrata qui, jaloux
peut-être des dispositions surprenantes de son apprenti, lui dé-
cochait un encouragement ironique; tantôt c'étaient Giovanni et
Filippo, lesquels, pour le troubler dans une besogne qu'ils consi-
déraient comme un défi, venaient s'esclaQer de rire à ses câcés,
s'arrangeant pour lui toucher le coude, et finalement l'empédiaienl
de poursuivre.
Supplice horrible I
Bien qu'elles oortassent à fond, le pauvre petit ne soufilaît mot à
ces odieuses tracasseries. Dévorant sa rage, il glissait dans le car-
ton vert et la gravure d'après Caravage et son dessin commencé,
puis il montait se coucher tristement. Mais il ne dormait guère; U
surexcitation où le mettaient tant de mauvais traitemens subis en
silence rendait ses neri% merveilleusement propres à souffrir ces
veilles du génie, h. la fois si pénibles et si délicieuses, connues de
tous ceux qui, sentant des ailes leur pousser aux épaules, ont es-
sayé de premiers essors. Alors, quelles visions I Les gravures du
vieux carton défilaient devant lui, une à une, lentement. H voyait
passer ces créations sublimes dans l'éclat fulgurant de la couleur et
de la vie. Les Bergers d'Arcadie lui souriaient, et le Démon, écu-
mant sous la lance de l'archange, lui faisait peur. Quel charme d'on
côté, quelle puissance de l'autre! Ah 1 si, au lieu de connaître An-
tonio Buccaferrau, il eût connu Rapbaèl ou Poussin I
Après une de ces nuits de douce angoisse, où son œil plongeait
en des régions enchantées, un matin, en touchant à la réalité à la
suite du rave, il se dit que sans doute il existait encore aujourd'hui
des maîtres de la peinture, devrais maîtres commeil en existait
autrefois. N'avait-il pas entendu le patron raconter que, pour ap-
prendre h. tenir un pinceau, il avait dû passer trois ans à l'Ecole des
Arts de Toulouse? Il y avait donc une Ecole des Arts à Toulouse?.-
Toulouse! I) se souriat de l'oncle Benoit, du professeur Denis-
Une seconde fois, il assista au déjeuner aux escai^ois... S'il par-
tait pour Toulouse & l'instant ? U eut un frisson, et se sauva vers
.vGoogIc
LE BOMAN DUN PEINTHE. S05
l'église, où Antonio Buccaferrata et ses cousins s'étaient déjà rendus
pour le travail quotidien.
Pourtant notre apprenti, avec une nonchalance qui n'allait pas
sans quelques chatouillemens de plaisir, ae laissait envelopper par
la tenutton comme par un serpent. De temps -à autre, quand l'af-
freuK reptile le mordait trop cruellement, il avait beau tenter des
efforts pour arracher de son esprit la pensée obsédante d'une fuite,
cette pensée criminelle, — son père lui avait enjoint de tout sup-
porter, — le harcelait sans trêve ai repos. Parfois, au milieu de ses
besognes diverses, dont il pénétrait chaque jour plus profondément
l'abjection, il détournait la tête pour ne pas voir Toulouse qui,
malgré qu'il en eût, encombrait ses préoccupations, remplissait ses
yeui. Rien n'y faisait : au loin, bien loin, se dressait obstinément
dans la nue le profd rose de la flèche de Saint-Semîn.
€ Quand je songe, se répétait-il avec amertume, que je marche
sur mes seize ans et qu'on ne m'enseigne rien ici, que je n'en sais
pas plus long qu'à mon départ de Fourquevaux I., »
Pour dompter le noir démon qui le pressait sans cesse de rompre
sa chaîne, de s'élancer dans l'inconnu, il travaillait à se tuer. En
dehors de ses occupations habituelles avec Antonio Buccaferrata,
d'humeur capricieuse, Filippo, doux par boutades, Giovanni, tou-
jours féroce, le Concert d'après Caravage achevé, il avait eu l'au-
dace de s'attaquer à la Mise au lambeau, de Titien, pleine pour lui
de souvenirs tragiques, et chaque soir, à la lueur fumeuse d'une
chandelle d'auberge, tandis que les Italiens jouaient aux cartes en
vidant des pots, lui étudiait minutieusement une tête, une main, uue
draperie.
Mais, en dépit de ses efforts pour étouffer une envie de s'en aller
qui le remplissait de terreur : — Ne le poursuivrait-on pas s'il par-
tait?.. Comment son père, qui l'avait engagé pour trois ans à ces
gens-là, jugerait-il son escapade?.. Quel accueil lui ferait l'oncle Be-
noît à Toulouse?.. — il se sentait parfois capable de hardiesses
inouïes. Pareil à un oiseau sauvage retenu prisonnier, il était telle
heure où cet enfant libre des grandes plaines du Lauraguais, dans
l'ardeur brûlante de fuir sa cage, n'eilt pas hésité, pour prendre
son vol, à risquer de se briser la tête contre les barreaux.
Ces mouvemens passionnés, où soufflait un âpre vent de déses-
poir, il les éprouvait surtout quand ses yeux étaient demeurés long-
temps fixés sur le chef-d'œuvre qu'il s'appliquait à copier. Evidem-
ment la contemplation du beau grandissait son âme et la haussait
au niveau des plus héroïques résolutions. Ah ! si, dans ces secondes
enflammées, qui passaient comme des éclairs, Antonio Buccaferrata
ou quelqu'un de ses acolytes, si prodigues de mots grossiers, de
menaces, de coups, — car un de ces misérables, Giovanni, un jour
.ïGoogIc
806 RETUE DES DEUX 1KMIDE9.
D'aYsit pas craint de lever la maia sur loi, — eût articalé «
ans parole malsonnante, eût fait un geste à.son adresse 1..
Dans les dispositioiis capiteuses où les brutalités des lulieos
d'une part, de l'autre des aspirations désonaais irréi&is8iHeB,»>ieiU
jeté Jean-Paul Laurens, la rupture entre ses maîtres de haurd ei loi
ne pouvait manquer d'être prochaine. Une occasion, et l'appreoti
la saisissait aux cheveux. L'occasion souhaitée se présrau telle
qu'il ne l'avait jamais rêvée.
Après le saint Paul, façon de Fourqueraux, no& barbouilleon
forent ch^gés de peindre un saint Piore , pour lui faire peodani
de l'autre côté du diœur. Cette œuvre devait clore les inwoi 1
Gajean, et elle allait être terminée lorsque fiuccaferrata, qui, ne
voultuit pas s'aventurer à modeler des nus, avait affublé sen per-
sonnage d'un vaste manteau bleu, s'aperçut que, pour achètera
long vêtement solennel, il n'aurait pas assez de couleur.
— Du bleu 1 cria-i-il du haut des échafaudages.
— Il n'en reste plus, lui répondit un des ouvrieis.
Le patron descendit et se mît à faire sa cuisine dans les godets.
Hais le ton cherché n'arrivait pas.
— Diavolo ! répétait-il furieux, diavolo l
Filippo et Giovanni, penauds, essayèrent à leur tour. BasleUe
coup de brosse qu'ils donnèrent avec la sauce de leur mwiiiw
troua misérablement le manteau de saint Pierre, qui d^i n'^'
pas des plus riches, d'une éraflure qui le partagea.
— Corps de la Madone ! jura le patron, revenant & ses godets.
Cependant notre garçonnet de Fourquevaux, dont ou ne soc-
cupait guère, tripotait, lui aussi, de son côté.
— J'ai le ton 1 s'écria-l^il tout à coup au milieu de la eonslow-
tion générale, j'ai le ton I
— Toi ! dirent les luliens, haussant les ^ules d'un mouvenni
simultané.
— Je l'ai essayé sur la terre (f omfrrc. Il est juste. Regarda!
Antonio Buccaferrala, satisfait de pouvoir terminer sa besop«.
mais irrité de voir un enfant lui faire la leçon, raccotomoiii le
manteau de saint Pierre sans souffler mot. Ce silence du iKt'^
était de mauvais augura. La journée parut interminable. Ebû" '*
jour baissa, et l'on dut regagner l'auberge du Soleil Utaà. Au mo-
ment de se mettre à toble, les frères Pedroja, demeurés, eui «sa
bouche close, atteints qu'ils étaient avec le patron par le »rii»f*
de l'apprenti, impuissans à contenir leur rage, eurent un gro^
ment sourd significatif; puis Giovanni, comme Jean-Paul allait i^
seoir, lui relira sa chaise brusquement. Le pauvre petit t(Hûl»i *
fit mal. Ils éclatèrent de rire tous trois et, un peo d^nfiés, »"»■
quèrent la soupe vaillamm^u.
.ïGoogIc
tB ROHAir D'un PBmTBB. B07
L&nrens, rnonie, la tête perdue, étourdi pu' tant de cruauté, re-
gardait son assiette débordante et n'y tonchût pas. Ses yeux étaient
brouillés ; puis, réfléchissant, il ne savait ce qui se passait en lui. Le
fait est que, pour l'instant, il n'y voyait pas clair et qu'il ne pensait
p«8. Pourtant les Italiens, avec ce bruit de mâchoire qui frappe diez
les carnassiers, oà l'on démêle la gloutonneiie féroce des brutes,
dépêchaient le repas k longues enjambées de dents.
— Eh bien 1 toi, tu n'as donc pas faim ? demanda le patron k Tap-
prmti, comme l'hételier du Soleil levant déposait sur la table les
cartes et ta dame-jeanne de tous les soirs.
— Non, maître, je n'ai pas faim, répondit l'enfant avec une ex-
trême douceur.
11 courut chercher en un coin Qbseiu' le carton aux estampes et,
ainsi qu'il le faisait d'ordinaire à la veillée, s'installa non loin de la
' chandelle pour dessiner. Ses mouvemens avaient été des naouTfr-
mena de somnambule. ÉTÎdemment notre paysan de Fourquevaux,
assommé de coups k l'âme, agissait dans une sorte d'inconscience)
de eommei). Quand il eut étalé devant lui sur une chaise sa fameuse
gravure de la Mite au tombeau, puis sur ses genoux la copie qu'il
en avait commencée, mi lieu do saisir ses crayons, it se contenta de
regarder. Ses yeux d'halluciné allaient de l'une à l'autre feuille de
Télin, et ses doigts rigides demeuraient inertes absolument.
— Donc tu ne soupes pas, toi, bamhinoJ reprit Buccaferrata en
ramassant une levée.
— Non, maître, je ne soupe pas.
— Alors tu veux que je le tire les oreilles?
— Je n'ai aucun appétit.
Giovanni, l'inepte, l'atroce Giovanni, coula furtivement une de
ses pattes vers les genoux de l'apprenti et d'un mouvement violent
lui arracha son dessin, qui se déchira.
— Misérable 1 s'écria Laurens, debout, la nuine frémissante, le
poil hérissé, prêt à s'élancer sur son ennemi.
Buccaferrata et Filippo le saisirent à bras te corps.
— Vous Ates des lâches I vous êtes tous des lâches I hoilait-il, se
débattant.
L'aubet^ste et quelques buveurs attablés dans une salle voisine
accoururent, arrachèrent ce pauvre martyr des mains de ses bour-
reaux.
Une fois libre, comme les Italiens, remis d'une alerte si cbande,
reprenaient leur partie interrompue, Jean-Paul, à qui on avait in-
timé l'ordre d'aller se coucher, se glissa à pas muets jusqu'au per-
ron du Soleil letiant. Après la bataille, il aspira avec délices des
bouffées d'air rafraîchissant. Son œil bagard s'envola dans toutes
les directions. La campagne autour de Gajean lui apparaissait dans
.ïGoogIc
808 BETUE DES DEUX MONDES.
un c&lme admirable, auguste. Nul bruit au loin; partout, ^Madne,
la sérénité spleodidii d'une de ces nuits claires et douces, channe
presque divin des climats méridionaux. Là^bas le Salât, doot les
eaux imbibées de lueurs molles semblaient dormir. A côté de la
rivière, aux reflets vifs, et la suivant dans ses méandres capricieux,
la route, d'uu blanc mat, quelquefois gris... Sans s'en apercevoir,
fasciné par une nature qu'il n'avait jamais vue si belle, Jeao^ul
descendit les dix marches du perron. Parvenu là, il fut pris d'une
subite folie : il s'élança de l'entière puissance" de ses jambes et dis-
parut.
X.
Gomment Jean-Paul Laurens ^va-t-ii i Toulouse? Il l'igowe
encore aujourd'hui. II sait seulement qu'après avoir marché, galc^
toute la nuit, il parvint avec l'aurore à Sainte-Anne-du-Salst, Ju-
meau déjà connu, distant de trente kilomètres de Saiot-Giroos. U,
il fut contraint de s'arrêter, rendu de fatigue et de besmn. Sa
mémoire lui retrace un souvenir touchant : Gaspard Hortet, du Coq
eTor, chez qui, deux ans auparavant, il avait passé une nuit inou-
bliable, lui donna gratis une écuellée de soupe et un lit, où il
se coucha. L'honnête volailler ut plus : voyant cet enfant à bout de
souffle et disposé à se remettre en route, il le voulut garder deux
jours à la maison pour le réparer; puis, ce terme écoulé et le cou-
rage étant revenu au petit, il lui accrocha à l'épaule un sachet farci
de victuailles, et le laissa partir.
Toulouse disparaissait en d'aiïreux tourbillons de poussière niu-
ge&tre quand notre voyageur y entra. Ce vent terrible qu'on ap-
pelle là-bas le vent d'autan souQlait avec rage. Au milieu de la
tourmente, notre naturel de Fourquevaux, déjà peu renseigné sw
la viabilité à travers la grande ville, eut beaucoup de peine à dé-
couvrir les A11ée»-S&int-Ëtienne oïl demeurait l'oocle B^ott. 0 ;
toucha enfin, reconnut le gîte et monta.
En voyant au seuil de sa porte surgir son neveu, hâve, déSguré
par l'exténuation des forces, les habits souillés et en lambeaux, les
souliers blanchis, effondrés, s'en allant par endroits comme de
l'amadou, l'oncle Benoît poussa un cri. L'enfant, anéanti, s'assit;
puis, ayant respiré cinq minutes, il conta son aventure lentement.
— Ce n'est pas possible, ça, dit l'imprimeur avec un r^ard ptf-
dessus ses lunettes rondes qui témoignait d'une singulière méfiance.
Qui sait si tu n'as pas joué quelque mauvaise farce à ces messieura.
Tu n'étais déjà pas un sujet bien accompli à Fourquevaux I
— Mais... mais...
— Penses-tu que j'ignore qu'au lieu d'être attentif àsuivre l'éocrfe
avec les autres enfans de ton âge, on te prenait sans cesse à vaga-
j,Co()glc
LE BOUAIÏ d'un peintre. 800
bouder par la camps^e? Les alouettes que tu as traquées daus les
chatunes, maintenant que te voilà brouillé avec tes maîtres, ne vont
pas tomber toutes rAties dans ton assiette, mon garçon.
Jean-Paul était consterné. Encore qu'il ne se fût pas attendu à un
accueil des plus empressés, des plus chauds de la part de son oncle,
personnage un peu bourru, il n'avait pas douté qu'on ne le crût sur
parole quand il raconterait ses souffrances, et qu'on ne lui pardon-
nât d'avoir pris la clé des champs. Il regarda son parent avec une
surprise h^étée : puis, ne tenant plus à un chagrin immense, long-
temps refoulé et qui, soudain pareil à une pointe aiguë, le traver-
sait d'outre en outre, il fondit en larmes librement, désespérément.
L'oncle Benoit éprouva quelque chose du cAté du cœur; toutefois
il se garda de s'abandonner à l'émotion qui l'effleurait. Dur comme
tous les travailleurs, tenus d'étouffer la sensibilité énervante pour
conserver entière la vaillance, cette unique ressource de la vie pour
l'ouvrier, le typographe se contenta de secouer la tête. Il parais-
sait fort ennuyé. Tout à coup, ayant considéré son neveu avec une
curiosité qui n'était pas sans un vague trouble :
— Et que vas-tu faire à présent? lui demanda-t-il.
Notre échappé de Gajean essuya ses yeux d'un geste rapide.
— Je pars pour Fourquevaux, répondit-il, farouche.
L'oncle Benoit l' arrêta.
— Pour ton départ, nous verrons, lui dit-îl d'un ton d'autorité
douce. D'abord tu mangeras la soupe avec nous ; ensuite tu pas-
seras quelques jours ici pour te remonter. Nous sommes pauvres,
mais enfin nous sommes aussi riches que ton père. Pose là ton sac
et reste. Je le veux.
En ce moment, la tante Benott entra. C'était une femme sèche,
d'une avarice notoire parmi la parenté. Elle ne sembla pas précisé-
ment ravie de voir son neveu, surtout dans cet état dépenaillé qui
pouvait le faire prendre pour un vagabond de grand chemin ; elle
l'embrassa pourtant, prit de ses nouvelles, et l'invita à son tour à
rester.
— Alors, cet Antonio Buccaferrata ne t'a rien enseignéT s'in-
forma le vieux typographe, avalant une gorgée de café noir k la
fin du repas, lequel avait été des plus silencieux.
— En deux ans, il n'a pas trouvé le temps de me donner une
leçon. Du reste...
Laurens, que son oncle regarda fixement, intimidé, se tut,
— Du reste?... interrogea le bonhomme.
— Du reste, j'ai dans l'idée que je n'y ai pas perdu grand' chose.
— Cependant cet Antonio Buccaferrata doit avoir étudié son
métier, puisqu'il peint des églises.
.ïGoogIc
SIO BETUB DES DEUX MONDES.
— Lui!.. Autrefois, à Fourquevaux, — j'éuis si jeunel — }e
crus en effet que fiucçaferrata était peintre ; mais j'ai vu de li
peinture depuis, à Narbonne, à Bézieis, à Tarbes, même à Stint-
Girons, et, s'il vous faut mon avis, Buccafarrata se sait rieo, abso-
lument rien. Il avait raison de m'ayouer, à Sainle-Anoe-du-Silil,
qu'il était un âne.
— Tu t'y^ connais donc, toi î
— Tenez, à Montpellier, que nous avons traversé, il y t sii
mois, j'ai vu à la cathédrale un tableau représentant la CbuUdi
Simon le Magicien. Que c'est beau, mon Dieu, que c'est beau 1 la
tête de saint Pierre surtout... Un prêtre qui priait dans l'élise m'a
tout expliqué ; il m'a conté que l'auleur de cette toile iouneiise
était un nommé Sébastien Bourdon. Je n'ai pas oublié ce doehU,
allezl £o voilà un peintre étonnant! Si je l'avais eu pour mallrel..
J'ai essayé de prtmdre un croquis de cette tête de saint fiem,
mais ça ne valait pas le diable, et je l'ai déchiré.. Qu'on est nalbeu-
reux, quand on aime un métier, de ne trouver personne pour tous
lemonirer!
L'oncle Benoit fut atteint par ces dernières paroles, un cri d'an-
goisse déchirant.
— Je m'occuperai de ça, mon garçon, je m'occupeiw de ^ )«
te le promets, dit-il, et si tu marques des dispositions rédles...
— Des dispositions ! interrompit Jean-Paul, lancé toutes vciiks
dehors, j'en ai, mon oncle, je vous le jure, j'en ai des ^sposîlious.-
D'un geste de hardiesse convaincue, il jeta sur la table un rouleau
de papier, qu'il venait de retirer de dessous son gilet. C'était sa co-
pie, partagée en deux, de la Mise au tombeau d'après Titien.
— Gomment, c'est toi qui as crayonné ça? s'écria Benoll, ^
chanté, abasoiurdi, écarquillant ses yeus sous ses besicles f^
mieux voir.
— Je pense que mon dessin n'est pas superbe ; nuis j'ai in*
vaille seul, sans le conseil de personne, etcertainenaent, si j'avusnû
maître... Qui me donnera un maître !..
— C'est très joli, très joli, marmotta la tante, pOTchéesurl'^
paule de son mari.
Benoit se retourna vers elle.
— Dis donc, femme, puisque Denis, un vieux camarade à 5"'.
est professeur à l'École des Arts, si nous lui montrions rouwigî
de Jean 7
— Sans doute, répondit-eUe.
Puis elle répéta :
— Cest trte joli, ça.
— Montrez- lui mon dessin, mon oncle, i H. Denis, obobIRi^i^
.ïGoogIc
LE KOUAH DUN PEIKTIŒ. 811
mon dessin, je vous en prie à genoux 1 s'écria le jeune artiste avec
un élan où il mit toutes les espérances de sa vie, pleurant presque
et fléchissant, en effet, les genoux.
— Aujourd'hui même, mon enfant, balbutia ie typographe,
booleversé.
Denis, que Laurens n'avait en garde d'oublier depuis le déjeu-
ner aux escargots, était un cynique à tous crins. Difficile à vivre,
pea soucieux dans le fait de frayer avec ses semblables, il habitait
un faubourg écarté, le faubourg Saint-Michel. Sa maisonnette, vé-
ritable tonneau de Diogëne, afiichait partout le désordre, l'incurie,
l'abandon. Au demeurant, ce misanthrope au verbe haut, sans
vei^ogne et sans retenue, étiùt le meilleur homme du monde, tou-
jours disposé à rendre service, h donner dans le voisinage un coup
de main à quiconque le réclamait. On lui savait gré de ses belles
qualités de cfonr, et ce n'était pas seulement dans les quartiers
excentriques, mais dans l'intérieur même de la ville, en pleine rue de
la Pomme, qu'on le traitait avec une nuance très marquée de res-
pect. — Bien le bijQjour, monsieur Denis, bien le bonjour I lui criait
chacun en le saluant. — Lui, levait sa tête rude d'apôtre, à la joue
évidée, à la moustache grise tombante, au menton en galoche, et ré-
pondait joyeusement : — Bien le bonjour, les amis I — Il passait.
— Alors, tu m'affirmes que c'est ton neveu qui a fait ce dessin?
demanda le professeur des Arts d'un ton brusque.
— Je te l'affirme, s'empressa de répondre le typographe.
^ Oh! ne va pas t'imaginer que c'est un chef-d'œuvre, cela!
Est-il bête, par exemple, ton neveu, d'avoir $i mal interprété le
groupe des saintes femmes. Ce coin-là ne vaut rien.
£t, du bout du doigt, il traça un rond à l'extrémité gauche de
la Mise au tombeau.
— Tu sais, moi, je ne m'y connais pas, etjeteprie de m'excuser...
— Mais la tète de Jésus-Gbrist mort est fort belle d'expression et
de fini... Voyez-vous, ce gamin-là I
— Tu penses donc que Jean pourrait être admis dans ta classe 7
— Quel âge a-t-il ?
— Quinze ans sonnés... Si tu le croyais capable de profiter de
tes leçons...
— De mes leçons I cria^t-îl avec une moue dédaigneuse, de mes
leçons! Et que veux-tu qu'il apprenne avec moi, imbécile I Obi
^il te plaît que je lui enseigne à dessiner des bouches, des nez,
des oreilles, des yeux et le reste, lu n'as qu'à me l'envoyer; mais
je tfen préviens, il fait tout cela mieux qu'aucun de mes élèves,
aussi bien que je le ferais moi-même.
Revenant à la copie de la gravure d'après TitÎOT :
— Voyez-vous, ce gamin-là! répéta-tr-il.
cgizcd., Google
812 SBrOE DES DEUX UONDES.
Tandis que Denis examinait à nouveau l'œuvre de Jean-Paul,
Benoit était partagé entre la crainte et l'espérance; tantôt îl avait
peur qu'à force de fouiller de l'œil la Mise au tombeau, le profes-
seur si expérimenté n'y découvrit quelque défaut capital et ne se
désintéressât tout à coup ; tantôt il espérait que a l'image n de son
neveu triompherait de l'observation la plus attentive, la plus mi-
nutieuse, et lui mériterait un protecteur.
— Demain, tu m'amèneras ce drôle, dit enfin Denis, et je le pré-
senterai moi-même à mon ami Villemsens , qui dirige la classe ati-
dessus de la mienne. Chez Villemsens , ton neveu travaillera d'après
la ronde-bosse, plus tard nous le ferons passer au modèle vivant.
— Merci, mon vieux camarade, oh I merci bien.
— Tu m'ennuies avec tes merci. Il ne s'agit pas de ça maintenant.
— De quoi s'agit-il ?
— Voici le paquet. Ses parens ou toi pourrez-vous suffire à l'en-
tretien de ton neveu à Toulouse pendant trois ou quatre ansî
— Quatre ansi se récria l'imprimeur, se grattant ForeiWe avec
inq-iiétude.
— Si j'en juge d'après ce que tu viens de me raconter de Jean,
confié & treize ans & Antonio Buccaferrata et à sa bande, son père
ne roule pas sur l'or, à Fourquevaux.
— C'est vrai.
— Et toi, roules-tu sur l'or, là-bas dans tes Allées-Saint-Éti«uie?
— Hélas!
— Tu vois bien qu'en ce moment-ci tu veux prendre la lune
avec les dents.
— Mais si on travaillait beaucoup à Fourquevaux, et si <xi tra-
vaillait beaucoup à Toulouse î articula l'oncle avec un courage qfû
' mit à nu son cœur simple et grand.
Le professeur le regarda ébahi.
— Ma foi, poursuivit Benoit, si Jean , un jour, devait élre nn
peintre de talent, peut-être qu'à nous tous-
Denis, très ému, lui prit les deux mains et les lui sefranl
avec éneigie :
— Je te savais un brave bomme, toi, mais pas si brave homme
que cela, et je t'aime un peu plus pour ce que tu viens de dire.
Bravo I Je vols avec plaisir que, pour faire un artiste, vous ëles
tous capables, dans ta famille, de vous serrer le ventre et de ne
pas manger votre plein. Ce dévoûment est de bon augure. Amèoe-
moi ton neveu, et sans tarder I Tout ira bien.
Laurens, durant .la visite de l'imprimeur au professeur Daiis.
visite grosse de sa destinée, arpentait d'an pas fiévreux ta nu[d»
Bempart-Saint-Mickel i en voyant reparaître l'oncle Benoit, il
s'élança vers lui.
j,GoogIc
U BOJfAN d'un PEINTBB. 81S
— Eh bien ? demaDda-t-il, haletant.
— Eh bien, on trouve que ton dessin n'est pas trop mal, mon
garçon, et demain tu entreras à l'École des Arts.
— Demain ! demain ! s'écria-t-il fou.
11 se tut, et l'on se bâta vers la maison pour annoncer au plus
vite la bonne nouvelle à U tante.
Soudain Jean-Paul demeura lixe.
— Ab ! mon Dieu I fil-il portant une main à son cœur, je ne sais
pas ce que j'ai, je ne puis remuer les jambes.
Ils se trouvaient devant la jolie promenade du Grand-Rond, entre
les AIlées-Saint-Étienne et les Allées-Saiot-Michel. BenoU soutint
son neveu jusqu'à un banc, où il s'affaissa plutôt qu'il ne s'assit.
— Tu as trop marché ces jours-ci, mon enfant, lui dîtril ; c'est la
fatigue.
— Non, mon oncle, c'est la joie, c'est la joie ! murmurar-t-il &
voix éloulTée.
Et, comme l'avait fait tout & l'heure Denis, à son tour il saisit les
mains du vieux typographe et les serra d'un mouvement passionné.
— Ah ! mon oncle, si vous me gardez chez vous, vous serez
content de moi, allezi.. Hais vos moyens vous permettent-ils de
me garder?
— On tâchera, Jean... Demain j'écrirai à ton père, et peut-être
pourra-t-il faire quelque chose pour toi.
— II pourra si peu, si peul.. N'importe! il est bon... Il m'a
tant gâté aux temps de mes escapades, àFourquevauxl.. Il faut lui
écrire. S'il n'a qu'un écu, je suis bien sûr qu'il me l'enverra... Vous
lui expliquerez, n'estr-il pas vrai, que je ne pouvais rester plus long-
temps avec Buccaferrataî
— Sois tranquille.
— Qui sait si, après cinq, six mois de leçons, je ne serai pas à
même de gagner ma vie...
— Ne te tourmente pas; tant qu'il y aura un morceau de pain
dans la bûche chez nous,tu peux compter sur ta part.
— Et ma tante ?
— Ta tante t'aime autant que moi.
Cette fois le jeune artiste, qui, après avoir ri d'enthousiasme,
sanglotait de douleur, ne put s'empècber de lui sauter au cou.
La nuit approchait, et le vent d'autan souillait toujours sur la
ville. Les platanes des bords du canal, dont les files apparaissaient
encore, en dépit d'un crépuscule sali de poussière, moutonnaient
là-^>as avec des ondulations, des bruits de vagues sur les grèves.
Quant aux ormes, aux acacias, aux tilleuls du Grand-Bond, ils se-
maient le sol ratissé de menues branchettes vertes que la tempête
emportait à peine abattues et dispersait furieusement.
j,GoogIc
61ft KETDE DES DEUX HONMS.
— Quel temps aflreux I dit Benoît, coar&Qt après son chipeiu
Tiolemment entraîné dans un toorbillon de feuilles éperdu.
Jean-Paul ne souffla mot. Ils se lera. Ils sortirent du Grud-
Rood. Têtes baissées pour mieux résister au vent qui le» soulmii,
ils gagnèrent le logis. Soit que l'ouragan, refoulant leur voii, ren-
dit toute parole superflue, soit que des préoccupations inviacibies
obsédassent leur esprit, ils allaient cdte à côte, mornes, silenwui,
EnliD ils furent à l'abri dans le vestibule de la maison,
— Quel temps aiïreux I répéta Benoit, entêté à parler à toutprii.
— C'est égal, mon oncle, dit Laurens laissant deviner les pensées
qui depuis une demi-heure martelaient cruellement son cerrcu,
c'est égal, tout de même, c'est une chose bien triste qu'rai ^fui
sott obligé, pour apprendre la peinture, de dépooitler soo pèndi
dernier sou... Je suis bien malheureux., ,
Ils s'engagèrent dans l'escalier.
XI.
Le professeur Yillemsens fMTtnait avec le profeBseor Denis le pins
absolu contraste. Autant celui*^i était débraillé, sbondiai tt
paroles, débordant de gestes, autant celui-là, d'une tenue torrede,
était réservé, avare de mots, sobre de mouvemens. Denis, Jiuif
stature au-dessus de la moyenne, se rasait de temps i autre, ip"'
il y songeait, et, sauf ces rares jours de tonte, où il él»ii P*''
mis de suivre la ligne de son vis^e, qui n'allait pas sans qoeltTif
beauté intelligente et robuste, ses traits le plus souvent disp»!^
saient dans des broussailles grises d'où il était impossible de 1»
dégager. M. Villemsens, de taille exiguë, prenait au contrïire m
soin minutieux de sa barbe d'un noir de jais, soyeuse, tiipif'
donnant un éclat merveilleux à la pâleur mate du front et des )««■
Une seule chose établissait comme un v^ue rapport enW *
deux physionomies d'ailleurs si dissemblables i c'était l'eipre»"'!
singulièrement fiévreuse du regard. Le solitaire du faubourg Swnt-
Michel avait l'œil petit, clignotant, épuisé; son confrère de Up''^^
Rouaîx l'avait bien ouvert^ limpide, d'un bleuencore inalt^-*^
chez l'un comme chez l'autre, soit par quelque hasard de kw",
adonnée aux mêmes travaux, vouée aux mêmes préoccupalioBSiJ'l
par quelque coup identique de la destinée, la lumière omA^
dans les prunelles et semblait tantôt sur le point de s'éteindre- ^
tôt sur le point de tout embraser.
Qui peut dire ce qui se passe dans l'âme profonde des «tR^
ces étemels affamés du beau insaisissable qui ne rassaae p»-
buveurs acharnés de chimères divines qui ne désattèrwrt P"'*:
on si ces deux hommes, échouée dans une école de beuB*"
C(.)Oi^lc
u lOKAH Dm FEnrntE. 816
proviDce, et qui, i l'époque radieuse de leur jeunesse, s'étaient
brûlé les pieds au pavé de Paris, ivres d'espoir, n'avaient pas & leur
heure essayé comme le gâiie de déployer des ailes et de voler?
Ayant trop présumé de leurs forces, ils étaient tombés du haut de
leur ambition iannense, et l' effarement actuel de leur regard attes-
tait sans Dul doute qu'ils o'en étaient pas consolés, qu'ils ne s'en
consoleraient jamais.
H. Villemsens vit le dessin de Jeaiv-Paul, et ne fit aucune difficulté
d'accepter un nouveau dans sa classe. Quel jouri Laurens, que
l'oncle Benoit, le matin môme, avait mené dansun magasin de nou-
veautés de la rue de la Pomme pour le mettre en état de paraître
à l'École, propret, luisant sur toutes ses faces comme un écu neuf,
se tenait à la place que le professeur lui avait assignée, modeste,
attentif, recueilli. Oh ! qu'il se trouvait bien ici, avec des modèles
plein les cartons, des portecrayœs plein les boites I Malgré lui,
sa pensée fit un bond vers Buccaferrata, vers la misère ancienne ;
mais, effarouchée, elle se replia vite. Ayant osé lever les yeux par-
dessus une tête de Sabine d'après David qu'on lui avait donnée à
copier, il vit quelques chevalets épars, puis des élèves qui pei-
gnaient. 11 reçut un coup, et rêva, avec un tressaillement qui lui
épanouit tout l'être, au moment où il lui serait permis à son tour
de tenir et la palette et l'appui-maîn et le pinceau.
Le mus^ de Toulouse est un des plus riches musées de pro-
vince. Il est établi dans l'ancien couvent des religieux de l'ordre
de saint Augustin, et on l'ouvre au public tous les dimanches. La
première fois que notre jeune paysan de Fourqucvaux pénétra dans
le clottre à colonnettes gothiques de ce monastère sous les arceaux
duquel sont alignés de nombreux bustes antiques et plusieurs
exceUens morceaux de la renaissance, il demeura saisi.
— Qu'as-tu7 lui demanda l'oncle Benoît, qui l'accompagnait.
— Je ne sais où. regarder, répondit^il, ahuri au milieu de tant de
chefs-d'œuvre.
Enfin il s'aventura au hasard, s' arrêtant ici, s'arrètant \k, man-
geant le marbre, la pierre, le pl&tre, de ses deux yeux agrandis,
éprouvant, à la vue de la beauté des formes, de la noblesse des
attitudes, des mouvemens intérieurs qui ressemblaient à des
secousses, ému jusqu'aux larmes devant un moine couché les
mains jointes sur sa pierre tomJC)ale, riant aux éclats devant un
satyre lutine par l'Amour.
Mais vraiment ce fut bien autre chose quand, le dimanche suivant,
de la Salle de» plâtret, Jean-Panl monta au Musée des tableaux!
. — Est-ce possible, mon oncle, est-ce possiblel répétait-il an
'ypograpbe, ébaubi de l'enthousiasme de son neveu et ie suivant
avec une satisfaction où se mêlait une nuance de respect.
j,GoogIc
816 RETUE DES DEDX HOHDES.
— N'est-ce pas, mon garçon, que c'est magoifique, tout ça? lUsaït
le bonhomme, entraîné.
— Voyez 1 voyez I s'écria Laurens se plantant fixe devant une nou-
velle toile.
C'était une étude très remarquable du Guerchin comprise sous le
numéro 2A et représentant saint Sébastien nu et k genoux.
— Mon Dieu 1 fit-il tout à coup levant ses bras au ciel.
— Numéro HO : Le Christ entre let deux larron», articula Be-
noit lisant dans le livret.
— Voilà ce quej'ai vu de plus beau... Oh I cette tête de'Chrisl!..
Conunent s'appelle le peintre, je vous prie
Benoit rouvrit le livret,
— Rubens, répondit-il.
— Rubens !.. En voilà un que je n'oublierai pas... Il est plus fort
que Sébastien Bourdon, ajouta-t-il naïvement.
Et, comme s'il avait peur de ne pas retenir ce nom qu'il n'avait
jamais ouï prononcer auparavant, il murmura à plusieurs reprises :
— Rubens I Rubens I Rubens I
Puis il demanda à prendre l'air : il éprouvait l'ai^oisse horrible
d'un étouOement, ses jambes se dérobaient sous lui, il avait peur
de défaillir.
H. Villemseas, charmé des progrès rapides de Jean-Paul, henreui
surtout de son applicAion passionnée, au fond de laquelle il voyait
brûler la flamme d'une vocation véritable , en dépit de que\(pies
brusqueries, le choyait de mille délicates façons. 11 se penchai! sur
son travail plus souvent qu'il ne le faisait sur le travail des auuts,
il lui parlait d'un accent moins rude qu'aux autres, il se passait peo
de leçons qu'il ne lui prit à deux ou trois reprises le portecrayon
des doigts pour des corrections. Laurens était confus en même
temps que flatté dans les intimes profondeurs de son àroe d'une si
haute, si affectueuse sollicitude, et, pour satisfaire son maître, re-
doublait et d'attention et d'efforts.
Un jour, le professeur, qui décidément avait toutes les gàloies
pour son élève préféré, au sortir de l'Ëcole l'emmena chez lui, place
Rouaîx, et, l'ayant introduit dans son atelier, lui mit à l'improviste
une palette à la main. — Peins ! lui dit-il.
— Moi I balbutia le jeune homme, effaré.
— Copie tme de ces ligures, celle que tu voudras.
H. Villemsens lui montrait les Ames du purgatoire, tableau
auquel il travaillait en ce moment et qui était destiné à nous oe
savons plus quelle église de Toulouse, à la Dalbade peut-être. Lau-
rens tremblait de tous ses membres, il n'osait i^procher du cben'
let, sur l'appui duquel éclatait, dans sa blancheur immaculée, ui»
petite toile de 8.
.ïGoogIc
U ROMAN d'un PEINTBB, 817
— Alloos donci cria le maître.
Impatienté, tl saisit un morceau de fusain et barbouilla la mi-
gnonne toile & grands traits.
— Voil& ton bonhomme, peins là dedans, lui dit-il.
C'était un commandement.
L'élève, docile, hasarda un pas; puis sans plus hésiter, ainsi qu'il
l'avait vu pratiquer à l'École par des camarades plus anciens que
lui, après avoir longuement observé le modèle, il promena une
brosse à travers la palette et commença & poser des tons. Le pro-
fesseur, durant cinq minutes, regarda, vivement intéressé. Sou^in,
après une sottise du pauvre patient, pour qui tout était nouveau,
devinant que sa présence le gênait, pesait trop lourdement sur son
esprit troublé de fond en comble, il recula de plusieurs semelles,
ptds, en fin de compte, disparut.
Quand Laurens fut seul, il se bâta de déposer sur un tabouret la
palette, les pinceaux, et d'essuyer son front qui ruisselait. 11 se
trouvait dans un état à faire pitié. Il éprouvait à travers les mem-
bres des fatigues, des langueurs, comme des meurtrissures, toutes
choses absolument inconnues jusqu'ici, et la cervelle lui échap-
pait. La surprise que venait de lui réserver M. Villemsens l'avait
moulu, terrassé. Lui, qui avait à peine tenté quelques barbouillages
chez le professeur Denis, admis à peindre comme cela sans nul
avertissement préalable 1 Vraiment c'était al](i%ux. Aussi quelle abo-
minable besogne il avait faite I En regardant ta toile où il venait de
s'escrimer, ses yeux se remplirent de larmes.
— C'est trop difficile, murmurait-il, c'est trop difficile.
Et, les bras ballans, la tète abattue siu* la poitrine par un coup
aussi cruel qu'inattendu, il demeura làjinerte, écrasé sous le poids
terrible de son impuissance, acquérant, par le privilège d'une préco-
cité rare de pensée, l'intuition des tortures que l'art, ce monstre
redoutable, impose à ceux qui ont commis l'imprudence de lui jeter
leur vie k dévorer.
Jean-Paul Laurens ne sait pas combien de temps dura cette
prostration. Il conserva toutefois le souvenir très distinct de la mi-
nute heureuse où il lui fut permis de relever son front penché et
de diriger un regard éperdu vers le tableau de son professeur.
Avec des qualités fort estimables, H. Villemsens n'étut pas un
peintre d'un grand talent. Sa couleur était sourde, froide, toute sa
manière un peu sèche ; mais le dessin toujours soutenu, toujours
franc du collier, la conscience avec laquelle il étudiait la nature,
lui permettaient de viser au style et de l'atteindre quelquefois. 11 a
laissé des portraits qui rappelent ceux de Donner par la précision
minutieuse, la ressemblance enragée. Originaire des Flandres, Ra-
nna mn. -- 1818. 53
.ïGoogIc
SiS WrDfi DE» IKDX VÛBmgM.
phaël le touchait moins que Rubeos, HicbeUAoge que Rembrandt,
et paut-^tre eût-il donné tous les Véoitiena poor un Vui OsUde ou
UD Téniers. Dans ses œuvres comme dans «iperaoDDe, il comÎDuût
à réaliser ta parfaite «Dtitbèse avec eoo confrère D^iia, artiste indis-
dpliné, à la merci d'un tempérameot que l'Ëcole n'avait pu su
réduire, alt^ d'un idétd où ses mayena ae lui penoettaientpisde
a' élever, mais énergique dans son désordre, lumineux dans ses oupi-
temens épais, toujours intéressant au milieu de ses iocorrectioas :
— ■ Var^'en au ctiabte avec tes Flamands, j'aime mieux les ItalieDsI
conduait^il invariablement lorsqu'il venait à toucher un point d'es-
thétique avec son ami ViUemsans.
A mesur» que notre uét^hyte de Fourquevaux tenait davantage
ses yeux attachés sur lei Amat du purgtUoire, il voyait les tètes
s'animer et vivre. Tout à coup, le front d'une jeune fille à geooui
et levant les bras douloureusement parut resplendir comme un scdeil,
et la multitude des autres âmes s'effaça noyée sous les flots de lu-
mière qui déferlaient du personnage central. Jean^aul était ébloui.
— Être peiotrel étrepeinlrel balbudait-il.
Au feu de cette vision qui l'aveuglait, il ressaisit le pinceau, pois
il considéra son odieux gribouillis de tout à. l'heure.
— 11 faut refaire ça, dit-41.
Le couteau à palette brilla dans sa main et, promené sur la toile
liaiu tous les sens, lança de petits éclairs furtifs,
— Enfin I soupira-t-il, soulagé.
Il travailla, il travailla avec une fougue qu'aucune difQculté n'u*
rètait. Tandis que son œil, étincelant de toutes les fièvres, ne
tfuittait plus le modëlo, son pinceau trouvait le ton juste, àtàlros,
BD quelque sorte de lui-même, et l'appliquait aussitôt. Quelle foi!
quelle ardeur 1 quel élan I L'inspiration, dans la jeunesse, qaud
tout en nous est pur, noble, désintéressé, quand l'&pre vie n'a mêlé
aox manifestations souveraines de l'art ni les doutes po^oaDs de
l'esprit, ni la préoccupation fangeuse des gros sous, doit procoiei
de ces ansorcdlemens d'un caractère sacré.
— Mais, c'est très bien, cela, c'est très lùeu 1 articula, ose voii
douce dans l'atelier désert.
Laurme, atteint par une décharge électrique, se mit d^ut
d'un irrésistible mouvement des jarrets. Il se retourna. U~ Vil*
lanscas étail devant lui avec ses deui enfaus, Hadelùoe et Al-
hert. Notre jeune artiste s'inclina, mais il ne sonna pas un mot.
— ComnK&t, TOUS peignez aujourd'hui pour la premàère foisl lu
deUHida-t-on.
— J'ai essayé un peu chez H, Hkbêêj madame, répcwditil utt
11Q effort.
11. Villemsrais entra.
DigitizedbïGoOgIC
IB BOKAK Vm PEINTU. 'Bi.9
— Ohl Dhl.. fît'il, noD sans surprise.
Jean-Paul était rempli d'un tel eSroi qu'il auniit bien voulu s'en
aller.
— Ti«Qfi, liens, ce n'est pas mal, reprit le maître.
Et donnant une lape affectueuse sur l'épaule k son élève :
— Nous tirerons quelque chose de toi, enfantl
Faire des complîmens était le moindre défaut de H. TiltemseiiS;
aussi Jean-Paul ne sut-il quelle attitude adopter devant une satis-
faction qu'il avait si peu attendue. Abasourdi, il se contenta de
saluer; puis, comme la séance était évidemioent terminé^, que
d'ailleurs le jour baissait, il alla chercher sa casquette abandotmée
sur une chaise, et se mit en devoir de se retirer.
— Non, non, mon garçon, lui cria le professeur, tu dînes to^ec
nous ce soir.
Le paysan de Fourquevaux, à qui cet excès d'honneur imposait
tout ensemble la plus atroce et la plus délicieuse des tortures, sans
pouvoir arracher une parole à ses lèvres devenues de pierre, em-
barrassé de sa casquette qu'il tortillait piteusement, maladroit,
gauche, se heurtant aux meubles, sur les pas de la famille Villem-
sens, s'achemina vers la salle à manger.
XII.
Lanrens avait trouvé des protecteurs. Désormais il vint peindre
chaque jour dans l'atelier de son maître, tout heureux de continuer
à la maison, pour un élève si bien doué, les leçons de TÉcole. An Iwat
de six mois de ce labeur obstiné, les progrès avaient dépassé toute
espérance. Le menu monde de la place Rouaîx, y compris les en-
fans, Albert et Madeleine, avec lequel l'uicieu écolier fantaisiste de
Fourquevaux ne dédaignait pas de jouer, était aux anges.
— Il me fera Sonneur, répétait M. Villemsens, il me fera hoimeur.
— Et à moi donci lui répliquait Je professeur Denis, orgueffleux
et fier.
C'est vers cette époque où la carrière coramençwt à se déployer
devant ses yeux comme nn chemin moins rude à parcourir, deux
ans environ après son arrivée à Toulouse, que Jean-Paul Laurens,
demeuré paysan en dépit d'une extrême délicatesse de sensations
qui constituait le plus solide étai de sa vocation, subît une influence
qui le transforma complètement. Cette influence lui vint de la
femme de son maître, une nature où la supériorité de l'wprit
s'alliait à la plus entière générosité du cœnr.
M*" Villemsens était Parisienne, et, avec la merveillease acuité
d'intelli^nce de la Pariàenne, tandis que son mari tâtait les apti-
tudes d'artiste de noire nature! de Fonrqueraux, elle s'appliqua.
g.iuj.. Google
820 BETOE DES DEOX MONDES.
flairant de son côté une œuvre à accomplir, à débrouiller les vé-
ritables iastiacts de ce grand garçon efllanqué, qu'elle se senuit
disposée à aimer à l'ë^al d'uu troisième enfant. Ce qu'elle démËli
tout de suite i travers la sauvagerie de Jean-Paul, la timidité de
ses manièreSi l'embarras de sa parole, ce furent une sensibilité
profonde, une fierté altière, une intrépidité naïve quand il s'igis-
sait de son art, bien faites pour la réjouir et redoubler son tSecr
tueux intérêt. Mais combien restaient enfouies ces qualités, qui
auraient dû éclater au grand jour, combien elles se trounient
compromises par l'absence complète de culture intellectuelle, par
un manque absolu d'instruction, lorsqu'un basard les forçait à se
montrer I
Cette noble femme entrevit l'énonnité de sa tâche, et elle o'bé-
sita pas un instant. De complicité avec son mari, enchanté de vnr
u parachever le cerveau » du meilleur élève qu'il eût jamais connn,
— nous citons ses propres expressions, — elle attaqua la besogne
sans plus tarder.
Depuis l'école de Fourquevaux, où il faisait de si rares appari-
tions, Laurens, accablé de travail avec Antonio Buccaferrata, acca-
blé de travail avec M. Villemsens, n'avait pas eu une heure pour
ouvrir im livre. Aussi , celle qui avec un dévoûment maternel
venait de s'improviser son institutrice ne put-elle retenir on cri
de surprise devant ses hésitations , ses ânonnemens , lorsqu'elle
l'invita à lire quelques lignes dans la Morale en action, un bouquin
qu'Albert avait depuis longtemps passé à Madeleine. Non vraiment,
elle n'avùt pas prévu une telle ignorance.
— Il n'y avait donc pas d'école à Fourquevaux7 luideiiuuid>-l-<Jle.
— Pardon, madame, répondit-U rouge de honte.
— Tu n'y allais pas, alors?
— le l'ai manquée si souvent !
Tous ses vagabondages délicieux aux alentours du village natal,
toutes ses chasses aux alouettes dans les chaumes, tous ses eoglu-
mens pittoresques aux flaques d'eau miroitant à travers la plaine
aride, lui revinrent à la mémoire, et, dans son humiliation présente,
il trouva le courage de les condamner, de les maudire, de les
conspuer.
(^pendant les émdes étaient longues, bien longues, et à, à )>
place Rouaïx, chez M. Villemsens, on ne se fatiguait pas de Aotaiei
des leçons, aux AUées-Saint-Ëtienne, chez l'oncle Benoit, on se
lassait d'attendre les résultats d'un si bel enseignement.
— Jean gagnerait-il jamais sa vie?
C'était la question que l'oncle et la tante s'adressaient cbaqoc
matin lorsqu'il fallait mettre la main au gousset et j trouver Tar-
dent nécessaire aux dépenses de la journée.
j,GoogIc
LE ROUAN d'un PEINTBB. 821
Laurens, malgré les petites sommes qu'il recevait de Fourque-
vaux et qu'il versait int^ralement aux mains de sa tante, devinait
]es tiraillemens intimes de ce ménage besoigneiu, et il recourait
à toute espèce de ruses ingénieuses pour diminuer ta charge trop
lourde imposée & des parens si dévoués. Tantôt, en dépit de ses dents
longues, il affirmait n'avoir pas faim, tantôt il se contentait d'une
poignée de cb&taignes bouillies et sortait de table brusquement.
'Un jour, comme il avait entendu, dans l'après-midi, sa tante se
lamenter et geindre tout du long de l'aune sur la cherté croissante des
denrées, blessé par une insistance qui l'atteignait, il ne put prendre
sur lui de rentrer k l'heure du souper. 11 vagua à travers la ville,
inquiet, fiévreux, l'âme tenaillée par une angoisse horrible, se de-
mandant avec des tremblemens s'il n'allait pas être contient de
renoncer à la peinture pour se vouer au premier métier capable
de le nourrir. Dans le désespoir qui l'afTolait, il courutjvers la place
Rouaïx : il voulait voir M. Villemsens, M"" Villemsens, prendre leur
conseil avant de s'arrêter à un parti. Il monta; maïs, au moment
d'entrer, par les fissures de la porte, son oreille surexcitée comme
toute sa machine perçut un bruit clair d'assiettes et de couverts qui
l'arrêta net sur le palier. On allait dtner sans doute. Encore que son
estomac battit la diamade, il eut une peur alTreuse qu'on ne l'invi-
tât, et il se sauva à toutes jambes.
La nuit était humide, épaisse, froide. Laurens allait toujours.
Soudain, les éclats d'une cloche détonnèrent sur sa tète; c'étaient
les notes profondes du bourdon de Saînt-Sernin. Les hautes fe-
nêtres de la basilique illuminées et jetant, comme des poignées de
pierres précieuses, émeraudes, topazes, rubis, le reflet de ses vi-
traux sur les maisons et les rues environnantes, lui rappelèrent
que c'était aujourd'hui le 26 décembre, le jour de Noël. Noêll II
pensa à son père, à son frère, à Fourquevaux, à la messe de minuit,
au réveillon avec les camarades, à la fête la plus splendide de l'en-
fance, et il éprouva au fond do lui-même l'impression d'un déchi-
rement si douloureux qu'il ne put retenir un cri.
La rue du Taur s'allongeait devant lui sombre, noire. Les
boutiques étaient closes, et, sauf de rares dévotes qui rasaient
les maisons en toussant, nul bruit le long de la chaussée déserte.
Laurens toucha le pavé de la place du Capitole. Les becs de gaz, plus
nombreux là que partout ailleurs, répandaient des lueurs vagues,
tremblotantes. Des hommes se h&taient vers le théâtre ou le café
Bibent; des fiacres passaient bruyamment.
Notre égaré, car il y avait de l'égarement dans ce vagabondage
& travers les ténèbres, un moment demeura fixe. 11 regardait à droite
dans la direction de l'hôtel des Ambassadeurs. Il enfila la rue Saint-
.ïGooglc
822 IBTim DES DZCI HOHDEt.
Rome, n s'arrêta. Une deroBture resi^eudiessit à deus pis. U lui ce
nom qui flamboyait sur l'imposte de la porte: Biteerlei. L'édil de
cette vitrine, quand tous les magasins des aleotoors étùent fermés,
excitait singulièrement sacuriosâté. Tootàcoup, ilcrut voir miroita
un cadre doré. Il vota. C'était la boutique d'un marchand de couleurs.
Jl se souvint d'ëcre venn deux ou trois fois y acheter des brosses.
— . Gomment, ce marcband de couleurs exposait des tableaux I —
Il démagea les toiles, qni, fraîchement vernies, éclataient sotu
les feux du gax comme des miroirs. Elles étaient au oombre de deux
seulement. U reumnut des copies tirées du musée de la ville. Lt
première reproduisait le fameux saint Sébastien à genoux du G'oa-
-chin , qu'il avait tant admiré ; la seconde était sunnonlée d'an
cartouche portant ces mots : Urbain JI bénissattt la basilique dt
Samt-Semin, par Antoine Rivalz, peintre toulousain.
Notre artiste, dont le sens critique s'éveillait, haossa les'épsules;
puis articula à haute et intelligible voix, avec une fureur proroguéc
par un jeûne trop proltmgé :
— Hais je ferais nrieus que cela, moi, je ferais mieux que cdal
Gomme U s'en filait, une main se posa sm- son épaule.
~~ Vous êtes donc peitatre, vous, jeune homme? loi dcfnanda le
marchand, lequel, en flairant la pratique à travers la porte eno'oii-
vcrte de son magasin, avait entendu.
— Obi peintre, c'est beaucoup dire... balbutia lean-FauI iolBnidé
et cherchant à s'esquiver.
M. Biscarlet, le retenant par un bouton du paletot :
— Vous avez crié pourtant goe vous feriez mieux que {a.
— Je m'en chaîne.
— Vous êtes élève de l'Ëcole?
— Oui, monsieur.
— Vous devez connaître alors ie tableau de Cr&yts.,.
— Job sur SOH fumier écoutant la reproches de sa femmeî
— Justement.
— Certes, si je le connais I s* écria Laurens, qni, depuis pins ff m
BD, avait, par les conseils des professeurs Villemsens et Deais, es-
sayé quelques ébauches des pages les plus remarquables dn musée.
— Serie^Tons capable de m'en taire une c(^»e tout desaiteT
— Je m'y engage,
— Comment vous appelez-vousT
— Jean-Paul Laurens.
— Où demeurez-vous?
— Allées-Saint-Étienne, cbex H. Benott, typogr*phe.
— Venez me voir demain.
Le marchand rentra dans son magasin, et notre vagabond) s>-
.ïGooglc
LE ROHAIt d'uK PEINTBC. 82S
tntemeat allégé âg tous ses ennuis, l'estomac pleÎD des espoirs qui
remplissaient son âme, n'erra pas une seconde de plus à travers la
ville et coopa droit vers ta maison,.
ÏIII.
Oh I le premier louis ^^é I Quand il l'eut reçu du marchand,
satisfait delà copie dejobtarttm fumier,... Lanreos le tourna, le
retourna vingt fois dans sa main. C'était comme un rayon de soleil
illuminant sa vie, autour de laquelle les ombres de la misère
s'^aississaient de plus en plus. Transporté d'une joie nuEve qui
le débordait, il ne se préoccupa guère de son diemin, et, au
sortir de la me Saint-Bome, oti il venait de palper l'étincelante
pièce d'or, il s'abandonna à une course effrénée par la ville. Mille
rêves fous, à travers lesquels l'avenir apparaissut toat rose, lui
fouettaient les jambes, et de temps à autre, sans avwr la moindre
conscience de ses paroles, il se répétait & lui-même :
— Je suis sauvé 1 je suis sauvé I
Aux AJlées-Lafayette , trop étroites pour contenir sa gloire fu-
ture, car la gloire, dans les griseries de son imagination, coûterait
moins à conquérir que n'avait coûté le premier morcean de pain , il
manqua d'être écrasé par une lourde charrette qui passait en grin-
çant sur ses essieux. .
— Ohé, là-bas 1 lui cria-t-on rudement.
11 releva la tête et se tronva née à nez avec un énorme mulet aux
veux farouches, dont l'haleine chaude le suffoqua. Il fit en arrière
un bond démesuré.
— Gomment, c'est toi, petit? lui demanda le charretier, qai, après
avoir arrêté soo véhiculé au bord de la chanssée, rejoignit .notre
artiste sur le trottoir des allées.
Laurens regarda efiaré et reecumut Gaspard Hortet, dit le\ Vo-
lailler, de Sainte-i^Qe-du-Sdat>
— "Fu as eu une sacrée peur, n'est-ce pas? reprit Taubergiste do
Co^ d'or.
— Oh I oui.
— Tu ne me Toyùs donc pas venir?
— Obt non.
— Et mon fouet, que j'ai fait claquer k me «îémanehcr le poignet,
tu ne t'as pas entendu?
— Je n'ai rien entmdn.
Hortet, qui avait coddu l'apprenti d'Antonio Buccaterata si mal-
heureux, qni an jour, on ne l'a pas oublié, l'avait recueilli mourant
de fatigue et de besoin sor une grande route de l'Ariége, emt Jean-
.ïGoogIc
82i SETDB DES DEUX MONDES.
Paul plus misérable que jamais, H ses yeux eurent une expresEâoa
de touchante pitié.
— Honle sur la charrette, moq fiUot, lui dit-il, le tirant par lebns.
— Mais,... balbutia Laurens, ahuri.
— Nous allons déjeuner ensemble, rue Ninau, au Cheval blanc,
chez Marianne Parmentîer.
Notre enthousiaste de tout & l'heure, sans force pour résister,—
les émotions qui naissent du bonheur nous épuisent aussi pn^oit-
dément que celles qui nous viennent de l'infortuDe, — s'installa i
côté du Volailler, sur le devant de la charrette, en un trou prati-
qué au milieu des cent cages glapissantes, becquetantes, et l'équi-
page se remit en marche pesamment.
Une fois à table, et après avoir englouti de bons gros morceaiu
à'estouffet, sorte de daube au vin très appréciée des habitués dn
Cheval blanCy Gaspard Hortet, qui n'avait tiré que de rares paroles
de son invité, abasourdi de l'aventure, lui posa une main sur l'é-
paule, et le secouant :
— Donc ça ne va pas ? lui dit-il,
— Quoi? demanda Laurens,
— Les aJTatres, pardi I
— Mais si, Hortet, les affaires vont très bien, au conb^re.
— Alors, tu t'es remis avec M. Antonioî
— Dieu m'en garde ! Depuis Gajean, je n'ai revu ni Buccafcmli,
ni Giovanni, ni Filippo.
— Tu as trouvé d'autres maîtres, sans doute?
' — Ahl oui, par exemple, j'ai trouvé d'autres maîtres, de Tiais
maîtres, ceux-là, pour m'initier à l'art,
— L'artl.. C'est égal, tu as eu tort de renoncer à ton prenùer
métier. Sais-tu que c'est joliment beau, la peinture dans les élises!
On fait des saints, des saintes...
— Mais je n'y ai pas renoncé, à la peinture, je n'y ai pas re-
Doncél La preuve, c'est que je peins en ce moment un tableau pour
H. Biscarlet, de la rue Saint-Rome..,
— M. Biscarlet I interrompit le Volailler, je le connais; Je lui ai
vendu trois dindons à mon dernier voyage, des bêtes de premier
choix, de vrais becfigues en septembre. Il se nourrit bien,
M, Biscarlet; c'est un brave homme... Pour lors, lu continues tou-
jours dans les tableaux?
— Si je continuel.. M. Biscarlet m'a donné un à-compie de
vingt'francs sur mon travail, et, au fur et à mesure que j'avan-
cerai la b^^W.^' '' '"^ comptera d'autres sommes.
— ; Ail l' tiens,' petit, je suis bien contenti s'écria Hortet, àoal U
face terne, inquiète, s'éclaira d'un coup de soleil. Faut4I te l'avouer?
.ïGoogIc
LE BOHAH D UN PEUKTBE. $25
eh bien, j'étais en peioe & cause de toi. Tu avais une mine si drôle
quand je t'ai rencontré. Puis te voilà plus maigre i{u'ua pic. Bon,
bon, tu t'en tires, je suis content.., £t ton^ouvrage, est-ce bien réussi?
— Je Ferai mieux plus tard.
— Marianne, une bouteille de Rivesaltes, et du coinl
— Merci, Hortet, merci.
— Il faut trinquer encore une fois. Je voudrais bien voir que tu
fisses la petite bouche au vin du Roussilton, quand c'est moi qui le
paie... Et si j'ai du plaisir k te régaler un brinl..
Une buée humide, du cœur entr'ouvert du jeune artiste monta
jusqu'à ses yeux. D'un mouvement brusque il saisit la main de
l'aubet^ste du Coq d'or et la serra silencieusement. Le Volailler
demeura interdit, bouche béante, secoué par une émotion inconnue.
— Merci, répéta Lsurens qui ne put en dire plus long.
11 se leva et sortit.
Jean-Paul ne fit qu'un bond de la rue Ninau aux Allées-Saint-
Étienne.
— A la bonne heure, mon garçon, à la bonne heurel s'écria
l'oncle aux étourdissantes nouvelles que lui apportait le neveu.
— Alors, tu vas être à même de te suilîre maintenante demanda
la tante, souriante.
— Je crois bieni s'écria Laurens, heureux de soulager l'avari-
cieuse vieille de toute inquiétude... Tene7, ce matin, j'ai déjeuné,
rue Ninau, dans une auberge où l'on mange très bien, ma foi.
— Ohl oht glapit Benoit, on se lance tout à fait.
— Marianne Parmentier, la propriétaire du Cheval blanc, pour-
suivit-il d'un élan mouï, se charge de me nourrir, de me loger,
moyennant quarante francs par mois. J'arriverai bien k payer cette
somme avec ma peinture et mes quelques sous de Fourquevaus...
Ab t je vous remercie, vous autres, tout de même... Je me souvien-
drai toujours... Je vous remercie...
— Tu nous quittes? s'informa la tante.
— Pardil.. J'ai répondu à Marianne Parmentier de compter sur
mon exactitude. Elle a posé une serviette à ma place avec un rond
en buis, et elle m'a dit : — « Vous êtes le numéro 17. » — J'étais
content de penser que je ne serais plus sur votre croule, que je
gagnas enfm ma vie...
Et, sur cet entassement de mensonges, il s'esquiva.
Le soir de cette journée à tant d'égards mémorable, notre jeune
artiste, à qui le déjeuner succulent fait avec le VolaiUèr de l'Artége
parlait haut, après un débat avec lui-même qui ne dura pas moins
d'une longue après-midi, prît résolument le chemin de la rue Ninau.
Que risquait-il après tout? N'avait-il pas son louis potir faire face à
la dépense des premiers jours? 11 vola.
r'„i-uJ .CdO^L^Ic
S24 EETU£ SES DEUX MOKDIS.
La satisfaction de Laureng fut graiule, en péaétraDt dans It tottr
da Cheval blanc, d'y reocoatret Gaspard Qortet. Le boDhomme,
assis sur la m«rgelle awussue du puits, regardait ses mulets Diagiû-
fiques se désaltérer dans une auge en pierre feudillée, verdâtre,
et les stimulait par des gi&leiiwas trte doïix, on pouriait dire
affectueux.
— Eh bien 1 tu as eu une fameuse idée, fillot, de venir soup«
avec moil Je suis heureux comme une truite dans le Salât. Tou-
louse n'a fait qu'une gorgée de ma marchandise. Tout est veodti, et
à des prixl..
— Vous êtes bien hoimète, Hortet, mais je vous remerde, bal-
butia Jean-Paul... Si vous me revoyez, c'est que...
Il se troubla.
— Encore une goutte, mes mignons, encore une goutte, dit l'au-
bergiste du Coq dor, s'adressant à ses bétes, qui avaient 1ère le
nez... Et moi, je veux que tu soupes avec moi, l'enfant, repartil-il,
se retournant vers Laurens.
Celui-ci, après uq énorme effort sur lui-même, mit le VtAmUer
au courant de ses intimes intentions.
— Du premier coup, tu as posé la main sur le gîte qui te con-
vient, petit, lui dit Hortet. Marianne est bonne, et puis lu com-
prends, puisque me voUà, je ne manquerai certes pas de lai souf-
fler un mot à l'oreille... C'est donc fini, vous autres! ajouia-t-il,
interrogeant ses mulets en train de mordiUer des jmauves TÏiaces
aux alentours du puits.
On s'achemina vers l'écurie.
— Allons, accroche celui-là, dit le Volailler , passant à Jean^^ol
le licou d'une de ses bétes.
Notre jeune artiste, qui tant de fois avait pris soin de Misère,
saisit la longe qu'on lui tendait et la noua solidement à l'anneau de
la mangeoire.
Le souper, à la lueur fumeuse du calrel, sorte de lampe antique
à trois becs, n'eut pas l'entrain du déjeuner aux éclats rutilios du
soleil. Du reste de noires préoccupations assiégeaient l'esprit de
Laurens. Après ce louis, qui remplissait sa poche et son âme, éiaii-îl
sûr d'en reti-ouver un autre? Si par malheur M. Biscailet ne tenait
pas ses promesses, que deviendrait-il au Cheval blrmc, où il ne
pouiTait plus acquitter ses repas? Vivrait-41 avec les dix ou quinie
francs qui, de temps à autre, par une occasion quelconque, lui
arrivaient du pays? Tandis que Gaspard Hortet s'achamail sur un
quartier d'oie un peu résistant, notre peintre fit un rêve : Si, moyen-
nant une avance qu'il ferait de vingt francs, il proposait à Ûarianoe
Parmentier de le prendre en pension pour un mois? Dans son àè~
nûment, — il est incontestable qu'un malheur coutinu eotnlo^
LE HOHAN D EN PEIHTU. S37
rhomme à des timidités enfantines, ~~ œtte pensée ds demiander à
être nourri danst un mois, quand il n'était pas certain de payer
intégralement sa dépense, lui apparut comme la plus grosse des
énormités, et, aux gouttelettes de sueur ficwde qui lui perlèrent
au front, il comprit que, sur ce chanpitre scabreux, il ne trouverait
jamais i, hasarder an ntot.
Cependant le Volailler était venu à bout des aiticulslions tenaces
de son rftt et il le d^êchah à pleines bouchées, accompagnant
chaque bloc d'ane ample rasade de raussillcn.
— Kh quoi, mon garçon , demanda-t-il, montrant une face Uii-
sante de jus, u gargoulette est donc dérangée? Tes meutes sont
p(wrtant plus jeunes que les miemies, et ii. ^udrait les faire vinr
un brin.
— Je n'ai aucune faim, Hartet.
— Â ton &ge, j'aurais mangé des doue, moL
Puis, regardant son jeune conviTe avec des yeux curieux, har-
dis, péoétraBs, qui le traversèrent d'outre en outre comme deux
balles :
— Je parie que tu penses à quelque chose qui te seire l'estomac?
Laurens ne répoïKlit pas.
— Trois fois j'ai remarqué que tu tournais la tête du côté de
Marianne... Si tu l'avais connue il y avilit ans,... comme moi,...
quel morceau! Enfin... que lui veux-tu, voyons, à Marianne?.. Tu
te trouves bien peut^tre au Cheval bUme, <d il ne te déplairait pas
d'y rester?
— Oui, Hortet.
— Marianne 1 Marianne I appela le Volailler.
Laurens, tenu d'engager ces négodations humiliantes pour le
vivre et le couvert, où l'on est d'autant plas maladroit qu'on est
plus fier, que les habiles, les hasardeux aa manquent jamais de
mener à bonne fin et où succombent pitoyablement les délicats,
les scrupuleux de la probité, en vooiot à l'aubergiste du Coq dCor
de le mettre au pied du mur.
' — Qu'y a-t-il? demanda Marianne.
— Ce garçon, que je vous recommande, car je le CMUiais, veut
TOUS parler, répondit Hortet.
— Combien me prendriez-vous pour me nourrir et me logo*?
balbutia Laurens.
— Soixante francs par moia.
— Soixante francs 1
Ce fut un cri de détresse.
— Cet enfant est dans les tableaux, où la besogne ne nurdie
pas fort, et, s'il ne pouvait tHoQuer que cinquante et mâme quacante
jvCdOi^lc
828 BETDE DEB DEUX MONDES.
francs, il faudrait le prendre tout de même ici, intervint te VolaS-
ler avec un clignement d'yeux des plus significatifs à Hariamw Pv-
mentier.
— Certainement, certainement, puisque...
— C'est convenu, condut Hortet.
Le soir même, notre artiste coucha en un étroit cabinet, sous les
tuiles du Cheval blanc.
L'auberge de la rue Ninau, en dépit de l'engoâment brusque de
Jean-Paul, pressé de fuir l'ordinaire parcimpnieux des Benoit, était
bien la plus odieuse gargote qu'on puisse rêver. Au-dessus de U
porte d'entrée, une large tôle, découpée en forme de quadrupède,
grinçait au bout d'une potence rouillée et portait ces mots écrits en
grosses lettres rouges : Bâtel du Cheval blartf, mais malheor atu
estomacs que ce titre pompeux persuadait.
Malgré les tolérances de la mère Parmentier, laquelle plus d'iUK
fois dut attendre le mois de notre artiste, Laurens qui, là premien
jours, aux heures précises des repas, s'était précipité vers U rue
Ninau, comme un oiseau roulé par la tempête gagne à tire d'aile un
abri certain, ne fut pas longtemps sans voir tomber ses illusoas à
l'endroit de YHôtel du Cheval blanc. Ayant planté ses dais eo
toute espèce de pitances avec Antonio Buccaferrata, ayant souvent
par discrétion mordu le pain sec chez l'oncle Benoît, ce n'était pas
tant la nourriture singulièrement fantaisiste de l'auberge qui lui i^
pugnait, que les gens déguenillés, de tout âge et de toute txw&r
tion, & côté desquels il fallait prendre place, avec lesquels il fallait
par-ci par4à échanger un mot.
Le milieu, en effet, était peu choisi. II se composait surtout de
rouliers des monts Corbières ou des Pyrénées, venus à Tooloase
avec de lourds chariots chargés de diverses marchandises, ifeccts
Tudes montagnards, un long fouet passé autour du col, pitbK^sques
d'attitude et de langage, lean-Paul Latu'ens, naturel de FounpK-
vaux, de sang paysan après tout, n'avait pas trop de peine i frayer-
D'ailleurs, Gaspard Hortet se trouvait souvent dans ia bande. Mais
ce qui le mettait mal & l'aise, ce qui à plusieurs reprises, eu dépii
de sa bourse plate, lui communiqua l'envie de bondir hors duC^na'
blanc, c'était quand le hasard, au lieu de le placer à table pan"^
les rouliers de la montagne, le condamnait à s'asseoir ptnni lef
pensionnaires de la ville.
Ces pensionnaires, gens sordides, dépenaillés, sans aveu pMf ^
plupart, arrivaient vers le soir comme un flot montant de baïUft^s
et de boue, et s'installaient. C'étaient des joueurs d'orgue, 4es
montreurs de marmottes, de mouninoa comme on dit là-bas, des
chanteurs ambulans, des batonnistes, des escamoteurs fonins, âes
LE BOXAN D UN PEimilE. 820
géwQts, des géantes, des monstres de toute espèce, de petits ra-
moneurs aussi noirs que des Éthiopiens. Cette cour des Miracles,
traînant son oulillage fantastique, avait fort diverti Jean-Paul à son
premier repas chez Marianne avec Hortet le Volailler; maintenant
même, sur son calepin, quand il se sentait en verve, il enlevait plus
d'une silhouette que n'eussent désavouée ni Hogartb, ni Callot.
Mais la satiété, le dégoût étaient venus, et cette idée lui martelait
le cerveau sans répit : s'en aller bien loin de cette tourbe de hideux
clampins, s'en aller, s'en aller, s'en aller.
— Ils sont très amusans, ces drôles, avec leurs guitares, leurs
singes, leurs gobelets à faire des tours, lui dit le professeur Denis,
un dimanche matin que Laurens l'avait amené déjeuner chez Ma-
rianne Parmentier avec l'oncle Benoit.
— Ils m'ont en effet amusé durant une semaine, mais après...
articula le jeune artiste, soucieux.
— Je suis sûr que si mm ami Villemsens, qui raffole des Fla-
mands, venait par ici, plus d'un type lui sauterait aux yeux.
Il n'avait pas achevé ces mots que Jean-Paul s'était mis debout
vivement et d'un geste rapide avait fait retomber, le long des vitres
de la fenêtre près de laquelle était dressée leur table, les rideaux
de lustrine verte qui les recouvraient k demi.
— Tu trouves donc qu'on y voit trop dans cette cave? s'écria
l'oncle Benoit.
— Chut! je vous en prie, murmura Laurens, devenu tout à coup
fort p&Ie.
— Qu'y a-t-il, voyons? demanda Denis de sa voix de basse
chantante.
L'élève se pencha vers le professeur, et lui souffla à l'oreille :
— En ce moment, M" Villemsens et ses enfans passent dans la rue
Ninau.
— Eh bien?., insista le peintre.
— Je ne voudrais pas que la famille Villeinsens sût que je prends
ma pension ici.
— Je le sais bien, moi.
— Vous... vous,... balbutia Laurens fort embarrassé.
— C'est ça, moi,... moi...
— Vous, monsieur Denis, repartit le jeune homme se remettant,
vous, comme mes excellens parens les Benott, vous avez connu mes
ennuis, ma misère dès ma première arrivée à Toulouse, tandis que
je n'ai jamais osé entretenir des difficultés de ma position ni M. Vil-
lemsens, ni tu™ Villemsens.
— Alors, on a son petit orgueil ?
— Oui.
.ïGoôglc
8S0 BBVtlB DES DEUX MONDES.
— C'est très bien, ça, Jean, articula gcavemeat le professeur
Denis, et je ne me fius pas l'idée d'un artiste de valeur qui q'mi-
rait pas les hontes et les fiertés que tu me montres. Je te le
répète, c'est très bien, ça. J'ajouterai maintenant que je suis tou-
ché, profondément touclié de la préférence que tu m'accordes eu
m'initjant, après taa oncle et ta tante, à ta pauvreté. La pauvreté
n'est pas défaut, elle est gloire au contraire quand ou la supporte
comme tu le fais, Elle finira, je t'en donne ma parole d'bonneur I
— Quand?
— Quandl.. Avise-toi seulement de peindre ton tableau pour le
prix comme tu as peint ta dernière toile pour Biscailet, et je fen
- Alors, vous êtes content de mon Jésus bapUsi dem le Jour-
dain, interrompit vivement Jean-Paul.
— Oui, content, bien content.
— La composition n'est peut-être pas très habile. Ahl composera
composer!..
-~ On t'enseignera à composer k Paris.
— Paris! s'écria-t-41» électrisé et les yeui ouverts comme des
lunes rondes. .
— Si tu enlèves le prix, et tu l'enlèveras ...
— Tenez, je donnerais la moitié de ma vie pour...
— Si tu enlèves le prix, tu iras étudier à Paris avec une pensioa
annuelle de quinze cents francs pendant trois ans,
— 0 mon Dieu I que j'obtienne cette pension, que je l'obtienne,
et l'on verra plus tard ce dont je suis capable I articula-t-U, grisé
d'une espérance folle, pouvant à peine parler.
Six mois après, Jean-Paul Laurens voyait combler tous sesvœus :
l'ËcoIe des Arts lui décernait le prix de peinture et lui ouvrait la
route de Paris,
FEBomutD FuaE.
(X« (kniUn parti» mt prochain n*.)
.ïGoogIc
BANQUE DE FRANCE
PENDANT LA COMMUNE
III'.
lEB DEKIlIXEt XiQBlSlTiaRS, — L'BfUBLKIIIT Bll «iril.
: MONniVtGI I
Lee UNStbats d'avant-^ste ne oessuest plas; jour et nuit, tm.
entendait la crépitation des coups de fuml, k laquelle se mêlait la
grosse vaix du canoB. Les fédérés ne mésageaieiit point leurs nm»
nitioQS; ils en avaient en abondance et ea nsaient avec une pro^
gattté tapageuse qui les dîvertisaaiL Les joiaruées étaient tiMes,
tes feuilles s'épanouissaient, les liinmdelles étaient revenues ; Tiav .
passible nature, indiSërente aux colères hamaines, rei^odisiatt
dans toute sa beauté. Les francs-maçons, au dernier jour d'avril»
avaient momentaoéineDt planté leurs bannières sur les remparts et
avaient ébauché une tentative de conciliati^ qui devait néceaaai-
rement avorter entre deux adversaires décidés i ne se faire ma-
tuellement aucune concession. Paris, à la fois désert et bmyaat,
ressemblait à une maison de fous et dépassait en grotesque tout ce
que les petits tbéitres ont imaginé de plus extrav&gaot. Au niilioa
de cette inondation de bêtise, de violence et d'ivrognerie qui fiaisait
àe la capitale de la France un des çiarais les plus abjects oji Jamais
(1) Torai h KwH *i IS pul «t dn i'<- ]idn.
DigitizedbïGoOgIC
g32 BETDE DES DEUX MONDES.
peuple ait fùlli se noyer, la Banque semblait un tlot où ce qui
restait de la civilisation naufragée s'était réfugié. Là, du moim,
sur ce tout petit coin de terre, on savait encore ce que c'est que le
droit, le respect de la loi et l'accomplissement du devoir. On avait
fait autour de soi une sorte de cordon sanitaire; on se gardait contre
l'épidémie sociale et l'on sut se préserver.
Pendant que le personnel de la Banque enfermé dans Puis
donnait ce grand exemple, M. Roulaud, ayant, vaille que vaille,
installé ses services à Versûlles, réunissant autour de lui H. Haltet,
M. Rothschild, quelques autres régens, et leur demandant conseil,
s'associait, sans réserve, aux efforts du gouvernement et mettait la
France en situation de reconquérir sa capitale. Dans les premieis
temps de son séjour, il avait eu de nombreuses conversadoos et
même plusieurs altercations avec H. Thiers, à. qui il eût voulu fa-
4 uader qu'il fallait se jeter hardiment dans Paris à la tête de quelques
soldats, afin d'y former un noyau de résistance près duquel tous les
honnêtes gens auraient pu venir se grouper, 11 avait échoué ; il lui
avait été impossible d'ébranler la conviction du chef de l'éiat, con-
viction profonde chez celui'-ci et qui datait de loin, car, le 2& février
18&8, il avait essayé de la faire partager à Louis-Philippe, auquel il
avait donné le conseil de s'arrêter à Saint-Gloud pour reprendre, de
haute lutte, Paris insurgé. Lorsque H. Rouland eut compris que tout
espoir d'une action immédiate devait être abandonné, il travaillisaos
relâche k faciliter la tâche entreprise. Il fallait rapatrier nos soldats
prisonniers en Allemagne, les armer, les habiller, les nourrir; il
fallait aller chercher dans nos ports militaires l'artillerie de gros
calibre qui devait battre les murailles de l'iosurreciiOD, il fallait
payer, quelquefois un peu à l'aventure, les chefs de la révolte qui
ofiaient de se vendre. Pour mener rapidement à bonne fin tontes
ces opérations qui convergeaient au même but, l'argent était né-
cessaire, et le gouvernement, ruiné par la guerre, rejeté horede
Paris, où il avait oublié sa bourse, n'en avait pas. A qui en deman-
der? A la Banque de France, à l'inépuisable Banque dont, fort beo-
reusement, l'on avait le gouverneur sous la main. M. Rouland ne
s'épargna pas. Quelques-unes de ses succursales de province étaient
bien munies ; on s'en aperçut, et, pendant que ia commune harcebil
la Banque de Paris pour lui soutirer quelques billets de mille francs,
la Banque de France donnait des millions au gouvernement de la
légalité. Les troupes affluaient, prenaient corps, s'organisaient et
la paie ne leur faisait point défaut. Lorsque M. Thiers avait besoin
d'argent, il prévenait H. Rouland, celui-ci envoyait à qui de droit
une dépêche télégraphique, et l'argent arrivait ; pendant la durie
de la commune, 257,630,000* francs furent ainsi versés par la
Bwique au trésor, qui les employa k l'œuvre de délivrance.
j,GoogIc
LA. BAKQUE DE FHANCB SOUS LA. COMMUNE. 8S8
Par suite d'uo hasard qui aurait pu devenir une désagréable
aventure, un train porteuc de 28 millions en or était en route pour
revenir de Brest à Paris, lorsque le 18 mars éclata. On n'eut que le
temps d'arrêter le train en route pour l'empêcher de tomber aux
mains des hommes de la commune ; on le dirigea vers Lyon, vers
Toulouse, vers Marseille ; la veille du jour où il devait entrer en
gare, on apprenait que la ville se soulevait, se couvrait de haillons
rouges; le train stoppait, rétrogradait, se réfugiait dans quelque
petite station inconnue ; reprenait sa route à la moindre alerte et
mardiait comme un bataillon bloqué de tous côtés par des armées
ennemies. Ces 28 millions firent ainsi une sorte de retraite des dix
mille qui ne manqua point d'imprévu et, après avoir réussi à éviter
tous les dangers, finirent par trouver un abri k l'arsenal de Toulon,
où l'amiral Jauréguiberry leur donna un asile respecté.
La situation de la Banque, k Paris, préoccupait singulièrement
M. Rouland; il savait qu'elle était vilipendée, menacée, spoliée,
qu'elle n'écbappait que comme par miracle aux périls sans nombre
qui l'entouraient. Il en connaissait assez le personnel pour être
convaincu que nul n'y faiblirait, qu'elle serait défendue, qu'on y
livrerait au besoin un combat à outrance; mais sans doute on ne
parviendrait pas & la sauver. Si le parti jacobino-blanquîste de
la commune, fatigué des concessions qu'il avait faites jusqu'à ce
jour au parti économiste, se débarrassait violeounent de celui-ci
en le jetant à Hazas, à côté de l'archevêque, ou à la Grande-
Roquette à côté des gendarmes, tout était à craindre ; la Banque
serait alors certainement envahie et administrée par les vain-
queurs, c'est-à-dire mise ai} pillage. Cette éventualité, que Paris
aurait vu se réaliser si l'entrée des troupes avait été seulement re-
tardée jusqu'au 23 mai, cette éventualité, M. Thiers ne pouvait
l'ignorer, car quelques membres de la commune rivalisaient d'em-
pressement pour lui envoyer des renseignemens précis sur les
projets qui fêtaient les cervelles à l'Hôtel de Ville ; cette éventualité
vraiment redoutable a dû être connue de M. Rouland et l'inquiéter
vivement sur le sort de l'institution dont il est le gouvemeor. Il
crut qu'une action diplomatique était possible et que la commune
reculerait devant une exécution de la Banque de France, si celle-ci
était officiellement prise sous la protection, sous la sauvegarde des
puissances étrangères. A ce moment, la serre du dépôt des titres
contenait 7A6,580 titres de valeurs étrangères, représentantla
somme de 327,095,870 francs. Ëtait-ce assez pour motiver une
intervention sérieuse 7 M. Rouland le crut et écrivit dans ce sens à
H. Pouyer-Quertier, ministre des finances, lui demandant de sou-
mettre ce projet « aux lumières et à la haute expérience de M. le
xoMK xxTQ. — 1878. 53
.vGoogIc
8Si BEVUE ms Dm mcmdes.
clief du pouvoir exécutif, préaideot da conseil. » — L& Pâponse de
H. Pouyer-Quertier ne ae fit pas attendre. Il a commaniqaé UJ eOn
da gouveroeur au conseil et au président; «ncune décision n'a M
prise, il en reperlera; puis il ajouts : — « Veoilles biea donner des
instructions précises pour qne dfs coupures soient mises k la diqio-
sitioD des AllemandB et aussi quelque numéraire, pour le paienent
de leurs troupes. » Ainsi à cette heure la Banque se troorait dau
la situation de fournir de l'argent pour l'entretien des troupes aile*
mandes, — d'avancer des millions au gouvememeot légal afin de
lui permettre de réoccuper Paris un peu rapidement abandonné,—
de subvenir, dans une mesure, aux besoins de l'année de la révolte
afm gjie celle-ci ne ae payât pas de ses propres mains eo mettant
la ville à sac. Cela méritait peut-être que l'on sollidt&t poor elle
l'initiative diplomatique qne H. Rouland réclamait et dont il ne fa
même plus question au conseil des ministres.
Pendant que la Bartqoe de France, représentée à VersiiUâs par
son chef, ne ménageait point ses sacrifices, la Banque de I^s voyait
se terminer à soa détriment une n^ociation qu'Ole avait traînée
en longueur avec une obstination qui ne fut point du goftt de It
commune. L'insurrection du 18 mars était exclusivement comno-
naie, on le sait, «lie avait eu pour but de donner à Paris on goo-
vemement municipal, rien de plus; on l'avait répété sartoosles
tons; bien incrédule qui en eût douté, encore plus sot qui y aurait
ajouté foi. La commune a voulu être diplomate, militaire, législa-
tive, avoir tous les pouvoirs et les exercer tous, même ceux qui,
en (^aque pays, sont exclusivement du ressort de l'état. PenduA
ces deux mois de règne épileptique, elle s'est emparée de tons les
droits, excepté du droit de grâce, dont elle ignorait l'existesce. Ole
voulait, usurpant le droit régalien par excellence, faire tnpptx
monnaie, de même qu'elle voulait cr^ une décoration dont le mo-
dèle avait été demandé à Raoul Rigault. Le 10 avril, tout le per-
sonnel de l'Hôtel des Monnaies s'était retiré ; .la commone s'étùt
saisie de cette grande administration et l'avait abandonnée i Camé*
linat, ouvrier bijoutier-fondeur ajhlié depuis longtemps k Ilnierna-
tionale. H faut plus que des coins et des balanciers povr battre
monnaie, il faut du métal, et la commune n'en avait gtière. Malgré
les vases sacrés volés dans les églises, les presses du quai Cwiti
risquaient fort de chdmer, lorsque l'on se souvint qu'il y avait des
lingots à la Banque; on les lui demanda, et dès le 15 avril Charles
Beslay pria M. Mignot, le caissier principal, d'envoyer des ■ ma*
tières » au monnayage. On fit h Charles Beslay des objecticHiB qu'il
comprit ; il engagea M. Mignot à aller voir Camélioat. Le 17 avril,
à titre courtois, M. Mignot fit la visite que Beslay, désireux d'éviter
tout conflit, avait conseillée, et il se promit de ne la point reaoHVe-
.ïGooglc
- LA BANQUE U. FBAHGE SODS LA COUUUKE. S3&
1er. Oq voulut, tout siDif^meat le Eetenir prisonaiw k l'Hdtel dea
lIoBoaies, jusqu'à ce qu'il yeûtïùt parvemc les lingots que l'on
eûgeait. Il lui fallut menacer de fiaitervention du délégué de la
commuite pcës de la Banque pour étr& rendu à la liberté.
Le eoBBeU des tégeaa, le aoua-gooTerneur, les chefs de service
éprouvûcm une répagjKUce très sérieuse à Imer leurs matières
d'or et d'argent au mtouiayage de ta conuDuae, car ils compre-
Daieat très bieo que l'on profiteFait de cette a opéradbn ■ pour
faire fondre et diaptriltre bien des objet» en métal précieux enle-
vés dans les raonumeuâ du culte ou chez les panicmlîeFs. On se
donnait garde de Btettre en avant ces motifs, qui auraient eertaine-
ment paru « tro(> mosurcfaistes et trop déricaux » à la libre pensée
communarde, <m se cootenttit de dire à C3iarles Besiay que
l'absence des foncdonnaires Bomokés par l'état pour coastater la ré-
gularité des diverses opévalioos du monnayage, depuis l'entrée
des matifaras aiu bureau de chan^ jusqu'à la délivrance des es-
pèces (1), pouvait faire nattre des doutes sur l'aloi des pièces fa-
briquées. Charles Besiay admettait sans peine ces raiscms d'an
ordre exclusiveincnt financier, mais il essayait vainement de les
ikire prévaloir dans les conseils de la coounune. On avait gt^é du
temps, et i' on espérait pent-ètre parvenir à éviter l'atKmdoo de quel-
ques liogots, lorsque la commune, irrkée de ces lenteurs et voulant
faire taire les scrupules âe la Banque, nomma une commission des
monnaies dont la composition fut signifiée au marquis de Plœuc (2).
Ce fut le & mai qpe la Banque reçut celte notification, cl le 3, sur
une invitati(M de Charles Besiay, si pressante qu'elle ressemblait à
une sommatioD, elle livra quelques matines à monnayer.
Il faut épuis» tout de suite pour n'y plus revenir l'histoire des
relations de la Banque de France avec la Monnaie de la commune.
Du S au 17 mai, M. Migoot se vit contraint d'abandonner à Camé-
linat 165 lingots d'ai^ent représentant une valeur de 1,112, 8AS fr.
La fabrication ae languit pas, car, d' une part, la Banque était pres-
sante, et, de l'autre, )a commune avait grande hâte de faire acte
souverain. Gamélinatput battre rapidement monnaie, en employant
les coins en cours de service; mais il remplaça l'abeille, défient
de M. de Bussière, directeur régulier de U fabrication, par le dé-
férent qu'il s'atlrilHia : un trident; c'est 4 c^ que l'on pourra
(I) Voyei, dui« U Bfvua du 15 déccmbra 1S6S, notre étude sur l'HUttl du Mon-
naie* <!• Pant «t la MniMttim ijn Npfcw monitatraf.
(3) CaiBélinat, délAgai à U lUrwtlBii; Pvnebtm, eoBiailuaire des noinalca; Fonr-
Dier, cÔDUOlenr au ehmeet Féreat, chai do laboMlDin d« anali ; Deunaraia.cnajsir;
Lampérièro, CDDlfUeor xu mtmuyieei Bure, paveur gésénl; Guniar, coalrtltur aui
coins et poiofoiM; Hiint, àiUgaé & U fataricUiiiia. Ifi décnt Ht npii i V. OémaM;
BilUoraji B. LBfaujait ; coiUre-«Biid : Jmrde.
.ïGoogIc
836 HETUE DES DEUX KOND&S.
toujoQrs reconnaître les monnaies frappées sous la commune. Elles
ne sont pas nombreuses. En dehors des lingots fournis par la Ban-
que, le bureau de change de l'hfitel Conti a reçu des objets d'ar-
genterie soustraits k divers ministères et à quelques administratioiii
publiques, évalués à une valeur approximative de 561,000 fr. (1).
De ces matières, Gamélinat a tiré onze ou douze cent mille francs de
pièces de cinq francs, qui, presque toutes rentrées à la Banque, ont
été refondues pour être transformées en monnaie divisioooain.
On peut donc affirmer, presque à coup sûr, que les pièces a com-
munales » sont dans la circulation en assez restreinte quantité pour
£tre devenues une rareté numismatique. Au dernier moment de la
commune, lorsque les troupes françaises se jetaient en avant mal-
gré les incendies, Gamélinat fit placer 70,000 francs sur un fourgoa
qu'il conduisit à ce qui restait du gouvernement insurrectiononel.
Lorsqu'il revînt vers le quai Gontl pour renouveler son chargement,
il aperçut le drapeau tricolore qui flottait sur l'Hôtel des Monnaies;
il trouva peu prudent d'aller chercher quelques pièces neuves el
décampa (2).
Le 5 mai, trois jours avant que la Banque eût remis, pour h
première fois, des lingots au monnayage de la commane, Jonrde
avait demandé un rendez-vous au marquis de PIceuc. Il avait, disait-
il, d'importantes propositions à faire à la Banque, car il désinit
entretenir avec elle des relations amicales qui mettraient fin au
réquisitions dont il était souvent forcé de la frapper. Sans ciXHre que
la négociation annoncée pût aboutir à un résultat pratique, le mar-
quis de Flœuc se déclara prêt à écouter François lourde; mii^
de l'entrevue réclamée pouvait naître une décision grave i prendre : i
il appela près de lui deux régens, MM. Denière et Davillier. Démit ]
ces hommes accoutumés aux grandes affaires du commerce, de l'in-
dustrie et de la Banque, Jourde, accompagné de Charles fiesUf, l
exposa son plan fmancier. On l' écouta avec la plus sérieuse ailen- 1
tion, car on allait enfin savoir, on l'espérait du moins, quels étaient .
les principes économiques de la commune. On s'attendait i bean- |
coup de divagations, k beaucoup de projets sans consistance; od
ne fut point déçu. Parmi les phrases vagues dont Jourde parsema
son discours un peu emphatique et prononcé d'une voix mal assurée,
on put apercevoir le dessein d'augmenter les revenus, tout ai dimi-
nuant les impûts; par suite d'une série de mesures énoncées ptuiO'
(1) L'HAtsl du InviUidea ne fat mine puépu^d; nirlo (T«le*é detoMB^o'-
ven en ft^nt enlevd* h diud irmâe ptr lei t^n» de la coramuDe la Ifl lîril ID, ■
Je toi* que te U>l^ da poidj de li raiwelle plaie volte e*t de ITS kil. 639 psn»ei>
(3) L'tcUr abandonné à mtitel de* Hoaniiei par le d«psrt prAcIplt^ de Caméimii f-^
pUcd MU* les Kellte le 30 nui ; U rdaliwtion de cet actif, qui ne Mptita»* 1^^
que S8 ponr 100 ïïa proflt «Jet Intjrewé», a tti effecWte u i&oJa de Doramka ICI.
ng.izuj ./Google
tA BANQUE DE FBANCE ROUS LA. COMMUNE. 837
que formulées et dont le mécanisme n'était point expliqué, lourde
comptait rassurer le crédit, amener le retour du numéraire à force
d'économies, diminuer les droits d'octroi de 50 pour 100, ré-
duire la dépense de la ville à moins de bO millions par an, dégrever
les contribuables; cela n'est point si difficile qu'on le croit. L'erreur
vient de ce que l'on compare k tort notre époque à celle de 1703.
£n 1793, la France vivait de ses propres produits ; aujourd'hui elle
vit surtout des produits étrangers ; le devoir de l'économiste est
donc de favoriser l'échange des produits ; lorsque cet échange sera
solidement établi, le travailleur aura les instrumeos de travail dont
il a besoin et auxquels il a droit. C'était bien difTus, et les auditeurs
étùent accoutumés à prendre des décisions sur des théories moins
nuageuses. Après avoir parlé, Jourde s'arrêta. — M. de Plœuc lui
dit : — Concluez. — Jourde s'inclina et reprit : — Le plan que je
viens de développer devant vous produira certainement les réulats
pratiques que j'ai annoncés; mais il me faut le temps de l'appliquer,
. et en attendant nous avons besoin d'argent; je prie donc la Banque
de m' ouvrir un crédit de 10 millions pour dix jours; jusqu'au
15 mai, je prendrai, par jour, un million qui m'est indispensable.
A cette exigence greffée sur un exposé théorique, personne ne
répondit ; Charles Beslay lui-même semblait embarrassé. Le silence
était tellement significatif que Jourde le comprit et modifia iomié-
diatement sa première proposition pour en faire une autre qui ne
devait pas paraître plus acceptable. Le revenu quotidien de la ville
est actuellement de 600,000 francs , la Banque se chargera de le
recueillir et de l'encaisser; elle donnera un million par jour à la
délégation des finances; de la sorte elle ne se découvrira que de
400,000 francs. Le marquis de Plœuc et les r^ens refusèrent :
l'insécurité des rues de Paris constituait seule un péril que la Banque
devait éviter de braver ; et puis, en vertu de quel di-oii encaisserait-
elle des sommes dont la provenance inconnue pouvait fort bien
n'être pas régulière? La Banque avait démontré sa ferme volonté de
vivre en bonne intelligence avec le gouvernement que Paris s'était
donné depuis le 18 mars ; il était facile de le prouver, car le solde
créditeur de la ville était épuisé et même dépassé de i5&, 797 francs;
mus exiger qu'elle devint le garçon de recette du délégué des fi-
nances, c'était lui imposer une diarge que ses statuts ne lui per-
mettaient point d'&ccepter; on ne pouvait donc que rejeter, d'une
naaniëre absolue, ta proposition formulée par le citoyen Jourde.
Celui-ci, pris par sa propre argumentation, réduisit ses prétentions
et pria la Banque de lui accorder A00,000 francs par jour pendant
dix jours, soit A millions. On discuta un peu, plutôt pour sau-
vegarder les apparences que pour se défendre sérieusement, et l'on
ouvrit au délégué de la commune le crédit qu'il réclamait.
CgIzcdbvGoOgIC
838 REVUE DBS DEUX HOKBES.
A cette heure, ksitaation de lourde était des plus dif5dle8;le co-
mité central tentait de reprendre le pouvoir exercé par la commuK,
ou tout au moins de s'y associer; Rossel, alors dél^rué k )» guerre,
cherchant àopposer toos les partis les unsauxaulres,afia de mieiu
les annuler et de s'élever sur leur rnioe, avait, par son ambition m»-
Iftdroite et désordoimée, créé cet état de choses qui fonn«it un t^
ritable chaos, car chacun se donnait des altribudons et tirait des
mandats sur la délégation des finances, lourde n'en pouvait mais,
faisait des eObrts très sincères pour ménager les ressources de ia
commune, et disait tristenieot i l'Hôtel de Ville : n Qui est-ce qat
gouverne? Est-ce la commune, est-ce le comité central? J'ai besoin
de contrôle pour ne dépenser que 800,000 francs par jour. ■ Cette
confusion retombait jusqu'à un certain puni sur la Banque, car c'est
vers die qu'on levait des mains suppliantes ou menaçantes toutes
les fois que les mandats du comité de saint public, de la commune,
du comité central, des délégués aux ministères et aux administra-
tions centrales épuisaient les caisses que Jourde avait tant de pône
à ne pas laisser complètement vides.
Pendant que les partis qui divisaient la commune semblaient
prendre position pour s'attaquer et se combattre, Paris, semblable
à une fille outragée par des soudards, était livré atix avanies. Sous
prétexte d'arrêter les réfractaires et les agens de Versailles, les fé-
dérés saisissaient les passans inotTensifs et les poussaient dans leon
geôles. Le caissier principal de la Banque de France, M. Mignot, en
fît l'épreuve, et se tira d'une mauvaise aventure avec un bonheur
que d'autres n'ont pas eu. Le 9 mai, dans la soirée, il passait sur
le boulevard, à la hauteur du nouvel Opéra, et s'était mêlé à sn
groupe d'une vingtaine d'individus qai venait de protéger one
femme maltraitée par un garde national ivre, lorsqu'une forte cour-
pagnie de marins de la commune, débuchant au pas de course de
la me de la paix, se sépara en deux escouades, entoura les prome-
neurs et les conduisit au quartier-général de la place Vendôme.
Personne ne résista; H. Mignot ne prit d'autres précautions que de
se placer le dernier. Pendant que ses compagnons de capiivité
étaient interrogés, il trouva ingénieusement le moyen de se dé-
barrasser de quelques lettres peu sympathiques & la commune qai
avait en portefeuille. Lorsque vint son tour de comparaître devant
le chef de poste, il se trouva en face d'un jeune homme vftta ta
officier de marine, passablement chamarré, et qui ricanait en
voyant la mine pileuse des prisonniers que l'on envoyait dans une
des caves de l'hôtel, convertie en violon. M. Mignot déclina sas
noms et qualités. — L'officier s'écria : — Caissier principal de la
Banque I Pourquoi diable vous a-t^on arrèlé?— - Je n'en sais rien.
— Ni moi non plus. — M. Mignot se mit à rire. L'officier rqvit : —
C(.)o<^lc
U BANQUE OU FBANCE SODS LA. COHUUNE. 839
Vous avez l'air d'un bon enfant, voua; allons boire un bock! —
Puis il mit crânement son képi sur le coin de l'oreille, prit le bras
de M. UigDot, et alla s'installer devant un café du boulevard des
Italiens. Il était expansif et disut avec bonbomie : — II ne faut pas
en voul<Ni à mes caïmans s'ils vous ont empoigné ; il y a à Paris un
tas de loouchards expédiés par Versailles, qui voudrait bien faire
UD coup et s' emparer de la place Vendôme par surprise; mais nous
avoDs l'œil et nous coiïrons tous les suspects. Versailles est perdu:
je sais cela, m(H, je suis aux premières It^es ; je suis chef des équi-
pages de la iloite, et mes petits marins tapent si dru sur les Ver-
saillais que les lignards n'en veulent plus. Voua verrez comme cela
marcbera bien quand nous aurons administré à l'armée du petit
père Thiers une brossée définitive. Sans le 18 mars, qu'est-ce que
je serais? rien du tout; la commune se connaît en bommes, elle
m'a mis à ma place. Uon père était huissier chez le garde des
sceaux, il annonçait les visites; ce n'est pas une position, ça; il a
obéi toute sa vie, moi je commande, c'était mon tour; c'est diffi-
cile, il faut de la tenue avec les soldats, j'en ai, et je vous réponds
que l'on ne bronche pas. — Lorsque l'heure de se quitter fut ve-
nue, M. Mignot porta la main à sa poche. L'oflicier comprit le
geste : — Du tout! je vous ai invité, c'est moi qui régale; je n'ai
pas comme vous les caves de la Banque à ma disposition, mais la
bourse est rondelette, et il tira un porte-monnaie gonflé de pièces
d'or. Ce « chef des équipages de la flotte » n'était autre que le tré-
sorier-payeur des marins de la garde nationale, Peudiot, dont
j'ai déjà parlé, et qui volait si scandaleusement que la commune
elle-même fut obligée de lui faire rendre goi^e (1) 1
XI. — LA loaRMiK aa 13 hai.
Les millions que le gouverneur de la Banque, M. Rouland, avait
prêtés au gouvernement de Versailles n'étaient point demeurés sté-
riles; on les avait utilisés, Dne forte armée avait été réunie, rapi-
dement équipée, et gagnait chaque jour un terrain que les féd^s
ne lui disputaient plus que mollement. Le 10 mai, la formidable
ligne d'attaque de Montretout, commandée par le capiiaine de vais-
seau Bibourl, avait démasqué son feu et pulvérisait les remparts;
le drapeau tricolore flottait sur le fort d'Issy, abandonné par les
insurgés. L'heure de la débâcle allait bientôt sonner. Les simples
soldats de la fédération pouvaient en douter et croire encore aux
belles promesses qu'on ne leur ménageait pas-, leur incurable cré-
dulité acceptait en pâture toutes les fables dont on les nourrissait;
(1) Vojrei, dani la Snm in i" et da 15 mm 1818, k Mmittirt d* la tnaritu
.ïGoogIc
8A0 BErUE DES DEUX MONDES.
de même que pendant la guerre allemande ils avaient fermement
cru que Paris ne capitulerait pas, de même ils croyaient que les
bandes de chouans qui composaient l'armée de Versailles ne pré-
vaudraient jamais contre eux. Ceux-là étaient des naïfs que l'cau-
de-vie abrutissait et qui se figuraient que la série de leurs re-
culades constituait des mouvemens stratégiques. Mais pour les
membres de la commune, pour la plupart des officiers, il n'en était
pas ainsi ; ils comprenaient que la défaite était inévitable ; des cir-
constances fortuites la reculeraient peut-être, mais elle viendraît à
coup sûr et serait terrible. Us le savaient, comptaient les jouirs de
grâce qui leur restaient à parader, et s'arrangèrent pour en profiler.
11 se produisit alors un fait très remarquable qui n'a pas été suffi-
samment signalé et gui explique la quantité de coupables, — de
grands coupables, — dont on n'a pas retrouvé trace après la victoire
de l'armée française. A partir du jour où le fort d'Issy tombe en
notre pouvoir, où l'artillerie de marine tire en brècbe, où les mou-
vemens d'approche s'accentuent, les arrestations se maltipUeat
dans Paris. On arrête dans les rues, on fouille les maisons, ou cerne
des quartiers sous prétexte de faire la chasse aux réfracuires; pré-
texte menteur ; on fait la chasse aux papiers d'identité. On vide les
poches des personnes consignées, on y prend des cartes de visite,
des passeports, des ports d'arme, des livrets d'ouvriers, des cartes
d'électeur, de simples enveloppes de lettres portant une susoip-
tion ; ces papiers ne sont jamais rendus; plus tard, ils ne seront
pas inutiles à ceux qui s'en emparent, ils serviront à franchir les
portes de Paris, à passer la frontière, à moins qu'ils n'aient servi
à obtenir un passeport régulier sous te faux nom que l'on s'est
attribué. C'était, on le voit, une simple précaution prise en cas de
revers prévu. Le 20 mù, à Paris, tout le monde portait la balte-,
le 2S, les gens barbus étaient devenus rares, et l'on fut surpris de la
quantité prodigieuse de rasoirs que l'on trouva sur les cadavres des
fédérés tués ou fusillés. Dans les jours qui précédèrent la rentrée
des troupes, on fut étonné de voir presque tous les officiers et
même beaucoup de simples gardes modifier leur uniforme en y
ajoutant une grosse. ceinture de laine bleue. Si l'on eût déroulé
cette ceinture, on aurait vu qu'elle renfermait une cotte et une
blouse de toile, qui devaient servir à changer de costume au mo-
ment de la débandade. Du haut de ma fenêtre, j'ai assisté h. plus de
trente déguisemens prestement opérés au milieu de la me.
Quelques-uns des chefs de la commune, appartenant presque
tous au parti hébertiste, ne se faisaient plus d'illusion sur le sort
qui leur était réservé. Voulurent-ils se pour^-oir d'argent afin de
fuir avec plus de facilité? voulurent-ils s'emparer tout de suite
d'une très forte somme pour mieux activer la lutte ou terrifier Ver-
.ïGooglc
LA BANQUE DE FHANCE SOCS LA COMHUNE. 8&1
sailles en se rendant maîtres d'une partie de la fortune publique?
Nous ne savons, mais il est certain que, le 11 mai, dans un conci-
liabule secret qui fut tenu au parquet du procureur-général de la
cour de cassation que souillait Raoul Rigault, on décida que la
Banque serait occupée. Ou ne consulta ni la commune, ni le comité
de salut public, car l'oa redoutait les objections des économistes,
surtout celles de Beslay, qu'on ne se gênait guère pour traiter de
vieille béte, et celles de François lourde, qui, k cause de sa pro-
bité, était déjà accusé de pencher vers la réaction. Tout se passa
entre compères ; il est fort probable que ce sont Raoul Rigault et
Théophile Ferré qui imaginèrent le coup, auquel ils associèrent
Cournet, alors délégué à la sûreté générale'. Pour la plupart des
blanquistes et des jacobins, le respect relatif témoigné à la Banque
de France était une faute ; c'est là qu'il eût fallu s'installer dès
l'abord : le capital saisi était vaincu, et Versailles capitulait devant
la ruine du crédit public. Deux hommes qui ont pris une part ac-
tive aux œuvres de la commune ont- très nettement résumé les pro-
jets que le parti excessif de l'Hôtel de Ville nourrissait à cet égard;
l'un, M. Lissagaray, a écrit à propos du décret sur les otages :
« lies membres du conseil, dans leur emportement enfantin, n'avaient
pas vu les vrais otages qui leur crevaient les yeux : la Banque,
l'enregistrement et les domaines, la caisse des dépôts et consigna-
tions. Par là on tenait... (1) la bourgeoisiej on pouvait rire de son
expérience, de ses canons. Sans exposer un homme, la commune
pouvait tordre la main, dire à Versailles : Transige ou meurs. »
L'autre est Paschal Grousset qui, le 27 juin 1870, envoyant à lourde
une sorte de certificat de v civisme, w dit en terminant sa lettre :
Il Votre erreur, à mon sens, est d'avoir pensé, avec plusieurs
autres, qu'il fallait sauver a le crédit de Paris, » quand c'est son
existence même (l'existence de Paris) qui était en cause. »
Une fois entré à la Banque, on n'en serait plus sorti; elle avait
beau être sur le pied dé guerre et être défendue par un bataillon
très dévoué, on espérait bien s'en emparer et s'y maintenir. Le mo-
ment était propice pour tenter un coup de main audacieux dans
Paris; la commune était en désarroi. Le 10 mai, Rossel avait donné
sa démission de délégué a la guerre; le 11, Delescluze le rempla-
çait : il y avait donc une sorte d'interrègne dont il était bon de pro-
fiter. Mais pour pénétrer en force dans l'hôtel de La Vrilhère, il
fallait un prétexte; ce fut Paschal Grousset qui le fournit ou à qui
on le demanda, nous ne savons absolument rien de positif sur ce
point, mais nous avons sous les yeux l'orignal d'une lettre écrite
(1] Il y ■ ici une expreulon lellemont grouiire qne je ne puii li reproduira, mbne
pu an éqtdTilent. Bitloin d§ ta cominKtu, p. Sll-SlS. Bntiellei, 1876.
.ïGoogIc
612 BETUfi DES DEUX HORDES.
par lui et qui contient un passage que l'on doit citer : « Rdatioas
extérieures à guerre. Paris, le 11 mai 1871. — La Banque de
France, position stratégique intérieure de premier ordre, est tou-
jours occupée par le 12* bataillon (batùllon formé par les em-
ployés) depuis le 18 mars; elle recèle un dépôt clandestio d'armes
à tir rapide, échangées là ctnitre des fifâiU À piston par des réfrat-
taires menacés de perquisition. On peut dire qu'elle constitue le
véritable quartier-général de la réaction à l'intérieur et le centre
de réunion des innombrables agens versaillais qui pullulent dus
Paris, n C'était une dénonciation formelle et calomnieuse, — en ce
sens que la Banque ne cachait aucun dépdt d'armes et que les agens
de Versailles ne s'y réunissaient point.
Ceci importait fort peu aux politiques de crémeries qui hubo-
taientdans le mensonge comme dans leur élément naturel; lepr^
texte était trouvé, c'était là le prindpal. On résolut d'agir sans re-
tard; on savait que Charles Beslay, malade, était depuis quatre
jours retenu à son domicile de la rue du Cherche-Midi; l'occasion
semblait favorable, on voulut en profiter. L'expédition fut décidée
pour le lendemain et confiée aux soins de Benjamin-Cottstaai Le-
moussu, dessinateur, graveur, mécanicien, dont la commune anit
fait un commissaire de police aux délégations judiciaires. Celait
une sorte de bellâtre, alors âgé de vingt-cinq ans, grand boreor
d'absinthe, phraseur prétentieux, rugissant de fureur à la vue d'an
prêtre, fort bète du reste et passablement vi(^ent. Gomme l'on
connaissait sa haine burlesque contre <i les curés, > c'est loi que,
dans plu& d'une circonslaoce, on lâcha contre les ^ises où Voa
voulait découvrir les crimes du catholicisme; muni d'ordres
qu'on lui transmettait ou qu'il se donnait à lui-même, il envahit
et ne respecta pas Nolre-Dame-de-Lorette, Saint-Germaîo-l'ADicT-
rois, la Trinité, Motre-Dame-des-Victoires; c'était dans ses atln-
butions et dans ses goûts. On s'en fia â son énergie, tout en lui
recommandant d'user de prudence au début, de n'eOarouchet
personne et de se glisser dans la place; c'était à lui de n'en pias
sortir lorsqu'une fois il y aurait pénétré.
Le 12 mai, un peu avant dix heures du matin, deux coinpagnies
des Vengeurs de Flourens, sous la conduite du commaudant Joseph
GrelTier, directement venues de la préfecture de police, prirent
position sur le trottoir qui fait face à la Banque. Le commandaiU
Bernard, qui ne quittait plus son uniforme depuis le 18 mars, fut
' immédiatement prévenu. Il dla interroger les capitaines et leur de-
mander dans quel but ils se réunissiùent rue de LaVrillière; ks
capitaines répondirent que leurs compagnies s'étaient assemblées
là en attendant le reste du bataillon, qui devait venir les rejfHndre
pour être dirigé ensuite sur un autre point. La réponse poanitp*-
.ïGooglc
LA BANQUE I» VRAIfCB SOOS LA COUUUNE. 813
raltre satisfaisante, mais le commandant Bernard, rentré dans la
Butque, fît armer ses bommes; cbacun se prépara, et l'on mit deg
cartouches dans les gibernes. M. de Plœuc avait couché à la Banque;
il venait à peine d'être averti de la présence des Vengeurs de Flon-
rens, lorsqu'on lui annonça qu'un détacbement de garibaldiens, ar-
rivant par la rue d'Aboukir, occupait la rue de Catinat et la rue de
La Vrillière jusqu'à la jonction avec la rue Croix-des-Peiits-Champs.
M. de Plœuc donna rapidement quelques ordres et s'éloigna; il avait
parfaitement compris que, s'il était arrêté, on nommerait un gou-
vernenr à sa place, et que son devoir était de soustraire aux re-
cherches la plus haute autorité de la Banque de France. 11 se réfuta
dans une maison voisine, d'où il pouvait rester en communication
facile avec son personnel. 11 était à peine parti que le 208* bataillon,
appartenant & Ménilmontant, cernait la Banque par les rues Croix-
des-Petits-Cbamps, Baillif et Badziwill. On fit fermer les portes. Le
commandant B^nard sortit plusieurs fois, pous^ quelques recon-
naissances lointaines pour voir si de nouvelles troupes n'étaient
point dirigées vers lui, et sans doute il pensa avec regret que H»-
rigot n'était plus au Palais-Royal. Marigot en effet avait été expulsé
de la demeure où il aimait à vivre, et il y avait été remplacé par un
marchand de vin nommé Boursier, renforcé de Napias-Piquet, qui
devait être le chef des " fuséens. » Il n'y avait donc plus à compter
sur le secours éventuel d'un bataillon ami, et le commandant Ber-
niu*d put se demander si le moment de la lutte n'était point venu.
Vers dix heures et demie, le citoyen Lemoussu, ceint d'une
écharpe, demanda à parler au citoyen de Plœuc, sous-gouveineur,
on, en son absence, au citoyen Marsaud, secrétaire -général. Le-
moussu, escorté de deux cstafiers, pénétra dans la cour ; il y reo-
contra H. Marsaud, et M. Chazal, le contrôleur, et M. Mignot, le
caissier principal, et H. de Benque, te secrétaire du conseil; il y ren-
contra aussi une bonne partie du bataïDon massé, en armes, der-
rière son commandant; il entendit un murmure sourd et comprimé
aussitôt par l'ordre : Silence dans les rangs I Lemoussu fut extrême-
ment poli ; il se fit reconnaître : — commissaire aux délégations,
mandataire de la commune. Puis montrant un papier qu'il tenait
en main et ne lâcha pas : — Je suis expressément chargé de faire une
perquisition dans les diilérens locaux de la Banque pour m' assurer
que l'on n'y cache pas un dépôt d'armes clandestin, — M. Marsaud
le regarda galment par-dessus ses lunettes et lui répondit : a Mais,
mon cher monsieur, vous vous dérangez bien inutilement; nous
n'avons pas de dépôt d'armes ; nous possédons précisément le
nombre de fusils correspondant au nombre d'hommes qui forment
notre bataillon, pas un de plus, et notre bataillon est exclusivement
«mposé de nos employés, ainsi qu'il est prescrit par le décret du
.ïGoogIc
Sàh BETDE DES DEUX MONDES.
2 septembre 1792. — Lemoussu sourit avec gr&ce, prit un lir
tout à fait conciliant et parlant à demi^voix, comme lorsque l'on
fait une conOdence, il réptiqfua : — Je sais bien que vous n'avez pas
d'armes ; mais que voulez-vous, j'ignore qui vous a dénoncés, on
est très soupçonneux à l'Hôtel de Ville, il faut donner satisfaction
à ces gens-là; ce ne sera qu'une simple formalité, et j'y mettrai,
vous pouvez le croire, toute la réserve possible. — M. ChazaI, qui,
en sa qualité de contrûleur, avait la police intérieure de l'adminis-
tration, intervint alors et dit : — Je me ferais un véritable plaisir de
vous conduire moi-même dans la Banque tout entière, si je n'étais
retenu par un scrupule que vous partagerez certainement. H. Charles
Beslay, régulièrement délé^é par la commune près la Banque de
France, est absent en ce moment ; je vais le faire prévenir et le
prier de guider lui-môme votre perquisition, à laquelle sa présence
seule peut donner le caractère de légalité que vous êtes le premier
à rechercher. » Lemoussu sembla hésiter un instant ; il avait alMe
à. plus fort que lui, et se sentait deviné. — Mais le citoyen Beslay
sera peut-être longtemps avant d'arriver ici. — k peine une heure.
— Eh bieni alors, citoyen secrétaire-général, dans une heure je
reviendrai, puisque vous voulez bien me le permettre. — On se
salua courtoisement, Lemoussu s'en alla, et l'on referma la porte
derrière lui.
U. Harsaud envoya immédiatement un messager porter ud mot
d'avertissement k Charles Beslay ; de son côté, M. de Beoque expé-
diait au marquis de Ploeuc un court billet : u Tentative de perqui-
sition à la Banque pour y chercher des armes, soi-disant cachées.
Le comité de salut public a fait cerner la Banque par des forces
considérables ; le citoyen Lemoussu est chargé de la perquisition. «
Sur le même papier, M. de Plœuc répondit : « Entendons-nous bitm,
faites-le savoir aux nôtres. S'il s'agit de ma personne, j'ai pour de-
voir de me mettre à l'abri ; s'il s'agit d'autre chose, faites-le-moi
savoir, et je serai avec vous tous immédiatement. Je recommande
une extrême prudence dans les rapports personnels, du calme et
de la confiance. Je serai avec vous, je le répète, s'il s'agit d'antre
chose que de moi. n Puis, sur une carte de visite, il écrivit rapide-
ment au crayon : « Faites protestation contre la perquisition pour
maintenir le droit; cela fait, ne vous y opposez pas, facilitez même.
Je ne veux pas motiver des violences. Souvenez-vous que, si je mets
ma personne k l'abri, ce n'est que pour assurer le gouvernement
de la Banque. Au premier péril, je serai avec vous. »
Nous avons dit que Charles Beslay était malade ; il souilrait d'une
infirmité assez fréquente chez les vieillards et avait, la veille, subi
une opération douloureuse; il était couché et fort dolent, lorsque
le message eq)édié par H. Harsaud lui parvint. Il se jeu à bas de
.ïGoogIc
Lk BANQUE DE FEAIfCE SOUS LA COKUDKE. 8&5
son Ut avec uoe ardeur toute juvénile, déjà furieux et disant :
R !4ous allons voiri » Il prit h peine le temps de se vêtir, monta en
voiture, et se fit rapidement conduire rue de La Vrillière. Il recon-
nut qu'on ne l'avait pas trompé, que la Banque en effet était cer-
née par des troupes nombreuses qui, l'arme au pied, semblaient at-
tendre l'ordre d'agir. Dés qu'il fut entré dans la Banque, on s'aperçut
qu'il était très irrité; l'acte que l'on tentait de commettre sans l'a-
voir averti était un fait d'usurpation contre son pouvoir, c'était en
outre une sorte d'insulte qu'il était décidé k ne point subir ; on le
vit à ses premiers mots : n Qui est-ce qui a apporté le mandat de
perquisition? — Un commissaire de police nommé Lemoussu. —
Lemoussu! un galopin; il est du Horbihan, je le connais. Est-ce
qu'un Breton devrait se charger d'une telle besogne! n — Lorsque
Lemoussu, exact au rendez-vous fixé, se présenta, il fut fort mai
accueilli par Charles Beslay : « Pourquoi tous ces soldats? pas un
d'eux ne mettra le pied à la Banque, sachez-le bien ! A quoi bon ce
déploiement de forces contre un établissement financier qui vous
empêche de crever de faim I A quoi servent toutes ces billevesées,
sinon à inquiéter le crédit et à ébranler toute confiance; dites à vos
gardes nationaux de s'en aller. » Lemoussu, d'une voix très hum-
ble, dit qu'il était le mandataire de la commune; Charles Beslay se
récria : « La commune, c'est moi; c'est moi, moi seul, entendez-
vous, qui la représente à la Banque, où elle m'a spécialement délé-
gué; allez-vous^n, jeune homme, c'est ce que vous avez de mieux
à faire ! n Lemoussu parla du dépôt d'armes qui avait été dénoncé.
M. Harsaud s'interposa : « Vous pouvez, monsieur, vérifier par
vous-même que la Banque nç recèle pas une seule arme; je vous
convie à visiter toute la maison avec moi. » Lemoussu comprit que
sa mission avortait; parcourir la Banque seul sans pouvoir y intro-
duire les fédérés qu'on y aurait laissés lui paraissait une mince
distraction; il refusa disant qu'il s'en rapportait à la parole du ci-
toyen secrétaire^énéral. « Dépêchons, reprit Beslay, que ces len-
teurs et sa propre souffrance rendaient singulièrement nerveux;
allez faire votre rapport au comité de salut public, et remmenez
tous vos hommes; non, je veux les renvoyer moi-même. » La colère
l'avait gagné; il était blême, m'a dit un des témoins oculaires,
ses lèvres tremblaient, il écumait de fureur. Il fît ouvrir la grande
porte, et escorté de Lemoussu, qui faisait une mine assez pi-
teuse, suivi des chefs de service de la Banque, il s'arrêta sur le
seuil : n Au nom de la commune, faites venir le conunandant. » Le
commandant, vêtu d'écarlate, arriva en caracolant. Il était ivre,
oscillait sur son cheval et tomba. Beslay cria : h Les voilà, vos of-
ficiers, tous soûls comme celui-là! n Le commandant s'était remis
en selle, Beslay marcha vers lui; de la main gauche, il prit sa
.ïGoogIc
S&6 ItETtE DEE DBUX HORDES.
montre, de la nain droite, il brandit sa longae-échaipe roogehcré-
|mtes d'or, qu'il ne portait jamaÏB, puis il voâfér» de façon i être
-entendu psr tout le monde : « Écoutet bien : ai dans cinq nmiutes
vous n'ayez pas fait retirer vos troupes, je tous bnïle la cervdie, «
et joignant le geste à la parole, il dirigea TïMemment son écliarpe
vers le visage du commûiduit. Moins de deux minutes après, les
Vengeurs de Floarens, les gwibaldiens, le 208* bataillon partaient
an pas accéléré ; Charles Beslay, tenant toujours en main sa montre
et son écharpe, marchait à côté du commandant qu'il vitapérait, et
le oondutsit ainsi jusqu'à l'entrée de la rue Goquitlière. Lorsqne le
dernier soldat eut déGIé, il revint à. la Banque. 11 était encore fort
ému et disait : a Leur conduite est odieuse; je vais eavoyerma
dësnission. » M. Harsaud fit immédiatement rouvrir les pentes, et
la Banque reprit son service.
Cette algarade, qui avait ims tout le quartier en rumeur, avait
pris fin à midi et -demi. Le même jour, vers trois hetires, îyançois
lourde vint, d'un air assez embarrassé, demander que le poste qui
forme l'angle de la rue de La Vrillière et de la rue Radrimil, et qui
jnsqu' alors avait été occupé par un détachement du bataiUon de b
Banque, fût placé dorénavant sous les ordres de rétat-tpajor de U
place, comme tous tes autres postes de Paris; il veillerait lui-niéine
à ce qu'on ne le fit garder que par des fédérés de choix pris pimii
les meilleurs bataillons. Jourde faisait comprendre que c'était uce
satisfaction qu'on devait à Topinion publique, qai slnqulèuit et
s'obstinait à voir dans la Banque une sorte de forteresse réaclioo-
naire que l'on disait puissamment armée et systématiquement hos-
tile à la commune. Sans être las de la lutte, sans cesser (Têtre ré-
solu à se défendre pied à pied, (m eût peut-être cédé aux exigeoca
formulées par Jourde, car la conservation d'un poste extérienr ne
semblait pas très importante, si Charles Beslay ne s'y était opposé
avec^ violence. 1! reprit son argumenlation favorite : toal ce qui
tondie, tout ce qui effleure le crédit public est de nature 4 altérer
la confiance et doit être évité; la Banque se conforme stricienait
au décret du 2 septembre 1732, qu'exige-t-on de plus? Le poste
que l'on veut confier k des fédérés est partie intégrante de Vbétel
de La Ynllière, comme tel, il relève de la Banque, qui l'occopc et
fait bien, lourde voulut insister ; Charles Beslay répondit : « Je ne
veux pas. -» Cette fois encore va péri! fut Soigné.
Charles Beslay n'avait point obéi à un simple Tnouvemnrt de
mauvaise humeur en menaçant de donner sa démission. 11 veuii
de la, libeller et de l'adressM- an comité de sdut public. Hle est
basée sur deux motifs sérieux ; d'abord Tinvestissetnent de b
Banque, qu'il considère « comme une désapprobation de sa con-
duite et de ses actes, et comme une mesure essentiellement préj»-
.ïGoogIc
de la maison de M. Thiers. prescrite par arrêté du 10 mai, immé-
diatement mis à exécuiioa; Charles Beslay proteste : « Eatre la
saisie et l'eipiopriation, avant jugement, et la démolition d'iu ioi-
meubie» il y a pour moi un abîme. iNe démalissous pas les maisons,
c'est un capital que nous anéantissons, et nous en avcms besoin
pour nous libérer des lourdes charges qui pèsent sur nous (1), »
La démission de Charles Beslajr eût été fatale à la Banque ; heureu^
sèment elle ne fut point acceptée par le comité de salut public, qui
protesta que l'investissement de la Banque avait eu Lieu à sou insu,
p^ suite d'ordres sans doute mal compris ou mal expliqués, expé-
diés par la sûreté générale. Quoique le comité de salut public fût
alors composé de Delescluae, de Gambon, d'Ant. Arnaud, d'Eudes
et de Baovio', quoique ces deux derniers fussent capables de toute
mauvaise action» la protestation était sincère; le comité de salut
public avait ignoré la tentative dirigée contre la Banque. Beslay fut
vivement pressé de conserver sou poste de délégué à l'hôtel de La
Vrillièce ; mais il eût peut-être maintenu sa démission, que justifiait
le mauvais état de sa santé, si le marquis de Plœuc, se rendant
près de lui et insistant avec ardeur, ne lui eût fait comprendre que
le crédit public, profondément troublé, atiendail le salut de son
dévoùment et de sa probité. C'était prendre Beslay par son faible;
il tendit la main à M. de Plœuc : » Je resterai et vous verrez, mal-
gré voe craintes, que noua réussû'ons à sauver la Banque. » H y
avait un peu d'orgueil dans cette réponse; mais il y avait surtout
une volonté de bien faire que jamais l'on n'invoquait en vain. Sous
ce rapport, le père Beslay fut vraiment irréprochable. Un fait dé-
montrera tout ce qu'il y avait de candeur dans cet homme que ses
idées, absolument faussées, avaient jeté dans un milieu qui l'eût
épouvanté s,'il avait pu eu reconnaître l'inconcevable corruption. Le
12 mai, lorsqu'il venait d'eipédier sa démission au comité de salut
(1) ■ Le comité de salut publie, tq l'ilHcha du aJear Thien m dinnt chai da
pouToir de la répabliquc française t coDSÏdârant que cette affiche, impriniée i Ver-
Miltea, a MA apposée sur lei mon de Paris par Tes ordres dudit sieur Tbien; que
d>ns m docDmant, il dédara que son année ae bombarde pu Paris, tandis que cbaqtN
Jour des boiDsa et des colïu août Tietimos das pMjactilei [ralricides de VarsaSIes;
lu'il y est fsil na appel k la irabisna poar péaétrcr dus la plaça, aentaat l'impossibi-
lit£ absolus de vaincra par les arm» rhérolquc population de Paris, arrête i l" Lei
biens meubtea des propriétés de Tbiera seront saisis par les soins de radministratlon
dw domainesi 3* la muson de Tbien, sltn^ ptaeo Saint~Geer^s, swa naéa; 3° U»
cilojens FoDtiiite, déljguâ mu domaiiMU, et J, Anilriea, ddlégué Mii serricea public»,
sont chai^s^ cbacaa en <* qoi les concerna, de l'Hécution immédiate du prisent tr-
ntâ. Les membres du comité de salut public : Âut. Arnaud, Eudes, F. Gssibon, G
Banïior. Psris, le SI floréal an 79 — li mai 187t : Le citoyen FontiJne, direcler
^ domines, met fc la diiposftÎDn dos ambulances tout le linge trOQTé an domicile
K. TUcrstLe Unga dm bwnbtideai arit itrrit i pawtr Us Mmi—w d» sca Ttetims
.ïGoogIc
8A8 KBTIIE DBS DEUX MONDES.
public, il alla chei H. Harsaud et lui dit : — -Je vais quitter la
Banque; je n'y veux plus rester après l'insulte persoooelLe que l'on
m'a infligée ce matin; je crois n'avoir pas été inutile, et je vous prie
de me permettre d'emporter un souvenir de mon passage psnni
vous. — H. Marsaud, tout en se figurant que le quart d'heure de
Rabelais sonnait et qu'il allait falloir payer en belles espèces les
services rendus, fit bonne contenance et répondit : — Mon cher
monsieur Beslay, nous sommes tout à votre disposition, autant que
nos règlemens nous y autorisent. — Beslay reprit en souriant :— Je
voudrais emporter l'encrier qui est dans mon cabinet et qui m'a
servi pendant mon séjour à la Banque. — C'était un de ces encriers
en porcelaine, garnis d'une éponge, achetés à la grosse et dont la
valeur moyenne ne dépasse pas 2 fr. 50 cent.
L'avortement de la tentative d'occupation de la Banque pai les
fédérés eut des conséquences graves dans les hautes lé^ioas de
l'administratiou communarde. Raoul Rîgault était furieux contre
Gournet; il l'accusait de mollesse, de bêtise, et lui reprochait bru-
talement de n'avoir rien compris k la grandeur de l'acte révoluUoo-
naire qu'il s'était chargé d'accomplir. Quoique le comité de salut
public se fût tenu à l'écart dans cette occasion, Bigaulteut asaei
d'influence pour faire mettre à la porte Cournet, que l'on délégua,
afin de lui donner une fiche de consolation, & la commission musi-
cale et à la commission militaire. Heureux hommes que ceui de la
commune I ils étaient d'instinct aptes k toute chose et maniaient
magistralement, sans éducation préalable, la plume du préfet de
police, l'archet du violoniste, l'épée du général. Gournet fut rem-
placé k la sûreté par l'ami, par l'émule de R^ault, par Ferré. Les
deux fauves, l'un procureur-général, l'autre chef de la police, étaient
les maîtres de la sécurité de Paris ; les incendies et les assassinats
ont montré comment ils la comprenaient. Le li mai , Théophile
Ferré s'installa dans l'ancien hôtel des présidens du parlement, ei dès
le 15, dans la soirée, on apprend qu'il est de nouveau quesUon d'in-
vestir et d'occuper la Banque. Quelques indiscrets se vantent, ra-
content que l'on en a assez du père Beslay, qu'il empêche le peuple
de reprendre son bien où il se trouve, c'est-à-dire k la Banque, doni
la ridiesse, comme chacun sait, est exclusivement formée de la
sueur des travailleurs exploités par la tyrannie du capital. On parle
d'arrêter Beslay et de mettre fin, une fois pour toutes, à l'oppres-
sion que la Banque exerce sur le commerce et sur la production.
Dans la soirée du 16 mai, l'écho de tous les corps de garde répète
ces bruits, qui parviennent jusqu'aux oreilles du délégué aux finances.
Jourde n'hésita pas; il ne voulut pas tolérer que l'on renouvelât
contre la Banque un investissement plein de menaces, et le i6 mai
il alla, en compagnie de Charles Beslay, chez le marquis de Plœac,
.ïGoogIc
LA BANQUE DE FRANCK SOOS LA COMMUNE.
afio d'être là si les gens de la sûreté générale essayaient ei
coup de force. Il s'était préalablement rendu au comité
public, et en avait obtenu ta promesse qu'il serait averti le pr
quelques mesures étuent dirigées contre la Banque. On en fi
pour la peur; nul vengeur de Flourens, nul enfant du p
chêne obéissant au commandement de Gustave Maître, m
marchant sous les ordres du lieutenant-colonel Janssoulé
faire sonner son fusil sur les trottoirs de la rue de La Vrilliëre
profita de la circonstance pour demander à M. de PIcbuc de
remettre 1,600,000 francs. Le sous-gouverneur déclara qut
quisitioQsincessantesi épuisaient la Elanque, qui bientôt n'y
plus répondre que par un refus motivé, — Vous nous croye:
disait M. de Plœuc, mais nous ne le sommes pas; vous sa
qu'au moment où les troupes allemandes ont marché su
□ous avons fait partir toutes nos valeurs ; elles ne sont pas r(
Je ne vous trompe pas ; les traces de ce transbordement son
à trouver ; interrogez les layetiers qui ont fabriqué nos
vérifiez les registres des chemins de fer qui ont transporté i
et vous vous convaincrez que la majeure partie de notre
est en province. — Eh I mon Dieu I monsieur le marquis, i
Jourde, je le sais bien, mais, en m'avançant de l'aient, la
se prot^e elle-même et m'aide à la sauver, ce qui sans <
serait impossible. — On discuta, et l'oo finit par tomber d
La Banque verserait AOO.OOO francs à la délégation des fina
le conseil des régens, qui continuait à se réunir tous les ^
consentait. M. de Plœuc, rencontrant M. Marsaud quelques
après cette conversation, lui dit : — La commune est bien i
elle ne tardera pas à mourir. — A quoi voyez-vous celaï d
M. Marsaud. — Ehl ehl reprit M. de Plœuc, Jourde m'a appe
sieur le marquis, c'est un signe I
M. de Plœuc avait raison; la commune étut bien malat
venait d'entrer dans la dernière période de son existence, (
mieux dire, de sa maladie, période aiguë, pleine de délir '
frénésie. Le 16, elle renverse la colonne de la grande armée i
sence de M. Glais-Bizoin, qui regarde chapeau bas etavec éi
Le 17, au moment où la cartoucherie de l'avenue Rapp va i
elle envahit l'église de Notre-Dame-des-Victoires, la saccage, '
tous les objets précieux, et y laisse plus de quatre cents bo i
vides apportées pleines de chez le marchand de vin du co
taupes de la libre pensée fouillaient le sot de l'église pour y t :
C.(10qIc
S50 BETUE BS6 IWIK UOHDB&.
dans des cadavres ensevelis depwis plus d'un siècle, la preuve des
crimes récens comiDis par tes prélFes calholiqties ! Le d^égui i
la justice. Protêt, y étais. U. de Boique, secrétaire du couseil-
général, y fut artâté, rclemi pendutt quelques heures dws la »-
erktie et enfin relâché. On fit Moia-bassa sur quelques vicaires que
Von envoya k Ml&zas. Par bonheur ua plombiei^gaiier, membie do
comité ceutral, Lavalette, qui dès le début de l'ùisurredÎM aiiit
vivement insisté afu que le général Chaazy fùit rendu à la liberti> et
qui otait un heirune bon, se trouvait là. Il cacha ^ns s» «eitim u
DiédeeiBi, un prêtre, le mahr« de ah^telle de l'église, quoa voulaii
arrêter, et parvint ainsi à les sauver. Le péril s^nblait se npprocker
de la Banque, sur laquelle le ooittité de salut pubte avaÀt dirëctemeiil
tiré ue mandat de 10,600 francs, qu'elle irefnsa. depeyer ma^ les
Biesaces de l'oBicier d'état^uajor qui e» était porteur. Le 19 sni,
«n vit bien rue de La YriUièie que « 1« boa terof» » était poxsé et
qu'a.ux viuleitces de laBgcge les. vues de £ait akaisnt peut-étn suc-
cèdes. Dorandi, be caissier ceatral de la délégati»» des finances,
apporta hii-méaia à Charles Bestay une leitra qtie cfliu»-ci cotuan-
oiqua iHunédiateiaant à Ml. de Plceuc. Voki «atte lettre, qut faisait
pressentir bi£Q des malheurs prochains : u Paris l&w^ 1971. Cher
et honoré citoyen Beslay, men caissier Duraod veus eipti^ttera
quelile impoi'taQce j'attache à une ouveftKre d''un mîlliaa de' plus
pour deaiaîa. GaiXie que coûte, U faut que denmiw avBwt pidi f«h-
tienue au moins 5OA,00â francs. Nous réglevens avec là Baaqoe la
difliéience que cela produira. Si je sacoombais une heure', vmis sam
ce qui en résulte«ait. Bé^ué' à aatn grande cause soekltste et
communale, je pins, en étaitt aeuteiM, âviKf des écarts et des vi»-
lewes que aotro situation ei^que et que je ae reproefte pas i me
collègues. Maù. au nnm du salut de la révolstioBs il faut qaejeseis
absolument secondé. Je sais comlMii vous m'honores de vont
précieuse estime; aidez-moi, je vous prie, àlamériter.Re^eclueux
et fraternel salut., Jourde.. n
Jourde ne mentait pas et n'exagérait rien. Lui et Beslay apparte-
naient) à la raJBorité de la eomraufle^ otr eominençait à les trouver
u ioteiiipestife, <• ainsi que disaic R(^spiéiTe-en> parlant d'Anactarsis
Cloots, et Fon- voulaU ^aiii débervasseD. Le parti' vîoleot, le parti
nombreux de cet iiKoacevaMb'goiiverBeœene é»tt altn^ représenté
dans la presse quotidlease' par Ib Pipe Duchêne, que rédigeait va
eiéanable poMsson'nonunéVermesctl-; M. LouisVeuillbt l'appelle Ver-
minesch. ■— gomme' ua< «iToyou n qn'il était, il sepTaf^t à exciter
les unscontve les autres- les Toups-eerviërs de' PflOtel de Tille; loos
ceux qui ns' voyaient pas rouge, il- les pi'enoit k- partie :- a Tu- pou-
vais, toi, Clémeoe, pesterteinturier; toi', PtadSr, rester ineirai»t?r:
toi, Amouroux, rester chapelier; toi, Arnould, rester- intbécHe.
U BANQUE DS FUJiCf ^ÛJIS l^ fOMUUNE. $51
;i feiji feconoRîire jju'il n'y » que tes geos-Jà pour se dire si bien
Iëues véritésL. « Vous craiguez poiu* votre tète^ leur disait Ycrmescb ;
ei qu'est-ce qii« cela nous fait, voJsre xêtel Fusillez, guilloiioez,
mai>s<qu>e U Tévolutioi) soit sauvée 1 » Il déooQpe. eu les désignant
noisinativea)«iit, Jourde', BesUy, Vallès, Vermorel, Ândiieu iSt dix
4UtreB. u le père Ductile àk :... que les Jâciim doiveoi être fasses
par ke armes ; au fond, joous aijBioQs xaisui. ça, et nous préférons
que vous débairassiez la commune de vos persogoes. Mais le père
Ôudiène ajoute que la commune en sera bieo plus débarrassée en-
core^ uoe fois que la cour martiale auxa 'Statué but vus destinées, »
Cet article porte la date du IS niai : A é,tait grave; nul n'ignoraiit
alors parmi les gens de la conunune que la feuille orduriëre de ce
Vei'raescb avait préparai l'opinion pufcliqae auï mesures yioleates
rque l'on loéditajt^ c'est aûsi (gueTon fit dénoncer Gustave Chaudey
ti*OB ie Père jDuciiâne., lorsque l'oa eut résolu de l'afrèter pour l'as-
sassioer plus tard, Jounde 3e sentait tfhs metiacé, et, à ce moment
de grand péril ppur tout ce qui n'élait pas ^VAiiu fou furieux, il lui
.Siuflisait de manquer d'argent pendanit un^ jxewe pour être éçfoué
.et reiBi^acé. âw su^cesaeui' eût été certa^eiawt piis parmi l^s
jacohi»S4 il eût inoBé/HH&aetH agi de yitdenc^, j.eté le pèje 6esla.y
i, la ponte, et^ccHpélAfiiwquje.
On is am^ ipès nptteni«ut à J'bfUd -de h» VrUU^e^ on sauv»
joajrde .eit Aeelay poiu*- laieux .&e sauvier soi-w£me. Le solr^ à neuf
beures,)lM.Pucaiid,Daw^«,J)BviLtier,Fi^ëJ'e.,3e réunirent en conseil,
soiK la prâîidMKe de M- 4ePl«But,pour4éJit>^er;les 500,000 fr.
qte lourde fécjamaitc d'une façon .dése^^rée lui sont accordés.
■Les Aerjnae .de Ja Jeifre 4h .dèl^ui aju ii^audes ioat redouter .de
brti4ides .estreprJ&es^ «m o«.tr-e, des bruits k?^^ covreçt dans Ps-
j:^ : des potiAes aom abaodMmée!^ les nempa^rAs sont ^ittér^Jene^t
pulKériaés bous l'actim des battefies d? ililoutr^tout; les VersaiHais
cheaûvQ&t'dans le iiois 4e Vpulogne ; jjs ae sont plus .à 100 mètres
4u Somé; .deux j'ois, dans le courant de la sewaiae, 09 a désigné le
jour ^ie leur rtfttréei; Ite ne peuvent tar4fir^ et JbieBtôi jls vûRt 1^
{paraîtra. C'est la 'délirnancg, à .coup ajXr» .mais c'.esrt peut-être une
iiierrible ,bajtiiill£ dasG les rues; qui .sait alors si la Ëao^ue ne d^-
*i«ftdra,p»8nB|pouitaliral^iquje important et si elle ne sera pas le
jMâtre d'au coiDbat acbsrnéï EUe pjsut letceibonxbardée, sacc^éç,
îiKieadiâe, iU^gt'dAoc wgeat de m.ettr« À l'abri du feu et d'up ACï;is
de 'Tiolence kfi .valeurs qu'.eUe renfernae; jl i'ayt tout fdre pour
arracher aux mauvaises cbances les triùs millJArds dont elle ^t
d^MMÏtMre. l<es chefs de service .avaiep^ <été appelés ù.cetie délibé-
ratioBL, iqui «H^iraDtaiJ aux drcpostan;^ .une sorte de gra^àté f^-
nôbre- .Chacun était .oppcessé, car ily«v.ùt Igngxesips ^uejeicau-
-cAkemw 'dwaiiti st i'm craignait .de u'sa .spriir ,^'apiès 4)ie|i d^s
j,GoogIc
852 BETVE DES DEUX MONDES.
périls. Il fut décidé que , pour parer aux éventualités financières
d'une huitaine de jours, on garderait quelques millions en disponi-
bilité à la grande caisse, puis que tout le métal, tous les billets, tous
les clichés, tous les effets de l'escompte, tous les effets prorogés,
tous les titres en dépdt seraient descendus dan? les caves, et enfin
que l'escalier de celles-ci serait ensablé. Ce n'est pas sans un ser-
rement de cœur qu'une telle résolution fut adoptée, car c'est là une
mesure extrême qui ressemble à la construction du radeau sur uo
navire en détresse ; c'est en outre une humiliation que la Binque
de France n'a subie qu'une seule fois depuis qu'elle existe, le
29 mars 181&, à la veille du jour où les ennemis victorieux allaient
entrer dans Paris.
M. Mignot, en sa qualité de caissier principal, avait insisté pour
que cette mesure extrême ne fût plus reculée, car dans la journée
même il avait reçu la visite de Camélinat, qui était venu réclamer,
exiger qu'on lui envoyât immédiatement à l'hôtel du quai Conii une
réserve de 3,200,000 francs en monnaies aurifères que le trésor
avait déposée à la Banque. M. Mignot s'y était énergiquement re-
fusé. Charles Beslay, qui à cette heure lugubre voyait encore dans
la commune le début d'un âge d'or prochain, s'était porté à la
rescousse et, sous prétexte que le premier devoir de l'état est de
fournir du travail aux ouvriers, avait adjuré H. Mignot de lirra
aux presses de la Monnaie les pièces destinées à la refonte que la
Banque conservait dans ses caves. Le caissier principal avait tenu
bon, mais avait pris l'engagement de faire â ce sujet nn rapport ta
conseil des régens, qui aviserait et déciderait si la requête de Ct-
mélinat, appuyée par Charles Beslay, devait être accueillie ou re-
poussée. La lettre menaçante de Jourde, la demande excessive de
Camélinat, concertées probablement d'avance et se produisant pres-
qu'à la même minute, annonçaient de la part de la commone àes
projets de violence ou tout au moins d'intimidation contre lesquels
il était prudent de se mettre en garde. Il fut donc décidé que, dès
le lendemain, le transport des valeurs dans les caves et l'ôbUién-
tion de l'escalier de celles-ci seraient effectués. On consacra U
journée du 20 mai à cette opération, qui fut longue. Le contrôleur,
le caissier-général étaient là, car chacun d'eux est dépositwre et
responsable de six des |douze clés qui ferment l'entrée des caves.
Successivement ils firent jouer le pêne des trois serrures; les quant
portes massives qui servent de défense au trésor souterrain fiirent
ouvertes l'une après l'autre.
L'accès des caves était libre; on plaça des bougies allumées dans
les vieux chandeliers en fer qui datent de la création de la Banque.
et le transbordement commença à une heure de l'après midi. D'a-
bord l'or, l'argent et les billets; cela dura trois heures. De quatre
ogic
heures à six heures, on transporta les effets de commerce en porte-
feuille ; de six heures à minuit, on descendît les titres déposés. Du
haut de la Banque jusqu'au fond des sous-sols, les garçons de re-
celte, fiahit bas et manches retroussées, sur les escaliers, dans les
couloirs, dans les serres et dans les bureaux, faisaient la chaîne, se
passaient de main en main les sacs d'or contenant lO.OOOfrancs, les
sacs d'argent de 1,000 francs; les liasses de billets représentant un
million, les billets à ordre, les enveloppes contenant les titres de
toute provenance et de tous pays. Il y avait là de vieux garçons
de recelte dont le dos s'était courbé à porter des sacoches pleines,
qui se mouchaient plus souvent qne d'habitude, et qui, furtive-
ment, s'essuyaient les yeux du revers de la main. Lorsque tout fut
fini, lorsque le dernier billet, le dernier écu, le dernier titre eut
trouvé place dans les caves, on soufHa les bougies. Le contrôleur,
le caissier, repoussèrent les quatre portes après avoir fermé les
douze serrures, et, tristes, sans se parler, ils remontèrent l'étroit
escalier en vrille où deux personnes ne peuvent passer de front.
Alors on apporta les sacs de sable, et, pendant plus de deux heures,
on les vida dans cette sorte de puits muni de degrés par où l'on va
dans les caves. Le sable glissait avec un petit bruit strident; un des
chefs de service dit : — C'est comme au cimetière lorsque l'on jette
la terre sur le cercueil ; — il avait des larmes dans la voix, et plus
d'une paupière était humide. Il y avait de la douleur, mais il y avait
surtout une sorte de honte insurmontable. Être la Banque de France,
être la première institution de crédit du monde, avoir créé un pa-
pier qui est l'équivalent de l'or, avoir développé l'industrie d'une
nation, favorisé toutes les transactions du commerce, être le dépo-
sitaire respecté de la fortune publique, avoir versé ses richesses
entre les muns de la France pour l'aider à se défendre et être obli-
gée de se cacher, de fuir, parce qu'une poignée de bandits et d'es-
crocs règne par la violence, commande à des ivrognes, protège les
assassins, discipline les incendiaires et menace d'anéantir tout ce
qui fait la gloire des civilisations; c'est dur, et tous les honnêtes
gens qui [étaient là le sentaient avec une insupportable amertume.
Lorsque tout fut comblé, lorsque la cage où tourne l'escalier ne fut
plus qu'un monceau de sable nivelé, H. Mignot ferma l'énorme
porte à trois pênes, à sept verrous, à neuf combinaisons; il était
alors trois heures du matin. Vienne l'incendie, les caves, abritées de
toutes parts, restitueront le dépôt qu'on leur a confié.
La journée du dimanche 21 mai était commencée, journée dont
il sera longtemps parlé dans l'histoire, qui venait de mettre (in aux
ribauderies de la commune et déchaîner sur Paris le plus horrible
cyclone révolutionnaire où jamais ville ait failli disparaître. Le
marquis de Plœuc avait réuni le conseil des régens pour lui com-
.ïGooglc
su XETflE DIS DEUX UCXtDBS.
muniqiMT une noDv^le sommation de Jourâe; eUe^ait plosTire
encore que les autres; la menace n'y était pas déguisée, eDe se
formnlait oeUenieQt et ne laissait place à aucon doute. On voit
cependant qu'une sorte de scmpuie a retenu le délégué aux
finuices; ce n'est pas à M. de PUbuc, ni à M. Siarstud, ni à Qttries
Beslay qu'il écrit, oomme il le faisait d'habitude, c'est à son em-
sier Durand,à un subordonné auquel il peut tout dire cenfidentiet-
lement, à la condition toutefois que celui-ci répétera tout but U
confidence; il n'eut garde d'y manquer. Cette lettre, qui fut mns-
mise à la Banque dans la soirée du SO mai, pendant que l'onpro-
tédait à l'inhumation des valeirrs, est ainsi conçue : « Citoj-eo
Durand, il «st indiapeneaMe que la Banque nous avanœ cette
somme de 300,000 francs sur le million qne du reste j'avais de-
mandé au citoyen Beslay. Faites donc le nécessaite auprès de-la
Banqoe pour Ini faim comprendre quel intérêt il y a à obleoir cette
somme. Sans celai.. Jouki». » Ce fut le caissier lui-même, le ci-
toyen Durand, qui apporta la lettre; comme on lui faisait otHBTVS
qne les demandes de la commune se multipliaient dans des propor-
tions «icessives, il répondit : — Le comité de salut public, la com-
mune, le oomîté central et tons leurs représeatMus tirent dos
mandats sur nous; si noos refosons de payer, on pillera la dél^>-
tiofl des foaeces et après on pillera la Banque ; le plus sage est de
payer, car nous ne savons plus où donner da la tête. » Le OHsàl
des régens partagea fopinitm du caissier Durand et eetima ami
que le pins sage était de payer. Le marquis de Plsnc &K donc m-
toriséà satisfaire Jourde et à éviter tes Milws'âe son: iiSans txh'.>
Lorsque le -conseil se sépara, il 4tait un peo ptuc de trais benres;
& ce moment même, les premiers soldats de l'année frao^ase
allaient pénétrer dans Paris, grâce k un iocidoat cman, mus dvt
il n'est point inutile défaire ressortir les principaux détails. H. Al-
catel, piquent des ponte et cbauesées, alors âgé de qnannie «luD,
«ns, ancien soldat, homme éner^qse, «e détestant pas les «voi-
tures et f^t tvave, liabitait près de la porte d'Aateuil, daas use
maison que les obus de Montrctout avaieBl souvent visiiée. Sms
fitre initié aux négociations que George 'Veysset menait avec Oom-
inrowski (!), il avait remarqué une grande inosbérence dans l'aitî-
tude des fédérés qui gardaient les res^iarts; les postes élaim
parfois ab^oBOés pendant un jour entier, puis Ss étaient révoeu-
pés par des forces insuffisantes, qui Irieo souvvnt s'en allaîeHt sme
fifre remplacées. M. Ducatel se renSt 4 Versailles, cMui d'us
Imsser-passer qui lui permit de prendre le chemin de fer de Sàn-
Denis, vit plusieure personnes, donna des i '
(I] Voir dans la Jlevu» in 1" juîQ ml : l» Difitprti ta prtTKttm â* polk».
LA BANQUE BS FRANCE SOIS LA COIDILNE. K&5
foofEit même ud pJas du XVI' «rrondiasenieBt, portant indication
des poudrières et des barricades. II fit plitsieiu'S voyages dans le des-
sein de bâter ta dèUvraoce de Paris, et, lorsque le 21 mai survint,
il était déjà depuis doiue jours en relation avec le général Félix
Touay, commandaDl en d>ef du i< (wrps derarmée française. Bans la
matioce du 21, M. ISucalet reconnut gue taule laione des fortifka-
tioDS, depuis Autenil jusqu'au Poînt-du-Jour, était déserte; dans
la route imlitaire, sur les boslwDS, dans les postes, dans les caba-
rets, personne; les fédérés ava^nt dispant. 11 sortit, il fit sa ronde
avec soin et constata un ttbHidon trop géHéral pour n'être pas sys-
lénuti^He. Dans sa kongue et minniieuse inspection, il ne reiteoBtra
qœ trois ou quatre insurgés réfugiés dans une cave ; i travers W
soupirail, il éclaogea aveceu.\ quelques kijures:, et Dtême, je crois,
quelques coups de revotrer. De toutes les portes, la pêne de Sainl-
Cloud, ruinée par Tartillerie, lui païut k plus praticable à une
escalade possible. Dn bant d'une nmiscni, il lii qse les avant-postes
français, abrités derrière la gabionnade d'vne tranchée, d' étaient pas
à plus de <M> mètres. Peut-être réussirait-il à faire comprendre des
signaux et à attirer vers lui nos siridats dans la ville désvrte. Panni
les débris d'une masure effondrée, il prit kv mancbe de râteaa, y
attacha «n foulard Maoc qui lai semùt de cravate, grimpa sur l«
bastion éboulé et agita son drapeau. Le fen de Monlretont était ter-
rible k ce moment. H. 'DaaXti dispami plus dune fois aa milieu
des nuages de poossière que le» projectiles soulevaient autour de
lui en éclatant. II mait : h Venez, la route est fibre. » Sa voix,
perdn^dans lai rameur des obns et trop éloigeée, ne pa»^■eBait pas
jusqu'am S9ldats. U. Ducatel risquait fœ^t d'être tué peE ceux-là
ménre au-devuM desquels il coonit si valeureosenenl, lorsque l«
capitaine de- frégate Trêve l'aperçut.
M. Trêve est va petit bomate très actif, de cvaeeption rapide, et
natureUement ÏBtr4>i'^er que faisait- il près de la porte de Saint-
Cloud? Il y était en a amateur n poussé par une idée qui le tow-
mentuil depuis plusieurs jours. Lui aassi, placé aindelà. du ren-
partr il avait nmanfaè qoc- l'insorrectioa restait bien sileBcieuse;
plus- de ces beliea salves d'artillerie, plus de ces fu^Uades retentis-
saatesi dtèees aux ctsars des fédérés. Depuis le 10 mai, le contnati-
daot Trère eiamiaait L'enceinte auxenirirons dai Point-dii-Jaur, e*
se demandait si une surprise ne serait pas possible; A cet égard,
soa opinion étaii faitev et il if en étitt ouvert aa colcnel PiquemaL
chef d'état-major du général Vei^é-. H étadl dooe là, rèdaM le loi^
(les fovtificatiMiSr cherclent peut-étrr de l'œil f esdiioit oi L'esca-
lade serait BNiîns difficile^ lorsqu'il vit I>ucatri qnî faisait bairrier
son foulard bliac dereau ^upeau pnriemenMire.. 11 tk an raewe-
ment pour eoorir vers laiv le» soldats le tefiBi«nt : — N'y alea^pas.
d., Google
856 BEVtJE DES DEUX HONDES.
mon commandant, c'est une ruse, on va tirer sur vous ! — M. Trêve
n'hésita pas; il crut que le signal était loyal, sans doute parce qu'il
le désirait passionnément. Plusieurs hommes voulurent l'accompa-
gner, il te leur défendit, et se lança au pas de course vers le pout-
levis. 11 y eut de l'émotion parmi les soldats qui se préparaient à
faire feu si l'appel du drapeau blanc cachait une embuscade. Ces
deux hommes, simplement héroïques, le commandant Trêve et
M. Ducatel, purent se parler k travers le fossé qui borde les forti-
fications : — Paris est k vous, criait M. Ducatel ; tout est abandonné,
faites entrer les troupes. — Le commandant Trêve, qui a le pied ma-
rin, et pour cause, s'aventura sur une poutre du pont-Ievis tombée
en travers du fossé ; comme il avançait avec précaution, il sentit que
la poutre oscillait derrière lui, il se retourna et vit le sergeot Jules
Coûtant, du 3» bataillon du 91" de ligue, qui, le doigtsur la détente
de son fusil, le suivait pas à pas pour le défendre ou le veiner.
M. Trêve ne se sentit pas le droit de renvoyer cet homme dévoué
qui marchait si courageusement vers le péril, et il continua sa
route. Dès qu'il eut franchi le fossé, il alla, en compagnie de U. Du-
catel, visiter les bastions 65 et 66, la route militaire, les postes voi-
sins, les maisons riveraines, tout était désert; on eût dit que la
peste ou la terreur avait passé par là. Lorsque le commandant
Trêve, le sergent Coûtant, revinrent dans la tranchée, lectpiuine
de génie Garnier, chef d'attaque, s'empressait déjà de laire jeter
sur le fossé un pont par lequel nos troupes pussent faire un mou-
vement d'ensemble.
Tel est le fait dans toute sa simplicité. Il eut, pour la délivrance
de Paris, une importance exceptionnelle; mais il n'aurait pu se
produire si le général Douay, précipitant ses attaques, poussant
ses approches avec une extrême énergie, n'avait déjà porté ses tran-
chées jusqu'au mur de la place, c'est-à-dire jusqu'à portée de la
vue et même de la voix. M. Ducatel a donné le signal, H. IVève
l'aperçut et l'armée française put profiter de l'occurrence favorable,
grâce seulement aux troupes du h* corps que le génà«l Douay
avait réunies sur ce point à la suite de combats et de chenûoe-
mens vigoureusement menés. A 1,800 mètres environ de lapone
de Saint-Cloud, au dépôt de la tranchée, se tenait le coaunao-
dant Bersou, ayant à sa disposition un télégraphe correspondant
avec le quartier-général du 4' corps, situé à Villeneuve-l'Étan?.
Le commandant Berson, le commandant Trêve, expédièrent immé-
diatement des dépèches au général Douay ; celui-ci ne fut pas Ions
à agir. A l'aide des fils télégraphiques qu'il tenait sous sa maio, i;
transmet en moins de dix minutes toutes les instructions néces-
saires : aux batteries de Montretout et de Breteuil, ordre de cessv
le feu; à la brigade Gandil, qui bivouaque au poot de Sami-Gload,
ng.izuj ./Google
ordre de franchir la Seine, et de se porter en toute hâte à la porte
du Point-du-Jour ; au lieutenant-colonel Mallat du 37", comman-
dant les gardes de tranchée, ordre de mettre en mouvement tous
les hommes dont il peut disposer, d'entrer dans la place et de s'y
maintenir; à tout le h' corps, ordre de marcher sur le Poinl-du-
Jotu* et la porte de Saint-Cloud. Ceci fait, il prévient le maréchal
Mac-Mahon qu'il vient de forcer l'enceinte et qu'il va manœuvrer
dans Paris même, où l'on ne devait tenter de pénétrer que le mardi
23 mai. Le général Douay partit alors de sa personne, et l'on
peut croire que son cheval avait chaud, lorsqu'il arriva devant la
porte de Saint-Gloûd. Ses ordres avaient été ponctuellement exé-
cutés. Le capitaine du génie Garnier avait le premier franchi la
porte avec deux compagnies du 37', une escouade de sapeurs et
quelques artilleurs portant ou traînant des mortiers de campagne ;
le commandant Louis, de l'artillerie, avait amené du canon; le lieu-
tenant-colonel Mallat, avec les soldats du 37' et du 91', se massait
de façon à pouvoir repousser un retour offensif des fédérés. Pen-
dant quelques instans, on fut un peu u en l'air, n Mais la brigade
Gaodil débuchait par l'avenue de Saint-Gloud, le général Douay
était arrivé; tout allait bien, et l'on put crier : Ville prise I Si à ce
moment une division ou seulement une brigade, précédée d'un
régiment de cavalerie, s'était résolument jetée dans Paris « par les
quais et par les boulevards totalement vierges de barricades, d'un
seul bond, sans tirer un coup de fusil, elle étranglait la com-
mune. » Cette appréciation n'est pas de moi, elle est de M. Lissa-
garay, le plus sérieux apologiste de la commune, et je l'ai déjà
citée. Elle est d'une exactitude absolue; un mouvement rapide,
s'il eût été stratégiquement possible, opéré dans la soirée du di-
manche 21 mai, eût permis & l'armée française de camper.la nuit
même dans l'Hôtel de Ville et de pousser ses grand'gardes jusqu'à
la place de la Bastille ; il n'est pas un chef de la commune qui ne
le sache, il n'en est pas un qui ne l'ait avoué ; mais les dieux ne
le voulurent pas, et Paris fut brûlé.
Ce fut le lundi 22 mai dans la matinée que la Banque apprit
l'entrée de l'armée française dans Paris; il avait fallu dix-sept
heures pour y faire pénétrer les 135,000 hommes avec lesquels on
allait livrer la bataille suprême. On se doutait encore si peu des
graves événemens de la veille que l'équipe des trente maçons occu-
pée à la reconstruction de la Banque y était arrivée à l'heure ré-
glementaire et y avait repris son travail. M. de Plœuc, mû par un
pressentiment confus d'une action militaire prochaine, avait quitté
.ïGoogIc
8âS lEVCË DES nEtix uomdbs.
U maisoa ak depois le «HnmeiMicBieDt d'aTrH il mit trtMv^ on
«sile pour la imU «t était verni «oucter rue de La Vrilliire, aâa
d'étE-e là si le péril devenait trop neaaçant. Cbtrlea Bestay teil
accouru dès tes premières henies.ct M. -de Plœiic, tout ea^yanU'ûr
de p^santer, lai dît sâieusecnem : — Vous étesmoBprisoiieior,je
vais vous faire préparer im apparlemeout, tous oe nous qnitteret phs,
hbelaille est engagée:; vous m'aùdenz à saurer la Banque, — et,lé
serrant la maifl, il avait ajouté : — k charge de iBvaacbe. — Cbirttt
Beslsy arait accepté, et M. âe Plœuc l'avait iastalié dans son propre
logMBent. Lea Ulusions que les bnonnes les plus modéx^ ik ia
coBuaune consemieat enoore à cette keatt où ieur écroaleBcu
avait dé}L commencé sost inexplicables. Gkaties Beslay, visible-
meet soucieux et pi^occupé, se promenait dam la graode cou
aireeun de ses amis qu'il est ioutiie de nommer i Ha caasaieat en-
semble du nouT«meat de i'wtMée, des ressounces de l'iasarTO
tion, delà luUe dont les rumeurs'loûlaines veiiBâent jusqu'à eux.
Charles BesUy déplorait es omibat, car la guerre et aurtoat la
guen*e civile lui étaitnatureUement antipatliiqae. Soa ami lui dit: —
C'était inévitable: cette dernière bataille était nécessaire pour non
permettre d'asseoir définitivement aotre système psJitiqoe; nous
HwcfaoQsau terme de tous nos efforts; ces pauvres Veraailbas! je
ne puis jn'eoapâcber de les pltiudfe-, les voilà dans Paris; ils wnt
y être cernés, et paa un d'eux n'en sortira vivant. — Le témoin,
bomme iort considéré, qui n'a rafiporté ce fait, m'a dit : « Ce M. \ —
pariait avec une telle conviction que j'en w été troublé. » Cbose sin-
gulière 1 La plupart des économistes, des rêveurs de la commune,
ontjus(|u'À la dernière minute, jusque sar les Inwlearsde Odienfle
gardé une impertuiiiable espérance dans leur triampbe aesvé;
tudis que les jacobins, les blaoqutstes, tes ^ébertisles, gens anti-
ques par encellence et sans scrupule, ont compris qu'ife étaient per-
dus Mis^tât que l'armée «ut franchi lee fM-tiâcations. Les étrâto-
mistes ont lutté pour ressaisir la victoire; les jacobins sesootbattus
pour détruire, pour incendier, pour assassiner, sans cixiyaHeaucune
dans le résultat définitif, pour faire le mal. Ceci établit entre eux
une différence essentielle dont il convient de tenir compte, lorsque
l'on veut les juger avec impartialité.
Le comité de salut public et les membres de la commune qui
s'établirent près de lui en permanence à l'IIôtel de Ville, ne douuni
plus du sort que leur défaite allait leur réserver, eurent besmo d'ar-
gent, pour donner une haute paie aux combattaos et lesniaûiie*
dît derrière les barricades , et aussi pour se remplir les poches,
s'assurer un asile et préparer leur fuite; c'est l'heure où ks no-
tons barbus vont devenir glabres et où les chamarrures de l'unifora:
vont iaire place à la veste de l'atelier. Le comité de salut publia
s'adressa à son délégué aux lÎD&nces pour avoir de l'aident, et celui-
ci eut recours à la Banque. A dix heures du malin, le citoyen
Durand se présenu i la caisse centrale porteur d'un reçu de
700,000 francs signé par Jourde; il s'était fait acooBapagner de
Charles fieslay, qui a{)puyait la demande. I^éveau par M. Migaot,
qui refusait de payer en l'absence d'un ordre régulier, le marquis
de Plœuc accourut, trouva la réquisition excessive et la réduisit à
200,000 francs, qu'il consentit à faire verser. Le cussier Durand les
empocha; Charles Beslay fit quelques observati(m3 que l'on o'ac-
cueillit pas, et comme il comprenait qu'en présence de la bataille
qui bniïssait dans Paris, la Banque était exposée à subir uae exé-
cutiim militaire de la part de la commune exaspérée, il se rendit à
l'Iiôlel de Ville afin de prendre langue et de savoir exactement ce
que l'on pouvait avoiràpedoater. Au bont de doux heures, il revint;
le résultat de la négociation n'était point satisfaisant, a Paris, le
2â mai 1871. Au nom do comité de salut public: Sommation est
faite à la Banque de France de remettre au citoyen Jcurde la somme
de cinq cent miUe fraocs, réquisitionnée po«r le compte et service
de la ville de Paris. Pour le comité de salut public : G. R»tvter,
Ë. ËadsK. i> Et parle travers : « Si cette somme n'était pas payée,
la Banque serait inHoédiatement envahie par la garde oommunale ;
le délégué aux ûoanoes : Jounle. u
La cocBmuDe se sentait donc bien près de n'être plus obëe
puisque, semblable à une année menacée de toutes parts, elle faisait
« donner » ses hommea d'tiite. G«brie1 Banvier, «nciea buique-
routier, qui devait avoir bientôt l'honneur d'ordooner le siaasacre
et la rue Haxo>, et Eudes, le général Eudes, l'incendiaire prochain
de la rue de Lille et du palais de la Légion d'honneur qu'il a déva-
lisé, le joli Eudes, Tassassin des pompiers de la Villette, le copain
de Hégy, le protecteur d'Emile Gois, ce colonel surnommé <i Gr^Le-
d'Égeat » qm mènera les gendarmes et les prêtres vers la cité de
VinœniieSjVoil&lesaatoritésqui, à. cette heure lugubre, représeetrat
Paris et tirent, — c'est le vr« mot, — sur la Banque de Frwice.
On ne peut réprimer quelque baut-le-oœur en voyant Jourde, qui
fut hoMtéte et n'était point mauvais, acorier son nom à celui de «s
deux bandits subalternes et bassemeat vicieux. La menace de
Jourde n'était point vaine ; denx batailkfBs et deux pi&ces d'artil-
lerie étaient dirigés vers la Banque.
Charles ïeslaiy insistait «vec énergie pour que les 600,000 francs
lui fussent immédiatement remis, -afin qu'il pût les porter à l'fiôtel
de Ville ««paiserles colères qui y graadissaient contre u les con-
i^rsteutB de ta Banque. » Le marquis de Plœuc Tésistait; il était
se«l m ne pouvait assumer sur lui une responsabilité aussi grave.
860 BETUE DES DEUX MONDES.
L'état des rues de Paris, coupées de barricades et siltoDoées de
coups de fusil, ne permettait pas de convoquer les régens dont,
par un hasard singulier, trois demeuraient dans le VIII' arrondisse-
ment où les fédérés et les troupes françaises étaient au\ prises.
Cependant le danger était pressant, il fallait prendre un parti, car
le salut de la Banque était en jeu. M. de Plœuc réunit en consulta-
tion les quatre chefs de service : M. Marsaud, secrétaire-général;
M. Ghazal, contrôleur; M. Mignot, caissier principal; H. de Benque,
secrétaire du conseil. Les avis ne furent point unanimes; un des
membres de ce petit conseil estima qu'une lutte engagée à la
Banque pourrait faire une diversion heureuse en faveur de la léga^
lité et créer de graves embarras à la commune. Cette opinion ne
prévalut point. Qu'était-ce en eifet qu'un sacrifice de 500,000 francs
en présence des sommes bien autrement considérables que, jus-
qu'à ce jour, on avait soustraites à la rapacité de la commune-,
malgré l'entrée des troupes dans Paris, pourrait-on,, en cas de ré-
sistance, éviter un envahissement qui serait infailliblement suin
de pillage I La réponse à cette question était douteuse : il valait
mieux céder encore, car l'on était bien réellement contraint et forcé,
Le conseil des régens approuverait certainement une détermination
que les circonstances mêmes auraient imposée. Pendant que l'oD
délibérait, Jourde, remué par l'impatience , sentant que le terrain
manquait sous ses pieds, était venu à la Banque. On lui donna Tar-
gent qu'il exigeait. Au bas de la réquisition, Charles Beslay écriïit:
<i La somme de 500,000 francs demandés ci-dessus ont été remis
au citoyen Jourde en ma présence. »
Ce même jour, probablement en sortant de la Banque, Jourde se
rendit à l'Hôtel de Ville; il était triste et résolu, il nepartt^eiit
point les illusions du groupe socialiste auquel il appartenait; il sa-
vait bien, — il avait peut-être toujours su, — que sa cause élaii
désespérée. 11 entra dans le cabinet d'un chef de service adminis-
tratif et y rencontra l'agent du matériel de l'Hôtel de Ville, le di-
recteur de l'imprimerie nationale. Vaillant, délégué à l'enseigne-
ment, et Andrieu, délégué aux services publics. II faisait chaud, ei
on avait apporté de la bière. On causait et l'on n'était pas gai; mats
aucun des hommes qui étaient U ne mettait en doute le succès
définitif de l'armée française. Andrieu surtout était très soucieux;
il parlait de ses enfans avec émotion, et, montrant l'œil borgne qsi
le défigurait, il disait avec un sourire plein d'amertume : > Voilà un
signe particulier qui me condamne & mort , car il me fera recon-
naître partout, — Bab I dit Jourde, redressant sa haute taille el
se plaçant immobile, ferme, le dos appuyé au mur, quand ils me
fusilleront, je me tiendrai comme cela. » Ce fait m'a été raconté par
.ïGoogIc
pour mériter de n'être point passé sous silence (1).
La Banque chômait, on peut le croire; elle avait retiré ses sen-
tinelles extérieures, son poste était fermé, le branle-bas de combat
avait été fait, et le commandant Bernard ne se reposait guère. Les
rues voisines semblaient se préparer à la bataille; au carrefour
de la rue des Petits-Champs et de la rue de la Feuillade, quelques
fédérés, aidés par les gamins du quartier, avaient élevé une barri-
cade assez piteuse, du reste, et composée d'élémens qui ne la ren-
daient pas bien redoutable. Un ouvrage de défense construit à
l'entrée de la rue Coquillière et armé d'une pièce de canon était
beaucoup plus sérieux; mais il était dominé par la Banque, et quel-
ques coups de fusil eussent suffi pour le réduire au silence. La si-
tuation de Paris était telle que l'on ne pouvait même pas songer à
renvoyer dans leurs lointains domiciles les maçons qui étaient venus
le matin rue de La Vrillïère pour y continuer leurs travaux. On les
installa dans la galerie des recettes, convertie en campement ; la
buvette les avait nourris. Les provisions ne manquaient pas depuis
plusieurs jours : en prévision de cette dernière bataille que l'on at-
tendait et des difficultés qu'elle pouvait entraîner avec elle, l'éco-
nome n'avait point ménagé les achats de vivres et avait amplement
garni les garde-manger. La nuit fut calme, chacun veilla à son poste
désigné; on entendit passer quelques patrouilles signalées par leurs
voix avinées; mais on n'eut aucune alerte à subir.
A l'aube du mardi 23 mai, dès que l'on fut éveillé à la Banque,
le premier mot fut : « Où sont les Versaillais? » Nul ne put ré-
pondre. Le vent ne portait pas, comme l'on dit, et l'on n'entendait
rien, ni coups de canon ni fusillade. L'armée marchait lentement;
la révolte se fortifiait, réquisitionnant ie pétrole et conduisant les
otages à la Grande-Roquette. A la Banque, on était littéralement
comme dans un fort assiégé : portes closes, grilles fermées, tout le
monde sous les armes, murs crénelés, matériaux pour une barri-
cade réunis dans la cour, fenêtres matelassées, oblitérées par des
sacs de terre. On était prêt, toujours prêt, et cette attitude, que
n'ignoraient pas les fédérés, éloigna peut-être les grands dangers
de la dernière minute. Dans la matinée, vers onze heures, on en^
tendit un bruit de tambour et de pas cadencés dans la rue de La
Vrilliëre; puis le commandement ; n Halte! front 1 n On regarda, et
(1) Le signe particulier qae porlait Andrieu ùda siagntièrement h Ma évuion : Ad-
drieu se réfugia chei un de lei amis qui le cacha avec déToAmeot. Il Ht enlever bob
Œil borgne ei le remplaça par nu ail de verre qui le rendait méconnilssable. Vers le
idoIb d'août, seus un déguisement militaire, il pat gagner ana ville maritime et puaec
il rétnu)ger.
.ïGoogIc
ggz KEtcE DIS 8ïùi aoSbES.
CoB vit une croupe d'une tsîitaine àttàitmim obéfesant k on eirffc
batoillon à cheval, qui pfënait position de^'trtt Ta BsnqdB. Cb (M*.
atié du comité âc saluf pirMfc, accompagné rfa cifoyeii Hubm-
Arman, directeuf-généfal rfo côHtrAfe de la solde de fa gante i»-
tionale, entra dans la cottr. foiïs deux portaîem des rCYolTersàh
ceinture et se dontiaîenï des â!fs de niaiamore; cepeûdam Us tt-
naienl leut chapeau â la maill et ne paraissjricoi: pas aussi rassurés
qu'ils auraient vonfu l'être. Ils dOTnandèrcrrt k parler à CTnrtes Bes-
fiiy, auquel ils femftent dé que l'euphéotisme âe la commone
appelait impudemrnenf un mandat. C'était tout simpï«ne(rt lur rePa
libellé d'avance et renf'ôi'cé de signatures (fof, côftitfre le it ijuoi
qu'où die » de TrisSroiin, en disaient beaucoup plu» qu'çfts.oe
semblaient. « Paris, 33 maf 187*. fleçu de îa BàiMpie de ftancc h
sodimé de cinq cent miWe franco, Valeur réquisttîoQnëe d'ordre dn
Côûiité de salut public. Le refus de cette somme etitra&ierait roeai-
pation dé la lïanque. Le membre de la comnitmc délégué aui
finaneés, Jeurde ; le membre du ctwnhè de «aïot public, B. Eudes;
TU et approuvé, le délégué dvil à la gtJerre, Kelcschne. «
Comme la veitfe, on tint tonseil; Il était Hem temant deVetnpa-
ref des deux émissaires et de les mettre w sftrcté en attendant l'ir-
mée française, qui De pouvait plus tarder longtemps à montrer tea
tètes de colonnes. Ûa avatt bonne envie de disperser à coops rfe/a-
sil la bande qui piétinait devâot la Banque et n'eût point été (khée
de s'y approvisionner utl peu. Cet avis fut donné ; an bfehiit à le
Suivre. Le eommandaiit B^emard fiit appelé au âonsen : « Cotobtes
de temps pouvez-vous tenir avec votre armement et vos mmuftioasT
— Vingt-quatre heures. » Si !'od eût 80 OÙ étdeitt les trtmpcs rt-
guliéres, on aurait peut-être couro cette périlleuse aveniint; mai?,
comme la veille encore, ce fut ropiflion de fa aînesse qui remporta.
iStaît-ce aU moment oâ la Banque allait recueillir le finm de si
conduite prudente qu'il fallait compromettre le résultat acqtrb par
le refus d'une somme relativement Insignifiante? On ne le pensa
pas, et l'on fît droit é. cette brutale réquisition, qui fat h dvroière.
Elle fermait le compte des sonrares extorquées à la Banrine par le
Comité central et par la commune. Le total s'élève à 16,615,500 fr.
C'est une moyenne quotidienne de 237,300 francs qnî, à eDe «
été exclusivement employée à la solde des fédérés, suppose qttt
158,000 hommes participaient disque Jour â la distribudon dw
trente sous réglementaires. Ce chiiïre ne concorde pas avec eivs
du Rapport en date du 3 mat iS7i sur la situation des lêçit^t*-
qui âxe le nombre des fantassins à l90,d25 et à hàO celui des ci-
valier» (bataillons de marcbe, QO432&} bfttaUl<»» sédeotatre».
94,100).
.ïGoogIc
LA ltA.MJLB DE nU>'<X SOt'S LA OOUUUNE. S63
Si la Banque était délivrée des rcquisittcns forcées qui faisalmt
brèche À ses c&iases, elle l'^owait et ta toat cas elle n'était poiât
délivrée de ses cramles. Ou ne savait ce ^ue devwMÎt l'année frao»
Çaise; on avait beau monter sur les toits, Se ttiiinir de loQgues-vues
et reguder à tous les coïds de l'horizon, oa n'apercevait rien; à
peine çà et là, dans le lointain, quelques futnées blanches, montant
sous le ciel et s' éparpillant au vent, indiquaient l'emplacement pos-
sible d'un cooibat. On était énervé. On allait, tm venut dans les
cours, dws les couloira : parfois on jetait un coup il'œil dans les
rues, elles élaieM presque désertes) de rares (Mssaas se hâtaient,
porrois un ivrogne chantant mettait mm peu de bruif dasa ce morve
silence. Vers les quatre heures, on eut qv^uca aouvelies ; lente>
jueiit et méthodiquemeot, décidée à ne rie» livrerait hasard, l'aroiée
s'avan^I; Ladnùr«iuU «t CltncJMut avaient fak leur jonction but
le scummet des buttes Montmartre, dont iJs s'étaient rendus aratlreS
sans diflicuUési Vinoy tirailUit ftUK environs de l'esplanade des In-
valides et cherchait à s'enqnrer du Cotbs iégisklif ; Gissey, In-isant
à angle droit la mardie de son corps d'année, vient -de s'tastaller
daua la gare Montparnasse. Ce Mot là les monvoneas des ailes ; la
Banque est au ccotre, et le corps du généval DoUay est encore arrêté
sur^e boulevard Malesherbea ; tnaê sa gauche, formée par la diviMCo
Vergé, momenlMtémenC (SciKhée du corps de Vinvy, chemine daas
le haut du faulMurg Saiiu-ffonoré^ Gela n'était pas rassurant. La
Banque était »u ccMir «bteie d« quartieripie l'inaarrectios occupait i
eutre elle et l'armée ffançaise s'ëlevaieBil les ouvrages cotisidérables
de la rue de Riv>oli, de la place VendôMe, sans cottipter vingt barri'
cades iciproviséest dûnt tun seule» celte de la rue de la Chaussée-^
d'Antin, neutralisait ies «fibrls du général L'flériller, qui cependant
l'attaquait en s'E^puyast sur l'égli^ de la Truite, en haut de la^
quelle les marins avaient hissé Imtts baUeries molûles.
On n'en était «ocore qu'À la batail4«, et degà k lutte faisait btir-
reur. S'il eût existé l'apparence d'un sentinent humain dans l'&mo
des terroristes qui dirigèrent la dernière résistance de la comaraoe,
ils auraient mis bas les armes. Ces hommes qui, dans kms discoui-H
et leurs proclamations, faisaient sonner si haut leur tatdresse hu"
manitaire n'eurent même pas cette simf^ humanité dont l'irrésb-
lible impulsion connande d'urèter l'eiTusioa du sang devenue
inutile. Ils allèrent jusqu'au bout de leur mauvuse action, Sarda-
napales de la diercuterie et de l'absinthe que leur criminelle vaBiic
poussait k disparaître au milieu d'un grand cataclysise. Mourir en
anéantissant'une des plus énormes villes du monde, c'était quelqoe
chose pour ces exaspérés de leur propre médiocrité. Soit I mais com'-
bien sont morts? combien ont anronté.a l'enuerai social » et sont tom-
.ïGoogIc
ggj RBTOE DES DEUX MONDES.
bés en défendant leurrêve, qui n'était qu'un cauchemar? Il ne faut
pas bien du temps pour les compter : deux seulement, en réalîté,soat
frappés mortellement sur les barricades, Delescluze, et Vennord,
qui mourra dans le mois de juin des suites de ses blessures, repeih
tanl et désespéré, dit-on, de s'être associé à cette débauche de sang,
de pétrole et d'eau-de-vie. La plupart des autres ont lestement dé-
campé, laissant leurs pauvres dupes mourir pour une cause qu'elles
ne comprenaient guère, car ceux qui l'avaient prêchée ne la compre-
naient pas. On peut reconnaître que les membres de la commune qui
eurent à rendre compte de leurs crimes à des conseils de guerre
avaient consciencieusement tout fait pour se soustraire à celte ei-
trémité, car il n'est cachettes singulières, déguisemens baroques
qu'ils n'aient imaginés pour éviter d'expliquer leurs doctrines de-
vant des juges. Ce sera là la honte étemelle de ces hommes; ils
n'ont rien négligé pour mettre leur personne à l'abri, et ils ont, sans
pitié ni scrupule, chassé vers la mort les malheureux que leur or-
gueil avait réduits en servage. Enivré par ces césarilloos d'esta-
minet, le peuple de la fédération a joué le rôle du gladiateur an-
tique; il s'est fait tuer pour des maîtres qui ne le regardèrent m6me
pas mourir, car la plupart étaient déjà loin et bien cachés.
Le 23 mai, dans la journée, les socialistes, les économistes de la
commune pouvaient se dire encore que l'on combattait pour une
doctrine : mais ceux-là môme qui s'opposaient à la démolicon de
la maison de M. Thiers, parce qu'un immeuble représente an capi-
tal, et que le capital est indispensable au fonctionnement routier
des sociétés, que pensèrent-ils, lorsque le crépuscule leur montra
le ciel s' empourprant au reflet des incendies ? Comprirent-ils à cette
heure d'émotion poignante et dont le souvenir est ineffaçable,
comprirent-ils que les théories dont se repaissait leur esprit rela-
tivement cultivé devenaient entre les mains des ignoraos, des jouis-
seurs, comme disent les parlementaires, des envieux et des ώ-
chans, un prétexte à tous les forfaits que la guillotine punit et que
le bagne réprime? Rôver sérieusement, niaisement l'ère de la vertu
et de la richesse universelles, prêcher des appels à la concorde,
bâtir la Jérusalem céleste sur le sable mouvant des idées fausses,
être un apôtre, se croire un prophète, réunir autour de sw, dans
UD dessein de fraternité économique et de solidarité pastorale, les
délaissés, les déclassés, les paresseux surtout et les infirmes, s'ima*
giner qu'avec ces pauvres êtres on va, par la seule force de la parole
et de la persuasion, faire im peuple nouveau, et s'apercevoir que
l'on n'a réussi qu'à déchaîner toutes les bêtes féroces qui habitent
l'homme, reconnaître que pour ces gens-là fraternité signifie assas-
sinat et que solidarité veut dire incendie, c'est une terrible déoHt-
.ïGooglc
LA BAHQDE DE FRANCE 80D3 LA COHHUnE. 865
venue, et plus d'un des illuminés du socialisme en a cruellement
souffert alors. Je puis le dire : Malon s'arracha les cheveux de dé-
sespoir; Vermorel, montrant ses compagnons, disait : n J'aime
mieux ôtre fusillé par les Versaillaîs que d'être condamné à vivre
avec de pareilles crapules. » lourde éclata en larmes lorsqu'on lui
apprit l'incendie du ministère des finances ; Jules Vallès lutta avec
une extrême éneipe pour empêcher l'exécution des otages, il ne
. fut point écouté et disparut. Il était trop tard, la semence des doc-
trines erronées qu'ils avaient jetées à pleines mains à travers des
cervelles peu dégrossies, mal équilibrées, produisait ses fruits natu-
rels, et ils restèrent les spectateurs impuissans de crimes dont la
responsabilité morale remonte jusqu'à eux. Dans notre pays, sans
privilèges et sans préjugés, où sur dix patrons on compte actuelle-
ment sept anciens ouvriers, quiconque, à propos de réformes éco-
nomiques et sociales, a prêché autre chose que le travail et
l'épargne a menti, a développé les instincts mauvais chez ses au-
diteurs et les a disposés à tomber dans des violences de prétendues
revendications qui se traduisent invariablement par le meurtre, le
pillage et la destruction. C'est là une vérité que l'histoire explique
à chaque page et que la commune a démontrée inutilement une fois
de plus.
Cette vérité, la Banque a failli en faire l'expérience; si l'attitude
excellente de tout son personnel n'e(kt inspiré un respect salutaire
aux fédérés, si la volonté formellement exprimée de Beslay, de
Jourde, de tout le pard économiste n'eût refréné les velléités spo-
liatrices des jacobins, si les régens, le sous-gouvemeur, les chefs
de service n'étaient restés impassibles à leur poste, livrant toujours
dans une monotonie énervante la même bataille pour le salut de la
fortune publique, c'en était fait d'elle, elle disparaissait, et à sa
place l'on n'aurait plus découvert que le goufl're d'une épouvan-
table banqueroute où trois milliards se seraient engloutis. A cette
date du 23 mai où nous sommes parvenus, elle était fmanciërement
libérée, car elle avait pour la dernière fois subi les réquisitions du
comité de salut public^ mais avant d'être définitivement délivrée,
avant de rentrer dans l'état normal où sa vitalité se manifeste avec
une ampleur imposante, elle doit traverser encore divers incidens
qui feront l'objet d'un prochain et dernier récit.
Maxime Du Cah?.
Yon uvii. — 1818.
CgiIzuJj.CdOt^lc
UNE
CITÉ GRECQUE
DES TEMPS HÉROÏQUES
MTCEWES ET SES TRÉSORS
L'arcbéologie a cela de remarquable qu'oc ne se croît pas abso-
lument obligé d'être savant pour «'en occuper. Bien des gens s'im-
provisent archéolt^ueB eaas avoir fut de ces études d'eaaeniUe
qui 30Dt le prélÙQÎDaire iadispensable de toutes les autres adeoc».
Et cepeadaut que de conoaissaDces oe fBulr41 p^s avoir accuaia-
lées pour pénétrer dans le secret des anciennes civilisatîoBS.' Ce
sont certes des savans et de premier ordre, les écrivaiis qui, «i
moyen des mouuniens épargnés par le temp3> ravivent les sou-
venirs effacés de la vie de Ht» ancêtres, et reconstituent lei mcié-
tés des premiers âges du monde. Quelle était l'existence de»
hommes qui nous ont précédés sur la terre? comment étaieni-ils vê-
tus? quelles étaient leurs demeures? quelles industries saTÙenV4ls
exercer? de quels instrumens se servaient-ifs pour la chasse, pour
la pèche, pour la préparation de leurs repas? quels étaient leur-
moyens d'attaque et de défense contre les bètes sauvées ?-
contre leurs semblables? par quels efforts et à la suite de queCi"
influences ?ont-iis sortis de la barbarie? Répondre à ces que^tiac<.
c'est décrire les phases de la civilisation humaine, et c'est à ccli
.ïGoogIc
tfTCiSB ET SES tRÉSOl». 867
que (ïoit tendre l'arcbêologie. Aïnsi comprise et géoéralisée, elle se
confond presque avec l'histoire, et, autant que totite autre science,
elle est (Kgne de concentrer l'attention «fun grand esprit. Mais ce»
hantes visées sont le pmifège d'an petit nombre. A côté ée Fw-
chéologue savant, qui approfondit, compare et quelquefois expifque,
il y a ^archéologue qui se borne à étiqueter, & cïasser, totrt au
phis i publTer des descriplSoDS. Point n'est besoin ^'ètre un Pfc de
la BRraudole pour décrire des tessons (Je poterie et des traches de si-
lex. On se cantonne d" emblée étms un cercle étroit de recherches, et
sî Ton est consciencieux, on peut fournir de précieux matériaux et
rendre de vrais services k la scîence, tout en y restant soî-mémer à
peu près étranger. L'accès facile de cette sorte d'archéotogie err ex-
pl^ue Te succès : elle ofltc des débouchés nouveaux aux gens du
monde qnî jadis n'mient d'autre ressource que de traduire Horace f
efle fait ^s prosélytes parmi les millionnaires 'amis de l'étude et
désirant forcer la porte des académies de province. Ces derniers
cmt même sur tous tes autres an avantage, car Kai^ent n'est pas setr-
lement Te nerf de la guerre ; avec die i"argenf pour faire exécuter des
fouilles et de l'a cJiancé pour ne point passer' à côté' des trésors sans
l'es voir, on parvient vite & la célébrité-.
Ces d'eux cowdï'trbns n'ont pas manqué S >f. Schliemann. Quant à
la science, il y anraft irrévérence à la contester à un docteur
alTemand. On a tacOnté' fci même (1)' ses fouilles en Troade, sur'
le plateau de flîssarlfk, qo'it disait être l'ïlïoH d'Homère. En écha-
fau^nt d'e fri^ïes hypothèses, iT prétendit avoir retrouvé l'es'
bijoux d'Wélène ef fe palMs de Ptiam. Le feil certain, c'est quTl-
avait découvert de riches trésors du pins haut intérêt scientifique?
parmi les ruines d'une antique cité. — Slfîs en goût par c» succSs,-
31. Schliemann a voulu explorer le pays des' vainqueurs comme*
il avait fait celui des vaincus. H se rendit en Argolide, à Sfycèneï,
capitale des Grecs confédérés sous l'e* sceptre d*Agamemnon, centi'e
politique et miTitaire de Ta Grèce Bomérique. Ici du mwins nuf ffef
viendra dfenier l'identité des ruines au milieu descfuetlfes il ai pra-
tiqué ses fouilles :.des murailles" éhormesr ont" marqué' depuis pins-
de trois milTe ans. remplacement de jrycë^es. On verra comment eff
quelques mois une merveilleuse collection d'blijéls précieux a été''
déterrée, qjii fait aujourd'hui je plus bel' ornement des rausé^
d'Atfiènes. ::
Il y a qudque» dinéest, lorsque nous, avons visité Mycènes, le»
fsuilLes. de &k. Schliemiuin. a' en avaient gae encore popularisé le
.ïGoogIc
868 HEVDE DES DEDX KONDES.
nom; mais les touristes amateurs de l'antiquité n'auraient pas
voulu passer en Grèce sans y faire un pèlerinage. La voie de mer
est celle que l'on suit habituellement pour aller d'Athènes en
Argolide. On s'embarque au Pirée, où mouillent, parmi les tartanes
elles sacolèves, quelques steamers de la compagnie hellénique de
navigation. Celui qui ne connaît que l'Atlantique ou la Manche, aux
horizons brumeux et ternes, aux rives p&les de sable ou de cnie,
ne peut se figurer tout le charme d'une traversée dans l'archipel.
Le ciel est de ce bleu intense et profond que les hommes du nord
n'ont jamais vu : la mer, sous le feu des rayons du soleil, revêt
cette nuance d'un violet foncé qui la faisait si justement comparer
par Homère à la couleur des vins épais de l'Orient. Le navire glisse
doucement sur cette nappe à la fois brillante et sombre, que ride
à peine un souille tiède, et d'agiles dauphins bondissent à la poupe
dans le long sillage argenté. Rien d'eCTrayant dans cette mer, où
l'on ne perd pas de vue les rivages : on contourne des terres sur-
montées de monts aux silhouettes gracieuses, aux chaudes couleurs,
Q\i chaque vallon et chaque pic rappelle par un nom harmonieux
les souvenirs de l'ancienne Grèce, légende, histoire ou poésie.
fe Les rayons obliques du soleil levant éclairent l'acropole d'Athènes
quand nous quittons les bassins du Pirée, et l'Âtiique se déroule
derrière nous, les sommets inondés de la lumière rose du matin,
taudis que la plaine est encore dans l'ombre. Chacune des terres
que nous côtoyons successivement a eu ses jours de grandeur et de
gloire. C'est d'abord Ëgine, où se dresse la belle colonnade du tem-
ple de Minerve, qu'ornaient jadis les guerriers de pierre aujourd'hui
& Munich, le plus ancien chef-d'œuvre du ciseau grec; — c'est
Calaurie, dont le sanctuaire dédié à Neptune attirait les dévots
de la Grèce entière; — c'est la cAte de Trézénie, à laquelle les
arbousiers aux baies rouges, les orangers, les oliviers, les pins
donnent l'aspect enchanteur d'une oasis ; — c'est Hydra, ignorée
dans l'antiquité, mais dont les hardis marins avaient déjà conquis
l'indépendance quand le reste de la Grèce courbait encore la tête
sous le joug des pachas turcs; — c'est enfin le golfe d'Argos, que
les hautes montagnes de Laconie bornent vers le sud. Les deux
rives semblent se rapprocher jusqu'au moment où le navire s'urète
devant une ville asSez misérable, au pied d'un fort escarpé, te fort
Palamède, qui rappelle un des vieux héros des légendes d'Argos.
Nous sommes à Nauplie.
Entourée de montagnes partout où elle ne confine pas & la mer,
la pltùne d'Argos est un type accompli de ces territoires fermés du
cdté de la terre, mais ouverts aux communications maritimes, où
presque tous les anciens états de la Grèce ont pris naissance. Sssm
.ïGoogIc
UÏCÂNES ET SE6 THiSOBS. 869
isolés les uns des autres pour rester îadépeadaDs, ils pouvaient
pourtant échanger leurs produits et recevoir par la mer les in-
fluences civilisatrices des peuples orientaux. C'est à ces circonstances
que l'Attique et l'Argolide, pourn'en pas citer d'autres, ont dû leur
rapide accroissement. L'une et l'autre, la seconde surtout, ouvraient
leurs ports aux trirèmes phéniciennes, et Hérodote nous montre
Argos comme le plus ancien marché où Phéniciens et Hellènes
commencèrent à se mêler. Mais, si tes origines furent les mêmes,
bien différent fut le développement des deux pays. Aujourd'hui
encore, quelle opposition entre les ruines de la plaine du Céphise
et celles de la violée de l'Jnachus I quel contraste entre les impres-
sions que l'on y ressent! Athènes représente le génie hellénique
dans toute sa fleur : on y vit au milieu des souvenirs de Platon, de
Périclès et de Sophocle, en parcourant les jardins d'Académus
ou la vaste esplanade qui s'étend devant la tribune du Fnyx, ou le
théâtre merveilleux où l'on jouait les chefs-d'œuvre de la tragédie
antique. L'acropole se dresse fièrement au-dessus de la plaine,
couverte de ces mouumens du siècle de Périclès qui sont une des
gloires de l'humanité entière autant que de la Grèce. Et tout, jus-
qu'aux contours harmonieux des montagnes, parait s'être concerté
pour servir de cadre à ce roc aux puissantes arêtes, splendide
piédestal fourni par la nature au plus admirable monument du
génie des hommes : le Parthénon I — En arrivant dans la plaine
d'Ai^^, tout change. Ce n'est plus la Grèce classique, la Grèce de
Sophocle, de Périclès, d'Aristophane, c'est la Grèce primitive chan-
tée par les vieux aèdes, la Grèce héroïque que l'on voit revivre. 11
y a même je ne sais quelle âpreté et quelle rudesse dans cette plaine
pierreuse, environnée de sombres montagnes : c'est bien le cadre
qui convient aux vieilles forteresses pélasgiques que nous allons
visiter.
Argos n'est pas au bord de la mer : Nauplie lui servait de port
dans l'antiquité comme de nos jours. Aujourd'hui une voie carros-
sable, chose rare en ce pays, unit les deux villes, en passant près
des ruines de Tirynthe, la plus ancienne citadelle de la Grèce
héroïque.
Un mamelon de roc surgit au milieu des terrains d'alluvions flu-
viaux et maritimes à la fois qui confinent au golfe d'Argos : de forme
ovale, long d'environ trois cents mètres, et large de soixante à quatre-
vingts, il était d'autant mieux approprié k devenir le siège d'une ville,
qu'autrefois la mer venait en baigner la base. C'est là que fut fondée
Tirynthe, dont la puissante enceinte, suivant les sinuosités du rocher,
a survécu par sa propre masse aux nombreuses causes de destruc-
tion qui depuis plus de trois mille ans ont sévi contre elle. On ne
CgilzuJ...C0(>t^lc
870 ttrvE DES DEUX Koinme.
peut se figurer ce qae sont ces muraiUes tiunesques, composées de
blocs non taillés et amoncelés les ans sur les autres sms ctuuix, ni
ciment, les plus gl^s éqnilibr^i pu- de pins petits, et B'ifint
d'sutre cohésion qas celle donnée par leur propre pesanteur. Li
hauteur et le forme varient suivant celles du rocher; lëpaisseir
est telle qu'on a pu ménager dans l'intérieur dn ren^art do toogun
g&lerîea où tes défenseurs de la place s'abritaient coanae dam les
casemates de nos forts, en même temps qu'ils épiaient les mouie-
mens de l'ennemi par les interstices des pierres, llne sorte d'insiiKt
des lois physiques qu'ils ignoraient a conduit lea architectes tirys-
thieits & donner i. ces galeries la forme ogivale, de mttoe qu'u
moyen fige on appliquait les lois de la géométrie descnptire arul
que Mtmge l'eût inventée. -^ Des poternes basses et ^aleneat
ogivales faisaient communiquer Tirynthe avec la plaine du côté de
taner; mais la véritable entrée de la ciudelle était du cdléopposé.
On se rend encore un compte exact de ce qu'était cette pone pro-
tégée par une tour, la première, disait-on, qui eût été bâtie sur le
sol grec. En contournant la tour, les assiégeans devaient forcément
prétenter le flanc drtiit aux défenseurs, qui pouvaient les criMer de
traits du cMé où h IxiiKlier ne les protégeùi pas : on observe c«ie
disposition dans un gruid nombre de momimens de l'ancieBM
architect4ire militaire. Une fois la tour tournée et la p«1e fnscfaie,
rennemi n'était pas encore tout & fait maître de la place: on mot
égarait en deux parties l'intérieur de la forteresse, et il fallait
entreprendre un nouveau siège.
En arrivatit en Argolide, M. Schiiemaiia ne pat résister aa dàir
de fouiller le scA de Tiryothe. Les réaututs de colle tanutive fweni
médiocres, si ce n'est en dehors de l'encoiote, où on (il qwlqaei
trouvailles prouvant qn'i l'époque classique, a^ès la destroctira
de leur forteresse, les Tirynthiens s'étaient fondé une ville ouvwte
au i»6d de leurs attciens remparts. Dona l'acrt^le, H. Sch^e-
mann fît creuser quelques tranchées^ d'oft furent tirés divers ob-
ieta pr^isioriques, poteries, amulettes* que nous retnwreraiis i
HycèDes. Bien dfus ces découvertes n'a pernus «l'apporter qselqoe
lumière au problème que l'on se pose tout d'abord à la voe dai
murailles giganteâques de Tirynthe: comment {ee bomaes oat~ih
pu construire de parwis édifices, dénués comme ilc l'éMient da
engÎBs puissans de la civilisation msdeme? Le Mlnpa m dû ëtie le
principal auxiliaire des architectes pélasgi()ueB. 11 règne daw le*
sociétés primitives une intime solidarité entre les géoératiom suc-
cessives. On travaille volontiers sans espoir de voir jaaiais Icooa-
ronnement de l'œuvre, comme faisaient les constnicteurs de »>
grandes cathédrale». Ce labmir incessant et opiniâtre de fdnsieatt
.ïGoogIc
MVCKNES ET SES TKÊSOftt!. S71
géoénitioae s'adiarosnt «u néme ouvnge, c'est ie secret de U
oonstnicoon des nanimeus énomes qve ies anciennes races hu-
aninesoitt toissésswr tonte ta terre. Les Hellënee, dans les siècles
poslérieuis, étomés à la vue de oes reoipftrts, ee refusaient i croire
gae de simples norlels «ussent pa les éJerer, et les aUribuaieDt
aux Cydopes. De là 4e nom de atumilies cyclcpéerHiea, tous lequel
les muniiles de liryDtlie et aussi œUes de Hyicèoes -sont conimes
jusqu'à 3109 josrs. C'est i I^yoïbe, la plna mrpreiaate des deux
villes et la plus ancisHK aussi sans doute, qn on «Tait placé la
oaissaooe d'Hercul&, la ^rsoiiahicatioo de la vigueur Itum^ne,
La coaservatioD ies rcifwrts -de TiryDihe est due & l'impossibUilé
oh se sont trouvés les {stysans de les utiliser pour bâtir leurs mai-
sons. Ce motif n'existait pas pour Angos, où l'antiquilé n'a guère
laissé de traces : des temples, on ne voit plus que ipieiques fûts de
colonnes, du théâtre roniaiii, il ne reste qu'une 'Oiiimi taillée ^ans le
roc, dépouillée de ses nurbres. La dtadelle eUe-utème, l'antique
Larisse, n'a oonsarré des i^lasges, qui passajeat pour l'avoir con-
struite, qos <ies soubafiaeniens, surmontés de xayruUes du moyen
&ge. A l'éipvque oà le Pélcponèse était devenu une principauté
franque arec Vittefaardovîii, bail de Niorée, puis prince d'AÂhaïe,
les chevsdiers français, partis sous prétexte de croisade contre ks
musutnsDs, s'étaient taiilé à& fiefe dans les doaiaineâ de l'«aepe-
reur bysantia qu'ils a<raient dépossédé. L'Arg«lide fut éti^ en UM
baroimie àoca la maison d'Eaghien jeçut i'inrestiture. Ce ^eot les
barons français de Naupirà et Argos, comme «e les appeUit, qui
oat Féédifié l'vnciBDne Larisse, pour en Caire le .ceofre de leurs
domaines. La fortereœe porte enoore la omette de son origiae, ainai
que beaaconp d'autres en €rèce: c'est dans l'architecture qu'on
retrouve les traces les plus visibles de oette ^oneose -époque de
notre biMoire sationade où la féodahté française s'était itoplaotée de
toutes pièces en Orient, où Fod donnait des tournois sur l'acropoiu
d'Athènes, vu les douze hauts barons de Morée, vassaux du princp
d'Acte'e, venaient disoUer en langue française au paiiemcnt d'An-
dr«vida en Ëlidc... La ville moderae d'Argos est une sotte de grand
viUage, assez animé, dont k pi^ulation Masculine passe le temps
dans les cafés à parier politi<^ ; un palliktpe, 4 ia taille cambrée,
fier de son beau ostume pailleté d'or et de sa blanche fustaaejli.'
flottante, considère le travail conune indigne de lui. Ainsi s'explique
comment le sol est en friche dans la baoUeue même des villes, ei
comment le pain est un aliment de luxe dans les campagnes grecques.
Nous quittons Argos à cheval, escorli'S de braves gendarmes qui,
j'ai hâte de le dire, étaient les plus honnêtes gens du royaume.
Ces malheureus portaient une vieille houppelande d'un blanc fant-,
ravaudée en maint en<h^t, et leur tenue, quelque peu débraillée,
.ïGoogIc
872 REVOE DES DEUX UONDEB.
n'était pas sans ajouter du pittoresque à notre caravane. Je veu
■ croire qu'ils ne dous ont préservés que de dangers inugioaires',
mais, pendant tout le temps que nous leur avons été confiés, ils ne
nous ont pas quittés d'une semelle. ?4ou3 traversons un pi^
presque inculte faute de soins et faute d'eau. L'inachos, quirépiz}-
dait autrefois la fertilité, est en été un lit de cailloux desséchte,
et un torrent impétueux pendant l'hiver. Devant nous des ruines
commencent à se détacher sur le flanc abrupt de la moniignî
avec laquelle elles se confondaient d'abord : cette montagce,
c'est le mont Eubce, dont le nom fait allusion à de gras pilunges,
remplacés maintenant par le roc : ces ruines sont celles de H^cèa^,
dont les grandes proportions se révèlent à mesure que noustppra-
choDS du village qui a remplacé sur les cartes modernes U fiUe de
Pélops et d'^amemnoQ.
Kharvati, assure-t-on, signifie ruines en langue turque, Cesl
une pauvre bourgade où la misère des paysans grecs appinll dans
toute sa nudité. Les maisons sont des huttes en torchis où Mies et
gens couchent péle-mêle dans l'unique chambre qu'elles reni^KOt'
Grâce à la considération dont jouit notre drogman, nous iroavoDS
un accueil empressé chez le papa, prêtre à barbe blanche, père
d'une nombreuse lignée, qui se dépossède pour nous de sa mtxbie
demeure. Le temps est beau : il couchera à la belle étoile irec ii
famille, comme font volontiers les Grecs pendant les grandes ctu-
leurs de l'été. Les naturels nous entourent en foule: c'esl à qui
nous rendra ou semblera nous rendre service, pour se donner des
droits au bakchich, institution turque dont les Canaris ei les ïi^^
michalis n'ont pu débarrasser leur pays quand ils ont eipul^f
les Ottomans. Ils sont bien quinze pour aider nos gens i des*
seller les chevaux et à étendre dans la chambre du papa les ca-
chettes apportées d'Athènes. On nous oflre de tous cAlés i&
agneaux tout vivans, seul aliment que l'on trouve à peu prtsp"'
tout : l'un d'eux est immédiatement sacrifié, puis dépecé, remp"
d'herbes aromatiques et empalé avec une longue perche quiserrin
de broche. On fait du feu avec des broussailles, et deux sisA^'
gravement assis , font tourner l'agneau devant la flamme. 1*"^
allons goûter au mets favori des brigands et des klephtes, à l'igow
à la pallikare, dont on nous réserve le dos, le morceau d'honuMi'
celui que Hénélas offrait à Télémaque son hôte dans son pal*is ^
Lacédémone.
11.
Le fondateur de Mycènes, d'après la tradition, a été Pers**-
dont les anciens chroniqueurs placent l'existeuce au xiii' si**
j,GoogIc
MYCENES ET SES TRESORS. 973
avant l'ère chrétienne. Persée avait pour père Jupiter lui-même,
ce qui revient à dire que les souvenirs humains ne remontaient pas
au-delà. Plus tard la royauté mycéoienne passa aux mains d'une
famille asiatique, les Pélopides, dont le chef Pélops avait eu pour
fils Atrée, frère de Thyeste et père d'Agamemnon. Avec ce dernier,
nous sommes en pleine Iliade. Qu'y a-t-il de vrai dans ces
traditions? Nous ne chercherons pas à le savoir, certain que nous
serions de n'y jamais parvenir. Quand on assiste à la formation des
légendes qui se créent sous nos yeux, on est amené tout naturelle-
ment à révoquer en doute les récits que la tradition seule a perpé-
tués. Il est manifeste que les faits sont promptement travestis
dans les bouches des hommes, et souvent défigurés au point de
devenir méconnaissables ; mais est-ce à dire qu'il n'y ait pas un
grain de vérité dans les traditions de l'âge héroïque des Grecs, et
spécialement dans celles qui se rapportent à la guerre de Troie? Ce
serait aller trop loin. Thucydide tenait pour un fait historique l'expé-
dition desGrecs confédérés contre Priam. S'il est difficile au milieu
des fables imaginées par les poètes de démêler la part de l'histoire,
est-ce un motif pour en nier l'existence ? D'ailleurs les légendes
solaires ou lunaires qu'on veut donner pour base aux récits homé-
riques reposent sur des hypothèses bien fragiles, sinon sur des
jeux de mots. On avouera qu'il est bien plus difficile de voir dans
l'enlèvement d'Hélène une éclipse de lune, parce que le nom grec
de la lune a quelque analogie avec celui d'Hélène, que de croire
toiA siniplement à l'existence d'Hélène et- au rapt dont elle aurait
été victime. La manie du mythe a tout au moins le danger de rem-
placer l'improbable par l'invraisemblable. Et cela au profit de
qui? A coup sûr pas au profit de la vérité... Mieux vaut se reposer
doucement sur le mol oreiller du doute. Et qu'importe que ces
vieilleries soient mythe ou histoire, puisque Homère les a chan-
tées I
Ce scepticisme facile, M. Schliemann est loin de le partager, et
nous devons dire que sa confiance dans Homère et dans les tradi-
tions l'a merveilleusement servi. Encouragé par ses succès en Troade,
il pensa que Mycènes devait avoir conservé quelque chose des
richesses qu'elle avait possédées. On racontait dans l'antiquité que
les Pélopides avaient apporté d'Asie d'immenses trésors. Homère
qualifie la ville d'Agamemnon d'abondante en or, et Thucydide
lui-même, le grave historien de la guerre du Péloponèse, men-
tionne cette vieille réputation d'opulence. Au fait, Mycènes avait
beaucoup de raisons d'être riche. Ses rois n'étaient-ils pas les chefs
de la Grèce et ne venaient-ils pas de ces rives du Pactole, dont le
nom est resté jusqu'à nos jours le synonyme de richesse î Enfin une
87A KETl'E DES DEUX IfOXDES.
tradition mentiomiée par Pausanias pinçait i Myctaes l« tnnbaii
d'Agamemnon et de ses conqiagnooB, massacrés dans nu festin {«
Clytemnestre à leur retour de Troie. Treovei le losibeatif^-
memnon, (piel rêve- pour ub archéologue t C'est sur ce dernierptiit
que M. Schli«TDann coucentr» leos ses efforts.
Les écriTaÎBS anciens ne pouvaient pas lui fownir beaanup dt
reitscignemens. Plus illustre qu'aucune snrlre daé grecque àm li
hante antiquité, Mycènes est presque oabbée ans. ûgts cbs^us.
Eschyle, toujours fantai^ste comme géographe, ta ceafaid me ir-
gos, où il place tes scènes tragiques de ÏQresiie. Bewicoup (Tiutre
écrivains font la même confusion, et, quant aux hisaoriensclaui^
ih ue citent Myxénes que pour meB'tionner sa partieipatioDili dé-
fense commune de la Grèce pendant les guerre» médi^ies, H a
fin Baatheureuse en h%S avant notre ère. Ai^oe, qui deftàkit
tour des Héraclides, c'est-à-dire rinvasio» du Pétopo«èse p» Ip
l>oriens, avait la snprén:>atie dans les plaines de rtmcbas. iiff
avait laissé une certaine autonoïnie k la ville d'AgameaM. )lù>
l'envoï d'hoprites Biycéniens k Ptatée- et aux Themoprin l»î«i»
ombfi^e et la dH.^;ida à se déb^rasserà tout jamais dTanenr^qK
ses hautes murain«s rendaient toujours retlootable. hts Ar^
urirent le siège devant Mycène», la prirent d'assaut et )i sk*
gèrent. Les habitans furent dispersés tfans les Tiltes»wâiiïS,tlf
vaisqueur n'épargna que (es murailles cyclt^iêeDaes it l'août
qu'iP ne put détroire, on auxqnelles peut-être m senti»»! *
swperstïeion Fentpèchait de toacher.
Telle les Ai^iens laissèrent Mycènes, ïefle l'a visitée Pwbii*
au n" siècle de notre ère, telle ou k pe« près la voyass-wœ awn
aujourd'hui. A quelques pas au-dessus de Kbarradi ctamaux^
vaste espace couvert de d^HÎs qu'elle occupait jacKs. tneétoifc^
proftmdie des fieux a fait recoimaftre à M. Schfieraas» que b *
se composait de trois parties distinctes : l'acropole, ville saio»,'*
tourée de morailles cycPopéeimcs, qui domme fes ie»i a»ws,-
rnie seconde ville fonifièe au-dessous <ie 1» première, — Œ^ 1"
vaste fanrbourg^ ottvert. Il n'est guère VFaiseinWaWc qwt» ""*
quartiers aient été- fondés à la fois. IV a dû se praAiire à UniDa
ce qui s'est prurfuit partout : c'est que, la première enœi* *""
trop étroite, une partie de- la populatitm s'est faée e« **"•* ^
remparts : phis tarel on a ern devoir protéger ce preraerfa*»»!
par une enceinte, qui elle-ffltaw, h u» meiment domé, n'a f f*"
tenir ses habhans. Alors s'est fcrraée- la ville basse et «wr» il*
Iff. Schliemann appelle le faubourg. Cependant TarcbitecW» *
partout la même, dans ce qai nous reste du hmrbs. Gesoet p*"*
de lonrdes assises cyclopéennes, qui mous nwBiwit qm te D*
.V Google
XYfXNBâ ET Bm TRÉSUIU. 87(
parties de la TÎUe ooexi^aieut iléjà <Uds 1» hmtë auUquilé. C'est
même en dehors de i'acropale que ge irouveot le^i moDuueus bqu-
terraios conntus soub le nom de tiésorenea. Le plus ramarquaMe.
Dominé la trésorerie (l'A.trée, se reucoDtre h droite en suivant le
seiiûer qui de Kbarvati mène i l'entrée de l'acropole. Cœ aveouQ
en ruines coaduit par une pente rapide à une porte de pierre for-
mée de deux énormei rnootans, sur lesquels i^^ose un liateau co^
lossal : au-<ieseus est une oicbe en triangle qui contenait sans doute
un bati-relief détruit. Celte porte était d'ailleurs décorée de colonnes
et d'autres omemeiw enlevée par les Turcs, dit>oa, i qui l'on
attribue en Grèce tous lee méÉiits doDt on oe connaît pas l'aU"
leur. L'intérieur de t'édifiœ se compose de deux cliamltres : la
première, circulaire et en forme de dâcie, n'a pas moins de douze
mètres de hauteur. A U Lueur des faBcioes allumée* par des bobi-
tans de Kharvali qui nous accoupagnuent, il notts a été poBiiblf
de constater le suxle de construction du détue qui n'a d'une voùïe
que l'apparence : les pierres sont disposées par aesisee annuLur-ee
horizontales, en encoitielkiDent i «u aoBiiaet, un sisipie couvercle
occupe la pUce de ia dé de vigile. L'intérieur «tait jadie luxueu*
sèment orné : les parois aues porteat «ocore it, trftoe des cloue
servant à fixer les {klaquœ d'airaifi dont dl«s ^éltâmt revêtue^.
Le métal a naturellement été «ttJevé, mais X^mteods de ce revA-
tement est d'autant sMins doudetiK que no*u savaps par les auteurs
ajKMtts le ^ût «tes Grecs pour ce geore de Mwra-iwe iotOrieuj'é
•de leurs palaia. Une seconde chambre ^m f&itii et t«iUée dans
ie poc s'ouvre au fond de la première : od h- preodicait Tolontiers
pour «ne chambre sépulcrale. Noos ne psosone pas pourtant que
la trésorerie des Atrtiles ait janais eu d'autre dLestinatiwi que
celle qne lui aUribue ta traditioa d'acecs<d avec Paasawas, JKalhëu-
réusement il o'y a plus Irace des trésoiB qu'elle renfs'iaait '. elle «st
-vide, et depuis biea lougtea^ aaiiB doute. Ou raconte qu'un des
derniers gouTemears turcs, Véli-fscha, grand amaleur d'anliquil^
pour ies TKodre, y a tronvé de précieux objete d'or et 'â'angenLt
Tsais c'est douteux, et, ea tout cas, ces trouTailles auraiest été dis-
persées. — On oonoalt à. Myoèues plusieurs aulres «onummiB du
même ^eart, dont un, aitaé auprès <3e la porte de l'acropole, a étfe
«spk>réparU"'Scblîeniann, prâdaut quesoa mari dirigeait ailleurs
ses redièrciieB. Les déèris (jui eu ont .été extraits D'oot pas doonij
les résultats atteodin : «b n'y a guère trouvé que des objets proFe-
nafft de ceux méfoes <pd une première Coîa araient fouillé le inono-
moBt 4anB <ies inteiici(»s probaidement moins pores que celies de
M** SchlieHtaaa. Le nnde de -oonstmction de l'édifice se rap{Rw:lie
de celui que noas avons décrit, «t l'âge pré»Mié est le laéme.
.vGoogIc
876 BETUE DES DEUX MONDES.
Revenons au sentier que nous avons quitté un instant, et nous ar-
riverons en quelques minutes & l'entrée de l'acropole. Le seniier
suit en partie le tracé de l'ancienne voie qui, après avoic fr&nchi un
pont dont on voit les restes sur la droite, traversait toute la ville
basse pour arriver également à la ville haute. Ha^^ l'épilhète de
ville aux belles rues donnée à Mycënes par Homère, cette Toie
ressemblait plutôt aux ruelles montueuses et pierreuses de l'Orient
qu'aux rues de nos villes modernes. Seuls, les bètes de somme ei
les gens y pouvaient passer, et, de même qu'à l'Ennéapyle d'Alhèoes,
dont M. Beulé a retrouvé la place, on voit encore les stries prati-
quées sur le roc pour empêcher le glissement.
Ce que nous avons dit de Tirynthe ne suffit point pour donner
une idée des murailles de Hycènes. Sur plusieurs points des rem*
parts, l'identité de construction est complète, et tout est semblable
jusqu'aux galeries ogivales. H est probable que les deux viites
datent du même temps ; mais, tandis que Tirynthe s'est consenée
semblable à elle-même jusqu'à son abandon, Mycènes avait dû
subir à diverses époques des réparations dans son enceinte. Et de
même qu'au xiii* siècle on ajoutait volontiers un chœur gothique i
luie abside romane, les Mycéniens réparèrent leur ville au goût du
jour sans ^ard pour l'unité de style. C'est ainsi qu'une partie de
l'enceinte, une des mieux conservées, est bâtie en pierres polygo-
nales, habilement ajustées, genre de construction qui marque un
grand progrès sur l'appareil tirynthien, et qui est encore fréquem-
ment usité de nos jours pour les murs de soutènement, avec li
seule différence que nous employons de la chaux pour combler les
interstices. Il y a mieux. Toute la partie de l'acropole voisine de
l'entrée où mène le sentier que nous suivons est construite eo
btocs de même hauteur, posés par assises horizontales parfailemeot
régulières. C'est le troisième et dernier degré de l'architecture cy-
ctopéenne. Que les blocs soient taillés & angle droit, et nous arrive-
rions à l'appareil hellénique. Autant qu'on en peut juger dans l'étal
actuel, les remparts de Mycènes n'ont guère dépassé cinq ou sis
mètres en hauteur, ce qui est très suffisant pour la défense, sur*
tout si l'on tient compte de la pente du terrain à l'extérieur. Seule
la tour qui nous cache la principale porte s'élevait probablement
beaucoup plus haut. Elle devait servir à donner des signaux dans
toute la plaine qu'elle domine et jusqu'à la mer. On se rappelle que.
dans Eschyle, c'est par une sorte de télégraphe aérien que la nou-
velle de la prise de Troie parvient à Clytemnestre : un feu allamé
d'Ile en lie fait connaître en quelques heures la grande nouvelle
et comble de joie les Mycéniens et de terreur la malheureuse reine
qui, moins fidèle que l'épouse d'Ulysse, a mille raisons de redouter
le retour du roi des rois.
.ïGoogIc
UYCENES ET SES THKSORB. S77
En coQtournant les ruines de la tour, on entre dans une large
avenue formée- à droite par la tour, à gauche par les muraille de
l'enceinte, et au fond de laquelle, au milieu des blocs renversés et
des broussailles, s'ouvre la célèbre porte des lions, si miraculeuse-
ment échappée aux injures du temps et à celles des Argiens. Ici
comme à Tiryntbe, les assiégeans devaient présenter le flanc aux traits
des assiégés et se trouvaient par suite dans l'impossibilité de cher-
cher derrière leurs boucliers une protection efficace. La porte des
lions, comme celle de la trésorerie des Âtrides, se compose de deux
montans sur lesquels repose un linteau énorme; au-dessous du
linteau est ménagée une niche triangulaire, dont l'effet est d'éviter
l'écrasement que le poids de la muraille pourrait faire redouter. Cette
niche, vide à la trésorerie, est garnie ici par un large monolithe orné
de deux lions en relief, qui, dressés sur leurs pattes de derrière, ap-
puient celles de devant sur la base d'une petite colonne que l'on peut
prendre si l'on veut pour un autel. Les lions, qui pourraient aussi
bien être des tigres, et qui tout au moins sont des lionnes, ont été
décapités, mais il est probable qu'ils avaient des têtes de bronze,
fixées au moyen de chevilles pénétrant dans des trous encore vi-
sibles, et tournées vers les arrivans comme pour les effrayer. Malgré
la rudesse du travail, il y a une certaine vigueur qui révèle déjà
un sens esthétique, et la pose des grands félins de l'Orient a été
sûrement observée d'après nature par le sculpteur. Est-ce à dire
que l'œuvre soit d'origine asiatique ? Certains indices, sans parler
de la légende du lion de Némée tué par Hercule et dont on m'a
montré le repaire sur la route de Cléones, portent à penser que le
roi des animaux n'était pas inconnu en Grèce dans la haute anti-
quité. Ce qui milite en faveur de l'extranéité du monument, c'est
plutôt le sujet même. Le lion était l'objet d'une vénération parti-
culière dans les régions d'où sortaient les Pélopides, et la colonne
qui forme le centre du relief rappelle, croit-on, les autels des ado-
rateurs du feu.
Parvenu dans l'enceinte de l'acropole, M. Scbliemann dut avcnr
un moment d'efb-oi en contemplant ce vaste espace couvert de dé-
combres et d'éboutis, partagé çà et là par des pans de mur. Une
lecture attentive de Pausanias lui donnait la conviction que les
tombeaux d'Agamemnon et de ses compagnons étaient dans cette
enceinte et non dans la ville basse. Mais par où commencer les re~
cherches ? où donner le premier coup de pioche 7 C'était en 1874,
Des ouvriers furent engagés, et plus de trente puits furent creusés.
La plupart ne donnèrent aucun résultat, mais quelques-uns permirent
de préciser les points où les recherches auraient le plus de chance
de réussir. Quand, deux ans plus tard, M, Sdiliemann revint à
.ïGoogIc
S76 AEVUE DES IW4JX HONAEË.
HyoëBee pour se oettre âi J'wuvre, il était décidé. Au mois d'août
1870. eoix&Qtfi-trois ouvriers comtuen&ëj'eDX ks tjravAUx. Nous oe
parierooB pas .de ceus qui, avoc M"" Sdilieinsqo, fbuiUèrfint la tréM-
rerie Htué« «u pied de )'aer«pole : les actfeK, sous la direcUaa de
M. S&hli£«iaaa ]iû-saème, attaquëmot À Xa fois 1» parle des lions,
«t l'espace «tué au-ilelà, (très 4e ia ^nuraJUe qui forme I'ikfc^U du
jdUè ^ la plsiœ.
Le sQuiJ de .la porte des liwis iÀit bientôt nù$ au jour, —qu'il
3i'«vait pas vu d^uis pLus de de«x oùUie sm. Od put constaier la
Jiauleuf -de la porte, qui a'eet presque pa« pLvs boute -que lar^, —
pitès de i^slm mètnes, — st fue ferjBsiiwt des bauajos épai^ Jiiés
f«r d"Éuor«keB werraufi, lUne secBnde porte fui découverte, à çuel-
.ques inas Jiiprès .la |retiiii«'e. Ikitr<e iLes deux, daas une sorte de cor-
.lidoi:, >tiAe <ùcbe d'^un mèiTH et desii de luu a .été uénaj^ée danfi
le linw. JU. .Scblieioaan veut y yok Ja loge d'un coocierge préliielo-
«que : waie il eU plus probable que c'^Xait uae sorte de guérite
pour uji facdiicuaaire. L'^Kamen de cette douJ>le «Dtrée 4:oolir[ue ce
^e BOUS avOBS 4it d« l'inpiQSsibâUté de pénétrer dans l'acropcde
luvec des ■chwi«t&, — m^ peutiètirâ avec dès cbars de combatï.
Lt grosseur -des itWcs .i. <QalevQr ne peirmU pas de déblayer ooii-
^pl&t«Do»t tes abord» de la porte des lioos. M. Scblienana dirigea
le ^os de ses aravaiUeuns vers J'jujtérieur,, eQcour»gé par des Irou-
TBilles de tous les lufitaiiE. 1^ tarre préseotait ub .amas de débris
de Mus Igeores, ainsi i<|u'iJ arrive putouj; -où lies,b(ttiuaee oit de-
meuvé. Lm aaciaifi biibituts du DaôaDarJt ont formé peu â peu de
vriritabLK -001111166 avec les ireetes de leurs oepas &t les jsiles i^miti-
Bés :: de mëine ;à Uycèaee le sol s'est élevé ipar l'aiHoocelleiBent des
(déi>ri6 à ipluaieurB mètres au-^easue du aiveau piisiiiif. I^esA^et-:
-tneuvéSiGB premief lUeu jettent ua jour nouveausur TbifilOàre nmsé-
aieaae, .en 'prouvant ^e ia ville me fut }kas .toujours déaerte, aprê>
4e cac de &0K, oomme i'oot .écrit pksieufs bistwiBafi. Le b»I ibùiUê
par M. Schliemann recelait un grand nombre de «asee, de tté-
idailies, des .ubjets -de fer -dataet, k n'en pas douleri de J'-^p*que
snaoédoanBDe. Mycàoes a donc lété IwbttéeÀeette ij^oqve; mais elle
ne fut fpas ipanricela rek>vie de «es nainefi, atioes HiyctoieiK de la
edécadenoe aembkDt avoir .esté d'aasee faavreB itive&, ideneiuaBi
daas des huMes de tondtis ou de bais, ils m'enomst pas aitae 4e
■icauai&, .oannue ile5 ïirymfcieiiK, et onnaDe èa. plupart des viUtt
grecques:: ils n'ont laisté iqiw des o^eta de peu de valeur. GepeB-
•daoït ce De Ait pas uae idcoi^ntian pasa^gèpe : rAcaaiMilaAiao àt>
déeoniireG Ktaaatre ique l'eKiaBncedelaBAafir^Jijcteesfi'ea]»-
ioBf^e peaidant plumnirs atèdes.
A trois an .quatre nétres de prafondeur, les ifl^els chaagiMntde
.ïGoogIc
XTCÈKES n SES TRÉSOK. $79
nature et Yen alt^ntt une coiiebe de dét»is reoMmUnl aux Ages
jwéhistoriques : des construction» cyclopéermes furent mises h nu
ainsi que d«8 IreTftux de c&nalis»ti(m. Les Nux pures et fraîches de
ia. footaioe àè Persée, située Sûr les pentes de ta montagne au-
dessus de h TÎtle, arnTsieDt jusque dans tes mes p*r une série de
caaam. PlHwi des te3S«»9 da grossières poteries, od découvrit un
«ertaïn neutre de larges pm-res, qoalilîées de stètes funéraires
par M. Schliemutn, à qui elles firent cooceroii' l'esp^anee qu'il
touchait à la néerop^ royale qu'il cherchait. Ptastenr:^ de ces pierres
portent des bas-reliefs, qui au te-ilieii d'omenems tùiarres r^r^
sentent des scènes de dusse ou de guerre. Guerrier ou chasseur,
l'homme est debo»t sur wn ehar, qui répotid asser exacteroent aux
deseriptione de ntféulf .- h stége est carré, e(Hilraîrement à celui
des chars classiques, lies roues du petit diamèlre n'ont que quatre
rayoBs. Les mêmes qualités de force et de mouvement que nous
avms r«narquées eh» les lions de la porte distmguenti les an-imauv,
chi«i9, cerfs ou «herauji, des stèles funéraires. PI sewrbte q^ae, chez
tes artistes encore barbares qui OHt sculpté ces vîeui reriefe, ïes
qualités qur deraîent s'épanooir plus tard «ristaient déjà vir^
tuellemBt.
On s'^jerçut biewlôt que la place où les stèles avaient été déco»-
Tertes était environaée d'une doublo rangée de [^nerres drotces' dis-
pesées en cercles eenee«triq«es, dont quelques-unes étaient sur-
Bontées de dal'Iies taillées avec soin et formant une sorte- de banc
circulaire. M. SctliMsann pensa d'rfWrd avoir froavé l'enceinte de
la nécropole dont ïes stèles révélaient l'existence'. Mais, es rêAccftis-
sant davantage-, il crut pasuveir affirmer qaecetteaire arTonidie n'était
antre que TwicieoDe ag«ra, eu pfeee- pnWique die Myeènes, Heu
de diéfibératieH des conseillers dm foï. Homère parle fréquemment
de ces assemMées dies vieil l'are», réimis soua H pré^dcnee du- roi,
dans ua eiBphcement i. ce destiné, de ferme circulaire, oA ils
siègent sur des dartes de pierre, fia&ilemem tMÏHées. N'est-ce pas
dims' ase ^ora de ce genre qœ lerei.de9PMac»;Gis,lemagnaBinie
Alcinotis, assemble soir peaple pour éeooter le* récits d'Ulysse-? Le
bouclier d'Achille, décrit par Hoortre, ae représentait-41 pas un
conseiV de viciHards, assis dans au cercte sacré sur des dWics
polies ? Enfin, parïantdte' My«ènea m6me, Euripide n'en mentionoaifr-
il pas' l'agora crrculairer Nous partageons roproro» de M. Schfie-
mann d'autant phts voloniSera que Templacenreiit convient à
mertwlle à un sénat grec. De même que an Ptayx d^Athfenes on
apercevail h plaine et !a mer, de même de l'^wa mycénienne,
qui venait reposer 9ar le mur même de Tacroprie, on conleoiplait
tOTit te pays et le golfe d"Ai^s. C'était rnie plsce vraiment merwl-
.ïGooglc
880 BEVUE DES DEUX MONDES.
leuse pour assembler les coaseillers des rois fils de Pélops, dont le
pouvoir s'éiendait sur le Péloponëse et sur les Iles, et qui avaioit
de là sous les yeux la plus belle partie de leurs domaines.
On peut supposer que les grands de Mycënes demeuraient auprès
de l'agora; mais il est assez difficile de se représenter ce que pou-
vaient être leurs demeures. Je me rappelle qu'en parcourant une
des collines voisines d'Athènes, j'ai pu retrouver les traces de tout
un quartier de la ville antique : le roc a conservé eo quelque sorte
la projection des édifices détruits. Des deux côtés d'une rue
étroite sillonnée par un ruisseau, on voit de petits rectangles de
pierre divisés quelquefois en deux compartimens ; c'étaient les mai-
sons, dont ta plupart avaient une citerne : quelques autres sem-
blent avoir contenu des tombeaux. Le bâtiment était sans dimte en
bois, comme à Constantioople et dans beaucoup d'autres villes de
l'Orient, ou en pierres légères, comme sont les petites maisons
blanches d'Uydra et des Gyclades. L'exiguïté de ces habitations est
ce qui frappe tout d'abord : on sent un peuple vivant au dehors,
amateur de fêtes, de spectacles et des bavardages de la place
publique. — Telles devaient être à peu près les maisons de la My-
cènes homérique : les débris trouvés par M. Schliemann confirment
que le bois était le plus employé des matériaux de construction.
Cependantles fouilles pratiquées au-delà de l'agora, toujours auprès
de l'enceinte fortifiée, ont amené la découverte d'une demeure
de grande dimension; elle comprend sept chambres formées par
des murailles cyclopéennes et reliées par des corridors. La plus
grande chambre n'a pas moins de six mètres de long et quatre de
large : elle parait avoir été décorée avec soin, les parois étaient du
moins couvertes d'un revêtement d'argile. Cependant l'étage qui
nous reste était très certainement une sorte de cave ou de sous-sol :
autrement on ne pourrait pas s'expliquer l'absence complète de
fenêtres ; de plus le niveau ne laisse aucun doute à cet é^rd. L«â
chambres découvertes par M. Schliemann servaient protôblement
à serrer les provisions, peut-^tre Toème à chercher pendant
l'été un abri contre la chaleur. Au-dessous, des citernes creusées
dans le roc conservaient dans toute sa fraîcheur les eaux de la
source de Persée. Au-dessus s'élevaient des constructions en bois,
dont il ne reste malheureusement que des cendres et des débris car-
bonisés. — ,Les dimensions de cette demeure ont fait penser >
M. Schliemann qu'elle ne pouvait avoir appartenu à un simple par-
ticulier, mais qu'elle devait avoir été la résidence des anciens
dynastes pélopides, le propre palais d'Agamemnon. C'est une hypo-
thèse, mais pas trop invraisemblable. Si le palais du roi doit être
quelque part, c'est bien dans cette partie de l'acropole, dominani
.ïCoogIc
HTCÈNES ET SE9 THÉSOBS. 881
toute la plaine et à proximité de l'agora. On ne peut nier en outre
que la situation ne cadre au juste avec certaines scènes des tragé-
dies consacrées par Sophocle et Euripide aux forfaits de la maison
de Pélops. C'est là qu'il faut lire VÊleclre de Sophocle, un des
plus admirables chefs-d'œuvre de la muse grecque. Il semble que
le poète ait visité lui-même les lieux, tant il les décrit exactement. -
La scène se passe sur l'agora, a Tu vois d'ici l'antique Argos, dit le
pédagogue au jeune Oreste; ici te bois sacré de la fille d'inachos,
harcelée par les taons ; plus loin la place consacrée à Apollon
Lycien, destructeur des loups : à gauche s'élève le temple de Junon.
La ville où nous sommes, c'est Mycènes, abondante en or, et ce
palais est le séjour sanglant des Pélopîdes. » De l'agora mycé-
nienne, on voit en effet Argos en face de soi : dans la plaine coule
rinachos, où se trouvait le bois sacré d'io, la fille du fleuve, chan-
gée en génisse et aimée de Jupiter métamorphosé en taureau,
— et c'est bien i gauche que l'on aperçoit les ruines du temple de
Junon, XHerœon célèbre de la plaine argienne. De jeunes Mycé-
niennes qui forment le chœur emplissent l'agora, où la vaillante
Electre rencontre son frère Oreste envoyé par les dieux pour venger
sur sa mère le meurtre d'Agamemnon. Ils ne se reconnaissent pas
de prime abord ; pour mieux tromper les soupçons, Oreste feint d'ap-
porter la nouvelle de sa propre mort. Tout le monde est rempli de
joie dans le palais, pendant qu'Electre exhale en des vers célèbres
de touchantes plaintes. Enfin le frère et la sœur se reconnaissent et
concertent la vengeance. Clytemnestre meurt la première : elle est
frappée dans son propre palais, et ses derniers cris parvien-
nent à l'oreille des jeunes fdles sur l'agora. Mais la vengeance
n'est pas complète, tant qu'Égisthe vit encore, Ëgisthe, le pervers
conseiller, l'amant, puis l'époux de la reine. Il avait passé la jour-
née en dehors de l'acropole ; il arrive du faubourg. On le voit
entrant par la porte des lions, il rencontre sur l'agora Electre et
ses jeunes compagnes, tout en se dirigeant vers son palais, — où
l'attend l'épée vengeresse du fils d'Agamemnon.
111.
Déblayer tout un quartier de l'ancienne Mycènes eût semblé à
beaucoup d'archéologues un brillant succès; mwa c'était peu pour
M. Scbliemann, qui avait une idée fixe : trouver le tombeau
d'Agamemnon. Les pierres sculptées dont nous avons parlé et qu'il
avait qualifiées, un peu pour les besoins de la cause, de stèles fu-
néraires, lui avaient fait concevoir les plus vives espérances. La dé-
couverte de l'agora ne l'arrêta point. Avec nos idées modernes,
TOHi nvii. — 18IS. 96
.ï Google
882 lEVOK DBS DES! IKXIDXG.
il semble bigarre d'enterrer les morts bous une place pubbqw.
Nous les écartons da bruit des villes, houe aimoDS pour eux le caliK
«t l'ombre des cypràs âuis une paisible nécropole : dods voulons
cela pour leur rqios, et aussi, quel<}oe peu, pour le nôtre, cir le
vaifilnage des morts noas ofTuaque. Mais H n'y avait rien àe sm-
blable chez tes anciens : le défunt, objet d'un culte, devait reposer
auprès des vivans; le bruit des rues et des places ne semblait pu
iooompatible avec l'étemel sommeil; les tondieaux étaient placés
d'ordinaire le long des nrates les plus fréquentées, et nous sitob
par les historiens que dans plusieurs villes, notamment h Ojriaet
et i. Mégare, le fondateur avait été inhumé sous la place publique.
Pourquoi n'en aurait-il pas été de môme à HycËnes?
H. Schliemann continua donc avec ardeur. A la fin du mm
d'octobre lS7a, il s'aperçut qu'une vaste cavité reclangHlaire dt
sept mètres de long sur près de trois mètres de lai^ avait Hé
dansée dans le roc au-dessous de l'eudroic d'où la première stèle
avait été tirée. C'était un tombeau; mais en même temps que
l'on croyait toucher au but, de nombreux indices donnèrent à
penser que des chercheurs avaient déji passé par li. Le boalever-
semeat du sol était manifeste : les ouvriers enlevèrent des blocs it
pierre en désordre qui paraissaient avoir sa-vi à la coostrocliaD d'os
nnnument funéraire détruit dès l'aoliquité. Était-il possible d'aitn-
buer«e bouleversement aux Argiens? N'étattr-il pas i^utôt 4 cruodre
que les tombes n'eussent été fouillées et dévalisées une piemièie
fois? On dit que le découragement régna pendant plusieuni jours
dans le camp de U. Schliemann. Hais l'heureux invenlear ds
trésors de Pritun et d'Hélène a l'esprit persistant et opiniâtre dt
tous Ses hommes qui découvrent. Il poursuivit son œuvre au risqua
de ne rencontrer qae ce qu'auraient oublié ou dédaigné les premie»
profanateurs ; et bien lui prit d'être persévérant, car ke cnintei
ne su réalisèrent pas. — Cependant, la pluie ayant transformé ea
boue le sol contenu dans le preouer tombeau, force fut d'y inter-
rompre les travaux ; mais une seconde excivatioD aologue fat
bientôt reconnue sur un autre point de l'agora, et rien cette fois ne
contraria l'exploration. Ici nous passons la parole à M. Schliemann :
11 A une profondeur de quinze pieds au-dessous de la surface d'J
roc, dit-il, et de vingt-cinq au-dessous dn sol tel que je l'anis
tnMvé.j'arrivai inné couche de cailloux, sous laquelle je découvris
trois squelettes éloignés entre eux de trois pieds. TÔbs les irtà
avaient la tdte tournée À l'est et les pieds i l'occident; ils étaient
séparés du roc par une seconde couche de cailloux sur bqvrike ib
r^os&i«nt. d
Cinq cavités de même nature, c'est^-Klire tuUées m paitîe àm
.ïGoogIc
MTCims ET SKS
la roche vive et en put» formées de pierres rapportées,
SDCcessivemeDt foainées par M. Sctdiemaim, tontes sitnéee
moitié de l'agora qui coDfiiie au mw de sontèDement de 1':
Hlefi BQ eooteDawBt pas moins de quînae squelettes, doo
blemeat dnis ou trcns de femmes et deui d'eubns', eafo<
ime sorte de terreau ccRQposé de caitlonc et de cendres, et
des plus précienn trésors. Les corps éfaieot matbeurensem
tnt état Se ceaservation ai maoTrâ qu'ils se pulfértsaîent î
qMehfaes instans. Le fen et rhamidité i| avaient etmtrit)!
surtout fbuniidité, car la crématioii qu'en firâut subir ai
Très daas ta haute antiquité était trop incomplète pour s'
ï^us lein qu'ans chaiis. Les délai» de cendre et les trac
fnm^ mmlrent qa'k Myeénes Tf^ératicni avaii lieu dans
beao même. Où pl«çait un bûcher dans le fend, et Te coi
hrtôé sar place; tes coHclieB de cailloux qui rentooraîent
pour but de faciliter la combosticm en permettant à l'air de <
Avec un pareil procédé, oh ae samrait prétendre à rédurn
davre en de véritables tendres, pouvant Cire enf'îrmées d
uroe. Les expériences récetament faites en Allemagne et en 1
pFoOTé combi«Dt ardente et {«■cA)ngée doit être l'action du fi
(nTÎTer à ce résultat. A Myc^es, tes corps étaient pIutAt gri
Iwillés. — IV paraît qu'à la nowveHe de ces troirvailles m
ctHKaurs de curieux aRaa à Mycènes de tous les villages rc
de toute h Grèce : ils- ne virent qoe qaeJques tibias et ur]
mâchoire lûen conservée sur laquée noos reviendrons. Un
grec a pu «1 oiirtre peindre on buste momifié, qui résista p
les autres à rRcti<Hï de l'air. Le reste, M. Scbliemaon seul l'i
Ces ossemens d'ailleurs ott sont qu'un accessoire dans
couvertes de M. Schliemann. Le véritable intérêt des
BiyrémeitRes n'eet pas li: il est dam les objets prédeox do
regorgeaient. Il était d'nsage ebez la plupart des anciens [
d'enterrer avec les morts tout ce dont ils avaieet l'habitude
servir de leur vivant. Cest que la mort, dans les idées pri,
de rbuKanité, ne dégageait pas l'bonioe des bes(»ns terri
te parent, l'ami, te maître qu'on àvah pei'du vivait encore
toinbcaB. Oi^ se plaisait i le parer de ses phis riebes véteufens.
ser auprès de lui aee armes et tes oîi^ets qui lui étaient d'rn
familier. C'est k ces idées qu'cd>éis8ait te Scythe qui immo
chevaux de son roattre sur smi tombeau, fluca auteur de et
mies dont H. Wïotiot rappcrtail deruièrem^it des me
l'Égyptien qui daas les tombes de l'audeD empire révélé*
TÛ. Mariette plaçait & la dispositioo da défunt tout ce qui
cbarHi* sa me terrestre et pouvait la toi rappela* encore. ,
Cgilzul. C^.OOt^lc
884 RETOE DES DEUX MONDES.
était pas auti-ement en Grèce. De là les monceaux de bijoux et
d'objets d'or, d'argent, d'ivoire, de cristal, de bronze qui ont été
tirés des tombeaux de Mycènes.
Des vêtemens, il n'est naturellement rien resté. Le temps et le
feu ont anéanti les tissus, ainsi que lè bois et le cuir. Mais tout ce
qui est métallique a survécu, et l'on a retrouvé à peu près inticfï
les omemens et les bijoux dont la plupart des corps étaient littéra-
lement couverts. Le visage de quelques-uns était revêtu de mas-
ques d'or, en même temps que leur front portait un diadème ou
une couronne du môme métal. Formés d'une feuille d'or très mince,
les masques représentaient sans doute assez exactement les traîLs
du défunt, comme ceux de Phénicie ou d'Egypte ; mais la ténuité
du métal n'a pas résisté à l'écrasement du sol, et il est imposable
aujourd'hui de distinguer les physionomies. Les diadèmes ou cou-
ronnes sont également en or repoussé r ils consistent en une feuille
d'or d'un oval très allongé, bordée d'un fil de cuivre pour y donner
plus de consistance et qu'on enroulait sans doute autour dé \» tête,
en attachant les deux extrémités sur la nuque , de sorte que U
partie la plus large se posât au milieu du front. Une plaque d'or de
même forme, mais beaucoup plus grande, et sur un des cités de
laquelle sont fixées d'autres feuilles plus petites qui se dressent
comme des fleurons, est qualifiée de couronne par M. Sdiliefflaon.
Les dimensions de cet objet nous font supposer qu'il s'agit plutAl
d'une sorte de pectoral que l'on plaquait sur la poitrine comme un
hausse-col. Ce qui pourrait venir k l'appui de cette idée, c'est le
véritable pectoral trouvé sur la poitrine d'une femme et maïquisl
la place des seins : l'usage de ce genre dp parure était donc connu
à Mycènes. Quoi qu'il en soit, le bijou qualifié de courcnue pir
M. Schliemann est le chef-d'œuvre de l'orfèvrerie mycénieame : il
est orné dans toute son étendue d'une série de petits médaillons
représentant les dessins les plus variés : des boules, des s^riralw,
des cercles concentriques, des méandres, des étoiles de tontes les
formes. Ces médaillons étaient gravés en creux sur une pierre dure
et d'un grain très fin : l'ouvrier venait ensuite presser la feuiDe d'or
dans ce moule pour lui en faire prendre l'empreinte. Ce mode de
travail était également suivi pour les petites feuilles d'or s«v»nl de
fleurons, et pour le plus grand nombre des objets d'or trouvés à
Mycènes. Il est remarquable en effet que l'or y est presque toujoar*
employé en feuilles et rarement en lingot ou en fil.
Sur la tête des femmes, la chevelure était fixée par de belles épin-
gles d'or, terminées quelquefois par des boucles de cristal de roche i
elle était ornée çà et là de spirales d'or, et surmontée probablemcni
d'un diadème. On a trouvé un grand nombre d'objets précieux per-
cgizcd ./Google
HYCÈNES ET SES TRÉSOBS. 885
ces d'un trou qui formaient des colliers : quelques-uns sont de véri-
tables bijoux qu'on s'étonne de voir figurer dans un ornemeut de
ce genre, décorés et travaillés avec un art des plus délicats. Ils
paraissent avoir été enfilés p^e-mêle avec des perles ou des len-
tilles des matières les plus précieuses : cristal de roche, onyx, agate,
ambre, ivoire. Quant aux vétemens, ils étaient décorés de riches
boutons, dont la plupart étaient en bois recouvert d'une feuille
d'or, et fixés avec des broches des formes les plus variées. Une de
ces broches, qui représente une femme placée au milieu d'un anneau
d'or et étendant les bras, est certainement un des joyaux les plus
riches de la collection Schliemann. Une ceinture d'or servait à rele-
ver les longs vètemens des femmes. Mentionnons enfin les boucles
d'oreilles, les bagues, les bracelets. Un de ces derniers rappelle
exactement la forme des bracelets modernes, ornés d'un médaillon.
Les objets que nous venons d'énumérer s'expliquent pour la
plupart d'eux-mêmes. Boutons, boucles d'oreilles, broches, épin-
gles, etc., ont leurs similaires dans les usages actuels. Mais les
Mycéniens avaient des oroemens particuliers dont on présume
l'emploi, sans pouvoir l'afiînner : c'étaient des bijoux légers, for-
més de feuilles d'or repoussé, et portant pour la plupart de petits
trous sur les bords. Selon toute vraisemblance, on les cousait sur
les vètemens. Beaucoup ont la largeur d'une pièce de cinq francs ;
ce sont des papillons, des griffons, des cerfs, ou des feuilles de lau-
rier ou d'autres arbres, tantôt isolés, tantôt groupés de manière à
figurer des croix et des étoiles. D'autres atteignent la largeur de
la paume de la main : c'est la dimension d'une série de plus de
sept cents feuilles à peu près rondes, découvertes dans le troisième
tombeau seulement. Gomment supposer que des feuilles d'or
grandes comme une coquille de pèlerin pouvaient être plaquées en
si grand nombre sur les vètemens? Il est à croire qu'on avait placé
dans le sépulcre toutes celles qui avaient appartenu au défunt.
Toujours est-il que ces feuilles d'or sont l'objet le plus typique
de l'art ornemental à Mycènes. L'imagination des orfèvres s'est
donné carrière en toute liberté, et avec une variété infmie. Tantôt
il y a un cercle central entouré de méandres compliqués, ou d'une
série d'autres petits cercles, ou de spirales : tantôt c'est une étoile
dont les pointes varient de nombre et de forme. D'autres fois les
sujets sont empruntés au règne végétal ou animal, tout en conser-
vant cependant un point central, comme dans un bouclier : ce sont
des papillons à grandes ailes avec des nervures rayonnantes, — des
coquilles rappelant les coquilles de pèlerin, — des poulpes dont les
suçoirs vont se terminer en gracieuses spirales. Le poulpe, soit dit
en passant, joue un grand rôle dans l'ornementation mycénienne.
.ïGoogIc
886 BETCE DES DEDX WMVBS.
On r^narqua^ combien est singulière l'iitfîaîe vsriété des sujets
quand il était si facile de multiplieF indéûniineot le même, puis-
qu'on travaillait ea quelque sorte au moale. Ëa cel&, l'on sentd^
le goût des Hellènes, qui mettaient de l'art jusque dans les objeB
les plus vulgaires et ne conDaissaieait pas cette production iodus-
tridle de nos jours où l'ouvrier n'est qu'une machine à faire éltr-
nellement le même objet, ea attend«3t qu'un ingénieur invente qdc
véritable machine pour le remplacer. L'art et rindustrie avaient dœ
affinités plus intimes en Grèce que dans nos Bodétés modoves.
Parmi les objets placés dans les tombeaux, non plus pour puer
les morts, mais comme leur ayant appartenu, figurent les aimes.
La lance et l'épée, compagnons du guerrier pendant sa vie, le sui-
vaient dans la tombe. Les armes trouvées à Mycënes sont les une
de bronze, les autres de pierre; il y a comme un mélange de dem
âges de la pierre et du bronze, auxquels d'ailleurs on aoraition
d'attribuer un sens chronologique trop absolu. En ^éoéal, les annes
de jet étaient terminées par des pointes d'obsidienne, comme W
flèches et les javelots des gu^riers de l'ancien Mexique : les annes
d'hast étaient de bronze. H. Schliemami a ramassé auprès àa
squelettes un assez grand nombre d'épées, dont qudques-uofs i
deux trandians, de pointes de lance, de hadies, vTusemblable-
mcnt employées pour te combat. Plusifiors épées avaient des poi-
gnées d'or ciselé qui ont été retrouvées : quant au bois des lances et
au manche des haches, il a été détruit sans laisser de trace» : id i
été aussi te sort des arcs et des flèches. — Auprès de plusieus
cadavres avaient été déposés de longs cylindres d'or en feuille con-
tenant çà et là de la cendre de bois : ils recouvraient sans dauH
des sceptres; c'est du moins ce que l'on -peut conclure de la pnô-
mité d'omemens d'or, de cristal de roche on d'argent, qui sembleot
avoir servi à en déoorer le sommeL On sait que ces emblèmes <k
la royauté, sorte de houlettes des pasteurs des peu{)iles, se tenni-
naient par une e^>èce de pommeau.
Ou avait coutume dans l'antiquité non-seulement de placer auprèi
des morts les objets qui leur avaient été d'un usage qnotiiïen, miii
encore de leur (^ir des repas. A Mycènes, on avait déposé des pro-
visions de boudie dans les tombeaux. C'est à les contenir que ser-
vaient les nombreux vases qui ont été découverts : on ae suirait et
expUquer autrement la présence, d'autant dkmiib qu'il y a dans le
Domli^e de simples chaudrons de cuivre, de l'apparence de ceci
qn'on emploie encore à présent dans les cuisiDes, et de granfe
pots vulgaires fsi terre cuite. Ces derniers sont faits an tour pour
la plupart, mais avec des formes généralement peu èlégastcâ;
quelques-uns sont oicore fabriqués à la main; de oe i
.ïGoogIc
KTCÉnES ET SES TBÉ601IS. 8S7
nn vase portaot deux seiDS de femmg, genre d'omement fort naté
dans la, bauie anti^té. Les dessins sont grossiers et lourds, etl'on
peut dire (fue la céramkpie mycénienne est encore dans l'enfaDce.
— Tout différeas sont les vases d'or et d'ai^ni, jAns Qoml»eux
encore que les autres, et dont la forme nt{^elle souvent celle des
plus beanx produits de l'art classii^ue. Quelques-uns par exemple se
rapprochent des cant/tarea, aox Itrges anses élevées; d'antres,
assez semblables à nos aigitières modemos, oat un couvercle retenu
par un 6] d'or; d'autres enfin, lespltis nombreux, ont une anse
comme une tasse évasée, tantdt r^oeant directement sur le fond,
tantôt montée sur un pied. L'omemeratalioD est k peu près du
même style que celle des feuilles d'or: étoiles, spirales, co'cles, se
croisent et s'enchevêtrent k l'infini. Le chef-d'œuvre des vases de
Hyeènes est une coupe d'or montée sur un pied fort élégant, et
portant deux anses sur chacune desquelles repose une colombe.
Outre la réelle élégance et le mérite du travail, il s'y attache un
intérêt tout spécial, par la ressemblance avec la coupe de Nestor
décrite par Homère. C'est en effet dans une conpe ornée de colombes
d'or que le sage donneur de conseils de l'année grecque avait cot^
tume de boire : ma^é quelques difiéreuces de détail, l'identité de
style entre les deux objets n'est pas contestable.
Les richesses coosidérables déposées dans ces tombeaux et dont
la valeur intrinsèque dépasse cent mille francs ne pennettent pas
de douter que les restes déterrés sous l'agorâ de Mycënes n'appar-
tiennent i. de hauts et puissans seigneurs de l'antiquité. Les ome-
mens royaux viéDDent à Kai^ui; jamais des particuliers n'auraient
été inhumés en «Nnp^nie de conronnes et de sceptres 1 Mais
étaient-ce bien les tombes do r<» des rois lui-même et de ses com-
pagnons? M. Schliemann n'hésite pas une seconde à admettre l' af-
firmative. Le 28 novembre iS76, il annonçait sa découverte au roi
des Hellènes par un télégramme triomphant : « Avec une joie ex-
trême, àitril en français, j'annonce à votre majesté qae fa» décou-
vert les tombeaux que la traditicm dont Paùsaaias se fait l'écho
dés^fnait cwnme les sépulcres d'Agamemnon, de Cassaodre, d'Eu-
rymédon et de leurs camarades tués pendant le repas par Glytem-
nestre et son amant Égisthe... Que Dieu veuille que ces trésors
soient la pierre angulaire d'tme immense richesse nationale! n En
m6me t^nps, H. Schliemann publiut dans tous tes journaux de
l'Europe qu'il avait exhumé le propre cadavre d'Agamemnon. An
roi des rois seul pouvait appartenir cette forte mâchoire ornée de
trente-deux belles dents I au roi des rois seul ce visage masqué d'or
qui portait encore l'empretate du majestueux sourire du Sit
d'Àtrée t Dans les pranùers transpcnlB de l'enthounasme, ces argu-
.ïGooglc
888 REVCB DES DEUX MONDES.
mens avaient paru sans réplique au savant docteur. Plus tard, en
écrivant son livi'e, il préféra s'en tenir aux motifs tirés de Puisi-
nias. Le géographe grec mentionne cinq tombeaux, et c'est préd-
sémeot le nombre de ceux qui ont été découverts sous l'agon. Cetu
coïncidence dans le nombre serait certes un fort argument eu fa-
veur de l'identité des squelettes mycéniens. Par malheur le gouver-
nement grec ne jugea pas à propos de s'arrêter en même temps
que M. Schliemaon. M. Stamatakî, surintendant des antiquités dûs
le royaume, fut chargé de continuer les fouilles, et tout récemmeDi
une sixième tombe a été trouvée dans la même moitié de l'agon
où avaient été déblayées les premières et à l'extrémité occidenlale.
Les objets qu'elle renfermait, et les squelettes, dont un avait ud
masque d'or, ne permettent pas de douter qu'elle ne date de \i
même époque que les autres. C'est donc six tombes au moios et
non pas cinq qui avaient été creusées sous l'agora de Hycènes.
Comment, dès lors, les identifier avec les cinq dont parle Pausaniîsî
Quand nous prenons le géographe grec en flagrant délit d'erreur,
comment croire à l'exactitude des noms qu'il nous rapporteT —
D'ailleurs, même en passant condamnation sur la divergence dans
le nombre des tombeaux, il faudrait être assurés que Pausanias les
plaçait réellement dans l'acropole et non dans la ville basse : c'm
probable, d'après le texte de son récit, mais non pas absolumeni
avéré. Enfin, la première de toutes les conditions pour trouver le
tombeau d'Agamemnon, c'est qu'Agamemnon ait existé : n'oublions
pas que, si certains savans l'alfirment, beaucoup d'autres non moins
savans prétendent que le roi des rois a vécu seulement dans l'ima-
gination des poètes. Cela simplifierait sioguliërement la quesiioa.
Ce sont là de bonnes raisons de douter des assertions de
M. Schliemaon : il y en a d'autres qui ne permettent même plus de
douter. Si nous possédions le tombeau d'Agamemnon, il est clair
que nous y reconn^trions les caractères de fa civilisatioa bomé-
rique. Or les objets de la collection Schliemaon révèlent une culture
inférieure et par suite antérieure à celle de r Iliade.
Dans Homère, il est peu question de l'écriture : cependant on eo
parle une fois et en termes trop précis pour qu'on puisse contester
qu'aux temps de la guerre de Troie la connaissance de c«t art ïoa-
veilleux commençât à se répandre dans les pays grecs. En Asi^
Mineure , dans la colline qu'il a qualifiée d'Ilion, M. Scbliemann lui-
même avait déterré des inscriptions gravées sur des vases. H «*
.vrai que les caractères, dont le sens mystérieux ne s'est déwil*
qu'aux yeux d'un sinologue appliquant en Asie-Hineure les r^^
de l'écriture chinoise, attendent encore leur Champollion; mâsa
n'en sont pas moins certainement des inscriptions. A Mythes «>
.ïGoogIc
HYCBKBS ET SES TRÉSORS.
contraire, pas un des objets tirés des tombes royales ne po:
moindre lettre.
L'absence du fer & Hycèaes est bien plus concluante encori
métaux qu'on y a rencontrés sont l'or, venant probablemer
rives du Pactole, l'argent que fournissaient les mines de 4
mais dont les Phéniciens étaient peut-être les seuls à conual
préparation, enfm te cuivre et le bronze, dont l'origine phénit
est d'autant moins douteuse que l'Ile de Chypre, le grand cen
l'extraction du cuivre, à qui elle a donné son nom dans tout
langues modernes, était fréquentée par les Phéniciens dès li
haute antiquité. Mais il n'existe pas trace de fer dans les tom
de Mycënes, tandis que ce métal est connu dans les poèmes I
riques. Le fer, dans t Iliade, est encore un objet de luxe. Sa
cation était probablement tenue secrète dans certaines famill
chez certains peuples; mais il était dans le commerce, et t
déjà à remplacer le bronze.
Les tombeaux qui nous occupent sont donc antérieurs à l'é
dite homérique : ils nous révèlent une civilisation plus ancieni
de l'influence orientale s' exerçant sur les Grecs primitifs, les Pé
comme on les appelait, encore à l'état barbare. C'est aujou]
un fait bien connu que cette invasion des Phéniciens dans t
bassin de la Méditerranée. Et ce n'était point seulement pou
propre compte que ces hardis navigateurs sillonnaient les
c'était aussi pour le compte des Égyptiens, dont ils furent so
les vassaux, et des autres peuples dénués de marine. Ils tei
dans l'ancien monde la place qu'ont prise aujourd'hui les Ang
les Juifs. — L'influence du commerce de l'Orient a laissé à Mj
les preuves les plus manifestes : on a trouvé des vases de porc
égyptienne, des objets d'ivoire sculpté, et certains gobelets
culiers qui avaient été importés par les trirèmes de Tyr ou de f
et achetés peut-être à ce marché gréco-phénicien qui se tenaii
à Argos au rapport d'Hérodote. Un savant archéologue fra
H. Rayet, qui a visité Mycfenes pendant les fouilles, nous
observer en outre certains objets, de style phénicien, grossièn
travaillés, et probablement contrefaits sur les lieux. — Ma
somme, ces objets, importés ou contrefaits, sont bien peu
breux auprès de la masse des produits de l'industrie indigène,
surtout en fournissant les métaux que l'Orient a puissamme
sur la civilisation mycénienne. Il n'est pas possible de rati
sérieusement à rien de connu le style, — si style il y a, ■
trésors de Hycènes. Ce n'est pas que les rapprocbemens ne
faciles : on peut toujours en faire : certains ornemeos m'ont rt
fes bijoux Scandinaves de Stockholm ou de G^jneubague; d"
. CdOt^lc
690 UVOB DES DEVI iUMMS.
semUent imités de certains objets barbues trouvés cUnsUnllée
du Danube. Des comparaisons avec l'Egypte ou l'Assyrie ne seniesl
p«s moins aisées, liais on ne saurait être trop réservé, qoud de
ressemblaoces lointaines on veut conclure i des relations entre ks
peuples. Que de fms ces ressemblaocas dont on s'ii^nie i devi-
ner les causes provietment simplement de ce fonds commua i uas
tes hommes qui les conduit aux mêmes découvertes, aux miius
usages, aux mêmes industries, sans qu'ils se soient concertés, pu
cela seulemant qu'ils ont les mêmes besoins, par cela seulement
qu'ils sont hommes I II en est de même dans les InstitutioDS, le
costiune, la retigioa, fart. On a relevé sur las mcmumeas de l'Aur
buac des méandres semblables k ceux de la Grèce ; qui oserù es
conclure que l'art mexicain vient de l'art grec?
Pour nous, sans nier la part des iofluencea étrangères, nous h
croyons pas qu'on puisse contester à l'art mycénien d'être dans sod
ensemble un produit de l'esprit local. C'est un germe de l'art grec,
mais un g«:me imparfait venu trop tAt et qui mourut avant ài
s'épanouir. II oorrespond i la société des temps bàroiques, à ceue
espèce de féodalité àoat la poésie et la tradition ont gardé U aé-
moire, et qui disparut longtemps avant la grande ^mque de b
civilisation hellénique. Parmi les objets trouvés bous 1 agora de U
ville d'Agamenmon beaucoup pourraient servir i illustrer Hliadi.
qui reivéseote l'âga héroïque à son déclin. Cependant, comme od
l'a vu, les tombes royales de Hycènes sont certainement aatérieuits
à. l'époque f]ue peint Homère. Quoiqu'il soit toujours dangereux de
risquer une date dans le domaine préhistorique, on prat affînaa
avec quelque certitude qu'elles remontent au xi* ou même u
xn* siècle avant l'ère chrétienne, ûr&ce k ces belles trouvailles, bC
soulève un cmn du voile qui recouvre la Grèce prioûlive, et l'on
peut ajouter un chapitre k l'histoire de celui de tous les peuples qni
passionne le plus notre curiosité. C'est 1^ ce nous semble, lu
assez beau titre de gloire pour que U. Sdiliemaon s'en coateoie <;>
renonce, à tout jamais, aux reliques d'J^;smemaoa.
Geokge Goeo«D*5.
.ïGoogIc
L'ENFANCE A PARIS
LA MENDICITÉ. — LES ASILES. — LES BEFOOE
I.
Beaucoup de I^endes ont conrs sur i'orgamsatiOD de la mendi-
cité des enfans à Paris. On a parlé de bandes d'enfans qni men-
dieraient pour le compte d'un entrepreoeur, d'infirmités qu'on lenr
apprendrait à simuler, et qu'on entretiendrait même avec soin chez
eux pour émouvoir ta charité des passans. 11 j a, grâce à Dieu,
dans tout cela beaucoup d'exagérations, mais pourtant un fond de
vérité. Rares sont les cas semblables i celui d'un enfant arrêté l'an-
née dernière et qui avouait avoir appris de sa mère à simuler les
attaques de nerfs, c'est-à-dire dans son intention l'épiJepsie. Je
crois même qu'il faut ranger au nombre des histoires tout & fait
imaginaires celle de cette femme qui attachait, dit-on, sur les yeux
de son enfant pendant la nSit des coques de noix remplies d'in-
sectes pour amener une inflammation qui excitait le jour la sym-
pathie des palans. Mais ane chose cependant est certaine : c'est
que, lorsqu'un enfant est atteint de quelque infirmité naturelle, cette
infirmité devient trop souvent pour ses parens un gagne-pain. Quel-
ques personnes peuvent se rappeler d'avoir rencontré, il y a trois ou
quatre ans, sur les ponts ou aux Champs-Elysées un pauvre enfant
aux jambes contrefaites silencieusement adossé à un pilier ou à un
tronc d'arbre et qui n'avait pas besoin de s'adresser au public pour
émouvoir la compassion. Ses journées devaient être très fructueuses ;
qui aurait été assez dénaturé pour lui refuser l'aumAne? Quelques
âmes charitables s'avisèrent un jour de lui faire cadeau de vête-
meos chauds. Au bout de deux ou trois jours, ces vêtemens
n'étaient plus sur son dos. On s'informa alors de l'adresse de ses
(1) Voyei U Rtvu» du 1" ocUftire et du 1" décembre IBIS, du 1" oun U71 et du
far Juin 18ÏB.
.ïGoogIc
892 BBVUB DES DEUX MONDES.
parens, et on leur proposa de faire admettre leur enfant àrbospice
des enfans incurables; ils acceptèrent. Peu de temps qirès, ils
vinrent le retirer. Ils avaient vécu de son infirmité, el ils ne pou-
vaient prendre l'habitude de s'en passer.
En dehors de ces cas exceptionnels, las enfans quimeDdienlse
divisent en deux catégories. Les uns mendient pour lenr pnfit
compte, parce qu'échappés du logis paternel ils ont besoin de quel-
ques sous pour aller jusqu'au bout de leur journée. Ils fréquenieoi
paiement la porte des casernes pour obtenir leur part de li soupt
des soldats. Avec cette pitance quotidienne et quelques imims
extorquées de ci et de là, ils peuvent tenir plusieurs jours sans
que la faim les force à rentrer au logis. Arrêtés par la pob'ce, ils
sont immédiatement, et sans intervention de la justice, rendus
à leurs parens, dont ils ont à redouter parfois une correciion mé-
ritée sans doute, mais un peu trop vigoureuse. Ceui-ci sont h
moins intéressans, mais non pas les plus nombreai. Les vé
quarts des enfans qui mendient ne font qu'obéir aui ord!res de
leurs parens. Le produit de la mendicité quotidieane de l'enfao;
est un petit boni régulier qui vient s'ajouter à la journée du pèr?,
quand il travaille et n'est pas un ivrogne. Instruits pir leurs p>-
rens , souvent maltraités s'ils ne rapporieDt qu'une somme in-
suffisante, ces enfans Unissent par acquérir une grande hbM
dans l'art d'exploiter la ctiarité des passans en écbippiDl «u
agens. L'un vendra des violettes ou des roses, l'autre du mouron
pour les petits oiseaux. Un troisième s'arrêtera à la porie dus
pâtissier en renom, jetant à travers les vitres un regsrd mélmci)-
lique sur les gâteaux; le moyen qu'une mère qui sort au oiénie
moment avec un enfant bien repu ne soit pas émue par le coctn^^
et ne lui fasse pas la charité de quelques sous? Que cet enfinisiii
arrêté et fouillé au poste, on le trouvera porteur de bons de pùc
et de viande suffisans pour faire vivre sa famille pendant flmeai^
jours, et d'une somme qui sera relativement considérable. Ccïl
ainsi qu'une somme de trois francs était trouvée l'année deraièri
dans les poches d'un enfant arrêté sur le boulevard parce qu d si
cramponnait aux jambes des passans en disant qu'il n'avait fi'
mangé de la journée. Heureux si parmi les objets dontceeaf»"^
sont porteurs on n'en trouve pas quelques-uns de suspetis et <Pi
sentent le larcin. Sauf en ce cas particulier, il est très rut quù
soit donné suite à une arrestation pour mendicité. Sur 22'2 *"***'
tions opérées en 1877, il n'y a eu que 33 poursuites et 23 cond*"''
nations. Cette indulgence n'a en réalité qu'un seul effet -. peimeic:
au petit mendiant de prendre l'habitude du vagabondage elde f»"-"
son apprentissage du vol à la lire.
Il y a encore une catégorie assez nombreuse d'enfans qui art»"
.ïGoogIc
L£NFANCE A PARIS. 89S
pagnenl leurs parens lorsque ceux-ci se livrent eax-mémes à la
mendidté. C'est un spectacle d'un efTet infaillible lorsqu'on voit
assise sous une porte cochère, par une froide journée d'hiver,
une mère ayant dans ses bras ud eufaat de quelques mois placé sur
ses geooux et à c6té d'elle un ou deux enfans encore en bas â^e;
les aumdnes pleuveot, et la recette sera très fructueuse. Notez que,
dans le quartier où demeure cette femme, il y a très probablement
une crèche, certainement un asile où l'enfant pourrait passer la
journée au chaud sous la surveillance maternelle des sœurs; mais
que deviendrait la recette? Les sceptiques vont jusqu'à prétendre
que beaucoup de ces enfaos sont loués. Je ne voudrais pas ré-
pondre que le cas ne se présente jamais ; je dois dire cependant
que des recherches assez complètes ne m'ont jamais mis en pré-
sence d'un fait de cette nature. Un grand nombre de ces familles
de meadians demeurent dans une des rues les plus mal famées de
Paris, la rue Sainte-Marguerite-Sdint-Antoine. H y a là un vaste
garni qu'on nomme familièrement Xhôta^ des Mendians, qui con-
tient près de 100 locataires. On y accède par un couloir tellement
étroit que l'homme le plus mince ne saurait y passer de front. Le
garni se compose de chambrées et de cabinets. Les chambrées sont
pour les travailleurs, charretiers, débardeurs, mariniers qui sont
employés le long du canal Saint-Martin. Les cabinets sont ré-
servés pour les mendians et pour l'attirail de leur industrie, in-
strumens de musique, chiens savans, mauvaises gravures, boites
en carton, etc. Chacun a une infirmité, trop souvent vraie, parfois
simulée, qu'il s'offre à vous exhiber, et cette infirmité est souvent
d'un assez bon rapport. Le garni des mendians n'est pas en elîet
plus misérable que beaucoup d'autres, et de tous ceux que j'ai
visités, c'est le seul qui contienne dans une large salle vitrée deux
billards en assez bon état. C'est là que les mendians se délassent
au retour de leur journée; l'heure de jeu se paie trois sous, et les
gosses (pour leur donner leur nom générique), dès que leurs petits
bras s'élèvent à la hauteur du tapis, s'exercent à manier la queue.
Mais, dira-t-oo, est-il possible de soutenir que, parmi ces enfans
qui mendient dans les rues, il n'y en ait pas un seul qui n'y soit
poussé par quelque impérieux et irrésistible besoin, réclamant un
soulagement immédiat? Assurément, lorsqu'il s'agit d'exceptions,
on ne peut pas affirmer péremptoirement que tel ou tel cas ne s'est
jamais présenté ou ne se présentera jamais; mais je n'hésite pas à
dire, ayant étudié la question de très près et dépouillé un très
grand nombre de dossiers, que, sur 100 enfans qui mendient, il y
CD a 99 qui exercent une industrie habituelle à laquelle ils sont
façonnés par leurs parens, et qu'en s' abandonnant à ce sentiment
si naturel de ne pas leur refuser un modique secours, on encou-
.ïGooglc
Sai HEVCE DES DCiUt HONBES.
ra^ cette industde avec toutes ses cMiséqueaces. Le moji» a-
peudaot de se montrer impitoyable et 'de s'exposer ï te qu'ai
enfant, fût-ce un seul, se coucbe saas manger 1« 9oir, «prèsuti:
tout le jour imploré inutilement la charité des paasaosl Le amen'.
Il est bien simple, et il ae 4^ad que des persomtes chuiubk^
de l'employer, il y a à Paris une eeuvre trop peu connue, duil le
siège est rue Delaborde, b° 6, et qui est iatitulée : OSuiredc
l'assistance |>ar le travail. Cette tsuvre sediaiige depreodreetiie
fournir des r^seignemens sur tout mendiuit dont le dcud et l'a-
dresse lui sont envoyés, et, après avoir prisses reasdga^BKss, t^
se charge également de faire parvenir des secours à on le désire.
Ëo envoyant à cette «uvre l'adresse d'un esifuit <çû meo&t, a a
remettant à l'^fant wi bon de fiwraeau écoawniqte pour subrair
aux besoins de la journée, on a satislait aux i^ligaiiaiu de fbfiat-
nité et on n'a pas uicouragé uoe détestable ioduatiie, pourlifiieUt
0B se acDi disposé à être ^Kore ^us sévère lorscjne )e bisird mts
a rendu témoin des eOiort^que font certeins ouvriers cossasDCieu
pour présavâT leui^ en&îis de la mendicité. Dons ui de ces
garnis où les ectaos vivent en si tristes tondUi(»is, j'ù ^ P*'
c(H)Lre une famille composée de quatre enfans et du père: Itin^
était morte ; le père, sculpteur sur bois, faisait lui-ujoe rédw-
tion de ses enfans, et à dix heures du soir, le père éttiK ab«Bt,
deux des enfans travaillaieDt à la lueur d'une chandelle taaKst>
et le plus jeune dormait sous la surveillance de l'atné. En canjat
ses enfans mendier, cet homme uirut pu se fure uae reoew v
& à 6 francs par jour.
La mendicité des enSans à Paris avait encore pris, il 7 > <fit\!pG
années, une forme assez originale àoat on n'aprobablemeDtpispetoti
le souvenir. [Tous les amateurs de musique peuvent en efe( » n^
peler le temps où ils s'arrêtaient avec plaisir dans lesmesetniKs
promenades pour enteodre des petits Italiens qui, s'a<xnii^))g*'|"
les uns sur la harpe et les autres sur le violon, chanlaieniif'a''
gosi^ et d'une voix nasillarde ces airs napolitains dont ïiàif'
réveille en nous de jeunes et poétiques souvenira : li butarBite
de Santa Lucia, ou la romance de lo ti vogUo ben assai^^^
peut-être pvmi ces dilettanti se souvient d'avoir maudit ^tta-
vention de la police, lorsque ces anfans, ioterrompus au piM ^
de leurs chants, s'enfuyaient à toutes jambes devant elleiO^"
pouvait se cwisolef lorsque dans le oouraat de l'été il ^ ^^"^
vait, plus libres, sur la pkge de Dieppe ou de Trouville. à»^
au milieu d'un cercle de jeunes femmes élégantes quelques thu-
sons dont elles ne coa^renaient peut-être pas la ^ossi^^ ''"'
on savoir quel odieux trafic se cachait denière ce poétique ^
bondage? Ces enfans étaient presque Waa origiaaires de t^v'^
.V Google
LUVANCB & FAJt». 8M
province da royamne de Niqiles et en particulier de U Baâlicate,
où vers l'âge de cinq ou six ana ils avaleat été vendue par leurs
parens, moyennant uoe Bomma une fois payée , à dea entrepre-
neurs qui les emmenaient en France, en s' appliquant à leur faire ou-
blier leur lieu de naissance et jusqu'à leur nom. A Paris, ils vivaient
ensemble par chambrées, au nombre de vingt ou trente, dans
les quartiers les plus misérables de ta ville, en particulier dans 1m
environs de la place Haubert. Tous les matins, ils étaient lancés
deux par deux dans la ville, et ils devaient rapporter le soir une
certaine somme à laquelle Us étaient taxée, sous peine de mauvais
traitemens poussés parfais teUemifflit loin que plus d'un parmi ces
entrepreneurs a compam devant la police correctionnelle. Il y avait
là une véritable traite des petits blancs à laquelle une loi du parle-
ment italien a m& un tenue en interdisant sous des peines assee
sévères ces ventes d'enfans. Cette toi, combinée avec une action
vigtMireuse de la police française, a fait disparaître de nos rues
les petits chanteurs italiens, en diminuant du même coup le cbiETre
des arrestations annuelles dans Lequel ceux-ci (juraient pour une
quantité conaid^uble, et j'avoue ne pas pousser l'amour de la mu-
sique an point de les regretter.
I(.
L'inBtinct, la misère, la complicité des parens, telles sont donc
en résumé les trois causes principales du vagabondage et de la
mendicité. £n ce qui conc«-ne le vagabondage, il y en a cependant
une quatrième : ce sont les entralnemens de toute nature qui déter-
minent les jeunes filles à se livrer & la prostitutitm clandestine. La
prestitutim à ses débute n'est souvent, et en particulier pour lea
mineures, qu'une des formes et une des conséquences du vaga-
bondage. Je ne puis donc m'alffitenir de traiter cette qaestitu dé-
licate, en y appwtant cependaut la réserve que commandent le lieu
et le sujet. 11 est d'autant plus nécessaire de ne pas s'arrêter devant
les répugnances que ce sujet soulève et de montrer comment la
eorveillance de la police contient et r^trime dans la mesure du
possible cette forme, la plus triste de toutes du vagabondage, que
nous assistons depuis quelques années à une véritable levée de
boucliers, noo-seulemenl contre l'oi^anifiation, mais contre le priO'
cipe même de cette surveillance. Il n'est personoe dont l'attention
n'ait été éveillée par tout la bruit qui s'est fait depuis deux ans à
propos de la poÛoe des mceurs. La campagne a été entamée au
«ofnseil municipal de Paris par les gros bonnets du radicalisme. Una
partie de la presse a fait cborus, et l'opinion, troublée par des d^
f^amations qu'on appuie sur des faits faux, semble par momens
.ïGoogIc
806 BETUE DES DBDX MONDES.
concevoir quelques hésitations. Ce n'eût rien été cependant si les
meneurs de cette campagne n'avaient reçu le renfort tout à fiit
inespéré de quelques personnes pieuses, qui, enflammées d'un lëte
chrétien pour le salut de ces créatures égarées, mais se trompant,
dans ma conviction, sur les moyens de leur venir en aide, œit «»-
tracté une alliance involontaire avec les coryphées de la libre p«i-
sée pour obtenir ,te rappel des dispositions qui régissent en Fraoce
la prostitution. Déjà il y a quelques années, devant une croisade
entreprise par la Ladies Atsoriation, l'Angleterre a dû s'anéter
dans la voie où elle était entrée, et le parlement Anglais a reculé,
au grand regret de tous les hommes pratiques, devant l'eztensiDD
à la ville de Londres des Sanitary Acts qui régissent les villes de
garnison. L'association s'est étendue sûr le continent. Elle a tenu
un congrès à Genève; elle a même fondé un journal qui rassemble
sans les contrôler tous les faits divers relatifs à la police des mœurs,
et se fait une arme contre l'existence de celte police des erreurs
supposées des agens, avec autant de fondement qu'on se ferait une
arme contre l'existence des tribunaux des erreurs des sergeos de
ville. Grâce à la collection de ces forces si diverses, l'id^ de 1*
suppression de la police des mœurs commence à faire quelque che-
min, et le camp où elle est accueillie. avec le plus défaveur est
naturellement celui des intéressées, dont plus d'une, prise en
contravention, menace aujourd'hui la police u de lui faire une affaire
avec la presse, ii Par ce temps de concessions, je ne serais pas Étoniié
d'assister quelque jour au succès de cette croisade, dans laquelle on
voit avec regret se dépenser une grande somme d'ardeur, de courage
et de charité mal dirigée ; ce résultat ne sera obtenu qu'au grand
détriment, non-seulement de la décence extérieure, mais de la
moralité véritable. C'est ce que je voudrais démontrer, en laissant
de cdté toutes les raisons hygiéniques qui militent en faveur du
maintien de la police des mœurs, et en me bornant à établir com-
ment la surveillance de la police réprime et prévient, en ce qui con-
cerne principalement les jeunes filles mineures, cette forme spéciale
du vagabondage.
On ne saurait imaginer, à moins d'avoir vu les choses par'sin-
méme et de ses yenx, combien est précoce l'instinct qui pouse les
jeunes filles à descendre dans la rue. Une mère est appelée on
jour à la préfecture de police pour fournir des reoseignemens
sur sa fille Âgée de quinze ans que les agens avaient arrêtée, a II y
a longtemps, répond-elle, qu'elle m'a quittée pour se livrer an
vagabondage et aux hommes. » Cette réponse brutale n'expriaie
qu'un fait très fréquent dans les classes inférieures et que les
diifl'res vont confirmer; sur 2,582 femmes arrêtées en 5877 pour
la prostitution clandestine, plus de 1,500 étaient mineures; le plus
.ïGoogIc
L ENFANCE A PARIS. 897
grand nombre avaient de quinze ans à dix-huit ans. C'est l'âge où
la jeunesse commence à bouillonner, où la beauté se développe ,
où s'afTaiblit le souvenir des leçons du catéchisme et de l'école;
c'est l'âge aussi où cesse l'apprentissage et où la jeune fille se
trouve mise en demeure de subvenir à ses besoins, et de se mettre
résolument au travail. Hais il n'est même pas rare de voir des
arrestations opérées en flagrant délit au-dessous de quinze ans.
J'ai vu à la préfecture de police le dossier d'une petite fille dont la
première arrestation remontait à l'âge de treize ans, et ce n'était
pas là un cas exceptionnel et isolé. Cette catégorie des jeunes filles
arrêtées pour prostitution clandestine constitue ce qu'on appelle
en style administratif la catégorie des insoumises, ainsi appelées
parce qu'elles ne veulent pas se soumettre à la formalité de l'in-
scription et aux obligations que l'inscription impose. C'est vis-àr
vis d'elles et contre elles qu'il est fait usage de ce droit discrétion-
naire de l'inscription d'oflice qui est aujourd'hui l'objet de si vives
attaques. J'ai voulu me rendre compte par moi-même de la façon
dont ce service fonctionne, et, soit en assistant à des interrogatoires,
soit en dépouillant des dossiers déjà anciens, j'ai vu défiler plus
de 150 cas d'arrestations. Si les personnes charitables qui dirigent
contre l'administration de la préfecture de police de si vives attaques
avaient la possibilité d'en faire autant, elles auraient d'elles-mêmes
laissé tomber de leurs mains la plupart des armes qu'elles emploient,
vaincues par la vérité.
Cherchons d'abord où et comment s'exerce cette triste industrie
de la prostitution clandestine. Un peu partout, sur les boulevards,
dans les rues qui mènent aux endroits fréquentés, sur les prome-
nades, mais en particulier à l'intérieur où à l'entour des bals publics
de bas étage. Quelques-uns de ces bals sont situés au centre du vieux
Paris, en pleine rue Moufletard, comme le bal du Vieux-Chêne, d'au-
tres dans des régions autrefois peu sûres et peu surveillées, comme
le bal Emile, qui borde le canal Saint-Martin, le plus grand nombre
sur les boulevards extérieurs dont la ceinture environne Paris.
Les uns portent un nom vulgaire ou sinistre, comme le bal de l'Ai^
doise ou le bal de la Guillotine, les autres un nom retentissant ou
ambitieux, comme le bal.de Mars, ou le bal du Progrès. Dans
les plus élégans, on n'admet pas les hommes en blouse, et on
cherche à exclure par l'élévation relative du prix d'entrée, 50 cen-
times, la clientèle trop infime ; dans les autres, le prix d'entrée
descend jusqu'à 10 centimes. Le plus souvent les danses se paient
en dehors, et j'ai lu à l'entrée d'un de ces bals cette pancarte
caractéristique ; Quadrilles, 15 centimes ; danses de caractère,
lOj centimes. Il faut avoir visité ces ignobles lieux de plaisir
nu sxTii. — 18U. 57
.ïGoogIc
898 REVUE IfES CECX KONDES.
OÙ la présence de deux personneB propremBBt habillées jette
une certaine contrainte, parce qu'on flaire aaasîtôt la rome, poni
comprendre toute la significatioD qui dans un rapport de pi^ice
s'attache à ces trois mots : fréquente les bals. Dans une atnoephère
chaude et lourde, épaissie par l'ftcre fomée de la pipe, retentit aae
musique tellement violente que les vitres et jusqu'au plaodKT en
frémissent. 11 faut cette grossière harmonie pour frapper os onilte
épaisses, pour soulever ces corps alourdis. L'orchestre s'irriie à
peine, et dans les rares momens de situice les verres qni s'entre-
choquent et les bruyans éclats de rire font im vacarme que seule
en effet la gtDSse caisse peut couvrir. Le vin coule h pleins b«à
dans des brocs, dans des saladiers d'étain ; mais les ivn^ M
immédiatement expulsés par le commissaire du bal, un beradem
épaules carrées qui maintient l'ordre pour le compte du pitfuit Bt
qui fait au besoin appel à l'assistance des gardes muntdpini àam
deux sont toujours de service, l'un à l'entrée et l'autte à l'intàieiir.
C'est là que se réunit et se retrouve l'écume de Paris et que ta po-
lice de sûreté, opérant avec discrétion pour éviter le sciD<We, fut
avertir par le patron un individu recherché depuis longtemps
« qu'il y a quelqu'un qui l'attend en bas pour hii parler. • C'est il
aussi que se donnent rendez-vous ces hommes les plus vils de vm
qui poussent et maintiennent dans la débauche des femmes don
ils partagent les gains. Notre vieille langue française avait pour K^
distinguer une expression métaphorique pleine d'un éoergique •*"
pris ; la langue plus positive de la police les appelle (faut-il descen-
dre jusqu'à les designer par leur nomî) des soutenairt. Gùiénle-
ment bien faits de leurs perswines, mis parfois avec one eetniM
élégance, la casquette ou même le chapeau sur l'oreille, ils pr**"^
tent sur leur physionomie un type de bassesse, s'unissant i ta fl)^
chancelé lâche, qui frappe trop les yeux pour qu'on puissel»"
blier. On rencontre ces hommes un peu partout dans ces lia's,ii>'>^
il f en a un en particulier où ils trônent et où ils ont leffl f^-
Ce bal, c'est le bal de la Heine-Bluicbe, qutestsituésurlespcxlB
de Montmartre, et ce jour c'est le vendredi. Le vendredi»* *"
effet le jour de congé des malheureuses qui habitent ces rfgio»» *
juste titre mal famées, et qui vivent toute la semaine sooa le P'î
commun d'une étroite et souvent tyrannique autorité. Elles eop"*"
tent pour venir le soir au bal de la Reine-Blanche convcrtes i^^
temens brillans dont souvent pas un fi! ne leur appartient et d*
on leur fait payer à un prix exorbitant ta location. Elles y retroinaii
les misérables qui représentent cependant dans leur triste w *
part du cœur et de l'amour désintéressé. Ceux-^ les attendent du»
un endroit privi%ié qu'on appelle la Corbeille (esl-« un souTeoï
de la bourse?) où se rendent aussi ceux qui scmt en qu6ie <1'<^
.ïGoogIc
L'cnFAUCB A rnitBs. 89g
bomio furtuae dont ils voadraieQt tirer nne baone afbire. Geox qoâ
soitt déjà poarvQS ex4oi'qu«Qt à ^urs vktimes feius gaitis faookeux
de k semaine, et,^ ce ^ùd ne leur paraît pas sofisant, les accablent
d'iaJQPes et dé mcnfices. Uais ils les protègent in 9>ir &v«c ime ja-
lousie singulièraBKQt réveillée, «t, ma^é knir brutalité, l'attacha-
ueat de ces exploitées pour tes exploiteurs «st si fcrt qu'il devient
parfois le plus ^a&d obstacle & leur retour aa bien. Plus d'une, si
OD la pressait de se dégager de ces liens, renouveJlo-ait, sous ona
forme ou aous tine antre, la réponse *fui échappait il y a quelques
années à une île ses pareiUes : « Si je a'aimeri^D, je ne suis rien. »
Ce qu'il y a de plus douloureux d&as ces bals, c'est le grand
Bombre des enfans qpi'oQ y renccmtFe. J'y ai vu des earans à la
■ameUe que leurs mires regrettaient évidennoent de oc pouvoir
laisser sur une chaise pour se joindre au quadrille, i'f ai va
des bambins et des liambioes attendre, assis sur un banc, les
uns arec des yeux gros de sommeiU les autres avec la sùm d'une
curiosité déjà éveiUée> la fin de quelque danse écàevalée. J'ai
même vu une femne, qu'à sa mise on aurait prise pour uneeuvrière
décente, guider les premiers pas de sa fille, gentille enfant de huit
àditaas, dans une danse de caractÉxe. L'enfant s'escrimait de son
mieux et levait aussi havt qa'elle le pouvait sa petite jambe. J'eus
peine à cootenir uue observation qui aurait trahi notre présence, et
le spectacle d'enfeiis coui;hés sur un lit d'hôpital m'a laissé uti
souvenir moins pénible. Parfois la famHIe tout entière est là, et U
mère, avec un enfant sar ses genoux, ssraste aux âats des aînées,
n n'est donc pas surprenant que faeaucoop de jeunes filles tassent
là leurs débuts dans la débauche. Elles j viennent, tantAt attirées
par la notoriété dont ces bals jouissent dans un certain monde,
tantèt sous la conduite d'une amie con^laisante, tantdt en société
d'un amant de leur condition qui, après les avoir détournées le
premier du travail, ne serait pas fâché de se déiianasser de lenr
entretien, a ies ricbes n'ont que nos restes, n disait un ontenr de
club, et cette cynique ptrole correspond bien mieux à la réalité des
faits que la légenà de la pauvre ouvrière victime d'une séduction
aristocratique. Lorsqu'une jeune fille e fréquenté quatre ou cinq
fois ces bouges, elle est perdue. Kentdt elle sera connue indivi-
duellement des agess des mœurs, qui, divisés en dosze sections
dont chacune est sous U direction d'un iMier, savent parfaitement
quelles sont les femmes de leur oinconscription qui ont satisfait aux
obligations de poUce, et quelque jour elle sera arrêtée par eux,
non pas à l'inli^iir du bal, oïli aucune arresution ne doit <tre
(^érée, mais à la porte on aux mviroos, racolant un homme et
cherchant à l'entraîner vers quelqu'un de ces immondes garnis
dont j'ai parié. La complicité des logeurs est en ^et une des
.ïCoogIc
900 AETUE DES DEDX MONDES.
choses qui favorisent le plus la prostitution clandestine, et il en
sera ainsi tant qu'une législation plus forte ne mettra pas dans la
main de l'adminisLration une arme plus solide que des amendes iiisi-
gnilîantes. La jeune fille sera alors discrètement invitée par l'agent
à l'accompagner au poste de police, et ce ne sera qu'en m de
résistance qu'il emploiera la contrainte. Heureux si une foule dont
CD peut deviner k composition n'intervient pas pour s'opposer à
l'arrestation, et si le lendemain un témoin n'obtient pas rinsertioci
dans quelque journal d'une lettre où il protestera en faveur de l'io-
nocente victime. Pendant ce temps, nous allons suivre cette Tic-
Ume, et voir comment il va être procédé avec elle.
Toute insoumise arrêtée est, après un séjour plus ou moins long
au poste de police, conduite au dépât central, dont j'ai déjà eu
occasion de parler. C'est une règle invariable et très sage que
toute personne arrêtée pour prostitution clandestine doit Jire, m
dépAt, isolée et enfermée en cettule. Les cellules, sufTisamm^nt bien
éclairées et aérées, qui leur sont affectées, sont placées au rei-de-
chaussée et au premier étage dans un large corridor où se tieal
constamment une sœur. Lorsque l'arrestation d'une insoumise a
présenté quelque particularité, elle est interrogée par le chef du
service actif des mœurs, qui veut s'assurer si ses agens ont Wen
procédé avec mesure et discernement. Mais il n'a aucun pouvoir
de relaxation; c'est au deuxième bureau de la première diviso"
qu'a lieu le véritable interrogatoire, à la suite duquel une dèti-
sion interviendra, et le service actif n'est plus mis en jw l^^
pour faire prendre par des agens autres que ceux qui ont (^r^
l'arrestation des renseignemens demandés au commissaire de po-
lice du quartier ou aux voisins (dans ce cas toujours avec discré-
tion), renseignemens qui figurent au dossier. Une fois i'arreslaiiM
opérée, le rôle du service actif est terminé, celui du senice admi-
nistratif commence.
Le cabinet du deuxième bureau, où l'on procède à l'interroga-
toire des insoumises, est aujourd'hui situé dans une cour voiànc du
dépôt. A ce point de vue, l'installation est commode; elle n'est af-
fectueuse qu'au point de vue de l'espace trop étroit qui est '^^^
aux employés et aux dépendances. Les femmes arrêtées la veille ou
l'avant-veille sont amenées une à une devant le souMbef du
bureau, après qu'on s'est préalablement assuré de l'état delf^f
santé, et l'interrogatoire commence. C'est là qu'il faut avoir le »"■
rage de passer quelques longues et pénibles heures, diii-on ^
ressortir avec une sorte de nausée morale où le dégoût combai I»
pitié. C'est là aussi qu'on apprend à apprécier la valeur des elbris
infructueux et des moralités relatives qui ne sauraient compter dao'
la balance de la justice humaine, mais qui seront pesés un l^"^
.ïGoogIc
LENTANCE A PARIS. 901
au poids de la balance éternelle. On peut en quelques heures voir
défiler devant soi tous les types les plus divers, la corruption, la
folie, la faiblesse, le repentir. Celle-ci entre le front haut; elle
raconte ainsi son histoire : « Mon père n'a vécu avec ma mère que
deux mois; je ne l'ai vu qu'une fois dans ma vie. Il demeure au-
jourd'hui avec une fille qu'il a eue d'une concubine. Ma mère vit
avec un autre homme dont elle a déjà un fils de huit ans. J'ai quitté
ma mère U y a trois mois ; mais auparavant je m'étais déjà hvrée à
des hommes que je ne connaissais pas, de mon plein gré et par
passion. Je demai;ide mon inscription. » Que va-t-on faire pour celle-
là? l'inscrire? Non. Elle est malade, on l'envoie à Saint-Lazare, et,
quand elle sera guérie, on avisera. Celte autre est mise avec une
certaine élégance ; elle a été arrêtée [sur les boulevards et se dit
élève d'une cantatrice en renom; elle se défend faiblement de l'ac-
cusation portée contre elle, alléguant que sa vie intime n'appartient
à personne, mais se plaint que le gouvernement ne fasse rien pour
elle, car son devoir serait d'encourager des artistes qui couvriraient
leur pays de gloire. Elle a encore sa mère. On la met en liberté; la
leçon pourra lui servir. Celle-ci a été arrêtée en flagrant délit dans un
immonde garni; fouillée, on a trouvé sur elle 18,000 fr. ; elle est
mariée, elle est venue à Paris pour l'exposition, et demande qu'on la
remette en liberté, alléguant qu'elle a des caprices. Sa place serait
plutôt dans un établissement d'aliénés; on écrit à son mari, et on
la garde provisoirement en attendant la réponse. Celle-ci entre avec
une contenance assurée, mais cependant assez convenable. Elle a
dis-sept ans. « Je demande mon inscription. » Elle est originaire
d'un village voisin de Paris, et sort d'une honnête famille de pay-
sans; ses frères et sœurs vivent avec ses parens. Ellen'allëgue point
de mauvais traitemens de leur part, a. été à l'école chez les sœurs,
a non-seulement fait, mais renouvelé sa première communion.
II Pourquoi demandez-vous votre inscription? — C'est mon idée, et,
si vous ne voulez pas m'inscrire, j'en ferai tant que vous serez obligé
de le faire. » On va l'inscrireï Non, tant de perversité fait supposer
qu'elle est sous quelque inexplicable influence, et, bien que ses pa-
ïens, convoqués lors d'une première arrestation, aient déjà refusé
de la reprendre, on la met en liberté. Si elle se fait arrêter de nou-
veau, on avisera. Celle-ci, au contraire, fond en larmes à peine as-
sise. C'est une nature molle et sans résistance, qui subit toutes les
influences, bonnes ou mauvaises. Arrêtée une première fois et
soignée à Saint-Lazare, elle a été placée à sa sortie dans une maison
religieuse. Au bout de trois mois, la nostalgie de la rue l'a prise; il
n'y avait qu'une porte à franchir pour s'y retrouver ; elle l'a franchie.
Le soir même, elle a été arrêtée sur le boulevard, nie ne savais où
aller coucher. » Amenée au dépôt, elle a demandé assistance aux
.ïGoogIc
V02 REVUB DES DEUX SCWDES.
aœors, qui fort sagement l'ont engagée à solliciter de noavaaa son
placement dans une maison reli^euse, m&is cette tms loin de Paris,
à Saiute-Anne-d'Auray. On l'y fera conduire, mtûs d'abord il (aut
écrire à sa famille et lui demander l'wgent nécessaire au voyage.
Si ia famille refuse d'envoyer l'argent, on réquisitionnera le xnat-
pori par chemin de fer. Mais, comme tout cela va prendre du tempe,
on la place pour quelques jours à Saint-l.AZsre, eit bo»pUelité. Pliu
simple encore est la décision à prendre en ce qui ooocenie eeUe-d.
Ayant perdu ses parens en bas âge, elle a été élevée dans na oqdw-
Itnat tenu par des religieuses. Un instant, elle a cru à sa pnqxc
vocation, et elle a passé quatre mois au noviciat. Etle en «M sortie
pour se placer comme domestique. Une faute qo'elle a comniise loi
a fait perdre sa place, et venant à Paris, un peu au hasard, pom
chercher à y trouver une famille de sa connaissauœ, elle allait
suivre an homme dont elle avait écouté et un peu provoqué les
propositions loraqu'elle a été arrêtée. Elle demande avec instance A
être placée dans un asile ; mais elle veut qu'il soit tenu par des
religieuses. ■ Je ne veux pas de dames, des sœurs, i On lui propose
un refuge bien connu A Paris. Elle hésite un peu en approiani ^^
ce refuge est tenu par des sœurs du même ordre que celles qd
l'ont élevée, car elle a peur que ses anciennes maltresses n'aient
du chagrin de la savoir U; cependant elle finit par accepter, file y
sera demain.
Je poorrais multiplier les exemples A l'infini, mais j'ai tenu A ne
parler que de ce qui s'est passé sous mes yeux. Je crois que ces
exemples suffisent pour donner une idée du tact, de la mesure, de
l'humanité avec laquelle ce service est dirigé. Le qiectacle auquel
j'ai assisté se reproduit chacun des jours de l'année, sauf le di-
manche, saae qu'il y ait de la part des fonctionnaires qui en ont
la responsabilité le moindre relâchement, la moindre défaillance,
ni le moindre découragement en présence de l'injustice des atta<7ues
dont ils sont parfois l'objet. Chacune des 2,582 arrestations qui oBt
été opérées en 1877 constitue une espèce distincte sur laquelle il
faut statuer après enquête et examen, par une décision puticulièm
et sans qu'il y ait d'autre principe et d'autre règle géoérele que
celle-ci : n'avoir recours à Tinscription que comme moyen estrCme,
et lorsque tous les autres sont épuisés. Aussi jamais, je dis jamais
et je défie qu'on cite un seul exemple contraire, uoe jeune fiUe
n'est-elle inscrite lorsqu'elle est arrêtée pour la première fcâs.
On se contente d'un sévère avertissement, et parfois la leçon softt.
L'émotion que l'arrestation cause A la jeune fille, la honte dont
la funille se sent atteinte, apprendront à l'utte A mieux se con-
duire, A l'autre A mieux veiller, et un séjour de qnarante-bail
heures en cellule au dépôt, dws une solitude propdoe aax rè-
.ïGooglc
LKHFAMCB A PABIS. 90&
flexions, aura suffi pour ramener à la maison paternelle ou à l'ate-
lier la jeune fille qui s'était sauvée pour faire la noce, comme
elles disent dans leur langage caract^istique. U&is trop souvemt
une première, une seconde, voire une troisième leçon demeurent
infructueuses. A la quatrième arre8tati(Hi, la menace d'insorip-
tion devient sérieuse. Parfois l'insoumise, reconnaissant qu'elle
ne peut continuer avec profit son honteux trafic, ta réclame elle-
même; mais cette demande ne parait pas à l'administration de la
police une raison déterminante. Si l'on se trouve eo présence d'une
majeure, on discute avec elle les raisons qui la font ^ir; allègue-
1-elle la nécessité de nourrir ses enfans (j'ai entendu donner cette
raison), on lui oflre les secours de l'Assistance publique ; aUëgue-
t-elle sa misère, ou lui offre de la faire entrer dans un refuge;
paralt-elle sous l'empire de quelque mauvaise influence ou d'une
diq>osition exaltée, on l'ajounie. Ce n'est que lorsqu'on a réelle-
ment afhire à une femme maîtresse de ses actions, arrêtée plusieurs
fois, évidemment pervertie et sans espoir de retour, qu'on se
décide à l'inscription sur sa demande, et même malgré son refus,
quand ce refus n'a de sa part d'autres motifs que l'intention de
continuer sa vie de débauche sans s'assujettir aux obligations que,
dans l'intérêt public, on fait peser sur ses compagnes de vice. Mais,
quand il s'agit d'une mineure, les formalités et les précautions re-
doublent. Peu importe qu'elle demande son inscription ; si cette
demande (qu'on leur fait toujours signer] dégage la responsabilité
du fonctionnaire vi&-à-vis des tiers, elle ne le dégage pas vis-à-vis
de sa propre conscience. Si les parens habitent Paris, ils sont en-
core convoqués, l'eussoit-ils déjÀ été deux ou trois fois, et on leur
demande s'ils réclament leur ûlle on s'ils consentent à son inscrip-
tion. S'ils habitent la province, on leur adresse la même question
par lettre cachetée qu'on leur envoie par l'intermédiaire du maire;
on bien oc écrit au curé de la paroisse. Très souvent les parens
refusent leur consentement et en même temps ne veulent pas re-
prendre leur enfant. On les invite aUs^ à solliciter du président du
tribunal une ordoonaïKe de corrBCtîoo eu vertu de laquelle leur fille
pourrait être détenue pendant six mois. Souvent encore ils refusent,
ne voulant prendre aucune responsabilité d'aucun genre. Si les cir-
constances le permettent, si la prostitution clandestine s'est com-
pliquée, chose fréquente, de quelques jours de vagabondage, on
essaie parfois d'un autre moyen : c'est de livrer l'iusoumiseàla jus-
tice dans l'espérance que le tribunal ordonnera son envoi dans une
maison de correction jusqu'à l'âge de vingt ans. Hais il arrive que
les magistrats, trop iodulgens ou ne reconnaissant pas dans l'espèce
qui leur est soumise le caractère légal du vagabondage, prononcent
un acquittement ; peut-être même le magistrat instructeur aurapt-il
.ïGoogIc
W}i REVUE DES DEUX MONDES.
rendu une ordonnance de non-lieu, et dans les deux cas U jeune
fille retombe à la charge de l'administration. Que faire alors? On lui
offre invarïablement de ta faire entrer dans un refuge, et la réponse
qu'elle fait à cette question est toujours consignée dans le dossier.
Parfois on vient alors se heurter contre les répugnances de la
famille. « Mettre ma nièce dans un couventl j'aimerais mieux lui
brûler la cervelle de ma main, » s'écriait un ouvrier de Paris, qui
cependant refusait de venir en aide à l'orpheline. Si la famille et
la jeune fille acceptent et que les refuges de Paris soieot pleins,
on la dirigera, par l'intermédiaire de sœurs de Marie-Joseph, sur
quelqu'un des refuges si nombreux que cet ordre possède en
province, à Alençon, à Angers, à Sainle-Anne-d'Auray, ailleurs
encore, et, en cas d'indigence des parens, on réquisitionnera son
voyage par chemin de fer. Si rien n'est possible, ni le retour
dans la famille, ni l'entrée au refuge, on va l'inscrire? Pas toujours.
Gela dépend de l'âge, de l'attitude, d'une foule de nuances, qu'il
faut l'habitude et la pratique pour sûsir. C'est ainsi qu'une insou-
mise cinq fois arrêtée, du mois de février 1877 au mois de mars
1878, condamnée une fois pour vagabondage, prévenue une fois
de vol, soignée deux fois à l'infirmerie de Saint-Lazare et abandon-
née par sa mère, n'a pas été inscrite, bien qu'elle demandât résolu-
ment son inscription. Elle n'avait pas quinze ans ! Une autre, âgée
de seize ans, huit fois arrêtée en un an, soignée une fois à Saint-
Lazare, traduite deux fois en justice, et acquittée fbien à tort!)
pour vagabondage, n'est pas non plus inscrite, parce qu'au dernier
moment sa mère la réclame. Par contre une autre, âgée de près de
dix-sept ans, sera exceptionnellement inscrite, parce que quatre fois
arrêtée, sans parens qui puissent s' en occuper, et s'élant sauvée d'un
refuge où on l'avait non sans peine déterminée à entrer, elle sera re-
venue à Paris, annonçant l'intention de reprendre sa vie de débau-
che, et demandant pour la troisième fois son inscription. En ce cas,
ce n'est pas le chef de bureau qui statue, il se borne à faire un rap-
port et une proposition qui passe sous les yeux du chef de division,
M. Lecour, non moins connu dans le monde de la charité pour ses
intéressans travaux que pour l'inépuisable patience de sa sagacité,
et le préfet, dflment averti, statuera lui-même en dernier ressort.
Voilà la réalité des faits, vue d'un œil attentif et impartial. Quant i
la légende de la jeune fille inscrite par un chef de bureau sur les
registres de la police malgré ses larmes et son repentir, j'en de-
mande bien putlon aux rédacteurs des journaux qui mènent si
vigoureusement ta campagne contre la préfecture de police, pardon
aussi aux personnes excellentes si malheureusement engagées dans
cette entreprise, mais c'est là un argument auquel il faut absolu-
ment renoncer.
.ïGoogIc
L ENFANCE A PARIS. 005
Arais-je tort de dire que la surveillance exercée par la police sur
la prostitution, et en particulier la répression de la prostitution clan-
destioe, apportait de sérieux obstacles à l'extension de cette forme
spéciale du vagabondage? Si ce honteux trafic, dont le législateur a
eu depuis Holse jusqu'à nos jours sans cesse à se préoccuper, n'était
pas contenu dans certaines limites, si la voie publique était libre,
si chaque jeune fille, lasse du travail et amoureuse du plaisir, pou-
vait sans obstacle descendre dans la rue, n'est-il pas évident que la
tentation augmenterait en raison directe de la facilité que chacune
aurait à s'y livrer? L'arrestation au premier pas, l'émotion et la
honte salutaire qu'elle cause, n' arrêtent-elles pas souvent au sommet
de cette pente celles qui n'auraient peut-être jamais la force de la
remonter si elles avaient roulé jusqu'au bas? L'administration de la
police, qu'on se plaît à représenter comme inhumaine et Iracassiëre,
intervient au contraire ici avec son rôle trop souvent méconnu de
bienfaisance prévoyante, et, au lieu de précipiter les jeunes filles
malgré elles dans l'abîme de corruption, comme on l'en accuse si
légèrement, elle les remet de sa propre main dans la droite voie.
Dans quelle mesure la préfecture de police fait-elle usage par contre
de son droit d'inscription? Les inscriptions opérées en 1877 se sont
élevées au chiffre de 553, soit environ le cinquième des arrestations,
dont il n'y avait pas une seule qui ne fût justifiée : 326 inscriptions
ont eu lieu sur demande, 227 d'office. Parmi les insoumises inscrites,
398 étaient majeures de vingt et un ans, 92 majeures de dix-huit
ans, c'est-à-dire que les unes et les autres étaient des femmes
faîtes, ayant parfaitement mesuré la portée de l'acte qu'elles
accomplissaient. 63 seulement étaient mineures de dix-huit ans,
et sur ce nombre il n'y en avait peut-être pas une seule qui n'eût
réclamé son inscription. Je regrette de ne pouvoir mettre en regard
le nombre des inscriptions qui ont été refusées et le nombre des
jeunes filles auxquelles la préfecture de pohce est venue en aide
soit en les faisant entrer dans des refuges, soit en déterminant leur
famille à les reprendre. Mais la préfecture de police n'a pas l'habi-
tude de tenir statistique du bien qu'elle fait, et, malgré ma de-
mande, ce chiure n'a pu m'ëtre fourni. Il n'y a qu'une indication
précise que je puisse donner. Le nombre des jeunes filles trans-
portées en province par réquisition de chemin de fer, parce que
leurs parens avaient refusé de payer les frais du voyage, s'éle-
vait déjà au 1" avril de cette année au chiffre de 12, pour une
période de trois mois. Or ce chiffre ne représente qu'une caté-
gorie minime, la plupart des insoumises arrêtées ayant leurs pa-
rens à Paris ou étant rapatriées aux frais de leur famille. D'après
ce que j'ai vu, je n'hésiterais pas à évaluer au tiers des arrestations
de mineures, soit à plus de 500, le nombre de celles qui sont l'ob-
.ïGooglc
006 RETUB DES DEUX HONDES.
jet de qnelqoe mesure bienfaismle : entrée «i refiige, rapatrie-
ment, réconciliation avec la famille. 500 contre 68, telle est en nne
année la proportion de la bienveillance par rapport à la rigaenr.
Les écrivains qui critiquent avec tant <l"^)reté la préfecture de
police sont-ils sùn dans leur vie entière d'ayur déjà fait autant
de bien?
ëdGd ta surreilUnce de la prostitution rend encore en dernier
service : celui d'indiquer à la charité sa voie, et de lui ouvrir l'accès
d'un champ relativement facile à exploiter. Lorsqu'on s'est préoc-
cupé, il n'y a pas encore bien longtemps, en Angleterre, de faire
quelque chose pour combattre par des moyens moraux ce fléau de
la prostitution qui sévit dans les grandes villes, et à Londres eo par-
ticulier avec bien autrement d-intensité qu'en France, et lorsqu'on a
essayé pour la première fois de fonder des œuvres et des asiles
analogues à ceux qui, sous la dénomination générique et touchante
de Bon-Pasteur, existent en France depuis plusieurs centaines d'ao-
nées, une des difTicultés principales auxquelles sont venoes se
heurter les femmes qui avaient pris à cœur cette noble t&ebe a été
de trouver un endroit où elles pussent joindre et exhorter les mal-
heureuses créatures qu'elles voulaient arracher à la d^radatioo.
Les unes ont essayé de les visiter dans les hôpitaux où la maladie
les jetait, d'autres leur ont adressé des appels et d<N)né des ren-
dez-vous publics h certaines heures et dans certains endroits déter-
minés. D'autres enfin ont eu en ces derniers temps le courage de
pénétrer elles-mêmes dans leurs repaires pour faire arriver à lenrs
oreilles inaccoutumées des paroles d'exhortation et d'espérance. Qui
oserait blâmer ces témérités charitables, dont le salut d'une seule
âme est à la fois la justilîcatîon et la récompense 7 Mais je crois que
pour les personnes {et elles sont pour le moins aussi nombreuses en
France qu'en Angleterre) qui sont animées de (a même préoccupa-
tion, ce serait faire tout à fait fausse route que de s'engager dans
cette voie pleine de rebuts et de mécomptes, lorsque leur {Meuse
activité peut s'exercer dans des conditions beaucoup plus favmUes.
La prison de Saint-Lazare, par laquelle paient annuellemeitt pins
de 8,000 femmes de mauvaise vie, offre k cette activité un ali-
ment inépuisable. Je compléterai donc cette étude par quelques
renseignemens sur cette prison célèbre où un personne) défoué
lutte avec d'inextricables difScultés matérielles, et sur i'crgani-
satioQ de laquelle j'aurai plus tard l'occasion de revenir en parlant
de l'éducation correctionnelle des jeunes filles pour en demander
sous certains rapport la complète transformation (1). Mais je ne
(1) On tronren ana trèi eiKIa et iiHâreiuiiU deuriptioD de bt prisoa 4e Suu-
Laiare dam l'élude de H. Btulme Da C»mp anr In Pritoiu <b Paru (Aww i*
I" octobre IMO).
.ïGoogIc
LEKFANCB A .
m'occuperai «ijoard'hui que des :
teawaes détenues administrativeiaeD i
zare qu'on appelle U deuxième aea ;
oi^knisation prâte k l'exercice de la :
J'&i dit tout à l'heure que les jet
desquelles r»dfninÎ9tratioa faÎB&it f :
province ou dont elle cberchsit à ej
maison religieuse étaient, en attende '
eées à Saint-I<azare en hoêpitalité. Cf
division spéciale qu'on tient nuit et i
autres pensionnaires sous la snrveilli i
Marie-Joseph. Cette dinsiou ayant et
ancien employé de la préfecture de [
^^elle familiivement dans la piiso
Durai, gratiftint ainsi ce brave empi ;
serait peul-^tre pas très flatté. L'oif
les peosicMUiairea sont rarement très
nière visite à Saint-Laxare elles n'éta :
que le permettent l'étroitesse et la d(
elles travaillent, mangent et couchei .
pendant m' empêcher de r^retter l'or .
je crois que, durant cette courte péi i
solitude serait singuliëremoil propi i
rendrait plus facilement acceptables '
des vœux avec l'espoir d'être entend
son, dont la construction a été tant I
tin quartier cellulaire soit réservé a) i
Une autre division est réservée a
détenues admiaistrativement pour (
qui leur sont iaiposés, et pendant i
en moyenne de huit jours à un mois. .
de cette étude, à m'occuper des fei
enr^jmentées dans la prostitution, (
quent à parler de cette question des
dont elles sont jugées, le me borner
sion tes personnes dont rien ne rebu
ce qu'il y a de plus dégradé dans l'é
barrières, buveuses d'absinthe, pieri
mie, de coiruption, de laideurs phy
duquel on s'étonne de voir sumagei
moralité. Telle de ces femmes aura
police une sacoche oubliée chez elle
qui contenait plusieurs centaines de
verra tous les mois soiiante francs h.
d., Google
008 HEVGB DES DEOX MONDES.
confié ses enfans, afin qu'ils ne sachent pas le métier qu'elle fut.
Telle autre paie le loyer de deux appartemens, l'un où elle vil
avec son enfant, l'autre où elle se livre à la débauche. Tant qu'une
lueur morale subsiste, on peut toujours espérer de la rallumer, ei
assurément il est plus facile aux personnes qui entreprennent celle
tâche diflGcile d'agir sur ces pauvres créatures lorsqu'elles ont dé-
pouillé k la fois la livrée et l'excitation du vice et lorsqu'elles sont
réunies dans un atelier commun, que s'il fallait les accoster siu 1>
voie publique ou aller les chercher chez elles. La corde qui résonne
le plus quand on peut la faire vibrer, c'est celle des enfans. Je me
suis trouvé un jour assister à l'inscription, opérée sur sa demande,
d'une femme d'environ quarante ans, quatre fois arrêtée pour
prostitution clandestine et deux fois condamnée pour vol. On eût
dit, à voir son costume et sa tranquillité, qu'elle demandait une au-
torisation de marchande deg quatre saisons. Lui ayant entendu dire
qu'elle était veuve, je lui demandai brusquement : a Avez-vous des
enfans ? » Avant de l'avoir entendue, je savais sa réponse; sa figure
se décomposa, et après un instant d'hésitation elle dit en pleurant :
« }'ai une fille qui a dix-huit ans, mais elle est au pays. »
11 y a enfin à Saint-Lazare une dernière division, celle des femmes
qui y ont été envoyées pour recevoir les soins qu'exigeait leur santé,
et qui sont à l'infirmerie. L'infirmerie de Saint-Lazare est la seule
portion de l'établissement^qui réponde aux exigences d'une bwme
installation. Spacieuse, propre, aérée, elle occupe trois étages dont
le premier est réservé aux femmes inscrites, les deux autres aux
insoumises. Chaque étage est divisé en quatre salles le long des-
quelles court un couloir dont les salles ne sont séparées que par une
grille avec des barreaux en bois. Une seule sœur peut donc en se
promenant dans le couloir exercer la surveillance nécessaire. Jer&-
grette cependant que l'insuffisance du personnel ne permette pas
d'établir une sœur dans chaque salle et oblige d'employer au gros
ouvrage des femmes qui sont dans une situation assez singuli^. Ce
sont, pour dire la vérité, de vieilles prostituées plus ou moins re-
pentantes, auxquelles les asiles pour la vieillesse refusent Jûumr
leurs portes, et qui mourraient de faim sur la voie publique si l'ad-
ministration ne leur donnait discrètement asile. Je n'ai rien k dire
contre cette bonne œuvre, mais je crains (avec quelque discernement
qu'on choisisse celles qu'on place dans les salles d'insoumises) que
ce contact ne soit pas bon pour des jeunes filles déjà dépravées,
mais pas tout k fait perdues, à l'imagination desquelles il est tk-
cheux de laisser appM-altre Saint-Lazare comme une sorte d'IIÔtel
des Invalides pour les prostituées.
C'est dans ces salles de l'infirmerie de Saint-Lazare qu'on retroare
la plus grande partie de ces insoumises, qui ont parâé par les bu-
LENFA^'CE A PAKIS. 909
resuK de la préfecture de police, souvent hardies, provocantes,
en toilette tapageuse et suspecte. Il est presque impossible de les
reconnaître, ayant revêtu la robe de bure, le ûchu et la cornette
d'indienne, et ayant pris en même temps cet aspect décent, soumis,
que la main souple et ferme des sœurs excelle à donner en peu
de temps à leurs pensionnaires. Point de révolte, point de bruit,
point d'inconvenances. Rien n'est facile comme de plier passagère-
ment ces natures molles et sans résistance à des influences meil-
leures et même de les accoutumer à des pratiques de dévotion. J'ai
traversé par hasard ces salles au moment où V Angélus sonnait; il
n'y avait pas une de ces jeunes filles qui ne fût debout et qui ne
répondit avec zèle à la voix de ta sœur en récitant la seconde partie
de la salutation angélique. Sans doute il ne faut pas attacher trop
d'importance k ces signes purement extérieurs; mais n'est-ce pas
déjà quelque chose que d'avoir mis dans la mémoire de ces créa-
tures incultes, dont quelques-unes sont étrangères à toute notion
religieuse , une formule pieuse que leurs lèvres auront peut-être
l'inslioct de murmurer quand viendra cette heure de la mort? Une
anecdote bizarre, qui m'a été racontée à Saint-Lazare, trouve ici na-
turellement sa place et démontrera quel singulier mélange de beau-
coup de mauvais et d'un peu de bon se débat dans ces pauvres et
faibles tètes. La prison de Saint-Lazare reçut quelques jours après
le A septembre la visite de je ne sais quelle autorité municipale qui,
voulant laïciser la prison, ordonna aux sœurs d'enlever tous ces
emblèmes religieux, crudfix et statues, qui déshonoraient les salles.
Les temps étaient durs; on obéit. Le lendemain grand tapage
dans le quartier des femmes détenues pour contrav^tions admi-
nistratives, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus bas dans k maison. Le
malheur voulait qu'on eût enfermé dans ce quartier une Allemande
protestante qui avait scandalisé la veille ses compagnes en se mo-
quant de la vénération dont une statue de la Vierge, adossée à un
des murs de la salle, semblait entourée. Tout l'atelier était en
insurrection, déclarant ne pas vouloir se mettre au travail tant que
la statue n'aurait pas été rétablie à sa place ordinaire, et menaçait
de faire à l'Allemande un mauvais parti. On peut railler sans doute
cette singulière explosion de patriotisme et de dévotion; mais
l'instinct confus d'un bon sentiment, n'est-il pas ce lumignon qui
fume encore et qu'une parole compatissante a promis de ne point
éteindre?
C'est à entretenir et à ranimer cette ilamme vacillante que s'em-
ploient dans l'intérieur de la prison Saint-Lazare les efforts d'une
incessante charité, et j'accepterais pour cette prison la qualification
qu'on lui a donnée de citadelle de la prostitution, si on avait en-
tendu dire que c'est là qu'elle subit les plus rudes assauts. Au pre-
Googlc
010 H£VDE BES DEUX WKDES.
mîer fsd^ des assaillaiis. ou platàt de& isssiilantcs, 3 &iit citer, para
qu'elles soot toujours sur la. brèche, lea sœurs de Harie-icsepb, cel
ordr& tdntirabk qui se pirtage avec les sours de 1» Sagesse toHles
les pvades prisons âe femmes, et qui rend à l'admimstration péii>
tentiaire cka services singuliëremeut ^^âciâ& par elle, Unt au
point de vue de la sécurité morate qu'au poiat de vue de FécoMBiie.
Nous assisterons probablement quelque jour i une campagne eo
faveur de l'emprisonnement laïque; mais je défîe qu'on mène cette
campagne jusqu'au bout, et qu'on trouve jamais moyen, dûl-o&
payer le double, de remplacer par ud personne décent les sœan de
Msji&Josepb. Les stears ne se bomeut pas à maintenir la truiquil-
lîté, la soumissioii, la décence, dans un monde qui ne fait cepotdasl
que leur passer par les mai» pendant un temps asseï ceort. Elles
reçoivent les ccn^dences qui sont v^'sées dans leur oreille discrète;
elles accordent l'assistaiice qai leor est demandée, et la sopêriene
passe une partie de son temps à corre^tondre avec Les svpérieures
des refuges qui sont situés en prorince pour n^ocier radansàoti
de queiqu'use de ses penstonnaires. Nais parfois VtDAueacc des
sonirs s'use, ou bien leur bafail injure la mélîance : * C'est leu
métier de prêcher, > disent tes récalcitrantes, et leor oreiI)e se
ferme. Elle se roovrira peut-être pour entendre tes e^cwlatioiis
de femmes qui ne portent pas Tbabit religieux, qui ne denearent
pnnt avec elles dans la prisoo, mais qui y pénètrent régaUèrtatesl
pour essayer de leur cAté leurs moyens d'influence et de persuaâoe.
La plus ancienne de ces œuvres laïques, par la ccHUposîtion sintn
par l'esprit, est celle du Boa-Pasteur dont la fondation originaire
remonte k des lettres patentes données par Louis XIV, mais qui a été
reconstituée eo )8t&. Vient ensuite, par ordre de date, l'Ofinm
des dames protestantes, dont l'origine remonte k 1859. Enfin il ;
a depnis 1866 une œuvre de visite israélite. Je parlerai loul i
l'beure des refuges qui ont été créés par ces diO^rentes œuvres ;
mais je tiens à dire dès & présent, sans faire de distinction entre
les différentes pri^essions religieuses, que les personnes qui se ctia-
sacrent à cette œuvre de la visite de Saint-Lazare sont des femmes
admirables de charité et de dévoûmeat, dont tes unes disputent le
temps nécessaire aux exigences d'une viemodesteetdéjkÛenresi-
plie, dont tes antres se dérobent non suis peine aux ^rvoirs d'âne
haute position sociale, dont les autres imt «msacré k la charité le
déclin d'une vie dont l'aurore s'était levée pleine de joies et de pro-
messes. Aussi j'avoue éprouver quelque surprise lorsque je lis ces
petites brochures où des dames anglaises racontent avec une
émotion qui ne me laisse cependant pas insensible tes effiirK
qu'elles ont tentés pour établir dans leurs pays des «eavres at*-
logues à celles qoi existent en France depuis lantât le ni* siècle.
ng.izuj ./Google
l'enfahce a pabis. 011
Je sois plein de respect et de sympathie pour ces allures hardies
et trentoreuses, fusseat-elles mâme uo peu excentriques, que chez
Doa voisins prend souvent la charité. Je compreoda que, lorsqu'il
s'agit, dans un pays où la force de l'opinion est très grande, de
répandre et de Tulg&riser une œuvre nouvelle, il soit néces-
saire aux personnes qui ont entrepris cette œuvre de raconter
elles-mêmes leurs eflorts et leurs succès, bien que cette obligation
doive, j'en suis convaincu, leur être pénible ; mais je cesse de com-
[Nrendre lorsqu'on traduisant dans notre laogue ces petites bro-
chures on semble désigner leurs auteurs non-seulement à l'admi-
ration, mais à l'imitatitoD, comme si nous ne connaissions rien de
pareil en France, et je dis qu'à ces femmes dont j'ai parlé tout à
l'heure, catholiques ou protestantes, personne dans aucun pays n'a
te droit d'en remontrer. Je ne veux pas parler des vivans, ni citer
aucun nom, pas même celui de cette femme dont l'inépuisable
charité est si bioi connue à la préfecture de police que toutes les
fois qu'tm se trouve en préstuice d'une situation intéressante, on fait
un dossier à part et on dit : Ce sera pour M">* X... Mais il me sera
bien permis de parler des morts. Il m'a été donné de connaître
dans mon enfance une des personnes qui se sont occupées le plus
activement de l'œuvre du Bon-Pasteur. — Visitant un jour le refuge
de ce nom, je demandais à la supérieure si elle avait été en relation
fréquente avec cette personne. <> Oh I oui, répondit^lle, et vous allez
voir qu'elle n'est pas oubliée. Combien y en b-t-il parmi vous, mes
enfans, ajoota-t-elte en élevant la voix, qui ont été amenées ici.
par M'" Pomaretî — Moi, moi, moi » s'écrièrent des voix que
j'entendais de tous côtés, et ce nom seul avait sufB, en réveillant les
souvenirs de la reconnaissance, pour ranimer ces visages, un peu
affaissés et flénis. Quelle plus belle ceuvre et quel plus beau témoi-
gnage t Mais elle n'a point écrit de brochure, et elle est morte
obscure et ignorée.
III.
La complexité des causes qui déterminent le vagabondage et la
mendicité des enfans rend également multiples et variés les moyens
de prévenir et de combattre ce fléau. A vrai dire, tout établissement,
tonte institution, quelle qu'en soit la nature, qui offre un asile à l'en-
fant du peuple on qui vient i. son aîdo pendant la période qui s'é-
cotUe entre le moment oCi il est asses grand pour vaguer seul dans les
mes et celui oà, après avoir terminé son apprentissage, it entre défi-
nitivement dans la vie, mérite d'être compté au nombre des remèdes
OQ des obstacles apportés à la mendicité et au vagabondage des
anfans. Ga serait donc s'engager dans une véritable nomenclaSnie
.ïGoogIc
012 BETDE DES DEUX MONDES.
que de signaler, en les désignant par leur nom, tous les éublisse-
mens qui concourent à ce résultat. Je me bornerai à les distiller
par ca.égories, en indiquant à quelle nature de besoins ces élablis-
semens répondent.
Au premier rang des institutions qui préservent les enfaus de con-
tracter des habitudes de mendicité et de vagabondage, il faut placer
les asiles et les écoles primaires. J'ai déjà eu occasion, au début de
ces études, de dire et de démontrer qu'il ne fallait pas prétendre ï
établir une corrélation trop directe entre l'instruction et la mon-
lité, et qu'on s'exposerait à recevoir des faits de singuliers démen-
tis, si l'on voulait afHrmer que les départemens les plus insmiils
sont aussi ceux où se commettent le moins de crimes et de délits.
Trop de causes diverses interviennent dans les mobiles déterminans
de la criminalité pour qu'il soit possible de ramener toutes ces
causes à une seule : l'ignorance. Mais, sans compter que l'inslnic-
tion est un des moyens les plus efTicaces de combattre la misère,
qui est et restera toujours le grand mobile de la criminalité, on ne
saurait nier qu'en ce qui concerne les enfans des grandes villes,
tous ceux qui ne fréquentent habituellement aucune école ne
soient, à d'assez rares exceptions près, sur la pente du TagalxHi-
dage, et que l'école ne soit d'autant plus volontiers et plus r^-
liërement fréquentée par eux qu'elle se trouve davantage à leur
portée. A ce point de vue, il faut signaler les immenses progrès
réalisés à Paris depuis dix ans. Eu 1367, le nombre des asilesétiil
de 33, comprenant 12,379 places, et celui de écoles de 220, com-
prenant 52,6A1 places. Aujourd'hui, le nombre des asiles s'élète »
119, comprenant 18,876 places, et celui des écoles à 303, comiffe-
nani 101,197 places. Toutes ces nouvelles écoles sont spacieuses,
propres, abondamment pourvues de tout ce qui peut rendre pour
des enfans l'enseignement primaire à la fois amusant et proËuble,
et la façon intelligente dont elles sont aménagées fait beiucoup
d'honneur à la direction de l'enseignement primaire ainsi qu'»'*
préfecture de la Seine. Mais au conseil municipal de Paris renenl
le mérite d'avoir sans marchander répondu à l'appel de l'idniiû*-
tration et mis des crédits considérables à sa disposition. Si nos
conseillers n'avaient le tort de poursuivre parallèlement uw ''^
surde campagne contre l'enseignement congrégaoiste, il faudrut
savoir reconnaître qu'ils ont bien mérité sous ce rapport de la po-
pulation parisienne et de tous les amis de l'enfance.
La période de dix à douze ans, durée ordinaire des études pri-
maires, n'est pas la plus dangereuse et la plus difficile à pa^
pour les enfans du peuple. Celle de l'apprentissage, qui commenrt
à la sortie de l'école primaire, est bien plus redoutable, e»f> i**
douze & seize ou dix-sept ans, ils sont exposés, garçons et filks, ^
.vGoogIc
L'EIfFANOE A PAKIS. 918
toutes les tentations, à tous les périls de l'âge adulte, sans avoir
la force pour y résister. La condition des apprentis à Paris, qui
préoccupe depuis longtemps les législateurs et les personnes chari-
tables, mériterait à elle seule une étude approfondie, et ce n'est
pas en l'effleurant qu'on peut traiter une pareille question. Je me
bornerai à indiquer les elForts récens qui ont été faits pour multi-
plier les moyens de venir en aide aux enfans des classes populaires
pendant cette période difUcile. De ces efforts, l'administration mu-
nicipale n'a pas voulu se désintéresser. Elle a ouvert récemment,
au n' 60 du boulevard de la Villette, une école municipale d'ap-
prentis. A vrai dire, il faut saluer dans cette institution plutôt
l'idée nouvelle que la mise à. exécution, car l'école de la Vil-
lette, établie d'abord dans de vieux bâtimens, aujourd'hui démolis,
est en pleine voie de reconstruction. Les ateliers seuls sont déjà
installés dans des conditions satisfaisantes, bien que la moyenne de
l'enseignement professionnel ne m'ait pas paru aussi élevée qu'elle
pourra peut^tre le devenir un jour. Une des grandes difficultés
. contre lesquelles l'administration très intelligente de l'école se trouve
en lutte, c'est le peu de bon vouloir des parens, qui devraient lais-
ser leurs enfans pendant trois ans à cette école, et qui se hâtent de
les retirer dès qu'ils ont acquis un commencement d'instruction pro-
fessionnelle. Un tiers à peine des enfans va jusqu'au bout du cours
complet d'enseignement, qui, outre l'apprentissage d'un métier
(menuisier, tourneur, ajusteur, etc.), comprend quelques élémens
d'enseignement secondaire. Cependant l'admission à l'école est
gratuite, et les enfans qui retournent coucher chez eux tous les
soirs ne sont tenus à d'autre obligation que celle d'apporter leur
nourriture. Les élèves de cette école sont au nombre d'environ 80;
elle pourait en contenir davantage, mais ici ce sont les enfans qui
font défaut à l'école, et non pas l'école aux enfans.
L'internat de Saint-Nicolas, dirigé par les frëres'des écoles chré-
tiennes, garde les enfans plus longtemps et les tient, ainsi que son
nom l'indique, plus complètement sous la main; aussi peut-on y
pousser plus loin leur éducation professionnelle et les façonner à des
métiers très lucratifs, tels que ceux de sculpteur sur bois, opticien,
horloger, etc. Mais les conditions d'admission sont toutes différentes.
Le prix de la pension, qui est de 30 francs par mois, sans compter
110 francs de frais d'entrée, ferme l'accès de cette institution aux
enfans de parens véritablement indigens. Néanmoins l'internat de
Saint-Nicolas regorge d' enfans; il en contient plus de 900 dans la
maison de Paris, sans parler des maisons annexes d'issy et d'igny,
et tous les jours des admissions sont refusées. Cette institution, qui
correspond en réalité pour la classe populaire à ce que sont les
Toau uni. — UT8. AS
.ïGoogIc
91i BETUE DES D£DX KOIÏDES.
grands lycées pour les classes aisées, a eu pendant le siège de
Paris son instant de triste célébrité. Tous ceux qui ont été enfermés
dans les murs de la capitale, du mois de septembre au mois de fé-
vrier, se souviennent de l'émotion qui se répandit dans la popula-
tion lorsqu'on apprit que, pendant une des nuits du bmnbardemeol,
un obus prussien était tombé sur la maison de Saint-Nicolas et l'a-
vait traversée de part en part, tuant ou blessant un frère et plu-
sieurs eofans. Deux jours après, un membre du gouvernement de
la défense nationale venait assister à leurs funérailles, et ce tragique
événement a plus fait pour la notoriété de l'internat de Saintr^i-
colas que tout le bien accompli par cette œuvre pendant vingt us.
Une institution analogue ponr les jeunes filles s'élève i Paris,
rue de Picpus. Moyennant un prix de pension de 30 francs par idchs
et un droit d'entrée de 100 francs, cm y reçoit les eafans d^uis
r&ge de cinq ans ; mais, lorsqu'une élève indemnise la Buison par
son travail des frais de son entretien annuel, ce qu'elle gagne en
plus est placé en son nom à la caisse d'épargne. La maison, qui est
sous la direction des sœurs des écoles dirétiennes, peut contenir
entre dOO et 600 pensionnaires. Un legs important qu'elle a reçu
lui a permis d'introduire dans ses aménagemens intériems le der-
nier mot du progrès et de l'économie en installant une buanderie
et une cuisine à vapeur. De tous les établissemens que j'ù vtûtés,
aucun ne m*a paru dépasser celui-là par la perfection des dis-
positions intérieures, par la largeur de la direction morale et par
l'intelligence de l'ense^nement professionnel.
I-«s établissemens dont je viens de parler, asiles, écoles pri-
maires, internats professionnels, s'ouvrant le plus souvent pour
recevoir des enfans qui vivent dans des conditions régulières, ne
contribuent que d'une façon très indirecte à prévenir le vagabon-
dage, et si j'ai cru devoir en rappeler l'existence, c'est par cette
considération qu'une ville oft il n'y aurait ni asile ni école rerrait
indubitablement s'accroître considérablement le nombre des tnfans
vagabonds qui écbapperaient à la surveillance de leurs parens. A
plus forte raison en est-U ainsi des asiles si nombreux qoi s'ouvrent
à Paris pour les orphelins. Plus fatalement eucore ceux qui ODt foràa
leurs ^trdiens naturels seraient-ils voués au vagabondage, si la
charité publique ou privée n'était là pour les recueillir. N'oid)tioDS
pas qu'à Paris le grand tuteur des orphelins est l'Assistance pu-
blique. Le nombre des orpheUns de tout âge qui sont ses pu-
pilles s'élevait en 1877 à 26,600, et ceux-là, qurà qn'tHt en pense
peut-être, ne sont pas les plus à plaindre. On sait que le systèoe
adopté depuis longtemps déjà par l'Assistance publique conaste i
placer à la campagne, dans le sein d'une famille de cu1tîvat2iBS,
l'enfant qui tombe à sa cbaige, Ge système donne (TexceUcDs léwJ-
.ïGooglc
LENTANGE A PABIS. 915
tels, grâce ta discernement arec lequel les familles sont cJxMsias
parmi cette population rurale, sobre, laborieuse, économe, qui
forme une des forces vires de la France. L'eofaat ainsi élevé dans
une famille où il aura pu se faire aimer, dans un village où il aura
contracté les relations de son Âge, connaîtra moins les tristesses de
l'isolement que celui qui, au sortir d'us orphelinat où il aura été
élevé avec tout le soin et toute la tendresse possible, se trouvera
absolument seul dans la vie. Mais les mesures jH-ises par l'AssistMce
publique pour venir en aide aux orphelins seraient insuflisantes, ai
elles ne recevaient de la charité privée un complément indïspeû-
sible. D'abord l'Assistance publique n'adii^te les orphelins que
lorsqu'ils n'ont pas dépassé l'âge de douze ans. Or la prétention
qu'à douze «os un enfant, garçon ou fille, soit en état de subvenir
à ses propres besoins est une pore fiction, et si de nombreux éta~
blissemecs privés ne s'ouvraient pour recueillir les enfaus orphelins
durant cette période intertaine qui sépare l'enfance de la jeunesse,
ceux-ci se trouveraient en proie, les garçons à [a plus aOreuse rai-
sfere, et les filles aux plus grands périls. Ensuite l'Assistance publi-
que ne considère comme véritablement orphelins que ceux qui ont
perdu leur père et leur mère. Mais en fait, et surtout lorsque la
famille se compose de plusieurs enfans, ce n'est ni le père qui,
pour nourrir sa famiUe, est obligé de pass^ la journée à l'atetier,
ai la mère, dont le modique salaire est à peine suffisant pour elle-
même, qui pourraient à eux seuls subvenir k la tâche d'élever et
d'entreteoir la famille. Ainsi est rendue nécess^re l'existence de
ces nombreux orphelinats dont je dirai un mot tout à l'heure. Mais,
en dehors de ces cas, je crois que la charité privée s'égare lorsqu'elle
prend à sou compte des enfans qui, aux termes de la loi, seraient
recueillis par l'Assistance publique, et que les perspectives d'exis-
tence que l'Assistance offre À ses pupilles élevés à la campagne
sont plus heureuses que celles qui attendent l'enfant élevé dans un
orphelinat parisien.
Une statistique récente évalue à 68 le nombre des orphelinats
situés à Paris même, et à 31 celui des oq>helina(3 situés dans le
département de la Seine, qui presque tous reçoivent des enfans de
Paris. Si j'éprouvais quelque doute sur l'exactitude de cette statis-
tique, ce serait qu'elle ne fût incomplète, et je ne serus pas étonné
que depuis l'époque récente où ce dénombrement a été fait de nou-
Teaus étafalissemeos n'aient été ouverts. Quelques-uns de ces or-
phelinats reçoivent des filles et des garçons qui sont soigneusement
séparés; je dirai presque trop soigneusement, car il y a quelque
■chose d'un peu excessif à maintenir une division aussi absolue dans
les préaux et dans les réfectoires entre des enfans qui sont destiaésA
«e retrouver un jour à nu âge où leur rencontre sera beaucoup plas
Google
916 REVUE DES DEUX U0NDE9.
périlleuse. Ces orphelinats communs aux deux sexes sont au sombre
de six. Huit orphelinats sont spécialement réservés aux garçons.
Quant à ceux destinés aux filles, ils s'élèvent, en comprensnt œui
de Paris et ceux de la banlieue, à plus de 80, et sont, à quel-
ques exceptions près, tenus par des congrégations religieuses.
Ces orphelinats varient quant à leur importance et à leur insialla-
lion, suivant le nombre d'enfans qu'ils reçoivent et les ressources
souvent assez précaires dont ils disposent. Mais à un certain poJDt
de vue on peut dire qu'ils se ressemblent tous par l'unifonniii
du régime qui y est suivi. Tous présentent les mêmes aiaoliges
et les mêmes inconvéniens. Les avantages sont une éducation
morale très pure, une éducation primaire sufHsante, un ensei-
gnement professionnel poussé très loin et qui fait de ces orphe-
lines des ouvrières très habiles, des habitudes de propreté entre-
tenues jusqu'au raflinement. « On ne saurait trop développer dei
la femme le goût de la propreté, » me disait la supérieure d'un de
ces établissemens, et il f st certain que la jeune fille qui aura eu
dans son enfance l'habitude de se mirer dans des casseroles Heu
récurées et dans des tables luisantes fera plus d'eflbrts pour main-
tenir dans son petit intérieur une propreté qui, pour son mari el ses
enfans, en fera l'attrait.
Quant aux inconvéniens, les voici. Ces jeunes filles restent toutes
assez longtemps dans les orphelinats. Le sentiment très naturel cbei
tes sœurs, de les livrer le plus tard possible aux dangers tmpài
elles les savent exposées, la nécessité de rémunérer la nuison pu
leur travail des dépenses que leur éducation a occasionnées, font
qu'on les conserve souvent jusqu'aux environs de vingt ans. L'ens-
tence a la fois claustrale et douce dont ces jeunes filles ont vécu,
l'atmosphère pieuse qu'elles ont respirée, sont tellement différen'"
de la rudesse et de la grossièreté du milieu où elles sont souTeni
destinées k retomber; que pour un trop grand nombre la innâiiion
est trop brusque et qu'elles y succombent. J'interrogeais un jour
une sœur de Saint-Vincent-de-Paul, qui s'est dévouée pendu)' ""P
ans dans le même quartier à l'éducation des jeunes filles pauvres,
sur les résultats de cette éducation. « Il n'y a pas de milieu, ex ré-
pondait-€lle. Les unes tournent mal, et nous ne les revoyonspl"^'
Les autres restent en relations avec nous et font d'admirables σres
de famille. Mais il n'y a pas de demi-vertus. » Ces inconvénieps soi»
inséparables de l'organisation de ces institutions indi3penstbles,(iii
l'on ne peut cependant pas introduire une grossièreté et une imn»'
ralité factices pour les faire ressembler à un atelier de Paris. X^
peut-être pourrait-on s'attacher davantage à les combattre en al»'-''
sant autant que possible progressivement les barrières qui séparai"
c«s jeunes filles du monde où elles sont destinées à rentrer ete^^
l'enpamce a paris. 917
familiarisant davantage avec ses aspects. Au lieu de terraiDer com-
plètement leur enseignement professionnel dans l'orphelinat, il vau-
drail peut-être mieux les plaeer en apprentissage dans des ateliers
bien tenus qu'elles quitteraient chaque soir pour venir coucher à
l'orphelinat. Quelques institutions sont entrées dans ce système,
qu'il y aurait avantage à généraliser. Peut-être pourrait-on aussi,
principalement dans les temps qui précéderont leur sortie de la mai-
son, s'appliquer à renouer et à faciliter les relations de ces jeunes
filles avec les membres de leurs familles qui y seraient disposés et
qui pourraient devenir pour elles des appuis. Malheureusement les
sœurs nourrissent contre les familles une méfiance qui est trop sou-
vent bien fondée, et le règlement de la plupart de leurs maisons
s'attache à rendre aussi rares que possible les visites des parens
(dont beaucoup ne se soucient guère aussi de profiter de cette fa-
ciUlé) et prohibent absolument les sorties. Je dois dire cependant
que la direction intelligente de quelques-uns de ces établissemens
comprend parfaitement la nécessité de préparer le retour des en-
fans dans le monde et dans la famille. C'est ainsi que la maison
de la rue de Picpus dont j'ai parlé ouvre largement tous les di-
manches ses parloirs et ses cours aux familles des enfans, et ac-
corde à ces dernières une sortie par mois, sans préjudice des
vacances.
Enfin je crois qu'il y aurait tout avantage à varier un peu les
métiers auxquels on prépare ces jeunes filles, et à ne pas les em-
ployer presque uniquement à des travaux de couture, lingerie et
broderie où elles acquièrent une habileté extraordinaire, mais où
elles renconti"ent aussi une redoutable concurrence. Il existait autre-
fois à Strasbourg une œuvre dite des servantes catholiques qui pré-
parait les jeunes filles au service domestique. J'ai toujours été
étonné qu'on n'eût point pensé i relever à Paris cette œuvre 'excel-
lente, qui rendrait de grands services à la fois aux jeunes filles et aux
familles, et je regrette en même temps que dans un certain nombre
d'orphelinats on néglige, k raison de certaines diETicultés pratiques,
de donner aux jeunes filles ce minimum de notions culinaires et
ménagères qui sont indispensables dans la vie populaire. Ces cri-
tiques faites, car même en présence des institutions les plus res-
pectables la vérité ne doit jamais perdre ses droits, constatons que
ces établissemens, comme tous ceux qui sont tenus par des con-
grégations religieuses, sont pour la population nécessiteuse d'un
1res grand secours et contribuent à entretenir parmi les jeunes filles
ces habitudes de propreté, de décence extérieure et de'raffinement
qui dans les basses classes rendent la population féminine de Paris
tellement supérieure à celle de Londres.
écoles primaires, écoles professionnelles, ouvroirs, orphelinats, ne
.ïGoogIc
918 BEVDE DES DECI HOlfDES.
font que préserver les eofaos du vagabondage en leur i^ni m
asile h une époque critique de leur vie. Hais il y a dans Ymiaa
de certains enfans une période plus critique encore ; c'est celle à
ils ont commence à contracter de mauvaises habitudes, où \'ixiii
les rebute, où la rue les attire, et où ils n'échappent à la miifl à It
police que parce que son action indulgente ne s'abat surkseof^
qu'en cas d'absolue nécessité. Pour ceux-là il faut des asiles spé-
ciaux qui, sans être une prison, les contiennent cependaat soas une
discipline déjà sévère, où leurs mauvais iastiocts stàtiH combiiuii
par l'influence religieuse, et leur éducation arriérée, parfwàiLsih
ïument nulle, refaite de fond en comble. Ces asiles ne sont pasnre
à Paris, et ils tendit à se multiplier. Dès aujourd'hui on peuiciia
comme des spécimens excellens, quant à l'intention qui ïprésidéi
leur création, suffisans quanta leur organisation intérieure que le
défaut de ressources ne leur permet pas de développer beaucoup;
pour les garçons, la maison de Notre-Dame-PréserYatrice,siûiéf nie
Lhomond, l'asile-école Fénelon, situé à Vaujours, dans le d*pa1^
ment de Seine-et-Oise, mais spécial pour les enfans de Paiis, 1 i=ilî
de jeunes garçons annexé- à la maison de convalescence de 1» rut
de Sèvres, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler; pour les fiUesJo»'
vroir de Notre-Dame-de-la-Miséricorde, situé rue de Yaugirîri fi
dirigé par les sœurs de Marie-Joseph, l'œuvre de la préseiriuoi
de la rue de Vanves, la classe de préservation du couveuf du Boi-
PasteurdeConflans, dont la maison mère est àAi^ersetquicMpif
120 établissemens du même genre dispersés dans les cinq pirufc
du monde. Maïs de toutes ces institutions, celle qui réponiJ '*'"!""
à la destination de recueillir les enfans vagabonds, c'est 1» oaist»
de Bethléem .
Cette maison, située dans le haut de la rue Nolre-Duoe-te-
Champs, est la seule dans Paris qui ouvre sa porte nuii et ji»f
àjtoute femme ou petite fille qui vient tirer le cordon de li wk
placée" à l'entrée d'un étroit passage, justifiant ainsi ««e p»-
role échappée un jour à la fondatrice. M"' Jeanvrain: oUnaU^^
recommandation pour être admise à Bethléem, c'est de n'e" P<"°'
avoir, n Par exemple il ne faut point que les nouvelles unifies,
ni même les pensionnaires plus anciennes, soient difficile au *
conditions de leur installation. L'oeuvre a été améiwgée ûuis ^
vieille maison de maraîcher, dont on a tiré parti comme on a P"-
mettant à profit les moindres recoins. Pour l'a^^ndir, on»
stniit dans le jardin de vériubJes cahutes en planches doni 'i*
sert de communauté aux sœurs du tiers-ordre de Saint-Fraoçois,^
assistent la fondatrice. Dans l'autre sont enfermées pour oeD
trois jours les nouvelles arrivantes jusqu'à ce î"'*""'' P" ^ -jji
lir quelques renseignemais sur leur compte. U propre» »
.V Google
l'erfarce a paris. 919
penl-étre pas miDDtieuse dans cette maison, mais la charité y est
inépuisable. A certains jours, lorsque la maison célèbre une re-
traite qui attire d'anciennes pensionnaires ou de nouvelles arri-
vantes, on dort un peu partout, sur les planchers des réfectoires,
dans les corridors, sur les marches de l'escalier tortueux. L'asile de
Bethléem est excessivement pauvre, car aucune des pensionnaires
n'est en état de payer ; aussi vivent-elles un peu de tout, des dons, des
quêtes, des restes de tables envoyés par les couvens voisins qui
sont très nombreux dans le quartier, et l'on peut aisément s'ima-
giner le trouble qu'a dâ apporter dans un budget si péniblement
réglé la suppression brutale prononcée par le conseil municipal de
la 3ubventi(Hi de mille francs que la ville de Paris payait depuis
longues années à cette œuvre vraiment démocratique. Malgré ce
denûment. M"" Jeaovrain a trouvé moyen de fonder à Antony un
asile pour les enfans qu'elle recueille et qu'elle juge avec raison
imprudent de conserver longtemps dans un milieu nécessairement
mélangé. Ces enfans y sont employés à la couture ainsi qu'à la
cultuï'e maraîchère, et tous les deux jours ou peut rencontrer sur
la route d'Antony une petite voiture attelée d'un Ane qui, sous
la conduite d'une franciscaine en robe bleue et en voile noir, ap-
porte & la maison de Paris les produits du jardin de la maison des
champs.
L'assistance des enfans abandonnés a pris , depuis un certain
nombre d'années à Paris, une forme nouvelle et particulièrement
intéressante : celle des œuvres de première communion. Les per-
sonnes qui considèrent (avec raison suivant moi) toute tentative de
moralisation générale comme impuissante si elle n'est fortifiée par
l'action religieuse se sont préoccupées de diminuer le nombre des
enfans qui ne font pas leur première communion à l'âge fixé par
l'église, dans la pensée très juste qu'arrivés à l'âge adulte il serait
bien plus diflicile de les amener à des pratiques auxquelles leur en-
fance n'aurait pas été pliée. De cette pensée sont nées un grand
nombre d'œuvres de première communion, dont quelques-unes
sont des œuvres purement paroissiales, se proposant pour but de
déterminer les parens à envoyer leurs enfans au catéchisme et de
subvenir aux quelques frais de vôtemens que la première connma-
nioD entraîne. De ces œuvres, la plus originale est sans contredit
celle qui a été fondée par les sœurs de la Providence-Sainte-Marie
pour, les enfans dn faubourg Saint-Antoine. Cette œuvre s'adresse
principalement aux garçons employés dans les fabriques de papiers
peints qui n'ont pas été envoyés dans leur enfance h l'école et qui,
à l'âge de douze ou treize ans, n'ont point encore fait leur première
communion. Parallèlement à leur instruction religieuse, une sœur
de Sain^Vincent-de-Paul leur fait tous les soirs une classe de deui
CoDgIc
920 REVUE DES DEUX MONDES.
heures et distribue avec succès l'enseignement primaire à de jenoes
garçons arriérés , dont quelques-uns ont été renvoyés des écoles
communales pour leur insubordination ou leur malproprelë-ComiBe
anneie de l'œuvre, un patronage a été fondé où de grands jeunes
gens viennent jouer le dimanche aux boules et au billard. LisiFur
qui a eu cette idée hardie fait, dit-elle, tout ce qu'elle veut de «s
gamins.
D'autres œuvres ont au contraire un caractère plus général. Ainâ
l'abbé Boussel a fondé à Auteuil une maison où il s'efforce d'iiiirer
les jeunes garçons qui n'ont point encore fait leur instruction reli-
gieuse et où, en les gardant plus que le temps nécessaire, dd éfltîre
leur intelligence et on les façonne à un métier. L'œuvre s'est ^^aD■
die peu à peu d'un atelier de moulage et d'une imprimerie où l'on
publie même un recueil illustré'. Les enfans qui entrent dansUmai-
8on fondée par l'abbé Boussel et qui sont recrutés parmi les plus
misérables en sortent pourvus de trois choses qui sont nécessaires
pour traverser la vie sans encombre : l'instruction, l' éducation mo-
rale et un gagne-pain. Une œuvre de même nature, quoique moios
importante, existe pour les jeunes filles. Elle est annexée à U œusoa
de convalescence des jeunes filles dont j'ai déjà parlé et qui est si-
tuée à Vaugirard, impasse Eugénie. Cette œuvre dépend, pour l'idmi-
nistration, de la maison dite des Enfans délaissés, dont la directrice,
M"* Delmas , et ses compagnes , cachent sous un manteau liique
la persistance d'une vocation religieuse et charitable. U difficuli^
pour cette œuvre serait d'aller à la découverte des jeunes filles ipi
n'ont pas fait leur première communion, si celles-ci ne s'indiquiien'
pas le chemin les unes aux autres. C'est ainsi qu'il n'y a pas long-
temps venait sonner à la porte de la maison une jeune fiUe * '''
quelle sa mère avfùt fait en mourant cette recommandatioD su-
prême : <i Surtout fais ta première communion. » Fille d'un «ifuf
du théâtre de Belleville, elle avait trouvé un obstacle perstsiani
dans la tyrannie paternelle, et elle avait dû attendre jusqu'au joui'
où, sur le conseil d'une camarade, elle était venue diercto'*'''^
dans la maison de l'impasse Eugénie.
Plus bas, plus bas encore si l'on ne songe qu'à l'abassement
des créatures qui y sont recueillies, plus haut si on envisage le uie-
rite et le dévoùment de celle qui les recueille, sont les œmits ue**
linées à offrir un asile aux femmes tombées. J'ai signalé aud^"'
de cette étude l'existence de deux œuvres de visite, calholiquf w
protestante, qui exercent leur activité dans l'intérieur de la prisM
de Saint-Lazare, et à chacune desquelles correspond un refi^- "
parlerai tout à l'heure du refuge protestant. Le refuge catboiiq*
est situé boulevard de l'Observatoire et connu (comme tant d'antre
établissemens de ce genre) sous le nom de Bon-Pas»eur. H ^^
.vGoogIc
L e:«fance a. PABis. 921
placé sous la direction des dames de Saint-Thomas de Villeneuve,
qui tiennent aussi l'hôpital de l' Enfant-Jésus. On y reçoit les femmes
de seize & vingt^cinq ans, et, si cela est nécessaire, avant seize ans.
Quelques-unes en sortent pour être placées honorablement, d'autres
y restent jusqu'à leur morr, qui se fait rarement attendre, épuisées
qu'elles sont déjà par la vie qu'elles ont menée. Celles qui quittent
le refuge pour reprendre leur ancienne vie n'y sont jamais admises
de nouveau ; mais pareilles défaillances sont très rares, et presque
toutes les femmes qui sollicitent leur admission au Bon-Pasteur
peuvent être considérées comme sauvées. La maison peut contenir
150 pensionnaires, et elle est toujours pleine. La construction est
toute nouvelle, car L'ancienne maison, qui datait de 181d, n'a pas
échappé aux fureurs de la commune. Le 23 mai 1871 elle fut envahie
par une hande de forcenés qui s'apprêta à y mettre le feu, La supé-
rieure fît évacuer précipitamment la maison, et, pendant qu'elle fai-
sait passer ses pensionnaires une à une par une petite porte étroite,
ne voulant, comme un capitaine à son bord, sortir que la der-
nière, elle voyait l'incendie faire des progrès rapides, et sous ses
yeux une de ces bêtes féroces s'efforcer d'enduire de pétrole les vê-
temens d'une sœur pour y mettre le feu. Le troupeau, sous la con-
duite de ses gardiennes, erra deux jours dans Paris, cherchant un
asile, et, lorsqu'il fut enfm recueilli dans une maison particulière du
faubourg Saint-Germain, pas une brebis ne manquait à l'appel.
Il existe à Clichy un autre refuge, celui de Saint-Ajine, tenu
par des dominicaines et installé dans un ancien pavillon de chasse
où, dit la tradition, M"' de La Vallière donnait autiefois rendez-
vous à Louis XIV. Le refuge de Sainte-Anne n'a qu'un inconvé-
nient, c'est d'être placé en dehors de Paris, et de ne pas odiir un
asile facile à trouver aux déterminations subites. Le couvent de
Saint-Michel répond à ce besoin. Cet immense établissement est
installé depuis 1806 dans un quartier de Paris où la prostitution
clandestine sévit beaucoup, en plein quartier latin, à dix minutes
de la Closerie des Lilas. Il est dirigé par un ordre dit de Notre-
Dame-de-Charité-du-Refuge, dont la fondation remonte à IQhl et
que sa règle intérieure oblige à une clôture sévère. L'aspect singu-
lièrement imposant de ce couvent a été très bien décrit par M. La-
caze dans un rapport adressé à l'assemblée nationale, u On entre,
dit ce rapport, dans un cloître sévère, aux constructions massivehi,
aux corridors silencieux, fermé à tous les bruits du monde, et où il
sembla qu'on soit tenté de venir se préparer plutôt à la mort qu'à
la vie. L'altitude austère des sœurs dans leurs larges robes de laine
blanche, le rigide appareil de la discipline claustrale, une religieuse
terreur de la vie future rendue partout présente sur les murailles,
tout concourt à frapper fortement les âmes, à imprimer une vio-
Cooglc
922 BEVnE DES DEDX MOMDEâ.
lente secousse aux jeunes filles qui franchisseat le seuil de lamù-
son, et à les arracher d'un coup au péché pour les mettre en pé-
seuce de Dieu et d'elte^-mënes. » La maisou de Saint-Michel est
la seule institution dans Paris qui s'ouvre sans obstacie à toutes les
nuances, à toutes les variétés du repentir, et à laquelle ses nsies
dimeDsions permettent de ne fermer sa porte à personne, pas même
aux jeunes ûUes qui vieoDeat y cacher une faute doat elles at-
tendent l'inévitable conséqu^ce. Mais comme le couvent ne saurait
à certains jours se transformer en une maternité, on assure à œs
jeunes flUes, lorsque l'instant de leur délivrance est venu, on aàle
momentané dans une maison discrète, sauf à leur ouvrir de nou-
veau les portes de Saint-Michel, si des circoostaoces malheureuses
les ont décliargées de leurs devoirs de mère.
A côté des variétés qu'introduit dans l'organisation des œuvres
charitables la complexité même des misères que ces oeuvres se pro-
posent de soulager, il y a celles qui résultept de la différence des
confessions religieuses. A part quelques rares et d'autant plus ho-
norables exceptions , le sentiment religieux est et sera toujours le
grand mobile de la charité. 11 n'est donc pas étonnant que chaque
secte religieuse ait ses œuvres dont elle se montre justem^t fière et
dont la prospérité est à ses yeux l'indice de l'ardeur de la foi cbei
ses adeptes. A ce point de vue, il est intéressant d'étudier à Paris
les œuvres de la charité protestante. Ces œuvres sont très nombreuses
et généralement très prospères, gr&ce au zèle et aussi à la richesse
de la minorité qui les entretient. Pour ne parler que de celles îolé~
ressant l'enfance et la jeunesse, on ne compte pas à Paris moins de
111 écoles protestantes, dont 21 communales et 90 libres, aux-
quelles il faut ajouter 15 écoles dans la banlieue. U existe en outre
un certain nombre d'écoles du dimanche, institution essentiellement
protestante dont l'enseignement a surtout un but religieux. Les or-
phelinats sont au nombre de 11 ; les écoles professionnelles étaient
naguère encore au nombre de 2, dont l'une spéciale aux j^ioes
filles qui se destinaient à l'imprimerie. Cette école, située à Pu-
teaux, avait été fondée par M. Martinet, le grand imprime-ur, qui s'^i-
gageait à loger, nourrir et instruire pendant dix ans dans la pro-
fession de compositeur-typographe les jeunes filles qui lui étaient
confiées, et qui étaient placées sous la surveillance d'une diaconesse.
Cette école, qui paraissait donner de très bons résultats, a été fer-
mée récemment pour une raison que j'ignore; mais l'idée était trop
ingénieuse pour qu'elle ne soit pas reprise un jour ou l'autre.
Pour les femmes tombées dans la débauche et qui cherchent à en
sortir, il existe deux refuges : l'un situé à Bourg-la~Beine , l'autre
rue de Picpus. Les enfans insoumis et abandonnés sont reçus de
dix à quatorze ans, les garçons rue de Flandres, l«s Mes rue de
Coo<^lc
L ENFANCE A PARIS. 923
Fontarabie, moyenDant un prix modique de peasioD. Enfin il eiiste
une secticM spédale pour les jeunes filles vicieuses dans la maison
des diaconesses de la rue de Iteuilly. La maison des diaconesses con-
stitue un des centres importans de ta charité protestEuite à Paris.
L'œuTre a été fondée en 1841, par M. le pasteur Vermeil. Depuis la
perle de la ville de Strasbourg, c'est en France la seule œuvre pro-
teçlaote qui, à l'exemple des communautés protestâtes, très nom-
tH-euses en Allemagne et surtout en Angleterre, s'adonne en com-
mun et sous une règle uniforme à l'exercice de la charité. La
maison des diaconesses de la rue de Reuilly renferme une maison
de santé pour femmes et enfans qni, au point de vue de l'installa-
tion, peut être considérée comme un modèle : une école primaire,
une sulle d'asile, et enfm, seule partie de l'œuvre dont j'aie à m'oc-
cuper dans cette étude, une section spéciale pour les jeunes filles
mineures dont les unes ont subi une condamnation, dont les antres
y ont été placées par une ordonnance de correction, ou simplement
ont été reçues sur la demande de la famille. Ces trois catégories
sont mélangées ensemble sans qu'on en ressente d'inconvéniens, à
cause de l'étroite et minutieuse surveillance dont les jeunes Olles
sont l'objet. On les sépare d'après l'âge eu deux catégories : le dis-
ciplinaire, pour les jeunes filles qu'on reçoit de dix à treize ans , la
retenue pour les jeunes filles qu'on reçoit de quatorze à vingt et
un ans. An disciplinaire, les jeunes filles couchent en commun, elles
couchent en cellule à la retenue. Elles sont employées à des tra-
vaux de couture et au blanchissage de la maison. On s'occupe aussi
avec grand soin de leur donner l'enseignement primaire et de ré-
veiller par l'enseignement religieux, où la lecture des livres saints
joue un grand rôle, leur conscience engourdie. Des résultats qu'on
obtient, on pourra juger par le fait suivant. Au mois d'avril 1871,
la maison fut envahie par des délégués de la commune qni étaient
porteurs de mandats d'amener contre quelques-unes des sœurs, et
qui auraient été heureux de se servir d'un prétexte pour fermer
l'établissement. Après avoir enfermé toutes les diaconesses dans une
chambre, ils interrogèrent une à une toutes les jeunes filles de la
retenue et du disciplinaire , les invitant k dénoncer leurs surveil-
lantes, et leur promettant la mise en liberté immédiate, si elles
disaient avoir à se plaindre de quelques mauvais traitemens. Pas
une ne faiblit, et, comme le chef de la bûde insistait particulièrement
auprès de l'une d'entre elles, il s'attira cette réponse : « Vous n'êtes
qu'UD lâche! »
Peut-être éprouvera-t-oa quelque étonnement A me voir ranger
au nombre des œavres de charité dont le sentiment religieux est le
mobile toutes celles qui sont établies à Paris en faveur des juifs.
Beaucoup de personnes incUnent «n effet & penser que le judubme
;. Google
92& BEVUE DES DEtX MONDES.
est une relipon morte qui ne compte plus aujourd'hui que de rareâ
sectateurs, et que toute croyance, toute habitude de culte sont au-
jourd'hui perdues au aeio des enfaos d'Israël. Il serait cependanl
singulier que le peuple qui a eu autrefois l'honneur de conserver, «i
milieu des désordres intellectuels de l'humanité, la croyance eo un
Dieu unique fût à ce point infidèle à lui-môme qu'après avoir sous
les cieux les plus divers, k travers les persécutions les plus cruelles,
maintenu l'unité de sa nationalité par l'unité de sa croyance, il eût
tout à coup renoncé à cette croyance qui l'a fait vivre. Aussi n'en
est-il rien. S'il y a au sein du judaïsme des libres penseurs et des
indifférens, peut-être ne sont-ils pas en plus grand nombre que
dans les autres religions, et, comme dans les autres religions, le
judaïsme compte un parti orthodoxe qui tient avec ferveur aui an-
ciens usages et un parti libéral qui voudrait modifier ces usages
dans ce qu'ils ont de difficile à concilier avec les habitudes de la ci-
vilisation moderne. Peu de personnes savent qu'il y a dans les rites
du judaïsme une cérémonie qu'on appelle Yinitiation, à l&quelk
sont admis les enfans de douze à treize ans, et qui est la constata-
tion [solennelle de l'instruction religieuse que leui^ parens sont
obligés de leur donner. On ne compte guère de parens Israélites,
fussent-ils même parmi ces libres penseurs ou ces indifférens dont
je parlais tout à l'heure, qui ne préparent pas leur enfant à l'initii-
lion, et, s'il y a quelque différence avec le passé, ce serait que le
nombre des enfans initiés est plus considérable aujourd'hui qu'au-
trefois, l'usage s'étant généralisé d'admettre à l'initiation les filles
que la loi judaïque tend à dispenser facilement de l'accomplisse-
ment extérieur des devoirs religieux. Le judaïsme, qui a ses doc-
teurs, ses écrivains, ses organes de publicité, est donc aussi vivaee
que le peuple juif lui-môme, et certes il n'est pas près de mourir
ce peuple qui a pris une si complète revanche de la chréuenté en
concentrant entre ses mains le seul bien qui fasse aujourd'hui l'ob-
jet de l'envie et de l'adoration presque universelles : l'argent.
Enfin la perpétuité du judaïsme se traduit encore par l'exercice
actif de la charité que les membres de la communauté Israélite pra-
tiquent les uns vis-à-vis des autres. Je n'ai à parler dans cette étude
que des œuvres qui sont instituées pour venir en aide aux enfan^:
mais ces œuvres sont très nombreuses, surtout si l'on songe qu'il
n'y a guère à Paris plus de quarante mille Israélites, panni lesquels
il y a relativement assez peu de malheureux, bien que l'émigration
polonaise et alsacienne en ait, depuis quelques années, augmenta !«
nombre. L'œuvre des femmes en couches accorde aux mères ^'^'■
secoui-s dont l'enfant profite, que ces secours soient en argent ou <"-
nature. L'œuvre des enfans orphelins ou abandonnés place les eo-
fans privés de soutiens dans des familles honorables, qui s'mgagec;
L ENFANCE A PARIS. 925
& les élever et à leur apprendre ud métier. Pour ceux qui ont con-
servé leurs parens, le consistoire Israélite entretient, en plus des
deux écoles communales qui sont aux frais de la ville de Paris, trois
écoles libres où l'enseignement primaire est poussé très loin. Une
société d'apprentissage s'occupe du placement des jeunes garçons,
les inspecte, leur alloue tous les ans une subvention avec un habille-
ment, et complète leur instruction au moyen du cours du soir.
Celte société a fondé également, sous le nom d'école de travail, un
internat professionnel, ofi dix places ont été créées récemment pour
les enfans d'Alsace-Lorraine. Une société et une école analogues
existent pour les filles. Pour les jeunes Israélites qui se destinent
aux professions libérales, seize bourses ont été créées dans les écoles
commerciales et industrielles de Paris, sans parler de l'école dite
Talmud-Torah, destinée à préparer des candidats au séminaire
Israélite. Enfin il existe, pour les jeûnes filles vicieuses qui ont été
l'objet de condamnations ou dont leurs familles ne peuvent venir
à bout, une école à laquelle on a donné improprement le nom de
Befuge Israélite, car on s'y occupe au contraire avec succès de pré-
parer ces jeunes filles à rentrer dans la vie régulière.
En plus de ces œuvres éparses, la charité israélite a encore à
Paris un centre très actif. C'est un vaste terrain de plusieurs mille
mètres carrés, situé entre les rues de Picpus et Lamblardie, qui con-
tient un hôpital, un hospice pour les incurables, un asile pour les
vieillards, et un orphelinat. Les frais de construction de tous ces
Ijâtimens, dont chacun est un modèle, ont été faits par une seule
famille dont il est presque inutile de citer le nom, car elle est
la seule au monde qui puisse dans des proportions pareilles joindre
à tous ses luxes celui de la charité. Disons cependant que, si l'hôpi-
tal a été élevé par le baron James de Rothschild, plusieurs lits
sont cependant entretenus par d'autres membres de la commu-
nauté israélite ou par des sociétés de secours mutuels comme celles
de la Renaissance ou des Enfans de Sion. Quant à l'orphelinat, — la
seule portion de ce vaste établissement où je voudrais faire péné-
trer un moment mes lecteurs, — il a été fondé par la baronne James
de Rothschild à la mémoire de son père et de sa mère, et il est en-
tretenu uniquement par elle.
L'entrée de l'orphelinat est dans la rue Lamblardie. Lorsqu'on y
pénètre, la propreté des parquets et des tables, où l'on pourrait .se
mirer, ferait croire qu'on se trouve dans un orphelinat tenu par des
religieuses. Mais, pour s'assurer qu'on est bien dans une maison
israéUte, on n'a qu'à lever les yeux vers le chambranle de droite de
la porte d'une chambre quelconque servant d'habitation. On y verra,
uniformément fixé au chambranle, un petit cylindre en métal qui
ressemble k un portecrayon. Dans l'intérieur de ce cylindie est
.ïGoogIc
029 REVUE DES DEUX HONDES.
coulée une petite bande en parchemiB sur laquelle est écrit Ji 1»
main un verset du Léritiquc qui se termine par cette prescription :
H Que les lois que je te prescris aujourd'hui restent gravées dans too
coeur... Tu les attackeras comme un s^ne à te maïn, comme nn
fronton entre tes yeux ; tu les écriras sur !c3 poteaux de ta maison
et sar tes portes, » prescription qui aujourd'hui encore est 6dèle-
ment exécutée par la plupart des enfans d'Israël. A part ce signe
caractéristique, FOTphelïnat, qui reçoit dans deux sections diflereates
des garçons et des fiNes, difl&re pea des étaUissemens du méoie
genre les mieus tenus que j'aie visités. L'aîseignemeat primaire,
poussé très loin, y est doublé pour les garçons tes plus iiUelIigeDS
de celui de l'hébreu, et j'ai vu un enfant de douze ans Kre et tra-
duire l'Ancien-Testament k livre ouvert. Les parms de l'éarfe sont
tapissées de gravures coloriées, ^semblables à celtes qu'oa trouve SJff-
tout dans les écoles anglaises et qui représentent des scènes familières
de l'histoire du peuple de Dieu. Il y a là cependant une dérf^tioa
aux prescriptions de l'anci^ine loi mosaïque, qui, par hwreur
de l'idolâtne, proscrivait la re|Hwlnction de la %ure humaine.
Aussi aucun tableau n'ome-t-il les murailles de la petite syna-
gogue, claire, de bon goût, un peu froide,qui sert d'oratoire à l'or-
phelinat. Sur Tautel, appelé tébak, est placé un cbandeher à trait
branches, destiné à rappeler le souvenir de l'ancien chaodefier à
sept branches, dont il ne doit pas cependant être la reprodoctioD.
Dans le saint des saints, séparé de la synagogue, comme dans l'an-
cien temple, par un voile, sont enfermés Tes cinq livres du PMita-
teuque, écrits à main d'h(Hnme snr parchemin et roulés comme un
ancien manuscrit. Chaque jour de sabbat, l'officiant, dont le non hé-
breu signifie messager de la communauté, lit k haute voix une des
cinquante-deux divisions du Pentateuque qui correspondent à cha-
cune des semaines de Vannée, et cette même lecture est accomplie
le même jour, presque k la même heure, dans toutes les syna-
gogues du monde.
Si longue que soit cette nomenclature des fonnes diverses de I«
charité, elle demeurerait jncomplète, ai, k côté des étabKssemcns
dont j'ai parlé , je ne signalais l'existence de nombreuses soôélés
dont les unes, comme la Société de protection des apprentis «nployés
dans les manufactures et d'autres associations plus modestes, s'«-
cupent d'adoucir la condition des enfans employés dans les nides
travaux de l'industrie parisimne, dont les autres, comme la Soriélé
d'adoption, ou la Société des amis de Fenfance, s'occupent d'assurer
le sort des enfans abandonnés, dont les autres, comme l'œuvre da
rapatriement, fondée par l'abbé Sarrauste, cherchent à les arracher
am dangers de la grande ville et à les ramener au village, œuvre
très utile à la condition qu'elle se consacre exclusivement k des
cgizcd ./Google
LBKFANCB A tiXO. 027
eofans dont les familles soient d'origine agricole et qu'elle n'entre-
prenne point de faire des agriculteurs avec des petits Parisiens qui
y sont tout à fait impropres. J'espère cependant que mes lecteurs
me pardonneront la fatigue que ces détails ont dû leur causer, si
j'ai pu par là leur faire oublier ce que la première partie de cette
étude avait d'attristant. Après avoir pénétré si avant, trop avant
peut-être dans les bas- fonds d'une grande ville, il y a quelque
chose qui console à b-ouver presque partout le bien en lutte avec
le mal, et la charité aussi ingénieuse que le vice. Cependant, malgré
ce grand déploiement que j'ai décrit, quelques personnes ont pensé
que ces efforts étaient encore insuffisans. Elles se sont demandé si,
entre ces établissemens, purement charitables, qui sont destinés à
prévenir, et les colonies d'éducation correctionnelle qui sont des-
tinées à punir, il n'y avait pas lieu de créer des établissemens qui
seraient destinés à prévenir et à punir à la fois, où i'enti-ée et le
maintien cesseraient d'être volontaires sans que l'établissement
eût cependant le caractère et imprimât la souillure de la prison.
Beaucoup de travaux întéressans ont été écrits sur cette question ;
beaucoup de propositions ont été mises en avant. Pour arriver
à une solution pratique, il faut serrer les choses de près. En tout
cas, il est indispensable d'étudier d'abord les résultats qui ont été
obtenus dans un grand pays voisin du nôtre, où la charité publique
et privée s'est trouvée aux prises avec des difficultés immenses dont
elle a à peu près triomphé. Si je demande en effet qu'on ne nous
humilie point par de perpétuelles comparaisons avec l'Angleterre,
où on nous atiribne l'iofériorité sans savoir souvent ce qui se passe
chez nous, je ne suis pas non plus, je l'espère du moins, de ceux
qu'un Bot patriotisme aveugle, et qui méconnaissent ce qui se fait
de grand et de bien de l'autre côté de la Manche. Je crois cepen-
dant qu'il faut entreprendre ces études comparatives plutôt dans la
pensée d'en tirer des indications instructives qu'avec le parti-pris
d'arriver à une conclusion formelle quant à la supériorité d'un des
deux peuples sur l'autre. Ces appréciatioas d'ensemble sont tou-
jours sujettes k contestation, tandis qu'il y a tel emprunt de détail
dont on ne saurait méconnaître l'ntili^ C'est dans cet ordre d'idées
que je m'efTorceru plus tard d'exposer la législation anglaise sur le
vagabondage et la mendicité, et les résultats que cette législation a
produits en particulier dans la ville de Londres.
OniEKlH d' Ha U6SON VILLE.
.ïGoogIc
CONFLITS DES POUVOIRS PUBLICS
SOUS L'ANCIEN RÉGIME
LES ORIQINES ET LA POLlTIQnS DES PABLEHEMS.
Lorsque nous suivons, dans les livres contempor&ins, le drame à
lu fuis spleodide et sombre de notre histoire, nous nous trouvons
en préseiice de deux écoles qui se placent chacune, dans les jnge-
mens qulelles portent sur l'ancienne monarchie, à un point de vue
tout différent. L'une, l'école catholique et royaliste, la glorifie saof
réserve comme l'idéal des gouvernemens, et accuse la révolution
« d'avoir interrompu le cours glorieux de nos destinées. » L'autre,
.l'école démocratique, la condamne sans admettre de circODSlaoces
atténuantes; elle ne veut y voir qu'un ramas d'iniquités, et pour
elle le sentiment de la liberté, de la justice et du droit ne com-
mence qu'au xvni" siècle. D'un côté comme de l'autre, l'exagéraiion
est poussée aux dernières limites : la vérité disparaît devant les con-
ceptions exclusives des partis, et l'on oublie que l'histoire doit être
calme comme la mort, parce qu'elle marche sur des tombeaux. Que
la monarchie ait fait de très grandes choses, on ne saurait le con-
tester sans mauvaise foi, car elle s'est identifiée avec l'idée de la
patrie, elle a tendu la maÎQ dans les communes aux déshérités de
la naissance , abaissé les barrières qui séparaient les castes , foàc
.ïGoogIc
LES FARLEHBNS SOUS L AHCIEK BEGUIE. 929
les bases de l'administratioa, organisé l'armée, arraché lambeaux
par lambeaux le royaume à la féodalité et à l'étranger, opposé une
. invincible résistance aux trahisons passagères de la fortune ; mais
bien des ombres obscurcissent ce brillant tableau, et des faits trop
nombreux démentent cruellement l'admiration de quelques-uns de
nos plus illustres éaivains. De Bonald, De Maistre, Chateaubriand.
L'école démocratique à son tou^, en méconnaissant systémati-
quement les œuvres vraiment glorieuses de la monarchie, a fait
comme l'école royaliste, elle a supprimé une partie de l'histoire et
calomnié les générations fortes et vaillantes qui nous ont précédés
sur cette terre, en donnant le xviii' siècle pour limite extrême à
l'avènement des idées qui sont l'honneur et la force de notre so-
ciété moderne. Les deux opinions, également absolues, sont égale-
ment fausses. Ce qui est vrai, c'est que la monarchie a réuni tous
les contrastes ; elle a eu de magnifiques élans de patriotisme et des
accès de tyrannie furieuse. Elle a été anarchique comme le pays
sur lequel elle régnait, et ce n'était pas seulement le pouvoir ab-
solu de ses rois qui créait l'anarchie. Elle naissait fatalement
d'elle-même, d'une organisation politique incomplète et incohé-
rente, où se confondaient les élémens les plus divers ; les tradi-
tions germaniques portaient à la liberté, les traditions du droit
unitaire de l'empire romain poussaient au despotisme, les cou-
tumes féodales isolaient dans une existence égoïste les différentes
circonscriptions du royaume. La plupart des libertés publiques
reposaient sur le privilège au lieu de reposer sur le droit. Les
provinces, les communes, les administrations, les juridictions, la
noblesse, l'église, ta roture, luttaient entre elles en même temps
qu'elles luttaient contre le gouvernement royal, et ce gouverne-
ment, qui n'était lui-môme qu'un privilège immense élevé au-
dessus de tous les privilèges, justifiait son pouvoir discrétionnaire
par la nécessité de ramener vers le centre les forces vives qui ten-
daient toutes à l'écartement et émiettaient pour ainsi dire l'exis-
tence nationale. En apparence, c'était le chaos. Mais déjà au déclin
du moyen âge on trouve dans ce chaos tous les germes fondamen-
taux de notre droit public; taudis que les rois, comme le paysan
^ui ajoute un coin de terre à l'héritage de ses pères, travaillent
i. agrandir le royaume, k faire un seul et même peuple des Pi-
cards, des Bretons, des Normands, des Provençaux, les états-géné-
nux leur signalent les abus qu'ils doivent combattre, les saLisfac-
toDs légitimes qu'ils doivent donner à leurs sujets; le parlement
réclame contre le despotisme qui tendait à absorber la nation dans
lue sorte de panlhéibrae royal. Dès le règne de Philippe le Bel et
d« Cbai'les VI, ces deux grandes institutions préparent les cahiers
ni» iivn. — 1818. 50
.ïGoogIc
930 isniE ras DEUX
de 8d, car il n'est pas, quoi qu'oD en ait dit, ao seul de lettre prio-
cipes qui n'ait ses racines dans les profondeurs obscures do pissé.
Le rôle des états -généraux a été apprécié ici mime par mn
plume autorisée. Il n'est pas sans intérêt de donner pour complé-
ment à cette étude une vue générale de l'histoire du parlemeni dg
Paris, considéré comme corps politique. Les érudits et lespobli-
cistes contemporains l'ont, ce pous semble, beaucoup trop e&ié
devant les étate. Tout en suivant des voies différentes, il a con-
couru avec eux à la fondation première et lointaine du gouvone-
ment représentatif, et comme la monarchie, dont il faisait partie
intégruite, il a donné .lieu aux appréciations les plos contradic-
toires : pour les uns, il n'a été qu'une corporation amtàtieiise cl
turbulente, toujours prête à usurper un pouvoir qui ne lui t^-
im&il pas , il a créé cet esprit d'opposition systémaliqDt tp'oD
appelle aujourd'hui le parlemeiUaritTne, et précipité la mine île ta
dynastie capétienne; pour tes autres, il a été le soutien des dniiis
de la nation, le seul corps de l'état qui pût contenir les «ces di^
pouvoir royal. Son rôle politique se rattache i cette question, tent
fois conlToversée : la vieille monarchie, étant doDuée son organi-
sation et toute la bonne volonté des rois, pouvait-«lle coniurer la
catastrophe qui l'a engloutie, ou la révolution était-elle un fait ii>^
luctable qui devait résulter de la force des choses? Une vue géné-
rale jetée sur son histoire nous aidera & trouver la réponse.
Le parlement de Paris n'a point d'analogue dans la France nKh
deme, et il suflirait seul à montrer la confusion inextricable qui
régnait dans nos anciennes institutions, et qu'un nainisire de
Louis XVI, te contrôleur-général de Galonné, a lui-même constalée
en des termes qui ne laissent aucune place au doute (1)- L'ordon-
nance de Philippe te Bel, qui l'a constitué en ia02, porte « qu'il àé-
gera chaque année deux fois à Paris, pour juger les causes i la p'**^
grande commodité des sujets. » Il n'était donc à l'origine <l<)'i"^
simple cour de justice, et c^endant il a fini par étendre sa compé-
tence à toutes les aiïaires du royaume, par réunir sous ssduÎdI^
attributions que se partagent aujourd'hui les tribunaux de pre-
mière instance,, les cours d'assises, la cour de cassation, lespro'
feclures, les ministères, le conseil d'élal, tes assemblées légùt^
tives. Il n'a pas non plus d'analogue sous l'ancien r^me, cari
(1) Voyei te discoart prononcé i l'ouTerture de rassembla! des noUbles Jt iîî"'
Arelùv** Tarkmentairct, Piuit, 1867, at Bnnéw mW., t. 1", p *Si el soi».
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LES PAHLEWEMS SOUS L AKCIEM RtGIUE. 931
était, comme cour des pairs, le tribunal de la grande noblesse, il
avait ie roi pour présideot-oé, et, sans exagérer l'orgueil, il pouvait
dire qu'il était « le sénat de la nation. » Gomment est-il arrivé à
cette situation sans exemple dans la monarchie française et les
antres états de l'Europe?
D'après nos vieux publicistes (1) et sa propre théorie, le parle-
ment était le successeur direct des assemblées mérovingiennes et
carlovîngiennes , qui rendaient la justice, exerçaient le pouvoir
législatif avec le prince, et dirigeaient les affaires du royaume. Les
changemens de dynastie n'avaient point interrompu son droit, et
il ne faisait que continuer, sous une fonne nonvelle, par les remon-
trances et les refus d'enregistrem^it, une tradition qui remontait
plus haat que les Capétiens, car elle avait, diswt-on, pris naissance
dans les conciliabules armés de la Germante, et l'on invoquait
comme preuve que les pairs qui faisaient de droit partie du parle-
ment y siégeaient l'épée au côté. Cette explication ne soutient pas
l'examen, et, si la plupart des écrivains du xvin* siècle s'y sont ral-
liés, ce n'était point pour rendre hommage à la vérité historique,
mais pour accuser les rois d'avoir étouffé la liberté dans son ber-
ceau. Quelques érudits contemporains ont mis en avant un autre
système. Suivant eux, les rois, en faisant transcrire leurs édits et
ordonnances sur les re^stres du parlement, avaient ouvert la voie
aux prétentions qu'il fit valoir dans les derniers siècles (2). La
transcription, & l'origine, était précédée d'une lecture et suivie
d'une simple promulgation. Plus tard, elle donna lieu & un arrêt.
Pour rendre l'arrêt, il fallait le discuter; la discussion amena des
critiques, les critiques à leur tour amenèrent des remontrances,
et les remontrances des refus d'enregistrement. Cette fois l'expli-
cation se rapproche de la vérité, mais elle est encore iosuflisante,
parce qu'elle ne dit pas pourquoi l'enregistrement avait lieu, quels
en étaient la signification et le véritable but.
Pour répondre à cette question, il faut se rappeler qu'une ordon-
nance de Philippe ie Bel avait divisé le conseil ou cour du roi,
airia domini régis, en trois sections, réservant k l'une les affaires
générales du royaume, à l'autre la comptabilité, à la troisième la
justice. Mais au xiv* siècle l'idée de la séparation effective des pou-
voirs n'avait point encorç pénétré duis les esprits. La section de
justice, devenue le parlement de Paris, fut toujours considérée par
les rois, malgré ses attributions distinctes, comme une annexe de
leur conseil; à ce titre, ils lui demandèrent fréquemment des avis,
(I) Voyez la comte de BonUiaTiUiera, OiHoin di la paîrû de Franut *t duparlt-
Oieitt de Paru, 2 vol. ID-IS; 1733, el les Remontrances du SI noreoibre 175S>
(3) Sur U tnotcription, Aec. cIh arémnancn, mû 13Ï9, 1. U, p. S,
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932 BEVUE DES DEDX HOHDES.
et le chargèrent de transcrire leurs ordonnances sur ses registres
non-seulement comme mesure conservatoire, mais aussi pour leur
donner une certification officielle et un caractère juridique qui en
fortifi^ent l'autorité et en rendaient l'exécution plus facile. Ce o'ettt
donc poiut par usurpation, comme on l'a dit tant de fois, que le
parlement a posé en principe que les actes royaux n'étaient valables
qu'autant qu'il les avait véririés, enregistrés et promulgués. Les
rois l'avaient eux-mêmes engagé dans cette voie ; n c'est la coutume
de France, disait Louis XI, de publier en parlement tous accords,
ou autrement ne seraient de nulle valeur. » François I" parlait dans
le même sens à, Charles-Quint : n La vérification est loi fondamen-
tale en France. » Henri IV la reconnaissait pour telle, ei, par un
louable sentiment d'équité, les membres du parlement a voulùem
voir et connaître avant que de commander et de défendre. » Pour
justifier leurs titres de conseillers, ils jugeaient de leur devoir de
chercher dans les ordonnances ce qu'elles pouvaient renfermer de
contraire au bien public, à la majesté du trône, et « de réclamer,
comme ils le disaient, au nom de la volonté légale des rois, contre
leur volonté arbitraire et momentanée, h Les choses allaient toutes
seules lorsque te parlement ne soulevait aucune objection. Les rois
le proclamaient alors le plus ferme appui du trône, le gardialtw
des lois, le principal retenait de la monarchie, la source tt le mi-
roir de toute Justice, qui éclairait de sa lumière éblouissante les
autres juges et les sujets. Mais, lorsqu'il refusait l'enregistrement,
ils l'accusaient d'outi-epasser ses pouvoirs, de jeter le trouble dans
le royaume, et lui rappelaient l'ordonnance de 1302, qui ne lui
avait conféré que des attributions judiciaires. En un mot, ils sui-
vaient à son égard la même lactique qu'à l'égard des états-géné-
raux, récusant ou acceptant sa compétence selon que sa conduite
était ou non conforme à leurs vues.
Des conflits continuels résultaient de ces prétentions opposé€^.
et, pour les résoudre à l'amiable, on avait inventé une swte de pr;>-
cédure qui suivait toujours une marche régulière. Lorsque le par-
lement dressait des remontrances, il envoyait une députation \f"-
présenter au roi. Si le roi les trouvait justes, il modifiait ses edii*
dans le sens indiqué, et l'enregistrement avait lieu sans retard. S'i
refusait d'y faire droit, il expédiait des lettres de Jussion, c'esw-
dire des lettres qui ordonnaient d'enregistrer sans aucun change-
ment. Le parlement pouvait, s'il le jugeait convenable, répond:-'
fax d'itératives remontrances; SOT un nouvel ordre, il enregistrai',
en faisant suivre la transcription des mots : Homologué du <w<-
mandement de sa majesté. Quand la résistance se prolongeait, le r-j;-
accompagné des princes du sang, des çiDciers de la couronne ■'"'
.ïGoogIc
LES PABLEUENS SOUS L ANCEETT KEGIUE. 033
des pairs, se rendait dans la grand' chambre et tenait tm lit de jus-
tice. Devant cette manifestation pacifique de la force, il ne s'agis-
swt plus de discuter, mais de se soumettre. Le greffier lisait les
édits, le procureur-^néral prenait des conclusions, et le chancelier
ordonnait l'enregistrement. Cette procédure avait l'avantage de
donner au roi le temps de réfléchir, de peser les objections, d'a-
méliorer ses ordonnances, au parlement le moyen de faire entendre
ce qu'il croyait la vérité sans briser ouvertement avec le souverain,
et il pouvait dire a qu'il ne laissait jamais aFfaiblir son autorité légi-
time, qu'il faisait pour le bien public tout ce que sa conscience lui
commandait de faire, mais que sa sagesse savait toujours s'arrêter
à temps devant les ordres de la couronne. »
Malgré le formalisme minutieux qui avait pour but d'amortir les
chocs, les deux pouvoirs étaient prompts à s'emporter à des me-
sures extrêmes. Le parlement se vengeait des lits de justice en
cassant les arrêts du conseil du roi, en suspendant ses fonctions
de judicature, sans s'inquiéter du préjudice que cette grève, comme
on dirait aujourd'hui, causait au public par l'ajournement indéfini
de tous les procès; quelquefois même il décrétait de prise de corps
les agens du gouvernement. Les rois, pour le punir, envoyaient à
la Bastille quelques conseillers ou présidons, ils l'exilaient en masse
à Pontoise, à Soissons, & filois, ou le forçaient à capituler, en le
prenant par la famine, c'est-à-dire en réduisant le tarif des épices
qui formaient le plus clair de son revenu ou en diminuant d'un
tiers ou de moitié les gages qui représentaient l'intérêt du capital
versé pour l'acquisition des charges.
L'opposition du parlement a grandi en raison directe des progrès
du pouvoir personnel : lorsque les états n'ont plus été réunis qu'à
de longs intervalles, pour disparaître sous Louis Xlll, il a voulu
prendre leur place, mais, tout en s' appuyant sur les mêmes prin-
cipes, il a marché dans des voies différentes. Les étatg-généraux
embrassaient dans leurs doléances et leurs vœux l'ensemble des
institutions politiques et sociales; ils signalaient théoriquement
les réformes qu'ils jugeaient nécessaires et, sauf le vote des impôts
qui les ramenait aux réalités du présent, ils parlaient toujours au
nom de l'avenir. Le parlement au contraire n'exerçait son action
que sur des faits particuliers au moment même oii ils venaient de
s'accomplir. Il n'a jamais songea tracer au gouvernement sa marche
future, et s'est borné à contrôler ses actes, et à leur opposer son
veto, en lui rappelant l'antiquç formule : Fit lex ronsensu populi et
constitutione régis. La permanence et la nature de ses fonctions
lui donnaient sur les états un grand avantage, car il était toujours
à son poste de combat, et, quand il faisait des remontrances, il les
.ïGoogIc
03a KEVUE DES DEUX KONDES.
plaçait sous la sauvegarde de ses arrêts; mais il ne puisai pas
seulement sa force dans son caractère judiciaire. Eue qnestioa (ou-
jours débattue depuis l'origine de la monarchie s'agitail obscuré-
ment dans les luttes sans cesse renaissantes qu'il a soDienues
contre les derniers Valois et les Bourbons : cette qneslion, c'éuii
l'antagonisme du droit national et du droit divin, etpendanldem
siècles cette grande cause a été plaidée au Palaîs de Justice de
Paris (1).
II.
Jusqu'aux dernières années du règne de Charles VI, le parle-
ment s'est renfermé dans ses fonctions judiciaires. Il enregisiraii
sans opposition les édits et ordonnances, après en avoir pris lec-
- ture, et les promulguait avec la formule : Lecta et publicata. .Hais
en lil8 le parti bourguignon, « qui possédait le roi par l'imbu
cillité de son ceiVeau, n lui arracha une ordonnance contraire a«
libertés de l'église gallicane (2). Ces libertés avaient toujoureéié
chères k la naiion. Hincmar au ix' siècle, saint Bernard au ui*,
s'en étaient montrés les défenseurs convaincus (3). Saint Louis les
avait confirmées, non pas dans la pragmatique qu'on lui attribue et
qui n'est qu'un document apocryphe, mais par quelques articles
de ses ordonnances. Le parlement s'inspira de cette tradiuon, il
ne voulait pas que la France eût deux rois, l'un à Paris, l'autiîi
Borne, et il protesta, par des remontrances très fortes, contre
(1) La pu-lemeDt de Pirie > été Mec la roraaté le plus gr»od poa»oif de tawa
régime. Son histoire déuillée, cou.me corps de Ja.Uce et comme corpi polrtiq», <«
encore & rairej les documcns no manqueront pas. Les archivea natiouala MOÙei»«u
la coHection do» registres de cette cour souveraine ; iU sont an nombre de 19,363, doo-
Bant S,!30,000 actea do lî54fcl7M. La pnblicalioD de la Uble de cet innneaMrtdBl
»élé commencée en 18113, ««a 1« liire d7««nto,>. i» ortM d» farUmM,^
». Houtaric, qu'une mort prématurée vient d'enlever au motnent mené «à a «ùi
nommé membre da l'Inatilm. Los ouvrage» jmpriméa sont auui fort «omfciwi. L.
Bibltolhiqat kàtoHqw da la France du père Le Long, édil. do 1778 t IV p. W"
roi»., OD meocionoe 168. Le Catalognt d* VRUloin, de FraïKt, publié par Wmnb-
tration da la Bibliothèque nationale, t. VII, donne FintÙcation i pen prtt confltu it
ce qiu • paru d^uia. tM I>«iwparieni«w da fi-oBW, 16", in-l», da BénirifcU-
rochoDavin, prcaident à mortier L Toulouse, né oa 1»5S, mon es 18Ï1. et ïBolMn
- ! de Voltaire, sont Jusqu'i présent les dem meilleurs livre» qui lital i*
sujet. On trouve dans Voltaire qnelqac» orreur», miis on y treute iiol
té pénétrante que ce mcrreilleui eiprit portait en toute* chcM.
ir, AMAfTcAtt da la France, Wll, in-*«, p. 301 et snlv.
oalt la réponse d'tJincinir au pape' qui menafait de venir en mwO-
es évoques : Si txcommunicatvrai twwrù, «Econunimieatiu aWi»; fil*
réponse de saint Bernard à Innocent II ; Nom u>mm»t ptiu nuM «m tWM. Ù *«
plna Binai qiw parient no« évéqiiei,
;dbv Google
LES PAHLEHBNB SOUS L* ANCIEN REGIME. 93$
l'ordoDuance de Charles VI; mais, par ordre du roi ou plutôt de
ceux qui régnaient sous son qwd , il fut contraint d'enregistrer,
et c'est là le plus ancien exemple d'un enregistrement forcé, con-
trairement à l'opinion généralement rendue qui en fixe la pre-
mière date au règne de Louis XI. Deux ans plus tard, le hon-
teux traité de Troyes livrait le royaume et sa capitale aux Anglais.
II y eut alors deux parlemens , l'un à Paris , agissant au nom du
duc de Bedford, régent de France pour Henri d'Angleterre, l'autre
à Poitiers, institué par le dauphin, depuis Charles VII. Le premier
témoigna une docilité servile à Bedford, car l'étranger a toujours
trouvé des complices en France, et mit le dauphin Charles hors Ii
loi. Le second, fidèle à la cause nationale, cassa invariablement les
■ arrêts rendus à Paris. Il défendit l'honneur immaculé de Jeanne
d'/Vrc contre ses bourreaux en la déclarant solennellement pucelle,
et donna un patriotique concours aux efforts de Charles VU pour la
libération du territoire. Ce prince étant entré dans la capitale en
li36, le parlement de Paris s'empressa de le reconnaître, celui de
Poitiers y fut réuni, et la bonne entente avec la couronne ne fut
point troublée jusqu'à la fin du règne.
Sous Louis XI, en l&ôi, le parlement, toujours fidèle à ses opi-
nions gallicanes, fit des remontrances contre l'abolition de la prag-
matique de Bombes ; il en fit de nouvelles en lAôO contre le traité
de Conflans, mais Louis XI n'avait aboli la pragmatique que pour
plaire à Pie II, dont il avait besoin pour ses projets sur le royaume
de Naples; il n'avait signé le traité de Conflans que pour mettre fin
à la ligue du bien public, avec l'arrière-pensée de revenir aussitôt
que faire se pourrait sur des concessions arrachées par la force des
événemens. Les remontrances étaient d'accord avec ses vues se-
crètes ; il pouvait s'en autoriser pour rompre ses engagemens, et,
tout en feignant la colère, il se garda bien d'user de rigueur. Sur
tout le reste, le parlement laissa faire, soit par terreur, soit qu'il
eût adhéré complètement à la politique anliféodale du roi, et ne
prit la parole que pour protester contre l'introduction de l'impri-
merie en France et contre ïes règlemens qui s'opposaient à la libre
circulation des grains.
Jusque-là, on le voit, son rôle politique avait été des plus mo-
destes; il parut même l'abiliquer sous Charles VIII, eu déclarant,
par la bouche de son premier président, « que la guerre, les
finances et le gouvernement ne le regardaient pas, » et ce fut seu-
lement sous François I" qu'il entra résolument dans les voies de
l'opposition, ce qui s'explique d'un côté par les progrès de l'admi-
nistration royale qui tendait à se substituer partout aux pouvoirs
locaux et faisait passer sous ses yeux un nomlare toujours croi»-
.ïGooglc
936 BEVUE DES DEUX HORDES.
sant d'afTaires et d'ordonoaDces, de l'autre par le gourernenieiii
imprévoyant, batailleur et prodigue de François I", qui formait ud
si triste contraste avec le précédent règne, exagérait l'oppression
et foulait aux pieds des libertés que Louis XI lui-même avait épar-
gnées. Les premières luttes s'engagèrent à l'occasion du coDcanUt
de 1516.
Le parlement voyait avec raison dans ce pacte célèbre, mysté-
rieusement conclu à l'insu du pays, le double triomphe de l'ab&o-
lutisme pontifical et royal. Ses vieux instincts gallicans se réveil-
lèrent. Il mit en jeu toute la science de ses légistes et dressa, en
forme de remontrances, un traité complet de droit public surlfs
rapports de l'église et de l'état (1). En recevant ces remontrances,
François 1" s'écria : « Ces gens-là parlent comme s'ils n'élaieni
pas mes sujets, comme si je ne pouvais les condamner & perdre la
tête. 1) C'était la première fois qu'un roi de France osait proférer
de pareilles menaces; mais le parlement n'en fut pas intimiilé. La
France entière, noblesse ou bourgeoisie, le clergé qui demandaii
que toute l'église gallicane fût convoquée, l'université qui en ap-
pelait au futur concile, étaient avec lui contre le pape et le roi. Fort
de ces appuis, il résista deux ans et n'accorda l'enregistrenieni
que contraint et forcé. De nouveaux conflits ne lardèrent pas i
s'engager. François I" lui fit défendre de « s'entremettre, de quel-
que façon que ce fût, de l'état ni d'autre chose que de la justiw, ei
d'user par ci-après d'aucunes limitations, modifications ou restric-
tions sur les ordonnances et chartes. » C'était parler en maître ab-
solu. Mais ce prince, qui suivait plus voloniiers les conseils de ses
maîtresses que ceux des premiers magistrats du royaume, était le
premier à invoquer, lorsque les intérêts de sa politique l'eiigeaienl,
l'autorité de ces mômes m^istrats qu'il traitait avec tant de hau-
teur. En 1523, il s'était engagé par lettres à ue jamais réclamer les
terres du comté de ffice, tenues du duc de Savoie, ce qui ne l'em-
pêcha point de les revendiquer plus tard; le duc lui opposa les
lettres signées de sa main, et François I"" lui répondit qu'elles
étaient nulles et ne l'obligeaient pas, attendu qu'elles n'avaient
point été enregistrées. Ce ne fut pas du reste la seule fois qu'il re-
nia sa signature. Pendant la captivité de Madrid, il avait, on le sait,
abandonné à Charles-Quint le duché de Bourgogne et quelques
autres territoires importans. A peine sorti de la prison dont il s'é-
tait ouvert les portes par un démembrement, il convoqua dans la
ville de Cognac une assemblée de notables pour protesta- contre U
(1) Traité dtt liberUa dt Viglis« galticani, t. l", p. 1(0 ol siûv. — Ankitn a-
rfiHiM dt thutoin d» Fraaci, t. III, p. 350.
;g,l-,,l ..CdOt^lc
LES PARLEHENS SODS l'aNCIEK RÉGIUE, 037
rançon dont it avait payé sa liberté. Après s'être engagé par le ser-
meni du sacre à maintenir l'intégrité du royaume, pouvait-il en cé-
der une partie à un prince étranger, et disposer de ses sujets sans
leur consentement 7 — Les notables répondirent que les engagemens
du sacre primaient tous les autres. Le vaincu de Pavie, qui jusqu'a-
lors n'avait jamais consulté les représentans de la nation et qui de-
puis ne les consulta jamais, s'autorisa de l'assemblée de Cognac
pour garder la Bourgogne et les autres provinces et se fit absoudre
par le pape, non pas de s'être parjuré en refusant à Charles-Quint
les provinces qu'il avait promis de lui livrer, mais d'avoir violé le
serment du sacre en donnant ce qu'il n'avait'pas le droit de céder.
Pour lui comme pour les autres Capétiens, le parlement et les états-
géoéraux n'élaient qu'un instrument qu'ils utilisaient ou brisaient
selon les besoins du moment. Ils leur ouïraient la bouche, c'était
le mot consacré, quand ils avaient besoin de les faire parler, et leur
imposaient silence quand ils trouvaient qu'ils parlaient trop.
III.
Dans l'afTaire du concordat, le parlement s'était conduit avec au-
tant de fermeté que de sagesse, et les sanglantes querelles de re-
ligion ne tardèrent pas à prouver combien il avait eu raison de com-
battre le traité qui enchaînait l'état à l'église. Au xvi' siècle, comme
à toutes les époques, il a toujours 'compté parmi ses membres un
certain nombre d'esprits supérieurs à qui l'expérience des affaires,
l'étude de l'histoire et du droit, avaient appris que la seule poli-
tique rationnelle est celle qui se fonde sur la modération et cherche
à satisfaire tous les intérêts et toutes les aspirations légitimes, sans
se laisser entraîner par l'esprit de parti qui est la négation de l'esprit
politique. C'étaient les girondins du temps; ils voulaient maintenir
le catholicisme sans l'imposer par la violence (1), et repoussaient,
en matière de foi, la théorie des rigueurs salutaires qui aujour-
d'hui même trouve encore de si nombreux apologistes; mais, par
malheur, dans les troubles publics, il arrive toujours une heure
fatale où la modération devient un crime, oii le pouvoir passe aux
mains des plus violens, quand il ne pisse pas aux mains des plus
pervers. Cette heure sonna pour le parlement dans la dernière
(I] Ce sont ceux-ld qui ont la.il entendre ï Henri III ces belles paroles : ■ Le erine
quo Toui Toulez châtier eit iltachd ani consciences, lesquelles sont etcmptes de )«
puissance da fer et du feu. Quand tout le ptirti des huguenots serait réduit k une
Kule personne, il n'y aurait un seal de nom qui osât conclure k la mort, si son pro-
cès ne lui dtait solennellement bit, et a elle n'était dûment conTsiocuc de crime ca-
pital et énorme . ■
„Googlc
03$ BEVUE DES DEDl MONDES.
année du règne de Henri II, et pendant trente ans les girondins es-
sayèrent vainement de lutter contre la montagne uItra-<aibolique.
En 1559, un jour que les chambres réunies délibéraienl à huù
clos sur les affaires religieuses, Henri II entra inopinénieiit duts
la salle pour surprendre par lui-même les opinions de chaain,
et, par une ruse indigne, il engagea les assistans à coniinuer 1i
délibération et à émettre librement leur avis. Le conseiller Anne
Du Bourg tomba dans le piège. Après avoir tracé un éloquent ti-
bleau des désordres qui déshonoraient la cour, il ajouta qu'il éiaii
honteuK, en présence de pareils scandales, de persécuter des
hommes qui servaient, comme le dit Voltaire, leur souverain selon
les lois du pays et Dieu selon leor conscience. Henri II le fit irrèier
séance tenante. En des jours moins agités, le parlement se serait
fait un devoir de flétrir cet odieux guet-apens. Il se contenu de
protester contre la décision royale qui livrait Du Bouig auj oflicia-
îités, sous prétexte qu'il avait reçu la prêtrise, et le milbeureui
fut pendu en place de Grève, par arrêt des juges d'église, devenus
les suppôts du saint-office.
A dater de cette exécution, la très grande majorité du parlemeni
semble faire de l'intolérance une quatrième vertu théoli^le; elle
s'associe à tous les excès des persécuteurs, les encourage ptf sob
silence ou les provoque par ses exhortations. Aux édits de pacilia-
tion promulgués à la demande de L'HospiUl, elle oppose des wréis
qui ordonnent de courir sus aux réformés partout où ils se réuni-
raient pour célébrer leur culte. Les catholiques s'empressent d'o-
béir, ils se livrent en divers lieux à d'affreuses cruautés, et dans 1»
Touraine le peuple étrangle plusieurs huguenots, arrache les veut
aux pasteurs et les brûle k petit feu. La retraite de L'HospiisI laisse
la carrière libre aux aveugles ardeurs du prosélytisme. I^ p*^'^
ment légalise à l'avance la massacre de la Saint-Bartbélemy, en
promettant d'abord 100,000 écus à celui qui lui livrerail Col^î
vivant, et dans la même année la même somme à celui qui le <i^
nùt. Le crime du 2ti août consommé, il institue pour le glorilier
une procession commémorative, et cette fois il est d'a<xord avec
Rome, car, m recevant la nouvelle de l'égoi^ment, le pape Gré-
goire XIII, qui réservait sa pitié et ses indulgences pour les imcs
du purgatoire, rendit au ciel des actions de grâces solenneile^ et
publiques, et fit peindre un tableau représentant la mort de Coli-
gny avec cette légende: Pontifex Colignii necem probal.
Pendant la ligue, nous trouvons encore dans le parlementuM
minorité calme et sensée, qui cherche à contenir le mouvemeii.*'
refuse de s'associer aux passions remuantes et basses d'an clerje
corrompu, à qui Rome avait donné pour mot d'ordre de s'éle\0
.ïGoogIc
LES PABLEHENS SOUS l'aNCIEN BÉGIUE. 0&9
dans la chaire et le confessionnal contre les édits de tolérance ; mais
cette fois encore ce fut la violence qui l'emporta. Les 23 et 24 dé-
cembre 1588, le duc de Guise et son frère étaient tomhéa sous le
coup des assassins apostés par Henri III. Le 7 janvier suivant, la
Facgité de théologie et la Sorbonne proclamèrent la déchéance de ce
prince, tandis que les Parisiens, le feu à la tête et le fer aux mains,
couraient les rues en criant: uDieu éteigne la race des Valois 1 » Le
parlement délibéra pour savoir s'il s'associerait à la décision de U
Sorbonne. Ujae cinquantaine de membres, parmi lesquels se trou-
vait le premier président de Harlay, l'un des grands h(unmes de
bien de notre histoire, se prononcèrent pour le maintien de
Henri III. Us ne se dissimulaient pas combien il était criminel et
méprisable, et quelle bonté il jetait sur la dignité royale par des
vices qui outt\.geaient la nature; mais ils savaient que le mot
d'ordre était donné par le pape et Philippe II, et mieux valait à
leurs yeux garder sur le trône un prince avili que de livrer le
royaume aui déchiremens de toutes les ambitions, à la théocratie
ou à l'étranger. Les Seize, devenus tout-puissans, les firent enle-
ver et conduire à la Bastille. Les autres , au nombre de cent vingt-
six, continuèrent à se réunir, et les mêmes hommes qui avaient
salué par des actions de grâces l'immense hécatombe de la nuit du
2& août se déclarèrent tes vengeurs des Guises, parce que le crime,
cette fois, n'était pas de leur parti. Le 13 mai's 158d, ils reconnu-
rent pour chef de la ligue le duc de Mayenne, frère des princes
assassinés h Blois, et le 7 août ils enregistraient, sur sa demande,
un^édit qui donnait la couronne à Charles X, cardinal de Bourbon
et arclievôque de Rouen , Mayenne ayant voulu se réserver l'accès
du trône par le choix de cette royauté forcément célibataire. Ce fan-
tôme de roi, au moment de son avènement, était prisonnier an
château de Fontenay-le-Gomte, où Henri IV, connaissant son atta-
chement pour les Guises, l'avait fait enfermer en 1584, quoiqu'il
fût son oncle; il y mourut en 1590. Le parlement, qui n'avait plus de
roi, tourna contre le Béaniais, en attendant qu'il en ait trouvé un,
la haine qu'il portait à son prédécesseur, par la raison qu'il était
calviniste. II rendit un arrêt portant défense de correspondre avec
lui sous peine de mort, et pendant trois ans il ne cessa de le com-
battre. Quelques-uns de ses membres, le premier président Bri&-
sou, les conseillers Tardif et Larcher, ne s'associaient que molle-
ment à sa résistance ; les Seize leur appliquèrent cette abominable
loi des suspects que tous les despotismes cherchent à légitimer par
le prétexte du salut public, et ils les firent pendre tous trois en
1591, à une poutre de la chambre du conseil au Palais.
L'ouverture du club catholique connu sous le nom à'Êtatê de la
.ïGoogIc
040. HETOE DES DEUX MONDES.
ligue, le 22 janvier 1593, réveilla enfin le patriotisme du paie-
ment. Philippe II, qui avait épousé Elisabeth, filie de Henri II, Gi
réclamer, dans ces prétendus états , la couronne de France pour sa
fille Isabelle , au nom des droits de sa mère , sous prétexte de dé-
fendre le catholicisme. Cette proposition ne tendait à rien moins
qu'à faire de la France une annexe de l'Espagne et de l'empire. Le
parlement vit le danger et le conjura par l'interprétatioa itaim
de cette phrase du code des Francs Saliens : « de terra salira mlk
portio hereditalis mulieri veniat, sed ad virilem sexum terra ta-
lica veniat. II n'était nullement question dans cette phrase du droit
héréditaii-e de la royauté; mais on traduisit par roymane les mots
terra salira qui s'appliquaient excluisivement à la propriété libre
et patrimoniale des Francs. C'est à l'aide de ce contre-sens que les
états^énéraux avaient repoussé en 1328 les prétentions d'Edouard III
d'Angleterre, qui réclamait la couronne dé France, comme peiil-
fils de Philippe IV par sa mère Isabelle ; c'est encore à l'aide de ce
contre-sens que le parlement repoussa en 1593 les prélentiims du
roi d'Espagne. La puissance du droit est si forte , même dans les
révolutions, qu'il a sufli de rendre un arrêt au nom de cette loi ima-
ginaire pour rétablir l'ordre et la paix dans le royaume. L'aimée
suivante, Henri IV entrait dans la capitale. Il faisait déchirer sur
les registres du Palais de Justice tous les actes qui rappelaient les
troubles publics, et déclarait qu'il devait sa couronne a à ses boa-
nets quarrés. »
On vit alors se produire un fait qui, dans tous les temps y «bb-
pris le nôtre, s'est renouvelé trop souvent au milieu de nos dis-
cordes civiles; les curés de Paris, qui pendant la ligue eussent
volontiers arquebuse le Béarnais , s'empressèrent de chanter le Te
Deum. Les partisans des Seize demandèrent des pensions, et le par-
' lement, en grand appareil, alla faire h la révérence à Gabrielle. »
II crut cependant qu'il était de sa dignité de manifester eneore
de temps à autre un certain esprit d'opposition, pour prouver qu'il
ne se soumettait pas sans réserve à l'omnipotence de la couronne,
dont Henri IV avait ressaisi et fortifié les prérogatives. Lws de U
prise d'Amiens par les Espagnols , il refusa d'enregistrer les édiis
portant création d'impôts pour le siège de cette ville, et le roi lui
fit sentir avec esprit et sans colère qu'il avait fait fausse route ■
n Vous parlez, lui dit-il, du besoin de l'état, le plus pressant besom
est de chasser les ennemis. Vous m'avez par vos longueurs leoo
ici trois mois, vous verrez le tort que voiis avez fait à mes aflurw.
Vous faites de beaux discours , et puis après vous allei vu^
chauffer. » Les beaux discours recommencèrent à propos de l'édn
de Nantes, car le parlement en cessant d'être ligueur était resit
cgiizui. Coot^lc
LES PARLEUEKS SODS L'aNCIEN BÉGUIB. 9A1
intolérant. Il s'obstina pendant toute une année à refuser l'enre-
gistrement, et n'y consentit que sur l'ordre exprès du roi. Le
rappel des jésuites, qu'il avait bannis au lendemain de l'attentat de
Jewi Châtel, le 28 décembre 1594, lui fournit une nouvelle occasion
de remontrances, car tout ce qui touchait au saint-siége lui faisait
ombrage. Mais le saint-siége avait autorisé le divorce d'Henri IV
avec Marguerite de Valois, et, pour prix de ce service, il demandait
que t'arrët de proscription î&l levé. Le roi tenait à se ménager au
besoin de nouvelles faveurs apostoliques. 11 exigea l'enregistrement
des lettres de rappel. Le parlement les homoli^ua, en modifiant
quelques articles pour faire sentir à la compagnie de Jésus que les
lois du royaume primaient les statuts de Loyola. Par malheur pour
ta France, les jésuites pendant la ligue avaient contribué à répandre
dans les foules l'idée qu'il était glorieux de tuer les rois pour
sauver le catholicisme. Ravaillac, esprit sombre disposé à l'illumi-
nisme, avait entendu dans sa jeunesse les prédicateurs répéter du
haut de la chaire que, «quand bien même le Béarnais aurait bu
toute l'eau bénite de Notre-Dame, ils ne croiraient pas à sa conver-
sion. » Il avait entendu glorilîer et sanctifier Jacques Clément. Il
voulut comme lui gagner le ciel par le régicide, et le lA mai 1310
il frappa d'un coup mortel l'un des plus grands princes qui aient
jamais régné. Les jésuites, qui venaient de rentrer dans te royaume,
étaient complètement étrangers à l'attentat, mais les doctrines que
quelques-uns d'entre eux avaient 'professées pendant les troubles
avaient mis le couteau aux mains de l'assassin, et le parlement les
en fit souvenir.
IV.
Le duc d'ÉpernoD, Jean-Louis de Nogaret de La Valette, se trou-
vait dans le carrosse du roi au moment du crime. Ce personnage,
ancien mignon d'Henri III, dont la vie n'était qu'un tissu de tra-
hisons et d'infamies, voulut en profiter pour disposer de la régence
et se faire nommer»membre du gouvernement. "Trois heures ne s'é-
taient pas écoulées qu'il se rendait avec le régiment des gardes au
couvent des Augustins où le parlement s'était réuni en toute hâte.
II entra brusquement dans la salle, et, mettant la main sur la garde
de son épée : « Elle est encore dans le fourreau, dit-il ; si la reine
n'est pas déclarée régente avant que la séance soit levée, on saura
bien l'en tirer, n Investi par la violence d'un droit nouveau qui
flattait son orgueil, le parlement décerna la régence à Marie de Mé-
dicis ; mais il ne tarda point à reconnaître que l'acte de souverai-
neté qu'il venait d'accomplir ne changeait rien à ses rapports avec
.ïGoogIc
9i2 BETCE DES DEUX HORDES.
le gouvanement, et qu'il était toujours tenu sous sa dépeadoce.
Le cardinal du Perron, dont le père était calviniste et ipi lui-
même avait été éle¥é dans la religion réforraéet esi^énil anme
M*" de Uaistenon la ferveur catholique pour faire oublier son ori-
gine. Aux états-généraux de l6li, il prononça un icuig diseoon
tendant à prouver que les papes ont le pouvoir de d^wser lisrois.
Le parlement, ble^ dans ses convictions gallicanes, confirma pu
un arrêt solennel ceux qu'il avait précédemment rendus sur la nu-
tiëre. Marie de Hédicis fit casser l'airët par le coosàl; VaoDée
suivante, il demanda que les pairs fussem convoqués poor ddibé-
rer avec lui sur les affaires publiques, qui allaient de nul en pi&
Il fut mandé au Louvre. Le chancelier lui signifia qu'il n'anii pts
plus le droit de se mêler de ces affaires que de conotlin de
comptes et gabelles. Sachez bien, dit à son tour la rêne inère,
que le roi est votre maître, si vous cootrevenes à ses orilres. ii
saura bien vous faire obéir. Il se plaignit, ne fut pas éeoalé, ei Ri-
chelieu se chargea de lui apprendre qu'il n'avait pas même le droit
de se plaindre. A la moindre velléité d'opposition, il le fortaiU
s'humilier. En 1031, il le lit venir deux fois se mettre à ^oo<n
devant Louis XIII pour demander pardon. En 1635, il einoya en
exil ou à la Bastille ceux de ses membres qui s'étaient le plus i>
vement prononcés contre les condamnations par commissaires, tes
juget de tyrannie, comme disait le xvn* siècle, que la conventiODt
remplacés par le tribunal révolutionnaire, la restauratim psr h
cours prévôtales, et le second empire par les commissiffiis niites.
Désarmé, comme les lois, le parlement se courba sous un despo'
tisme qu'il ne pouvait combattre, et attendit la mort da cardioil
comme il attendit celle de Louis XIV, car, sous ces mdlres loul-
puissans, la mort était la seule libératrice.
Lorsqu'il donna la ré^nce à Marie de Médicis, le pirteiwai
pouvait dans une certaine mesure justifiei- sa conduite en se t>*^'
sur ce fait que le roi défunt, surpris par la mort, n'avait lùssÉ au-
cune disposition testamentaire relative à l'organisation du gourer-
nement pendant la minorité de son fils. Hais Louis XIII iTiil loul
réglé. Le parlement, pour disposer une seconde fois de 1» ré-
gence et la donner à Anne d'Autriche avec de pleins poo*^
cassa le testament roynl, et cet acte révolutionnaire, acconpli pu
les premiers magistrats du royaume qui déchiraieut de leun etûsè
bourgeoises les deniîères volontés d'un roi, fut comme te pélude
des outrages qui attendaient dans l'avenir la dynastie capétienK^-
La veuve de Louis XIII n'en fut pas plus reconnaissante qoe !>
veuve de Henri IV, et la guerre entre les deux pouvoirs ne i»rf*
pas à se ranimer.
.ïGoogIc
LES PARLEHENS SOUS L'ANCIEN BÉGIHE. OAS
Elle s'aogagBB sur des questions fiscales et des édits bursaux.
Maxarin ût enfermer à Pignerol le présideat des enquêtes, et ban-
nit quelques conseillers. Ceux qui restaient libres refusèrent de
siéger; toutes les chambres prirent parti pour les enquêtes, ainsi
que la chambre des comptes, la cour des aides, le grand conseil,
et signèrent le 13 mai 1648 un acte d'union auquel souscrivirent
les parlemens d'Aix et de Bordeaux. Cet acte fut cassé avec dé-
fense aux signataires de s'assembler; ils méprisèrent la défense.
Anne d'Autricbe, oubliant qu'elle leur devait son titre de régente,
répétait qu'elle ne souflhrait pas que cette canaille insultât la ma-
jesté royale. La canaille tint bon. Elle réclama des réformes dans
l'administration des finances; Mazarin n'avait pas la conscience
nette, il jugea prudent de se méaiager des hommes qui pouvaient
d'un jour à l'autre dévoiler ses exactions. Dans le lit de justice
tenu le 31 juillet 16AS, le chancelier fît de nombreuses conces-
sions, sous la réserve que les chambres ne se réuniraient plus sans
la permission du roi, ce qui les réduisait à l'impuissance. Le len-
demain et les jours suivans de nouvelles réunions furent tenues.
Hazarin fit airéter le président de Blancmesnil et les conseillers
Broussel et Charton. Les Parisiens lui répondirent par la journée
des barricades (1" et 6 août], et par la fronde.
Jusque-là, le parlement avait eu le beau rôle. Quand Hazarin
jetait sans jugement dans les prisons 18,000 individus pour non
paiement des tailles, et poussait l'arbitraire à tel point que les gens
se regardaient comme ses obligés lorsqu'il ne les faisait pas arrê-
ter, il avait énergiquement protesté, par l'organe du président
Jacques de Mesmes, au grand scandale du cardinal-ministre, qui
s'indignait « de le voir si fort déclaré pour la sâreté publique, u H
avait combattu les désasti'euses mesures fiscales qui « tiraient le
pain au pauvre peuple, » et lutté de tous ses efforts contre une
tyrannie qui , sans avoir le caractère cruel de celle de Richelieu,
n'en faisait pas moins peser sur la nation un joug intolérable ; mais,
en entrant dans la fronde, il échange le rôle de justicier et de lé-
giste, qui faisait sa gloire, contre le rôle d'émeutier. 11 force deux
fois la reine mère à quitter Paris ; il s'allie tour à tour au peuple,
aux courtisans qui le méprisent , à la noblesse qu'il déleste. II
lève des troupes , nomme des généraux, met à prix la tête de Ma-
zarin en offrant aux assassins une prime de 160,000 livres et s'at-
tribue, pour percevoir des impôts forcés, l'autorité qu'il refuse au
roi et à ses ministres. Il s'allie avec l'étranger comme au temps de
la ligue, et quand il a déchaîné pendant dnq ans la guerre civile,
mis hors la loi le gouvernement légal sans le remplacer autrement
que par l'anarchie, combattu le despotisme sans faire rien de du-
.ïGoogIc
VaH BErOE DES Iffi0X HONDES.
rable pour les libertés publiques, il vient à la rentrée du roi et de
Mazarin dans Paris les assurer de son dévoûment et de son Msr
sance. Louis XIV, déclaré majeur le 7 septembre 1651, lui fit du-
rement expier la fronde, et la France, comme toujours, fut ramcnfe
au despotisme par l'anarchie.
En 1653, le jeune roi était à la cbasse à Yincennes, lorsqu'il ap-
prit que son parlement, comme jl disait, préparait des remontraotts
au sujet d'un édit sur les monnaies. 11 partit aussitôt à fond de
train, et, sans se faire annoncer, il entra brusquement dsns U
Salle des séances , en bottes et le fouet à la main. — Ou sait les
malheurs qu'ont produits vos assemblées, dit-il au prcraier prési-
dent; j'ordonne qu'on cesse celles qui sont commencées sur mes
édits. Je vous défends de les souffrir ; et vous, ajouta-t-il en b' adres-
sant au président des enquêtes, je vous défends de les demander.
— C'était un arrêt formel de dédiéance, et le ton sur lequel il avait
été prononcé montrait qu'il était sans appel; il fut confirnié par
plusieurs édits. L'ordonnance civile de 1667 déclara que les acies
royaux auraient force de loi du jour même de leur préseDUtim,
et le titre de cour souveraine fut changé en cQ)ui de cour supé-
rieure.
Pendant cinquante ans , le parlement ne sortft de sffli silence
que pour protester de sa soumission. Quelques voix indépeDdantes
s'élevèrent encore çà et là, mais sans trouver d'écho dans Ver-
sailles. Louis XIV, débarrassé de tout contradicteur, fut tout-pui^
sant pour le mal et le bien ; les flatteries des courtisans remplace
rent les remontrances des magistrats, et dans les jours attristés de
la vieillesse, au milieu des désastres du déclin, le grand roi pui
reconnaître la vérité de ces paroles du chef le plus illustre de ta
fronde, le cardinal de Retz : « Il n'y a que Dieu qui puisse subsis-
ter par lui seul, n II avait tenu la plus haute cour de justice da
royaume sous la perpétuelle menace de son fouet de chasse. Oie
s'en vengea sur son successeur, et nous verrons, dans la se«nde
partie de cette étude, comment elle a fait payer à la monirchie
l'abaissement où l'avait réduite le prince que a l'adulation déifiaii
jusqu'au sein du christianisme. »
Chaules Lolasdu
.ïGoogIc
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
Si les réunions brillantes, si les opulens spectacles de l'industrie,
reine de la paix, sulTisaient pour faire oublier les problômes qui agitent
les peuples, l'exposition serait l'unique événement aujourd'hui. Paris
est pour le momeat la ville des démonstrations, des réceptions minis-
térielles, des galas de toute sorte, en attendant les revues militaires et
les fêtes nationales pour lesquelles on a voté un demi-million. Paris
appartient aux provinciaux et aux étrangers, ans princes qui se succè-
dent, aux visiteurs illustres qui passent, au shah de Perse qui arrive
avec son cortège oriental comme il y a quelques années. Usbek et Rica
sont au Grand-Hôtel ; on peut les rencontrer au Champ-de-Mars ou dans
les salons officiels.
Oui assurément, c'est une diversion d^une originalité étrange et somp-
tueuse; mais rien ne s'interrompt au milieu des fêtes et des spectacles.
Tout se mêle dans ce monde affairé, les plaisirs et les préoccupations
sérieuses, le souvenir des crises d'hier et la crainte des crises qui peu-
vent renaître, l'écho d'une guerre mal apaisée et le bruit des attentats
renouvelés. Tandis que l'exposition déploie ses merveilles, attirant tous
les curieux de l'univers, la politique intérieure ou extérieure n'en reste
pas moins laborieuse, quelquefois troublée et obscure. Depuis quelques
jours, la politique se résume particulièrement dans trois faits saillans
et caractéristiques, Nos chambres viennent de quitter Versailles après
avoir bataillé jusqu'au boiit dans une certaine confusion, et, si cette sé-
paration DécessaiTd a l'avantage de laisser au gouvernement quelques
mois de repos, il est malheureusement vrai que ce n'est là qu'une trêve
parlementaire déguisant à peine des querelles intestines qui ne sont
sans doute qu'ajournées. Au même instant, un congrès se réunit déli-
nitîvement à Berlin pour trancher la plus grande question intematio-
Dale, pour décider de la guerre ou de la paix, et, par une fatalité sin-
gulière, cette souveraine délibération de la diplomatie s'ouvre sous des
an uvn. — 1818. W
.ïGoogIc
986 RETUE DES DEtlX MONDES,
auspices assez sombres. Les plénipotentiaires de l'Europe arriveMeD
effet dans la capitale allemande au lendemain d'une nouvelle leulâiive
de meurtre qui a été dirigée contre l'empereur Guillaume, qui a bles-é
assez grièvement le vieux souverain, et qui, après avoir eu partout iia
douloureux retentissement, peut avoir son iDfltience sur la marche des
affaires «n Allema^na , ibéme {leutrélr* hsfs 4e ['Allemagne* Ce som
là les faits d'un ordre bien différent, d'une importance inégale, qui soDt
toute la politique du moment, qui touchent à tous les intérêts, qui an-
tiennent le secret des prochaines destinées du monde, de la paîi «té-
rieure et intérieure pour l'Europe et pour la France elle-même. Que de
choses peuvent se cacher et suivent leur cours sous ces dehors éclauns
d'une exposlttod universelle visitée en un seul jour par deux cent mille
personnes accourues de toutes les ré^pons du globe, du midi et du nord,
de l'occident et de l'orient le plus lointain I
fX d'abArd le gT«nd Ihit qui domine touS Id autres, l'évéaemeut ca-
pital, c'est ce congrès, qui n'est plu<4 Seulement un désir ou une espé-
rance, qui est désormais une réalité. Paris a Son exposition, Berlin a
«on congrès définitivement r^uot depuis hier, appelé à i^ler les
' Affaires d'Orient, et la pnwè là plus sensible de l'importance que ms
les gauT«memen3 attaAhedt b IVBUvre de ce grand conseil de la diplo-
tnalle, c'est l'éclat particulier qu'ils lui donnent par le t^aix de leurs
représentans. M. de Bismarck, ^a'atle indisposition retenait lolo de Ber-
lin depuis quelques seoieiïiM Et que l'attentat dirigé contre Tmfitm
auillaum» a bimtquemeat rappelé il ^^ n quelques jours, TA. deBb-
marck a naturellement la présidence de cette solennelle délibéradoo.
Le diuceller d'MleubgH «ntfè' oiiiensibiement aujourd'hui dan; sts
fiMiction» des coniftier Wonnetb! n lui qui n'a jamais cm guÈrearacon-
grf B Qt qui les a toujours traita bvec une ironie méphiatopbâique, il
pr4Bid« un congres, '-^ qui k la vérité se tient \ Berlin comme pour
nmdre pins apparente Itt pr^mlnence de rAIFèmagnel Le prince Gort-
ehakof, malgré le ptrids de rage et les soutivantiâs qui l'ont éprouvé
depuis quelques mois, n'a voululaister I personne le soin et Itonneur
- de parier pour la Russie, et il à pour principal lieotenant l'ambaisadcur
du taar It Londres, le comte Schonv&Ior, qui a visiblement joué on rft!'?
ddt^lf dans les u6goc(atidQ9 secrètes par lesquelles le congru i^'
- devenu possible. L'Angleterre, de son e^té, ne se laisse pas kllpser.
Avec BOD ministre det affaires étrangères, tord Sallsbury, et son «a-
busadeuF en Allemagne, lord Ddo Itussell, elle a pour premier plinipo-
tMtildro lord BeacoosBeld Itii<méme, qui est aujourd'hui à Berb.
Dût la tradition parlementaire souffrir da cette dérogation d'ane iS-
sence momentanée du chef responsable du cabinet, tord Seacoo-sfl^l'
a tenu ft couvrir de sa parole devant l'Europe la politique dont il ^
U tnWuite et populaire personnification. L'Autriche, à son tour, aea-
.ïGooglc
RETUE. — CBROMQUB. 947
voyé à Berlin son chancelier, le comte Andrassy, avec son ambassa-
deur k Rome, M. de Haymerlé, et le comte Karolyi, accrédité par
l'empereur Frao^îs-Joseph auprès de la cour d'Allemagne. La FYance
est représentée par son ministre des affaires étrangères, M. Wadding-
toa, par soq ambassadeur i Berlin, M. le comte de Saint-Vallier, et par
le directeur des affaires politiques, M. H. Despres. L'Italie a pour repré-
sentans son ministre des affaires étrangères, le comte Gorti, et aon mi-
nistre en Allema^e, le comte de Launa; ; elle n'a pas choisi encore
on troisième délé^é. La Turquie ellennéme enQtl eOToie Méhémet-
Ali, l'ancien général de l'arraée de Choumia, Carathéodory-ElTendl, le
sous-secrétaire d'état des affaires éb'angères, dont le sultan a fait ré-
cemment un ministre des travaux publics. Chaque puifflance aurait
trois pléuipotentialres, sans parler de tous leâ agens serbes, roumains,
grecs ou bulgares qui vont chercher des protecteurs et défendre leurs
intérêts ou leurs ambitions. Depuis le congrès de Paria, aucune réunion
de cette importance ne s'était produite, et le nouveau congrès de Berlin
semble vouloir renouer les traditions du vieux congrès de Vienne.
Chose curieuse! dans tout ce mouvement de diplomatie dont Berlin
est le centre et oii la Russie ligure par ses plus èminens personnages,
11 n'est plus question du général Ignatief , l'ancien ambassadeur en Tur-
quie, l'impétueux meneur de la conférence de Constantinople, l'homme
qui a certes le plus fait pour entraîner son pays dans cette grande et
dangereuse aventure. C'est une fortune diplomatique qui a sombré pour
te moment et qui dans ses vicissitudes singulières semble repréeenter
les contradictions, les perplexités de U politique russe.
Au momeat où l'action s'engage, bu début de la guerre, le général
Ignatief, qui a si bien travaillé 6 aggraver et k précipiter la crise, est
eocora l'bomme qui flatte les passions nationales par son programme
de partage de la Turquie ; 11 est écouté dans les conseils, il promet aux
armées russes des victoires faciles, et semble leur montrer tout ouverte
la route de Constantinople. C'est le personnage populaire du moment,
le successeur désigné du prince Gortchakof comme chancelier de Russie t
Surviennent left revers, la défense de Plevna, la retraite nécessaire
derrière les Balkans, des échecs douloureux, tous ces Incidens de guerre
qui, en révélant de la part des Turcs une résistance inattendue, semblent
tromper les promesses, les prévisions de l'audacieuX diplomate, — et le
général Ignatief tombe en disgrâce. II est accusé d'avoir induit en erreur
le gouvernement de Saint-Pétersboui^, il va expier dans une sorte
d'exil à Kief des mécomptes dont on rejette sur lui la tvspMtSHbilité. L«
fortune des armes du tsar se relève bient6t, on a réduit Plevna, on apassé
de nouveau les Balkans, on est décidément en marche sur Constant!'
Dople, et te général Ignatief reparaît, il a reconquis son créditi 11 touche
désormata oa il cititt toocber le but : c^est loi qui est l« négodateur dn
.ïGoogIc
948 REVDE DBS DEUX MONDES.
traita de San-StefaDO, le premier acte du partage de l'empire Ottoman;
c'est lui qui est envoyé peu après à Vienne pour essayer de convertir ou
de désarmer l'Autriche. Qu'arrive-t-il alors î L'œuvre de San-Stetaoo ap-
paraît dans ce qu'elle a d'exorbitant; au lieu de trouver une Europe dé-
concertée et soumise, elle provoque une résistance presque universelle :
elle n'est acceptée nulle part, ni à Vienne ni à Londres, et elle n'est
même pas en vérité défendue à Berlin. La Russie s'aperçoit que ceite
prétendue victoire diplomatique sur la Turquie est plus compromeiianle
que profitable, qu'à vouloir la maintenir elle va se heurter comre l'oppo-
sition déclarée, froidement résolue de l'Angleterre, — qu'elle risque d'£ire
entraînée dans une nouvelle et plus redoutable guerre; elle sent que
ses négociateurs sontallés trop loin, et encore une fois le général IgnaiieC
expie ses excès de zèle, il disparaît dans une nouvelle di^rftce! Deui
choses sont également curieuses et significatives dans ce congrès qm
vient de se réunir à Berlin : l'absence du général Ignatief et la préseace
de lord Beaconsûeld. C'est évidemment la preuve qu'une modiûcation des
plus sérieuses a dû s'accomplir dans la situation diplomatique que le
traité de San-Stefano et les premières prétentions de la Russie avaient
créée, qui était devenue assez critique pour que d'un instant à l'autre
la guerre pQt en sortir.
Ce qui faisait la difficulté, on ne l'ignore pas, c'était une dtvergflDCe
absolue d'interprétation sur le caractère même du traité de Saa-Sie-
fano, sur les conditions dans lesquelles un congrès pouvait se réunir
pour examiner et régulariser les conséquences de la dernière gueire
d'Orient. La Russie, et il ne faut pas trop s'en étonner, cédait i l'or-
gueil ou b l'illusion de la victoire. Sans décliner entièrement la juridic-
tion européenne, elle prétendait du moias la limiter d'une façon singu-
lière, elle croyait pouvoir l'éluder; elle ne voulait lui soumettre qu'à la
dérobée, pour ainsi dire, et sommairement, partiellement, ce traité
qu'elle venait de conquérir, qui i. ses yeux faisait disparaître tout ce
qui restait de l'ancien droit européen. L'Angleterre, au contraire, s'at-
tachait de toute son énergie au principe de l'intégrité de ce droit euiv-
péen dans les affaires d'Orient. Elle n'accepiait d'autre point de départ
que les transactions de 1656 et de 1871 qui, seules jusqu'ici, oot Hé
toutes les puissances, dont aucun gouvernement ne peut s'affranchir ré-
gulièrement que par une délibération commune. Elle ne reconnaissût
au trailé de San-Stefano d'autre valeur que celle d'un acte provisoire,
contestable, dénué de toute légalité internationale, tant qu'il n'aurait
pas été soumis entièrement, sans réserve à l'Europe, tant qu'il n'aurait
pas été revu, au besoin modifié et sanctionné ou accepté par elle. Ce
qui ressemblait à une question de mots soulevée au seuil d'un congrès
était au fond une très grave question de principe : c'était le conflit di-
rect, éclatant du droit russe et du droit européen dans les albires
.ïCoogIc
BETDB. — CHROOIIIOB. ' 9A8
d'Orient. Comment est-on arrivé i concilier ces deux interprétations
ou du moins à les atténuer de façon i permettre une délibération?
C'est ['œuvre de ta mission que Je comte Schouvalof est allé derniëre-
meat remplir à Saint-Pétersbourg, et en partie sans doute de l'inter-
venlion médiatrice du gouvernement de Bertin. C'est aussi CRriaine-
Hient le pris de la fermeté avec laquelle l'Angleterre s'est retranchée
Bur son inexpugnable terrain, et pour que le cabinet de Londres, après
3'âtre montré résolu à aller jusqu'au bout, ait consenti aujourd'hui à
entrer au congrès, il a fallu évidemment qu'il obtint les ^ranties qu'il
avait tout d'abord réclamées. Le jour où la Russie, éclairée par la mis-
sion du comte Schouvalof, persuadée par les conseils du cabinet de
Berlin, a été conduite à reconnaître un {^rand principe de droit euro-
péen et n'a plus refusé de livrer au congrès l'œuvre entière de San-
Stefano, la difficulté principale disparaissait. Le reste n'était plus qu'une
affaire de forme, une question secondaire, et la diplomatie, toujours
fertile en euphémismes, en formules évasives, n'a point eu de peine k
imaginer un expédient : elle a trouvé ce moyen d'adresser indistincte-
ment et simultanément à tous les cabinets l'invitation de a consentir à
admettre la libre discussion de la totalité du contenu du traité de San-
Stefano, et de se déclarer prêts h y participer, n L'Allemagne s'est char-
gée de l'invitation. C'était tout ce que l'Angleterre demandait depuis
trois mois, — etdecettefai;on la Russie n'avait point à souffrir dans sa
dignité puisqu'elle avait à répondre à une invitation adressée égale-
ment à toutes l<^s puissances. C'est ce qui a rendu le congrès possible;
mais qu'on remarque bien ce qu'il a fallu de temps, de subtilités, de
négociations intimes et d'efTorts pour gagner cette modeste victoire pré-
liminaire, pour en revenir à ce qui n'est après tout que le point de dé-
part, à cette posMbilité d'une délibération commune sans laquelle tout
resterait livré k la force et au hasardi
Que va-t-il sortir, maintenant do ce congrès qui s'ouvre à peine, qui
n'est constitué que d'hier? C'est indubitablement un premier et sérieux
aviintsge que toutes les politiques se trouvent en présence, et que les
plus éminens hommes d'état de l'Europe, des chefs de cabinets soient
réunis pour délibérer ensemble devant le monde, devant l'ipiriion uni-
verselle. Ce serait cependant aller un peu trop vite de se figurer que
tout est fini ou que tout est devenu facile depuis qu'on a réussi à sonir
de ces broussailles de préliminaii'es confus. C'est aujourd'hui au con-
traire que les vrais difficultés commencent et qu'on va se trouver en
face de tous ces périlleux problèmes d'une réorganisation de l'Orient
combinée de façon à garantir la sécurité de l'Europe sans mécontenter
trop violemment la Russie. Les difficultés, elles sont de toute nature,
et de forme et de fond, 11 faut bien se souvenir d'abord qu'un congrès
n'est point une assemblée parlementaire et qu'un vote de majorité n'a
.ïGoogIc
050 RETOv Dsa heui voirDES.
rien de strictement obligatoire. Des réserves ont été faites txa « poiot,
elles n'avaient même pas besoin 4'élre faîtes. Chaque gourerntiDenl
garde son indépendant, son droit souverain ; en OQnieDtut ï km-
mettre au congrès Le traité de San-Stefano tout entier, en icoe^t
d'entrer en délibération, le cabinet de SaiotrPétarsboui^ n'« pisprii
l'engagement de souscrira h tout ce qu'on lui proposerait; il nstelibn.
D'un autre cAté, les questions qui se rattachent à os traité da San-Sltfai»
sont nombreuses, délicates et Gompllquéep; elles touchent àtiHit. Éf^
demment lord Beaconsfleld et lord Salisbury n'ont point renonça tu jug»-
ment sévère qu'ils ont plus d'une fois exprimé sur ODtte ouvra axviM
d'une diplomatie conquérantsi ils sont allés à Berlin avea l'ioteoiioa
de pot^fBuivre des modifioations sérieuses. Le comte Aadrassj va n
congrès avec les impressions et les opinions qil'il exprimait ces joim
derniers encore devant les délégations autrichiennes. Or dans lootcrU,
on ne peut se le dissimuler, il s'agit d'uno révision profonde des cent*
binaisons russes.
On ne se refusera pas, puisque la question est tranchée par ta (raerre,
, h quelques amputations savantes pratiquées sur la Turquie, on voudn
tout au moins laisser à oe malheureux empire les moyens de vivre; M
n'acceptera pas cette configuration étrange traaée par les négodileoii
de San-Stefano, cette Bulgarie nouvelle qui va à travers les provincei
ottomanes Jusqu'à la mer ^e, au risque de livrer des pcqiuUtioiu
grecques h une domination bulgare. On ne cqoteitera pas à la Rmlt
le droit de camper provisoirement dans cette principauté d« Bulgarie i
laquelle elle tient, 00 lui demandera d'abréger soa occoptlîQo et ds
réduira son contingent; on lui demandera aussi vraisemblablenMOKit
borner ses prétentions sur la Bessarabie roumaine, d? ne psa alite Y^
qu'aux bouahea du Danube. Si on la laisse s'établir dana \e fon ie B*-
toum sur la cAle d'Arménie, on lui disputera Bayasid, qui lui UvnnitU
toute de la Perse. On s'efforcera do timiter ou de préoi«er sa prjpopdé-
ranoo, de régler de nouveau, ai on la peut, la sltlintiQn dO l'OlwiV U
progmpime des revendications ou des résistanoes «uropéennei ml atan
d'avance i il est écrit dans les discours, dans les dépftebes, diu toutes
les communications publiques Ou intimas ; il va se produire inivitalil*-
ment dans le congrès, et c'est là que les incompalibUitàs peuvent se
révéler ou s'accentuer. EII9S sont dans la nature des choses, dans l'ordn
des complications qui se suooèdeot en Orient.
Non assurément, riqn n'est fini par la réunion d'un oongrâs, ce «m-
grès fùt-il pavé de bonnes intentions. Les difficOltée restent iameiu»!
mais il y a oertainerpeDC aussi des signes rassurans, tout oe qui p^"'
faire croire à une paix possible, vraisemblable. Uird RMconsfield s*
pas pu se iraDHporter en Allemagne sans avoir des raiBons sérieuses «k
conlûnce, sans avoir mesuré les chances d'un dénoântent paicîfiqiie: i
.ïGoogIc
ne fl^est probablemeat pas exposa de gatté de aaw fc revenir h Londres
pour retDoUre plus, que jamais l'ADgletern mu» ïm smiep, s'il peut
faire autremem. 11 est évident que toulos l«s puissanoei rapr^qtées
aujourd'hui à Barlin ont le peatiment de la grqve (ttualion eti U trouva
l'Europe, et, c ellai refusent de Uvrar l'Orient à ups prépondérance
unique, elles ne prétendent pa> enlerer à la AuMia tous les fnitts de
308 victtôrea. le prix de ses BacriËceat ellea ne peuvent psa avoir U
pensée d'abroger toutes lea consâquenoM d'une guerre qui H éclaté
sans leur aven, il est vrai, mais qui en définitive est «uiourd'biti uq
fait anoompli i elles n'entendent combattra ou modifier qne ce qui se-
rait atuolnment incompatible avec les lotéfëls Ie4 plt)S élevas, les plus
évidens de t'Eurape. La Ruasie, ds son eiMé, nç peut pas étra allée an
congrès sans avoir accepté d'aYaoea la nécflisité de qi)p)que»-unes de»
oanceanons qu'on veut lui demander. Elle connut oas c(»)çeasiODS'> ell9
a eu le tem|M dt s'y accoutumer i alla n'est point intérçBïée % m mettre
en hostilité avec l'Europe, ft rien pe i'epipâcho dP s'associer aux autre»
goDvememens pour tubotipier npe (navre de gpran^Q c^mmuRQ k C»
traité mal venu de San-Stefaoo, qui n'a été jusqw'ifii pour alla qu'uB
wibarras. En fin de compte, uo tondre», q^i « déjà coftté tant d' efforts,
qni est venu h labwieuaement au monde, ne peut pas B'étra répni pqqr
aboutir h un énbec désaetraux, 11 a la n^js^on de préparar la p^x, nijn
UDfi guerre nouvelle, et o'eat i cette œnvra pacificaffice, pwlératriçe,
que pMvenl particulièrement s'employar 4ef puiaaaoces oamme la
France. l'iUlie, l'AUenagne eUerpt^ma. gui, «ana être ippins intéresr
sées que d'autres iv» le» ftW^ms ft'Orient, 0{)( i^ti ngin^ engag'^BS
dans les derniers conflits diplomatiqu«s.
C'est le vrai r6le des puiasancap neutrfiB, c'est surtout le rôle de U
Prancâ, tel qu'il a été tracé, déflni pv le gouvernement, accepta pas U
chambre des députés daps une di^t^ssion qu| a précédé te Répart de
M. le ministre dea affairas étrangères pour Berlin, Ui)^ iatarpellation de
M- Léon Bflnauit a offert à U. Waddington l'oçca^on d'expliquer la sys-
tème do eonduite, !a politique de tipiTe gwveroemopt, dç notre pays
dans ces affaires d'Orient, qui asitent aujonrd'lt^i !« njonde. M> la mi^
nistre des affaireq étrangères a été ans» mesuré qn9 f^m^xe dans son
langage. Il a précisé simplameat, naitçm^nt, le sens ie la neutralité
dont la Kraac« ne a'eat point départie, le caractère dy h particjpptioa
au congràs où «Ha va maintenant cendre sa place, Vr W^dington n'a
rien dit ie trop, il pn a. dit aaaez pour dissiper tous les doutes, l^
France va ^ Bwlu sans parti pnn, sana arriëre-pariiiée et sans ea^gc
ment , on pulesanca mallreeae d'elLe-n)âme, pc^irQ par rénex^on, par
dioix délibéré, son par iDdifférance ; allç va au congrus pour être ;ivec
ceux qui défendront la paix a( les principe^ de dp»t public, qni vou*
«iront ap^urer une protection efficace aux populntionq {j)r4(ien!)e5 do
.ïGoogIc
952 ' RBnm DBS DEUX MONDES.
l'empire ottoman, sans sacrifier les Grecs anx Bulgares, qui se préoccu-
peront de régler ta situation de l'Orient dans la mesure des intérêts
généraux de l'Europe. M. Waddiogtoo a simplement esposi cette poli-
tique devant la chambre, et il a pu partir peu après pour Bwliii arec
Uii vole unanime qui fait son autorité dans l'œuvre patriotique qu'il est
appelé à poursuivre. Quelques journaux anglais se sont plu récemmrot
à croire que la France, impatiente de sortir de sa neutralité, était à la
recherclie des alliances , qu'elle avait pu se méprendre au sujet de
quelques paroles aimables du prince de Galles, et ib ont pris le soin
généreux de nous prémunir une fois de plus contre nos illu:<ions. Ces
journaux ne sont peut-être pas heureux dans leurs leçons de sagesse,
et après tout ils se trompent. La Ftance n'est point impatiente, elle n'a
pas beaucoup d'illusions, elle est sincèrement pour la paix, pour les
principes supérieurs de droit public qu'elle peut défendre avec d'aulaot
plus d'autorité qu'elle le fait avec désintéressement, et en cela elle cniil
franchement n'être inutile ni ii l'Europe ni à l'Angleterre elle-même
dans ce congrès dont les délibérations deviennent aujourd'hui la pre-
mière des préoccupations.
Jusqu'à quel point cette œuvre de diplomatie qui commence peut-
elle se ressentir des émotions de Berlin et de l'Allemagne, de cette
nouvelle tentative d'assassinat qui, encore une fois, vient de mettre en
péril la vie de l'empereur Gulllaumeî C'est dans tous les cas une adn-
cidence étrange, et par lui-même, par les circonstances dans lesquelles
il s'est produit, cet acte réitéré de perversité homicide semble prendre
un caractère particulier de gravité. A peine était-on remis d'un pre-
mier attentat et des discussions parlementaires où les mesures propo-
sées par le gouvernement contre le socialisme ont été repoussées, à la
veille de la réunion du congrès, le nouveau crime a éclaté en pleine
promenade publique. Le premier attentat était l'œuvre d'un ouvrier
échauffé par les excitations de démagogie , égaré peui-étre ausu par la
misère. La tentative récente est l'œuvre d'un homme à demi lettré, k
demi instruit, qui a été employé dans un bureau de statistique à Dresde,
et qui a même, à ce qu'il parait, des frères dans l'armée; elle a été vi-
siblement, elle aussi, conçue et médiiée sous l'influence socialisie, elle
a été exécutée avec résolution par le docteur Nobiling, — étrange doc-
teur en assassinat! — et cette fois elle a failli avoir un tragique et fatal
dénoilment. L'empereur, qui était seiA dans sa voiture, a été atteint aa
visage, aux bras par des grains de plomb. Sans être frappé d'une ma-
nière dangereuse, il a reçu des blessures qui pouvaient aisément s'en-
venimer et s'aggraver dans un corps d'octogénaire, et qui ont iu^tiré
un moment des inquiétudes. L'empereur Guillaume a souffert assez
pour être réduit à une immobilité qui contrarie ses habitudes actives,
et pour être obligé de transmettre au prince de la cooroone, par ooe
.ïGoogIc
«BTUB. — CHBOKIQDlt 06S
sorte d6 délégatioD temporaire, l'exercice du pouvoir souverain. Cest
par le fait le prince impérial, Frédéri&<iuiIIaume, qui gouverne au-
jourd'hui la Prusse et l'empire d'Allemagne; c'est lui qui a reçu offi-
ciellement les plénipotentiaires européens, et qui les réunissait hier en-
core dans un banquet au palais, quelques heures après l'ouverture du
congrès.
A quelles résolutions va maintenant s'arrêter le gouvernement alle-
mand pour faire face à cette contagion de régicide, aux excès de pro-
pagande démagogique qui conduisent au meurtre? Il a pu voir sans
nu) doute dans l'acte de Nobiling la justillcatJon presque foudroyante
des mesures de préservation qu'il avait proposées, et il reviendra se-
lon toute apparence à ces mesures ou à d'autres semblables. Il n'est
point impossible que de tels événemens n'aient le fatal résultat qu'ils
ont toujours, que le dernier attentat n'ait quelques conséquences de
réaction. Le gouvernement de Berlin a commencé par décider la disso-
lution du parlement en usant les élections qui devront être faites aux
derniers jours de juillet. C'est devant le nouveau parlement qu'il se
réserve sans doute déporter les plans de sauvegarde sociale qu'il parait
méditer et d'accentuer sa politique. Un moment, il est vrai, on a cm
pouvoir lui attribuer un autre projet. Le cabinet de Berlin aurait eu,
dit-on, la pensée d'entrer en communication avec les autres gouverne-
mens de l'Europe, de les associer à un vaste système de répression
contre les propagandes révolutionnaires, et même de soumettre la
question au congrès. A vrai dire, nous ne voyons pas bien ce que pour-
rait le congrès en pareille affaire. Le congrès a fait ce qu'il pouvait en
commençant ses travaux par un témoignage de dérérence pour le sou-
verain prussien, en exprimant, sur la proposition du comte Andrassy,
« le vœu que la Providence conserve longtemps les jours de l'empereur
d'Allemagne, d Au-delà le congrès ne peut rien, il est incompétent et
impuissant.
Le temps des systèmes de répression collective est passé, il n'y a plus
de sainte-alliance possible. 11 n'y a pour les gouvernemens, — et ils
peuvent certes tous s'unir mentalement dans cette résolution, — il n'y
a, disons-nous, pour les gouvernemens d'autres moyens que de s'armer
de vigilance, de donner eux-mêmes l'exemple du^respect du droit, de
réduire les fauteurs de démagogie à l'impuissance par une politique de
fermeté prévoyante et de libéride initiative. La question sociale ou so-
cialiste ne peut donc devenir un objet de délibération diplomatique ;
mais, si elle n'a pas sa place au congrès, elle peut certainement avoir
sjn influence. Ces attentats réitérés, les manifestations hostiles dont le
prince impérial lui-même, dans un récent voyage à Londres, a été l'ob-
jet de la part de quelques Allemands, tout cela est de nature à frapper
un homme comme M. de Bismarck. Les propagandes socialistes qui
agitent l'Allemagne, qui ne font que grandir, peuvent conseiller au
.ïGoogIc
OBI MniK'BBSDBn norois.
chaDoellsr d« dëionms? des eonflltt qui ne senilent goèra pNtpm i Afr-
couragar les passioiu râuolutionnaires, de ne rien négliger pour fuN
sortir la paix de ce ooDgràs qui s'ouvre aujoard'bui dana des coadltiooB
encore si incertaines.
C'est donc <au' milieu de ceci pr^occnpatioiu untTenellas dM atteo'
tats allemands, du congrès de Berlin que nos cbambres ont pria le
parti de sa disperser, de b'sb aller en oongé.. Il était presque temps ; à
prolonger leur leieioa, «lies auraient fioi par sa perdre dans 1* Oûafo*
sion, par jouM* aux conflits, ne iùtr-ca que pour qe donner dea émo-
tions. Elles étaient en train de s'agiter dans le vide, et aui ilerpiers
jours peu ^en est fallu que quelques députés pleinp d'alarmw, k la
lectnra de quelques journaux âchauffàs de réaction, n'uûDt cru i If p»
eessità d'interpeller gravement M. le garde des sceaox pour savoir s'il
n'v avaitpas encore dans l'air quelque nouveau 16 mai, quelque meuïca
de coup d'éiat. L'alerte a été presque chaude I Ou'on se rasaurs t il n'y
a pc^Dt de 16 mai dans l'air, tout eet tranquille h Pans et ii Versailles,
H. le président de la république Fe(;ait paisiblement at bonorablenaent
les princes da l'Europe, nos mbitatres donnent des bab, l'wpoùtioq
prospère et s'orne de toute sorte de congrès plus ou moins iatenia-
lionaux destinés sans doute à rivaliser avec le congrès de Berlin. Nos
chambres ont pu partir en paix sans regarder derrière elles [ Cetts
interruption des travaux parlementaires était certes ce qui) y avait 4t
mieux aujourd'hui. La mani^ dont ella s'est réalisée eit-«I|c d'une
légalité évidente? C'est une autre questiM. Il faut voir les clioees
comme ailes sont. La constitution, et ce n'est pn sans de adrieus dé-
bats que cela a été décidé, la coostilntion n'admet pas U permanence
des BStambléasi elle n'admet que dot e^iona périodiques, réfuU^res,
ordinaires ou extraordinaires, qoa .le pouvoir exéeatlf eau) q la drott
d'ouvrir et de clore en restant,. bien entandu, dans les limitas légales.
Voilà la règle souveraine, invariable ou réputée et censée invarilMe'
Oit donc est la néoeseità d'élmier la conititution p«r un subterfuge 49ot
tout le monde se fait le complice et qui ne resta pw mwoa tw subter-
fuge peu sérieux 7
Tout compte fait, les chambres wot entrées régvljàr^mwt en sessioii
aux premiers jours ^de janvier-, elle» se sont séparées de leur propre
autorité pour quelques ssmùne» au moia di'avri] pour I9 session des
conseils-généraux, et eUes étaieat dans leur ttrùt W s» «lonnant k elle^
mêmes un congé de quelques jours. Maintenant ellos «ajourRcnt en-
core, c'est le mot dont on w sçrt, et cette fois pour plus de qo«ire moU,
de leur propre mouvement, par nqe «impie ^xation d'ordre do jour,
en laissant h leurs ptiéûden» respectifs la faculté û^ les rappeler par tm
avis de bureau. Au 28 «qiobr» «IJes se rinairoat de nouveau saos plus
de formalités, comme si elli^s c'étaient réunies .1» veiilâi elles aurooi
& peine le temps de di«cu(o(- et .d« voter |e bvdgft avant la (iu da
.ïGoogIc
RETim. — CHBOinQtV, 966
l'année, k la condition que d'autrea iDcidens ne surrieDoeot pas. La
session ordinaire a-t-elle pria fin l'autre jour? La réuniOD du mois
d'octobre sera-t'sUe une sesnon sxtreordjnairaî Rien ne le dit i let
chambrée se senmf perpétuées, pulequ'olles peuvent à chaque instant
se retrouver ï Verstilles sans l'intervention du pouvoir exécutif; «lies
auront aioai gagné l'heure où la session d» l'année prochaine s'ou-
vrira, oà elles pournHit recommencer le même jeu, et en déQuitive la
perroanenGe. qui n'est paa dans la constitution, passe dans la pratique
par une coimiveoce que les présidons des deux chambres et le mini»'
tère ne devaient pas accepter. — Quel danger y a-t-il ï direi-vous ; c'est
uoe simple précaution, on ne prétend pas mettre le ministère en sus-
picion, on ne veut que se tenir en garde contre l'imprévu. Oui, sans
doute, c'est une simple précaution i oq voit partout des 16 mai, des
fautâmes, op aaiat touti Cta fait de la déflaace une politique, et on ne
s'aper^it pas que ce n'est peut-être pas le meilleur moyen de ré-
pandre dans le pays uq sentiment de copfianee qu'où a si peu l'air de
partager soi-même. Si on veut garder le droit de faire respecter la
constitution partout et contre toutes les agressions directes ou iodirectes,
il faut commencer par la respecter même dans les petites choses et
n'avoir pas l'air de vouloir toujours revenir à la permaneoce par le
subterfuge des prorogations mal définies, ou à l'assemblée unique par
une perpétuelle mise en suspicion du sénat. Si oo veut fonder la sé-
curité dans les inatitutiona nouvelles, il faut montrer une république
ordonnée, régulièrement active, cooflante, libérale, évitant de se livrer
à l'esprit de représailles ou de tout remuer, et de tout agiter sans suite
et sans règle.
C'est 1 J malheureusement ce qu'on ne fait pas toujours, et h vrai dire
cette Qn de session n'a été rien moins que raisuraate par le spectacle
qu'elle a offert, par ce qu'elle laisse eotrovoir de difScultôs pour l'ave-
nir. On arrivait h ne plus s'entendre, i ne plus se reconnaîtra dans ce
tourbillon de propositions décousues et de projets improvisés, de Jois
adoptées par la chambre des députés et amendées par le sénat, d'amea->
démens vptés par le sénat et rejetés par l'autre chambre. Le mal, et il
n'est jamais mieux apparu qu'aux derniers momens de la ses^oa, est
dans l'iqcohérence, dans l'abseoce de direction et de suite, dans le con-
flit ides systèmes, des passions de partis, des initiatives individuelles
souvent plus impatientes que réfléchies. Un jour l'homme qui a eu de
notre temps la raison la plus claire et la plut déduisante. M- Thiers,
disait h la deroi&re assemblée : n Mous sommes dans un pays et dans
un tempe qui est celui de la coatradiction universelle sur toutes
choses,.. Nous avons devant noua sinon l'anarchie politique, au moins
l'anarchie intellectuelle, qui résulte de ce penchant de chacuq de nous
de tenir à son idée !=ans s'occuper de celle d'autrui,,. Si nous ne nous
corrigeons pas de ce penchant, nous eu arriverons à devenir un nation
.ïGoogIc
ose BETtm DES DEDX MONDES.
qui 06 pourra sbouttrà rieni èi rien!., qu'il s'agisse d'adminisiraiioD,
d'année, de marine, de QnaDces. » A quel propos M. Tbiers tenatl-il ce
langage spirituellement vif? Il parlait ainsi dans une discussion ob se
déballaient toutes ces questions de douanes, de tarifs, de réformes
commerciales qui sont loin d'être résolues, qui se ravivent sans cesse,
qui s'agiuient hier encore, avant la prorogation parlementaire, à l'oc-
casion du traité de commerce avec l'Italie, définitivement repoussé
par la chambre des députés. Le traité de commerce avec l'Italie a élé
visiblement, lui aussi, la victime de « l'esprit de contradiction univer-
selle M et, on peut l'ajouter, de la confusion des idées on des inté-
rêts. Ce n'est point assurément que ce traiié lût sans défaut ; i) avail
surtout l'inconvénient de répartir inégalement les avaolages entre les
deux pays et d'être, comme on l'a dit, libéral de la part de la France,
proleclionniste au profit de l'Italie. Tel qu'il était cependant, avec les
correctifs qu'une commission lui avait fait subir et avec la condition
d'une dénonciation toujours possible, ce qu'il y avait de mieux était
encore de l'accepter, La chambre aurait évité de paraître donner une
victoire à ce mouvement protectionniste qui a pris une si singulière
recrudescence depuis quelque temps et que la majorité républicaine n'a
pas sans doute l'intention d'encourager en France. Maintenant c'est fait;
qu'en résultera-t-il ? L'Italie consentira-t-elle à proroger de nouveau
l'ancien traité de 1863 et à rouvrir des négociations? C'est évidemment
la meilleure politique pour l'Italie comme pour la France. La pire des
choses serait de laisser éclater une guerre de tarifs entre deux pays
unis par tant d'intérêts.
La Belgique a en ce moment sa petite révolution toute pacifique,
toute régulière qui vient de s'accomplir par un coup de scrutin et dont
le seul résultat va être de faire passer le pouvoir d'un ministère catho-
lique qui existait depuis huit ans à un ministère libéral. La Belgique
avait à procéder à un rencuvellement partiel de la chambre des repré-
sentans aussi bien que du sénat, et les élections avaient ce caractère
particulier qu'elles étaient la première épreuve d'une nouvelle loi élec-
torale récemment votée, destinée surtout à assurer le secret des voles.
L'épreuve est faite maintenant, le scrutin a prononcé, il a donné aux
libéraux une majorité de neuf ou dix voix dans la chambre des repré-
sentans, une majorité de ûx voix dans le sénat. La ministère, pr^dé
depuis longtemps par un des hommes les plus modérés du parti caibo-
lique, M. Matou, n'a point hésité à s'incliner devant ce résultat, il a re-
mis immédiatement sa démission au roi, et c'est M. Frère-Oiban qui
parait décidément chargé de former un nouveau ministère. H. Frère-
Orban est un athlète assez éprouvé de la politique pour ne porter au
pouvoir qu'un libéralisme sérieux et éclairé. C'est l'inlérët du parti
libéral lui-même et de la Belgique. cd.
.ïGoogIc
BETIJE. — CHRONIQUE. Q57
XaSAIS XT HOTIOXa
lADdoi, ISn. lunu Tud.
On sait que la corvette anglaise CluUenger a hit, de 1872 i 1878 un
voyage icientiOquo autour du monde qui a beaucoup contribué à com-
ploter no» connamancas sur la conOguralion du fond des mais ainsi que
sur la Bore et la faune que recèlent les abîmes. Le navire iuil sous les
ordres du capitaine G. Narasi le professeur Wjville Thomson, dÈdim-
bourg, était le chef scientifique de l'eipédilion. L'un des savanj qui ont
fait partie de son . état-major civil, r, M. J.-J. Wlld, vient de publier
sous le titre de Thahiia, un oovrage où il a réuni et disculé les nlsiill
tais les plus importans des dernières recherches sur les profondeurs,
les températures et les courans des deux Océans. M. Wild ne s'est pas
contenté de mettre à proDt les observadons recueillies pondant les
voyage, de ctamnavigation du Chall,mg^: il , a joint les données
fournies par les voyages antérienra du «jftimnj et du Pormpim par les
expéditions récentes de la 6iatlU et du Ttaoïroro, etc. et tous les ré
soluis sont présumés sous une forme qui parle auj yeui à l'aide de
cartes et de diagrammes coloriés. One bonne partie do ces matériaux
prfcieox était jusqu'ici à peu près inédite, perdue qu'elle était 'dans
les rapports officiels, bulletins de quelques aiciétés savantes el d'autres
recueils peu accessibles an public; M. Wild a eu le mérite de réuTr
ces données éparses et de les coordonner en tableaux
Dans les premieis chapitres de son livre, il décrit le^ bassins océani-
tats des observations les plus récentes sur la distribution des temoér^
r„ H?""' ':J' ";''"'''"="•■*''«*"« «'"--i^ïp"
sinon dun sys ème de ciinnlation thermale des eaux, ce n'est peut-
dune manière très complète les sondages balhymétriques .1 tbermo-
mélnques du Oiutoj,,,- euDn il expose ses idéj, peisonnelles sur une
relalion qui existe enire les couche, de matière solide déposée, au iZ
de la mer e les courao, qui traver^mt les bassins où ces dépèls s'accu-
To^LTL-^^Zr "■*" °°"""= '' '■--' « ^= '--
L'existence d'une vériuble aire d'élévation qui embrasse les conli
oens et don, le centre de grertté se treuv. au ^le nZ^T^Île;"™
(1) On I»u.m .» t.» ,|TOli„ a, a,„4, j,
Da.izidi/GoDglc
058 BBTtE D2S DEUX MÛHDEa.
aire australe de dépreâsion qui renrerme les grauds océans, aoDt paar
M. Wild les preuves d'une tendance générale qui, selon lui, prteide
aux lents changemens que subit la distribution des terres et des eaai,
et par Aults de laquelle l'eau sa porte vers le sud et va s'accumuler
dans l'hémisphère austral, tandis qufl lea dépôts solides viennent ei-
hausser les abords de l'hémispbëre boréal. D'un autre cAté, on aurait
constaté un mOuvemâDt de transport général de l'eau et des matières
solides dirigé de l'est vers l'oueat. des deul teadaocas combinées pro-
duiraient en déllnliivs na déplacement géoéral des eaux dans la direc-
tion du sud-ouest, et des terres dans la diractioa du oord-ouest. Sacs
donner, k vrai dire, une explioadon de cea.tead^oces, M. Wild paraît
Cependant les rattacher aux phéaomèdes généraux de la formatitui des
dépAts souB-marins. L'océan est toujours la grapd arcbitacte de noue
planète, et les eaux charrient sans cène les matériaux finement divi-
sés, — limons et débris organiques, — qui servent à édifier les pla-
teaux sous-marins doOt l'élévation graduelle lînii par créer les Ue& et
les continens. Mais la nature dos dép6ia virie cousidérablament avec
la vitesse des courana qui leur donnent oaisBance et avec \a ^stmiieà
)a source oti les matériaux ont été puisés. Les matières les plus lourdes
TOnt au fond après un parcours limité, tandis que les débris plus té-
nus sont portés beaucoup plus loin, et se déposant priocipalement dans
les réglons tes plus calmes, et au cenife des bassins océaniques. C'est
ainsi qu'à l'époque où le globe était couvert par les eaux il devait se
former déjà, sous la seule influenoe de la circulation thermale, tout un
systëtne de plateaux sous-marins de composition très diverse, dont la
distribution pouvait être ensuite plus ou moins modiBée par IViion
des forces souterraines, faisant jaillir du sein des plateaux primiiitî
des chaînes d« montagnes panllèlemfint à l'axe longitudinal des pla-
teaux. M. Wild s'est efforcé de montrer que cette théorie peut rendit^
compte de la formation du reliaf actuel, du globe; mais ses rûsoone-
mens laissent beaucoup à désirer soUs le rapport de la clarté. Aiiao-
molns l'Ouvrage de M. Wild rendra de grands services à tons ceux qui
s'occupent de géographie phy^ne, M fùt->cequ'en leur épaigoant de
longues recherches et dfes calouia fsstidiouxt
L» dirtetewftrûal, C BoUA
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Mo TABLE DES XATléRES.
ht HAunt DD FBSiMinii AU Dii-irauntaii eitcLi. — ID. — Ia UB<mATMM
DD IKINDI, LH nr^Dim KT LES IMtDIS PlOPOSb COimi LC IUL M
L'iusTiNCi, pir H. E. CARO, de l'Actddinle FmaçalM 311
VoLTAiRB D'ipita us TUTADS «IciH, p*r H F, BnUKETIÈRB 353
On Roi et tm P*n. — II. — Pn IX nu iaiht^iIb*, p*r M. Amatou
LEROY'BEADUEtJ XS
Da*]d d'Akcirs, us (hcths tr an McntnM, pir H. Hbihi DELaBORDE,
de rinidtut de FnDM 433
RtvDB msicALi. — Lis imisu, lu bfion, us afraiiTOiiiBs, pat H. P. m
LAGKNRVAIS US
CmoMiODi Di LA Qniniànn, nntmii KLinoei n urrliiAnit. 4rO
Essais r Noi^ck. — La mwah B'AMuxunn di Tn, par H. J. LAPAOHE. . (7B
Uvndion dn !•' Joia.
Llnti Bt JiAR TfmoL, Mconde partie, par H. Vicroa CHERBULIEZ. ... Ml
I.A BAngnl n Francs pindaiit la coHiiii]ia. — D. — Lu diavahs di la cor-
Romi, L'iiim*tittKni DD MumitaitEin aa VaasAtu.ia, par H. Hàinii DD
CAMP iï7
La RoiiAii d'dh nnmi, premiira partie, par H. PinoTRAiiD FABBE ^B3
L'EnrAxca a P*aw. — IV. — Las tasabotr», lk vtràr cnmuL, l4 sdithl-
UHca bas mbuii, par H. OrHanm d'HACSSONVILLE SOI
irma soa lis taATAtn puilici. — Roirns, csaKOis ar TRAinran, par H. H.
BLBRZY. ta
BafcmNiA, sckm na la m ms nan roumut, par IL L. HERKBSRG-
FRANKBL 6»
Ijk Rnai» DI L'tTALOH n'àxOETt ADE État!i-Dnis n *ix PRonr va cottrtwm
niTtRitATiONALa, par H. Victor BONNET >n
Dna RfcicnoN * L'Auiifaia trança»!, par H. G. VAL6ERT «K
CnOHlQDI oa LA OpINlAtlII, «STOIRa rotiiiQDR ET LirriRAial. ....... TOT
EsMU wt ftoncaa. — Hnn r La soLra Lathiocr lit
UvralMn da 16 Jnln.
LIdIb di JtAH-TtxnoL, tretalème partie, par V. Victor COERBULtEZ. ... TU
La DiPLOMATiB rRANCaïaa ad nuiD dd ivn* ntcLi. — Hdoois m Limas, pw
H: Harids TOPiK. 1T1
La RoMAK d'on paiirrai, loccnds partie, par H. Vnniuin> FABRB M*
La BjtJaooR na FranCï frhdaitt la comma. — DI. — Ijb Mantasi Uqfm-
Vioas, L'iRMBLiwnT DBS cAvai. par H. HAxmR DO CAHP Ol
Uni ciTf oiacona dis tnps BtaoïiniiS. — Hictitu n su Tafeoas, par
H. OiOROi COOORDtN # M
L'KitFANCK A-pAan. .^ V. — La vnmcrrt, m anLa, m utrwm, par
Ht Otbmm «'HAU850NVILLE M
LA poLinoim on p^nLaaBn, par H. Csailis LOOANDRB tO
CmiMiQDi di la Qdiuaui, ainoiRi rOLirniDa r UTriaAiai ^
Essais r Noncas ^
vu». - i*vr. I. cun. - A. qnAma m o-, rw—iSi
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